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Le baril de poudre d'or

Une indisposition de la première chanteuse était cause que le public de l'Opéra, au lieu de quitter la salle à onze heures et demie, comme il est d'usage, ne faisait que d'en sortir, et il était minuit passé. L'entr'acte du quatrième au cinquième acte avait duré près d'une heure; ajoutez l'annonce du régisseur, les réclamations du parterre; bref, il n'était pas loin d'une heure quand je me trouvai surle boulevard, devant le passage de l'Opéra. Par extraordinaire, il ne pleuvait pas; par un extraordinaire encore plus extraordinaire, la nuit était magnifique de calme, de douceur, de clarté; il est vrai que nous étions en plein mois de

juillet. Aller se coucher par une si belle nuit... c'est s'inhumer vivant... Mais où la passer? comment la passer? Quoi! Paris, cette ville de toute initiative, a peur de laisser ouverts, la nuit, quelques établissements hospitaliers ! Paris laisse subsister la nuit! C'est une honte! Faudra-t-il une nouvelle révolution pour renverser cette dernière féodalité? Dormez, si vous voulez dormir, mais laissez-nous veiller, et, pour que nous puissions veiller, n'imposez pas au dix-neuvième siècle le couvre-feu du moyen âge. Permettez aux cafés, permettez aux restaurants de ne pas éteindre leur gaz au coup de minuit. Souffrez que,.. Je méditais ainsi à la lueur des étoiles, quand une de ces petites voitures de place qui stationnent toute la nuit sur les boulevards, et qui sont toujours prêtes à seconder les aventures les plus déhcieuses comme les plus folles, les plus amusantes comme les plus criminelles de la vie parisienne, à partir de minuit jusqu'au lever du soleil, fut appelée, de la contre-allée voisine du café Cardinal, par un jeune homme fort pressé d'être servi, à en juger par l'autorité de sa voix. Mais tout dormait, le cheval aux pieds du cocher; le cocher, !a bouche ouverte, la tête renversée sur l'impériale de la voiture. Il était sourd à la voix de plus en plus impatiente et impérieuse qui cherchait vainement à le tirer du charme de son sommeil. Enfin, le jeune homme

s'approcha résolument de la voiture, et, tirant le cocher par le pan indéfini de son carrick bleu ou qui avait été bleu il y avait vingt ans, il le força, par la violence de la secousse, à pousser un gémissement saccadé, suivi d'un réveil à peu près complet : demiréussite. Il serait bientôt retombé de tout son poids dans cette léthargie particulière aux cochers parisiens, sans les aboiements d'un de ces petits barbets éternellement couchés dans le caisson placé sous le siège, et chargés d'une vigilance tout à fait impossible à leur maître.

— Quoi?... quoi donc?... demanda le cocher en se frottant les yeux avec le dos de sa main calleuse.

— Une course !

— Où çà?

Le jeune homme ouvrit la portière, la ferma avec bruit sur lui, et par la croisée du fond, dont il abaissa rapidement la glace, il dit au cocher :

— Rue de Grammont!

— Quel numéro?

— Je sonnerai. Partez, allez vite, très-vite!

Il ne faut pas croire qu'à cet ordre : Allez très-vite ! le cocher, qui n'avait qu'à fouetter son cheval pour partir, se hâfa de mettre sa voiture en mouvement; aucun Parisien de naissance ne commettra l'erreur de le supposer. Il boutonna son carrick bleu déjà assez

boutonné, abattit le cuir pesant jeté sur ses jambes, descendit lentement et en maudissant celui qui avait l'incroyable inconvenance de lui faire gagner quatre ou cinq francs ; et une fois à terre, où ses sabots retentirent, il regarda si son barbet avait repris sa place sur le foin, fit semblant de toucher de ses deux mains somnambules à chaque pièce du harnais, toutes parfaitement en ordre, et, avec la même lenteur et la même mauvaise humeur pleine de jurons, il grimpa,sur le siège. Là, nouveau point d'arrêt : il ne trouvait pas son fouet ; après l'avoir cherché à droite, cherché à gauche, et l'avoir enfin trouvé sur le dôme de la voiture, il daigna effleurer avec la mèche indolente la crinière du cheval, et le cheval se dirigea vers la rue de Grammont. Les croisées de toute la ligne monumentale des riches maisons du boulevard des Italiens étaient fermées, ce qui appelait plus particulièrement l'attention des rares passants sur le balcon d'un des grands restaurants qui font face à cette aristocratique rue. Au delà de la balustrade de ce balcon, au fond des portes-croisées qu'il supporte, brillaient les chaudes lumières d'un souper qui ne touchait pas encore àsafin'^, quoiqu'il parût cependant fort avancé. Par ces lumineuses ouvertures on voyait s'agiter les têtes animées de plusieurs jeunes gens et les têtes chargées de fleurs jde quelques jeunes femmes. On pouvait bien ne les

supposer ni les uns ni les autres, sans les calomnier, très-vertueux, quoique selon l'honnête romance ils fussent sur le point de voir lever l'aurore. Depuis le moment où le jeune homme avait paru au coin de la rue de Richelieu pour appeler le fiacre dans lequel il venait de monter, la plupart des convives du restaurant n'avaient pas quitté le balcon, suivant avidement des yeux ce jeune homme et se rendant compte de chacun de ses mouvements.

— Je donnerais volontiers ma nuit, me dis-je, pour savoir le rapport proche ou lointain qui existe entre cette société de damnés en train de souper là-haut et celui qu'emporte cette voiture de place.

Tout en exprimant ce désir si naturel à tout le monde, mais impérieux chez l'oisif attardé cherchant une distraction pour passer sa nuit, je me trouvai à l'angle même du restaurant, près de la petite porte bâtarde par où l'on monte, de tapis en tapis, et de demi-jour en demi-jour, aux salons et aux cabinets. Quel instinct m'attira, de marche en marche, jusqu'à l'un de ces cabinets ^ Bien des instincts, — vagues m.is réels. — La fatigue d'un opéra entendu tout entier dans une salle brûlante, l'appétit qui vient à la suite d'une journée sans appétit ; la curiosité, la curiosité surtout, celle dont je viens de dire la cause. Deux minutes après, j'étais assis dans un joli cabinet de

damas rouge dont la croisée, voilée par une jalousie, s'ouvrait près du balcon où m'était apparue la joyeuse bande, dont la cloison, à ma connaissance particulière alors, offrait une fente très-favorable aux regards indiscrets. Il y a de cela quelques années ; la fente aura été depuis calfeutrée; d'ailleurs, la maison s'est bien moralisée avec le temps : elle a eu, elle aussi, sa jeunesse orageuse.

