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LE NOËL DES ROSES

La vérité, souvent, une ennemie

... La vie, aimable et même gaie, avait continué. Marthe Mouton et Dardier s'étaient aiinés, tout l'été, dans la coquette villa d'Hennequeville, sans que de nou-

velles querelles ni des jalousies eussent fait naître d'orages à l'horizon de leur coupable bonheur.

Ainsi, toujours, dans la vie, s'arrangent les situations que le» esprits timides ou chagrins craignent de compliquer. Le tout est de ne pas vouloir aller au fond des choses, encore moins au fond des cœurs ; comme il ne faut pas, non plus, descendre au fond d'un puits pour y chercher de l'eau, mais seulement, si l'on veut se rafraîchir, faire glisser la corde et le seau. Il est divin le bandeau que le destin charitable met sur les yeux de ceux qu'ils ne veulent pas faire souffrir.

M. Mouton, dans son nouveau métier, l'automobile, avait trouvé la veine d'argent qui le consolait de ses pertes d'antan. De plus, il joignait à ses appointements et ses commissions chez le père de Jacques Bailly, les bénéfice» qu'il retirait des tableaux bizarres — acceptés, jadis, en paiement de ses factures de tailleur. Après cessation de commerce, il achetait encore des œuvres d'art, toiles, statuettes de terre cuite, originales, avec le droit de reproduction, chez le» bohèmes restés ses débiteurs. Il n'avait pas son pareil, tout en faisant valoir une auto, Bailly et Cie, près d'un client millionnaire, pour amener des propos sur l'art, hypnotiser les timides avec de grands mois affirmatifs, des jugements définitifs, mûrir les « poires » et vendre un numéro de sa collection, à bon prix, quelques billets de mille. S'il avait estimé ses chefsd'œuvre futurs bon marché, le» snobs et les gogos d art n en auraient pas voulu. Guilleret, bien que portraitiste de talent officiel et peu partisan des folies picturales à la mode, l'avait, par farce, initié profondément, mis au courant du nouveau jeu, lui avait enseigné un boniment pittoresque, redoutable, impressionnant les faibles par sa violence ; et. Mouton,

comme tant d'autres, comme un critique a la suite des grands camelots de l'art indépendant, allait très bien au marché, maintenant, avec les paroles d'autrui. Déjà, par son intelligence, — mais, chez lui, dorénavant, très pratique, — soudain ouverte aux loufoqueries d'art, et par l'autorité agressive de ses attaques contre les « pompiers » de rinàtitut, il avait réalisé, en huit mois, pour soixante-cinq mille francs, quinze toiles de sa galerie. Cette prospérité imprévue Jeiisait que sa compagne était contente, joyeuse, plu jolie encore

peut-être, aimante avec discrétion, la bonne épouse.

De son côté, Marthe goûtait les délices d'une vie calme, entre un mari pacifique etun amant très cigréable.

Certes, elle avait un peu soufïeit, au début, de certaines trahisons de Dardier : mais elle l'aimait trop pour songer à une rupture.

et il mentait avec une telle élégance qu'elle lui pardonnait toujours, sans compter qu il doublait ou multipliait sans fatigue, merveilleusement, l'expression de son repentir. Le houx, sans doute, est piquant, mais il est toujours vert. Dardier, s'il piquait, par aventure, de ci, de là, Dardier, lui. était toujours prêt ; il lui était beaucoup pardonné, parce qu'il aimait beaucoup et fort. D'ailleurs, il était fidèle à sa manière, celle d'un m.ari aimé, jeune et beau garçon, qui aurait craint de causer à sa femme le plus léger chagrin. C'est-à-dire qu'il n'était jamais allé, et n'irait probablement jamais jusqu'à l'ignoble trahison, qui torture et avilit ; ses lâchetés sensuelles ou sentimentales n'étaient que passagères. de banales incursions sur des domaines défendus, et qu'il était assez malin pour garder ignorées de sa maîtresse. Elle ne pouvait que soupçonner l'amant volage. Très vite, il retournait dans le sentier de la vertu : l'adultère tranquille. Marthe, si elle avait connu ces aventurettes, n'aurait pas eu, peut-être, le courage de gronder Dardier trop fort. Le chat, génie du foyer conjugal, lui aurait conseillé, au contraire, d'être flattée de cette fidélité triomphant toujours de petites infidélités plus oumoins discrètes, y renforçant même son ardeur.

Dardier, lui, appréciait la douceur tranquille, caressante, honnête, sérieuse, de cette Haison. Marthe lui plaisait, d'abord ; ensuite, elle le gardait contre les aventures de la chair — et celles du cœur, plus dangereuses — où il eût pu laisser sa belle sérénité. Fatigué de Paris, des comédies mondaines, des duperies amoureuses, des conventions et des snobismes, maintenant qu'il connaissait, enfin, la fortune, après les

années maigres et loufoques.— il s'était découvert,

la trentaine passée, des idées

vulgaires de bonheur bourgeois. Après son héritage,

on l'avait, diverses fois, tenté avec

des jeunes filles pour fonder un

foyer et couler des jours bleus ;

mais il avait eu peur de cet

inconnu, refusé de s'installer dans

une maison neuve dont un locataire,

à bon marché, n'a pas essuyé le»

plâtres, et située en un pays ignoré,

plutôt dangereux.

Il s'apercevait, chaque jour, que Marthe lui donnait toutes les satisfactions qu'il eût attendu, en vain, dur.e femme qui aurait porlé son nom. lU menait donc une existence d'homme marié, surtout depuis que l'été était fiv.i et qu'ils étaient rentrés à Paris. Après avoir connu, quelques semaines, les retours mornes dans la garçonnière triste, les dîners au restaurant, Tesseulement des soirs, il avait éprouvé des mélancolies dont le ménage Mouton s'était aperçv. Et, sans peine, on lui avait fait ouvrir son cœur. Trcs ému, Alfred lui avait dit :

— Mon cher ami, vous nêies plus seul, car notre maison est la vôtre !... Désormais, nou» voulons que vous ayez votre part du bonheur que nous goûtons, ici...

