I^E r.ANQUlER BE nUTSTOL
(le. D'ailleurs, on va faire bonne et courte justice : c''est une affaire qui vous intéresse ! le scélérat qu'on va pendre est cause de votre dernière maladie...
— Que voulez-vous dire?... je ne puis en vérité vous comprendre....
— Parbleu! reprit M. Walthon , dont la voix prenait à chaque instant une inflexion plus rude et plus acerbe, vous n''avez pas oublié, j''imagine, cette fameuse nuit, où vous êtes presque morte de peur, en entendant un coup de pistolet !...
— Oh! non, je me la rappelle toujours avec effroi !...
— Avec effroi : je n'ai pas grand peine à le croire. Au fait, vous Pavez échappé belle... le misérable, qui me croyait absent, serait venu sans doute vous assassiner, après avoir tué Michel et forcé la caisse... Par bonheur j'étais là, et j''ai pu arrêter mon homme...
Maintenant il est bien juste que j'assiste au châtiment de ce monstre : je ne serai pas fâché non plus de vous le montrer... car je soupçonne fort le drôle de s'être introduit dans ma maison , sous différens prétextes, une fois même pour vous voir...
— Moi? interrompit-elle avec un mélange de surprise et de frayeur.
— Oui , vous-même... et je ne serais pas étonné le moins du monde que tout à Theurc vous reconnussiez notre homme. Voyezvous , c'est de ma part une curiosité très vive ; il faut absolument que vous le regardiez passer ! Voilà pourquoi je tiens fort à ce que vous ne quittiez pas ce balcon.
— Mais c'est affreux, mon ami! Oh! je frissonne déjà rien que d'y penser. . . Je vous le demande en grâce, épargnez-moi un semblable spectacle...
— Allons, allons, pas d'enfantillage! je
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serai près de vous... oui, je serai là pour vous donner du cœur... Mais vite! prenez votre lorgnette... voici le moment...
Et, comme Élisa demeurait assise en détournant la tête pour ne rien voir, M. Walthon l'obligea de se lever; puis, la tenant penchée sur le balcon , il étendit le bras vers un tombereau entouré de soldats et d'officiers de police. 11 y avait sur ce tombereau trois hommes vêtus de longues camisoles grises, les mains liées derrière le dos avec de grosses cordes. Deux de ces hommes avaient une expression de visage atroce, et menaçaient la foule avec de furibondes imprécations : c'étaient deux voleurs de grands chemins, condamnés à mort pour avoir commis plusieurs assassinats. Leur compagnon , qui restait immobile et la tête penchée sur la poitrine, ne proférait pas une parole, et semblait
insensible à tout ce qui Penvironnait. Le tombereau passait alors devant la maison du banquier. Tout à coup celui des condamnés qui gardait le silence, lève la tête et pousse un cri...
Un cri perçant et lamentable lui répond aussitôt du balcon : c'est Élisa .j^ai vient de reconnaître Henri.
— J'en étais sûr, dit M. Walthon en croisant les bras, vous aviez déjà vu cet homme...
— Lui ! Henri!... Non, c'est impossible ! 11 est innocent!...
— Innocent? dit M. Walthon avec un rire sinistre. Étes-vous folle, Élisa !...
— Sauvez-lc! sauvez-Ic! continuait-elle
en joignant les mains. Il n'est pas coupable!...
— Ne criez pas de la sorte , Madame , vous allez attrouper la foule... Allons, ne
vous donnez pas en spectacle Mais, en
vérité, vous perdez la tête... Depuis quand prenez-vous donc la défense des assassins?..
— Lui, assassin! Oh! vous ne le crjyez pas!.... Je vous en conjure, appelez du monde... Courez.,. qu"'on avertisse les magistrats, qu'ion suspende ^exécution Je
n'ai qu'une parole à dire.... je vous jure qu'il sera sauvé.
— Eh ! c'est de la démence î interrompit M. Walthon dont les yeux lançaient des éclairs. Quand je vous dis , Madame , que cet homme est un voleur infâme, que c'est le meurtrier de Michel Blanding...
— 11 est innocent!...
— Innocent?... Mais où donc est le cou-
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pable ? murmura- 1- il les dçnts serrées. Quand je vous dis que je Tai vu, cet homme, que je l'ai vu , le poignard à la main , vouloir en frapper Blowcr, qui venait de le surprendre sur le corps de sa victime !...
— Blowcr amenti, oh ! je vous le jure!..
— Mais cet homme , que serait-il venu faire dans ma maison, la nuit ?.. C'était pour un vol, c''était pour un meurtre !
