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LE BANQUET MATÉRIALISTE — SAINT- SIMON, FOURIER

Le socialisme naissant méconnaît ou renie son principe. — Saint-Simon et Fourier sont un exemple de cette naïve ingratitude. — Fourier supprime la patrie, l'idée du sacrifice. — Son admirable inconséquence. — ^ Quel est l'âge de Théroïsme? — Être toujours jeune pour être toujours héroïque. — Saint-Simon et Fourier méritent d'être placés à côté des pères antiques de la tradition nationale.

Dans la Révolution même, Tidée du Banquet se formula d'abord en dehors de la Révolution et presq[ue contre elle. Les premières concep-

tions du socialisme sont absolument contraires à l'esprit de sacrifice, contraires même au sentiment de la patrie.

Toute existence nouvelle , c'est une loi de la nature, doit être fortement égoïste, ramener autour de soi tout ce qu'elle peut du monde, se figurer qu'elle est le monde, qu*en elle le monde a commencé, qu'avant elle il n'existait pas. A ce prix l'être nouveau est fort et de plus en plus se fortifie ; il assure sa vie fragile encore et par l'absorption, la concentration des éléments environnants et par sa vigoureuse ingratitude pour tout ce qui l'a précédé. Ainsi le Christianisme naissant a maudit et le platonisme, à qui il devait l'idée de médiation, et les religions diverses qui enseignaient l'incarnation, la mort des Dieux, enfin le judaïsme même, tige et souche originale de la tradition du Messie.

Sorti de la Révolution, le socialisme commençant ignore la Révolution. Il croit naître et surgir de lui-même, et il procède par voie d'écart absolu. S'il eût eu devant les yeux la tradition

nationale, son légitime berceau, s'il eût marché environné du respect des dieux paternels, il n'eût pas eu certainement cette libre et vigoureuse allure d'un jeune Titan qui bondit d'orgueil et d'indépendance, qui se croit enfanté de Dieu, ou qui s'imagine être à lui-même son père et sa mère.

Dans Saint-Simon, dans Fourier, cette ingratitude est naïve, et elle aide beaucoup à leur originalité. Tous deux, emprisonnés en 93, durent la vie au 9 thermidor, et, méconnaissant la mère sublime qui les avait portés dans son sein, et eux et tout l'avenir, d'instinct ils haïrent la Révolution, sans se douter qu'ils étaient les premiers de ses enfants.

Fourier^ pour commencer ici-bas la libre association, s'adresse aux rois eux-mêmes; tel de ses plus ingénieux disciples invoque contre la tyrannie des juifs, des banquiers, un roi juif et capitaliste. Saint-Simon, ami de la banque, propose sérieusement d'unir sous un même gouvernement les deux peuples qui ont, selon lui,

les mêmes intérêts financiers, FAngleterre et la France. — « Qu'est-ce que la patrie? demandet-il; est-ce une bande ou une ligue? »

Il faut dire, à Texcuse de ces grands hommes, que ces. étranges paroles leur échappaient le lendemain de Brumaire, quand la France régnait hors de toute forme de gouyernement et continuait de guerroyer à tort, à vide, sans idée. La grande armée, fort touchante par son héroïsme, que Youlait-elle? Étendre la France qui n'était plus elle.

La patrie a péri pour eux. Mêlée* du génie local, de la fatalité du sol et de la race, elle gêne la liberté de leur hypothèse. 11 leur faut avant tout une association librement voulue.

Chose curieuse, Babeuf lui-même, qui les précéda de si peu d'années, pour constituer sa république égalitaire, avait exigé qu'elle fût d'abord préparée par une grande et libre association .

Saint-Simon bâtit librement, dans le champ infiniment vague ou disparaissent toutes limites géographiques, toutes spécialités de races et de

traditions. Fourier bâtit librement^ par Taisance qu*il se donne d^isoler son âtlantide en pleine civili^tion^ de poser un peuple à part^ d'idées^ de morale contraires à celui qui l'environne, une haie suffisant pour le garantir sur la cpUine de Meudon, de Meulan ou de Poissy. La petite association campera, comme un Robinson Crusoé, en plein cours de Seine. Puis^ des petits groupes, se formera Funiverselle association du monde. Les médiateurs actuels entre le petit, le local et l'universel, qui sont les états, les patries, auront disparu de la carte. De là la haine de Fourier pour Tétude des langues ; elles sont pour lui des obstacles à Tunité du genre humain. Une seule langue, un même état, une patrie universelle, une vaste unité harmonique du globe, tel est son rêve.

£t ce rêve réalisé, avec un effort immense de mobilité, de diversité, donnerait^ on le sent très bien, un résultat singulièrement ennuyeux et^ monotone.

L'instrument énergique de la diversité sur la

terre, ce sont justement ces grande^ écoles de génies nationaux qu'on appelle états et patries. Puissants intermédiaires entre les petites associations, bourgs, TillageSy plus ou moins harmonisés, pbalanstérisés, et la grande, Tuniverselle association humaine. Supprimez-les, vous brisez les articulations qui rattachent les parties au tout. Désarticulé, ce tout languit, périt, sans yie morale.

Bien plus, les patries spéciales sont le milieu nécessaire, et comme un verre puissant, si Pon peut ainsi dire, par lequel, rapprochant les objets lointains, Fœil peut distinguer, embrasser la patrie universelle.

N'importe ! Saint-Simon, Fourier ont beauchercher leur liberté première dans la négation de la France qui les a précédés de près, celle de la Révolution; ils ont beau s'en séparer par Teffort, le rigide des formules où tout inventeur essaie d'abord de s'organiser ; dérivés d'elle tous deux, tous deux ils s'en rapprochent dans leur esprit vivant, de plus en plus dégagé de cette scolastique primitive.

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Fourier, par exemple^ fonde toute sa théorie sur la passion, sur Fintérêt, il remet tout à Tattractios fatale et supprime ainsi la haute préro* gative de la liberté, le sacrifice. Eh bien, contradiction admirable, et qui m'a touché, attendri plus que je ne puis dire, cet homme, qui semble pros* crire toute idée de dévouement, lorsqu'il se fie à la fougueuse activité des jeunes gens pour accom* plir au profit de la société les métiers rebutants et dangereux et qu'il cherche par quelle récompense on pourra les attirer, il n'en trouve pas de meilleure (tous étant salariés dans son association), que de payer moins ceux-ci ; de plus, de les autoriser seuls à donner ce qu'ils possèdent. Bienfaiteurs de l'association par leurs inestimables services, ils ont seuls le droit de l'être par des largesses d'argent.

Ainsi , ce profond observateur de la nature humaine a vu qu'en une société fondée tout entière sur le salaire, le salaire le plus acceptable pour ceux qui feront de grandes choses, c'est

de n'en pas recevoir, ou, s'il le faut absolu-

menty de peu recevoir et de ne garder rien.

Ce prix unique, il le réserve, il est vrai, à cet âge d'exception, à cet âge débordant de aève, et si riche d'espérance, qu'il ne compte pour rien le présent. Seul dans une société d'intérêt et de plaisir, le jeune homme peut se créer un plaisir sublime dans le sacrifice, Teffort héroïque, le péril, la douleur même.

Songez-y bien cependant, cet âge, que vous regardez comme un temps d'exception, ne seraitce pas au contraire celui où l'homme, aGFranchi des obstacles et des maux que traîne avec elle l'enfance et que ramènera la vieillesse, est dans la vérité complète de sa nature, en peut écouter et suivre les voix indépendantes? Vieillesse, enfance, deux maladies ; et la santé, c'est la jeunesse. L'homme jeune, c'est vraiment l'homme. Si vous le trouvez héroïque au moment où il est bien lui, concluez donc que l'héroïsme est essentiel à notre nature.

Le but d'une société fortement organisée, telle qu'il la faut dans les luttes chaque jour plus graves

OÙ nous mène Ténergie croissante de l'homme » c'est de faire que la grande majorité de ses membres restent jeunes au sens héroïque, étant prêts à se dévouer, à affronter pour les autres les dégoûts et les périls; cela à quelle condition ? à la condition sublime que Fourier pose lui-même, de recevoir moins que les autres et de donner davantage.

C'est ainsi que, sans le vouloir et sans le savoir, Fourier, Saint-Simon se rattachent à la Révolution qu'ils avaient méconnue et niée, et se mêlent si bien aux groupes de leurs magnanimes contemporains, que nous ne saurions les en distinguer. Ces grands esprits, affranchis d'euxmêmes par l'effacement de la forme dont ils furent d'abord captifs, entrent dans les libertés de la gloire et de la vie, et viennent siéger dans la concorde à côté des pères antiques de la tradition nationale, près de Rabelais, près de Voltaire, près de ceux qui dirent : La coupe au peuple I près des héros qui versèrent jusqu'à leur sang dans cette coupe et dressèrent pour l'avenir le royal, le populaire banquet de la liberté.

Testament héroïque de la Révolution. — L'effort est une loi de ce monde. — C'est le vrai banquet gagné par la sueur, le travail persévérant. — La Révolution exige le devoir contre le bonheur mène. — Les plus prompts à entendre sa voix, furent ceux qui semr blaient avoir nié Teffort et le sacrifice.

« Nous vous promîmes le bonheur, mais non le bonheur égoïste. Le bonheur de Sparte et d'Athènes, le bonheur de la vertu, de la jouissance

4u nécessaif^ sans superfluité. Le bonheur que , nous TOUS promimes n'est pas celui des peuples corrompus. »

Ces grandes paroles de Saint-Just sont le testament de la Révolution, Toracle héroïque de 93.

Est-ce à dire que la Révolution en finissant oublie son point de départ, le mot de J.-J. Rousseau : « Revenez à la nature? »

Point du tout. La part supérieure de la nature, de Têtre artiste, c'est Tart; la nature de l'être héroïque, qui est l'homme, c'est l'héroïsme, l'effort et le sacrifice. L'art social ne consiste point à supprimer le sacrifice^ mais à placer si bien les âmes dans la grandeur de leur nature, qu'elles aiment à se sacrifier. Tous ont au cœur cette étincelle, un foyer latent d'héroïsme. Il s'agit de dégager la flamme qui d'elle-même surgit en peu d'hommes, de généraliser l'héroïsme, de faire que, de plus en plus, il soit exercé sans effort, révélé en tous, élément visible de la constitution humaine.

Mais que l'efTort y devienne entièrement inu-

tile, ne Tespérons pas. La plus forte, la ptirs complète éducation civique n'obtiendra pas ce • résultat.

Il faut que Teffort subsiste en ce monde, et le travail, et la sueur, et les douloureux sacrifices.

C'est là le sel du monde, c'est ce qui en dégage sans cesse Télément le meilleur, la force de Tâme. Un monde facile et commode, où tout coulerait sur un rail glissant et rapide, ne serait pas seulement aplani, mais aplati. Toute âme y deviendrait vulgaire, molle, incapable d'élan, prête à choir, s'il restait encore quelque légère aspérité du sol qu'elle heurterait par hasard. Pour avoir voulu servir l'homme, on l'aurait énervé sans remède dans le présent, ruiné pour Tavenir, en ce qui fait le trésor de sa meilleure vitalité.