Je dirai ce que la cloison mal jointe me permit de voir et d'entendre.

J'entendais si bien que. je vais reproduire presque mot pour mot les propos dont je fus frappé pendant toute la nuit, n'ayant d'autre fatigue à m'imposer que d'aller tantôt à la croisée pour recueillir la conversation du balcon, et tantôt à m'en retirer pour aller coller mon oreille à la cloison, exercice si peu tendu que bien souvent, sans quitter la petite table où je m'étais fait servir quelques viandes froides et quelques assiettes de fruits, il m'était facile, quand on ne parlait pas trop bas, de ne pas perdre un seul mot de la conversation. Comme on ne m'avait pas attendu, cette conversation, d'ailleurs brisée, ainsi que tous les dialogues de table, manquait pour moi de certaine préparation, et, par suite, elle manquera peut-être à son début de certaine clarté pour qui la lira d'après moi. Mais, au delà de cette demi-obscurité des pre-

mières marches, le jour se fera, et je m'efforcerai de ne pas priver mon lecteur d'un seul rayon.

— Vous verrez, dit l'un des jeunes gens assis autour de la table où je distinguai les ruines d'un souper auquel on avait fait honneur, et auquel il restait encore quelques honneurs à rendre; vous verrez que Victor, pour l'acquit de sa conscience, fera semblant de chercher un fiacre, mais qu'il reviendra bientôt nous dire qu'il n'y en avait pas sur la place.

— Silence! Herminie! Victor a un fiacre,

— Bon ! vous verrez qu'il l'aura trouvé trop grand, et qu'il n'y montera pas.

— Mademoiselle Bambine, silence ! vous aussi !

— Il l'aura trouvé trop petit !

— Berthe, Herminie et Bambine ont raison. Victor veut paraître soutenir ce qu'il a dit, mais il n'ira pas jusqu'au bout; non, il n'ira pas jusqu'au bout !

— C'est Marc-Antoine Birauteau qui vient de parler?

— Moi-même, Marc-Antoine Birauteau, mon cher Kervaléon; qu'as-tu à dire?

— Mais que, lorsque Victor de Villejardin affirme une chose, il peut être cru.

— Cru... soé, cru... ellement, Cm... pidon, cru... dite, crus... tacé, cru... velte.

— Ah ! bon ! voilà mademoiselle Fœdora qui recommence ses atroces jeux de mots. C'est décidément une

maladie incurable chez elle; c'est une vraie gale...

— Gale... rie, gai... vaudage, G-al... ymède.

— Assez, Fœdora! assez! cria Birauteau.

— Ga... lion, gai... iotOf Gai... imafré.

— Assez !

— Gai... icot.

— Bon ! elle se met maintenant à prononcer en allemand, afin de faire durer le plaisir. Mais fourrez donc Fœdora dans une carafe d'eau glacée et mettez le bouchon par-dessus. Étouffez Fœdora! Qu'on étouffe Fœdora !

— Messieurs, dit celui que la troupe joyeuse appelait Kervaléon, et qui n'avait pas quitté le balcon d'où il avait observé avec un intérêt mêlé d'inquiétude tous les mouvements de son ami Victor de Villejardin:

— Messieurs, Victor est monté dans la voiture. Tenez ! il se dirige de ce côté, il va prendre la rue de Grammont.

Tous les convives coururent précipitamment au balcon, qui le verre, qui la serviette, qui le cigare à la main, et regardèrent du côté de la rue Richelieu. En courant me placer derrière ma jalousie, je pus aisément, sans être vu, suivre du regard mes voisins accourus au balcon.

— C'est ma foi vrai ! dit chacun d'eux : il vient de ce côté, il va rue de Grammont.

— Il y va... il y va... dit Birauteau d'un ton dubi- ,tatif, c'est très-bien, mais il n'ira pas plus loin; vous

allez le voir revenir ici et reprendre sa joyeuse place parmi nous.

— Peut-être, messieurs, peut-être, mesdames, dit Kervaléon avec un ton affirmatif.

— C'est inouï, ma parole d'honneur ! dit un des jeunes gens, comme Kervaléon croit à ce voyage de Gulliver dans la lune.

— J'y crois, messieurs, dit Kervaléon, sans quitter le balcon où il était placé en vedette et d'où il dominait toutes les têtes de jeunes femmes réunies. Oui, je crois, je veux croire à ce voyage, et je vous en ai dit pour cela mes raisons.

— Elles sont mauvaises tes raisons ; n'est-ce pas Veuglin, demanda Birauteau.

— Détestables ! Victor ne commettra pas une telle folie, répondit à son tour Veuglin. C'est la chaleur de juillet qui lui monte à la tête ; l'air de la mer le calmera. Aux courses d'automne, Victor sera avec nous à Chantilly. L'hiver prochain, aux bals de l'Opéra, il ne sera plus question de cette aventure, aussitôt finie que commencée.

Pendant que ces propos de table arrosaient le passage de Victor de Villejardin sous le balcon du restaurant, lui, montrant ironiquement la tête à la portière,

salua du geste et du regard ses amis, auxquels il semblait dire : « Eh bien, messieurs, êtes-vous convaincus? »

Pour répondre à cet appel, qui avait tout le caractère d'un défl, la folle Bambine prit dans ses deux mains autant de mandarines qu'elles purent en contenir et les lança sur la voiture de Victor. Cette pluie de petites oranges fut comme un signal. Berïhe lança immédiatement sur la voiture une nuée de ces petites absurdes pommes d'api qu'on voit au dessert sur toutes les tables, que personne n'a jamais goûtées, et qui trouvèrent enfin une fois leur utilité dans ce monde. Les pommes d'api se mêlèrent joyeusement aux mandarines. Herminie, saisie par l'exemple, s'empara de deux bouteilles de vin de Champagne, et, se penchant plus qu'à demi sur le balcon, les vida à plein jet sur le passage de Villejardin, en manière de sacrifice.