Il avait voulu protester. Mais, tandis que Marthe, muette, feignait de rester étrangère à la conversation, l'ancien tailleur des artistes, — le futur marchand de tableaux, car c'était son rêve, à présent, après ses quelques réussites, de s'établir, de concurrencer Bernheim et Vollard, — l'ancien tailleur reprenait :

— Nous n'avons pas d'enfants. Nos soirs, aussi, sont vides, quelquefois. Eh bien, puisque ni vous ni moi, n'avons réussi à fonder une famille complète, réunissons-nous, pour en constituer une, en égoïstes, et nous nous partagerons tout ie bonheur que nous pourrons créer.

En effet, plus que ne le supposait Mouton, ils avaient partagé, chacun prenant pour lui la plus belle part. A présent, Dardier avait son couvert dans le ménage ; il subissait, comme Mouton, la mauvaise humeur de Marthe, quand elle avait ses nerfs, et il récollait la même part de sourires, quand elle était contente, presque toujours. Seulement, chez lui, deux ou trois fois par semaine, il accueillait toutes les ardeurs de la blonde harmonieuse, ses appétits de volupté, ses gourmandises de plaisir.

Pour qu'aucun détail matériel ne fût cause d'un regret, entre eux, Dardier contribuait, de façon indirecte, d'ailleurs, aux charges du ménage. Ainsi, c'était lui qui payait l'auto dans laquelle, le dimanche, ils allaient loin de Paris, se retremper dcins l'atmosphère des grandes banlieues. De même, il offrait le théâtre, les soupers ; et, très souvent, il arrivait pour le dîner, les bras chargés de douceurs supplémentaires, ou de fleurs pour Mme Mouton. Deux ou trcis fois même, le mari ne s'était pas formalisé que Dardier eût offert à sa femme un bijou : n'était-ce pas naturel, maintenant que le peintre était presque de la famille ?

Ainsi, tout le monde était heureux ! — Des malades, des inquie'is, des jaloux se torturent, se créent des jours tristes, misérables, pour donner à leur amour-propre ou à leur égoïsme, sinon à leur malsaine curiosité, des satisfactions d où naissent tous les malheurs. D'autres, plus sages en leurs allures de fous, acceptent les pénombres gentilles où se complaisent les bonheurs qui veulent durer. Mouton, sa femme et Dardier étaient de ceux-là. A leur façon, ils avaient réalisé une formule heureuse et sûre, qui leur livrait le secret des jours ensoleillés, des joies familiales où jamais un nuage ne projette son cmbre attristante.

Et quand l'hiver arriva, ils avaient déjà l'impression que leur trinité • — ■ la Trinité, c'esl ce qu'il y a de plus parfait, nous assurent les théologiens. Dieu, c'est-à-dire l'Amour en trois personnes — était constituée solidement depuis très longtemps, et que jamais rien ne pourrait la détruire.

Le réveillon chez soi

Dans cette famille si complète, sagement si unie, l'arrivée de Noël ne pouvait que provoquer une allégresse.

— Nous irons au théâtre et nous réveillonnerons au restaurant ! avait proposé Dardier •

Mouton, joyeux, s'était frotté les mains.

— On va se débaucher !...

cep ter la

nous, ce sera

que d'être un

a kermesse

Montmartre

déchaîné, à

l'occacion du

puéril anniversaire

chrétien.

Or, le 1 5 décembre, M. Mouton avait éprouvé une grosse déception, Son « grand patron », Hubert Bailly, le génial con-

Mais, Marthe n'avait pas été de cet avis. Elle avait rappelé d'abord, a son mari, que Riqueîte l'avait condamr.é à offrir a souper, lui, Mouton, le soir du réveillon, a toute la bande :

^ Riquette, Guilleret, Dardier, Bailly, le petit patron.

— Et ce sera plus gai, \ chez nous, dans l'intimité.

J'ai horreur de ces tablées dans une foule odieuse, où des étrangers partagent votre joie, vous forcer.t à acleur... Chez bien mieux sextuor dans folle d'un

structeur d'automobiles et de ballons dirigeables, l'avait prévenu qu'il aurait à se trouver a Amiens, le24de'cemL)re, pour inaugurer le stand que la maison Bailly et Cie avait pris à 1 Exposition organisée par celte ville.

— Nom d'un chien !... avait-il grogr.é.

Mais il était impossible de te eoustraire à cette corvée qui était la preuve de l'estime du directeur pour son nouvel employé, pour le protégé, l'ami de son fils.

— Tu comprends, expliqua-t-il a Marlhe, je représenterai, là-bas, « le grand patron », Hubert Bailly.

— Oui, mon chéri ; mais c'est, tout de même, navrant, de ne pas t'avoir, ce soir- là.

Dardier fit remarquer à Mouton que les inaugurations officielles ne se font pas la nuit. Au surplus, le Salon, à Amiens, fermait à sept heures du soir. Alors, quoi de plus simple que de sauter dans une auto et de retourner, dare dare, à Paris ? Mouton serait là, même en cai de panne, à temps, pour découper, à minuit et demi, \^ dinde truifée. Complice et malicieuse, Marthe avait acquiescé par un battement de ses longs cils.

Le salon de Marthe, où on entrait directement de l'antichambre, n'était pas très luxueux, mais orné avec goût. Dans tous les détails jolis se révélait le tempérament de la jeune femme, aussi son amour de l'ordre et du « horne » familial. Les meubles, confortables, éteiienl disposés heureusement, les tapis avaient des coloris éclate: t?. Les coussins des fauteuils, et d'autres, qui traîn?.ient sur un divan, altesteuent la nature

voluptueuse de la maîtresse de la maison. Les tableaux, tcus modernes, XX« siècle, accrochés aux murs, mettaient d'originales harmonies dans le salon. Sur le piano, recouvert d'un dessus de soie brodé de feuillages de glycines et de leurs bouquets mauves, trois roses seulement, — mais superbes, — trempaient, a la japonaise, à l'aide de bâtonnets soutenant les tiges, dans une bonbonnière en Satzuma, dont le couvercle, formé par un kaki doré, gisait tout

près.

