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DE LA FAIM

ARRIVÉE EN ITALIE

ARRIVEE EN ITALIE

Le coup d'État de 51. -— Premier arrachement* — Départ de Paris. — Bretagne. — Maladie. — Deuxième arrachement. — Départ pour Tltalie. — Seconde patrie. — Où s'arrêter ? Là où finit la terre de liberté : à Gênes.

Au printemps de 1852, après trente ans d^enseignement, et vingt-deux ans passés aux Archives, accablé par la tristesse de Theure présente, je cessai pour la première fois de séjourner habituellement à Paris, ma ville natale, et je cherchai la solitude aux environs de Nantes, aux portes de la Bretagne et de la Vendée.

J'écriyais alors Thistoire de Tannée 93.

Mes dernières visites en partant furent pour celui qui tant de fois m'a raconté ces temps, pour mon père qui est au Père-Lachaise , et pour les morts immortels qui ont alors défendu et glorifié la France : Danton , Camille Desmoulins, Clootz , Robespierre , Saint-Just , qui dorment ensemble réconciliés à la barrière de Monceaux.

J'emportai leur cœur avec moi, et j'écrivis cette cruelle et sublime histoire, dans un lieu très retiré, un beau verger sur les collines de TErdre, qui voit à peine la grande ville et point du tout le grand fleuve. Ce lieu poétique s'appelle la Haute-Forêt.

Là, trouvant un alibi aux sombres pensées de Paris, la belle saison m'aidant, j'écrivis dans la plénitude de ma force l'année des combats 1793.

L'hiver pluvieux qui suivit me plongea dans la misère de 1794 , dans les discordes des nôtres où la France s'arracha le cœur, et moi-même

ARRIVÉE EN ITALIE

peu à peu je me sentis fort atteint. La chosef, sensible en germinal, au temps de la mort de Damton , le fut bien plus en thermidor ; la réaction m'acheva.

Un excellent patriote me disait qu'il ne pouvait pas lire ces récits plus de quinze minutes ; il se trouvait trop oppressé. Mon impression est la même. J'essayai de la dominer; je voulus, après thermidor, entamer la Terreur blanche de 1795... Mais un pareil sujet, loin de me distraire des douleurs du présent, était fait plutôt pour m'y ramener, et le livre m'échappa.

Il ne restait qu'à obéir à ces voix de la nature, à changer, sinon de pensées (comment mettre hors de soi son âme?), du moins d'occupation, de lieu, de climat. Je cherchai une température contraire aux brumes du nord-ouest, un air autre que celui de la France d'alors. Je me fiai à Tltalie, cette seconde mère et nourrice, qui, jeune, m'allaita de Virgile, et, mûr, me nourrit de Yico, puissants cordiaux qui tant de fois ont renouvelé

ilion cœur. Je me rappelai qu'à un autre âge, en 1830, ébranlé pac le travail, fatigué d'excursions violentes dans la grande et ténébreuse Allemagne, quand la tête me tintait et l'haleine me manquait, j% me jetai en voiture; dès Lyon, à la vue des Alpes, j'étais mieux; à la descente du Mont-Cenis, j'étais guéri; j'entrai dans les plaines lombardes jeune, nouveau, infatigable, comme les fleuves qui ne se lassent point de leur apporter l'eau des Alpes, comme le puissant soleil qui leur prodigue sa flamme, sans se sentir diminué.

Même effet miraculeux plus tard, en 1838.

Des sommets du Saint-Gothard qui versent le Rhin et le Rhône, le bleu Tessin, je descendis, ayant comme pris au passage la vitalité de ces paux puissantes. A Bellinzona, Lugano, que je traversai au matin, je me sentis aux cheveux, au visage, un souffle mystérieux, comme une haleine d'amour, celle de la grande mère Italie, toujours jeune et rajeunissante, aimante éternellement.

ARRIVÉE EN ITALIE 9

Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus,

Magna Tirûml

. . » Qualis Berecynthia mater

Invehitur curru, Phrygias turrîta per urbes, Laeta Deûm partu. . .