— Allons, dit Birauteau, quand la voiture, malgré là chute de ces divers projectiles eut pénétré dans la rue de Grammont; ça marche, Qa marche, attendons les événements; du reste, je suis bien sûr... Oh! je suis bien sûr...

— Sur... abondance; sur. ..plis; sur... intendant; sur. ..seine; sur... perlatif; sur... nager; sur... Saône; SUT... excitation.

LE BARIL DE POUDRE d'OR. M

— Oû n'a donc pas mis Fœdora dans une carafe? On ne l'a donc pas asphyxiée?

— S\iv...année; suv...taxe; sm.. dite; sur.. naturel.

— Mettez-lui la main sur la bouche, dit Birauteau, ou nous sommes perdus : Il n'est que temps !

— Sur... inam; sur. ..veillance; sur...

On courut sur Fœdora comme sur une bête fauve.

— Tais -toi ! tais-toi ! tais-toi !

On s'empara de Fœdora qui criait toujours :

— Sur... surcre... d'orge.

— Tais-toi ! tais-toi ! tais-toi !

La forte Herminie, plus forte de tout le vin de Champagne dont elle s'était exalté la tête, renversa Fœdora sur le tapis; ensuite Bambine lui appliqua une assiette sur la bouche et posa fièrement le pied sur l'assiette. Justice était faite, l'héaiorragie de bêtises et de coq-à l'âne était arrêtée : Fœdora ne parlait plus.

Attentifs au retour de Victor, ses amis épiaient son passage, quoique la plupart d'entre eux n'eussent pas changé d'avis sur l'improbabilité de ce voyage dont ils avaient ri d'abord, qu'il: avaient condamné ensuite et qu'ils regardaient unanimement comme une action extravagante, excepté Henri de Kervaléon, le plus dévoué à Villejardin.

Lorsque la petite voilure, revenant de la rue de

12 lebarildepoudred'or.

Grammont, doubla de nouveau l'angle de cette même rue pour se montrer une seconde fois à leurs yeux, ils ne manquèrent pas d'y voir, outre Victor, la jeune femme qui se trouvait maintenant avec lui. A l'instant, les moqueries recommencèrent, et de plus belle, sur le balcon du restaurant. Ces jeunes messieurs et ces jeunes dames leur donnant tout à coup et comme d'inspiration un caractère plus précis, et l'on dirait plus offensant, si quelque chose d'offensant pouvait émaner de gens dont la gaieté touche aux limites de l'ivresse, ils jouèrent sur le balcon une scène comique des plus transparentes à l'adresse de Victor et de sa compagne. Une de ces dames, c'était mademoiselle Bambine, après avoir jeté une serviette sur sa tête, en guise du voile nuptial, et placé à son côté un bouquet pris sur la cheminée, parut conduite par un jeune homme qui simulait un marié, de même qu'elle prétendait simuler une mariée. Tous deux s'avancèrent ensuite vers un convive chargé de remplir les fonctions du magistrat municipal, et celui-ci, tenant une charlotte russe d'une main et une longue bouteille de vin du Rhin de l'autre, unit les grotesques fiancés.

Les autres convives s'étaient composé une gravité de circonstance afin de compléter le tableau de la cérémonie nuptiale. Le grand salon de l'établissement, ce pandémonium parisien, retentit longtemps encore

d'éclatantes et bruyantes moqueries après le passage de Villejardin sous le balcon. On tira, de toutes les batteries, à boulets rouges sur lui quand il n'était même plus possible de l'atteindre. On le railla sur tous les tons, on le bafoua avec une verve de carnaval, on le maudit, on l'anathématisa malgré les protestations de son meilleur ami, Henri de Kervaléon, toujours prêt à le défendre, quoiqu'il ne lui donnât pas toujours raison.

L'assemblée, en ébullition, écumait jusqu'aux bords et menaçait de faire crouler le balcon sous ses pieds, lorsque Bambine fatiguée de rire, de crier, de jeter et de casser, — jeter et casser, ses deux plus grandes joies, — restée à demi endormie dans le salon, les pieds sur la table, la tête enfoncée dans les coussins, une cigarette aux lèvres, poussa, malgré sa lassitude, un cri qui ramena tout le monde à l'intérieur. Et tout le monde répéta le même cri, ce cri était :

— Raoul ! Raoul ! voilà Raoul!

— C'est Raoul ! c'est Raoul !

— Vive Raoul ! chantons Raoul !

— Raoul Finard, lui-même, mes bons amis, mais ne m'étouffez pas ainsi sous vos caresses, ou je retourne dans l'Orégon.

— Tu arrives donc de l'Orégon ?

— J'en arrive, mesdames et messieurs, par Panama, Aspinwall, Southampton et cent mille autres lieux !

— Mais, qu'est-ce que l'Orégon ? demanda Bambine, je ne serais pas fâchée de le savoir.

— L'Orégon, répondit Raoul, en se mettant à table, sans plus de façons que s'il arrivait de Nanterre ou de Saint-Cloud, c'est le fils de la Californie , son premier enfant.

— Alors c'est un fils de famille qui a sans doute de grands biens au soleil, demanda à son tour Berthe.

— Mais oui, mesdames, mais oui, l'Orégon est un pays à son aise.

— En ce cas, où sont tes millions? dit Berthe; vite, tes millions !

— Mes millions !... mes millions !... un instant !

— Montrez-nous tes millions, dit la superbe Herminie, d'un ton grave et impérieux.

— Est-ce que tu aurais l'infamie de ne pas revenir richissime? dit Berthe.

— Nous causerons de cela au dessert.

— Mais nous y sommes au dessert. Causons.

— Alors au café, dit Finard.

Bambine accrocha le cordon de la sonnette avec le bout de son pied et sonna.

— Le café ! dit-elle ; et du punch : un café très-fort et du punch impossible. Donne-nous, dit-elle ensuite à Finard, des nouvelles de Zulma qui est partie pour le pays de l'or un peu après toi.

— Zulma, mesdames, n'était pas dans l'Orégon, mais j'en ai entendu parler, ainsi que de Noélie. Zulma avait déjà gagné trois cent mille francs.

— Mazette ! en deux ans ! et en quoi faisant ?

— Oui, en quoi faisant?

— La phrase me plaît... En donnant des leçons d'écriture.

— Très-bien ! Et Noélie ?