Une double porte vitrée, a rideaux jaune-citron, ouvrait sur la salle à manger. A cette heure, la vingt-troisième, sous un lustre hollandais, aux branches de cuivre, avec les ampoules électriques, enveloppées par l'encheYetrement d'une énorme touffe de gui, — la table du souper était préparée. Sur sa nappe éclatante, dans six sveltes pcrte-bcuquetsen cristal placés ^vant chacun des convives, six roses merveilleuses s'épanouissaient parmi l'étincellement des verreries.

Entre la double porte vitrée et une autre, — mais simple, celle de la chambre à coucher et du cabinet de toilette, — un sapin de Noël fantastique, un petit sapin des Vosges, érigé, cachait un peu, sur le mur, le portrait de Mme Mouton, par Jean Dardier, avec l'éventaire de ses branches droites aux chevelures de givre argenté où s'épanouissait, — parmi le hérissement des longues aiguilles fines et vertes, et, de-cide-Ià, de minuscules bougies dressées, attendant leur illumination, à l'heure solennelle, — une compagnie

dispersée, de haut en bas, de roses roses et de roses rouges. Enfin, dans l'âtre de la cheminée, un feu de bois, car Jean et Marthe avaient transporté et installé la salamandre, ce soir-là, dans une autre pièce, — un magnifique feu de bois, avec l'énorme bûche traditionnelle, pétillait, crépitait, flambait joyeusement, faisait oublier que, dehors, la neige tombait à gros flocons et que les piétons se hâtaient dans une nuit maussade : cette bûche incandescente répandait, dans cet intérieur d'amoureux, la légende et la sympathie de presque deux mille Ncëls précédents.

Marthe avait mis, serré à la taille par une ceinture, un kimono de satin où Dardier avait peint, au pochoir, en les stylisant, des monnaies du pape, nacrées, des grappes rouges de poivrier, des piments quiévoquent la volupté, des physalis semblables à de minuscules lanternes japonaises. Marthe, dans sa robe toute fleurie, — comme en a Madame Marie, — jetait, en ce moment, avec une néghgence voulue, sur un bureau coquet, une branche de houx qui porte veine comme le gui, de houx chargé de baies rouges, de houx aux aiguillons piquants avec lesquels les anges, la veille de Noël, peignent les loups. A la cuisine, une dinde truffée rôtissait doucement. Tous deux ainsi, Marthe et Jean, tâchaient de susciter, pour le réveillon chez eux, l'atmosphère de la légende et îes vieilles traditions naïves.

Rien n'étciit omis : la grosse bûche, le gui, le houx, le sapin poudréde givre artificiel, chargé

de lumignons qu'à minuit on devait allumer. Ils brûleraient comme les âmetfes visibles des Clie'rubins qui, cette nuit, pénètrent dans les maisons par les toi'.s et les cheminées, apportent des jouets aux mioches, aux petiots dont les souliers sont alignés devant l'âtre. Le chœur des Anges :

Noël ! Noël !

Nous venons du Ciel 1 apporter ce que lu désires...

Mais Jésus envoie, toujours, davantage aux riches.

Loin des cabarels à la mode, des restaurants ti tziganes.

d«s fêtards, des viveuses, delà cohue des riches, des huîtres,

des perles, des snobs, des messes de minuit à

solennelles musiques précieuses et savantes.

Jean Dardier, surtout, jouissait du charme

mtime de ce foyer. Incrédule, ne prenant pas

même les messies

pour des lanterne?,

y^J il se souvenait, —

comme chaque décembre, le même soir, — de la sortie, pour la messe de minuit, de toute la famille dans la rue du village, et, devant, derrière, d'autres parent?, d'autres enfants, là-bas, au pays gascon, sous l'indigo nocturne du ciel où, dans la neige et le froid, les aslres semblaient plus proches ; il se souvenait ue l'enthousiasme juvénile écarquillant ses j^eux, d'une mysticité ingénue, à l'âge de la sincérité totale, devant la crèche. Dieu était un petit enfant sur qui semblaient veiller le bœuf et l'âne, et l'infini se réduisait à un bébé sur la paille, à qui cependant les bergers, — les uns, jouant du hautbois, ceux-ci de la musette,les autres agitant leurshoulettes, — etles rois mages, inclinant leurs sceptres, présentaient la sauge, le thym, l encens et la myrrhe. Dardier voyait encore, dans son imagination, l'Etoile de Bethléem sur l'étable prédestinée ; et, n'ayant pas la chance d'avoir gardé sa foi puérile, tuée par les gâcheurs d'idéal, les massacreurs d'espoirs, les éteigneurs d'étoiles, des soleils de rêve, — il marchait encore, en poète seulement, chaque soir de réveillon, derrière les bergers et les rois mage?, Balthazar, Gaspard et MelcKior, fêtant celte lumière, cette Etoile annonciatrice vers laquelle se lèvent toujours les prunelles d'une grande partie de l'humanité, ce point de feu divin filant, — comme, deux mille ans plus tcird, un aéroplane — • sur le royaume de Judée.

Ce soir-là, non plus à la vierge Marie, morte, il y a longtemps, sur son fils crucifié, mais à Marthe, sa maîtresse, Dardier avait offert, en ca-

deau de Noël, une bague représentant une grenouille d'or en train de boire une goutte de rosée, un diamant, ainsi que des raisins de Gascogne et des roses de Paris.

— Crois-tu que Dieu existe? lui demanda Marthe.