L'utopie du moyen âge, le mysticisme chrétien, a dit : « Mourez à vous-mêmes, mourez en Dieu... Plus d'obstacle dès lors ; tout est aplani; TeSort est supprimé de ce monde. »

Nos modernes utopistes, dans les premiers

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élans enfantins du socialisme^ ont dit : n Organisez la yie; les attractions mutuelles, heureusement mises à profit, suffisent pour écarter tout obstacle; Teffort est supprimé dès lors, l'humanité glisse sur une pente facile où il n*y a pas à remonter, où il n'y a qu'à descendre, à se laisser aller toujours. »

Vaines promesses des deux côtés ! Docteurs de la mort, docteurs de la vie, les uns pas plus que les autres ne changeront les conditions immuables de la nature. Avec quoi la changerionsnous? Nous n'ayons nul pouvoir hors d'ellemême. Pour agir sur elle, c'est à elle qu'il faut bien nous adresser.

La mort mystique des chrétiens s'est trouvée impuissante à supprimer de ce monde l'effort et le travail moral. L'organisation socialiste adoucira tel obstacle, mais n'effacera point de la vie la nécessité de l'effort, qui en semble la fatalité, mais qui constitue ici-bas le champ même de la volonté, hors duquel son fruit suprême, la liberté, ne fleurirait jamais.

La Révolution, dans sa franchise austère, n'a rien promis de semblable. Malgré sa volonté immense d'aplanir les obstacles à l'humanité à venir, elle n'a point fait espérer qu'ils disparaîtraient jamais! Et elle ne l'a pas voulu, respectant en l'homme, et voulant toujours développer en lui la puissance virile et la force.

La Révolution dit : « La terre au travailleur I » et elle dresse pour lui le banquet attendu depuis tant de siècles ; je parle de la division des biens nationaux. Mais, au moment où il y porte la main, elle l'arrête, elle exige que ces biens soient achetés. Pour peu, presque pour rien; n'importe. Elle écarte la mollesse d'un système de division gratuite, qui n'eût produit qu'oisiveté, sommeil, prompte dilapidation. Ce qui vient en dormant s'en ira bientôt de même.

Voilà le banquet sérieux, et selon l'humaine nature. Non fictif et symbolique, comme celui du moyen âge qui, à la misère affamée, promet l'infini, et donne le vide. Non pas le banquet facile de l'utopiste moderne qui flatte le travail-

leur de l'idée d'une vie sans travail, ou d'un travail qui soit lui-même un plaisir.

Non, la Révolution écarte le banquet des crédules où la table fut le jeûne et l'ivresse de la faim, — le banquet des enfants gâtés, nourris d'espérance extatique.

Mère sévère, et d* autant meilleure, avec le banquet de Tbomme^ elle en donne la condition, qui vaut le banquet lui-même, qui est le haut banquet du cœur : l'effort désintéressé, le travail persévérant, le sacrifice héroïque.

« Tel est le monde, dit-elle. Prends-le bravement comme il est. L'effort, diminué sans cesse par la sympathie fraternelle, n'en reste pas moins la voie haute par laquelle tu marches au progrès.

« Ne mets pas ta main devant tes yeux, comme l'enfant paresseux, timide... Le monde est combat; il faut le pacifier : effort de pacification. Il est sauvage, inculte encore, il faut l'adoucir, le refaire, l'amener à sa vraie nature : effort de création .

« Deux choses en un mot : le devoir accompli pour le bonheur et Tharmonisation du monde où tu es l'ouvrier de Dieu, — le devoir suivi contre le bonheur même, dès que Tindividuel est opposé au général. Côté qui semMe inharmonique à la faiblesse égoïste, et qui est précisément le sceau de l'harmonie même ; sans quoi elle manquerait du sommet sacré qui la couronne, le sublime. »

Cette voix grave de la Révolution, il est juste de reconnaître que nul ne l'a mieux entendue que ceux qui, en théorie, l'avaient d'abord contredite. Le socialisme qui, au point de départ, avait nié l'effort, nié le devoir, nié le dévouement, — au jour où la liberté s'est présentée à lui, n'offrant que difficultés et que périls, s'est glorieusement démenti, s'est précipité dans ses bras, a réclamé la meilleure part du sacrifice et du martyre.

Ahl c'est là que nous avons admiré l'unité vraiment profonde de notre église moderne, sous les dissentiments extérieurs d'école et de vaines disputes. Dans une de nos grandes journées

de 1849, qui yimes-nous au premier rang de ceux qui couvrirent de leur poitrine la loi, la patrie, la liberté européenne, la solidarité des peuples? Ceux mêmes qui semblaient avoir placé Tespoir de l'harmonie future dans un point de vue tout à fait indépendant de la patrie.

Qui a le plus souffert pour elle? Ceux qui en parlaient le moins, ceux qui semblaient préoccupés d'une forme tout économique d'association, qui ne parlaient que d'argent, de salaire et de richesse. Sublime contradiction qui nous a touchés au cœur, qui a fait couler nos larmes.

Vrais Français, vrais patriotes ! on vous croyait d'étroits sectaires; l'infortune de la France a montré en vous de grands citoyens. Dispersés par toute la terre, vous avez trouvé dans le martyre si ardemment accepté, une profonde unité morale avec les hommes de la tradition révolutionnaire. Héros et héros, martyrs et martyrs, elle siège, cette grande église, si heureusement réunie, au noble banquet de l'épreuve, et quoi que Dieu verse en sa coupe, elle y boit la fraternité.

Faut-il attendre en attendant ? — Le devoir des lettrés. — Personne ne croit plus que moi à Tinstinct du peuple.

— Combien il est électrisable. — La fête des nations

Êi

à la Madeleine (1848). — De la puissance de la presse pour l'éducation du peuple. — Ma visite à Déranger.

— Il se Ûe à son instinct pour se faire ses livres, improviser ses fêtes, etc.

L'homme ne se nourrit pas seulement de pain; Tesprit a faim aussi, la pensée a soif; il faut donner à Timagination sa pâture, il faut dresser le banquet de l'âme.

Ici une première question se présente. Ce banquet de l'âme, à qui appartient-il de le dresser?

Autrement dit : devons-nous suivre en ceci la paresse des mystiques qui se faisaient scrupule de devancer les mouvements de la Grâce? Devons-nous attendre en attendant que la nourriture spirituelle tombe un matin toute faite, que le peuple se la fasse lui-même, qu'il tire l'aliment de sa substance, trouve seul en son cœur de quoi nourrir son cœur?

Nous, les lettrés, les savants, aidés de la tradition du monde, devons -nous nous croiser les bras, ne pas sonder au moins le sol dans lequel le peuple plantera d'un bras vigoureux l'arbre de l'avenir?

Cet hiver, le 30 décembre, mélancolique, assis sur le bord aride de mon petit quai de Nervi, je prenais pour cordial la lecture de quelques pages d'un grand esprit héroïque, le premier logicien de l'Italie. Dans ce livre ardent *, aimé,

* La religion du XIX^ siècle, par Ausonio Franchi.

fait pour ressusciter les morts, je lus ces paroles, (je cite de mémoire, mais c'est bien le sens) : a Que le peuple se fasse un jour des fêtes, des rites nouveaux, un culte meilleur? cela se peut. Laissons-le faire. Je ne m'en occupe point, et ne m'en soucie. Non mi cale. »

Ce mot me frappa au cœur. Ma pensée, ma conscience répondait avec vivacité : « Moi, je m'en soucie beaucoup! »

Cette impression très forte fermenta dans mon esprit; elle ne m'a guère quitté depuis. C'est, sans nul doute, une des choses qui ont le plus contribué à me faire écrire le Banquet.

Personne ne croit plus que moi à la puissance féconde de l'instinct populaire. J'ai fait plus. Dans mon livre Le Peuple, j'ai établi que si les masses, les majorités illettrées, enfin si le nombre avait droit, ce n'était pas comme nombre, mais parce que l'instinct, l'inspiration naturelle contient précisément la même lumière que la réflexion et la science ; seulement, la science Ta développée, mais elle l'a étendue cer-

tainement dans une moindre intensité de chaleur.

Donc je ne suis pas suspect d'accorder trop peu au peuple. C'est moi précisément qui, continuant la métaphysique révolutionnaire ^ ai fondé sur une base solide ce droit du nombre qui, posé par Sieyès sans explication^ avait laissé la Révolution chancelante sur un appui ruineux.

N'importe, je n'affirme pas moins qu'il appartient aux lettrés, à ceux qui ont le temps, le loisir, l'étude, les instruments de la pensée, l'expérience des essais qu'a déjà faits le genre humain, de sonder la voie d'avance, et parfois de la préparer. Ceci ne diminue pas l'originalité spontanée des créations que fera le peuple.

Quand dix millions d'hommes, aux Fédérations de juillet 90, essayèrent comme à tâtons le symbole de la foi nouvelle, peu, très peu, s'expliquaient qu'ils fondaient une religion, et la plupart ignoraient qu'en leur inspiration naïve quelque chose revenait pourtant aux précurseurs de la Révolution, Voltaire, Rousseau, Diderot,

même à ses lointains prophètes du xvi® siècle et des temps plus reculés. Ce grand peuple se trouva, ce jour du 14 juillet, le dernier des philosophes et le premier des apôtres. De la longue traînée de lumière qu'avaient laissée les premiers, il fit, sans s'en apercevoir, une foudroyante étincelle de flamme électrique, où se rencontra précisément le germe et la conception du monde nouveau.

Déjà ces idées fermentaient en moi, au printemps de 1848, le lendemain de février. Il me semblait que les penseurs ne devaient pas attendre ce que l'inspiration du peuple pourrait trouver à la longue, mais aider aussi, par la forte organisation d'une presse vraiment populaire, par des fêtes, des spectacles patriotiques, à rallier les cœurs, à les soutenir dans les épreuves qui accompagnent ces moments, à manifester enfin au peuple l'âme de la France, son âme à lui, qu'il

avait retrouvée à peine, et semblait chercher encore.

Des spectacles! Ah! ce moment en donnait de fortuits qui d'eux-mêmes étaient émouyants. Avouez-le, vous qui l'avez vu, les femmes pleuraient-elles seules, quand nous vîmes, devant la Madeleine, s^incliner l'un devant l'autre, frères réconciliés, le sublime drapeau d'Italie, vert d'une espérance éternelle, et le majestueux drapeau de l'Allemagne, immense, à longs plis, pourpre et or, riche comme le cœur des vieux héros?.. Quand, le long des boulevards, la file des Polonais, ex-soldats de la Grande Armée, avec leurs pauvres familles, et les veuves et les orphelins, tous pêle-mêle, un vrai peuple et non pas une légion, portaient l'aigle du martyre, le magnanime aigle blanc, blessé tant de fois pour la France, et si peu défendu par elle?.. J'ai vu là, non pas des femmes, mais de grosses vieilles moustaches grises, de rudes ouvriers, des forgerons des faubourgs, des visages hâlés et bronzés, se tourner vers la muraille, se cacher les yeux, ne plus regarder.

La France sentait l'Europe, la comprenait et

Taimait. Elle se comprenait infiniment moins elle-même.

