‹ Le barbier de Seville, Le mariage de Figaro, La mire coupable;Chapitre 10 sur 288 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

LE COMTE

Oh ! grâce, grâce, ami ! Est-ce que tu fais aussi des vers ? Je t'ai vu là griffonnant sur ton genou, et chantant dès le matin.

FIGARO

Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a rapporté au ministre que je faisais, je puis dire assez joliment, des bouquets à Cloris, que j'envoyais des énigmes aux journaux, qu'il courait des madrigaux de ma façon ; en un mot, quand il a su que j'étais imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique et m'a l'ait ôter mon emploi, sous prétexte que l'amour des lettres est incompatible avec l'esprit des affaires.

LE COMTE

Puissamment raisonné! Et tu ne lui fis pas représenter...

FIGARO

Je me crus trop heureux d'en être oublié ; persuadé qu'un grand nous t'ait assez de bien, quand il ne nous l'ait pas de mal.

LE COMTE

Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étais un assez mauvais sujet.

FIGARO

Eh! mon Dieu, Monseigneur! c'est qu'on veut que le pauvre soit sans défaut.

LE COMTE

Paresseux, dérangé...

FIGARO

Aux vertus qu'on exige dans un domestique, votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets ?

LE COMTE, riant.

Pas mal. Et tu t'es retiré en cette ville ?

FIGARO

Non, pas tout de suite.

LE COMTE, l'arrêtant.

Un moment... J'ai cru que c'était elle... Dis toujours, je t'entends de reste.

FIGARO

De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talents littéraires : et le théâtre me parut un champ d'honneur.

LE COMTE

Ah ! miséricorde !

FIGARO

(Pendant sa réplique, le Comte regarde avec attention du

coté de la jalousie.)

En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car j'avais rempli le parterre des plus excellents travailleurs ; des mains... comme des battoirs ; j'avais interdit les gants, les cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds ; et d'honneur, avant la pièce, le café m'avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les efforts de la cabale...

LE COMTE

Ah ! la cabale ! monsieur l'auteur tombé !

Tout comme un autre : pourquoi pas ? ils m'ont sifflé ; mais si jamais je puis les rassembler...

LE COMTE

L'ennui te vengera bien d'eux ?

FIGARO

Ah ! comme je leur en garde, morbleu!

LE COMTE

Tu jures ! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au Palais pour maudire ses juges ?

FIGARO

On a vingt-quatre ans au théâtre ; la vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.

LE COMTE

Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a l'ait quitter Madrid.

FIGARO

C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maître. Voyant à Madrid que la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouins, les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres, achevait de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur res-

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