Le banquier de Bristol
A peine M. Walthon quittait-il Tappartement de sa femme, que celle-ci, dont le cœur avait pour ainsi dire cessé de battre à force d'épouvante, courut vers le cabinet où Henri se trouvait caché.
Elle en ouvrit la porte d''unc main trem- II. 1
blantc , avec une extrême précaution, comme si elle eût craint que son mari ne fut encore là et ne pût l'entendre.
Henri était lui-même, depuis quelques heures , dans une angoisse inexprimable ; mais, ce qui le faisait par moment frissonner, ce notait point le péril qu'il pouvait courir : dans cette perplexité douloureuse etfi3oignante, il ne songeait pas à lui-même, il ne songeait qu''à la malheureuse femme dont il avait si imprudemment compromis, tout ensemble, et l'honneur et la vie. Une mince porte vitrée était la seule barrière qui le séparât de M. Waithon. Celui-ci, que la chaleur incommodait sans doute, avait éloigné son fauteuil de la cheminée , pour aller s"'asseoir à quelque distance du cabinet de toilette : aussi le jeune de Cormon pouvait-il entendre et suivre mot à mot la conversa-
lion saccadée et contrainte qui s'interrompait et reprenait à chaque instant. L'^accent plein de défiance et les paroles équivoques de M. Wahhon prouvaient clairement à Henri que le banquier soupçonnait quelque chose, et qu'un hasard peut-être, une circonstance quelconque , avait donné Téveil à cette âme ombrageuse.
Mais, quand la pendule sonna minuit, quand on vint annoncer à M. Walthon l'arrivée de la chaise de poste, Henri , Tentendant se lever et prendre congé d'*Elisa, sentit presque aussitôt son cœur soulagé d^in poids accablant.
Lorsqu''ÉUsa eut ouvert la porte du cabinet, elle saisit vivement, d'une main frémissante , la main dllenri , et, de son autre main, elle lui fit signe de ne pas sortir encore et de garder le silence. Mais
Henri ne put se taire; il avait le cœur trop plein.
— Elisa! murmura-t-il à voix basse. Pauvre ange, oh! qu'ai-je fait?... j'ai manqué (le vous perdre !...
— Silence î au nom du ciel !...
— Mais il est parti!... vous n''avcz plus rien à craindre...
— Oh ! je crains toujours!... continuât-elle d'une voix si faible et si éteinte y qu'Henri eut peine à l'entendre.
— Élisa, mon amie, soyez raisonnable...
ne tremblez pas ainsi... Dites, n'avez-vous pas entendu la chaise de poste s^éloigner ?...
— Oui... mais s''il n''était pas parti!... qui sait? Oh! cet homme est impénétrable!... son cœur est un abune... Henri, je suis folle peut-être; mais je frissonne : je prévois quelque chose d'*horiible !...
En même temps ses jambes ployaient
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SOUS elle, et tout son corps grelottait comme dans un grand froid. Henri la soutenait contre sa poitrine; il s'efforçait de réchauffer les mains d*'Éiisa dans les siennes, et ses lèvres aspiraient avec amour le souffle d'une femme adorée.
— Henri, dit-elle en étendant une main vers la porte qui menait au salon , pas un mot !.. je viens d^entendre quelque bruit... Oui... l'on marche dans le salon...
— Je n'entends rien... répondit à voix basse Henri , en prêtant Foreille avec une profonde attention.
— Chut!.... on s*'arrête... Oh! j''entends bien, moi!... Quelqu'un s'^avance avec précaution... oui... je ne me trompe pas... On marche encore, mais tout doucement... le tapis étouffe le bruit des pas. Oh! je vous en conjure, restez dans ce cabinet... quelqu^m nous épie... Oui, sans doute , un do-
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mestique ; M. Wallhon Taura chargé de me surveiller...
— Non, c'est impossible, Élisa... disait Henri en la pressant contre son cœur avec une douloureuse étreinte. Votre mari n''a aucun soupçon... et d'ailleurs, le croyezvous capable de commettre une action si basse? Lui, vous faire épier!... ce serait trop lâche, trop infâme!...
Cependant le bruit de pas avait cessé toutà-fait. Élisa nVntendait plus rien dans la maison; mais sa crainte ne diminuait point, et les plus sinistres pressentimens agitaient son cœur. La nuit était fort avancée, et la pauvre femme pensait avec terreur aux suites fatales que pouvait avoir la visite nocturne d'Henri. De quelle manière le faire sortir sans être aperçu? Toutes les portes étaient closes, les volets fermés, et le moindre bruit, sans doute, qu'on ferait pour
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les ouvrir, éveillerait les gens de la maison. Pourtant il fallait bien trouver le moyen de faire sortir Henri ; elle ne pouvait rester seule, toute une nuit, enfermée avec ce jeune homme, dont la présence était si dangereuse pour elle. Non seulement sa réputation, mais sa vertu, mais ses devoirs d'épouse, lui faisaient une loi de rompre le plus tôt possible ce périlleux entretien.