Elle avait été prise au dépourvu. Le soin de tout gouvernement pour ralentir son progrès, étouffer sa tradition, avait été le même, persévérant, soutenu pendant un demi-siècle. 11 n'avait que trop réussi. Ajoutez l'immensité d'une création nouvelle, l'industrialisme; ce fait énorme obscurcissait la pensée nationale. Enfin le débat animé des écoles socialistes sur les remèdes aux maux nouveaux, ce débat préparait un bien, mais pour le moment il était un mal ; il mettait un monde de doutes dans un peuple qui devait agir, et donnait à la révolution l'apparence d'une Babel.

Une chose était nécessaire : entre tant de grands problèmes, signaler ceux qui étaient du jour même et ceux qui pouvaient être remis au lendemain, porter toute la lumière sur les premiers, ajourner les autres. Cette lumière, la rendre vraiment universelle^ vraiment populaire (je donne ici à ce mot une extension complète) ; cette lumière, la faire entrer aux recoins les plus

obscurs, trouver un phare électrique dont la force fût calculée de manière qu'on lût, à minuit, au fond du plus lointain village de notre dernière frontière, dans l'antre du berger des Alpes, dans le trou du chasseur d'ours des plus sauvages Pyrénées.

J'écrivis à deux membres du Gouvernement provisoire : « Si vous ne trouvez des moyens nouveaux d'agir sur le peuple, une publicité nouvelle et d'une force inouïe, la république est

perdue perdue sous trois mois. » J'indiquais

quelques idées, espérant bien que ceux auxquels j'écrivais, hommes de cœur et vrais patriotes, en trouveraient de meilleures encore.

J'allai voir aussi Béranger dont tout le monde connaît l'incomparable netteté d'esprit. Je lui dis ma peur et qu'indépendamment du combat d'intérêts et de partis la France sombrait par le fait de celte terrible infirmité de s'ignorer elle-même, d'avoir perdu le fil de sa tradition, de remuer à la fois^ avec les questions du jour et de la crise actuelle, les questions du lende-

main, et celles du surlendemain, et celles d'un lointain avenir.

<( Laissez faire, dit-il, laissez faire ce peuple, il trouvera son chemin. Sa politique nouvelle il faut qu'il la fasse lui-même ; ses livres, ses chants, ses fêtes, il les improvisera. Personne ne pourrait les lui faire. »

Ce mot d'un homme de si grande autorité et d'un si profond bon sens m'eût dans toute autre occasion arrêté ou refroidi. Mais ici mon cœur réclamait. Je ne pus m'erapêcher de lui dire : « Quoi ! cher ami, quelle que soit notre foi commune dans la puissance de l'invention populaire, de sa force créatrice quand elle est véritablement libre et en situation d'être elle-même, croyez-vous que ce peuple infortuné, maigri, poussé violemment par la faim du jour au jour, de l'heure à l'heure, ait la pleine vigueur de pensée, la fraîcheur d'esprit qui rend inventif. Et enfin, l'élément suprême, la condition sine qua non des choses d'ici-bas, le temps, ne voyez-vous pas que le temps lui manque ? »

L'immense chaleur qu'il concentre, qui deviendrait la yie même si la lumière y pénétrait, elle se consume en vain. Un grand peuple, dans les ténèbres, ya cherchant, quoi ? il ne le sait. Rien moins que la conscience effacée de ce qu'il fut, et sans laquelle il ne peut deviner ce qu'il sera. Cette conscience pour chaque être, cet accord du passé et du présent, ce n'est pas moins que son âme.

11 y a en France deux peuples. — Le peuple d*en bas ne sait rien des livres qu'on a écrits pour lui. — La bourgeoisie ne lit plus, — Le mot à la mode — C'est le tour du peuple. — Gomment évoquer son âme ? — Combien il est difficile de faire des livres pour le peuple. — Ce qu'on lira dans mon cœur si on l'ouvre à ma mort.

Il y a en France deux peuples; non par différence de fortunes, mais, ce qui est pis, par différence d'éducation et d'esprit.

C'est le crime de ceux qui, pendant tant de siècles, furent les seuls éducateurs du peuple. Le clergé, serf de ses doctrines, ne sortant pas d'un symbole prodigieusement abstrait, impossible à enseigner, surtout aux masses agricoles, a laissé depuis des centaines d'années le peuple sans aucune culture.

La petite nation des nobles ou des riches a eu seule, et par en haut, sa littérature à elle, sans que le peuple en sût rien. Littérature brillante et forte, souvent d'un sens admirable, surtout au dernier siècle, amie du peuple, et tout occupée de ses destinées. Mais les moindres jours qui, de cette sphère lumineuse, pouvaient arriver en bas, étaient soigneusement clos et calfeutrés par les prêtres. En quoi ils ont eu peu de peine, la difTérence de langue et de culture, la grande distance des idées rendant des uns aux autres la communication infiniment difficile.

Comment percer ce mur?

Nous avons cru, jusqu'aux derniers temps, que

la presse, ce grand instrument, en viendrait à bout. Ce n'est pas assez, les journalistes avouent eux-mêmes qu'ils ne sont entendus que d'un ou deux millions d'hommes sur trente-cinq.

Même pour la petite nation cultivée, la presse, rapide et brillant résumé qui ne peut qu'effleurer les surfaces, est parfois plus nuisible qu'utile, et nous fait des petits vieux de quinze ans, qui, à toute chose, disent: Connu! Tout livre dont ils ont lu le titre, toute science dont ils savent le nom, leur fait dire ce mot favori : Connu! Connu! Les esprits vraiment jeumes qui restent forts et. vivants, disent plutôt à tout : Inconnu! parce que là où les blasés s'arrêtent à la superficie, eux ils distinguent mille choses à apprendre, de curieux mystères à sonder, d'attrayantes profondeurs.

Mais c'est du grand peuple muet et sourd, condamné à l'ignorance par ces instituteurs, que je me préoccupe et m'inquiète. Evoquer son âme, la lui faire retrouver en lui, le secouer du mauvais sommeil qui deviendrait à la longue le froid

choléra de la mort! dure et difficile entreprise, dont le seul énoncé étonne, épouvante et décourage.

Qui fera des livres pour le peuple? Qui lui donnera de quoi lire le dimanche? Qui lui racontera son histoire, l'histoire du long effort par lequel ce grand ouvrier, d'âge en âge, a pu se faire lui-même. Nul pauvre travailleur, s'il refaisait en esprit le chemin de nos pères, ne succomberait. Il serait soutenu et agrandi de la grande âme, la voyant dans ses luttes, heurtant, tombant souvent, souvgit se relevant, et toujours inspirée d'indomptable courage et de jeune espérance.

Qui fera des livres d'action ? J'entends par là ceux qui apprennent à agir, à compter sur soi, la foi aux seuls effets du travail et de la volonté. • Toute une littérature devient nécessaire, littérature variée^ sérieuse : sermons, histoires, drames sacrés et patriotiques.

Nous avons à créer pour l'avenir un systènofe tout entier. Il ne suffit pas d'apprendre à lire.

il faut faire désirer de lire. 11 faut l'éducation préalable de Fécole et de la presse.

Pour les besoins religieux on organisera les Bibles, on fera des introductions à ces grands monuments de lecture populaire; on mettra en relief les côtés religieux; il faut que tous aient de quoi lire le dimanche.

11 faut des livres d'école comme préparation aux livres d'adultes, des livres d'enfants pour préparer la génération qui va venir aux livres d'hommes. La première réforme pour les uns et pour les autres, c'est qu'en tous revienne, rayonne, domine la chaude idée de la patrie.

Le petit volume est déjà trop long pour nos circonstances. Il faut revenir à mon point de départ {V Introduction 1830), cinquante pages au plus.

Ils font aussi les almanachs , Ne pourrait-on pas, au vieux calendrier confus et absurde, substituer celui des véritables saints? On donneraitau moins pour chacun une page, cela ferait trois cent soixante-cinq.

Mais dans quel ordre? serait-ce à la date de

leur acrte principal? Voilà le difficile. — A quel mois dater Marc-Aurèle? Et pourtant, sans cela quel arbitraire dans Tordre où ils arrivent !

Faut-il les mettre par siècles, par nations?

Je n'exclurais pas les saints chrétiens, mais je les trierais fort.

Maintenant un almanach historique intéresserat-il le paysan, s'il n'y trouve en même temps les choses qui le touchent plus sérieusement : l'agriculture, la météorologie? Faut-il, en donnant place à tout, échelonner la partie historique d'année en année? Voilà de graves questions à résoudre. Ahl si l'on pouvait grouper les jeunes écrivains qui ont le sens nouveau, sans gêner leur essor ?.. .

Une foule d'autres livres sont nécessaires, surtout de petites histoires, chacune donnant trois ou quatre grands faits décisifs de chaque nation avec la vive silhouette géographique et une petite carte, le tout en gros caractères.

Surtout, des libretti, de petits drames patriotiques, des proverbes et des légendes, j'entends des légendes de la vérité, par exemple: Colomb,

Galilée; les légendes du dévouement : les Bandiera, Pestalozzi.

Mais comment comprendre les légendes de Colomb, de Galilée, si Ton n'a déjà un peu de science ?

Gomment comprendre les légendes des Bandiera, si Ton n'a un peu d'histoire? ,

Il faut que l'homme dès l'école ait entendu ces noms, ces choses dont tous lui parlez; alors, il les reprendra avec joie.

Les libretti ne doivent donc rien donner d'absolument nouveau, d'imprévu ; ou rien ne prendra racine. 11 faut éviter beaucoup de questions ré-

trospectives où les partis sont peu d'accord. Les grandes niasses n'en sont pas préoccupées. Il faut leur donner l'utile, Factuel, ce qui est hors des disputes.

Qui fera ces livres? Difficulté énorme. Trois choses y sont nécessaires, qui vont bien peu ensemble. Le génie et le charme ; ne croyez pas qu'on puisse faire avaler au peuple rien de faible, de fade. Il a un tact d'expérience très fin, très sûr.

2i2 LE BANQUET

Et enfin (quelle contradiction!) il y faudrait la divine innocence, l'enfantine sublimité, qu'on entrevoit parfois dans certaines jeunes créatures, mais pour un court moment, comme un éclair du ciel.

problème! être vieux et jeune tout à la fois, être un sage et un enfant !

J'ai roulé ces pensées toute ma vie. Elles se représentaient toujours et m'accablaient. Si Ton ouvre mon cœur à ma mort, on y lira l'idée qui m'a suivi : « Comment viendront les livres populaires ? »

La parole est plus puissante que les livres. — Les fêtei^ de la Grèce comme éducation. — Les fêtes du moyen âge. — Un retour sur mon enfance. — Les fêtes de TEmpire vides de sens. — Heureuse enfance d'Athènes l Grandeur des fêtes de la Révolution. — Ce que les mères offraient à la France sur Tautel de la Patrie.

Le prêtre espagnol Valverde, donnant àTAméricain le catéchisme catholique^ lui ordonna de croire ce que ce livre lui dirait. Llndien le mit

à son oreille, écouta, et le rendit, répliquant : Il ne me dit rien.

Les masses généralement sont comme cetÂméricain ; elles reçoivent peu par la lectuse, mais bien plus par la parole, par la vue des objets sensibles, ou par la musique, enfin par les voies vivantes.