— Noélie s'est mariée.

— Avec quoi ?

— Avec un négociant chinois.

— En porcelame ?

— Avec un négociant chinois qui a soixante millions et un ventre qui pourrait les contenir. Ce noble époux, qui a des yeux d'écureuil et des moustaches de chat, l'a emmenée avec lui à Macao. Elle s'appelle aujourd'hui madame Ta-li-po-ching : parole d'honneur I

— Est-elle heureuse ! est-elle heureuse , cette bonne Ta-li-po-ching ! Et Clémentine ?

— Elle a déjà placé à la succursale de la banque Rothschild, à San-Francisco, environ quatre cent cinquante mille francs ; elle marche sur le demimillion. Mais oui, mais oui !

— Est-ce qu'elle donne, elle aussi, des leçons de belle écriture ?

— Elle donne des leçons de piano.

— Pas possible ! Elle jouait comme une casserole à Paris.

— Elle s'est formée ; elle joue comme un chaudron maintenant. Mais laissons un instant ces dames, sur lesquelles nous reviendrons, si vous y tenez, et parlons...

— Oui, parlons de toi, reprit Bambine; es-tu revenu riche ?

— Moi... moi... euh!... euh!

— Que signifie ce : euh!... euh !...

— Prends garde à ce que tu vas répondre ! dit une de ces dames.

— Voyons, dit une autre, que faisais-tu là bas, qu*as-tu fait dans l'Orégon ?

— Ce que j'ai fait? vous ne le croirez pas.

— Voyons, dis toujours.

— J'ai été pendu.

LE BARIL DE POUDRE D'OR. il

— Toujours plaisant, ce Finard.

— J'ai été pendu, comprenez-vous?

— Allons donc, pendu !

— Façon de parler de ce pays-là.

— Un calembourg à la Fœdora, dit Berthe.

— Pendu par le cou ? dit Herminie.

— J'ai été pendu, vous dis-je, et vous redis-je, pendu avec une corde, pendu avec un nœud coulant, pendu par le cou, ce qu'il y a de plus proprement pendu.

— Si tu avais été pendu, est-ce que tu serais ici ?

— Ah ! voilà ; mais avant d'éclaircir ce petit mystère intime, avant d'aller plus loin , permettez que je fasse parvenir chez moi un ordre... c'est indispensable... vous excusez', ajojjita Finard en traçant sur une feuille de ses tablettes quelques mots au crayon, qu'il remit ensuite au garçon du restaurant.

— Ceci hôtel de Malte, rue de Richelieu; réponse tout de suite, allez !

Le garçon se hâta de faire la commission.

— C'est quelque bouteille de vin vieux, dit Bambine, qu'il envoie chercher.

— Du vin de l'Orégon ! murmura Berthe, ce doit être fameux.

— Certainement, c'est quelque surprise qu'il veut nous faire, chuchota Herminie à l'oreille de Fœdora.

— Je VOUS dirai, reprit Finard, avant d'aborder l'histoire lamentable et grotesque de ma véridique pendaison, que c'est par Victor que j'ai su que vous étiez ici.

, — Par Victor? Autre plaisanterie, Victor est parti.

— Je l'ai rencontré il y a cinq minutes dans la rue Saint-Lazare; sa voiture allait vite; il n'a eu que le temps de me serrer la main par la portière et de me dire où vous étiez, et je suis venu ; me voilà ! Qu'estce donc que cette dame qui accompagne Victor ?

— Ah ! voilà.

— Cherche, Finard.

— J'ai assez cherché dans l'Orégon; dispensezmoi.,..

— C'est sa femme, dit Kervaléon.

— Mais non ! dit Birauteau, Kervaléon t'en conte en ce moment. •

— Mais non, ce n'est pas sa femme 1 affirma Clermont, un autre convive.

— Elle le sera, dit Kervaléon.

— Que trop peut-être ! dit Bambine en cassant pour la faire ployer la lame d'un joli couteau de dessert avec lequel elle jouait sur le bord de la table.

— Bon ! encore un I

— C'est le troisième couteau qu'elle casse de la soirée.

— Voyons, voyons, dit Finard, qu'est-ce que tous ces mystères de la Tour d'Udolphe ? [Victor de Villejardin va-t-il se marier ? est-il marié ? ^

— Il va se marier, on le suppose du moins.

— Il va se marier, dit Herminie, et la femme qu'il épouse, lui qui aurait pu être si heureux en vivant avec nous comme il avait toujours vécu, est celle que tu as aperçue dans cette petite voiture. Ils s'enlèvent.

— Ils s'enlèvent ! J'ai mal entendu.

— Tu as parfaitement entendu : ils s'enlèvent.

— Avec ce calme, cet ordre, cette régularité ? C'est impossible ! c'est inouï !

— I... nusitéy i... nabordahle,''\... nhérentj i... noculation, i... naccessible,i.,. llégalj i... mmédiatementj i... nexpugnable.

— Qu'est-ce donc?

— Ne fais pas atteotion, Finard, c'est Fœdora qui a un accès sporadique de bêtises. C'est son cinquième de la soirée.

— Ah ! oui, j'avais oublié sa manie.

— Mani...^a?ice, ma... nifique, ma... ppemonde, ma.", rionnettesy ma... ca<5?aw, ma... choirCy ma... telas, ma... tamore, ma... tou^ ma...

Fœdora, qu'on avait surnommée la Vénus-Bête, ouvrait les lèvres pour prononcer une autre ânerie; un foulard, vivement et fortement serré derrière sa

tête, lui ferma la bouche, deux mains s'emparèrent en même temps des siennes. Fœdora fut enclouée.

— Expliquons-nous, si c'est possible, reprit Finard, en puisant un verre de punch dans le bol qu'on venait d'apporter. Victor n'enlève pas ainsi, en plein jour, car cette nuit d'été est presque le jour, en voiture publique, la femme qu'il va épouser. Ce serait neuf.

— Ça n'est pas si neuf que ça, dit Veuglin en buvant : A ton bon retour, Finard !

— Comment ce n'est pas si neuf que ça ! Je trouve que c'est infiniment plus neuf, moi, riposta Birauteau.

— A ta santé, Finard !

— Qu'est-ce donc alors, mes amis ? Je n*y vois que du feu comme dans ce bol.