Donc cette fois, la dernière peut-êlre, j'allai lui demander secours. Je lui rapportai même foi. même conviction profonde des forces de vie qui sont en son sein. Je lui rapportai un cœur plus blessé sans doute, mais riche d'indomptable «spoir, grandi dans le malheur même.

Où pouvais-je dresser ma tente? Pas loin des Alpes, vers Gênes, où finit la liberté. Vit-on ■au delà de Gênes? Plus loin la pauvre Italie a-t-elle un foyer à elle, pour y recueillir l'étranger*?

Voyageant malade en novembre, je voulus entrer en Italie, cette fois, non par les monts, par la voie d'Hannibal, mais par celle de nos armées républicaines de 92 et 96, le long de la

•Écrit en 1854.

mer. C'est Tâpre voie de la Corniche, coupée de ravins, de torrents , où Ton roule deux nuits et

deux jours sur une petite rampe de marbre, étroit sourcil de l'Apennin.

La France, pour se faire regretter, nous donnait en Provence de tièdes nuits plus qu'italiennes ; même en ce très mauvais état de santé, je passai les portières ouvertes, et à peu près sous le ciel.

Uhiver éclata tout à coup dès que nous fûmes en Italie.

Son climat. — Caractère du peuple. — Les palais-forteresses. — Deux coups de dés. — Les bêtes de somme. — L'émigration italienne. — La dispute des villes dltalie. — Rêve de Funité.

Toute la brillante colonie des émigrés italiens était alors à Gênes.

J'y fus très bien accueilli, et surtout des Siciliens à qui m'adressait leur illustre Michel Amari. Il n'est sorte de bontés que l'on n'ait

eues pour nous. Cette aimable compagnie afflua chez moi , empressée de me consulter sur les derniers événements de la France. Elle croyait que cela durerait peu , et j'essayais de lui garder un espoir que je ne partageais pas.

Plusieurs de ces Siciliens avaient un véritable charme de douceur. Nul, plus qu'un noble jeune homme d'environ trente ans, Rosolino Capacci*.

Cette bonne et bienfaisante société m'eût retenu à Gênes ; mais je trouvai son climat, contrairement a ce qu'on m'avait dit, très dur et violent.

Toute la côte est fort rude. Le vent y change selon les jours, soit qu'il tombe, raide, de l'Apennin déchiré, soit queTaigre vent grec, qui vaut au moins la bise, siffle de la mer. A Gênes même le mistral, qu'attirent deux torrents arides, le Poudreux et Y Affamé^ il Polsevere il BisognanOj

* Celui qui plus tard eut la dangereuse mission, Timmortel honneur de précéder Garibaldi en Sicile, et fut tué le premier à la tête des Mille.

passe à chaque instant la Tille comme au tranchant de répée.

Il est vrai qu'un tel climat, redoutable pour le malade , est admirable pour tremper les forts. Gênes est bien la patrie des âpres génies nés pour dompter Tocéan et dominer les tempêtes.

Sur mer, sur terre, que d'hommes aventureux, et de sage audace I Mazzini est un Génois ; et cette côte ligurienne, qui donna à la république française son grand général Masséna, a donné à l'Italie son général populaire, le marin guerrier, Garibaldi. Le premier écrivain polémique de l'Italie, Bonavino, est de Gênes.

Race forte, petite et dure, âprement douée d'un génie d'acier , de je ne sais quelle pointe à percer le fer. Ils ont beau être ignorants ; ils trouvent, ils inventent, au moins des expédients. 11 y a ici dans la montagne un homme étranger à l'horlogerie qui refait les montres les plus compliquées. Vous les voyez à Savon e ,

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sans savoir ni mathématiques ni charpente, construire de fort beaux navires,' qu'ils vont vendre dans l'Amérique du Sud.

Gênés n'a guère songé au climat , quand elle s'est fondée là, au centre du golfe. Le com»

merce armé , la rapine, la tyrannie de la mer, c'était toute sa pensée.

