‹ Le bandeauChapitre 11 sur 11 · SL · texte numérisé non relu

SL

grisonner. . . Marthe ! .

Me faire cette peine !...

Il se retourna, dans un sursaut de colère :

— Et ce cochon ! , . .

Les pincettes menaçaient Dardier, qui, impassible, conservait son attitude résigne'e. Mouton se remit à tisonner :

— Et ce désastre tombe sur moi, la veille de Noël... Un joli réveillon!... Imbécile, qui me faisais une joie de cette fête de famille ! . . . Furieux encore, levant le front :

— Avec mes bons amis !...

Cette fois, le peintre &t

"X un pas. Sa figure navrée

•" disait a. quel pomt le touchait

ï le chagrin de Mouton. Il

r essaya :

— Mais, écoute-moi...

D'un bond, le mari fut debout :

— Je n'écoute rien ! . . . Une seule personne pouvait être assise là, dans ce fauteuil, à cette heure... Ma femme ou moi !... Tu ne vas pas dire que c'est moi que?...

Un alibi

Dardler venait d'avoir un étrange regard, en même temps qu'une idée lumineuse et prodigieusement insensée. Il s'agissait de se tirer de là, de sauver Marthe, par n'importe quel

moyen. Au surplus, à l'idée de la comédie qu'il allait jouer à Mouton, le peintre, resté fantaisiste, malgré qu'il connût maintenant la fortune, après les jours hurluberlus, retrouvait, du coup, sa bonne humeur et son toupet. 11 alla, tranquillement, poser sur la table le paquet rond qu'il faisait tourner au bout de la ficelle. Et Mouton, bourru, pour dire quelque chose, demanda :

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

Dardier, la voix humble, presque avec dévotion :

— C'est un pâté... un excellent pâté, bourré de truffes du Périgord... des truffes de mon pays !.,.

Mouton prit le paquet, le jeta a Dardier avec hauteur :

— Je ne mange point de ces truffes-là !...

Et le peintre, ayant reçu le paquet à la volée, considéra Mouton avec tristesse. Il poussa un soupir et balbutia :

— Tu ne veux donc rien comprendre, nom de nom ?

— Comprendre quoi ? Une seule personne, je le répète, pouvait être là, dans ce fauteuil : ma femme ou moi !

Dardier, la main levée, en signe de serment :

— Ta femme est digne de tous les respects de la terre ! Après un soupir, baissant la tête :

— Il n'y a qu'un coupable. Ma confessipn sera complète : après, tu feras ce que tu voudras de mol...

Il eut un geste de va-tout :

— Tant pis!... Seul, je dois supporter le poids de ma faute, qui peut atteindre une innocente.

Il joignit les mains, dans une attitude comiquement passionnée :

— Mon cher Mouton ?.,. Mon très affectionné Mouton !... Tu m'entends ?... Ta femme...

Mouton, agacé :

— Laissez ma femme, je vous prie.

— Tu as raison. Elle n'a rien à faire entre nou?. Dardier hésite, baisse les paupières sous le regard du m.ari ;

il passe la main sur le front et semble, enfin, prendre une définilive résolution,

— Ce n'est pas Mme Mouton que j'ai voulu embrasser... Le mari, dont la colère se change en stupeur saisissante :

— Qu'est-ce que vous chantez là ?

Montrant le fauteuil :

— j'ai dit : elle, ou moi ?... Ce n'est pas moi, je suppose ? Comme Dardier, horxteux, après un regard inexprimable,

se cachait la figure dans les mains, tout en ne lâchant pas le pâté qui restait suspendu sur sa poitrine. Mouton, suffoqué, s'exclama :

— Alors, c'est moi ?

Et il resta bouche bée, les bras ballants. Dardier, l'accent gascon :

— Enfin, tu m'as compris i

11 tendit, en gardant son sérieux, ses deux bras, ses deux mains frémissantes dont l'une tenait toujours le pâté aux truffes du Périgord. Et le mari, les yeux ronds, recula :

— Moi !... C'est moi... que ?...

Il ne trouvait pas de mots pour exprimer sa surprise et son indignation. Alors, forçant la note, impitoyable, Dardier continua, ardent, comme pour une femme.

— C'est toi,., que!... que!... Oui! cela remonte au printemps dernier, lorsque, dans mon atelier, tu mes...

— Vous! s'il vous plaît!... Vous m'avez...

— Vous m'avez posé le saint Ignace de Loyola... Ah ! Mouton, Mouton adoré !... je n'oublierai jamais vos altitudes

si nobles, ni votre regard intelli" gent, ni cette courbe délicieuse, quand vous e'tiez a genoux!...

C'est en vous contemplant que j'ai éprouvé le premier coup de cette... amitié, dont j'ai pu dis- '■* simuler le trouble, jusqu'à pré- ■^ sent, mais qui, dorénavant, possède tout mon être. J'employais toute mon énergie à ne rien vous ■-.-«,, ^/"'' laisser soupçonner. Pourquoi

n'ai-je pas été plus maître de moi, tout à l'heure ? Je suis entré ici, et puis, je t'ai vu, là, dans ce fauteuil, endormi peut-être...

Le peintre s'arrêta, tout étonné de l'audace qui lui avait fait débiter, sans arrêt, cette tirade. Mouton, ému, les mains jointes sur son cœur qui battait plus fort, ne concevait pas une aventure peu"eille — et son vieux visage ingénu rougissait conune celui d'une chaste jeune fille écoutant la première déclaration d'amour.

Dardier poursuivit :

— Tu reposais là, si calme, tes traits s'illuminaient d'un sourire... Alors, j'ai perdu la tête... C'a été, en moi, comme un fluide irrésistible qui m'entraînait vers tes lèvres, et je t'ai donné ce baiser...

Du coup, ce souvenir fit sursauter Mouton ; il s'essuya la bouciie :

~ Pouah !

— ■ Si j'avais pu résister à mon amour, dans cette minute mystérieuse, tu n'en aurais jamais rien su !

Sur la figure de Mouton s'étalent reflétées, une à une, les expressions d'ahurissement les plus variées. Maintenant, il était convaincu ! 11 était aussi délivré d'une angoisse : il s'écria, d'une voix d'allégresse :

— Ça va mieux ! Vous me dégoûtez, mais je sens comme un poids de moins, qui m'effondrait !...

Marthe 1... Ma chère petite Marthe !.., Tues toujours la compagne fidèle...

Très digne, debout devant la cheminée, toisant DcU'dier :

— Vous m'avez tué, monsieur !

Sur un geste du

peintre, qui ne comprenait pas :

— Oui, je suis mort pour vous, dorénavant... Adieu!...

Méprisant tout à fait, il tourne le dos à Dardier, et se remet — debout, cette fois, mais le dos incliné, présentant une \\

pleine lune, — a

tisonner le feu. Dardier contemple ce mari bafoué, a tête quasi dans la cheminée, les reins incurvés, fait un pas vers lui :

— Alfred!...

Mouton, vite redressé, pris de trac :

— Allez-vous-en !... Puisque vous n'avez pas la pudeur

de disparaître, je vous chasse! Est-ce net, cette fois, monsieur Dardier?...

— J'obéis, Alfred, j'obéis... Je me relire, très triste, à l'idée de perdre un ami tel que toi... tel que vous, puisque vous me défendez de vous tutoyer... Adieu, donc !... Je voudrais cependant que votre' femme...

— Ma femme n'a rien à faire avec un homme comme vous!

— Je voudrais qu'elle ignorât toujours notre secret, elle, si pure, si réservée! Promettez-moi de taire cette minute d'égarement, aussi à Riquette, à Guilleret, à Bailly, à nos connaissances communes . . .

— Vous êtes un ancien ami. Malgré tout, il existe entre nous d'autres souvenirs que celui-ci : je mettrai notre rupture sur le compte d'une discussion politique... ou esthétique.

Enervé, comme il a toujours les pincettes en main, il en touche l'extrémité et se brûle les doigts. Mais Dardier secouait la tête:

— J'ai les mêmes opinions que vous et les mêmes idées artistiques... Marthe le sait, ils le savent... Je suis, comme vous, radical-socialiste.