— Non, non, je le sais bien, moi... disaitelle en se tordant les mains.
— Ah! vousle savez, Madame?.. Eh bien! expliquez-vous...
— Oui, je vais tout vous dire..,., s'écriat-elle dans un accès de désespoir et de terreur inexprimable. Mais auparavant, appelez... courez, je vous en supplie... Oh! dans quel([ues minutes, il serait trop tard !..
— Oui, dans quelques minutes... ajouta
sourdement M. Walthon. Voici la charrette qui approche du gibet.
— Oh! continuait-elle les mains jointes et tremblantes, ne laissez pas mourir un innocent... Mon ami , j''embrasse vos pieds... Grâce pour lui ! grâce pour moi !...
— Allez demander grâce au bourreau....
je n''y peux rien, Madame Mais que signifie tout cela? Voyons, relevez-vous... et dites-moi ce que vous avez à me dire... Surtout ne me parlez plus de l'innocence de cet homme, car vous savez très bien, vous savez mieux que moi quel est son crimes
— Lui! commettre un vol! commettre un assassinat! Vous ne savez donc point que c'est le fiîs d''un gentilhomme !...
— Le fils d'un gentilhomme! répéta IVI. Walthon avec une intonation de rage profonde. Ah! vous semblez bien informée, ma foi! Mais <[ui vous a donc a[)pri3 toutes
LE RAN(^>UIi;n I>K BRISTOL. OOO
CCS belles choses?... En véiité, si vous étiez moins paie et moins tiemblante, je vous croirais folle!... Vous me direz bientôt que Michel s''est poignardé lui-même, après avoir forcé la caisse!... Encore un coup, que faisait-il votre gentilhomme, quand on l'a surpris couvert de sang dans la chambre du caissier?...
— Je vous le jure , Monsieur, quand il est entré dans cette chambre, le meurtre était déjà commis.... Oui, j'en suis bien sûre maintenant , j''avais entendu la voix déchirante deBlanding....
— Ah ! parle ciel, voilà du nouveau ! Vous aviez entendu la voix de Michel, avant que cethommen''eLit pénétré dans sa chambre?.. Et comment diantre arrangez-vous cela?..
Pour être si bien informée, vous avez dû être témoin de quelque chose... et vous ne m'avez jamais parlé de rien!.. Allons, Ma-
334 LE nANQUIKR DE DRISTOL.
dame, expliquez votre énigme.... puisque vous avez commencé, il faut finir... Ou donc était-il, ce fils d'un gentilhomme, quand Michel appelait au secours?.. Allons, éclairezmoi je ne demande pas mieux, je suis
prêt à faire justice... il est temps encore... Prouvez-moi seulement que ce jeune homme était ailleurs que dans la chambre de Michel, au moment du crime, et nous verrons ce que j'ai à faire...
Déjà le tombereau venait de s'arrêter au lieu du supplice : on voyait la corde se balancer sur les potences.
— Je vous dirai tout ! s''écria Madame Walthon en se jetant aux pieds de son mari. Oui, tuez-moi, si vous voulez... mais sauvez-le ! car il n''a pas fait ce crime!... Oh ! Monsieur, voici la vérité tout entière ; écoutez-moi... Dieu me punisse, si je mens ! Tandis qu'on assassinait Michel Bianding,
moi je veillais, j'ai entendu quelque chose, oui, comnie des cris... Je n'étais pas seule...
— Ah î vous n'héliez pas seule?... Et qui donc se trouvait avec vous?... Ce n'^était pas, j'espère , ce beau jeune homme dont vous proclamez si haut l'innocence?..
—C'était lui ! c'était lui ! s'écria-t-elle avec un accent parti de l'àme.
— 11 était dans votre chambre.
— Il était dans ma chambre....
—La nuit ! ajouta M. Walthon d'une voix rauquc. C'est étrange, mais puisque vous le dites !.... Que faisait-il donc, Madame?
— Monsieur courez Faites ce que
vous m''avez promis sauvez-le Cest
Henri de Cormon !...
— Je le savais, Madame! répliqua-t-il avec fureur. Ah ! vous avez cru m''apprendrequelqae chose... Voilà plus de trois mois que je sais son nom.
— Cest un ami de mon père... Monsieur, vous voyez bien qu'ail est innocent!..
— Et vous appelez cela innocent!... Oui, parce qu''il n''a pas commis un vol... parce qu''il n'^est pas venu la nuit pour briser une
caisse et tuer un malheureux commis
Mais son crime est plus grand. Madame?
Oli! s'il n''avait fait que cela, je pourrais encore lui pardonner... Mais non, il est venu me prendre mon bonheur! Il est venu comme un lâche me déshonorer dans l'ombre!... A mon tour maintenant! Je me venge!..