Sans souci de la terre qu'elle ignorait et méprisait, elle a, sur l'étroite lisière, entre la mer et la montagne, entassé, d'étage en étage, comme une échelle titanique de palais de marbre, qui de loin apparaissent les un^ sur les autres. Ces étages magnifiques, coupé» d'orangers, de terrasses, saisissent et surprennent, plus encore qu'ils ne charment.

Pourquoi? On participe à la fatigue d'un si grand effort ; on sent trop bien qu'un tel peuple , peu amoureux de la nature, n'a pas fait tout cela par simple amusement. Ces palais sont des forteresses*, grillées au bas, fermées de portes de fer massives comme des portes de ville, qui défendent le coffre-fort. Ces terrasses aé-

riennes , qui s'efforcent de monter toujours plus haut , de voir par dessus leurs voisines , sont des observatoires d'où le capitaliste regardait ses navires en mer y d'où l'armateur suivait de l'œil ses corsaires.

Gênes a été une banque avant d'être une ville; elle a été de bonne heure une compagnie de prêteurs d la grosse merUure, une association de marins armés. Le goût de la loterie y est furieux ; et elle eut bien longtemps celui de la grande loterie, la guerre.

Deux coups de éés ont décidé de son sort, changé sa destinée, et donné à ce peuple, toujours le plus hardi sur mer, la prudence excessive en affaires qu'on lui voit aujourd'hui.

Ces deux coups furent ceux-ci :

De la fameuse Lanterne , œil toujours ouvert sur la mer, Gênes avait, deux siècles durant, lorgné obliquement la Corse, et la Toscane, sa rivale, la ville de Pise. L'occasion, guettée nuit et jour^ lui vint enfin.

iS LE PAYS DE LA FAIM

Elle eut par embuscade ce succès incroyable de prendre en une fois tout un peuple , d'enlever Pise, de l'amener à Gênes , youée à un bagne éternel. Pise resta comme on la Toit , déserte toute femme y fut veuve, tout enfant orphelin.

fit Gènes fut au moment d'en faire autant de Venise. Elle serait restée la maîtresse des mers. Son avarice la perdit. Elle tenait Venise assiégée; dans les longueurs du siège, les héros s'oublierenty redevinrent brocanteurs^ marchands et regrattiers ; sur leur flotte ils ouvrirent boutique, se mirent à vendre du sel.- Les vaisseaux des Vénitiens les bloquèrent à leur tour, les prirent. Gènes était là, au moins pour la moitié de sa population ; elle eut le sort de Pise, et ne se releva jamais.

Les petits intérêts, poursuivis d'une ardeur trop âpre, lui firent ainsi manquer les grands. Pendant qu'elle s'acharne i son royaume de Corser elle refuse l'Amérique que lui offre le Génois Colomb.

L'histoire de Gènes est singulière, pleine de grandes choses par accès saccadés, inégale et fatigante, comme le pays. A chaque instant on monte pour descendre. L'héroïsme individuel y est partout, et la petitesse à^ côté.

Je lisais cette histoire dans son meilleur interprète, Vincens^ homme d'affaires, qui, mieux que Sismondi et tous les autres, a saisi fortement ce génie mercantile.

J'étudiais dans mon manteau, enveloppé comme au bivouac. L'hiver était venu. Je m'avisai de demander du feu, de m'enquérir des cheminées. Grand étonnement des Génois. Us me répondaient fièrement qu'en Italie, on ne se chauffait point : la cheminée est inconnue à Gènes. Même elle y serait dangereuse, disentils, vu la sécheresse du climat; le feu irriterait la poitrine.

Qu'il gèle, que du haut des toits de longues et magnifiques stalactites de glace pendent pour témoigner que c'est vraiment l'hiver, les Gé-

nois n'y prennent pas garde. Les thermomètres sont cachés. La femme grelotte, assise au petit brasero. Sort-elle ? elle abrite en janvier sa tête pâle et ses dents malades d'un léger voile de mousseline.