La Grèce, dans ses fêtes innombrables, enseigna la vie par la vie, — soit par la vie réelle des actes publics, comme dans ces théories qu'on envoyait à Délos, dans ces processions immenses où la foule tout entière se portait à Eleusis; — ou bien encore par cette vie fictive, ces actes du passé refaits, rejoués aux spectacles dramatiques. Drame veut dire en grec action. Donc, en ces solennités, tout fut acte, vie, mouvement, incitation, inspiration pour la vie et l'activité. Qui donc s'étonnerait de la prodigieuse fécondité de ce petit peuple, de sa brûlante action, sur ce point étroit du lieu et du temps, d'où jaillit le phare immense qui éclaire toujours le monde?

Les fêtes du moyen âge ont un sens justement contraire. Elles se ramènent à deux mots qui

LES FJÊTES ©ANS ÈE PASSÉ 217

suppriment toute activité : « Dieu est mort, consummatum est; que te reste-t-il, sinon de mourir? Meurs à toi-même, à la nature! »

Quand je me recherche moi-même dans mon plus lointain passé, dans ce qu'on appelle (je ne sais pour quelle raison) le beau temps du jeune âge, je comprends parfaitement pourquoi ma sombre enfance fut nerveuse et défiante, précoce d'imagination, lente et très lente d'esprit> pourquoi elle resta longtemps nouée d'un triple nœud de fer, produisant peu, tard et mal, et comme par arrachement. Il y avait dans ma nature des contrastes douloureux; j'étais tendre et passionné, plein d'un grand essor intérieur; mais devant les hommes ou même devant le papier, je restais mtiet. Au dedans, j'avais comme un flot de sève virgilienne (ajoutez-y le don des larmes), et je ne pouvais rien mettre au dehors, sauf quelques lignes à peine, rudes et fortement martelées, dans les formes tourmentées de Tacite et de-Montesquieu.

Pourquoi cela? Je l'ai ignoré longtemps, et je le sais maintenant. Le contraste m'est aujourd'hui tout à fait intelligible : mon enfance n*a pas eu de fêtes. Elle ne s'est jamais épanouie au grand jour, dans l'expansion chaleureuse d'une foule sympathique où l'émotion de chacun va s'augmentant, se centuplant de l'émotion de tous, où la jeune âme fleurit sous un rayon bienfaisant. Le vrai soleil de l'homme, c'est l'homme.

« Quoi! N'avez-vous pas eu d'ami? » — J'en ai eu, et d'admirables. Mais l'ami, cet autre nousmêmes, plus il est l'intime et sûr confident de votre cœur, plus il confirme le penchant à la solitude. C'est une solitude à deux; c*est vousmême, et le désert. L'amitié fortifie nos tendances, les resserre; elle nous éloigne d'autant plus du large épanouissement social qui aurait bien autrement étendu, fécondé Tesprit.

J'avais sept ans en 1805, seize à la chute de l'Empire. Eh bien, dans cette longue période de près de dix ans, il me semble qu'un jour gris a toujours continué. Singulier effet moral de la

misère de ces temps monotones, où chaque année ne se marquait que par une grande bataille, improbable et toujours gagnée; effet étrange, je l'avoue, des tristesses qui nous accablaient! Je n'ai aucun souvenir qu'il ait fait beau un seul jour, ni que le soleil se soit levé brillant une seule fois.

Chaque année, inattendu, rapide et sombre, de nuit, l'Empereur surprenait Paris de son retour, rentrait chargé d'une victoire de plus, de mille embarras de plus, d'une guerre toujours agrandie. Alors il y avait une fête, grande distribution de vivres, fontaines coulantes de vin, un somptueux feu d'artifice. Mon père, ma mère m'y menèrent deux fois; j*étais ébloui et étourdi de ces lumières, de ces tonnerres, des sanglantes aurores boréales que ces feux montraient au ciel par-dessus la nuit des Champs-Elysées. C'était bruyant, grand et lugubre. On avait beau se dire qu'en cette campagne on avait eu le bonheur de tuer deux ou trois cent mille hommes, cela ne faisait rire personne.

L'Empire resta pour moi, et pour bien d'autres sans doute, un Xy une énigme, un pourquoi.

Pourquoi ces guerres acharnées? pourquoi ces victoires et ces fêtes? Pour quelle idée, quel intérêt ? Pour défendre quoi et conserver quoi ? Personne ne s'en souvenait trop. Les lois et les libertés qui armèrent la France primitivement étaient abolies, oubliées. Quel sentiment le jeune peuple trouvait-il dans ces fêtes et en rapportaitil? Rien qu'un mystère inexplicable, l'infaillibilité militaire de l'Empereur, l'étonnement de son génie, la nécessité glorieuse d'aller mourir sous les aigles là où les aînés venaient de mourir. L'unité, le sens même militaire^ la personnalité de la Grande Armée, la glorieuse fraternité qui la liait à Âusterlitz, et en faisait un corps vivant, tout cela avait été brisé par l'Empereur même, quand il eut l'idée de scinder cette armée unique pour tirer, de ses membres très malheureusement divisés, les noyaux des armées inharmoniques de Madrid et de Lisbonne, de Wagram et de Moscou.

Heureuse encore une fois Teafance d'Athènes, qui, née en pleine lumière et comme sur la place publique, grandissait, sans s'en apercevoir, de sa constante participation à la vie de la patrie ! Contraste humiliant, accablant, avec notre éducation scolastique ! Le misérable écolier épelle dix ans Démosthènes dans la poussière d'un vieux collège, sous la férule d'une robe noire. Et le libre enfant de l'Âttique entendait en plein soleil, au pied de la grande tribune, devant la mer, empire d'Athènes, la voix de l'orateur unique dont les siècles s'efforcent encore de garder, d'écouter l'écho. De ces fêtes de la parole, il allait aux fêtes saintes du théâtre de Bacchus, qui enseignaient la liberté par les tragiques aventures et le destin des vieux tyrans. La religion, rhistoire nationale et le génie de la cité, le vital esprit de la loi, il recevait tout à flots dans le lait et le miel de la grande coupe de Sophocle ou d'Eschyle. Il rentrait, non enivré, mais dans l'harmonie, l'équilibre qui seuls mettent en nous la force. Il rentrait, dormait paisible, plein de

songes héroïques; les prophétiques abeilles venaient se poser sur ses lèvres, et d'Eschyle était né Platon.

Et je ne plains pas non plus la rude enfance dé nos pères dont les yeux s'ouvrirent au sublime; dans la crise de notre grande Révolution. Si ces temps sont moins harmoniques, ils tirent une bien autre grandeur du but divin, trois fois sacré, qui glorifiait notre cause. La France combattait et saignait pour le salut du genre humain. Ses fêtes, dans leur caractère agitée véhément, marquées des périls infinis, et de râpretédu combat, gardaient, sous leurs traits discordants, un fonds qui rachetait tout : le dévouement d'un peuple au monde^ le sens fort qu'il avait en lui qu'en défendant la liberté dans la France de 93, il la sauvait pour tous les peuples et les âges à venir. Ses fêtes étaient joyeuses de la joie du sacrifice; elles souriaient du sourire de Décius quand il marcha seul audevant de dix mille épées, quand il vit la gloire et l'a mort, le salut de tous par un seul.

Jamais, non, jamais il n'y eut de telles solennités, ni si puissante inspiration. De quel battement croyez-vous que battit le cœur de l'enfant, quand il vit sa mère, en deuil de la mort d'un fils ou d'un frère, marcher la main dans la main de l'époux qu'elle offrait encore, et tous deux au Champ de Mars donner à la France et au monde, à la victoire de la justice, l'immolation de leur destin, l'arrachement de leur cœur , la chance de l'éternel divorce; et ce cœur saignant et sanglant le jeter à tes pieds, Patrie!

Ces fêtes étaient tragiques, et elles n'étaient pas sombres. Un coin d'azur aux noirs nuages perçait et rassérénait tout; et par cette percée sublime, un rayon tombait à la terre, d'un soleil comme jamais n'en avaient vu des yeux mortels !

N'y eut-il pas quelques pressentiments sublimes de la nouvelle religion, si longtemps ajournée et qui nous ouvrira le règne de Dieu, dans ces fêtes de la nature, où la terre, pour raconter le ciel, le faisait descendre ici-bas? Aux fédérations de 90, en plusieurs villes de France, un

peuple inquiet de D'offrir pas assez à Dieu, cher^ chant en son cœur des symboles induïs pour reconnaître le bienfait de la lumière nouvelle, y employa tout ce que pouvaient donner l'art et la nature. Il mit sur Fautel les épis des champs et toutes les fleurs ; il y mit la flamme du ciel tirée d'un rayon du soleil ; il y mit ses chaînes brisées et des débris de la Bastille. Tout cela n'était pas assez et ne soulageait pas rinfini de sa reconnaissance. Il y mit encore la Loi, la Déclaration des droits, offrant à Dieu la sagesse qui lui venait de Dieu même, et le bonheur futur de l'avenir que la Loi garantissait... Mais cela ne suffisait toujours pas. On prit un petit enfant, un nouveau-né, et sa mère, versant des larmes de joie, le remit aux magistrats qui représentaient l'autre mère, la Patrie. Et l'enfant fut déposé sur l'autel ; la Commune l'adopta ; tous jurèrent d'en avoir soin, de le faire homme et citoyen ; tous s'attendrirent et s'embrassèrent. Alors on crut Dieu satisfait.

LES FÊTES DANS l'aVBNIR

Dans quelles villes j'ai senti la nécessité des fêtes. C'est le pain moral du peuple. — Le mot de Thucydide : Si la Grèce réclame les fêtes au nom de la Mélancolie^ que dirons-nous ? — Ce que seront nos fêtes ; leur but et leur résultat. — Quelle sera l'influence du Théâtre historique. — En France, en Italie, c'est surtout par les spectacles qu'on donnera au peuple sa nourriture morale et religieuse.

Des fêtes ! Donnez-nous des fêtes I C'est le cri qui sortait cent fois de mon cœur oppressé, en

marchant dans les rues humides et monotones des quartiers industriels de Paris, Rouen ou Nantes, dans ces abîmes obscurs des rues profondes de Lyon. J'entrevoyais aux fenêtres de blêmes visages de femmes^ délaissées, sans consolation (si le mari n*est aux affaires, il est au café) ; de chétifs enfants aussi, fleurs pâles, avortées, qui croissent sans lumière et sans soleil. Le choléra de l'ennui mine ces tristes populations. Qu'elles veuillent en sortir un moment, qu'elles cherchent dans les églises un peu de lumière et de vie, elles y trouveront la nuit morale d'une religion de la mort et l'incroyable scolastique byzantine qui entasse en un symbole, pour le supplice des simples, tout ce que la subtilité antique eut de plus obscur.

Des fêtes I donnez-nous des fêtes ! Panem propter Deum! Pour l'amour de Dieu, du paini donnez un vrai pain à ce peuple, le pain moral qui le soutiendra^ qui relèvera son cœur ! Ne voyez-vous pas que ceux-ci, quand ils demandaient du pain, lui ont donné une pierre?

Un mot frappant de Thucydide m'est resté depuis trente ans, et m*a souvent plongé dans un monde de réflexions. Dans son éloge funèbre des guerriers morts pour la patrie que prononce Périclès, en rappelant les bienfaits de cette noble patrie, il spécifie celui-ci : « Elle a institué des fêtes pour adoucir dans nos cœurs la mélancolie de la vie » (xbXoiwjpov toîî p(ou).