— Nous n'aimons pas les mêmes hommes, ni de la même façon...

Dardier tendit une main. De l'autre, il tenait toujours son pâté.

— Mouton!... laisse-moi serrer, une dernière fois, ta dextre généreuse !...

Indigné, le mari fait un bond en arrière et place, entre eux, le fauteuil. Il met sa main droite derrière son dos, et, sans

un mot, de 1 autre, avec les pincettes, il montre la porte :

— Ma soumission, balbutia Dardier, est encore une preuve du sentiment que j*ai pour vous.

A regret, il fait un pas pour s'en aller et laisse le pâté sur un coin de table. Mouton se précipite. Saisissant le paquet avec les pincettes :

— Voulez-vous remporter ça?

Sous ce nouvel affront, Dardier reprit son pâté, se faisant une figure de Christ aux outrages, il se dirigea, lentement, vers la porte, se retourna :

— L amour de Jean Dardier, de Bergerac, a un héroïsme que tous les gens du Nord ne sauraient comprendre... Mouton ! lu ne me reverras plus jamais ! . . .

Le man, soulagé, riant malgré lui :

— J'y compte bien !

Et il lui tourna le dos. Mais Dardier lui cria, sur le seuil, comme dans un cri de passion qu'il ne pouvait retenir :

— Ah ! tu es beau !

Et il sortit, quasi plié en deux, maîtrisant à peine son hilarité intérieure, qui menaçait d'éclater, tumultueuse.

Fâché devant, flatté derrière

La porte refermée, Mouton haussa les épaules. Machinalement, il alla vers la cheminée, se contempla dans la glace, non sans complaisance, s examina de face, de prolil, de trois quarts, comme s'il se découvrait pour la première fois. Cette inspection ne lui suffit pas : il alla chercher une petite glace à main, pour se mirer de plus près.

— Effarant! fit-il. C'est effarant!...

Je ne me croyais pas un Adonis!...

Après tout, je ne suis pas mal... Mais, sans cette scabreuse histoire, je serais mort avant de m'en douter...

Il ajuste son veston, faisant valoir sa croupe, tâche de rétablir le pli de son pantalon.

— Oui, je me suis fait tailler la barbe, avant de quitter Amiens... Ça m'avantage un brin...

Il se caresse la joue, d'une main promeneuse et câline, arrange les rares cheveux qui descendaient sur les tempes :

— Ce soir, en effet, je ne suis pas horrible ! . . . C'est égal ! l'aventure est inouïe !

II va s'asseoir près de la table, ayant toujours le face-àmain:

— Je la trouverais invraisemblable, si elle ne venait de m' arriver... Pourtant, les journaux en racontent de pareilles, encore plus raides, a Berlin, et dans la haute société!... Ah ! ces artistes î

Se mirant encore, comme une femme qui vient de faire une conquête :

— C'est flatteur! oui !... c'est flatteur, mais c'est dégoûtant!... Il est incontestable que c'est dégoûtant... Mais c'est flatteur!...

Remontrances

Tout entier a son écœurement, auquel se mêlaient, en l'atténuant, deux satisfactions : celle, d'abord, de ne pas être un jaune, et celle, ensuite, d'avoir été jugé beau garçon, quand il ne le croyait guère, le mari ne prit point garde que Marthe venait d'entrer et s'avançait, souriante ;

— Ah ! mon chéri ! Je suis contente, bien contente ! . . . Notre réveillon sera très bien, très réussi !.. . Mais qu'est-ce que tuas ?...

Elle le regardait, un peu ahurie de lui trouver un air bizarre et guilleret :

— Ah ! ça, qu'as-tu donc de changé, depuis tout a. l'heure ? Tu mets ton mouchoir dans ta manchette ? . . . En quel honneur , cette coquetterie ? . . .

Mouton répondit, d'un air détaché :

— Pour rien... C'est plus commode. Dans la poche du veston, ça fait une bosse et déforme le buste.

— Je te trouve un air étrange... Et ce miroir ? Ah ! j'y suis, canaille!... Tu te faisais beau pour une autre femme ?... Pour Riquette ?...

— Pauvre amie ! Tu n'y es pas du tout !

Il avait un air de pitié si supérieur qu'elle le fixa, un peu inquiète :

— Je croyais l'avoir entendu discuter avec quelqu'un... Ton ami Dardier était là, tout a l'heure ?...

— En effet, mais il est parti.

Mouton prit une pause, cambra davantage sa taille:

— II ne reviendra plus.

— Hein ?...

Marthe avait reçu, brusquement, un coup au cœur. Elle pâlit, songea : « Il sait tout ! » Elle affermit sa voix, interrogea:

— Pourquoi, mon ami, Dardier ne reviendra-t-il plus ?

— C'est un sale individu : je l'ai flanqué à la porte de chez nous !

Plus de doute ! Son mari savait tout ! Un frisson passa dans la chair de Marthe. Pourtant, elle maîtrisa son émotion, considéra bien en face celui qui allait, sans doute, lui demander des explications, et elle s'étonna de l'air tranquille et presque de la joie reflétée par son visage heureux. Qu'est-ce que tout cela voulait bien dire ? Nerveuse, elle fît :

— Ce soir, sans raison ?... Quand nos amis. Guilleret, Riquette, Bailly, vont venir pour le réveillon... Il faut que tu aies appris quelque chose de grave ?

— De très grave, en effet.

EJle devint plus pâle, tremblante, fut sur le p>oint de défaillir. Mouton lui prit les mains, et il lui sembla que l'heure décisive avait sonné.

— Asseyons-nous, reprit-il, et causons, veux-tu ?.., ; Elle inclina la tête, car elle ne pouvait plus parier. Et lui,

alors, l'installant sur une chaise, à côté de la table, tandis qu'il s'asseyait tout près d'elle, sur un pour :

— Marthe... je vais un peu te gronder!... Est-ce que tu n'as rien à te reprocher ?...

Kk/-

Elle détourna la tête, honteuse, et Mouton, la reimenant en face de lui :

— Vis-à-vis de Dardier ?...

La voix sortit, rauque, étranglée :

— Moi!... Rien!... Comment?

— Ce pauvre garçon a des excuses. Il est tout seul, à Paris, Ceins famille auprès de lui. 11 aurait, peut-ê;re, fallu, dans notre intimité, qu'il trouvât, davantage encore, l'atnws-

phère délicate d'une affection féminine,,. Moi, je suis son anni.,. du moins, je l'étais.,. Mais loi? Est-ce que tu as été, suffisamment, son aime ?

— Son amie ?,,, Suffisamment?..,

Les yeux effarés de Marthe fixaient son mari. Quelle vengeance atroce et raffinée cet r.omme avait-il trouvée ? Mais il ne semblait pas s'apercevoir de la terreur qu'il lui causait.

— Tu as dû le rebuter... Oui, tu l'as rebuté !

Tout a coup, elle vit, lumineusement, qu'il était sincère, et elle se dressa, prise d'une irrésistible envie de rire aux éclats. Elle dut s'en aller à l'autre bout du salon, s'appuyer au piano et cacher sa figure dans une écliarpe de soie qu'elle portait sur les épaules, afin de ne pas Irahir la gaieté qui s'épanouissait en elle.

— Oui, faisait Mouton pensif, tournant son mouchoir qu'il avait tiré de sa manchette, lu l'as éloigné de la vie régulière, normale, quand c'était charitable de donner à ce malade l'illusion d'un foyer... Alors, il est arrivé ce qui devait arriver !...

— Il est arrivé, quoi ?...

Vraiment, il lui tardait de l'apprendre ! Car elle ne doutait plus maintenant d'une farce énorme que son amant avait jouée à son mari. Mais, laquelle ?

— Eh bien, ânonna Mouton, dans son esprit.., dans son esprit seulement... une... une inversion... sentimentéJe...

Marthe ne comprenait pas, mais elle se voyait hors de danger.

— Qu'est-ce que tu dis ?