— Oui, mon adorée. Mais lui-même ne le sait pas. Dans ce salon de Marthe, Jean Dardier écoutait les mémentos de jadis, des Noëls d'antan où chante un inoubliable

carillon, où tinte un mdicible appel des cloches de noti'e enfance, où sonnent myctérieusement les flocons même de la nuit ancienne, de la nuit effondrée, disparue dans l'infini des temps parmi les ténèbre» des autres nuits, mais dont l'auréole autour d'une crèche est toujours resplendissante. 11 entendait la complainte des Noëls de jadis, de naguère, d'aujourd'hui et de demain, légende où neige une éternelle clarté. A présent, c'est le prétexte de la bombance, seulement, et de la noce, de beuveries, de ripailles pour un Dieu né sur la paille, de chants dans les églises, de petites saturnales dans les grands restaurai. ts, de boustifailles, partout. Il y a pourtant, cette nuit-là, sur notre minuscule globe errant péirmi les milliers et milliers de constellations, les milliards d'asties, des pleurs, des misères, des gémissements, des agonies ; mais nul ne s'en occupe : c'est la fête de la Nativité, la fêle de la Vie. Noël! Noël!

Marthe, parée pour le re'veillon, — mais, sur sa robe fleurie, un coquet lablier blanc, — avait vécu, avec Jean Dardier, des heures délicieuses, au logis conjugal, tandis que le mari roulait, en auto, sur la roule d'Amiens à Paris- Plus qu'une heure avant minuit. Mcuihe dit :

— Comme tu es gentil, Jean, sous prétexte que tues encore en deuil, d'être resté près de moi, ce soir, au lieu d'aller avec nos amis Guilleret et Riquette, aux Variétés, voir : l Habit vert.

— Je préfère ta compagnie. Et je voulais t'aider à meltre le couvert, à tout préparer pour le réveillon, puisque tu n'as pas voulu garder la bonne, ce soir.

— Afin d'être plus libres. De cette façon, si vous faites les fous, si vous dites trop de bêtises, nul n'en saura rien.

Marthe s'est approchée, tendant ses lèvres :

— Tu m'aimes ?

Dardier, qui était assis à une table, en train d'écrire avec soin, releva la tête :

— Je t'adore !

— Tu as écrit le menu ?

— Je l'ai calligraphié sur ce bristol à tranches dorées. Elle s'assit sur ses genoux.

— Dis-moi ce qu on va manger. Je le sais, puisque c'est moi qui ai tout préparé, mais je t ai chargé de le rédiger. Lis. . .

— Cinq douzaines d'huîtres, douze Marennes chacun, voilà pour commencer. Consommé à la Reine. La reine, c'est toi, Marthe, ma jolie petite femme !... Puis, ]a dinde truffée ; salade Elspérance....

— Pour salade verte, c'est trouvé, mon chéri !

— Desserts : fromage, corbeille de fruits...

— La corbeille magnifique que tu as arrangée avec les énormes pommes Calville, les poires duchesse, les raisins superbes que tu as reçus de ton pays...

— Des fleurs de ma Gascogne !

— Comment ?... des fleurs ?.,.

Il se lève, lyrique et passionné :

LE BANDEy\U

— De 81 beaux fruits, ce sont des fleurs qu'on mange !.. Les vins pour terminer : du Chablis e'patan\ pour les huîtres ; — puis, trois Chateau-Mor-

ton- Rothschild, en votre honneur, madame Mouton , chère petite mienne ! . . . En- ■-N>,^^, fin, du Champagne demisec, mis en réserve pour ce ■"■f^ftli' "^ soir et une bouteille d'Ar-

' "Ç. magnac, très vieux, dont on

me féHcitera : il a vingt-deux ans, comme toi. Debout, il l'attirait à lui, lèvres quêteuses. Et elle déclara : « Tu es un amour! » S'emparant du menu qu il lui tendait, elle s'assit, pour l'admirer encore, et mieux, à la place où était, tout à l'heure, son amant. Après un rire clair, presque enfantin, en regardant l'image : — ■ Elle est si gentille, cette marchande de gui que tu as dessinée, vêtue seulement de petits souliers à barettes, de bas d'une transparence amusante, d'une toque et d un boa d'hermine ! C'est bien une vendeuse de gui de Paris. .. Et, en marge, le père Noël, en vieux marcheur !

— Dame, il marche depuis près de deux mille ans 1

— En habit noir, sous la pelisse ouverte, chapeau haut de forme très chic, sa canne d'une main, de l'autre, il traîne r^ un petit c'hèvre-pieds tout nu... Oh! je n'avais pas vu cette virgule en l'air... Schocking !

Elle se lève, en posant le menu, et Dardier sourit :

— Mais, il se tient très bien...

Marthe, maintenant, était adossée à la table, amoureuse et friponne, l'air provoquant.

— Je garderai ce jeune faune en souvenir de toi, pour les heures oîi nous ne pourrons pas être ensemble... un petit souvenir, réduit, de toi... Com.ment faut-il te remercier de ce

menu, texte et illustration ?

— Une femme a, toujours, le moyen de remercier un homme, petite femme que j'adore.

A coups légers, sa langue

se promenait sur le poignet

de Marthe :

joue sur le saiin... Mais, tu

illeurs, tout d'un coup, Marthe. . .

A quoi songes-tu ?

— Nous sommes des égoïstes. Je l»ense à ce pauvre Mouton qui est sur la route d'Amiens à Paris, par ce temps épouvantable.... car il neige, ce soir.

— Enormément ! Pour venir auprès de nous, ton mari risque une bronchite.

— Nous rions, devant cette bûche de Noël, tandis qu il peine dans la tourmente. Ce soir de Réveillon, ce soir de famille, j'ai des remords.

— Je plains ce brave ami et je console sa femme.