Quoi ! grand homme, dans ta cité, dans ta lumineuse Athènes, où tout fut soleil, grandeur, héroïque activité; où cette élite du monde, entraînant la terre et la mer dans son rapide tourbillon, gouvernant, combattant, jugeant, trouva des loisirs encore pour donner au genre humain cette étonnante moisson d'art, de science, de philoso-

phie dont il se nourrira toujours; — dans une telle cité, dis-je^ il restait encore du temps pour le rêve mélancolique, et la Patrie secourable cherchait ce cordial des fêtes pour guérir Téternel ennui qui est au cœur de Thomme !

Nous, que dirons-nous, grand Dieu! Dans cette complexité d'un monde immense qui s'est

formé autour de nous, si Teasemble est tant agrandi, en revanche l'individu n*est presque partout qu'une pièce de Tharmonie générale. Voué à telle spécialité, il s*y fortifie aux dépens du caractère général d'homme. Est-il homme? Non; il est tailleur, il est peintre, il est musicien, il est scribe (comme je suis). Ah ! croit-on, parce que la spécialité nous a saisis de sa main de fer, mutilés des branches diverses qui lui étaient superflues, fixés devant notre établi, assis (éternels croupions — dure et juste parole anglaise), assis pour ne plus nous lever, croit-on pour cela que nous ne regrettions pas le ^caractère d'homme complet, mêlé d'étude et d'action ? Le plus orgueilleux de son art, de cette spécialité dévorante, n'en a pas moins cent fois par jour des moments où il s'en attriste^ et confusément regrette l'harmonie générale et forte que son état de virtuose lui a malheureusement fait perdre. Et c'est là pour l'homme moderne une grande nécessité des fêtes que n'eut pas celui de l'antiquité. La société qu'il sert dans cette vie d'efibrts

et de spécialité, à cette table, à cet établi, dans cet atelier obscur, le rappelle tendrement à elle dans la réunion de ses enfants, le remet en pleine lumière, lui montre ce monde réel dont il gémissait tout à l'heure de n'être qu'un rouage isolé, ce monde, belle harmonie vivante de cœurs fraternels ! « Assieds-toi, dit la Patrie, reprends la vie à ma chaleur. Non, tu n'es pas une chose. Tu es mon fils, tu es leur frère, utile et secourable à tous. Tu croyais n'être plus homme, et par la vertu puissante du miracle d'association, tu es toute une légion, une grande armée humaine, i}n homme de trente-cinq millions d'hommes. » Qui ne revivrait à ces mots? L'homme de labeur, pâli, reprend courage, et se relève. Il retrouve sa dignité; sa nature in-^ dividuelle, satisfaite, ne réclame plus ; il se dit : « Je suis homme encore ! » Mais en même temps, s'associant à la grandeur de la Patrie, touché de sa maternité, dans son dévouement filial il lui adresse du cœur le mot simple et immortel de la Commune de Paris à la France de 93 : « Nous

n^avons qu'un seul désir : nous perdre dans le grand tout »

La Révolution, par ses fêtes, était entrée dans une excellente voie : elle y multipliait les figurants, chacun y allait avec les instruments de son travail ; elle mêlait à ses cortèges les déshérités de ce monde, vieillards, aveugles, orphelins, enfants au berceau, les offrant à Tadopfon de la patrie. Mais elle n'eut pas assez les acteurs, les propagateurs, les promulgateurs. — Ce qui lui manqua, faute de durée, ce fut Taction créatrice. Car c'est le but des fêtes de faire agir et créer, de créer des choses pour créer des sentiments et des idées. L'avenir aura à réparer cette lacune immense. Les fêtes y seront essentiellement collectives et coopératrices. Le grand peuple de la jeunesse y créera des légions d'apôtres, les uns acteurs, les autres prédicateurs. Comme enseignement direct, ils prêcheront le droit et le sacrifice ; comme enseignement indirect, le drame du passé, les combattants, vainqueurs ou martyrs. Ce sera l'affaire des spectacles de représenter, de

perpétuer la tradition, de ressusciter l'histoire.

Par un théâtre populaire, la France reprendrait le fil de sa tradition, qui ramènerait au cœur du peuple 1 ame de ses anciens héros, de Danton et de Saint-Just, de Hoche, de Kléber, de Desaix ; qui lui reconstituerait sa vie, lui referait ses pères, lui révélerait avec le mystère de son génie oublié la droite voie de son destin.

Que dans des libretti très simples, et à la portée des plus humbles, tous puissent être des acteurs pour la patrie ; que tout un peuple fasse revivre Fâme entière du peuple !

Je Tai dit : La presse ne sera jamais en France et en Italie qu'un moyen secondaire d'action. On n'agit sur ces peuples éminemment électriques que par la voie vivante des communications oralea, des fêtes, des spectacles. Qu'il en soit autrement dans les pays de culture biblique où l'homme sensé, consciencieux, mais serré dans ridée précise qu'un livre lui inculqua, ne marche que son livre en poche ou plutôt dans sa mémoire, conversant sans cesse avec lui, l'écoutant et lui

répondant, je le croirai volontiers. Mais l'Italie, mais la France, qui n'ont pas la culture biblique^ qui n'ont plus la catholique, qui chaque jour la prennent en haine et n^y substituent rien encore, elles sont tout à l'heure tables rasesy sauf les mots que la liberté vient y écrire, jour par jour^ en caractères de sang, de feu.

Du sang des martyrs héroïques, des feux du génie et de l'invention moderne, elle y écrit lentementy mais d'une main souveraine et royale, le nouveau symbole. Nul livre ne l'a reçu encore, mais tous les jours, en me levant, j'en vois quelques mots lumineux planer aux crêtes des monts pour la révélation de l'Europe. Viennent les grandes réunions fraternelles, les fêtes colossales de la nouvelle fédération au Champ de Mars , aux amphithéâtres d'Arles , de Vérone délivrée !

Des fêtes! Donnez-nous des fêtes! que le peuple y voie, y écoute sa propre pensée, s'y nourrisse de sa jeune foi, y communie de luimême, de son cœur, y soit sa propre hostie!

Les cloches de Nervi, leur concurrence. — Que sonnez- Youff depuis deux mille ans ? — Du rôle des cloches dans le passé. — Gomment Fltalie défendit sa tour bien aimée contre l'Église. — Les cloches de Flandre. — La cloche doit retourher au peuple comme les miranda d'Italie. — Ce que sonnèrent les cloches en 92.

Perdu dans mes rêveries, un jour, j'écoutais machinalement les bruits plus ou moins discor^

dants qui me Tenaient de la montagne *. A l'heure solitaire de midi, vingt cloches ou clochettes, de tons différents, graves, aigus, la plupart criardes, s'emparaient comme à l'envi de l'oreille, de l'attention. L'air léger permet aux sons d'arriver tous nettement, et des plus grandes distances. Cette loquacité des cloches , infatigables, étourdissantes, faisait la guerre à mes pensées. Leur concurrence était visible ; chacune faisait effort pour être mieux remarquée. Si la haute, de Saint-Hilaire, criait des sommets de Nervi, la basse, église paroissiale, travaillait à la faire taire. Mais la ligue des clochettes conspirait de toutes parts contre ces ambitieuses, de Bogliasco à Quinto; clochettes de chapelles privées, clochettes de petits oratoires, clochettes de capucins. Les unes sommaient le peuple de venir à son devoir, les autres invitaient, conviaient; d'autres, impérieuses mendiantes, semblaient commander l'aumône.

"Nervi, 1854.

Contre tant de voix importunes, qui avaient Tair de s'entendre pour troubler ma voix intérieure, la mienne s'éleva enfin :

« N'étes-vous donc pas lasses, ô cloches, de sonner depuis deux mille ans? Et n'étes-vous pas honteuses de sonner toujours en vain? Aux Apennins qui disent : soif, vous répondez : famine! Pourquoi cette terre si pauvre? pourquoi ce peuple si maigre? Votre voix a donc bien peu de crédit, votre intercession est donc tout à fait méprisée là-haut? »

— « Nous sonnons pour l'autre vie. Quimporte cette vallée de larmes? nous promettons le paradis. »

— « Point du tout. La majeure partie des bénédictions que vous vendez à ces pauvres affamés regardent les biens de ce monde. A grand prix, vous bénissez la terre et ces champs désolés ; à grand prix, vous bénissez ces troupeaux étiques ; à grand prix, vous bénissez ces maisons vides. — Et vous bénissez aussi l'homme, pourquoi? pour en faire, dites-vous, l'homme de travail et de con-

2iO LE BANQUET

corde qui, à ce double titre, heureux par sa sainteté, pourra centupler les dons delà terre? Hélas ! où donc est un tel homme? Sous les mains de yos disciples, tout se stérilise. Vous réformez si peu les âmes, 'qu'ici, où tous vous appartiennent, dans cette pieuse Ligurie, je les vois se faire, par Tusure, par l'acharnement de la cupidité, un jeûne plus cruel encore que celui que fait la nature.

«cÂYez-vous eu aux temps passés une action plus efficace pour l'humanisation des âmes? J'en doute. J'ai beau remonter le vieil ^ge de siècle en siècle, demander à chacun : Est-ce toi qui fus le temps des Saints, des simples^ des compatissants? Chaque siècle me répond : Non. Et s'il y a eu un tel siècle, il faut bien avouer qu'il a fui bien loin de nous.

«Votre voix, du moins, fut-elle jamais un^igne, une promesse d'avenir? Prophétisait-elle au peuple les temps meilleurs qui viendraient, l'âge sérieux qui, sortait des limbes, de la puérile poésie des fables et des paraboles, voudrait réali-

ser au vrai la parole de Dieu sur la terre au lieu de l'ajourner sans cesse ? Non^ encore non,

« Que somiez-YOus donc toujours dans votre uniformité depuis plus de mille ans? Je ne vous connais que trois sons : naître, prier, mourir. Naître dans les pleurs de l'hiver, prier toute l'année pour deminder à mourir, mourir au moment où tout meurt. Pourquoi, du moins, n'avez-vous pas fait de la mort la fête de la vie? Pourquoi Toussaint dans la joie, et le Jour des morts dans le deuil, si c'est le jour de la délivrance? »

C'est ainsi que j'interpellais ces cloches d'église bruyamment monotones. Est-ce à dire pourtant qu'elles ne peuvent être jamais qu'inutiles et haïssables, ces voix d*airain dans tes hautes tours? Non certes; dans la grande harmonie de Ja cité future, elles seront l'appel au banquet.

Et dans le passé même, la cloche communale, que l'Eglise a usurpée à son prafit, a sonné longtemps la liberté et l'héroïsme ; elle n'appartenait qu'au peuple. Qui Ta fondue, si ce n'est lui?

Ce n'est pas de la mort, de la religion de la

morty que sortit cette vivante voix. C'est la Grande Amitié (ainsi on la nommait), qui, pour dire Tunité des cœurs, des volontés, créa et mit là*haut le double personnage, Thomme au marteau de fer et la cloche d'airain. Jacquemart, Jacqueline, voix toujours véridiques, représentants fidèles de la cité, mesm^aient le travail, avertissaient du temps, proclamaient la pensée du peuple, lui disaient ses dangers, le sommaient loyalement du salut public. Gomment a-t-on pu nous arracher cela? Longue est l'histoire, pleine de pleurs. II n'a pas fallu moins que l'accord de deux tyrannies pour fausser, faire mentir l'incorruptible airain.

