‹ Le banquet: papiers intimesChapitre 11 sur 19 · PLAN DE NERVI · texte numérisé non relu

PLAN DE NERVI

Croquis autographe de Michelet.

Sur un quart de lieue , qui fait la longueur du village de Nervi, trois petits ports s'échelonnent. Aux deux extrémités, les plus majestueux^ vastes à abriter cinq ou six barques^ Quinto et Boliasco ; et, tout près de nous, sous notre regard, creusé à la longue par Teffort du torrent qui passe sous notre maison , le pauvre petit port de Capolongo , que les Rocca ont confisqué pour l'agrément de leur jardin.

Ce petit quai périlleux devint ma promenade habituelle. Le soleil d'hiver, dans ce repli abrité de TApennin, faisait croire au printemps. A l'heure de midi, profonds étaient le silence et la solitude. Ils semblaient faits pour le rêve demi-éveillé d'un malade. Mais l'homme, sociable de sa nature, ne reste jamais longtemps seul. Je formai quelques amitiés.

Avec trois sortes de personnes. Premièrement avec les montagnes et la mer; puis aussi avec les étoiles.

En ce pays, à de certaines heures, vous n'avez

pas besoin d'aller aux objets, il semble qu'ils viennent a vous ; la f transparence extraordioiâire de l'air les fait apparaître si .nets, qu'ils arrivent à votre œil même ; vous vous imaginj^ que telle chose lointaine approche àœesure qu'on la regarde, et qu'elle va vous toucher. Ne croyez pas qu'il soit facile de détourner les yeux ou l'attention, de rester indifféreni; non, la nature ici s'impose ; elle a l'air de dire: « Tu :ne viens pas à moi, maisje viens à toi. t.iet tu me viendras tôt ou tard ; tu es :mien> tu m'appai^tiens. » Et les nuits valent mille îfois les jours. Ce sout de vraies fêtes 'île lumière. Toutes choses s'y voient aussi bien et plus doucement qu'à midi.

Les révolutbus du ciel étaient' mes gràxids événements. Je commençais à connaître .les étoiles (j'entends les plus apparentes), non pas astronomiquement, mais personnellement pour ainsi dire, familièrement ; dans mon ignorance, ne sachant pas leurs noms scientifiqueSi je ne causais avec elles qu^en leur donnant

de petits noms d'amitié. Je ne me suis point aperçu qu'elles s'en soient formalisées.

Leur ponctualité parfaite, leur empressement visible à remplir leurs fonctions, me les faisait regarder comme le miroir du travailleur, son exemple et sa leçon. Leçon vivante, j'aime à le croire. Quand leur course serait calculée, cela n'implique nullement qu'elles ne soient pas des personnes, et qu'en suivant l'attraction, elles n'y joignent le sentiment du devoir et la joie d'être utiles au monde.

Au ciel flamboyant de là-haut, je voyais dans une marche facile , rapide , harmonique , qui semble un bonheur pour ces mondes , rouler leur royale harmonie. Visiblement, rien ne leur coûte; ils accomplissent chaque nuit leur course sublime dans une joie majestueuse. En présence de ces sphères qui seront tour à tour nos demeures, je n'avais qu'une pensée : Dieu et l'avenir. Qu'il nous soit donné de rester nous, et de croître toujours de cœur !

Une autre personne à laquelle je me fiais infiniment moins, c'était la belle mer bleue qui venait blanchir à mes pieds. — Oh! celle-ci fait des avances. De mes amitiés nouvelles, c'était de beaucoup la plus parleuse, la plus invitante, la plus empressée. Je ne la vis jamais bien méchante, mais amusante toujours, variée toujours et à Tinfini diversifiée. Sans mystère, du reste, (tout autre que son redoutable frère l'Océan), sans arrière-pensée. Je la perçais du regard à trente pieds de profondeur, et là j'admirais des algues d'un incomparable vert d'émeraude, ou encore de superbes blocs polis de marbre de deuil, blanc et noir.

Ce qui de cette mer m'étonnait pourtant, ce que je lui. disais parfois : « Mais pourquoi es-tu si déserte ? Pourquoi si peu d'habitants? Point d'insectes, point de coquillages; des poissons à peine I » Les gens qui pèchent loin du rivage m'assuraient qu'en récompense, si cette mer est peu productive, elle est si transparente que la lumière colore admirablement des

poissons qui sont incolores partout ailleurs. Je m'asseyais sur la côte, sur ces arêtes de roc que l'Apennin dénudé pousse jusqu'à la mer, dans ce paysage de marbre^ si majestueux et si pauvre, qui déploie un demi-cirque de cent lieues autour de Gênes, regardant l'Afrique en face et de côté l'Italie.

La mouvante rivière du Levant parle toujours, remue toujours, montre toujours un va-et-vient amusant de barques et de vaisseaux de commerce ; elle oflfre sans cesse aux regards des objets nouveaux.

Seulement mon horizon au levant ne s'étendait guère qu'à trois lieues. Mais au couchant, de mon quai, j'embrassais le cercle du golfe, jusqu'à cinquante lieues^ peut-être. Longue et vaporeuse chaîne dont les principaux accidents me charmaient toujours l'esprit : le profond pli de Savone, la percée vers Albengha où l'Apennin s'abaissa devant notre armée d^Italie^ Nice

enfin, le Var, la porte de la terre adorée

Tout cela, dans les beaux temps, apparaît

SOUS le virginal diadème des neiges du Nord...

Je contemplais ce grand spectacle du pied de la petite tour qui reste des anciennes défenses bâties contre les Barbaresques. Mais souvent, bien plus souvent, ma pensée, moins dispersée, s'harmonisait aux montagnes que j'avais sous mes yeux mêmes.