Passant avec vivacité de la défense à l'attaque, articulant les syllabes et marchant sur son mari, elle répéta :

— Qu est-ce que tu dis ?... Si je saisis quelque chose dans cette semonce bizarre... j'aurais eu tort de ne pas me jeter dans les bras de « monsieur » Dardier ?... Il fallait, peutêtre, que je devienne sa maîtresse !..,

Haussant encore la voix, agressive davantage, elle passa derrière son mari, tandis qu'il la suivait et virait sur son pouf :

— La maîtresse de ce type, trop satisfait de lui-même, de ce bellâtre, et que j'acceptais comme l'ami de la maison, parce que tu l'exigeais !... C'est abominable, ce que tu me proposes là!...

Les nerfs détendus, ayant l'air de sangloter, elle s'appuya sur le marbre de la cheminée :

— Oh ! que je suis malheureuse !... Maman !... Mouton se leva, navré. Il s'approcha d'elle, affectueux.

— Voyons, ma chérie...

— Tu m'as blessée cruellement !... M. Dardier, je l'avoue, est très grand seigneur. Ce soir encore, il a offert les vins, les desserts, l'arbre de Noël, toutes ces roses... Il devait, je crois, apporter un pâté truffé...

Elle avait l'air de pouvoir à peine parler, son grand chagrin lui remontant à la gorge. Mouton, par une mimique étrange, indiqua qu'il savait à quoi s'en tenir : « C'était pour lui. Mouton, oui... c'était pour lui, toutes ces gâteries. » Marthe ne pouvciit comprendre, elle continua:

— Souvent, au moindre prétexte, il m'a fait des cadeaux... Mais je n'aurais jamais supposé que, pour « soutenir » ses générosités, tu me conseillerais ?... Alors, tu es un mari complaisant I...

Mouton ouvrit des yeux effarés, en boules de loto, et il se mit à arpenter le salon.

— Ça yest!... Elle va, elle s'emballe!... EJleme traitede... Elle est « verte », celle-là!...

3ii

Furieux, il s'arrêta, les bras croisés, devant Marthe: — Mais pour qui va-t-on me prendre encore , nom deDieu ? . . . Vraiment, il trouvait que, décidément, il devenait, dans la même soirée, l'objet de trop de méprises formidables ! Pauvre mari !

L'aveu aux amis

Comme il était dans son attitude comiquement indignée Bailly fit irruption, les bras chargés de bouteilles innombrables Dès le seuil, il cria:

— Dardier est un cochon !

Tout d'une pièce, Mouton se retourna et faisant écho :

— Oui, un rude cochon !

Etonné de cette approbation spontanée, Bailly explique :

— Il m'a laissé tout seul, chez l'épicier, choisir les vins consolateurs, pour ne pas aider son ami à monter ces douze bouteilles.

Marthe se précipite et prend les deux paniers :

— Attendez, Jacques, je vais vous débarrasser...

Elle s'empare, une à une, des bouteilles Q^ de Champagne, les aligne sur la table, en s'exclamant :

— Mais pourquoi tant de champagne ?...

Etes-vous fou?... Dardier en avait déjà apporté. rîl!l^

^^vl\'i(

Comme piqué par une bête venimeuse, Moulon bondit :

— Ah ! cshii Je ce saligaud, tu le ficheras dans la boîte aux ordures... Non, tu le donneras au concierge, pour le jour de l'an.

Saisissant avec force les mains de Bailly, qui n'y comprenait rien :

— - Nous boirons le champagne honnête de l'amitié sincère, propre et nvouahle 1...

— Nom d'un chien ! songea Bailly, Je tombe en plein drame conjugal ! Cet idiot de Dardier s'est fait pincer par le maii !

Comme Mouton lui secouait toujours les mains, il risqua, en guise de diversion, une plaisanterie :

— Qu'es'-ce que vous avez ?...

Vous êtes en beauté, ce soir.

— Plus que vous ne croyez, patron.

Bailly reprit :

— Je ne sms ce qui est arrivé. Mais Dardier est un ami véritable. Monsieur Mouton, je vous jure qu'il vous aime beaucoup !

— Je le sais !...

Et l'ancien tailleur se rengorgea

d'une telle façon, que Bailly en était stupéfait. Gêné, ne sachant quelle $^^- -^ contenance avoir, il cherchait un ^ moyen d'apprendre quelque chose, lorsque Guilleret et Riquette entrèrent sans frapper. Joyeux, le membre de l'Institut, — Riquellc à califourchon sur son cou, — voulait, sans doute,

faire une apparition sensationnelle. Sur sa poitrine, les deux jambes nerveuses et fines de Riquette, gainées de soie mauve, s'agitaient éperdument ; sur son front, les jupons mousseux lui faisaient une auréole. Et le membre de l'Institut cbantait :

Minuit, Mouton, c'est l'heure solennelle.,.

Apercevant le groupe, il s'arrêta, interloqué, à cause des visages contrariés qu'il avait devant lui. De son perchoir, Riquette crie :

— Ben ! c'est pas rigolo, d'enirer chez vous ! Qui m'a fichu ces figures d'enterrement ?...

Et Guilleret, d'abord visiblement figé, se remettant:

— Vous avez commio un crime ?... On arrive très en train, et on tombe dans une glacière !... Mouton, mon ami, vous venez de f airs un seJe coup !

— Oui, j'ai supprimé Dardier !

Riquette jeta xm cri perçant et faillit choir des épaules de son ami. Guilleret, très pâle, la déposa dans un fauteuil, puis, venant devarit Mouton :

— Je n'aime pas beaucoup ce genre de plaisanterie. Par- Ions Eérieusement. Notre ami Jean Dardier n'est pas là?...

— Je l'ai mis à la porte ! . . .

Riquette et Guilleret respirèrent. Une seconde, ils

avaient senti passer sur eux la tragique angoisse des drames passionnels. Mais, sceptique par tempérament, le membre de l'Institut ne croyait pas beaucoup que Dardier et ea femme se fussent laissé prendre en flagrant délit. Dardier et Mouton, c'était pour lui comme deux pailles dans le même coctail. Il y avait,

sûrement, à la colère de Mouton un motif imprévu.

— Voyons, mon brave Mouton, fit-il, en lui tapant sur l'épaule : vous êtes fâché avec Dardier ? Mais c'était, hier encore, votre plus intime ami ! Et, ce soir, avant le théâtre, il me parlait de vous en termes affectueux, enflammés même. Il vous ménageait, m*a-t-il dit, une surprise...

— Eh bien, elle n'a pas été de mon goût.

— Ça gâte tout ! fit Riquetle.

— Mais oui, reprend Guilleret. Nous formions une association amusante, un peu paradoxale, mais tellement agréable. Nous avions conscience d'être un bloc intangible; et vous, tout seul, pour un motif inconnu, vous supprimez un membre de notre groupe !...

— On le remplacera, dit Mouton.

Riquette se tourna vers Marthe :

— Est-ce l'avis de votre femme ?

L'épouse interpellée rougit violemment, et lança, du côté de Riquette, un regard suppliant. Mouton intervint :

— Ce qui s'est passé entre Dardier et moi ne concerne pas ma femme !

Guilleret, Riquette et Bailly se regardèrent étonnés. Jacques, le petit patron, n'y tenant plus :

— Mais quoi, sacrebleu ? Vous ne l'avez pas encore dit.

— Parce que c'est difficile à dire... gênant, a. cause des dames... Dardier ne viendra plus ici... 11 est indigne de s'asseoir a notre table de famille. C'est un infect personnage !

Guilleret, l'air naïf :

— Dardier vous faisait la cour, madame Mouton ? Le mari grogna :

— Ça m'étonnerait.

Marthe, agacée :

— II n'y a jamais songé.

— Jamais ! C'est bien ça ! Cet individu ne s'est même pas aperçu que tu es une Jolie femme...

Scandant les mots, il proclama :

— Ce grossier personnage ne refoutra plus les pieds ici ! Marthe, Guilleret, Riquette et Bailly, en entendant cet

arrêt déconcertant, demeurèrent stupides, médusés. Riquette n'y tint plus, elle se planta devant le mari déconcertant :

— Pourquoi ?... Parce que Dardier était trop réservé avec votre femme?... Enfin, vous allez vous expliquer.