Rude y rude contrée, ligurienne bien plus qu'italienne. La langue, si différente de celle de l'Italie, est plus qu'à moitié provençale. Nul goût pour les arts du dessin. Leurs froids palais de marbre ne sont point réchauffés par la peinture nationale. Jen'y vis guère que des tableaux flamands. Les riches sénateurs , courtisans de l'Espagne^ en ont suivi la mode, exclu RaphaA pour Rubens , Titien pour Van Dyck.

On montre au marché de Florence la pierre où Dante assis observait tout le jour. L'aurait-il pu à Gênes? J'en doute. Il aurait trop souffert. Bon gré, mal gré, j'avais cet avantage. Mes fenêtres donnaient ^ur le marché .

Nulle part, je crois, ni en France, ni en Italie, }e n'ai vu une plus naïve image de l'enfer. Les

cris, les coups, les vociférations, déchiraient l'o» reilie et le cœur.

Dans cette furie, les bœufs, bonnes et patientes bétes, étaient surtout victimes. Leur lente gravité était trop en contraste avec la précipitation de la sèche et dure population qui les harcelait. Les ânes et mulets porteurs de bois étaient aussi battus à mort, non de fouets, mais des bûches mêmes, des rondins qu'ils portaient; chose bien cruelle à laisser faire, quand on voyait en même temps ces bêtes des montagnes toujours intelligentes sous les mauvais traitements ; leur oreille dressée, leur œil vif et malin témoignaient trop d'une race d'élite qui eût mérité quelque ménagement.

La triste excuse de l'homme, c'est que luimême n'est guère mieux que la bête. Tous les métiers de l'âne se font aussi sur les épaule^ humaines. L'éternel portrait du rude porteur de Gênes, du pauvre /accAm^?, se trouve sculpté d'une assez bonne main à la porte du vieil hôtel de la Chambre de commerce. Il soutient cette porte, il en est écrasé, rapetissé, raccourci

dans sa taille. Ceux qui ont admiré à Toulon les sublimes Atlas du Puget, douloureuses figures qu'il a prises parmi les forçats^ les trouveront du moins gigantesques, et, si elles sont grimaçantes par l'excès des douleurs , elles n'ont pas, comme les Atlas nains, ramassés, de Gènes, ce fatalisme de bassesse, cette sérénité misérable dans la dépression.

Population Taillante cependant au travail^ digne d'un meilleur sort. Elle frappe sur l'âne ^ comme ses maîtres frappent sur elle par l'excès du labeur ; ses maîtres , les marchands , frappés non moins rudement par les rois de tous, les banquiers.

11 ne me fut pas inutile d'avoir connu et saisi sur le vif à Gênes ces habitudes d'oppression et de violence ; je devais mieux comprendre plus tard, en me les rappelant, l'appauvrissement et la dévastion de toute la contrée d'alentour.

Cela en effet a toujours été ainsi ; Gènes n'est point changée. Ses nobles capitalistes faisaient.

comme ceux d'à présent, Tusure. Nulle industrie réelle. L'oligarchie actuelle est, comme jadis, d'une douzaine d'hommes à peu près, dont plus d*un a raflé d'abord en Amérique, par des moyens rapides et yiolents, le premier fonds qui, bien placé (les liards faisant des sous qui font des francs), les constitue maintenant maîtres absolus de la place, dans leur étroite ligue.

Rien n'y a mieux servi que la création d'une banque de l'Etat, utile institution pour secourir les riches, qui n'ouvre que pour eux dans les temps de panique, et leur donne à bas prix l'argent, qu'ils daignent prêter^ 9vec un gain énorme, aux maisons inférieures qui n'ont point accès à la banque.

J'entendais, voyais tout cela, aussi distinctement que les coups sur le dos de 1 ane ; je voyais ceux qui tombent du banquier au marchand et du marchand au peuple. De même que l'âne ne se plaint pas, le petit commerce languit silencieux ou gémit à voix basse. Parfois tout au plus l'on entend la plainte conte-

nue d'industriels considérables ,qui^ n'étant pas encore de la haute bande, se voient a^ïec indignation exclut du paradis génois; îe veux dipe de la banque, que la bande ouvre et ferme.