Ces personnes solides et graves m'allaient mieux. Peu à peu je les connus toutes ; je compris leurs caractères, j'entendis leurs langues muettes, et j'eus lieu de m'en féliciter. Je leur disais à ces voisines qui surplombaient mon rivage, à ces sérieuses amies : « Causons ! »

Ahl que leurs enseignements ont bien parlé à mon cœur! Que je m'entendais bien avec elles! Spectacle parlant!

La chauve et poudreuse montagne de Quarto- Quinto qui suit Gènes, et l'autre, presque aussi chauve, qu'on retrouve un peu plus loin, celle de Capolongo avec son cou nu de vautour , tien-

nent devant elles, comme pour cacher une partie de leur nudité, le mont cultivé de Nervi. V'ous diriez deux grandes filles maigres et mal vêtues qui , derrière , enchaînant leurs mains, exposent, montrent avec complaisance ]e jeune frère de prédilection, le florissant bambino.

Ces pauvres montagnes nues, que disentelles ?« Nous sommes des fiefs... Substituées dans les nobles mains des Doria» des Spinola, ou misérable pâture communale, bien de tous mangé par les riches (les plus pauvres n'ont pas de troupeaux)... Mais voyez au contraire Nervi, ce que le travail en a fait I quel triomphant amphithéâtre I Et qu'il serait plus beau encore , si telle influence fatale n'y retardait la circulation de la vie, celle des routes, celle des eauxl »

Ce petit mot de mes montagnes, c^est toute l'histoire des Apennins, l'histoire de la pauvre Italie, le rêve intérieur de cette terre pensive, le souci qui rend si sérieux là-bas mon voisin le philosophe, le promontoire de Portofino.

Jamais celui de Sunium ne sut et ne dit tant de choses que j'en apprenais, à Theure solitaire , le long des écueils de Nervi. Ce quai large de trois doigts, cette corniche de caillou stérile qui ne produit pas une herbe, elle me donnait souvent ainsi, pour rapporter à la maison, plus d'une mélancolique fleur. Et qui donne, si ce n'est le pauvre?

Dans ces souvenirs attendris de mes amitiés, je dois ne pas oublier les humbles, les intelligents petits hommes qui, vers midi, sur ce quai, cherchant avec moi le soleil, dans leurs rapides mouvements, me suscitèrent tant de pensées. Je veux parler des lézards. .

Jamais je n'avais consenti aux nomenclatures idiotes qui les classent parmi les reptiles, eux qui marchent avec tant de grâce, de prestesse, de vélocité. Supposez que nous fussions placés dans une condition de vie analogue, nous modifierions notre corps selon la nécessité. Pour glisser dans d'étroits passages, la tête s'aplatirait; les mains

s'écarquilleraient pour s'accrocher vivement aux murs perpendiculaires; les yeux deviendraient saillants dans une existence inquiète , si peu garantie, dans une veille continuelle, sans sécurité ni repos. Leurs bras sont précisément d'un homme qui, fuyant à plat ventre, se relèverait sur le coude pour tenir la tête plus droite, surveiller et regarder.

Leur faculté d'observation me frappait infiniment. Ils choisissaient, comme moi, l'heure du dîner, l'heure solitaire. Ils fuyaient, mais non indifféremment devant toute sorte de personnes. J'eus bientôt cet avantage d'être considéré par eux comme un promeneur inoffensif, à l'approche duquel on ne s'éloignait que peu, lentement, visiblement, sans crainte. Les vieux me traitaient ainsi, me regardant bien toutefois, ne me perdant pas de vue, prudents, mais n'étant pas fâchés de voir à leur aise un homme , un de ces géants qui font leur effroi ordinaire. Pour les jeunes et les tout petits sans expérience , ils ne faisaient pas ces distinctions, ils fuyaient éperdus,

ahuris y tellement peureux que pour échapper au danger ils s'y jetaient, venant parfois à l'étourdie jusque dans mes jambes.

Frileux tout autant que moi, ils s'ingéniaient habilement à éviter le vent grec , vent d*est insupportable ici. Les vieux murs, mal réparés, leur fournissent en abondance de commodes logis d'hiver, bien exposés, au midi. Une chose m'étonnait seulement et m'embarrassait : de quoi vivaient-ils? On me dit qu'à certains temps ils grapillent dans les jardins, réchauffant leur pau-' vre sang froid du jus de la vigne, comme feraient des vieillards débiles. Mais généralement ils servent la culture plus qu'ils ne lui nuisent. C'est à eux surtout, je crois , qu'on doit de voir si peu d'insectes.

' Us semblent gais et sociables. Presque toujours je les voyais se promener deux à deux, souvent se poursuivre alternativement, mais cela sans acharnement, sans fureur de guerre ni d'amour. Ils se suivaient, puis se quittaient pour penser à autre chose. J'en ai vu qui se dispu-

taient des propriétés, une feuille sèche par exemple, apparemment pour faire leur nid ; parfois, autre chose difficile à avoir, la propriété d'une, mouche!

Ne riez pas. En ce pays où la Tie manque tellement, une bonne et savoureuse mouche est, pour gens de cette espèce, un assez riche bétail.

Tel l'animal et tel l'homme. La sobre vie de mes lézards, pour qui une mouche est un ample festin, ne différait en rien de celle de la pavera gente de la côte. Plusieurs faisaient cuire de l'herbe I mais l'herbe non plus n'est pas commune dans la montagne aride et décharnée.

