‹ Le baptême d'une race [microforme]Chapitre 8 sur 8 · CE · texte numérisé non relu

CE

Elle nous apparaît, dans son lointain passé, essayant ses premiers pas entre Clovis et Remi, entre le soldat et le moine, vêtue de la cagoule de l'un et couverte du casque de l'autre. Elle grandit, moitié dans les camps, moitié dans les cloîtres et sous les voûtes des cathédrales, et les bruits qui nous arrivent encore de cette adolescence lointaine de la Patrie sont des froissements de cuirasses et d'épées et des psalmodies religieuses. Elle avait deux passions de jeunesse qui resteront ses passions de toujours : son épée et sa croix, et pour défendre l’une, l'autre sera toujours au vent. Le Christ qui l'avait faite pour lui si chevaleresque et si belle, quand il la vit en pleine jeunesse, lui dit : “ Pars maintenant, sois mon soldat et sois mon apôtre, tu auras la victoire facile, la main robuste et un bras grand comme le monde :”

“per pugnam et robustam manum extentumque brachium.” (1)

Chrétienne et guerrière, elle se mit à galoper à travers l’histoire, son épée d’une main, sa

croix de l'autre, bataillant pour le compte

(1) Deut. IV, 34

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de l'univers et pour le compte de Dieu, frappant, de taille et d'estoc, sur tous les mécréants ; mais dans les remparts des cités conquises, elle ne faisait des brèches que juste assez larges pour que sa croix pût passer. Elle accompliss.. ‘les gestes de Dieu” et lorsque, sur cette pauvre terre, il se faisait quelque chose de grand, les peuples émerveillés disaient : “ C'est toujours elle, c'est la France.”

Et voilà toute son histoire :

Fille chrétienne de la Gaule païenne, sa mère lui transmit ce qu'il y avait en elle de grand et de fort, l'âme croyante et l'âme guerrière qui terrassa César d'admiration. Evangélisée par un apôtre qui incarnait son type futur, d'avance on la devine en cet homme qui endossa un froc de moine avec une chape d’'évéque sur sa chamyde de légionnaire et fut soldat et prêtre.

Telle, plus tard, elle apparut au monde étonné, dans le baptistère de Reims, entre un soldat et un prêtre, acceptant de l'un et de l'autre la grande mission d'être le soldat et l'apôtre de Dieu; telle elle restera dans sa course à travers l’histoire.

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Maintenant, je puis prendre mon ébauchoir et mettre la main à ma terre glaise, j'ai les notes caractéristiques qui me permettront de modeler la statue que je voulais lui dresser.

Mais elle est déjà debout la statue, devant le portail de Reims, au pays où la France fut baptisée.

C'est une femme de bronze chevauchant un cheval de bronze. Debout sur les étriers, ses genoux nerveux étreignent la croupe de sa monture. Son torse droit, emprisonné dans une armure, semble s'allonger pour dominer une bataille. Au bout de son bras tendu, une main armée d'un gantelet de fer élève dans l'espace une épée qui flamboie. Le cheval musclé est au pas ; mais la tête ramenée sur le poitrail, il semble se ramasser, pour distendre ses nerfs d'airain et s'enfoncer, tête baissée, dans une masse ennemie qu'on devine devant lui. Un mouvement unique entraîne la guerrière et sa monture. Tout est à la guerre ; la tête seule est ailleurs. Une tête d'extase et de rêve, un regard de vierge perdu dans la contemplation de l'infini, elle écoute

on ne sait quelles voix mystérieuses e* jamais entendues qui vienneït de très loin : le très haut et parlent de paix et de charité.

Entre le mouvement général de l'œuvre et la tête de l'héroïne, il y a comme une opposition violente qui tient l'âme en suspens. Son bras est à la guerre et sa tête est au ciel. Son geste est de l'héroïne, son regard est de l'extase. C'est une amazone et c'est une sainte. Sur son front casqué, on mettrait volontiers une cornette de sœur de charité. Son épée, la pointe en l'air, est une épée, la pointe en bas et fixée en terre, c'est une croix devant laquelle il semble qu'on va voir la sainte à genoux pour prier.

“ Quæ est ista ?”” Quelle est cette femme qui nous apparaît pareille à celle du Cantique, “vierge et pure comme le premier matin, belle comme les beaux soirs, resplendissainte comme le rayonnant midi, redoutable comme une armée en ordre de combat ?”