Navita sed tristis, nunc hos, nuac reppulit illos...

Pour que rien ne manque à cet enfer virgilien de Gênes, des ombres y erraient plaintives, cette très nombreuse, très intéressante émigration italienne, qui m'avait si bien accueitti.

La plupart de ces^ émigrés seraient mieux à ' Turin ou ailleurs. Ils restent là, les yeux attachés à la mer, regardant toujours à leur gauche, si le vent d'est, emportant le brouillard, ne va pas un matin leur montrer la patrie. Dans cette ville de lucre, où chacun, tête basse, court à son affaire, à l'argent, on fait autant attention à eux que la

meute acl^arnée qui court la proie s'amuse aux

. gens qui passent.

Quelques-uns de ces exilés, las de se dévorer '

en vain d'ennui, d'inaction, prennent parti dans

ÇÊNES , V 25

Tenfer de Clênes, s'enrôlent, rament aussi sous le

fouet des banquiers. Mais la plupart aiment mieux atten4re, croiser les bras, errer, âmes infortunées I Tel, qui fut un Yokan, s'est brûlé de ses flammes, et tout à Theure n'est plus que cendres. Peu ont changé pourtant ; ils restent ce qu'ils furent aux temps de la lutte, fortement groupés par peuple et par ville.

La maladie de l'Italie nulle part n'est plus visible. Quelle maladie? l'obstiné souvenir, l'excès de la gloire même, cet incomparable passé où chaque cité fut un grand peuple. H' y a trente cités en Toscane, en Lombardie, dans les États romains, dont chacune a plus d'histoire, plus 'd'annales, de grands événements que n'en peut compter la Russie. Que faire d'un pareil peuple 7 Chaque point, en ce pays, rayonne d'un éclat immortel. Là, rien ne pojut céder à rien. Difficulté cruelle!

Le sourd dialUgue des villes continue à voix' basse : — J'ai trouvé l'Amérique, dit Gènes.

— Moi, l'Asie, dit Venise, par mon Marco Polo.

Et Florence : — Moi , rien que le ciel , et le

ciel a chance la terre. Naples : — Je auis la

cité du droit. — Rome... s'appelle Rome. Pa-

lerme^ le paradis du monde; — la puissante

Milan , dans son rayonnement de grands Qeuves et de peuples ; — Turin, forte portière des Alpes,

— pas une n'a envie de céder.

Les petites, pas davantage. Telle, comme Brescia , a éclipsé les grandes aux furieux combats de 48.

De tour en tour, de ville en ville, la fierté

est la mémCi la rivalité indomptable Ah t

pauvre pays de gloire , au nom de Dieu , oublie donc pour un jour !

De là, deux tendances fatales.

Ceux qui croient pouvoir saisir pour leur ville natale le trône de la révolution^ craignent extrêmement le secours étranger. Us frémissent à l'idée d'être aidés d'un ami.

Ceux qui ont moins d'espoir de profiter des événements pour leur ville chérie, regardent

souvent yers les Alpes, attendent, espèrent quelque secours.

Vingt-cinq millions d'hommes Italiens, qui ont prouvé en 48 leur prodigieuse, leur unique vaillance, riches de plus (nulle part les biens d'église ou communaux n'offrent de telles ressources), un tel peuple, dis-je, peut s'invoquer lui-même. S'il était uni un moment, il braverait toute la terre * !

* Ce vœu s'est accompli. L'Italie, alors morcelée, s*est, depuis, ressaisie, a refait son unité. Qu'elle la garde bien cette unité qui fait sa force et lui garantit sa liberté !

Palais du cardinal Spina. — La Bretagne et la Ligurie. -— Point d'animaux, point de légumes. — Le dessert avant le dîner. — Point d*eau, point de feu. — Le pays de la faim et de la soir.