Ils étaient assis Tun près de l'autre dans un coin de la chambre, et des mots entrecoupés, mélange d'amour et de terreur, s'échappaient confusément de leurs bouches. La main d'Élisa frissonnait toujours, mais sèche et brûlante entre les mains d'PIenri ; leur respiration était courte, oppressée; leurs regards semblaient tour à tour se chercher et se fuir: un feu sympathique et mystérieux circulait dans leurs veines.
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— Élisa, dit Henri avec une inflexion profonde et passionnée , oh ! nous aurions pu être si heureux dans ce monde !... Dieu nous avait faits l'un pour l'autre... et cependant vous n''êtes pas à moi!... 0 rage ! dire que je ne suis qu'un étranger pour vous !...
— Un étranger ! répondit-elle avec un air de reproche tendre. Non, Henri, un frère... un bon frère! Dites, ne suis-je pas votre sœur?.,.
— Vous, ma sœur!... oh! rien que cela?... Moi, qui vous aimais comme on aime les anges ! qui vous aime toujours... mais cent fois plus qu\m frère !
En parlant ainsi, il s'^était rapproché d''elle encore , et l'étreignait douloureusecontre sa poitrine.
— Henri, par pitié ! murmura-t-elle d'un accent où vibraient Taiyour et la douleur,
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ne me dites pas cela.... vous me faites trop de mal !... Hélas! tâchons d'avoir du courage.... il en faut! Croyez-vous donc que je souffre moins que vous !..
— Eh bien ! Élisa, reprit-il en la serrant contre lui avec plus de force etde désespoir,
ayez pitié de moi aussi ayez pitié de ce
pauvre cœur!... Oh! si vous saviez quels lourmens!... c'est Tenfer ! 11 faut donc renoncer à vous! Il faut donc vous fuir
éternellement peut-être!... Comment voulez-vous que j'aie du courage avec cette idée... Vousfuir! vous quitter pourjamais!.. C'est à maudire le ciel ! c'est à se briser la tête!... Elisa ! Elisa! continua-t-il le visage brûlant d'exaltation , savçz-vous bien pourquoi je pars, dites ; le savez-vous!..
Oui , pauvre cher ami c'est pour
moi, c'est pour mon repos... Vous craignez de me rendre malheureuse..... Quel sacri-
iO LE BANQUIER DE BRISTOL.
fîce ! Oh! comme vous êtes généreux!.... Merci ! merci, mon frère 1...
— Ne me donnez pas ce nom , Elisa : il me désespère, il me torture, il me remplit de rage !.. Non, vous ne savez pas pourquoi
je pars Le repos, le bonheur de votre
vie me sont bien chers... mais c''est une autre idée, une autre épouvante qui me force à partir!.. Voyez- vous, Élisa, par moment
ma tête se perd je ne suis plus sur de
moi, de mes actions... j*'ai le délire... et j''ai peur de commettre un crime !..
— Un crime, Henri! que voulez- vous dire ? Vous m''efrrayez!..
Les yeux d''îïenri flamboyaient; il y avait un sombre égarement dans sa physionomie.
— Je vais encore bien [)lus vous effrayer, pauvre Élisa ! ce crime que j''ai peur à tout moment de coinniclti c , eh bien !
Ul -Al \
LE BANQUIER DE BRISTOL. Il
c''est un meurtre! un lâche assassinat!....
— Ciel!
— Pourquoi vous a-t-il épousée , cet homme?.. Pourquoi vous a-t-il prise comme une esclave, en tyrannisant votre cœur?... Est-ce que vous l'aimiez? dites!... Estce qu"*!! ne devait pas bien voir qu'il vous
^\ était odieux !.. Lui, brutal, sombre, égoïste, a-t-il bien osé mettre sa main de vieillard dans la vôtre!.. Que pouvait-il vous donner en échange de votre jeunesse , de votre beauté!... vous, belle et douce comme les anges!... Que pouvait-il vous donner?... la fortune et le malheur!... Eh bien! Elisa, vous êtes riche et malheureuse ! Vous éles
la proie de cet homme et je le hais , je
Pabhorre !.. Je voudrais lui rendre toul le mal qu'il nra fait... tout le mal qu'il vous fait chaque jour!.. Et comme je ne le puis,
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il me vient des pensées de meurtre; vous dis-je!..