Je me rappelle la surprise contenue. Tétonnement béatifique d'une petite marchande à qui, dans un compte inextricable de mauvaises monnaies locales, je donnai et je laissai, par delà son dû , un centime!

Ce centime et cette mouche en disent beaucoup sur ce pays.

La mouche, pour ceux d'en haut, misérables récolteurs de feuilles sèches envolées aux sora-

mets arides, ce sont les quinze ou vingt centimes qu'ils gagnent à ce triste métier.

La mouche, pour ceux du milieu, piocheurs d'une terre sèche et grise qui produit surtout le caillou, ce sont les piètres oranges et les citrons aigres qu'ils vendent presque pour rien à Gênes.

La mouche, pour ceux d'en bas, c'est le profit incertain, lointain, périlleux, qu'ils cherchent toute leur vie sur mer, la terre leur refusant tout.

Tout d'une main aimée. — Le petit mulot noir. — Mon étoile ici-bas. — Le repas du 30 janvier. — Où sont-ils?

Tant que la faiblesse me retint au pied de ma montagne Gumuli, je n'en vis que l'aridité et les précipices. Jamais je n'aurais été plus triste dans cette extrême langueur , sans la chère compagne que j'avais près de moi et qui m'en-

tourait de sa providence. Je sentis, ce que j'avais compris d'avance et deviné , que le pauvre seul sait vivre, et qu'en réalité il n'y a ménage et table que les siens.

Pourquoi ? Je l'ai dit ailleurs : à ce ménage , à cette table, il y a une vraie communion. La femme y est elle-même la mère et la nourrice de l'homme ; il reçoit l'aliment de chaque jour d'une main aimée. S'il lui .rapporte le soir le fruit de son travail, il trouve près d'elle l'oubli de sa fatigue. La rénovation quotidienne que Dieu verse à la nature , la femme l'emprunte à la nature, et elle Fadministre à l'homme, augmentée encore et vivifiée d'un charme d'amour. Ces aimables dons de la terre, passant par les mains de l'être sympathique, par la volonté et le cœur qui y ajoutent un infini, s' humanisent ^ pour ainsi dire, deviennent la personne adorée qui les a touchés, transformés. Dès lors, quoi de mauvais, de médiocre en ces choses? Qu'y demander davantage, etqu'y peut-il manquer jamais?

Je m'aperçus qu'en effet ma seule nourriture

permise dans les premiers commencements, le lait, léger, faible et pauvre de ces pâturages de pierre, avait pris goût et saveur, un notable enrichissement de principes salutaires. Je m'aperçus que les fruits que je pus ensuite ajouter, fruits demi-sauvages, par l'ignorance générale de la culture, adoucis par l'industrie d'une main habile et tendrement ingénieuse, perdaient leur âpreté de naissance, civilisaient leur sève amère, n'en gardaient que l'élément jeune. J'y rajeunis ; il me semblait qu'en ces nourritures aimées je laissais des siècles d'histoire et de travaux, l'âcreté surtout de mon dernier livre , le terrible 93 , qui m'avait mordu aux entrailles, qui avait bu mon sang et comme absorbé la vie de ma vie jusqu'au fond des os.

Le pain sacré de l'Italie, reçu tous les jours de celle qui, dans la solitude, me représentait la patrie, ce pain aussi commença à relever mes forces et à augmenter mon cœur. Je n'en mangeais pas une bouchée sans une pensée et un vœu pour la réjiovatron de l'Apennin stérile.

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sans dire avec ce Français, si bien inspiré de la faim : « Oh ! quanto pane j ehe donna ! »

Le soir y en attendant le léger repas qu'elle me préparait, seul, avec le sentiment qu'il n'y avait pour moi nul remède que la résignation, je laissais de nouveau aller ma pensée vers les mondes que je voyais cheminer. Me sentant si près 4o la fin, je les interrogeais : «Où serai-je demain ? Qui de vous m'appelle, scintillantes étoiles? Est-ce toi, Sirius? Mais tu es bien loin de tous ceux que j'aime !... »

Bientôt je m'en voulais de devancer l'heure.

Dans mon ciel d'ici-bas , dans cette fleur de pureté, de jeunesse et de nature, je voyais bien autre chose, le devoir accepté du cœur, modestement • poursuivi dans la résignation du sacrifice obscur.

Et je sentais bien par cela, que ce n'était pas pour le ciel , pour ses diamants et ses étoiles , qu'était le meilleur regard et la complaisance de Dieu.

Ce regard, où tombait-il ? Sans nul doute sur

la basse* et sombre salle où cette main déyouée, laissant les ouvrages délicats, se formait aux tâches plus rudes d'un ménage de pauvreté .

Dans les longues heures que ma femme y passait, occupée à ces soins matériels, sans que ma santé me permît d'y descendre et de lui tenir compagnie, la tristesse l'eût accablée, s'il ne lui fût survenu un visiteur bien inattendu.

Dans un jour gris , des plus sombres de décembre, où elle venait d'apprendre la mort presque subite d'une amie, brusquement, violemment enlevée en pleine vie, la vie intense, de l'amour et de la jeunesse , elle descendit, le cœur comble de cette idée , de ce cruel arrachement, et je dus, avec une peine'' ex-

trême , la laisser aller seule .