Dans ce dur climat de Gênes, j'allais de mal en pis. Le plus sage eût été de retourner à Nice, ou à Cannes qui la vaut bien. Et pourtant la considération d'un voyage rude et coûteux dans la mauvaise saison devait nous faire hésiter.

Nos amis nous parlèrent d*un village abrité dans un pli de TÀpennin, à deux lieues de Gênes. Là, tout changeait, disait-on. Ce n'étaient plus qu'orangers, oliviers, aloès ;. Nervi était un paradis, une terre de promissif n .

No4re ami, l'ingénieur Orlando, à qaî je serai toujours redevable pour son adipirable dévouement*, nous loua un palazzetto à Textrémité du village.

J'arrivai à ce « palais » le i8 novembre au soir, par un temps froid, sec et gris.

De la rue, qui sert de route pour aller en Toscane , une brusque et rapide descente me Ait sous une immense treille^ d'où, par ^n per-

* Ce n'est pas dire assez s v uni amitié qui ne s'est pas démentie pendant vingt ans, qui s'est affirmée surtout dans les jours de malheur. On voit ce qu'elle fut en 1853. En 487i, quand M. Ificlielet tombait à Pise, frappé mortellement ; en 1874, lorsqu'il expirait à Hyëres, M. Orlando accourvt avec sa femfne^ et tous deux s'offrirent à Taigai, à la veuve. La dernière couronne déposée sur la tombe l'a

été par ses filH. Que Ce touchant exemple de fidélité dans

le dévouement reçoive jci, de nouveau, l'expression de notre gratitude.

ron imposant de Aarbre noir, je montai à la maison.

Maison d'apparence meoteifiie, fort peinte en

■ rf

dehors, fort sale en deian|, hd .'maître était mort il y ai^it déjà deux années, et Ton n'ayatt poipt halafë dej)uîs. .

Tout est palais en Italie ; eeluirci 4tait <ks plus médiocres. Une chose seulement était grandiose dans la maison , d%ae du nom de patezzo : une Yaste cuisine voûtée , garnie d'immenses fourneaux, cave par rapport à la rue, rez-dechaussée sur le jaurdîn .

Cette cuisine était fort sombre , humide d'une humidité froide, une sorte de souterrain. Dessous y passait un ruisseau, petit torrent de la montagne, assez fourni en temps.de pluie, et dont le glouglou éternel ajoutait & la tristesse du lieu.

Au-dessus de oi^tte cave, au prtmier étage cinq ou six chambres à coucher fort d^pieublées. Nous n'irions jamais soupçonné que aous logîoohdans uae demeure ecclésiastique et

princière, celle du cardinal- Spina, s'il n avait eu soin de faire mettre au bas de l'escalier ses armoiries en mosaïque.

Au second étage, c'était différent. Vous entriez dans une charmante pièce, divinement éclairée, qui avait dû servir de boudoir plutôt que de salon, car elle était fort petite. Ses décorations, du dernier siècle, naïves^ enfantines même au premier regatd , au second faisaient rêver. Dans un enlacement capricieux de feuillage mêlé de fleurs et de roses, des cages d'or étaient suspendues, retenant un oiseau captif. Maiç, ici et là, des amours rieurs, malicieusement ouvraient les portes et donnaient la volée.

Lorsqu'on était assis sur un canapé Louis XV, seul meuble qui fût resté du mobilier princier, on apercevait en face, dans le mur, assez habilement dissimulée , une armoire. On y allait; on ouvrait. Que voyait-on? Un autel. Ce boudoir coquet, galant, était une chapelle.

A côté s'allongeait une vaste salle de bal.

Le palais, petit pour un cardinal, était infi-

niment trop grand pour nous , et sans vue , resserré dans un bas-fond, entre des murailles.

Seul, le second étage, que nous n'habitions pas, voyait la mer lointaine^ mais murée, étroite. A gauche, une belle montagne chauve et grise, comme le front rêveur d'un vieux philosophe italien, nous cachait la Spezzia et les abords plus adoucis de la Toscane; à droite, au couchant, un rideau d'oliviers nous voilait le côté de Gènes.