L'Italie prévit la trahison. Pour défendre le clocher, hors Téglise et contre l'église, elle bâtissait une tour. Tour bien-aimée. Jamais elle n'était assez belle. Le noble marbre blanc y était prodigué. La Tour penchée, la Miranda de tant de villes, sont les touchants témoins de cette foi du peuple qui, dans ces monuments, eut son cœur suspendu.

Quelle gaieté dans les cloches de Flandre 1 Aux caves les plus noires, le tisserand était illuminé du carillon ami, de son joyeux concert, qui sonnait : « Sois gai et sois fier! Travaille, et sois gai! repose -toi, et sois gail.. mange, et sois gai!.. Allons! tisse encore! ta journée avance ; encore un quarts et c'est fini ! L'homme de fer travaille hien aussi, Martin et Martine sont les plus vieux bourgeois de la cité ; seulement ils n'ont pas d'enfants I Ils sont la gloire de la ville ; la ville voisine n'a rien de pareil !.. » De quart d'heure en quart d'heure, Martin disait au savetier : « Tu es de messeigneurs de Gand ! » Et le bon ouvrier jamais n'était seul. Dans l'accord du peuple des cloches, il entendait l'accord de la cité pour le garder, le soutenir.

Il y avait aussi dans des grandes villes, des femmes et des enfants^ des foules de femmes tremblantes, gardées, averties par la cloche, qui faisait leur sécurité. Que de touchantes histoires, oubliées aujourd'hui! quel grand cœur sentait dans sa poitrine le pauvre tisserand

quand Rœlandt lui parlait, quand sonnait à volée Rœlandty la forte cloche de Tincendie ou du combat. Plus forte que la foudre, et pourtant maternelle, elle disait distinctement ces mots : « Rœlandt! Rœlandt! Rœlandt!.. A moi!

à moi I à moi!.. Cours, ami 1 le jour est venu!.. A moi! pour ta maison, pour ta femme chérie 1 pour ton petit enfant!,. Je vois reluire la plaine. Va, marche, n'aie pas peurl.. Demain ton fils serait écrasé sur la pierre. Un monde est derrière toi qui va te soutenir. Tu vaincras, je le jure. N'entends-tu pas ma voix? Rœlandt!

Rœlandt! Rœlandt! »

Ils l'entendaient aussi, la cloche redoutée, les chevaliers, barons, et ils frémissaient. Moins terrible eût sonné la trompette du jugement. Pâle, élancé des caves, le tisserand marchait, mais grandi de dix pieds. Unis comme un seul homme au moment du combat, ils communiaient de la patrie, se mettant dans la bouche un peu de terre de Flandre, mordant leur mère la Flandre pour ne pas la lâcher. Quelle joie dans la ville

quand ]a mère en prière disait : « Il a vaincu! Je n'entends plus Rœlandt ! »

Longtemps la cloche fut ainsi la voix de la citéy et comme Tâme de la patrie. Le signe où le Trai roi, le souverain , le peuple reconnaîtra sa force, le retour en son droit, ce sera le retour de la cloche à son maître.

Son maître la reprendra; il Ta déjà reprise; même captive, il lui a fait plus d'une fois sonner la liberté. Les Miranda de Pise sonnèrent contre les corsaires sarrasins; le Saint-Jean de Florence, qui appelait le peuple à se réunir^ sonna pour la naissance de Dante ; le Rœlandt de Gand, nous venons de le dire, pour repousser le cheval féodal de rétranger; les cloches de 92 sonnèrent pour la patrie en danger... Celles-ci firent mieux, elles descendirent, et foudroyèrent Tennemi.

Ce que chante le LoUard. — Le chant héroïque : Luther. — Le chant éternel des nations : La Marseillaise, — Le monde ne chante plus.

Avez-voas vu ces caves misérables des tisserands de Lille et de Flandre? Un joyeux rayon du moins les illumine, lorsque bat pour elles le carillon de la cité? Il y en a une cependant pour qui la cloche du métier ne sonne pas. Celle qui réjouit les autres de quart en quart, au con-

traire lui sonne aux oreilles : « Tu n'es rien, et tu seras battu ! »

C'est le LoUardy le tisserand buissonnier de la banlieue, jalousé du fier et souverain métier des tisserands, du corps autorisé, qui vient de temps à autre lui briser tout dans sa maison. Il est humble, comme le terrier où il vit.

Dans son humide habitation, sous ce sombre climat d'éternelle pluie, il envoie, ramène et renvoie le métier d'un mouvement automatique et monotone. Cette barre, qui lancée revient frapper son cœur et sa poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de fil? De ce va-et-vient sort un rythme ; sans s'en apercevoir, le pauvre homme à voix basse commence un chant rythmique. S'il chante un peu plus haut, c'est aux enterrements où il va maternellement bercer l'homme au dernier sommeil.

Mais dans sa sombre cave, il ne faudrait pas qu'on l'entendit. Son chant n'est pas un chant d'église ; c'est le chant sorti de sa douleur et de son sein brisé.

— Et pourquoi pas un chant d'Eglise ? Est-ca révolte ? Point du tout , mais c'est que TÉglise ne sait pas et ne peut pas chanter, et qu'elle ne peut rien pour cet homme.

Il faut qu'il trouve lui-même. La cloche lui sonne : « Tu n'es rien; tu n'as pour toi que Dieu I ï> Que Dieu le reçoive donci Dieu entend tout et ne dédaigne rien. Qu'il entende ce chant à. voix basse, chant pauvre et simple, petit chant de nourrice. Dieu seul ne rira pas. Chante, pauvre homme, et pleure. Ta cave est une église.

Je vous assure qu'il y a, en effet, plus de soleil dans cette cave que sur la place de Florence; plus d'encens, d'or^ de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre ou d'Italie.

La réponse de Dieu qui est au fond de ce chant, elle passe, elle file, quoi qu'on fasse, de bouche en bouche. Elle va remplir le monde.

Je suis loin de nier que le moyen âge n'ait eu aussi des mélodies . A côté des beaux chants de la messe qui nous viennent d'Orient, l'antique chanson gauloise trouva toujours des accents vifs.

est la nature elle-même, elle est douce autant que forte ; elle est éminemment pacifique, secourable et féconde. Elle est le soutien du travail.

On le Tit bien en 90, aux fêtes de la Fédération, où tous, gardes nationaux, soldats, marins, accoururent s'offrir à la Patrie. En traversant par bandes les villages ou les villes, ils chantaient de toutes leurs forces, avec une gaieté héroïque , un chant que les habitants sur leurs portes répétaient. Ce chant national entre tous, rimé pesamment, fortement, toujours sur les mêmes rimes (comme les commandements de Dieu et de TEglise) , marquait admirablement le pas du voyageur qui voit s'abréger le chemin, le progrès du travailleur qui voit sa besogne s'avancer.

Pour celui qui, des Pyrénées ou du fond de la Bretagne, venait lentement à Paris sous le soleil de juillet, ce chant fut un viatique, un soutien, comme \q^ proses que chantaient les pèlerins qui bâtirent révolutionnairement au moyen âge les cathédrales de Chartres et de Strasbourg.

Le Parisien le chanta avec une mesure pressée.

une vivacité violente, en préparant le champ de la Fédération, en retournant le Champ de Mars. Des enfants allaient devant, portant des lumières ; des orchestres ambulants animaient les travailleurs; eux-mêmes, en nivelant la terre, chantaient ce chant niveleur : « Celui qui s'abaisse on Télèvra ; celui qui s'élève on l'abaissera. »

Tout autre que le colérique Ça ira^ fut le Chant du Dépari,

Par-dessus l'élan de la guerre, sa fureur, la pensée vraiment sainte de la Révolution fut toujours l'affranchissement du monde. En récompense, il lui fut donné, dans ce moment désintéressé et sacré, de trouver le chant qui, répété de bouche en bouche, a gagné toute la terre. Cela^ est divin et rare, d'ajouter un chant éternel à la voix des nations.

11 fut trouvé à Strasbourg, à deux pas de l'ennemi ; non, comme on l'a dit dans un repas de famille, ce fut dans une foule émue. Les volontaires partaient le lendemain ; on était en avril, au premier moment de la guerre. Plus d'un

dans la joie du banquet, rêvait sous rimpression de vagues pressentiments, comme quand on est assis^ au moment de s'embarquer, au bord de la grande mer. Mais les cœurs étaient bien haut, pleins d'élan et de sacrifice, et tous acceptaient l'orage. Cet élan commun qui soulevait toute poitrine d'un égal mouvement aurait eu besoin d'un rythme, d'un chant qui soulageât les cœurs, fît écho à la douce et fraternelle émotion qui animait les convives. L'un d'eux la traduisit : « Allons ! » Et ce mot dit, tout fut trouvé: « Allons, enfants de la patrie I » Ce fut comme un éclair du ciel. Tout le monde fut saisi, ravi, tous reconnurent ce chant entendu pour la première fois. Tous le savaient, tous le chantèrent, tout Strasbourg, toute la France. On l'appelle la Marseillaise. Le monde, tant qu'il y aura un monde, la chantera à jamais. Si te n'était qu'un chant de guerre, il n'aurait pas été adopté des nations. C'est un chant de fraternité; ce sont des bataillons de frères qui, pour la sainte défense du foyer, de la patrie, vont ensemble d'un même cœur. C'est un chant qui dans

la guerre conserve un esprit de paix. Qui ne connaît la strophe sainte :

a Epargnez ces tristes Tictimes!.. )»

Tandis que j'écrivais ces lignes : « le monde, tant qu'il y aura un monde , chantera ce chant à jamais », je sentis tout à coup qu'il s'était fait dans le monde un grand silence. Aujourd'hui on parlé encore, on discute; mais la France ne chante plus. Le matin, le travailleur qui part est muet. Est-ce le travail même qui l'attriste ? Non, vous ]e voyez le dimanche, il reste assis hors de Téglise; il est morne. Au foyer même, il n'est pas gai. Gomment le serait-il? Il a vu tant de

choses tragiques!

Ce qui seulement le relèverait, peut-être, ce serait le soir, d'entrer en pensée religieuse, d'agrandir le cœur de sa femme, pour qui l'enfant serait toute l'humanité, par un mot du cœur sur les frères souffrants. Tant de places sont vides à la table de famille I

Près d'un feu triste, demi-éteint, se serrent,

frissonnantes, Tépouse, la vieille mère ; en yain elles attendent ceux qui sont partis.

a OÙ sont-ils? »

Répondez Cayennel Lambessal Sibérie!....

Qui consolera ce peuple de proscrits dispersé sur toute la terre... 7

Hélas ! ce n'est pas toi, France ! Pour conduire tes enfants à la délivrance du monde, tu as eu les chants héroïques; dans les jours de deuil, de ton sein blessé ne sont point sorties les voix de l'exil.