Marthe, véhémente, appuie :

— Moi, je l'exige!

Guilleret, affectueusement, insiste:

— Mouton, mon brave Mouton !... Si vous ne vous ouvrez pas... à de vieux amis comme nous!... Alors, à qui ?

— Eh bien, je ne veux pas faire plus longtemps des cachotteries avec ma femme, et avec vous ; mais il faut que vous « me juriez » de ne parler à personne de ce que je veiis vous dire. A personne !

Bailly et Guilleret, tour à tour, Riquette en dernier:

— C'est juré !

— Parce qu'on promet souvent de ne rien dire, et puis, le secret se répand... Vous ne devineriez jamais... J'ai flanqué Dardier à la porte !

Guilleret, un peu agacé de cette répétition :

— Oui... nous le savons.

— Ah ! j'y vois clair, maintenant !... Est-ce que vous lui connaissez une maîtresse, monsieur Guilleret, à ce Dardier?

Guilleret hésite un peu, regarde Marthe.

— Mais, non...

Mouton, triomphant :

— Ah ! et vous, patron ?... Oui, vous, monsieur Jacques ? ■ — - Moi non plus.

Le mari, de plus en plus victorieux :

— Ah !... Et vous, Riquette ?... Avant que vous ne connaissiez M. Guilleret, est-ce que Dardier ne vous traitait pas chcistement, comme si vous étiez sa fille ?...

Riquette se tourna, pour répondre, vers Guilleret : — ■ Oui, mon grand.

L'interrogatoire continuait :

— Et toi, Marthe, est-ce que tu lui sais une maîtresse ? — ■ Moi, Alfred, je ne sais pas.

— Oui, c'est juste, il ne se serait pas permis de te parler d'une autre femme.

— Alfred, tu oublies, pourtant, Marcelle Fougerette.

— 11 a toujours nié cette aventure. Je me souviens même de la profession de foi qu'il nous fit, a. propos d'elle, un matin de l'été dernier : « Moi, les femmes me font horreur ! » Vous vous rappelez, Guilleret, et vous, Riquette ?... Vous souvenez-vous, aussi, de ses paradoxes étranges, ce matin-là, sur la beauté masculine ? Il affirma que les femmes sont laides, mal faites, torturées par les corsets, les modes tyranniques, teintes, fardées, artificielles sous les lumières, et lamentables, au déballage, quand le besoin d'une purge ne nous trouble pas le sang et la vue. Vous vous souvenez bien ?... Dardier conclut en disant que les hommes représentent la vraie beauté.

La candeur du mari était touchante, énorme, et la gravité

qu'il mettait à parler de sa mésaventure, à rapprocher ses mémentos le rendait irrésistible.

— Sacré Mouton ! fit Guilleret. Il croir, dur comme fer, que tout ça c'est arrivé !...

— Non, pas arrivé tout à fait... Mais presque !... Bail!}', comme tout le monde, riait. A travers ses hoquets

de joie, il interrogea :

Alors, Dardier n'aime Ilaimeles...?

pas les femmes?

— Oui!

— Lui!... Dardier?... Ah!

non ! Impossible!

■ — Ta... ta... ta... C'est comme je vous l'affirme, patron .

Riquette :

— « Tata », lui?

— Oui.

Marthe, crispée :

— Oui, quoi?

— Riquette vient de le dire.

— Mon mari est fou. Il parle par énigmes et s'explique, par onomatopées. . . Vous comprenez, Riquette ?... Non?,..

Personne n'a l'air...

— II faut donc, reprit Mouton, que je vous dise tout !,.. Il baissa les yeux, prit l'air ingénu de la jeune fille du tableau de Greuze : La Cruche cassée, — et il confessa :

' — C'est moi qu'il aime I... Il m'a déclaré son... sa... tout à l'heure...

'CtS^ ^h

QIC

— C'est, proteste Bailly, une blague qu'il vous a faite !

— Du tout, patron. On dirait, ma parole, à vous voir tous, aussi narquois, que ce qui m'arrive est invraisemblable. Suisje indigne, en vérité, d'inspirer un sentiment pareil a un artiste ?

L'air froissé, il s'mstalle dans le fauteuil, et, du ton d'un conférencier qui prépare la démonstration d'une thèse sensalionnelle :

— Voici comment ça s'est passé.

Il s'apprête à reconstituer la scène.Tous font cercle autour de lui :

— Je m'étais assoupi là, dans ce même fauteuil. Il n'y avait pas d'autre lumière que celle du foyer, car j'avais tout éteint, pour sommeiller un peu. Quelqu'un est entré, sans que je l'aie entendu, et, tout à coup !... j'ai senti deux lèvres brûlantes, sur ma bouche !...

Guilleret s'exclcime :

— Nom de Dieu !

— C'est, justement, ce que j'ai dit... Mais qu'est-ce que vous avez tous, à vous tordre ainsi?... Vous trouvez que c'est drôle?... Pourtant je vous donne la preuve qu'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie.

Riquette, rentrant son rire.

— Sûrement, non. Et qu'avez-vous fait ?

— J'cii bondi, naturellement... Et j'ai eu devant moi, les traits bouleversés, les yeux lascifs, lubriques, Dardier !... Vous voyez bien : le doute n'est pas possible.

Guilleret, grave, autant qu'il lui est possible :

— Après ? Qu'est-ce que vous lui avez dit ?

— Sur le moment, je fus interloqué : ma première pensée

était folle. J'ai cru qu'il m'avait pris pour ma femme !

— Alfred ! tu as pu supposer !...

— Je te demande pardon, Marthe, 'C -^ de cette pensée injurieuse pour toi. Je t'assure que, jamais, je n'ai cessé, ma chérie, de te croire la plus vertueuse, la plus...

Marthe tâchait de paraître ofîense'e, indignée. N'en pouvant plus, elle prit le parti d'un éclat de colère :

— Laisse-moi tranquille ! Je n'en entendrai pas davantage ! Tu avoues des mœurs ignobles... j'aime mieux me retirer...

Elle s'en fut vers la porte du gynécée. Mouton la poursuivit, essayant de la retenir; mais elle lui ferma l'huis au nez.

— Marthe ! gémit le bon mari, sur les yeux de qui Eros, bienveillant, maintenmt un bandeau favorable.

Un excellent remède : la foi

Mais, déjà, Guilleret, ayant pris pcu- la manche le mari bénévole et aveugle, le ramenait au milieu du salon.

— Voyons, mon ami, laissez Marthe, justement irritée, se calmer dans sa chambre. C'était une idée absurde et offensante... Vous avez soupçonné votre femme, qui est l'honnêteté

même. D'ailleurs, elle et vous, vous ne vous ressemblez pas. Mouton voulut s'élancer pour demander encore pardon à sa femme. Guilleret le retint :

— Racontez-nous plutôt, comment s'est terminée la scène avec Dardier.

— Eh bien, après son baiser dégoûtant, sur la bouclie, quand il a eu fini de m'avouer sa passion honteuse, je l'ai expédié comme il convenait.

A ce souvenir, il sentit la colère, à nouveau, l'envahir. Essuyant ses lèvres :

— Cochon !... Cochon !...

Guilleret, Riquette et Bailly avaient des figures consternées dans lesquelles brillaient, pourtant, les yeux ironiques.

— Qui aurait cru ça? fit Guilleret.

— C'est monstrueux ! appuya Riquette.

— La fin de tout ! conclut Bailly.

Mouton s'assit, exténué, s'épongea le front :

— Ça arrive, vous le voyez. Tout arrive!... Dans les journaux, quelquefois, on raconte des histoires semblables, chez les Boches, surtout. Je n'y croyais pas... A présent, je suis convaincu... La preuve, d'ailleurs, est là, assise, en sûreté, devant vous.

Un silence plana. Mouton, dans son fauteuil, paraissait écrasé par cette aventure. Les autres échangeaient des regards complices et s'amusaient, en dedans, de la méprise imprévue. Au bout d'un instant. Guilleret, accoudé à la cheminée :

— Et il est parti comme ça, sans protester ? MoUton leva la tête.

