‹ Le banquier de BristolChapitre 9 sur 10 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

M. Walthon s'était précipite sur les pas de sa femme : il la trouva couchée par terre sans connaissance.

— Tout est donc fini! murmure-t-il en s approchant de la croisée.

Il regarde mais soudain voilà qu'il

pousse comme un rugissement : son en-

nemi mortel existe encore , et selon toute apparence, l'exécution n''aurapas lieu.

Henri , disposé à mourir et debout sur réchafaud, sentait déjà les mains du bourreau lui passer la corde autour du cou, quand ce cri s''élève au milieu de la foule: Arrêtez ! arrêtez !

Un homme à cheval se dirige à bride abattue vers le magistrat chargé d'assister à Pexécution. Ce cavalier porte une lettre cachetée de cire rouge aux armes d''Andeterre : c'est un message de l'attorney-général qui ordonne de suspendre le supplice de John Durham.

Michel Blanding venait de parler

Une exaltation cérébrale, qui mettait sa vie en péril , avait succédé presque sans transition à l'engourdissement léthargique dans lequel il était plongé depuis plusieurs mois. Tout à coup sa mémoire avait

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paru se réveiller; ses yeux lançaient par momens des regards pleins de terreur et d"'égarcment , mais qui ne trahissaient plus l'idiotisme : le nom de Mav Blower était sorti de ses lèvres, et peu à peu la nuit du crime s'élait représentée à son esprit tout entière.

La garde qui veillait auprès de lui, ayant remarqué enfin que les paroles de Blanding n''étaient pas celles d*'un fou, avait averti du monde. Bientôt les souvenirs de Michel étaient devenus plus clairs et plus distincts : il racontait le meurtre et toutes les circonstances qui l'avaient accompagné , tout, jusqu''à Tin fernale précaution de Blower qui avait eu soin de griser d''abord le pauvre commis pour forcer plus facilement la caisse.

Cependant le médecin , appelé près du malade, avait déclaré que cette résurrection

de l'intelligence annonçait que la vie allait s'éteindre. Michel n'avait plus sans doute que trois ou quatre heures d'existence : il fallait donc se hâter, et faire venir un magistrat pour recueillir les importantes révélations du mourant.

Une demi-heure après, un messager, porteur d'un ordre de sursis, arrivait au grand galop sur la place des exécutions.

Mais les paroles de Michel n'avaient pas seules contribué à sauver Henri, un autre aussi venait de parler : c'était Frédéric. Ne pouvant décider l'héroïque jeune homme à faire connaître la vérité, Frédéric, au désespoir, s'était rendu chez l'attorney-général une heure avant l'exécution; mais, comme il tremblait que son frère ne bût le poison qui devait le soustraire au supplice, il avait d'abord écrit au directeur de la prison, que le condamné voulait se détruire et cachait

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dans ses vêtemens une petite fiole. On avait fouillé Henri avant son départ de la gcole, et le malheureux, bien résolu d''accomplir jusqu''au bout Tépouvantable sacrifice, n'attendait plus que la mort sur Téchafaud.

Mais Dieu ne pouvait laisser périr si cruellement ce pauvre jeune homme : la vérité allait jaillir de deux bouches à la fois. Tandis qu'un constable recueillait toutes les mystérieuses dépositions de Michel, Frédéric, qui violait un serment pour sauver son frère, révélait à un autre magistrat le véritable nom du condamné. Il disait tout ; Tamour d'Henri, sa fatale imprudence, son dévouement sublime, enfin le seul motif qui l'avait fait venir la nuit dans une maison étrangère, et Ta vait empêché de nier le crime qu''on lui imputait. Ce crime, ce n''était pas Henri de Cormon, mais un nommé Max Blower qui l'avait commis.

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Pendant qu'ion apportait Tordre de surseoir à Texécution, des gens de police venaient arrêter Blower.

Le misérable était plus mort que vif; il tremblait de tous ses membres, et quand il sut qu'on allait le confronter avec Michel Blanding , il s'élança vers une fenêtre pour se précipiter dans la rue, mais on le retint.

— Je ne veux pas le revoir ! murmuraitil en écumant de rage. La mort ! plutôt la mort !

On remporta de force.

A peine fut-il entré dans la chambre de Blanding, que celui-ci, dont la voix commençait à s"'affaiblir, se dressa tout-à-coup sur son séant comme un fantôme, et s''écria d'un accent rauque et sonore :

— Cest lui ! c''est le voleur ! c'est l'assassin !

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En même temps il désignait Blowcr d'une main tremblante. *

Max venait de tomber à genoux et collait son front sur le carreau, pour ne pas voir sa victime.

— C'est lui!.. c''estlui !.. continua Michel avec horreur. Retenez-le ! Au secours ! II

va me poignarder encore ! il va me

tuer!..

Michel, en parlant ainsi, montrait toujours Elower agenouillé : c*'était une épouvantable scène.

Pendant ce temps -là, madame Walthon reprenait connaissance; ses yeux se rouvraient. Pâle, éperdue, frémissante, elle regardait autour d"'clle , se cramponnant aux meubles pour se relever.

— Henri ! murmure-t-elle. Henri ! où est-il?...

— Mort ! répond une voix farouche et pleine d'amerlume...

Élisa jette un cri. Elle tourne la tête vers l'angle du salon, d'où vient cette voix, et ses yeux rencontrent des yeux flamboyans de rage. M. Walthon , muet et les bras croisés, la considère avec une expression terrible.

— Il est mort !.. lui! Henri!... Non, c''est impossible! reprend Élisa, le visage égaré. Dieu est juste!... Dieu n''a pas voulu laisser périr un innocent!...