— Henri! Henri! s''ëcriait Élisa en se cramponnant au balcon avec une sorte de frénésie, tandis que M. Walthon , craignant que sa vengeance ne lui échappât, essayait d^ittirer sa femme en arrière et de rentiahier dans Fappartement.
— Résignez-vous, Madame, et pleurez-lc
comme s'il était déjà mort : rien ne peut l'arracher à la potence... Mais pas de cris? Vous aurez le temps de crier et de pleurer , tout-à-rheure...Oui, dans quelques minutes je vous permettrai de revenir ici... Alors vous aurez un délicieux spectacle , vous pourrez le revoir encore, votre amant!...
— Lui, mon amant ! Non, par tout ce qu"'ii y a de plus sacré, je vous le jure, je ne suis pas coupable!...
— Pas coupable! Bon! Maintenant le mensonge !... Ce n''était pas assez de Tadultère!... il faut encore l'hypocrisie!... Mais qu'en dites-vous , Madame , nVst-ce point là une belle vengeance?... Je vous aimais, moi... et vous m'avez lâchement trompé ! vous m''avez trahi! Oh! vous êtes comme toutes les femmes ! vous que je croyais pure et chaste comme un ange, vous étiez un démon ! une autre aussi nravait trompé avant
53S LE HANQUIER DE DRISTOL.
VOUS. . mais alors j''avais bien moins souffert... Alors j'avais confié ma vengeance au
duel A présent, cela ne me sulïit plus ;
c'est la corde et non Pépée qu'il me faut ! Ah! les lois sont ainsi faites: On punit le voleur qui prend notre or , et l'on n'a pas de supplice pour Tinfâme qui vient furtivement nous dérober l'honneur! Mais les lois sont injustes... et je corrige les lois! C'est bien ! je suis content : il m''avait déshonoré, lui! Je le déshonore à mon tour! Je fais plus, je lui prends d'un seul coup Phonneur et la vie ! ... Oui , il va mourir sur un gibet, entre deux assassins, assassin luimême!...
— - Oh ! cela ne se peut pas ! cela ne sera pas! dit Madame Walthon d^une voix déchirante en s''attachant au balcon avec désespoir. Au secours! au secours! sauvez-
f.E BAHO! îP.n ni: nnisToi,; 330
le!.... il n'est p;.s coii[)ahlo..... Cest Henri deCoiinon !...
Mais sa voixélaiL troj) faible, on ne pouvait Tentendre qu'à peu de distance. Cependant quelques personnes qui se trouvaient sous le balcon relevaient déjà la tête, étonnées de ces ciis plaintifs.
' — ^ Criez, criez.... mais pas ici , Madame! dit M. Walthon en Tarracbant avec force de la balustrade, et Tentraînant toute éperdue dans sa chambre à coucher.
Puis il referma brusquement la fenêtre qui donnait sur le balcon.
Justement alois un des condamnés se trouvait déjà sur Testrade, la corde passée au cou, le bonnet rabattu sur le visage. Cet horrible spectacle, Madame Walthon avait pu le voir encore en s'éloignant, lorsque son mari Tavait arrachée du balcon.
Pendant (juc cette effrayante tragédie se
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jouait en plein air, devant une foule avide et cruelle qui se pressait tumultueusement autour de Féchafaud; pour mieux voir les dernières convulsions des malheureux qu'on allait y suspendre, une scène, bien terrible aussi, se passait dans la chambre à coucher de Madame Walthon.
La malheureuse femme se traînait à genoux, les mains jointes, en s''efForçant d^embrasser les genoux de son mari, qui la repoussait avec indignation.
— Grâce I grâce ! disait-elle.
Et ce mot seul pouvait sortir de sa bouche.
Mais, comprenant bien que toutes ses prières, tous ses cris, toutes ses larmes ne parviendraient pas à fléchir le cœur de M. Walthon, elle réunit le peu de force qui lui restait encore. Ranimée un instant par le désespoir et répouvante, elle se re-
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lève et court vers la porte qu'elle ouvre, malgré les efforts de son mari pour l'en empêcher. Elle s'^élance dans le salon, court à la fenêtre...
— Henri I Sauvezle !... crie-t-elle d''unc voix rauque et haletante.
Mais un effroyable objet a frappé ses regards ; elle pousse un long gémissement, et tombe évanouie sur le parquet.
Le corps d'un homme pendait à l'une des potences; et la corde, agitée parles convulsions du malheureux à Pagonie, frissonnait par secousse et tournoyait dans Tair.