Il voulut embrasser Marthe. Mais, nerveuse, elle se dégagea :

— Laisse-moi, mon chéri... Je me suis habillée pour le réveillon. Tu ne veux pas me chiffonner et me décoiffer ?...

— Soit ! Je vais cacher mes mains : mais prête-moi un peu tes lèvres, en t' abandonnant, une minute, sans autre pensée que nos désirs.

Il tint ses mains derrière son dos et, s'approchant d'elle, il se pencha sur sa nuque, y promena ses lèvres expertes, câlina, longuement, les petits cheveux du cou. Alors, elle défaillit un peu, tourna vers lui ses yeux amoureux et soupira :

— Oh ! Jean ! Jean ! Tu me fais perdre la raison !

— Et, pourtant, mes mains ont été sages...

— Heureusement ! Je suis si faible avec tel !...

Ils sentaient en eux, en leurs chairs ardentes, monter les impatiences de leurs désirs exaspérés- Ils s'étaient regardés longuement, avec des regrets dans les yeux, car ils savaient bien que ce serait fou, à cette heure-là, de commettre une imprudence. Et pourtant, très amoureux, Dardier ne se résignait pas à la sagesse. Il se dirigea, l'air étrange, vers sa maîtresse. Mais, preste, et d'ailleurs sur la défensive, elle mit entre eux la petite table du salon.

Alors, Dardier, prenant un air résigné, poussa un long soupir.

Il alla, un peu boudeur, vers la fenêtre et souleva un coin de rideau :

— Quel temps 1 II neige toujours...

Elle vint a coté de lui et regarda, elle aussi, un instant, choir les flocons et soupira :

— Mon pauvre Alfred !

— Oui ! quel temps !

Dardier fit quelques pas

dans le salon, les mains dans les poches, dun air satisfait, puis, s'installant dans un fauteuil, devant la cheminée.

— Mais qu'on est bien, ici, surtout ce soir de Noël!... Je me souviens qu'il y a un an, pas plus, j'étais seul, sans famille, a Paris pelite femme que j'aime...

Il la contempla passionnément :

— Et qui m'aime... Ne voulant pas rester tristement dans mon atelier, par crainte du logis froid, lamentable, je sortis dans la rue et j'errai, durant des heures, comme un être abandonné, dans les quartiers où régnait la joie la plus bruyante. Les guirlandes d'andoulUes et de boudins, les éventaires fan-

et sans la

tastiques de volailles, oies et dindes de Noël aux devantures des épiciers tardivement ouverts, les visages en fête de gens rentrant chez eux, avec des paquets de gourmandises, tout me rappelait mon enfance, mon pays, le foyer, la vieille maman, là-bas, a Bergerac. Je m'échouai dans un café des boulevards et je n'eus pas le courage de raccrocher une fille...

— Oh!

— Pour me faire illusion, n'être plus seul, et réveillonner, comme tout le monde. Oui, mon adorée, je le souhaitais tant, le petit foyer dont tout homme a besoin pour se réchauffer le cœur.

A Marthe qui est venue s'accouder au fauteuil.

— Je ne t'ai connue que cinq mois après, au printemps ; mais, déjà, je t'attendais.

El\c se rapprocha de lui, encore, se fit plus tendre, plus câline :

— Tvlon chéri, c'est fini... Maintenant, tu as un intérieur : le mien.

Ils se prirent les lèvres, longuement,

longuement.

maii dans un sentiment plus chaste, peut-être, que tout à ! heure, car un reflet de sentiments graves et profonds avaùt passé sur leur amour. Ils tressailUrent et se désunirent soudain : on venait de sonner.

— Ton mari !

Marthe sans bouger :

— Non, il a sa clef. D'ailleurs, la mienne est sur la porte pour prouver à nos amis, s'ils venaient par avance, que je ne crains pas d'être surprise...

— Ah ! c'est pourquoi tu te refuséiis tantôt.

11 tente encore de l'approcher, Marthe va se mettre de l'autre côté du fauteuil, comme pour avoir une barrière entre eux :

— Et ma dinde qui est en train de rôtir ? Je m'en vais ! Ton regard libertin me fait rougir. . .

— Tu pourras toujours dire que c'est le feu.

— Je me sauve : Jean ! Reçois nos amis.

Elle lui envoya un baiser, de ses deux mains en bouquet sur ses lè'.Tes vers les siennes, et disparut, gracieuse et vive ajréolée de son bonheur.

Amour de Jacques

Ce fut Jacques Bailly, seul, qui entra : — C'est exprès que !a clef reste dans la serrure ?,.. Vous n'avez pas peur d'être pinces?...

— Non, comme tu vois. Marthe est occupée à la cuisine.

— Toi aussi, bien entendu.

— Laisse tes plaisanteries et respecte les joies familiales que Noël apporte dans les ménages sereins.

— Le fait est que celui-ci est serein — senn comme l'oiseau.

— Supprime, ami, tes calembours stupides. Par-dessus tout, Marthe veut que l'on respecte son mari. Et j'estime qu'elle a reiison.

— Naturellement, toi et lui, vous partagez la même femme ;

c'est à se demander quel est celui de vous deux qu'elle trompe avec l'autre. Dans toute femme, il y a, paraît-il, une ménagère ou une courtisane. Celle-ci est ménagère, et pourtant, tu flattes sa sensualité. Elle est honnête, vertueuse, — et, quand même, infidèle : cette bizarre association de tempéraments caractérise, d'ailleurs, la moitié des bons ménages. Dardier, dégoûté de ces maximes.

— Mais, comment se fait-il que tu sois déjà là ? Tu n'es donc pas aile aux Variétés ?

— Non.

— Pourquoi?... Je t'avais averti que Marthe et moi, ayant décidé de ne pas sortir pour nous occuper du réveillon, il y aurait de la place dans la loge que j'ai envoyée à Guilleret.

— Eh bien, moi aussi, j'ai préféré ne pas aller aux Variétés.