— Commence par nous dire pourquoi tu as élé pendu dans TOrégon, dit Bambine, et nous te dirons ensuite comment le chevalier Victor de Villejardin enleva avec de grands efforts de courage, par une belle nuit du mois de juillet, une jeune fille qu'on ne lui défendait pas d'épouser.

— Du tout ! puisque vous tenez à savoir l'histoire de ma pendaison....

— Si nous y tenons ! Justes dieux !

— Vous ne la saurez que lorsque vous m'aurez d'abord...

— Je ne vois pas pourquoi, dit Kervaléon, on amas-

serait tant de nuages mystérieux autour d'un événement qui paraîtra fort simple et fort naturel à notre ami Finard, quand on aura pris la peine de le mettre, en deux mots, au courant des principaux faits qui l'ont amené, bien qu'il vaudrait mieux, selon moi, ne pas tant nous occuper d'une affaire de famille à laquelle nous n'avons qu'un droit de curiosité fort contestable.

Toutes les assiettes et tous les couteaux s'émurent à cette phrase de Kervaléon.

— Ceci est assez peu gentleman, mon cher Kervaléon : venir nous faire ainsi la leçon, dit une de ces dames.

— Oui, c'est vrai ! c'est vrai ! Je trouve que Kervaléon...

Kervaléon devenait de plus en plus impopulaire.

— A la porte la morale ! à la porte !

— Mesdames, il vous serait assez difficile, répondit Kervaléon, de mettre à la porte ce qui n'est jamais entré ici.

— Tu nous méprises, maintenant?

— Du tout ! Je vous apprécie.

— Je ne saurai donc pas l'histoire de Villejardin ?

— Voici en deux mots, mon cher Finard, ce qui s'est passé relativement à Victor depuis ton départ pour l'Orégon. Tu l'avais laissé, tu t'en souviens, au

milieu de toutes ces dames, auxquelles il vient de faire cette nuit même un dernier et solennel adieu.

— Oh! dernier ! dernier!... objectèrent ces dames d'un accent d'incrédulité.

— Dernier, mesdames.

' — N'interrompez pas Kervaléon ! ne l'interrompez pas.

— Tu sais aussi qu'il avait fini, de caprice en caprice, par tomber dans les fllets dangereux de Rosa Vampire.

Finard faillit laisser tomber des mains son verre de punch.

— Mais non, je ne le savais pas !... depuis trois ans que je ne suis plus en France, que j'ai quitté l'Europe, depuis que j'ai été pendu, je ne sais rien... Il a été avec la Rosa Vampire, lui ! et il n'a pas été dévoré, dévoré comme Terneuse, dévoré comme Saint-Vincent, dévoré commç tout le monde ? Rosa Vampire ?

— Il n'a pas été dévoré, répondit Kervaléon.

— Il est fort, par exemple.

— Mais il était temps qu'il la quittât.

— C'est donc un miracle ?

— Un vrai miracle, et voilà, mon cher Finard, comment il s'est opéré : pleine de fantaisies, Rosa Vampire désira avoir un jour deux vases de porcelaine magnifiquement peints et dorés qu'elle avait vus dans

une galerie, où ils étaient exposés parmi d'autres objets de prix destinés à une loterie en faveur des inondés de la Loire. Les désirs de Rosa Vampire, c'est du vitriol. Impossible de lui acheter ces deux vases. A défaut de ceux-là, Rosa Vampire, qui les aurait fait voler par Victor pour les avoir, se contenta d'en obtenir deux pareils, pourvu qu'ils fussent rigoureusement pareils. Il promit, mais pareils vases n'existaient pas.

— Cléopâtre! comme Cléopâtre, interrompit doucement Finard, tout oreilles à ce récit.

— Clé... des champs... clé.. osote...y clé... michette.., clé... rînette...

— On a donc délivré Fœdora I s'écria épouvanté Birauteau, qu'elle recommence ses atroces coq-àl'âne ? Ah ! mon Dieu ! le foulard n'est plus sur sa bouche !

— Bouche.. .ne..., bouche... trou. ..^ Bon... Maza..., bou... rrelier... Bou... gival....

— Quel moyen employercontre ce fléau? Seigneur ! Seigneur ! ayez pitié de nous, faites taire ce serpent.

— Ser... vêlas t ser... volants, ser... rejs vos rangs, ser... chaude, ser.., bère, ser... tête, ser... avissant. ser... idicule, ser... epentir, ser... danapale.

— Je t'incendie! s'écria Bambine en approchant une

bougre allumée des cheveux de la Vénus-Bête, si tu r\e te tais à l'instant même.

Fœdora, qui connaissait le caractère résolu de Bambine, ne poussa pas plus loin cette fois ses débordements de bêtises.

Kervaléon, appuyé par Birauteau, put reprendre :

— Je disais donc que Rosa Vampire exigea que son amant Victor de Villejardin lui eût deux vases tout pareils à ceux qu'elle avait admirés à l'exposition de la loterie pour les inondés delà Loire, mais que pareils vases n'existaient pas. Aucun autre moyen que d'en faire fabriquer deux semblables. Victor alla donc rue de Paradis, où se vendent et se créent ces belles choses de porcelaine, et il commanda, au prix de quinze cents francs, les deux vases tant souhaités. Comme la blonde Rosa ne dormait pas depuis qu'elle avait ce désir en tête, il fallut pour l'engager à prendre patience, — car pareil travail, tu l'imagines, ne se fait pas en un jour, — que Victor suivît pas à pas les progrès de l'artiste chargé de dessiner et d'enluminer autour du vase le sujet et les ornements. Cet artiste, qu'on avait choisi parmi les plus distingués, se trouva êlre par hasard une jeune fille nommée mademoiselle Florence Mangin.

— Décidément, je veux savoir, moi, dit Herminie, pourquoi Finard a été étranglé 1

— Et moi aussi ! s'écria Bambine.

— Et moi aussi ! s'écria Berthe.

— Et moi aussi, s'écria Fœdora.

Et toutes ces dames, partageant cette impatience, ajoutèrent :

— Ce serait bien plus intéressant à entendre pour nous que l'histoire de mademoiselle Florence Mangin, que nous connaissons tous depuis A jusqu'à Z.