Ce bronze est-il là pour perpétuer une réalité vivante et éterniser l'histoire vécue d’une vierge, qui incarne dans sa personne, l’héro- +

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isme de la guerrière et la sainteté de la chrétienne.

Ou bien est-ce un grand symbole pour synthétiser une nation qui fut, à la fois, guerrière et sœur de charité, soldat et apôtre.

C'est l'un et l’autre, à votre gré. C'est Jeanne d'Arc et c'est la France. On ne peut pas les désunir. La Pucelle est l'incarnation définitive de notre type et de nos gloires, la Vaillance et la Foi, l'Epée et la Croix. Les deux font la France.

“ Que les temps sont changés... !” murmurent des âmes à la désespérance facile, et que ce passé est loin!

Ce n'est toujours pas au Canada qu'il le faudrait dire. Canadiens-Français, mes compatriotes et mes frères, du pays de vos aïeules qu'avez-vous apporté sur cette terre si héroïquement conquise? La Vaillance et la Foi, l'Epée et la Croix. Comme vous les avez bien tenues l'une et l'autre et quelles figures elles ont faites entre vos mains! Vos héros ont étonné le monde ; mais le monde a cru résumer leur histoire quand il a ditd'eux : C'étaient

des Français.

Tasse

Fidèles au passé et aux ancêtres, vous n'avez remis l'épée au fourreau qu'après avoir planté la croix sur le soi dela nouvelle patrie et depuis, serrés autour d'elle, vous lui faites un rempart de plus de deux millions de Canadiens qui l'acclament et la défendent.

Est-ce la mère-patrie qui a failli à son passé ? Qui l'oserait dire et lequel de nos deux héritages est tombé de nos mains ?

Est-ce la Croix ? Qui donc la porte sur les grèves inexplorées et chez les peuples inconnus? Et qui donc la plante et la rougit du meilleur de son sang ? Et les échos de tous les rivages répondent : France.

Partout où les explorateurs de tous les pays voient s'étendre les deux bras rédempteurs, ils trouvent l'argent de France, du sang de France, des hommes de France. C'est notre honneur,—et il est immense—de pouvoir dire qu'à cette besogne, la plus grande de toutes, que nous a confiée le Christ, l’apostolat, il s'en faut de peu que nous ne soyons les seuls employés, si bien que, on se demande ce qu'il

deviendrait, si la France manquait. Ce que

LA

je dis là serait une vanterie enfantine s:, des statistiques dressées par Rome même, il ne ressortait que, sur les sommes nécessaires à la propagation de la Foi chrétienne, la France en donne les trois quarts, sur cent apôtres que le Pape envoie mourir aux terres lointaines où l'on cueille le martyre, la France en donne soixante-"uinze et qu'enfin, sur six évêques morts en 1901 sur le champ de bataille de la croix, la France en a donné six.

Nous n'avons pas lâché la croix.

Avons-nous lâché l'épée? Il ne m'appartient pas de répondre. L'épée de mon pays a connu la défaite et n'a pas connu la honte. Digne de ses aïeules Joyeuse et Durandal, elle ne fut jamais parjure et, fière quand même de son passé, elle frémit dans le fourreau et attend.

J'ai fini. J'ai voulu, Messieurs, que ma parole d'adieu fût pour célébrer notre commun pays et nos communes gloires ; vous ne m'en voudrez pas.

La dernière leçon publique de notre vieux Legouvé, fut le dernier et sombre chapitre de

ET

notre histoire, le chapitre des revers. Cette leçon, il la termina en apothéose et enthousiasma son auditoire en racontant, avec quelle célérité inattendue, celle que l'on croyait morte se remit sur pied aussi jeune et aussi forte que la veille. Ceux de nos âges se rappellent combien cette résurrection stupéfia le monde.

Français des bords de la Seine, j'adresse pour la dernière fois la parole à mes frères, à mes compatriotes les Français des bords du Saint-Laurent. Qu'ils sachent bien que mon cœur leur appartient et que j'emporte d'eux,

dans la mère-patrie, un souvenir qui ne s’en ira

jamais. Comme Legouvé, mon dernier ensei-

gnement aura été une leçon d'histoire. Il avait raconté le dernier chapitre de la nôtre, j'ai raconté le tout premier, celui de notre enfance si vigoureuse et si be. 2. Que ce soit le premier ou le dernier, en vous adressant, à tous, le merci dont j'ai l'âme remplie, Français, j'ai le droit de terminer comme lui : ‘“ Une leçon

d'histoire de France est une leçon d'espérance.”

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