— Oui. En emportant, bien entendu, le gros pâté aux truies qu'il avait acheté.

Guilleret bondit :

— Comment! C'était la surprise!... Il a remporté le pâté? Bailly, se pourléchant les babines :

— Ça, c'est très embêtant!... Mouton, vous deviez, au moins, retenir le pâté !

— Les truffes d'un homosexuel?... Merci!

Guilleret, Bailly et Riquette tournèrent, ensemble, le derrière à Mouton. Et celui-ci, contemplant les trois échines, se leva, désespéré.

— C'est un réveillon raté, proféra Riquette, de dos, les yeux vers l'arbre de Noël où son imagination gamine voyait, sur une branche de genêt chargé de neige, s'ébrouer deux

oiseaux amoureux empressés autour d'une pierrette blanche.

— Mais, sapristi, nous avons autre chose a souper ! Riquette, toujours boudeuse, le dos tourné :

— Quand on réveillonne, c'est aussi pour s'amuser !...

— Eh bien, on s'amusera, quand même.

Riquette se détourne a demi :

— Sans Dardier?

Sceptique, elle avait des yeux railleurs qui le défiaient, et

penses

il comprit qu'elle avait raison : ce réveillon promettait d'être lugubre.

A son tour, Guilleret, amer, de profil, insistait :

— Ça va être gai ! Quel fichu caractère vous avez, Mouton ! Vous prenez tout au tragique ! .. .

Mouton grogna :

— Enfin, c'est dégoûtant !.., Vous n'allez pas dire que ce n'est pas dégoûtant?... Qu auriez-vous fait à ma place?

Guilleret, Bailly et Riquette, ensemble, firent face, et les deux compères dirent : « Nous aurions rigolé ! » tandis que Riquette, effrontée, s'avançait sous son nez :

— Tenez , m'sieur Mouton. . . voulez- vous que je vous dise ma Eh bien, vous vous vantez!... Oui, vous vous

montez le cou !

Il était suffoqué, furieux. Il ne se doutait pas, certes, que la joyeuse bande de farceurs amis s'amusait amicalement à lui planter, dans le gras des bras et dans les fesses, de longues épmgles, hampes de petits drapeaux bouton d'or.

Prenant le miroir k main, resté sur la table, il ce regarda et haussa les épaules :

— Je me monte le cou?... Pourquoi ne pas m'accuser, tout de suite, d'avoir fait des avances à ardier?...

Bailly s'approche, rusé, câlin :

— Si vous étiez grand, miséricordieux...

Guilleret qui s'est approché aussi, la main sur l'épaule de Mouton :

— Intelligent!.., Et vous l'êtes, voyons! Un homme

débrouillard comme vous! Un malin, qui a réalisé, cette année, une petite fortune, avec des tableaux acceptés contre des habits! Et ce n'est pas fini, votre veine de.... ! Vous qui avez, d'ordinaire, tant de flair !... Vous vous laissez prendre à une fumisterie...

— Si vous étiez magnanime!... ajoute Riquette, avec une voix cocasse qui faisait comme un miaou de chatte amoureuse.

Guilleret repreï.d ;

— Vous enverriez chercher ce bon et brave garçon. Mouton bondit :

— Dardier?...

— Le pape !

Bailly, pour corriger sa riposte, saisit la main de Mouton et ajoute :

— En lui disant de rapporter le pâté. Et tout serait fini. Guilleret lui avait pris l'autre main et lui secouait le bras :

— En bon vieux camarade, que vous êtes!... que nous sommes! Allons ! vous êtes ébranlé...

Mouton regardait ses amis avec effroi et incrédulité. Un moment, il se demanda s'ils ne se moquaient pas de lui. Mais, à n'en pas douter, ils avaient résolu de ne pas jéveillonner sans Dardier. Et, à cette idée, le pauvre gémit :

— C'est odieux, ce que vous faites là!... Enfin, c'est gênant. De quoi aurai-Je l'air auprès de cet individu, qui, tout a l'heure... Oh! ce baiser sur les lèvres!... Pouah !... Pouah !

Riquette, devant celte indignation remontante, ne put s'empêcher de rire. Mais, comme son grand hcmme la grondait des yeux, elle se réfugia dans le fauteuil où était arrivé à Mouton cette bizarre aventure.

Guilleret, cependant, essayait toujours de convaincre le mari :

■ — Voyons, mon ami, un soir de réveillon, on ne se brouille pas pour une cédille... pardon, pour une vétille !

— Vous trouvez que c'est une cédille, Dardier? Mouton rectiGa aussi :

— Une vétille?

— Un rêve ! opina Baiily.

— Dans un fauteuil ! reprit Guilleret, en souriant. Ce n'est

pas

de h

— Ah! fichtre non ! Ce n'est pas de la vie !... S'il n'y avait que des individus de l'espèce de Dardier pour continuer le monde !

— Mais, mon cher Mouton, insinue Guilleret, c'est un ami de tout repos, celui-là... Votre aventure oubliée, le calme revenu, songez que vous aurez, chez vous, dans votre foyer, auprès d'une femme jolie, quelqu'un de sûr, dont vous n'aurez pas à redouter la trahison...

Mouton, débonnaire, avait écoulé l'explication. Ecouter, c'est commencer à capituler. Il se frappa le front :

— C'est, ma foi vrai ! Je n'y avais pas pensé.

— N'est-ce pas rassurant, pour un mari que son métier appelle souvent en voyage, de savoir qu'il n'a pas de souci de ce côté ?...

— De ce côté-là, non ! affirma Mouton. Mais, si je me réconcilie avec Dardier, je ne serai pas rassuré, d autre part, s'il osait recommencer ses tentatives innommables?...

De son fauteuil, Riquette lança :

— 11 n'y a pas de danger : je lui ferai la leçon.

Ayant dit, elle se renfonça dans le siège moelleux et profond, car elle mourait du besoin de rire aux éclats. Guilleret, déjà près du seuil :

— C'est entendu, je vais chercher Dardier ; il n'habite pas loin...

Riquette riant, et toujours dans le fauteuil :

Tu n'as pas peur de lui, toi, mon grand ?

— Bailly, mon petit, amusez ma Riquette, pendant ce temps.

— Et moi, soupira Mouton, je vais tâcher de me réconcilier avec Marlhe.

Sur ces m.ots, le mari disparaît par la porte de la chambre

rr

à coucher, Guilleret, par celle de TanticKambre. Bailly, seul, contemple, de loin, le dos du fauteuil dans lequel était enfouie Riquette.

Qui n*a pas son petit bandeau ?

Une minute, Jacques Bailly resta pensif. C'était la seconde fois, depuis l'été, qu'il se trouvait seul avec Riquette, et il était ému, bouleversé, étreint par une angoisse étrange qui lui procurait, à la fois, de la douleur et du plaisir. Il attendait un mot, une invite ; mais Riquette n'avait pas l'air de se douter qu'il était là. Au-dessus du dossier du fauteuil, il apercevait seulement la mousse brune de ses cheveux, et il guettait le premier mouvement qu'elle ferait pour s'approcher et lui parler.

Riquette, toujours, restait immobile, lointaine. Une rage le crispa. Quoi? Cette petite qu'il avait connue, quand elle possédait, en tout, une chemise et deux paires de bas ; qu'il avait aidée, en camarade, taquinée, parce qu'ils étaient du même âge et de la même bohème, — qu'il aurait pu butiner, si le désir lui en était venu, à cette époque, — elle était là, maintenant, pimpante et fière, dans un fauteuil, seule avec lui ; et il n'osait pas lui parler ? Qu'est-ce que la vie avait donc mis entre eux de si terrible à franchir ?