Ainsi abritée , défendue , la maison eût été bonne si on ne Feût justement placée dans la percée du torrent qui amène l'eau du sommet, mais bien moins Teau que le vent. Au-dessous de la cuisine, quand le glouglou de l'eau faisait trêve, le vent s'engouffrait, attiré par le vide, et tour à tour gémissait^ sifflait, grondait. Rien de plus fait pour attrister que ce dialogue, pendant les longues nuits d'hiver.

Si j'eusse été superstitieux, j'aurais pu m'afifecter l'esprit. Dès le premier soir, en tirant à moi une porte du haut de l'escalier, la serrure, aussi solide que toutes celles de la maison , me

resta aux mains , et l'effort m'ayant emporté «ea arrière , je descendis d'un pas dix marches.

Pfotre logis inhabité était hmité d'une espèce de gardienne ou portière, logeant fort loin, tout au bas de la cblline , dans une petite maison. Son nom nous avait séduits d'ayance; nous nous étions décidés sur ce nom poétique , Francesca j à la prendre pour domestique sans l'ayoir Tue. Mais, au premier coup d'œil, il nous fal* lut bien yoir que cette Francesca di Rimini n'était ni une jardinière ni une femme de campagne, mais une ex-*femme de chambre de Gênes, à tournure prétentieuse; grimacière, Tapace et crochue ; mêlant les Skïvs de la ville au coassement des grenouillcB qui habitaient avec elle le petit port; déplus, incapable, curieuse; surtout maligne et malveillante, entrant à toute heure, sous mille prétextes. Il fallut, héroïquement^ en la payant, la tenir à la porte, et se servir soi-même.

Je n'en étais guère capable, dans l'extrême réduction de force* où mon régime me

tenait (ua sol de lait par jour^ sans pain). Ma femme, jeune et courageuse^ malgré sa très feible santé, jura qu'elle ferait tout.

C'est ce qu'elle a fait cinq mois, fortifiant aux rudes ouyrages ses bras délicats, ses mains de dame qui, jusque-là, n'avaient guère, tenu que des livres.

Le contraste était fort entre notre vie de Nantes et celle où nous entrions. Nous passions, sans transition, d'un: verger immense, plein de légumes^ et de fruits, à un ékoii jardin* d'immi^blo' feuillage* oùv sauf des oranges mér diocres et de verte citrons , nous na trouvions exactement rien. Un légume^ à Nervi, c'est quelque chose de s£ singulier, de si rare, que son propriétaire l'admire ,. l'honore , le réserve, le salue chaque matin.

Les moutons y sont si maigres qu'on n'ose les tondre , de peur de les montrer à nu. A chaque veille de dimanche, religieusement, deux ou trois bœufs, nains de taille , noirs de robe , au ra^ gard vif , viennent aux deux boucheries du vil-

lage témoigner de la sobre et spiritualiste nourriture qu'ils ont eue dans la montagne. Ces intelligents animaux, élevés aux déserts des Doria, des Spinola (les nobles seuls ont des troupeaux), n*ont jamais alourdi leur existence d'un rassasiement complet ; ils vivent et meurent ayant faim« Peu de chevaux ; ni chiens , ni chats , ou très peu. Les Liguriens se gardent des bouches inutiles. Point d'oiseaux; où nicheraient-ils? L'olivier, l'oranger sont des arbres assez secs et sans mystère. La campagne, toute en ravines ou en précipices où pendent de petites maisons , est silencieuse autant que sèche. Elle sonne le désert, le caillou. Le seul animal qui résiste ici , c'est l'infortuné quadrupède de la Ligurie, le laborieux, le courageux, Tindestructible . L'âne dure à d'incroyables maux , mais non pas sans réclamation), non pas sans lamentable plainte. Il est très intelligent, et sa voix, seul bruit animal qu'on entende ici, semble noter et sa tristesse et ses méritants efforts et sa. douce résignation.