C'est encore toi, mon Italie, qui soutiendras nos martyrs dans la voie douloureu se^ qui leur donneras pour viatique et suprême consolation ta mélodie plaintive, le chant trempé de larmes que les races proscrites se répètent d'âge en âge, depuis deux mille ans, y trouvant Técho profond de leur douleur.

xr

Ton nom, Vanis, ton nom I si tu sauves Mantoue, Mantoue, hélas I trop voisine de la pauvre Crémone, des cygnes au chant sublime le porteront aux cieux I

IlJ^a[été Tami de mon enfance et de toute ma vie. — Pourquoi cette préférence? — Tout y est contenu. — Il est la Yoix des proscrits. — Il est le monde.

Je n'ai jamais pu en classe apprendre une leçon, mais j'ai su tout Virgile. Je ne l'ai pas

lu une fois depuis trente ans, et n'en ai nul besoin, l'ayant toujours en moi et le sachant par cœur. Il me revient souvent invinciblement, comme chose qui m*est propre et originale , comme une partie de ma pensée. L'âge ni le lieu n'y font rien. En Ecosse comme en Italie, aux moments inattendus, le vieil ami revient à son heure, quand il veut, et chante en moi. L'autre jour, courant le Piémont, je le trouvai réveillé parie paysage italien ; mais en 1834, dans le 6arder désolé, entre Edimbourg et Newcastle, il m'était revenu avec la même puissance, et je m'en étais récité je ne sais combien de vers, autant que dure un jour d'été.

Pourquoi cette préférence ? Ne sais-je pas que ce n'est pas la pure, l'antique antiquité d'Homère, d'Eschyle et d'Hérodote ? L'austère romanité des inscriptions, des lois, d'Ennius, de Plante, de Lucrèce, a déjà molli dans Virgile, qui est moins romain qu'italien.

Oui, mais Virgile est justement à moitié chemin entre les deux mondes, entre cette pure antiquité,

et la basse antiquité romanesque ou sophistique du temps de Piutarque. Dante l*a pris pour médiateur, non sans cause. Lui seul a eu, dans l'élasticité du sentiment, le génie commun aux deux âges, le rameau d^or qui conduit dans l'un et dans l'autre. Souyenir et pressentiment, tout se mêle en ce clair obscur.

Ce qui lui donne un effet immense, c'est qu'en lui tout est contenu. Il y a déjà à ce moment une infinité de choses qu'on ne peut plus dire, de morts qu'on ne peut pleurer. On ne les voit plus, on les sent, on les entend partout chez lui, ces absents et ces invisibles, les Dieux éteints, les nations disparues, les cités anéanties.

La mort des Dieux, la mort des peuples dont il ne parle jamais, est partout dans sa mélodie. C'est Jérémie, c'est Pergolèse. Il chante à Toix basse sur des urnes pleines; voix contenue, voix souffrante, la voix des laboureurs chassés de l'Italie par les colonies des soldats césariens ; bien plus, la voix des morts, l'écho faible et dernier des anciennes tribus italiques effacées du sol par Sylla; que

dis^je? la voix des morts fiAurs, de ceux qui à ledr tour cultivèrent le sol dévorant de TEmpire et, génératibns par générations, y déposèrent leurs os.

Tous ils ont en lui leur histoire, et leur prophète, la voix de leur douleur.

Cet oracle plaintif, ce pontife des urnes, qui les porte dans ses mains tremblantes sous les yeux dfis vainqueurs, est enveloppé de mystère. Nulle poésie n'a plus besoin d'ùn interprète. Le temps s'en est chargé. De proscription en proscription, de douleur en douleur, on comprend mieux Virgile.

Une infinité de passages où les philologues ont vu de simples effets d*art sont les expressions éternelles d'une histoire qui ne varie point, qui revient malheureusement dans le corso et ricorso qu'un autre Italien lui traça, dans un cercle d'exil et de pleurs qui dure encore, hélas I et qui durera trop longtemps !

Prenons pour exemple ces vers du beau chant de Silène. Parmi telles et telles métamorphoses antiques il conte celle du roi de Thrace, Térée,

qui» changé en oiseau, retient Toir sa maison, le toit qu'il a perdu :

Infelix sua tecta super volitaverit alis I

« Malheureux 1 Dans son toI^ il revenait planer sur le foyer qui fut le sien. »

Voilà la voix timide, le soupir«contenu de Virgile vieilli et craintif client de Mécène. *Dans sa jeunesse plus hardie, sous le généreux patronage de Varus et de Gallus, il parlait bien plus claire-ment. Il n'allait pas chercher le vieux roi métamorphosé ; il disait en son propre nom, au nom de l'exilé :

«Quoi! ne pourrai- je donc, après bien des années, revoir le Terme paternel, mon toit d'heureuse pauvreté, mon toit couvert de mousse, mes épis toujours miens, et mon Royaume à moi * ? »

Ce cri touchant du pauvre travailleur dépouillé,

* En unquam patrias, longo post tempore, fines, Pauperis et tugurl congestum cespite culmen, Post aliquot mea régna videns, mirabor aristas.

du roi détrânédes épis ; c'est ce qui, des années après, dans la sixième églogue, donne cet atten^ drissant écho du ra Térée. Cette sixième églogue, chant demandé sans doute, chant voulu, consacré à la naissance d*un petit-fils d'Auguste, ne doit pas attrister celui qui fut Octave. Vieille est déjà la proscription, et ils l'ont oubliée. Virgile ne l'oublie pas ; elle lui arrache ce profond soupir, un soupir presque sans parole, un chant presque muet, d'autant plus émouvant.

Ah I II y a bien des années ; l'exilé a perdu la voix, il a oublié les langues de la patrie, sa langue d'homme ; il n'a plus qu'une voix inarticulée, barbare et confuse ; d'un cri d'oiseau perçant il vient encore, obscur et méconnu, saluer son foyer délaissé pour toujours.

Les historiens de l'antiquité, ou plutôt du cercie éternel qui ramène tant de fois ces événements, ne sont, qu'on le sache bien, ni le rhéteur Tite-Live, ni le dramaturge Tacite. Vous pourriez les lire tout entiers sans y prendre la moindre idée des grandes révolutions populaires.

Les vrais livres instructifs, pour qui sait les entendre, sont : Premièrement, les fragments mutilés des AffrimensoreSj traditions étrusco-latines de si haute valeur qui nous font entrevoir Teffort infini de l'Italie pour fonder par le droit, par les rites, la propriété fixe sans laquelle le pays devait rester stérile ; pour bien enfoncer dans la terre le Terme des limites et la pierre des Pénates!

La seconde source est dans ce que j'appelle aussi les fragments de Virgile, je veux dire les vers historiques dispersés dans ses œuvres, où le grand poète, mutilé par la dureté des temps, par sa timidité, par l'honorable servitude où le tenaient ses maîtres, a pourtant consigné la douleur italienne, laissant un chant sacré où tant d'autres douleurs se retrouveront, se reconnaîtront dans la douceur amère des larmes. Et la troi^ sième source historique, claire celle-ci, trop claire et naïvement cruelle, c'est l'ensemble des lois romaines sur les colonies et les colons^ sur les colons esclaves, colonie et servi ou serfs; histoire des races postérieures à celles qu'avait pieu -

rées Virgile, races mères du serf du moyen âge, si peu différent, quoi qu'on dise, de l'esclave de Tantiquité et du moderne prolétaire.

La première églogue tout entière, dialogue des deux Italiens, l'exilé Mœlibée et le mélancolique Tityre, qui, vieux déjà (de chagrins, non d'années) est épargné et reste pour servir de témoin à la ruine de la contrée, c'est le monument historique de suprême valeur où Vico aurait vu une des plus complètes formules du cercle de l'histoire éternelle.

L'auteur avait alors ses grands et illustres protecteurs, qu'il a immortalisés. Mais il était né pour ne s'attacher qu'au malheur. L'un, Varus, est resté un nom lamentable dans l'histoire, comme première défaite du monde civilisé, comme première victoire des barbares de la Germanie ; on sait sa fin tragique au fond des bois. L'autre, le consul poète, l'infortuné Cornélius Gallus, Gallus, tant aimé de Virgile, brisé par ses chagrins de cœur, brisé par les haines de cour, alla mourir dans je ne sais quel désert, du supplice d'un cruel exil.

Le nouyeau protecteur, le politique Mécène, femmelette subtile qui gouvernait le maître et fit d'Octave Auguste^ était Thomme de réserve, de discrétion et de silence, qui pouvait le mieux, par douceur et caresses, étouffer, asphyxier le génie. C'est de quoi Virgile mourut avant Fâge, recommandant bien de brûler ce qu'il avait écrit sous l'influence de cette pesante amitié I

Mais quelque soin que ce doux Mécène eût pris de mettre la sourdine à la lyre douloureuse du pauvre exilé de Mantoue, des voix en sont restées, des soupirs significatifs, des larmes vraies, tombées de moment en moment sur le chant officiel. Ces larmes, fixées, cristallisées en mots incomparables, pleins de passé et d'avenir, sont, comme celles de Jérémie, des formules sacrées qu'ont chantées, pleurées tous les âges.

La naïveté en est extraordinaire, étonnante, dans un esprit si cultivé. Le fonds du fonds y est vraiment d'un pauvre paysan lombard. 11 aime tant sa terre, ses bêtes, ses bestiaux, qu'il croit qu'il va intéresser par leurs malheurs plus même

que par les maux des hommes. Ce qu'il écrit de plus touchant» c'est sur eux» sur leur sort.

L'exilé à celui qui reste :

a Homme heureux, l'insalubrité d'un nouveau pâturage ne tuera pas tes jeunes mères 1 »

Non insueta graves tentabunt pabula fœtas !

Puis vient l'histoire de la brebis, qui ne veut plus marcher, qui succombe en route, met bas sur les rochers, sans doute préférant rester là et mourir, mourir dans la patrie :

a Ah I celle-ci, je la mène avec peine ! Yoici qu'en un taillis sauvage elle a délaissé deux petits qui nous eussent refait le troupeau.... Malheur I Malheur! J'aurais pu le prévoir, si je n'avais été aveugle. Les chênes touchés de la foudre me l'ont souvent assez prédit I n Car le monde lui semble ébranlé par ce grand événement; Jupiter n'a rien autre à faire qu'à foudroyer les chênes pour avertir du malheur des brebis ; leur exil touchait le ciel même.

De ce petit mot pénétrant, il a plus tard tiré tout

un poème y le plus beau de ses chants, les animaux malades^ qu'on pourrait intituler mieux : les animaux émigrés, transplantés dans le champ de Texil, cherchant Therbe natale, les beaux fleuves connus, les pures sources qui les abreuvèrent jeunes. Cétait Tépoque où les vainqueurs, après avoir distribué l'Italie aux soldats, virent qu'ils avaient fait le désert ; ces soldats ne surent cultiver; ils vendirent, partirent, ou moururent.

La désolation s'étendant, commençant d'effrayer les maîtres, Virgile leur dit timidement, indirectement: « C'est votre œuvre... Les transplantés^ hommes ou animaux^ ne vivent point ; ils meurent. » N^osant parler des hommes, il a pleuré les animaux.

Tout cela était infiniment sentie compris.