Et, dans ce fauteuil où elle reposait, une autre femme, Marthe Mouton, avait l'habitude de s'assoupir, de rêver, joHe, aussi, et jeune, appartenant à un homme, Alfred Mouton, son

mari, comme Riquette appartenait à Guilleret ; Marthe avait dû attendre là, tant de fois, son amant, Dardier, et s'assoupir les yeux clos, en rêvant à son baiser. Ainsi, d'autres avaient le droit de s'aimer, d'échanger du bonheur, du plaisir; et lui, ardent, jeune et sincère, lui qui avait des droits sur Riquette,

du moins, il le croyait — il lui fallait jouer les soupirants malheureux, les amoureux bernés. Jacques Bailly crispa les poings. Il éprouvait cette colère jalouse des jeunes gens dédaignés par des jeunes filles qui écoutent, frémissantes et troublées, les propos murmurés d'un homme déjà mûr.

Il fît un pas vers elle ; mais les cheveux bruns de Riquette, qui dépassaient le dossier du fauteuil, ne bougeaient pas. II avaii une envie folle de s'avancer doucement, sur la pointe des pieds, de poser, par surprise, ses lèvres sur la bouche de Riquette, de capturer cette fleur, quand, soudain, Riquette fut debout et dit :

— Qu'est-ce qu'on va faire ? allumer les bougies de l'arbre de Noël ? veux-tu, frère Jacques ?

— Ça va.

il enflamme une allumette, et, l'ayant passée à Riquette, il en enflamme une autre, et tous deux procèdent à l'illumination, en silence d'abord. Puis, Bailly interroge :

— Pourquoi y a-t-il des roses sur ces branches dont les aiguilles vertes me piquent, les mains ?

— C'est une idée gentille de Dardier. En fleurissant de roses ce sapin, il a voulu, j'imagine, faire un arbre de Noël de grandes personnes, pour des amoureux.

— Ah!

Sur cette exclamation banale, etée avec hypocrisie, d'un ton indifférent, Bailly avait baisé, sournoisement, Riquette, sur la nuque. Elle se retourna, frémissante

— Que dirais-tu, si je te flanquais une paire de claques ? Il s'était remis, très calme d'apparence, à allumer les petites

bougies :

— Je te dirais les tourments de mon âme et de ma chair, depuis que tu appartiens à ce Géronte, obstinément Guilleret.

— Jacques, tu n'es qu'un gosse... un Jacques !

— Je souffre et te désire comme un homme.

— En toute perte : j'adore mon amant.

— Ton amant ! Comme lu prononces ce m.ot ! T u as l'air d'une gamine, et tu dis : « mon amant ! )i, comme une femme adultère ! . . . Laisse- moi rire. . .

— Tu as envie de pleurer. T'as le cœur gros.

— Ce n'est pas vrai, Riquette... Pas le coeur!... Allons, crois-tu que le baiser de nos lèvres jeunes ait tant d'importance ? Vois Mme Mouton et Dardier. . .

Riquette, maintenant, regardait Bailly qui continuait son illumination ; elle, n'allumait que lui :

— Je ne les approuve pas.

— Ta vertu est récente. Mais la vie leur donne raison : ils sont heureux.

— Non. Ils vivent dans le mensonge.

Bailly ricana :

— C'est dans le mensonge que les mariages et tous les bonheurs s'épanouissent. Ah ! si la vérité apparmssait, ils s'effondreraient, comme la beauté de bien des femmes, sans le fju'd, le maquillage... Cest égal !... Il y

a un an, tu étais une gamine de Mont- J

martre, espiègle et folle, tellement impudique, que tu ignorais même la pudeur. . .

Et te voilà une sorte de petite quakeresse !...

C'est un phénomène inexplicable.

— Je vais te l'expliquer.

Bailly, les yeux fous, s'approcha d'elle.

— J'airaera s mieux te

Dans son ardeur, il oublia qu'il tenait un des petits lampions de l'arbre de Noël:

— Zut ! Je me brûle les doigts !

Le rire de Riquette tintinambula, étrange, un peu clownesque :

— C'est bien fait!... Tu crois m'aimer, Jacques... Tu me veux seulement, parce que je suis avec Guilleret... Tu souhaites polissonner avec le bien d'autrui, voilà tout.

— Mais, enfin, Riquette, ton Guilleret n'est pas un surhomme... il a cinquante-trois ans. Moi, j'en ai vingt...

Elle riposta :

— L'amour vieillit les jeunes et rajeunit les vieux. Baiiiy eut une lippe de dégoût :

— Tu as le bandeau, pour ne pas voir son âge !

— Qui n'a pas son petit bandeau ?

— Tu dis vrai. Mouton a un sacré bandeau, et le bonheur, pour lui, se change en béatitude. Sa femme aime Dardier, qui la trompe, et, parce qu'elle a le bandeau, elle chérit, quand même, ce mauvais sujet.

— C'est, peut-être, fit-elle, un bon complément.

— Riquette, concluons.

— Quoi?

— Ta bouche, et, plus bas, si bon te semble : le cocuage, il n'y a que ça !

Riquette, sérieuse, rabroua le geste audacieux et inférieur qu'il tentait :

— Je veux rester la maîtresse fidèle de mon grand.... Alors, Bailly, un peu irrité d'être ainsi repoussé :

— Guilleret, aussi, a le bandeau d'Eroc 11 ne se souvient pas que tu as été à Dardier, et à tant d'autres.

— Et toi, mal élevé, tu n'as pas le bandeau ?

— Non. Moi, j'y vois clair.

— Tu avoues donc que ton caprice pour moi ne t'aveugle

pas. Alors, n'en parlons plus, laisse-le grandir : tu es un melon en train de mûrir.

Bailly, pour se venger, sur un ton de doute :

— Tu te figures que Guilleret t'épousera ?

Mais Riquette, angoissée, eut cette réplique grave :

— • Qui sait }... Si je deviens digne de lui...

Elle leva sur son camarade de grands yeux suppliants, et reprit :

— Jacques, est-ce que tu me feras encore du chagrin, comme ce soir?...

Pendant leur duo d'escrime, Bailly avait fait les deux tiers du travail, à lui seul. Le sapin de Noël scintillait de lumières et de guirlandes de givre, parmi ses branches vertes, merveil-

leusement fleuri de cléirtés et de roses. Le petit patron sentit que l'instant était net et que les mots qu'il prononcerait seraient

définitifs. Il la contempla, longuement, — douloureusement, autant qu'il le pouvait, — parce qu'il sentait qu'il perdait, a jamais, en ce moment, la Riquette d autrefois :

— Je vous promets, madame Guilleret, de ne plus recommencer.

Elle alla vers lui, d'un élan, lui sauta au cou comme une petite fille :

— Ah ! tu es un brave garçon !... Voici ta récompense! Et, très émue, elle posa, sur ses joues, deux baisers sonores

et fraternels. Après quoi, les mains dans les mains, ils se regardèrent pour être certains que leurs yeux clairs et loyaux n'avaient plus que d'amicales pensées.

Mais ils entendirent un brouhaha dans

l'antichambre, des rires. Au même instemt,

deux portes s'ouvraient : par une, entrait

\ Mouton ; dans l'encadrement de l'autre,

apparaissait Dardier, suivi de Guilleret.

Une gasconnade

Narquois, les yeux brillants, la figure illuminée d'une gaîté qu'il réprimait avec peine, Dardier, volontairement solennel, s'avança, en tenant toujours à son poignet le succulent pâté. Et Mouton, interdit, furieux encore, le considérait. Il se demandait quelle attitude sa dignité lui commandait d'adopter.

Mais, Dardier ne pouvant pas retenir sa jovialité naturelle, éclata de rire, soudain, en face de Mouton, — dans sa figure :

— N'est-ce pas, qu'elle est bien bonne ?

Tous regardaient le mari en silence. Pâle et agressif, outré de l'audace, éprouvant d'un souvenir un dégoût insurmontable. Mouton ne démêlait pas en lui ce qui lui déplaisait le plus : avoir été l'objet d'une envie injurieuse, ou celui, peut-être, d'une mystification, comme il commençait a le soupçonner.

— Bonne, monsieur ?... Quoi donc ?

— Ma farce, parbleu ! ma farce!...

— Quelle farce, monsieur?

— Le baiser, mon cher !... Le bon baiser !