— Vous la connaissez, c'est très-bien ; mais moi, qui arrive de l'autre monde, je ne la connais pas, dit Finard. Au surplus, je le jure par vos aïeux, vous n'aurez pas le plus petit bout de la corde avec laquelle j'ai été pendu, si vous ne me laissez-pas entendre l'histoire amoureuse de Victor et de mademoiselle Florence Mangin, et la corde joue un fameux rôle dans mon histoire.

— Je continue, Finard, poursuivit Kervaléon : à force d'aller voir si les vases de porcelaine avançaient, Victor se prit d'une belle passion pour celle qui était chargée de les peindre, et il arriva que, quand ils furent finis, il aimait tant mademoiselle Florence Mangin et si peu Rosa Vampire, qu'il rompit avec l'une pour ne plus penser qu'à l'autre.

— Et Rosa Vampire, des mains, ou plutôt des griffes de laquelle personne n'est jamais sorti vivant, a pris tranquillement la chose ?

— Oh ! tranquillement en apparence ; elle a dit seulement en souriant : « Il me reviendra. »

— Elle a raison, ditHerminie, Victor l^i reviendra.

— J'en ai peur, dit Bambine.

— Victor ne reviendra pas à elle î dit Kervaléon, autant vaudrait l'enterrer.

— Eh bien ! Rosa Vampire l'enterrera, comme elle a enterré Terneuse, Saint- Vin cent et dix autres qu'elle a non-seulement enterrés physiquement et moralement parlant, mais qu'elle a en outre, et contre toutes les ordonnances de police relatives aux inhumations , enterrés tout nus , c'est-à-dire après les avoir dépouillés jusqu'au dernier sou. Donc, elle enterrera Victor.

— Non, mesdemoiselles !

— Si, monsieur !

— Revenons à la corde de Finard.

— Oui, dis-nous pourquoi et comment tu as été pendu dans l'Orégon.

— Quel amour de pendu tu devais faire, 6 Finard !

— Je vous l'ai dit et je vous le redis encore, vous n'aurez pas un seul fil de ma corde, c'est-à-dire pas un mot de mon histoire, tant que je ne saurai pas jusqu'à amen celle de mon ami Victor.

— Voyons, Kervaléon, dis-lui vite amen.

Kervaléon reprit : Victor, tombé tout à coup des

fournaises de l'enfer sur le frais gazon du paradis, aima délicieusement Florence ; il l'aima comme aux premiers beaux jours d'une passion pure et sincère. Un sens imprévu s'éleva en lui, et il respira un autre air. De jour en jour, il apprécia mieux les qualités de cœur et d'intelligence qu'il découvrait en vivant dans l'intimité de cette jeune fille, bonne, dévouée, laborieuse, existant honorablement du produit de son travail. Le soir, quand elle avait fini sa tâche, elle s'asseyait près de lui, et elle lui parlait alors de son père, brave officier dans l'artillerie de marine, mort au siège de Saint-Jean-d'Ulloa, auprès de sa pièce de canon. ^Cette mort l'avait faite orpheline, car sa mère, qu'elle avait à peine connue, lui avait été enlevée cinq ou six ans avant cette dernière et douloureuse perte. Elle n'avait donc plus qu'elle au monde pour se conduire et se conseiller. Mais un travail assez loyalement rétribué, des goûts studieux, contractés de bonne heure sous les yeux de sa mère, un peu de musique, un peu de chant faisaient une existence calme et satisfaite à la charmante orpheline, quand Victor apporta dans cet intérieur si calme l'amour, hôte brillant, hôte nouveau, mais qu'il faut toujours redouter de voir s'introduire dans la maison de l'ordre, du travail et du silence.

Cependant Victor,» loin de vouloir apporter le

feu et le scandale, parla ouvertement de mariage.

— Je l'attendais là, dit Finard, allons donc !

— Qui aurait cru cela de lui, dit Berthe, en levant le bras en l'air; qui l'aurait cru un assassin?

— Xs,sai.,. portée, diSSd^... lamanque, dtss^... dernière heure, d.ssa....sa7ité, diSSdi... par Ions peu et parlons bien.. .

Bambine saisit de nouveau un flambeau sur la table et l'approcha de Fœdora, la Vénus-Bête, mais cette fois elle porta la flamme si près de sa chevelure qu'il se répandit une forte odeur de roussi dans le salon. Fœdora recula devant ce commencement d'incendie ; sa bêtise n'allait pas au feu.

— Et pourquoi ce mariage? demanda Berthe.

— Oui, pourquoi? demanda Herminie indignée, qui semblait mettre en ce moment le mariage au rang de l'Anathème, de la malédiction paternelle et de l'Excommunication, enfin au rang des choses qu'on ne retrouve plus qu'au musée des Antiques.

— Oui, oui, pourquoi ce mariage? ajouta Bambine en faisant pirouetter en l'air une assiette de porcelaine de Chine qu'elle ramassa-uu vol.

— Victor, qui aura un jour quarante mille livres de rentes par son oncle le général, qui est très-âgé, et qui n*a pas d'enfants, dit Finard, contracter de but en blanc un tel mariage ! Ouf !

— Vingt mille par sa tante du côté maternel, ajouta Birauteau.

— On ne sait pas tout ce qu'aura Victor, dit toute la table, sur le tapis de laquelle revenait encore ce mariage.

— Et qui, après tout est gentilhomme, ajouta Birauteau; ce qui n'est rien, je l'avoue, à certain moment; ce qui est beaucoup dans un autre moment.

— Cet autre moment s'était présenté, reprit Kervaléon. Victor a une cousine, mademoiselle Hortense de Condrieux, qu'il aurait pu épouser, qu'on lui offrait...

— Et Victor l'a refusée pour se marier, dit Finard, avec mademoiselle Florence Mangin ; l'artiste sur porcelaine l'a emporté sur haute et puissante princesse Rosa Vampire et sur la fière mademoiselle Hortense de Condrieux, sur la passion et sur les honneurs. Ce doit être un fier amour que le sien ! Ah ! oui.

— Des bêtises ! dit Bambine en faisant de nouveau tournoyer dans l'air l'assiette de porcelaine que, celte fois, elle ne saisit pas, et qui se cassa en tombant.

— Des sottises ! dit Heraiinie en allumant deux cigarettes qu'elle avait mises dans chacun des coins de sa bouche.

— Un suicide ! dit Birauteau, un vrai suicide!