Eq descendant dans son souterrain, plus froid , plus inhospitalier que jamais, que vit-elle , sur les bords du fourneau de pierre? Une petite bête toute noire, de la taille d'une forte souris, se tenir debout, comme un petit homme, à la

manière des écureuils y profiter de la chaleur, et de ses deux maias très adroites caresser, laver, frotter ses yeux de jais, noirs et vifs, sa face aiguë et son museau. L'animal s'enfuit, mais pour revenir presque aussitôt. Ses brusques apparitions, la soudaineté de ses mouve* ments, troublèrent fort, dans une disposition d'esprit toute particulière, celle qui, en toute autre occasion, eût fait accueil à ce frileux compagnon de solitude. Elle pensa à son amie qui venait de mourir ; elle eut peur.

Les esprits les plus raisonnables sont accessibles en ces moments à d'étranges superstitions. C'est sur ce même rivage que Byron conte avoir vu passer, froide, devant sa face, l'ombre du pauvre Shelley, le jour même où il se noyait à cinquante lieues de là. Une âme qui pavt sans dire adieu , n'a-t-elle pas la tentation de revenir voir ceux qu'elle aime? N'était-ce pas elle qui, pour avertir de sa destinée, nous envoyait ce messager de deuil? D'autres riront, moi je ne puis renoncer à Tidée du retour.

Mais pour être consolante il eût fallu une apparition tout autre , quelque image de la vie ailée . La morte revenant sous ce masque noir, aigu , c'était un retour à la fois lugubre et hostile . Instinctivement, sans raison, celle dont la main n*a jamais fait que le bien , prit de la cendre chaude et la jeta au visage de ce revenant. Le petit animai, effrayé à son tour, tomba de la hauteur du fourneau ^ glissa sous le sol, ne reparut plus.

Alors dans cette âme innocente et tendre s'éleva un vif remords. Si réellement elle avait tué ce pauvre mulot inoffensif I

Toute frayeur s'évanouit pour faire place à la pitié. Elle vint à moi très émue, me dit : « Je crois bien que je l'ai tué. — Qui ?

— Un mulot tout noir qui venait se chauffer à mon fourneau. J'ai cru que c'était so7i âme... Je sais bien que cela ne m'excuse pas. Maintenant que je n'ai plus peur, je le vois dans sa vive pantomime. 11 avait l'air de me dire, quand li m'obstinais à le chasser : — Laissez-moi revenir,

me chauffer; je ne vous ferai pas grand embarras; il me faut bien peu de place à votre feu, et bien peu aussi pour vivre; quelques miettes, c'est tout ce que je demande. Je ne suis pas la souris rongeuse qui gâte et détruit; je suis le petit rat des champs, inoffensif, sobre et réservé; je ne touche à rien. — Ah! que je m'en veux!

Tout au moins, j'ai dû l'aveugler. A la longue, je l'aurais aimé; il m'eût fait compagnie. »

On imagine quelle joie ce fut le lendemain de retrouver précisément à la même place, se brossant, se lustrant, dans le bien-être de la douce chaleur du feu, celui dont on se reprochait si vivement la mort. A partir de ce jour, il fut accepté comme un hôte; il eut sa petite part de chaque repas. Si parfois il tardait à se montrer, la pauvre solitaire s'inquiétait; en se trouvant seule, elle sentait ce que vaut l'amitié, même des plus petits.

Sa tendresse qui s'étendait à tous les animaux l'empêchait de goûter ce qu'elle apprêtait. Dure, en effet, est cette nécessité que la nature nous

impose : tirer notre vie de la mort. Je dois dire que ces animaux de la montagne sont vrai* ment faits pour augmenter beaucoup une telle

répulsion. Quand nous les voyions, debout à la porte du boucher , attendre leur sort, et cependant jeter sur nous, passants, un regard presque curieux, un regard assuré, libre, et si doux qu'on eût dit celui de Thomme, d'un

homme point du tout malveillant ah! nous

nous sommes accusés bien souvent, nous avons accusé le sort et la fatalité de notre nature. Partout il nous faut vivre de la mort, refaire de la vie des autres notre vie épuisée... Loi cruelle I

Tout se mêle ainsi en ce monde! Le soave austerOj la douceur amère y est vraiment trop fréquente !

Le plus doux des banquets ne peut être une fête.

Le 30 janvier de cette année 1854, je dînais à 6 heures du soir, les fenêtres ouvertes, devant une mer vive et douce, non frémissante, mais palpi-

taûte plutôt, vivante y animée I Une nuit depuis longtemps close, sans lune, toute transparente, diamantée de millions d'étoiles, me laissait voir et cette mer et mon sérieux voisin, grave personnage de marbre, le noble promontoire de Portofino. J'entrai en pensée de Dieu et de cette chère et jeune sainte assise avec moi à table, et de qui je recevais ma nourriture de chaque jour. Il n*y avait là rien devant moi qui ne me vînt de son irréprochable main. Combien je devais plus à Dieu que ne durent les Pères du désert I Paul recevait son pain d'un lion , Elie des corbeaux du ciel. Son messager près de moi était son image même ; l'image, ou la réalité? Mon cœur me répétait que fà-haut, en tous ces mondes étincelants, il n'y avait rien d'aussi pur que ce que j'avais près de moi.

Ce soir du 30 janvier, où cette mer, cette nuit lumineuse étaient en tiers avec nous, nous eûmes un moment de silence, et nos regards devinrent profonds.

Profonds, et ce qu'ils regardaient n'était ni

le ciel ni là mer, — c'était un autre infini moins visible.

A ce souper assistaient, ce semble, les ombres des peuples exterminés de l'Italie : le Samnium depuis Sylla, TÉtrurie, foyer éteint, la Ligurie, déserte !