— Regardez, Madame, dit avec un accent de joie sinistre M. Walthon , en étendant son bras vers la place. Vous avez la vue courte; mais pas assez, j'espère, pour ne pas voir un cadavre à cette potence!... C'est lui!...

Soudain la porte s''ouvre.

— Henri!...

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C'est Élisa qui vient de crier ce nom. Elle est dans les bras dllenri.

M. Walthon demeure un instant comme foudroyé.

— Infâme! s'écric-t-il, toi ici?

Un ShcrilT, suivi de plusieurs gardes , accompagnait Henri , dont les mains étaient déliées. On venait chercher M. Walthon, pour le conduire avec le faux John Durham près du lit où Michel allait rendre le dernier soupir. La présence du banquier était nécessaire en pareille circonstance : d'ailleurs son pauvre commis le faisait demander instamment.

L'apparition d''Henri avait frappé de terreur M. Walthon, qui savait pourtant bien que le supplice du pauvre jeune homme n''avait pas encore eu lieu : lorsq-^il avait essayé tout à Theure de faire croire à sa femme qu'Henri n''existait plus, c'^était pour

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la désoler, c'était pour la punir, à défaut d'une antre vengeance, d'un autre châtiment. Mais quand il apprit que le véritable assassin était connu, que Michel avait parlé, il comprit soudain que ce n'était pas seulement un sursis à l'exécution, et qu''Henri était sauvé : alors une épouvantable fureur bouillonna dans son âme, une fureur pleine de désespoir. Ses yeux flambent et roulent comme des charbons ardents, les veines de son front se gonflent, prêtes à éclater; ses lèvres écument, ses poings se tordent, et il tombe à la renverse en blasphémant.

— Oh! le misérable!... Il m'échappe!

murmure-t-il d'aune voix sourde et râlante. Lui, qui m'a déshonoré!... L''amantd*'Élisa!..

Ces mots sont pour Henri comme un trait de lumière.

— Elic est innocente , monsieur... Oh î je vous le jure! s'écrie-t-il avec cette éner-

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i^ie sublime que donne la véritë.Vous pouvez me croire î on ne ment j)«is quand on est encore si près de la tombe !... Monsieur, ne la calomniez pas ! elle est pure comme les anges!...

Mais déjà M. Walthon ne pouvait plus Tentendre : ses joues étaient violettes, des convulsions bideuses agitaient les muscles de sa face . une sueur froide inondait ses membres. Il râlait, suffoqué par l'apoplexie.

Une heure après , M. Walthon rendit le dernier soupir, sans avoir recouvré un instant sa raison.

Cependant les révélations que Michel avait faites en mourant, et les aveux tardifs de Blower, avaient pleinement confirmé Tinnocence d'Henri et dissipé jusqu'au moindre doute. Max Blower fut condamné à mort ; mais il n*'eut pas le courage II. '23

(rattendi e son supplice, et, clans un accès de frénésie , il se brisa la tête contre les murs du cachot.

Élisa était veuve et libre. Elle ne pouvait regretter bien amèrement un homme qui Pavait rendu si malheureuse ; mais elle avait des devoirs à remplir. Pour elle-même autantquepourla mémoiredeson mari, elle devait fuir long-temps encore la présence d'un homme qui Taimait.

Elle quitta donc Bristol pour aller vivre auprès de son père, à Nantes, où le jeune Vendéen ne pouvait la suivre à cause de la condamnation politique qui pesait sur lui.

Une année s''écoula.

Henri continuait d'habiter Londres avec son père et son frère. Il attendait avec une douloureuse iippatience , avec toutes les tortures et les joies de Tamour, qu''Élisa re-

vînt (^11 Aiii^loteric avec M. Wood, comme elle l'avait promis en quittant Hristol. Knfin ce moment heureux arriva.

Ils s"'aimaient l'un Tautie avec adoration. Jamais flamme plus sympathique et plus ardente ne réunit deux cœurs : c'était Pamour hrûlant et pur, comme on le rév(^ dans toute lavirginité de Pâme. Mais Elisa ne pouvait encore être la femme d'Allen ri: ce no • hlejeunehommeavait le cœur trop bon. tro[) généreux pour offrir la moitié de son exil et son nom de proscrit à cette femme, à cet ange , qu'ail aurait voulu entourer de gloire et de bonheur.

Malheureux! il n'avait plus ni [)aîrie ni fortune. Il était mort civilement; et, remettre le pied en France , c''était la proscription, le cachot, le cachot perpétuel. Une fois entré dans la prison, il n'en devait plus sorti 1- que pour la tombe.

Élisa était pourtant bonne, tendre et dévouée comme dona Sol ; elle aimait Henri de toute son âme ; et, certes, fût-il encore tombé plus bas qu''Hernani lui-même, pauvre, errant, condamné à mort, elle Teût aimé toujours et Teût préféré au plus riche, au plus heureux. Henri n'avait donc qu''un mot à dire, Élisa devenait sa femme... Mais, ce mot, Henri ne l'a jamais prononcé.

Là s'arrête le récit de mon ami Edouard. Tout ce qu'il savait alors sur les deux amans, il me l'a laconté.

Enfin , cette inspiration de haute poli-

li(iuc , cette loi de clémence qui jettera sur notre siècle un reflet glorieux (riiumanitë, est venue rendre au pauvre exilé le foyer domestique et la patrie.

• Maintenant, grâce à ce généreux pardon, qu'une main royale a fait descendre sur tant de jeunes têtes égarées , Henri , toujours Vendéen dans le cœur, mais lié par la reconnaissance , ne songe plus à raviver la guerre civile. D''ailleurs il est trop heureux et trop sage , pour disperser follement son bonheur au souffle orageux des partis ; il aime trop Élisa pour la condamner à d'éternelles épouvantes. Voilà plus d'une an. née qu'ils sont uni«.

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