— Malheureux !
— Oui, malheureux! bien malheureux !..
Bien coupable aussi, n''est-ce pas?.... Et c''estpour cela que je pars... que je meloir gne précipitamment... pour ne pas être plus malheureux, plus coupable encore!... Mais vous , pauvre et faible victime , qu''allezvous devenir toute seule, sans appui, sans consolation, loin de votre père et loin du seul homme qui vous aimait plus que la vie !.. Oh ! quand j'y pense, je frissonne d*'épouvante et de fureur!... Il pourra donc vous abreuver d''amertume et de larmes, cet homme qui plane sur vous comme un mauvais génie, comme le vautour sur la colombe!... Et quand vous pleurerez, quand vous invoquerez le ciel dans votre désespoir, je ne serai pas là pour vousconso-
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1er, pour vous défendre, pour tuer le misérable !...
— Taisez-vous! interrompit Élisa d'une voix sévère et suppliante, ne parlez pas ainsi d'un homme que je devrais aimer.... que j'estime !... Oubliez-vous, Henri, que je porte son nom, que je suis sa femme !...
— Dites mieux : sa vietime ! Oh ! je n'oublie point cela, je ne Toublierai jamais! Aussi voilà pourquoi je le déteste!... Mais que lui fait ma haine ? ce n'est pas lui qui esta plaindre, c'est moi !... Je m'éloigne... je vous laisse faible et tremblante entre ses bras... et pourtant c'est ici près de vous que j'aurais dû vivre et mourir !.. Ah ! que c'est affreux ! nous séparer î... Savoir qu'il y a sur la terre un cœur qui bat avec le vôtre, un cœur fait pour vous et qui vous aime.., Savoir cela et fuir! s'arracher de ce cœur pour jamais!,., Non,^c'est trop cruel! c'est
une idée insupportable!.. Élisa, je vous en conjure, pitié! n''exigez pas que je parte!... Oh! si vous vouliez, nous pourrions encore être heureux!... Croyez-moi, il n''y a de
bonheur que dans Pamour le reste est
folie, chimère. .. Eh ! qu'importent tous ces devoirs , toutes ces froides convenances du
monde, toutes ces misérables chaînes
elle sont faites pour ceux qui n'aiment pas!... Mais nous, Élisa, c''est bien autre chose : nous nous aimons !...
— Oh ! oui murmura-t-elle dans un
transport de bonheur et d'ivresse, Henri, je vous aime!...
— Je ne pars pas ! je reste!...
Et Tardent jeune homme venait de se jeter aux pieds dTlisa ; il lui embrassait les genoux, il la couvrait de brûlantes caresses ; il souriait et pleurait à la fois , il joignait les mains et remerciait Dieu de Ta-
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voir laissé vivre jusqu'à ce jour d'inefTahle bonheur.
Mais déjà le sentiment du devoir était rentré dans le cœur d'ÉIisa : elle s'était levée avec précipitation pour se dérober à cette dangereuse étreinte, à ces caresses de flamme.
Henri sY'Iançait vers elle les bras étendus
— Henri, dit-elle, n'^approchez pas
je vous en conjure , si vous m''aimez !...
Il y avait dans l'accent d''Élisa tant de prière, de douleur et de crainte, qu'Henri, ému au fond de Pâme, rougit presque de ce qu'il venait de faire , et resta immobile au milieu de la chambre.
— Élisa, pardon ! dit-il. Ah ! vous êtes la candeur même et Tinnocence !... Non, je ne suis pas digne de vous!
— Henri, vous| êtes un noble cœur! je
VOUS pardonne. Mais vous n^ibuserez pas de ma faiblesse... vous êtes trop généreux pour vouloir troubler mon existence, et m'^exposer à la honte, au malheur !... L'imprudent aveu qui est sorti malgré moi de mes lèvres, oubliez-le, je vous en conjure... Henri, je vous le répète, il faut nous séparer... Aimons-nous toujours, mais fraternellement... et quand nous penserons l'un à Pautre, notre conscience sera pure ; nous serons malheureux peut-être, mais sans remords, mais sans crime...
Henri pleurait, le visage dans ses mains.
— Dites, Henri, continua-t-elle, me promettez-vous de partir?...
— Je vous le jure, Élisa ! Demain, au point du jour, v^us serez obéie... le vaisseau qui m*'attend sera déjà loin du port.
— Mais pourquoi fuir l'Europe; Henri?