— Du tout, mes amis, une victoire! reprit Kervaléon.

— Jolie victoire, ma foi 1

— Oui, une victoire... tu l'appelles ainsi, ricana Berthe, parce que c'est toi qui l'as poussé dans la gueule de ce mariage.

— Pas tout à fait, mais enfin...

— Tu l'as aidé?

— Oh! oui, et pour son bonheur.

— Tu auras fait son malheur, voilà tout.

— Son bonheur, répliqua Kervaléon, en passant sa main dans, ses cheveux comme un homme que l'électricité d'un orage prochain travaille et fatigue. Oui, je vous le redis : son bonheur. Le laisser livré à Rosa Vampire, c'était, vous en êtes tous convenus, le voir mourir au bout de quelques mois ; l'unir à sa cousine, qu'il n'aimait pas, c'était vouloir qu'après six mois de mariage, plus ou moins, il revînt encore à Rosa Vampire, qui aurait bien eu raison alors d'avoir dit : // me reviendra! — Eh bien, oui, c'est moi, si vous tenez à me le faire dire, c'est moi qui ai décidé Victor à ce mariage avec mademoiselle Florence : et j'en suis fier.

— Beau triomphe !

— Glorieux, mesdames !

— Après tout, dit Berthe d'un ton résolu en fermant les porles-croisées du balcon comme si el!e avait eu quelque grande confidence à produire ; — après tout, répéta-t-elle les yeux fixés sur Kervaléon, et elle les avait fort expressifs et fort beaux, qu'est-ce que cela te faisait? Pourquoi le marier? Quel titre avais-tu pour cela? Quelle raison pour nous enlever ainsi un à un nos amis, car ce n'est pas la première fois, Henri, que tu viens dégarnir notre armée? Enfin, es-tu des nôtres, oui ou non, Kervaléon?

— Je suis des vôtres ; eh ! mon Dieu, oui.

— Aimes-tu notre existence?

— Je ne puis m'en passer.

— N'es-tu pas de toutes nos fêtes, de toutes nos parties de plaisir, de tous nos petits soupers, de tous nos bals?

— Sans doute, sans doute.

— Ne prends-tu pas tes affections parmi nous?

— Certainement.

— Alors, pourquoi donc viens-tu nous voler sournoisement les quelques amis riches qui nous restent encore, pour les conduire à la municipalité et à l'autel de l'hyménée ?

— Je vais vous le dire.

— Tu nous feras grand plaisir, Henri.

— Mais il n'est pas nécessaire pour cela de tenir ce balcon fermé, dit Kervaléon; nous allons étouffer.

Berthe rouvrit le balcon, et Kervaléon, au milieu des flammes blondes d'un second bol de punch qu'on apporta et des fumées bleues, grises et noires des cigares et cigarettes, dit :

— Vous êtes, messieurs, mesdames, la mauvaise société parisienne, c'est vrai ; mais n'allez pas vous tromper, vous n'êtes que cela, rien que cela, croyez-le bien ! Au-dessus devons ou au-dessous, comme vous voudrez, il y a une vingtaine d'autres sociétés, sociétés où vous finirez peut-être un jour par dégringoler, c*est possible, mais qui ne sont pas la vôtre, je vous l'affirme une seconde fois.

Ces dames rougirent. — De quoi? — Était-ce de modestie, de pudeur, d'envie? — Le diable le sait ! Kervaléon reprit :

— Si mon excellent Victor de Villejardin avait dû s'en tenir à la couche transitoire que vous représentez, je n'aurais pas encore désespéré de lui. — Vous n'êtes que le danger; vous n'êtes pas encore le naufrage. — Vous n'êtes qu'un échelon de l'échelle ; vous n'êtes pas réchelle entière. Arrivons vite à la conclusion de ce que je veux dire. Moi, dont vous voulez connaître la position au milieu de vous, moi je ne puis plus me

passer de ce monde que vous représentez un peu, que vous représentez au titre que je viens de vous assigner. Oui, je me suis habitué peu à peu à cette vie d'éclairs et de commotions auprès de laquelle la vie ordinaire, la vie de tout le monde, me semble maintenant lugubre, froide, glacée. Je ne vis que la nuit, il me faut la nuit pour vivre. Je me lève quand les autres se couchent : mes rues sont les salons ; mon soleil, les lustres et le gaz ; ma nature fleurie, des tapis ; je ne connais plus aucune différence entre les saisons, entre les pays ; mon pays commence au boulevard Poissonnière et finit à la Madeleine. C'est à peine si j'ai la force de me tenir debout pendant le jour, tant l'air du soleil est sorti de mes habitudes. Je sais fort bien où tout cela me conduira: je cours sur une pente unie, horriblement inclinée, dont le bout trempe dans l'abîme. Rien ne m'arrêtera. Il faut que je roule jusqu'au fond. C'est très-bien ! mais je ne veux pas que Villejardin, un noble cœur, un excellent jeune homme qui a encore des illusions, Breton comme moi, le dernier comme moi d'un grand nom, d'une antique famille, soit entraîné, souillé, brisé, tué par le torrent quand il n'a encore qu'un pied engagé dans l'eau mouvante. Je me jette devant lui, je l'arrête, je le saisis par le bras, je veux le sauver et je le sauverai, fût-ce en périssant moi-même, acheva Kervaléon,

qui avalait d'un trait ud grand verre de punch qu'il avait surchargé d'un demi-carafon de rhum, le punch seul, le punch des autres lui paraissant insipide comme de l'eau sucrée.

Il y avait trop d'étrangeté, trop de supériorité dans ce vice qui venait de s'exprimer en empereur romain, trop d'humanité dans ce que venait de dire le beau Kervaléon, pour que ces dames de la nuit le comprissent, pour qu'elles admissent les motifs qui^Tavaient fait agir ainsi qu'il l'avait fait auprès de Victor de Villejardin. C'est à peine si elles avaient eu la patience de l'écouter; dans tous les cas elles avaient épuisé leurs dernières réserves, car, il avait à peine fini de parler que Bambine, dont toutes les voisines suivirent immédiatement l'exemple d'insubordination, se prit à dire en frappant du pied :

— Je veux savoir pourquoi Finard a été pendu.

— Oui! oui! oui!

— Oui! oui! oui!

— Nous voulons savoir pourquoi Finard a été pendu !