— Pouah!... Ainsi, ce baiser, c'était une farce? Riquette, Guilleret, Bailly laissaient leur joie déborder. Le

brave Mouton, estomaqué, les regardait tous l'un après l'autre, se demandant s'ils étaient sincères. (Un moment, la porte de la salle à manger s'ouvrit : c'était Marthe, curieuse sans doute, aux écoutes derrière l'huis. Elle-même n'y tenant plus pouffa dans son mouchoir.) Dardier, tandis que tous se tordaient diversement :

— Regarde nos amis.... Je suis Gascon, et pemtre montmartrois ! Tu l'as oublié !...

Mouton promène à la ronde un regard soupçonneux. A Guilleret, qu'il estimait le plus sérieux, comme membre de l'Institut (malgré ses dégoûts de l'Institut, quand il célébrait sa collection de tableaux impressionnistes, tachistes, césânistes, cubistes, futuristes, sa marchandise) :

— Une farce ?

Guilleret donne à Dardier une

bourrade complice :

— Une fameuse farce !

— Tiens, fit D£irdier, souriant toujours, et tendant à Mouton le paquet qu'il tenait à la main, prends cet excellent pâté bourré de truffes, que tu as refusé, tout à l'heure, dans ton illégitime indignation... Tu as rudement marché, mon amour !

— Ça m'embêterait, d'avoir marché autant ! persifle Riquette-

— C'est un sacré compliment, ajoute Bailly, que Dardier vous faisait là.

— Dardier aurait eu, reprend Guilleret, si ce n'avait été une blague, des circonstances atténuantes.

Mouton, avec des yeux vagues de taureau harcelé par de» banderilleurs, fixait ses amis en délire. Il était complètement désarmé par les railleries.

— Enfin, termine Guilleret, c'est fini, cette rude alerte... Mouton, vous êtes tranquillisé pour votre vertu.

Mouton, peu convaincu, ronchonna :

— Oui... oui... Je ne suis pas très rassuré...

Cette réflexion déchaîna de nouveau le rire des invités. Il s'épandait en jets de siphon, de tous côtés, en cascades, il ruisselait sur le pauvre homme de tous côtés.

La Parisienne

Marthe, aux aguets dans la salle a manger, trouvât qu'il serait malséant de continuer, ainsi, à ridiculiser son mari. Au fond, un moment, elle avait eu très peur. Et, de ce quart d'heure d'angoisse pendant lequel elle n avait pas su, exactement, ce qui s'était passé, elle avait gardé une émotion réelle.

Aussi, maintenant, elle ne demandait que d'oublier l'alerte.

en voulant un peu, peut-être, au fond d'elle-même, à Dardier : il avait commis, après tout, une maladresse qui aurait pu très mal tourner.

D'ailleurs, elle avait pour son mari, malgré qu'elle le trompât, une réelle affection. Il représentait, à ses yeux de bourgeoise parisienne (elle était née, rue Notre-Dame-de-Lorette) une forme sociale, régulière, l'honnêteté, la convention correcte.

sans quoi une femme perd sa dignité. 11 constituait avec elle, le foyer, la vie honorable, digne ; et elle tenait, avant tout, aux avantages qui assurent les longs bonheurs pacifiques.

Jean Dardier, c'était l'amour, la passion, la gaîté, l'ewdeur, la fantaisie, des choses que son maii ne lui avait guère données. Il complétait la félicité qui manquait à son existence conjugale. Il ne représentait même pas, conune pour beaucoup de femmes : la Faute ! Car elle estimait ne pas trahir son mari, en demandant à un autre des plaisirs qu'il ne lui avait pas fait connaître ; et puis, elle ne le trompait pas, son mari, — parce qu'elle l'aimait, à sa manière.

Ainsi, d éléments sépeu"és, choisis par elle, et, en quelque sorte Juxtaposés, elle se composait un bonheur, d'allure inmiorale, mais parfait, complet, légitime, malgré l'apparence d'illégitimité. Elle savait, dans la vérité secrète, qu'un homme seul ne peut guère donner à une femme tout ce qui doit combler ses cispirations ; alors, elle en avait pris deux, pour réaliser son idéîJ, avec l'idée scrupuleusement arrêtée, — en cela encore, elle était honnête et rigoureuse, — de ne peis aller plus loin.

EUle était mariée, et, depuis, une série de chances favorisait le ménage. Son mari était tailleur, quand il l'avait épousée ; il avait dû liquider ; mais cette aventure même avait tourné à bien. Des toiles, qu'elle croyait sems valeur, et que son mari avait acceptées en paiement de marchandises, il les avait vendues à des prix invraisemblables. Le méniige semblait sur le chemin de la fortune ; ils avaient, pour amis intimes, un membre de l'Institut et le fils d'un grand fabricant d'automobiles. C'est pourquoi, Mme Mouton, — qui, loin de nourrir contre son mari un sentiment en dehors mêlé de haine, se

tenait, au contraire, pour son associée, — ne voulait pas que continuât la plaisanterie. L'erreur de son amant, ce soir de Noël, faisait son mari victime : il ne fallait point que cette erreur dégénérât en moquerie odieuse.

Pour couper court, elle ouvrit à deux battants la porte de la salle a manger, et. souriante, très blonde, — printanière, en vérité, dans cette atmosphère de décembre et de réveillon, — elle annonça : gp^^^^J^

— Ces messieurs sont servis.

Mais, apercevant Dardier, elle joua l'étonnement et la sévérité :

— Comment ? Monsieur Dardier est revenu ?

Tandis que son mari, penaud, baissait, un instant, la tête, elle échangeait avec son amant un coup d'œil complice. Mouton, cependant, expliquait :

— Oui, c'est une plaisanterie...

— Sans fondement ! fit Guilleret, à mi-voix.

— Que ce farceur de Dardier m*a faite. Je pourrais m'en fâcher sérieusement ; mais j'aime mieux, ce soir de Noël, la prendre.., du bon côté.

— Bravo ! Bravo ! fit Riquette.

Guilleret, alors, sur un ton cérémonieux, a Dardier :

— Fumiste, offrez voire bras à la maîtresse de céans.

— Je devrais refuser, dit Mme Mouton, un peu froide. Je vous en veux un peu, monsieur Dardier, de vous être moqué de mon mari.

Dardier s'inclina vers elle, avec un accent où elle put discerner le regret profond :

— Madame, une gasconnade !... une galéjade !... dont je vous demande pardon.

— Eh bien, je vous pardonne. Mais je prendrai le bras de M. Guilleret, de l'Institut, et mon mari offrira le sien à Riquette. C'est plus correct. Et je suis, mes chers amis, pour la correction, toujours.

•Më

\ ' '«vi,: ./

mm

Noël ! Noël !

Dans la salle à manger, la table, toute servie, parée de roses, de coupes de champagne et de bouteilles coiffées d'or, étincelait de verreries, avec six couverts i ^ r— -n pour le réveillon in- / \'iÇW~%^ \ '^"T^Ty ; =^ time, at home, sous ^^^^ \ !(% le lustre hollandais, ^*r%^ ^ \ S I

en cuivre, dont les becs, supportant chacun une ampoule électrique, passaient

à travers l'enchevêtrement d'une énorme touffe de gui. Marthe avait ainsi disposé les places : à sa droite. Guilleret, le grand maître ; à sa gauche, Dardier, plus âgé que Bailly ; et, en face d'elle, son mari, entre Riquette et Bailly, le petit patron. Le nom de chacun des convives était écrit sur un bristol double et ce dyptique était orné, ici, d'un léger dessin à la plume, illustration d'un minuscule poème écrit sur l'autre feuillet : Le Manchon de gui. Sans regarder l'image, pour le moment, Guilleret ne vit que le placement des invités :

— On va changer un peu ce protocole, dit-il, incorrigible. Pour sceller la réconciliation de Mouton et de Dardier, on va les mettre l'un à côté de l'autre.

Dardier répondit vivement :

— Avec grand plaisir, maître.

Mais, Mouton protesta, parmi de nouveaux rires — Non, pas à côté de moi, je vous en prie. J'aime mieux que Dardier soit près de ma femme. Laissons les situations comme elles étaient.