L'homme, Tétranger surtout, se résigne moins aisément. Ce séjour me paraissait équivaloir à rinterdiction du feu et de Teau. L'eau , dispensée rarement par le»* filets pauvres des torrents de la montagne V s'allonge des eaux pluviales, quand il pleut (cinq mois durant nous fûmes sans pluie). Le feu, personne n'en fait ; le bois vient de cinquante lieues, des monts de Toscane. J'avais fait apporter de Gênes une cheminée de f«r ; la question était de Talimenter. Il fallut hacher du bois, car la scie n'est pas encore inventée à Nervi. Les charpentiers des vaisseaux en ont du moins le monopole.

Ici les contrastes sont irritants, pour qui n'y est pas fait dès l'enfance. Une nature qui semble avoir l'ostentation du superflu (les orangers et fleurs d'oranger) , mais qui n'a point le nécessaire; qui donne le dessert, mais non point le dîner. Une société théâtrale, ornée et parée (les plus pauvres chaumières sont peintes), et en même temps indigente et profondément dénuée.

Des collines entières sont couvertes d'oliviers, et

il est impossible d'avoir de Thuile vraie dans le payç; on là fait venir de Provence.

Le poisson est rar^ et cher, sauf le hideut poisson sec, le stockfishy aliment habituel des pauvres marins de Gènes. Le premier marchand de l'endroit n'ayant ni hariobtl» ni beurre (au temps du' carême), disiût qu'il avait cessé de tenir ces denrées;dë luxe dont peu de gens achetaient. Celui même qui ne mange pas, n'en* a pas moins un sentiment dk pafuvreté et de famine. Et cela met de mauvaise humeur.

Pour r Italien, l'effetest diffërentl Nécessité F ingénieuse^ qui tirerait sa' vie du caillou, rinspiration' aut dent^ aiguês^ qui' s'appelle de son nom la /â»m, est pour beaucoup sans nul doute dans le génie ligurien. Le simple regard de l'homme a^ id< généralement une expression' bien claii« : Qu'y a- 1 il à gagner* là? On sait' qu'au siège- de Gênes, les moines, fort autrichiens de cœur, hasardèrent près de Miasséna une démarche* insidieuse' « pour qu'il eût pitié du pauvre peuple affamé ». Le général, po-

NERVI 4i

sant sur l'orateur ce regard yraiment ligurien, et souriant de ses dents blanches, lui dit : « Mon père, vous êtes gras!... » Le capucin se crut mangé.

C'est d'ailleurs une faim fort ancienne. Déjà, dans l'antiquité, nous voyons que les Romains ne crurent avoir raison de cette race dure qu'en faisant un désert de ces montagnes.

Première sortie. — Le quai de Capolongo. — - Les étoiles. — La mer. -^ Les montagnes. — Le repas du lézard. — La mouche et le centime.

Au bout de huit ou dix jours, malgré ma grande faiblesse, j'essayai de vivre et de me mouYoir. Je fis l'entreprise de sortir. Uinfini que j'aYâis à deux pas devant moi semblait m'inviter lui-même à rompre ma réclusion. Donc,

par mon escalier de marbre, je descendis au noir perron, je remontai jusqu^à la rue.

Je pus alors voir que mes excursions seraient bien bornées.

Trois routes s'ouvrent, et toutes trois difficiles, rigides , dont on ne peut s'écarter : à mi-côte la rue où j'étais, rudement pavée de cailloux de mer, poudreuse et fréquentée comme grande route de Toscane; sur la hauteur, un chemin tournant, semé de maisons et d'églises, dans la plus belle vue du golfe, mais tellement abrupt que la montée est pour l'homme le mieux portant une violente gymnastique ; en troisième lieu, le bord de la mer.

La côte de Gênes, excessivement étroite, n'est qu'une petite corniche, un extrême petjit bord, un simple « sourcil de la montagne », comme auraient dit les Latins. Pour toute promenade , un petit quai, ou plutôt un scabreux chemin de ronde qui serpente toujours serré , ' et le plu^ souvent de trois pieds de large , entre les vieux murs de jardins, les écueils et les précipices.

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