Dardier considéra plus attentivement Jacques, scruta son visage où il crut découvrir une contrariété, une souffrance même, bien qu'elle fût imperceptible :

— Tu es fâché avec Riquette ?

— Non.

— Avec Guilleret ?

— Non.

— Alors?

— Je n'aime pas : XHabil vert.

— Pourquoi ? De Fiers pétille d'esprit. Et voir cette pièce, qui raille l'Institut, en compagnie d'un de ses membres, c'est plus cimusant encore.

— Non, parce que Guilleret s'en fiche ! Il pçrte rarement son habit vert, pas même dans le monde.

Dardier secoua la tête. S'avançant vers Bailly, il le prit aux épaules :

— Suis-je toujours ton vieux camarade, ton aîné ? Mon petit, tuas un secret, tu vas mêle dire tout de suite... Pourquoi n'es-tu pas aJlé aux Variétés ?

Jacques Bailly, après un silence :

— Te souviens-tu que, un matin de l'été dernier, je tombai chez toi, à Hennequeville, dans un petit drame intime ?

— Oui, Marthe était furieuse parce que j'avais découché.

— Te souviens-tu, vieux, pourquoi lu avais, celte nuit, déserté la villa?... Si ton cœur n'a pas oublié, tu comprendras pourquoi je ne suis pas, ce soir, aux Variétés.

— A cause de Riquetle ?

— Oui, je l'adore !... Du moins, je la désire tellement, que j'enrage de l'avoir laissée échapper. Mais c'est bien inutile, va!... J'ai même accepté, ce fameux matin, dans une explication que nous avons eue ensemble, de ne jamais plus lui

parler de mon amour.

— Quelle étrange petite ! Quand je pense que vous avez joué, sur les coussins de mon divan, elle, toute nue, comme chien et chat... Si tu avais voulu, alors... Je te vois encore, agenouillé devant elle, toule nue, sauf ses bas et de petits souliers vernis, lui arrangeant une écharpe transparente autour de sa ceinture et de sa houppe.

— Ah ! bien sûr !... Seulement, alors, elle ne représentait, a mes yeux, qu'un joli petit animal curieux, indiscipliné, ignorant toute pudeur, — et si drôle ! Je n'imciginais pas de faire l'amour avec elle... sans compter que tu l'épouseûs de temps en temps, et je respectais ton privilège... Ah! celait une Riquetle bien étonnante.

— Non, moins que celle d'aujourd'hui. Moi aussi, elle m'épate... Tu dis qu'elle a été ma maîtresse...

— Je vous ai vus dans le même lit.

— Il y a des moments ou je me demande si, vrciiment, c'est arrivé.

— • Veinard!...

— Pourquoi?... Tu souhaites pour toi cet événement-là. Riquette, celle que j'ai connue, ressemble si peu à Mme Guilleret d'aujourd'hui...

— Pourtant, elle a gardé les m.êmes façons de gamine espiègle, son air ingénu et fripon, sa voL\ de fillette précoce, un peu vicieuse...

— Ou!. Seulement, c'est ce qu'elle dit qui n'est plus pareil ! Elle raisonne comme un vieux professeur de morale. Et

cela, avec les intonations montmartroises qu'elle a gardées, cest quelque chose de tellement ahurissant que j'en suis impressionné. C'est au point, tiens, que, Meuthe et moi, nous nous cachons d'elle, bien plus que du maii, — par crainte de la morale de Riquette. Elle accepte notre liaison, mais elle ne l'approuve pas.

— Elle n'admet pas les trahisons, et voilà, justement, ce qui me désespère... Si j'attends qu'elle se décide à tromper Guilleret !

— N'attends pas, cherche ailleurs... Marie-toi. Jacques Bailly sursauta :

— Pour ressembler à Mouton?

— Ou à Guilleret !

— C'est vrai. Mais Guilleret n'a pas épousé Riquette.

— Attends un peu. Du train dont va ce collîige, il se régularisera à Pâques.

Jacques riant :

— Ou à la Trinité...

— Un membre de l'Institut, un modèle de Montmartre l'an dernier encore!... Si je m'étais douté de ce futur ménjige, quand elle gambadait a. travers mon atelier, et que tu lançais après elle la chienne rageuse...

Bailly joignit les mains :

— Grâce, mon vieux ! Ne remue pas ces souvenirs !... Au moins, toi! tu as eu d'elle le meilleur...

— Rien du tout. C'est Guilleret qui l'a, le meilleur !... Le reste n'existe plus pour elle, ni pour nous... Chassons ces mélancolies. Un réveillon doit être gai. Ohé !

— Tu as raison 1 As-tu fait provision de champagne ?... Mon vieux Dardier, il faut que je me grise !

— Remède excellent ! Oui, mon petit, l'e crois qu'il y a des liquides.

Bailly, exalté, forçant la joie :

— Jamais assez ! Ecoule, allons en chercher d'autres. J'ai vu, près d'ici, un grand épicier qui a dressé, aux étalages de sa boutique illuminée, des pyramides superbes.

^^nrvb

Il chante, comme pour faire reculer son intime chagrin par ses claironnades, les premières mesures d'ujie vieille valse d'Olivier Métra : la Valse des Roses :

Viens avec moi, pour fêler...

— Si tu veux, acquiesce Dardier. D'ailleurs, j'ai idée que, si je ramenais un pâté aux truffes du Périgord, je ne ferais pas une bêtise.

Ils mettaient, dans l'antichambre, leurs gros pardessus, leurs chapeaux, lorsque Marthe survint et s'étonna :

— Ou allez- vous donc?... Bonjour, monsieur Jacques... Vous êtes en avance.

— Madame, tous mes respects... Je suis, en effet, un peu en avance...

— Et c'est pour ça, fit-elle, que vous emmenez Monsieur Dardier ?