Marthe fait do!ic signe à Guilleret et à ^,,, Dardier de s'asseoir près d'elle, et Mouton ri s'installe entre Riquetle et Bailly, comme il était indiqué d'abord. Puis, — les appétits aiguisés par les émotions d'une alerte qui aurait pu verser dans le drame et se terminait dans l'allégresse, sans contrainte, autour de la table jolie, — Guilleret entonna, pour dissiper, dans le bruit, les derniers doutes du mari :

Noël! Noël 1 Voici le

Guilleret, Bailly, Riquette avaient servi le meilleur remède moral qu'il y ait à l'époux offensé. Par des représentations morales, ils lui avaient redonné le calme en lui enlevant le soupçon qui ronge, l'inquiétude dévorante et qui tue parfois. Comme preuve de cette oeuvre d'esprit efficace, tous unis. — Riquette, avec sa voix agrippante et pointue, Marthe, avec les accents extasiés, frénétiques et célestes de Marguerite, de Gounod, dans : « Anges purs ! Anges radieux ! », Mouton, avec un fausset d'enfant de choeur, — entonnèrent, avant les huîtres, un hymne éperdu :

Noëll Noël I Voici le Réveillon

Le manchon de gui

La brunelte, ce soir de réveillon, — ite,

missa est, — du moulin semblant la déité,

sous un manchon de gui cache sa nudité,

aux longs bas noirs. Autour, c'est l'heure solennelle :

Noël, coiffé de houx, chante sa ritournelle.

La brune, dans la neige, usant de la prunel'e,

riche de son manchon, sourit à l'amattur :

— Mesdames, approchez ! Messieurs, n'ayez pas peur!

Un baiser, sous le gui, porte, — à Noël, — bonheur.

Gui de Paris

Ce fut un réveillon joyeux et bien familial, et le dernier nuage s'évanouit à ce gai soleil de minuit de la grande nuit. Dans l'atmosphère agréable de cette salle à manger, chacun des convives, l'esprit ëger, le cœur heureux et apaisé, appréciait le charme délicat de l'heure de bonheur a laquelle le bonhomme Noël l'avait convié.

Guilleret, le plus âgé de tous, regardant sa Riquette, si jolie, si gcimine, si sérieuse pourtant, songeait à des réveillons passés, aux aventures de jadis, dont pas un souvenir attendri ne restait. 11 avait, en compagnie de demi-mondeiines célèbres, d'actrices, de vraies mondaines aussi, dont ^ï^ il avait fait les portraits, soupe en des cabarets très chers, où croyaient s'amuser de pauvres naïfs comme lui. Ce soir, il comprenait l'ironie de ces fêtes communes et de leur joie factice, masquant les misères morales, les tares, les hypocrisies, des hontes, si on avait soulevé tous les masques.il n'y avait de vrai que cette Riquette, méprisée des sots et des aveugles, si étourdie, si oiselette d'allure et qui était si sage ! — Il n'y avait que l'amitié réconfortante et la douce câlinerie de cette atmosphère bourgeoise, dans un décor intime. Et, pour Riquette, il n'y avait que son amant, son mari, peut-être bientôt. — quand elle aurait vingt ans !

Jacques Bailly, un peu mélancolique, en dépit de la joie de tous, peut-être à cause de cette joie, regardait, de temps à autre, la petite qu'il aimait, qu'il désirait tant, — et à qui, jamais plus, il ne devrait le dire ! Pour lui, ce réveillon enterrait ses espoirs.

Mais il avait le cœur généreux, les dévouements de son âge : il oubliait sa propre peine pour se réjouir du bonheur qu'il devinait en Riquette et qui, splendidement, illuminait ses yeux, donnait à

cette amoureuse contente les prunelles du Chat Botté, qui dit, jeune, plein d'espoir : * Tous ces champssontàmoi!...^

Mouton, lui, se ^-^'-*!«i-'« sentait gonflé d'orgueil. A sa table, autour de lui, mêlés à sa joie, il y avait une femme délicieuse, charmante, ordonnée, fidèle, aimante; des amis sûrs, décoratifs, un membre de l'Institut. Le fils de son patron indiquait, par sa présence, la prospérité matérielle présente et futiire. Dardier, malgré sa fantaisie trop débridée, parfois un peu déroutante, était un compagnon charmant et dévoué, toujours là, pour rompre la monotonie quotidienne. Et Marthe, souriante et sereine, fière des tendresses qui rayonnaient autour d'elle, partageait ses regards reconnaissants entre le mari, confiant et si bon, et l'amant passionné.

Pour cette épouse, le devoir conjugal avait, comme Janus, deux visages, voilà tout.

il'lll/

Mciis nul plus que Dardier n'appréciait le prix de cette heure bienheureuse II se souvenait d'un soir où, mélancolique, au moment de la tombée du crépuscule, il avait envié la joie, tranquille et pure, de Mouton nouvellement marié. C'était un soir où il avait le cœur un peu déçu, après une après-midi maussade, attristée par des déceptions, des rosseries, — soir où Riquette, entrée dans son atelier, par hasard, avait amené, parmi des aventures toujours renouvelées et toujours pareilles, un rayon imprévu de plaisir. Il avait souhaité connaître un foyer tranquille, pareil a celui que Mouton, son tailleur, — le tailleur dos artistes, alors, — lui dépeignait inconsciemment.

Et voilà que son rêve était réalisé : après tant de jours de

bohème, de crépuscules lamentables, de soirs écœurants, il avait, lui aussi, un nid familial, — celui même du mari qu'il enviait. Cependant, nulle rosserie ne se mêlait à ce raffinement, nulle joie malsaine. Pas plus que Marthe, il n'éprouvait la sensation de trahir, ni de ridiculiser « monsieur Mouton ». Il lui semblait être entré dans un ménage incomplet où il avait apporté sa gaîté naturelle, son entrain, un peu de passion pour la femme insatisfaite. Mais il ne troublait pas l'hcu-monie de ce foyer, où, au contraire, depuis qu'il y avait pris place, régnait la plus touchante félicité.

Est-ce la conclusion — peut-on dire la morale ? — de cette aventure éternelle ? Bien des gens sont malheureux parce qu'ils n'ont pas su garder, sur leurs yeux, le Bandeau magique qui leur cachait les horreurs, les tristesses de la vie ! Ils veulent, à toute force, éloigner de leur vue le divin écran où ne passent pas les sombres visions que sont les spectacles de nos erreurs et de nos passions. Enervés, jaloux, impatients de souffrir, ils arrachent le bandeau azuré, mauve, rose, orange, quelquefois jaune, qui filtrait leurs sensations et qui, posé sur leurs paupières soumises, leurs cachait les raisons de souffrir. Ils veulent tout voir, et les choses comme elles sont en réalité ; ils font le geste fatal, et ils deviennent des malheureux, — tandis que d'autres, plus avisés, gardent toujours un peu du bandeau, par peur, par lâcheté, par inconscience, par raison, par habileté, par ingénuité, par bêtise, par intelligence ; et ceux-là, ignorants des conventions tyranniques de la moréile artificielle, aveugles volontaires ou instinctifs, ceux-là, seulement sont heureux !

Parce qu'ils vivaient ainsi, selon leurs sentiments ou leurs calculs, les personnéiges de cette comédie n'étaient ni bouffons.

ni amoureux, encore moins cyniques, quoique en put penser la Société. C'étaient des êtres privilégiés, qui, dans une aventure de Montmartre, avaient su trouver la vraie formule de l'existence merveilleuse. Ils s'étaient adressés à un marchand de bonheur tout rose et joufflu, un Eros tout nu, installé derrière un comptoir, et qui accueille ses clients d un sourire complice. Cet Eros malin, ironique et savant, offre des écrans de soie transparente et de couleurs diverses. Son appel laisse indifférents ceux que hante la jalousie et qu'attend la déveine ; mais les sages écoutent son étrange boniment :

— Mesdames et Messieurs, qui n'a pas son petit bandeau ?

Perché sur !a haate coIlin« et coiiïé d'un chapeuu pointu,

le moulin fait de la veitu des filles la blanche farine

nit. tSto a fst»

VTU-Wfr^^*"-

Page 1