ACTE III, SCÈNE II
FIGARO
N'est-ce pas assez que je m'en occupe? Or, pour agir aussi méthodiquement que lui, tempérons d'abord son ardeur de nos possessions, en l'inquiétant sur les siennes.
LA COMTESSE
C'est bien dit; mais comment?
FIGARO
C'est déjà fait, Madame; un faux avis donné sur vous
LA COMTESSE
Sur moi ! la tête vous tourne !
Oh ! c'est à lui qu'elle doit tourner.
LA COMTESSE
Un homme aussi jaloux !
FIGARO
Tant mieux: pour tirer parti des gens de ce caractère, il ne faut qu'un peu leur fouetter le sang; c'est ce que les femmes entendent si bien! Puis, les tient-on fâchés tout rouge, avec un brin d'intrigue on les mène où l'on veut, par le nez, dans le Guadalquivir. Je vous ai fait rendre à Bazile un billet inconnu, lequel avertit Monseigneur qu'un galant doit chercher à vous voir aujourd'hui pendant le bal.
LA COMTESSE
Et vous vous jouez ainsi de la vérité sur le compte d'une femme d'honneur!...
FIGARO
Il yen a peu, Madame, avec qui je l'eusse osé, crainte de rencontrer juste.
LA COMTESSE
Il faudra que je l'en remercie!
FIGARO
Mais dites-moi s'il n'est pas charmant de lui avoir taillé ses morceaux de la journée, de façon qu'il passe à rôder, à jurer après sa dame, le temps qu'il destinait à se complaire avec la nôtre! Il est déjà tout dérouté: galopera-t-il celle-ci? surveillera-t-il celle-là? dans son trouble d'esprit, tenez, tenez, le voilà qui court la plaine et force un lièvre qui n'en peut mais. L'heure du mariage arrive en poste ; il n'aura pas pris de parti contre, et jamais il ù'osera s'y opposer devant Madame.
SUZANNE
Non ; mais Marceline, le bel esprit, osera le faire, elle.
FIGARO
Brrrr ! Cela m'inquiète bien, ma foi! Tu feras dire à Monseigneur que tu te rendras sur la brune au jardin.
SUZANNE
Tu comptes sur celui-là?
FIGARO
Oh dame ! écoutez donc : les gens qui ne veulent rien faire de rien, n'avancent rien, et ne sont bons à rien. Voilà mon mot.
SUZANNE
Il est joli !
LA COMTESSE
Comme son idée : vous consentiriez qu'elle s'y rendît ?
FIGARO
Point du tout. Je fais endosser un habit de Suzanne à quelqu'un : surpris par nous au rendez- vous, le comte pourra-t-il s'en dédire ?
SUZANNE
A qui mes habits ?
Chérubin.
LA COMTESSE
11 est parti.
FIGARO
Non pas pour moi. Veut-on me laisser faire?
SUZANNE
On peut s'en fier à lui pour mener une intrigue.
FIGARO
Deux, trois, quatre à la fois ; bien embrouillées, qui se croisent. J'étais né pour être courtisan.
SUZANNE
On dit que c'est un métier si difficile !
FIGARO
Recevoir, prendre et demander; voilà le secret en trois mots.
LA COMTESSE
Il a tant d'assurance, qu'il finit par m'en inspirer.
FIGARO
C'est mon dessein.
SUZANNE
Tu disais donc?