Un mot rompit enfin le silence, et je ne sais qui des deux le dit : «c Mais les autres^ où sontils? Les nôtres, nos proscrits, quelles épreuves subissent-ils encore ? Vivent-ils ou sont-ils morts? »

Nous restâmes de nouveau muets, n'osant trop interroger ces pensées, plus noires que la nuit.

vr

Le jeûne. — Ses langueurs. — Ses rêveries. — Sa stérilité au moyen âge. — La coupe au peuple. — Fécondité de la nature.

On conte Thistoire d'un prisonnier italien qui, décidé à se laisser mourir de faim, voulut du moins rendre sa mort utile, profiter de cette situation peu commune dans Tintérèt de la science. Jour par jour et heure par heure, la plume à la

main aussi longtemps que sa main put la soutenir, il nota consciencieusement ses douleurs et leurs caractères dans la plus précise spécification, constatant les vertiges mêmes et les évanouissements aussitôt qu'ils avaient cessé, ressaisissant par la mémoire les lacunes d'avant ou d'après, les transitions fugitives entre les moments de veille et ceux des morts temporaires qui l'avaient préparé à la mort définitive.

J'avais une très bonne occasion de renouveler l'expérience, d'imiter, au moins de loin, cestoïque expérimentateur. Depuis un temps assez long, comme je viens de le dire, je ne pouvais assimiler rien, qu'à peine un peu de lait clair, de lait comme le peuvent donner les sobres petites bêtes de ces indigents pâturages, qui broutent philosophiquement le roc et paissent le caillou. Leur jeûne alimentait mon jeûne.

Rousseau, dans une de ses Rêveries, a parfaitement décrit la disposition, plutôt agréable, qu'il éprouva, après sa chute de Ménilmontant et l'évanouissement qui suivit, lorsqu'il se remit sur

ses jambes et marcha, sans trop seatir qu'il avait saigné longtemps : « Je vis le ciel tout étoile. Je remplissais de ma légère existence tous les objets environnants... » etc. Cet état a du rapport avec celui de demi-rêve, éveillé pourtant et lucide, où nous tient le jeûne. J'avais le bonheur, dans cette décroissance de forces, de garder suffisamment nette ma lucidité d'esprit. Au défaut d'un ravail suivi, je pouvais du moins par moments m'observer, étudier mon incapacité d'étude.

Cette manière d'exister (ou, si l'on veut, de mourir) n'est pas sans quelque poésie. Elle prête à chaque instant des ailes à l'imagination. Elle a, dans le clair-obscur, des songes à demi lumineux, comme des échappées soudaines ou l'on croirait entrevoir quelque peu du monde inconnu. Qui s'y attache et la cultive a chance d'arriver à l'extase.

Seulement, à quelque degré qu'on pousse cette exploitation du jeûne (que Swift appelle si bien la mécanique de l'enthousiasme), elle se trouve

impuissante à fixer ses résultats. Elle peut être poétique, mais la nature lui refuse de formuler sa poésie. En vain, par un effort momentané, elle voudra se saisir, s'exprimer, prendre une voix articulée, consigner et faire durer ses rêves d'or ; toujours ils s'envolent. Il n'en reste que langueur et mélancolie.

Par moments, je dois l'avouer, j'étais affecté d'un changement si complet d'habitudes , de ce qui est une vraie mort pour le travailleur, de mon incapacité de travail.

L'action, pour qui agardé Tâme entière, est un besoin pressant, impérieux. Les oisifs ne sauront jamais tout ce qu'a d'insupportable pour nous autres une telle situation. L'homme laborieux qui, arrêté en pleine course, en plein élan, voit tout à coup ses bras détendus ou sa pensée ralentie, ne s'afflige pas seulement ; son premier mouvement instinctif, c'est de se prendre en dégoût, de se mépriser. Propre à rien ! c'est l'injure vulgaire que s'adresse l'ouvrier malade. Et, dans cette disposition, il ne lui faut pas grand

effort pour adhérer à l'appel de la nature, se laisser aller à elle^ et mourir sans réclamation.

Oui, la rêverie stérile est le fond de cet état. Ou, si Ton en est tiré par un obstacle quelconque, par la plus Jégère contradiction, vive, subite est l'irritation ; ce rêveur contrarié devient disputeur, parfois subtil et logicien à faux.

Rien ne m'a mieux fait comprendre cet état physique et moral, universel au moyen âge, que d'observer autour de moi les femmes si mal nourries de cette côte ligurienne. Sans jeûner précisément, elles aussi trompent leur estomac par une nourriture fausse d'herbes qui ne nourrissent point. Agitées et paresseuses, elles ne font presque aucun travail ; à peine tissentelles un peu. En amendant le mari, qui est à la mer et reviendra dans quelques mois, elles passent des heures aux églises, ou à jaser aux carrefours , ou à choses pires encore , si Ton en croit les absents, qui souvent les battent au retour. Nerveuses plus qu'on ne saurait dire, elles frappent souvent leurs enfants, ou se disputent entre

elles d'une toîx aigre, parfois théâtrale. L'excessive gesticulation^ toujours au delà de la passion, indispose ; on les croirait fausses. C'est pourtant l'état naturel de cette tension des nerfs, l'effet d'un air âpre, aride, sur des fibres desséchées, qu'une nourriture insuffisante ne calme point, ne soutient point. La stimulation du jeûne, sous un climat par lui-même ^dévorant, joue sur le système nerveux comme sur un clavier dérangé, et lui imprime à chaque instant des mouvements automatiques.

Le moyen âge disait : dentés acuti, ingenium acutum , les dents aiguisent l'esprit. Si elles l'aiguisent, à coup sûr elles ne le fécondent pas. Le jeûne, parfaitement stérile pour les facultés inventives, fait des songeurs ou des ergoteurs, rien de plus.