— Chut ! il s'agit d'une surprise dont nous venons d'avoir l'idée,

— Et, persifla Bailly, pour la réaliser, j'entraîne cel agréable chenapan.

Dardier voulut rassurer Marthe.

— Dans quinze ou vingt minutes, nous serons de retour. S'inclinant respectueusement :

— A tout à l'heure, madame.

Dardier, forçant la note :

— A tout à l'heure, madame.

Mystérieux et gais, ils sortirent, laissant Marthe un peu étonnée, mais quand même confiante, à cause de leurs mines heureuses de rapins qui ont l'air de préparer une farce.

L'esprit de Tescalier

Seule, Marthe Mouton s'installa dans le fauteuil, devant la chemmée :

— Et moi je vais me reposer un brin.

EJIe était à peine assise que la porte se rouvrait. C'était Dardier.

— j'ai oublié quelque chose.

Il se pencha sur le viscige de sa maîtresse, par-dessus le dossier du fauteuil, il l'embrarsa sur les lèvres, et, s'en allant vile, il esquissa, du seuil, un baiser encore, en envoyant, avec le baiser, ces mots :

— Je t'aime, toi !

Marthe, renversée dans le fauteuil, d'un geste décote, lui renvoya, des doigts et des lè^Tes, sa gentillesse :

— Je t'adore, toi !

Mais ils entendirent dans l'escalier, la vcix de Jacques Bailiy :

— Eh ! Dardiev, viens-tu ?

La faute des roses

« Oh! oui, je l'aime, mon

Jean ! ^> murmura-t-elle. Après

quelques secondes de silence, elle

se leva, et, rêveuse, la figure illuminée de

bonheur sincère, elle se regarda dans une glace

du salon et sz trouva jolie. Satisfaite d'une

coîuiatalion qui lui mettait une joie, elle se dit :

— il n'est pas à plaindre, mon Jean !...

Cette robe me va bien.

Elle tourna, — pour mieux regarder son kimono

fleuri, peint au pochoir par son amant. — fous les

commutateurs du salon. Elle se mira encore et sourit, pensant qu'elle n'avait pas à redouter la lumière. Heureuse, elle fredonna une valse qu'elle aimait, inspirée à Rodolphe Berger par le roman : la Faute des Roses, La musique était ouverte sur le pupitre du piano. Marthe s'assit et se mit à chanter, en s'accompcignant sur l'instrument quirendit, d'une façon étrange, les émois de son cœur amoureux :

Pour remplacer des roses roses, Dites, vous en souvenez-vous ?

Hier, j'ai mis des baisers fous :

C'était bien la fautr des roses.

Ses regctfds cillèrent, d'instinct, vers les roses superbes qui érigeaient leurs grosses corolles, comme droites magiquement, audessus de la basse et précieuse bonbonnière japonaise. Elle se lève, respire les fleurs confidentes et quasi complices de son trouble, et fredonne encore :

Je vous mis des baisers partout :

C'était bien la faute des roses.

Tout entière a son rêve, à son souvenir, elle recommence comme une caresse à elle-même, comme un délice errant et grisant, le vers dont tous les mots la câlinaient.

je vous mis des baisers partout...

Le retour du mari

Or, tandis qu'elle chantait, les yeux mi-clos, le cœur chaviré par les pensées ardentes et les réminiscences passionnées qui chantaient, aussi, en elle, et lui faisaient oublier tout ce qui n'était pas son amour, la porte s'ouvrit lentement. Un homme, — le col relevé autour de sa bonne face placide, quelques flocons de neige sur sa casquette de chauffeur enfoncée jusqu'aux oreilles, sur la barbe et sur les poils de la fourrure qui l'enveloppait, — entra sur la pointe des pieds : c'était Alfred Mouton.

Tant qu'elle chanta, il demeura dans une attitude d'adoration sincère. Et, quand elle s'arrêta, il battit des mains et s'écria :

— Bravo !

— Alfred !...

Elle aveùt tressailli, comme surprise dans une faute, presque en flagrant délit ; mais, vite redevenue maîtresse d'elle-même, elle alla au-devant de son mari, avec un visage extraordineiire d'épouse fidèle et très heureuse. Elle tendit son front qu'il baisa.

— Ma chère Marthe !

Alors, elle frissonna :

— Oh! que tes lèvres sont froides!... Et ton nez!... Brrou ! Tu es le pôle Nord !...

Il se mit à rire.

— J'ai, plutôt, l'air du père Noël!...

— Tu n'es pas beau !

— Attends un peu !

■pi/ *

Il enleva rapidement sa fourrure et sa casquette de chauffeur. En veston, le ventre saillant et le crâne dénudé, Mouton plus que jamais, il fut content de lui :

— Voilà ton vrai mari. Es-tu contente de le revoir ? Marthe, sans conviction :

— Très contente ! Il fait froid, hein ?

— Très froid !

Tandis qu'elle allait porter le caoutchouc dans une autre chambre :

— Ah! j'avais l'onglée sur la route!... De la neige, encore de la neige!... Des espèces de trombes toutes blanches qui passaient dans la nuit noire, comme des fantômes furieux!... Et du vent, par rafales coupantes... Bref, un temps abominable !

— Pauvre chien!...

— Faut-il que je t'aime, pour revenir ainsi près de toi, afin que tu ne sois pas seule, la nuit du réveillon!...

Il la regarda longuement, comme s'il ne l'avait pas vue depuis des mois, et il demanda :

— Ça te fait plaisir? Tu es heureuse?...

— Très heureuse...

Mais quelle intonation singulière dans cette réponse, où le plus malin des psychologues eût, sans doute, découvert une sincérité indiscutable mêlée a des réticences et des duplicités ! Ce soir-là, Marthe était plus femme que jamais, simplement peut-être, parce qu'elle était plus amoureuse et plus jolie. Et Mouton, ingénument, s'attendrissait.

— Moi aussi, je suis heureux, ma chère petite femme!... Je suis le plus heureux des maris 1...