Quand on raconte que Virgile entrant au théâtre, avec ses longs cheveux agrestes et sa rougeur de vierge, Rome entière se leva et salua debout l'exilé de Mantoue, l'homme des champs, l'ancien paysan italique, ce n'était pas seulement le grand poète, c'était la voix plaintive, la pro-

fonde pitié et la timide intercession, c'était la dernière ombre gémissante des races agricoles éteintes et disparues

Les nations s'éteignent, les âges finissent, les Dieux s'en vont. Tous les personnages aimés de Virgile sont yieux ou mûrs {Fortimate senex... — Corycixum vidisse senem...^ etc.). Le couchant seul éclaire son livre. « Les toits fument des feux du soir; Tombre, déjà plus grande, tombe du haut des monts. »

Couchant du jour, et couchant de Tannée. Car la récolte est faite : « Suni nobis mitia pâma (la pomme est déjà douce) ; castaneœ molles (la châ« taigne molle et moins pleine).

Pauvre provision ; et il n'y en a que pour un soir : « Hanc mecum poteras requiescere noctem. » L'ami à Tami exilé offre l'abri d'une seule nuit.

La pauvreté commence. Ce qui reste de laboureurs épargnés n'a guère que les terrains stériles :

« Que lui laissa- t-on? Peu de terre, et cette terre, aride... Ah ! Ce n'était que pierres, ou bien

de grand^marais couyraient le sol de tristes joacs fangeux ^ »

Et la terre étant ainsi pauvre, l'âme aussi semble s'appauvrir ; le nerf et l'espoir ont faibli. La paix tremblante, froide et serrée, avare, est toute la pensée des cœurs.

Interprète fidèle de la défaillance commune, à tant de maux, le poète ne voit de remède, ni dans les Dieux, ni dans les lois. Le remède est un homme y homme-Dieu, homme -loi, qui doit sauver le monde.

Hune saltem juvenem.

« Destin ! n'empêchez pas du moins ce jeune Dieu de tendre la main au monde qui sombre en son naufrage !»

Le chantre espère peu de la terre. Les cygnes de Mantoue qui reviennent sans cesse en ses vers,

* Pauca relicto

Jugera ruris erant..

...Née fertilis illa juvencis...

...Quamvis lapis omnia nudus.,.

il les imite et dresse son vol et son chant vers les cieux :

Linquentem terras et sidéra voce sequentem.

Exilé de Mantoue, de Tltalie, du monde, il dirige plus haut son exil.

Ce grand poète par ce côté féminin, sans espoir, est, à bon droit apparu chrétien, ultra-chrétien. Ce n*est pas non plus sans raison, qu'aux très antiques fêtes du moyen âge, il avait place avec les prophètes, guides des pompes solennelles. — Le roi David, aïeul du Christ, entrait dans le lieu saint entre la Sibylle et Virgile.

Dante, grand antiquaire autant que grand poète, a suivi religieusement ces fêtes, et pris Virgile pour guide en sa sublime cathédrale.

Et c'est avec un profond sens de poésie qu'il Ta choisi. Non seulement il est à moitié chemin de l'histoire^ et siège comme un médiateur naturel entre deut mondes, mais il a, plus que les prophètes, plus que son frère juif, Jérémie, un caractère t<jr;tt;er5^/, plus que national, l'auguste gêné-

r alité de Tempire romain. Naïf paysan italien , il est pourtant Fempire, il est Rome et il est le monde.

Je n'ai pas su, longtemps , pourquoi, dès mon enfance, Virgile fut adopté d'instinct par moi et me fut une Bible. Je le sais maintenant.

Fidèle compagnon de mon étude et de ma vie, je l'ai vu tant de fois me venir et me revenir ! A chaque pas dans l'antiquité, il était là et m'éclairait tout de son cœur.

Et dans le moyen âge encore, quand le salut n'a rien sauvé, et que l'esclave rustique continue dans le serf, dans les grandes dépopulations, famines, épidémies, dans les déserts qui restent des proscriptions religieuses, dans les solitudes de l'Apennin dévasté, les maremmes fiévreuses^ la grande voix de l'exil italique me revenait au cœur. Et les émigrants d^Amérique, Souabes ou auties, me l'ont bien rappelée.

Au siècle même de Louis XIV, le plus lermé à

ces impressions, des hommes d'élite ont entendu fortement cet écho des siècles. La révocation de redit de Nantes, la fuite des six cent mille Français, dont personne n'osait même gémir, reportait les âmes faibles et douces aux antiques malheurs dont on pouvait parler.

Fénelon n'entendit jamais ce vers de Virgile sans verser des larmes :

Heureux yieillard, ton champ pourra donc te rester !

Et Racine a fait le chant du retour. 11 espérait peut-être toucher Louis XIV, sa vieille et sèche épouse, qui avait été aussi protestante, sœur des proscrits

Rompez vos fers, tribus captiyes I

Troupes fugitives, Repassez les monts et les mers !

Ce que j'ai vu en songe. — Ma dette envers chaque nation. — Quid retribuam vobis ? — Et toi, France ?... — Elle est toujours TAvant-Garde. — Elle est la plus spiritualiste. — L'unité des nations ne me suffît pas. — Il me faut Tunité des mondes futurs. — Les étoiles conviées. — » La prière du moyen âge. — Celle des temps modernes. — Un autel pour Dieu le Père. Mon action de grâces.

J'ai TU en songe une table immense dressée de ririande au Kamtchatka^ et tous les convives unis dans une même communion. Quand mon

rêye se réalisera-t-il ? Quand commencera pour la terre Tuniversel banquet?

. La patrie européenne déjà se constitué.

Comment? Par la souffrance, par l'émigration, par Texil. Aux États-Unis, les émigrés ailemandsy aux dépens de leur sang, ont chassé Bedini, l'ami des bourreaux de l'Italie. A Londres, les ouvriers anglais ont souffleté Haynau, le bourreau de la Hongrie. L'émigration russe de Paris a placé son foyer dans la librairie polonaise.

Je les ai toutes aimées, ces grandes patries de l'Europe, les trouvant toutes en moi par leurs diversités. Pour moi chacune d'elles fut une éducation. Mon Allemagne m'a donné Luther, la joie héroïque ; mon Italie, Vico, la pierre du droit; ma Pologne, l'idée du sacrifice.

Quid retribuanuvobis? ce que je vous rendrai? Le droit de revivre. Toi d'abord, ma Pologne, l'ainée du malheur, la première au jugement, étant la première au sépulcre I Toi, mon Italie, ma glorieuse et bienfaisante nourrice! Et toi,

ma Russie, la plus malheureuse peut-être!... J'ai glorifié tes héros.

Et toi, France?....

Nous en savons qui disent : « Ce peuple, blessé à mort à Waterloo, depuis ne s*est plus mis debout. Relevé, mais sur un genou, sa stature n*est plus la même ; ainsi vont et viennent les choses. Rome fut, et Carthage aussi. Il y eut jadis une France ; on peut dire : Ce peuple fut grand. »

Laissons déraisonner ces gens. Une chose indubitable, frappante pour l'œil même le moins clairvoyant, c'est que la France est toujours le pays de la grande expérience, celui qui a vu et fait le plus, celui qui est conduit, forcé par une fatalité certaine de génie et de situation à chercher un peu plus tôt, un peu plus tard, une base vraiment profonde pour les nouvelles sociétés. La France seule pourra fonder le banquet maté-

riel et moral; le socialisme chez elle parle de matière et affranchit Tâme •

Les autres nations n'ont en vue que des réyolu tiens extrêmement superficielles, aux premières couches du sol qui les laisseront demain chancelantes et agitées, ayant tout à faire encore quand elles croiront ayoir fini. La France , leur aînée et leur maîtresse dans la voie des révolutions , va toujours loin en avant d'elles. Quand elle semble reculer, c'est pour ramasser, enlever dans son tourbillon des masses arriérées barbares, qui ne seraient pas entrées dans le mouvement général.

Par un constant sacrifice , elle a réalisé l'élargissement de la patrie dans la solidarité commune. Seule elle a le droit de dire : Si je vais, qui reste? Si je reste, qui va ?

Quand on cherchera le lieu de la fête universelle des peuples, qu'on prenne Paris. Il l'a mérité !

A quand le banquet de toutes les nations aux Champs-Elysées?

Mais Tunité de toutes les nations, ce n'est point assez; il me faut plus encore! Que ce banquet de l'universelle amitié aille de la terre au ciel ! Qu'il se prolonge et qu'il monte, qu'il se continue làhaut, de sphère en sphère !

Le rêye du paradis humain réalisé ne nous y retiendrait pas. Notre âme demanderait toujours davantage; elle chercherait au delà, avide, affamée de la faim que rien n'apaise, qui ne dit jamais assez : La faim de Dieu.

Que notre banquet s'élargisse donc jusqu'aux mondes futurs, et que notre première communication avec eux, soit l'intelligence de la justice qui les règle tous.

A la fin du banquet intime, le travailleur étendant le sentiment de la famille présente, aux absents, aux morts, aux exilés, dit à sa femme : « Et les autres? » Nous, à ce banquet de l'espirit, élevant nos pensées et nos regards vers les globes lumineux à travers lesquels nous accompli-

rons bientôt Téternel Toyage, nous disons aussi : « Et les autres? les autres globes? Achèveronsnous le banquet sans fonder l'universelle patrie religieuse, sans y convier les astres, les étoiles qui dans les nuits transparentes semblent vouloir venir à nous, descendre sur la terre ? »

Que ce regard vers ces mondes, nos hôtes de demain, soit notre action de grâces à Dieu.

La prière du moyen âge se fondait sur l'idée d'une intervention personnelle, arbitraire de la Providence; on espérait être favorisé de Dieu; la prière était une pétition. Que la nôtre, plus désintéressée^ soit une harmonisation de l'individu à l'amour universel qui fait l'unité des choses.

« monde, tout ce que tu m'apportes est pour moi un bien! » C'est la prière antique *.

a Que votre volonté soit faite 1 » Voilà la prière moderne, l'harmonisation de l'homme à Dieu.

Dieu, nous entendons ici nommer Dieu le Père.

* Parole de Marc-Aurèle.

11 est nécessaire de le dire, car aujourd'hui qui donc, hormis nous peut-être, se soucie de lui? Le Créateur des mondes, celui qui fit tous les soleils, n'a tantôt plus un autel ici-bas.

mon père, auteur de ma Tie, infatigable nourricier et de mon sang et de mon cœur, qui prodiguez à Fun les fruits de la nature, qui comblez l'autre de pensées inventives et de hauts désirs, qui vous mettez en moi pour faire de moi un créateur, associant ma faiblesse aux énergies de la toute-puissance, je ne pleurerai point sur votre autel désert, mais je le referai de moi-même, de ma vie et de ma substance, j'y ramènerai le monde par les cent voix de ses traditions ; de sorte que rhomme, restitué à sa nature, redevienne l'image du souverain artiste qui crée toujours et sans repos !

Douce lumière du matin, mon amie et ma confidente, nous sommes seuls... £h bien, sois-moi

témoin, atteste devant Dieu que je suis à lui, voué de toutes mes puissances à créer pour sa gloire et le salut de ce monde.

Puisse-t-il, ce monde infortuné, puisse-l-il à la lueur de mon faible fanal, commencer à s'illuminer! Que je passe s'il le faut, comme un phare inconnu sauve en mer celui qui ne sait pas son nom. Qu'entre le soir et le matin ma lampe brille éphémère, mais secourable, et je dirai merci I J'aurai donné ma part du banquet!

Turin, 25 Mai 1854, 5 heures du matin.

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