Ce sont les deux caractères généraux du moyen âge. Sa subtilité fut-elle féconde ? Dieu lui a donné largement du temps pour le prouver, environ un millier d'années. Et pourtant, que trouve-t-on, de 400 à 1100, d'Augustin à

Abailard^ et encore jusqu'en 1300, d'Abailard à Dante? Après eux rien, et encore rien, sauf le manuel monastique de V Imitation. Imiter , n'inventer plus, attendre en attendant, c'est tout le conseil qu'on donne alors au genre humain désespéré. Il n'en tient compte, et passe outre. Comment ai-je pu croire dans ma candeur, il y a bientôt vingt-cinq ans, que, sans l'église de jeûne, d'abstinence et de célibat, on n'eût jamais élevé la cathédrale de Cologne ni la flèche de Strasbourg ! Les textes publiés depuis ont parfaitement établi que l'architecture gothique, au contraire, n'a commencé qu'au moment où l'art sortit des mains du clergé. Ces cathédrales ne furent bâties que par les maçons laïques, par de vrais hommes complets, qui vécurent de la vie d'équilibre, qui donnèrent à la nature ce qu'elle ' veut pour être productive , qui eurent le Joanquet de famille, qui mangèrent, aimèrent, et ne jeûnèrent pas. Cène féconde de la table sainte, où le travailleur pensif s'inspire souvent si puissamment d'amour et de naïveté aux regards, aux

Toix innocentes de sa femme et de ses enfants. Qui sait si le créateur de la fameuse flèche, Erwin, eût soutenu son audace dans le miracle prolongé de ce gigantesque travail, sans l'héroïsme virginal, le saint fanatisme de sa fille, qui sculptait son œuvre à mesure qu'il l'exhaussait dans les airs ?

La cathédrale de Strasbourg, aujourd'hui encore , n'est point dans la main du clergé , mais dans celle de la municipalité. C^est un reste précieux des coutumes de ces temps, qui montre assez que ces édifices, pour être religieux, n'en furent pas moins municipau]^, politiques. Les élections s'y faisaient. La grande cloche de la ville, cette voix de la souveraineté populaire, était de même dans l'église , et sonnait pour une infinité d'occasions , politiques et autres. Boccace commentait Dante à Santa Maria del Fiore.

Ainsi, au moment où le moyen âge, épuisant la scolastique sans y trouver \m aliment, et maigrissant d'un double jeûne, proclame que la fin est venue, de fous côtés l'architecture nou*

velle qui jaillit des mains laïques vient lui donner un sublime et durable démenti. A son consummatum esty elle oppose un monde d'art, d'ogives, de sculptures, de vitraux ; elle verse à la foule altérée un flot de jeune enthousiasme.

Puis, quand tout paraît clos %i décidément fini, Colomb montre au delà des mers une nature toute nouvelle, jeune, débordante de richesse, de sève et de nourriture matérielle et spirituelle . Nouvel et victorieux démenti que la réalité donne encore au songe de la fin du monde , à la théorie du globe épuisé, au dogme de jeûne et d'abstinence, de suicide volontaire. La vie s'insurge obstinément, invincible et indomptable, contre la religion de la mort.

Deux ivresses et deux extases se trouvent posées en face dans la violence de cette réaction. Contre le banquet fictif qui met sous la dent l'abstraction et jure qu'il est l'être même, s'organise, et se concentcp la persistante réalité. Le vin, et Tesprit du vin trouvé pour la première fois, accumule en une goutte des forces incalculables

pour le bien. Le cri franc des Hussites c'est : La coupe au peuple! C'est celui de Rabelais, le grand prophète et Thôtelier qui abreuve la Renaissance, et lui fait voir au fond du verre les secrets de l'avenir.

Et comme toute réaction, celle-ci dépasse le but. Pour qu'elle soit efficace il lui faut un grand effort, et d'abord elle est excessive. Dans le Gargantua^ dans l'éloge surtout qu'il donne au redoutable Pantagruélion, le plus grand des fascinateurs, on croit- voir rentrer Bacchus sur son char de tigres.

L'orgie passe ; et la nature reste, calme et forte, victorieuse, triomphante par la science, parla modération de l'esprit moderne. Elle aide elle-même à l'équilibre à mesure qu^elle rend faciles les satisfactions légitimes des appétits, conservateurs de la vie, producteurs de l'action.

Nulle force, sinon harmonisée du libre jeu des deux substances. Que les repus vantent le jeûne! la nature parle plus haut qu'eux. Partout elle arrive à Thomme , en bonne et riche

nourrice aux pleines mamelles. Et ce n'est point

d'une vaine et faible nourriture qu'elle dresse le banquet de l'homme. Voyez au nord, à l'ouest, ces climats qu'on croirait stériles; par l'irrigation éternelle des pluies , des brouillards , elle y nourrit l'herbe abondante qui se couvre de nombreux troupeaux. Au midi , voyez ces nuées noires , mobiles, qui errent sur le sol dans l'immensité des pampas ; ce sont des masses énormes de vingt mille, de trente mille bœufs.