11 cJla s'asseoir, comme Dardier, tout à l'heurCi dans le grand fauteuil placé devant la cheminée :

— Ah ! le bon feu ! Contune ça vous remonte, après cent quaremte kilomètres déroute dans la tempête!... On n'est bien que chez soi.

Les paupières à demi-closes, il peurut évoquer des souvenirs, se plonger dans des pensées intimes :

— Chez soi, continua-t-il, voilà tout le bonheur !... surtout, ce soir, où nous allons réveillonner avec de bons amis. Guilleret, Riquctte, Bciilly, Dardier, que j'aime tous bien... Dardier surtout !... 11 est charmant, ce garçon, rieur, obligeant, bout-entrain, un peu farceur, mais sûr !... Un ami comme lui, à toute épreuve, une gentille bourgeoise comme toi, c'est le rêve...

11 tourna la tête et, par-dessus le dossier du fauteuil :

— Dis, Marthe, n'est-ce pas le bonheur?

Elle répondit, énigmatique, songeuse, — mais lui tournant le dos, — avec un visage extasié et des yeux où brillaient une ardeur singulière :

— Oh ! oui ! tout le bonheur!...

Aussitôt, elle revint vers lui, et, la voix changée :

— Tu es très bien dans ce fauteuil, mon chéri. Réchauffe-toi pendant que je vais, dans ma chambre, me faire plus

belle pour recevoir nos invités.

Mouton tourna encore la tête vers elle :

— Tu m'aimes ?

— Oui, on s'aime bien ?

— Fais risette !

— • Je fais riselle.

— ■ Viens faire bisette, maintenant.

Marthe, obéissante, s'approche, en bonne épouse :

— Je fais bisette.

Après quoi, elle disparut, et Mouton, la

figure dans le rayonnement des flammes du foyer, — de la bûche de Noël :

— Elio est sûre aussi, celle-là !... Ohi oui, très sûre !...

Brusquement, il leva les yeux sur le lustre et sa coupe radieuse, — un vitrail bombé comme un bouclier représentant des roses roses et des roses rouges avec leurs feuillages :

— Ah ça! pourquoi cette illumination?... Marthe est devenue folle ?... A quoi bon cette dépense, puisque personne de nos invités n'est encore là ?...

II se dressa, alla fermer, l'un après l'autre, tous les interrupteurs d'électricité, revint se blottir dans le fauteuil.

— Je vais tâcher, dans cette ombre lumineuse, de dormir un peu, en attendant nos amis.

II se renversa dans le fauteuil, dont le dossier le cachait presque entièrement, et l'âme pleine de sa femme, encore sous la suggestion charmante de la minute de plaisir éprouvé en entrant, lorsque Marthe, au piano, chantait sa vejse favorite, il se mit à fredonner

C'était bien la faute des roses...

Bientôt sa voix s'éteignit ; la tête en arrière, il ferma les yeux, et il resta eunsi, comme parti dans un rêve bienheureux.

Uerreur de l'amant

Lentement, la porte s'ouvre, et Dardier entre, sur la pointe des pieds, tenant à la main une boîte ronde, soigneusement enveloppée et ficelée, suspendue par une boucle à son doigt. Il s'approche, à pas de loup, vers le dos du fauteuil dans lequel croit que Marthe somnole ; il se penche et, dans l'obscurité adoucie seulement par la lumière des braises de la bûche

de Noël, il po:e un long baiser sur les lèvres clu mari.

Mouton, dans l'ombre, surpris, ahuri.tecarquille les yeux, se dresse d'un bond, comme s'il voyait trente-six soleils d'un jaune éclatant, éblouissant, effarant :

— Nom de Dieu !... Un homme !

Il essuie ses lèvres, fait jaillir une lumière, aperçoit Deirdier. Congestionné par la colère, le poing levé :

— • Traître, faux ami ! tu me trompais !... Vous me trom-

piez... avec Marthe!... Et moi qui me gelais sur la roule, pendant que... Salaud!

Il lui montra la porte d'un geste à la fois méprisant et drameitique :

— Fous le camp !

Mais Dardier ne bougeait pas. Alors, Mouton comprit qu'il fallait agir. « Agir? C'était;, bien grave... La violerce?

Avec Dardier, plutôt costaud, ce serait ridicule... Et puis, c'était répugnant. * Moulon tourna ledo3 et, par contenar:ce, ralluma les lumières qu'il avait éteintes tout à l'heure.

Dardier, d'abord ahuri, reprenant peu a peu ses esprits, chuchota :

— La gaffe ! C'est la belle gaffe !...

Et, les regards a. terre, ne sachant, lui non plus, quelle attitude adopter, il se mit à faire tourner, machinalement, au bout deson doigt, le pâté sur lui-même, — qui vira ensuite tout seul, par ta détorsion de la ficelle.

Mouton avait rallumé toutes les lampes, lentement, afin de permettre à Dardier de s'en aller. De cette façon, la scène pénible cesserait. Mais, quand le mari trompé se retourna et qu'il aperçut le traître, toujours là, il resta suffoqué. Une seconde, il fut sans voix ; mais, au comble de l'exaspération, il éclata :

— Comment, monsieur, vous n'êtes pas encore parti?...

Dardier, confus, mais très calme, laissa tomber :

— Mon vieux, je te jure que tu fais erreur !

— Allons donc ! Vous ne pouvez nier . contre l'évidence.

Le mari, désespéré, s'affala sur le fauteuil. Sa colère était tombée : une douleur sincère et profonde la remplaçait, quelque cho3e de poignant et d'un peu ridicule. Mouton prit les pincettes, remua des braises :

— Qu'est-ce que je vais devenir ?... Je divorcerai... Mais, après, je serai là, tout seul, devant mon foyer, tout seul, commençant à

LE BANDEAU Marthe! ... Toi que j'aime tant !.. .

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