Plus féconde encore est la mer. Ses bancs de harengs, de sardines, après avoir nourri un monde de poissons avides, vont s'échouer à la côte en telle quantité que les Flamands disent : « C'est comme si nos dunes se mettaient à voguer. » Cette mer pleine d'aliments, elle est aussi un aliment. M. de Humboldt nous l'a décrite, en certains parages, qu'on croirait les plus déshérités, tout entière gélatineuse et comble d'atomes vivants, d'animaux microscopiques. Un véritable abime de vie fermente dans son sein au profit de ses innombrables enfants. Elle les berce

de son flot maternel et les sustente. Us ne peuvent respirer sans se nourrir en même temps; ils nagent dans Tinfini de ce perpétuel banquet. Révélation touchante, que parfois j'avais pressentie. Cette mer grondante, qu'à sa voix on est tenté de croire sauvage, je la voyais venir à moi de ces rivages lointains, pleine dévie, de fécondité nourrissante pour les siens, et non moins pour les habitants de la terre, apportant à l'homme épuisé d'inépuisables trésors de réparation.

Ces souvenirs de l'Océan , des forces nutritives du Nord, me revenaient au lieu le moins propre, ce semble, à les rappeler, aux bords arides d'une mer lumineuse, mais quasi déserte. Le jeûne universel du monde, contre l'effort de la nature pour envelopper son enfant de vie et de nutrition, venait m'assaillir, me remplir de deuil, devant ces montagnes chauves qui ne demandent qu'à redevenir fertiles. Elles se vengent de leur pauvreté par le climat sec et âpre, par la disette des eaux sur ce sol appauvri.

l'alibi du jeûne en ITALIE

Les pâtes. — Le fisc et Tusure. — La patience dans la misère. — Les narcotiques. — Adjuration aux Italiens.

Ce pauvre peuple affamé essaye de tromper son jeûne par la nourriture la plus indigeste, la moms faite pour le réparer. L'alimentation princîpale du pays, et de l'Italie en général, porte sur de lourdes pâtes , très grossières et très indî-

gestes (les fines sont pour l'étranger , pour l'Angleterre, et pour l'Amérique). Ces pâtes ou macaroni se mêlent à des quantités énormes d'herbes très peu nutritives.

Ce régime si indigeste, analogue à celui des plus pauvres pays de l'Allemagne, et qu'acceptent les Italiens même aisés, était-il celui de l'ancienne Italie au quatorzième et au quinzième siècle, au temps où elle remplit le monde de son ardente activité, où sa population ingénieuse, légère, Imaginative, semble se multiplier pour trouver, développer à la fois tous les arts nouveaux, depuis celui du peintre jusqu'à celui de l'ingénieur, depuis la banque jusqu'au jardinage ? J'en doute. Je croirais plutôt cette Jourde alimentation assez moderne, un malheur des derniers temps. Les macaroni semblent avoir été une importation du Nord que subit assez tard l'Italie du Midi. En Sicile , les vieilles gens appellent encore Génois ceux qui vendent cette denrée.

On ne s'étonnera plus si ce peuple mobile est

cependant si peu actif. C'est un des plus misérables , un des plus pauvrement nourris. Celui qui n'a pas les pâtes trompe généralement la faim par une nourriture aussi vaine, la polenta^ qui opprime Testomac deux heures, puis laisse l'homme faible et vide, non renouvelé, paresseux.

C'est encore pis dans la montagne, où tout se réduit à un peu de maïs cuit entre deux pierres, très mal cuit ; le combustible est infiniment rare et cher dans les Apennins.

Qui empêche le peuple de se nourrir? Deux vampires : le fisc, l'usure.

Malgré mon extrême faiblesse, je lisais ce que j'appelle la bible des misères italiennes, le résumé des budgets des petits Etats d'Italie {Annuario economico) , et je voyais avec terreur qu'en ces petits Etats, doux, aimables, pour l'ignorance du touriste qui ne fait que les traverser, le fisc est énormément plus écrasant que dans aucun des grands États de l'Europe, Chaque petite cour mange plus à elle seule en luxe, en pa-

rades, en pensions, que tout l'Etat en dépenses publiques (administration, guerre, justice, etc.). A Naples, la rente monte toujours; pourquoi?

Elle a le domaine royal pour gage ; et, la masse des propriétaires qui ne peuvent plus payer l'impôt entrant dans la confiscation dont s'enrichit le domaine, le roi va toujours plus grand de la grandeur des misères; il deviendra peu à peu seul propriétaire; propriétaire, il est vrai, de déserts.

Un seul fait en fera comprendre mille. Un de mes amis avait, à la porte de Palerme, une belle vigne qui ne payait presque rien au siècle dernier. D'impôt en impôt elle en vint, en 1847, à payer les trois quarts du revenu; l'autre quart était absorbé par les dépenses de culture, de vendange, etc. Le propriétaire y avait planté quelques ceps nouveaux, le fisc allait s'en autoriser pour augmenter encore Timpôt. En une nuit le propriétaire les arrache, s'en va, et laisse sa vigne en hommage au meilleur des rois : elle est domaine royal aujourd'hui , simple pâturage. Voilà

comment le domaine s'accroît tous les jours* ! Si le fisc pèse moins ailleurs, le fermage pèse davantage. Le propriétaire, mangé par l'usure, mange à son tour le fermier. L'absorption dévorante du banquier, du noble, du prêtre, a profondément sucé la substance de l'Apennin, des montagnes liguriennes. Sur la maigreur de ces collines, erre le peuple décharné que vous voyez aujourd'hui. Il aurait fini dès longtemps, s'il ne se jetait à la mer pour y trouver quelque secours; mer peu favorable au pêcheur, mais qui ouvre à la hardiesse des navigateurs des bénéfices de transport, de lointains profits.

A cette cause d'énervation et de langueur qui résulte de la mauvaise nourriture, ajoutez-en

* Ceci se passait en 1854. Depuis, tout a changé. — Il est cependant utile de rappeler aux Italiens ces mauvais temps, afin qu'ils apprécient mieux Tavantage de Vunité qui permet de diminuer les impôts du peuple par de sérieuses réformes économiques.

une qui semble petite, mais qui déjà exerce visiblement une fatale influence : Tusage des narcotiques, du plus populaire, le tabac. Cet usage , si raisonnable en Hollande et dans le Nord , justifiable peut-être aux pays marécageux comme les environs de Mantoue, est positivement destructif dans la sèche atmosphère de Gênes, et presque partout en Italie. Triste imitation de la France, qui si récemment ellemême a pris cette fatale habitude. Peu d'hommes, sinon les plus grossiers, fumaient chez nous en 1830; aucun alors en Italie. Même en 1840, peu, très peu d'Italiens avaient recours à ce triste moyen de tromperie temps. Us pensaient^ maintenant ils rêvent; c'est le très fâcheux changement que les narcotiques produisent. Toute nation qui les adopte gravite insensiblement de la pensée à la rêverie , de la veille au demisommeil.

Le jeune homme croit cette habitude éminemment militaire : on fume dans les nuits de bivouac. Elle est peut-être très propre à fortifier

rinsouciance soldatesque et Tobéissance passive du militaii*e allemand. Mais convient-elle également à l'insurgé italien que la patrie appellera demain au plus vigoureux effort de l'initiative individuelle, à qui elle demandera l'activité la plus vivement éveillée, une parfaite présence d'esprit ? J'en doute. J'ai peur que ces rêveurs, avec même courage assurément, ne continuent de rêver.

Ce n'est pas une vaine fumée, jeunes gens songez-y bien, ce que vous voyez s'en aller et tourbillonner nuageusement dans les airs, c'est une bonne partie de votre âme; dans ce fatalisme d'habitude qui amuse l'inerte pensée et languissante la promène, vous usez, plusieurs heures par jour, la poitrine et le nerf de l'homme, qui vous fera défaut demain. Disons plus : ce taciturne plaisir, même quand on le prend ensemble, n'enveloppe pas moins le rêveur d'une véritable solitude et d'un très réel égoïsme ; plaisir nécessaire surtout à celui qu'ennuie sa maîtresse ; qui, prudent avec son ami, réduit tous

ses épaachements à quelques monosyllabes.

Manzoni me contait en 1830 qu'un jour, demandant à un paysan lombard pourquoi il s^enivrait de vin , le pauvre homme lui dit : « Il faut bien parfois oublier. » Mais combien l'effet du vin est moins funeste, au total, que celui des narcotiques !

Oublier? Non, Italiens ! il ne faut oublier jamais. Il faut garder soigneusement, entier, le plus cher héritage de votre glorieuse patrie , le trésor de vos colères et de vos douleurs.

« Ora e sempre. » Cette sublime devise, ce n'est pas seulement la jeune Italie , ce n'est pas la parole inspirée du grand et immortel proscrit, qui la répète à votre oreille. C'est la douloureuse misère de votre pays; c'est la nudité de l'Apennin ; c'est la pauvreté des Alpes, où, dans plus d'une vallée, on a vécu cette année de l'herbe des champs bouillie, c'est la maigreur générale de ce peuple infortuné , qui vous crie de vous souvenir et de n'oublier jamais.

Gardez votre âme présente. Ces funestes narco-

tiques , ces pesante^ habitudes qui prosaïsent les héros, qui, de l'oisiveté d'un café, vous traînent, à l'heure marquée, vers l'oisiveté d'une femme dont le mari est aux affaires, dites-leur non, un matin. Opposez à ces faux rêves, à ces fausses amours l'image de la grande captive, de la glorieuse maîtresse qui ne souffre pas d'infidèles, la belle Italie, jeune homme ! Elle te défend d'oublier; elle veut que ton cœur, ton esprit, ne s'éloignent jamais, ne perdent pas un moment le sentiment de ses maux ; elle te dit : Aujourd'hui et toujours.

Jamais je n'aurais connu vraiment la pauvre Italie, si je n'avais vu tout cela de près, vu et expérimenté ces misères dans mon dénuement personnel.

Le touriste niera, ayant étudié le pays dans les hôtels, organjfés à l'anglaise par des spéculateurs, tenus par des Suisses, servis souvent par des Savoyards, en deux mots tout étrangers à l'Italie, de haut en bas.

Le noble propriétaire ligurien, si économe et si riche, dans sa splendide villa; le nouveau riche, l'armateur, qui Timite de son mieux, niera également, et il appellera en témoignage son abbate. domestique qui le sert et lui dit la messe, à l'instar du chapelain qui sert le noble seigneur.

Non ! disent-ils , le peuple est heureux.

Pour moi, j'ai eu l'avantage de vivre plus près de lui, et j'ai vu avec étonnement combien les gens même aisés, et qu'on ne saurait dire absolument pauvres, ignorent tout ce qui fait la commodité de la vie.

On ne peut se le dissimuler, en mille choses d'agrément, de nécessité même, le premier des peuples modernes, qui a civilisé l'Europe, semble lui-même, par un changement étonnant, retombé à l'état sauvage. La mère du monde, qui nous a tous élevés et nourris de son génie, qui nous a appris tous les arts, non de luxe seulement, mais d'utilité .(l'irrigation, le jardinage), l'Italie, est une mendiante, et vit de la vie des

mendiants. On ne se figure pas dans le Nord ce que les hommes supportent ici d'incommodités , presque sans s*en apercevoir ; ils sont habitués à souffrir.

Etrangers, quiyenez chercher les arts en Italie, apprenez-y un grand art, celui de souffrir et de s'abstenir. Rapportez-en la patience.

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