Et, en frappant avec le dos d'un couteau sur les verres, elles chantèrent en chœur :

— Oui, pendu, pendu, pendu!

— Puis dépendu ! dépendu 1 dépendu l

— D'abord, dit Finard quand il put se faire en-

tendre, je n'ai pas été précisément dépendu ; c'est une courtoisie dont il n'a pas été usé à mon égard ; mais je vous ai dit, et un homme qui a été pendu n'a que sa parole, que vous ne connaîtriez cette mélancolique histoire qu'après que j'aurai moi-même connu celle de notre ami Villejardin, histoire dont le dénoûment n'est pas loin, si mes conjectures sont justes. Et ces conjectures les voici, dit Raoul Finard : Les nobles parents d^ Victor ne voulant pas consentir à son vulgaire mariage avec mademoiselle Florence Mangin, Victor, suivant pas à pas les anciennes et toujours nouvelles traditions du roman, va se marier chez le forgeron de Gretna-Green : et cela étant, je me demande alors pourquoi vous vous effarouchez tant, mesdames, d'un mariage si peu sérieux, d'un mariage qui n'empêchera jamais Victor de revenir garçon à son gré, et de's'asseoir parmi vous comme auparavant.

— D'abord, mon cher Finard, dit Kervaléon, il n'y a plus de forgeron, aux limites de l'Angleterre et de l'Ecosse, qui marie sur son enclume. Le forgeron de Gretna-Green, qui n'a jamais beaucoup existé, n'existe plus du tout.

— Alors, je ne devine plus pour quel motif, dit Ffnard fort intrigué, notre ami Victor va, dites-vous, se marier à Londres avec mademoiselle Florence Mangin. S'il ne peut pas se marier légitimement avec elle

en France, pourquoi va-t-il en Angleterre où l'on ne marié plus illégalement? — A quoi bon ce voyage? Quel sens a-t-il ? Oui, quel sens?

— Sens... onnet..., seiïs...tinelle, prenez garde à vous!. ..y sens... barquer..., sens fuir. ..y sens... tirbon...

— C'est encore Fœdora ! 0 Jupiter !

Il n'y eut qu'un cri de haine et de vengeance contre Fœdora après cette nouvelle sortie de sa part.

Réalisant sa menace. Bambine approcha lestement la bougie de cheveux des Fœdora, et cette fois il y eut incendie. Les gazillonset les petites fleurs de tulle passées dans la coififure de la Vénus-Bête brûlèrent. On accourut à temps : les boucles furent sauvées.

— Tu vois ! lui dit Bambine ; recommence ! non, recommence !

— Voici le sens de ce voyage à Londres, dit Kervaléon à Finard, le pendu del'Orégon ; de ce voyage, réellement entrepris dans le but bien arrêté chez Victor de se marier avec mademoiselle Florence. Quoique majeur, Victor, comme je te l'ai dit et comme tu le sais, dépend de ses riches parents, les Villejardin ; son avenir sera très-brillant ou fort décoloré, .selon ce qu'ils voudront bien faire pour lui de leur vivant et lui laisser après leur mort. Or, malgré eux, se marier ouvertement à Paris, c'était les braver.

c'était pour Victor se fermer pour toujours leur aflertion et leur coffre- fort. D'un autre côté, propoi^er à Florence, qui ne consentait à aucun prix à n'être que sa maîtresse, une parodie de mariage devant le forgeron écossais, dans le cas où il aurait encore éti'' en fonctions, c'était se jouer de celle qu'il estime autant qu'il l'aime. Afin de passer entre ces deux difïlcultés, notre ami a eu la pensée de recourir à un mariage à l'étranger, mariage par lequel il se trouvait sérieusement engagé avec Florence sans blesser trop à vif la fibre de sa famille. La famille sera sans doute instruite de ce mariage, mais plus tard, mais sans la foudroyante publicité des journaux, mais à un moment opportun. Adroitement faite, la blessure ne sera plus qu'une piqûre. Il ya tant de clémence pour les actes consommés, même aux yeux des plus sévèrrs. Et puis on y regarde à deux fois avant d'ajouter de gaieté de cœur le scandale inutile d'une protestation à un premier scandale déjà à demi étouffé par le secret et par le temps écoulé depuis le moment où il a été commis. A mon avis donc, Victor a pris le parti le meilleur, le plus sage, le seul qui pût le tirer d'embarras. Du reste, dans quelques jours il n'y aura plus à revenir sur sa résolution. Il sera marié, légalement marié, malgré tous les obstacles qui s'étaient élevt s, malgré ses parents, malgré ces dames...

— Et malgré moi, dit Finard, si j'avais été appelé à donner mon avis dans la question.

— Ah ! bravo, Finard, bravissimo, s'écrièrent toutes ces dames en se jetant éperdument au cou de Finard, absolument comme au moment où il avait fait son apparition dans le grand salon du restaurant, ravies qu'il fut de la même opinion qu'elles sur ce mariage malencontreux.

— Vive Finard! dirent-elles en chœur. Vive Finard !

— Les voyages ne l'ont pas gâté, celui-là !

— Vrai ! il est tout aussi immoral qu'en partant.

— Tout aussi spirituel!

— Et si son plumage répond à son ramage, c'est-àdire si Finard est revenu riche, s'il est chargé des pisds à la tête de poudre d'or, Finard, je le déclare à la face du ciel, est le plus beau des Finard.

— Il est temps de répondre à ce doute qui nous oppresse, ô Finard i — Es-tu riche? Avoue-le, ne crains pas de blesser notre pudeur.

Avant de répondre à cette brûlante question...

— Es-tu riche, misérable? parle!

— Je répondrai d'abord que j'ai été mal compris si Ton a cru que j'ai blâmé Victor uniquement parce qu'il s'est marié.

— Il ne s'agit pas de cela; réponds! Es-tu riche?

Réponds ! ou tu seras pendu à ce balcon comme tu prétends l'avoir été dans l'Orégon.

— Je ne prétends pas avoir été pendu : cette fatuité de mauvais goût n'a rien de fort ingénieux en soi. J'ai été réellement pendu. Écoutez, incrédules!

— Écoutons Finard !

— Écoutons Finard !

— Terre et cieux, faites silence!

— En plein Orégon, à quarante lieues dans les montagnes, je possédais une POCHE.

Ici les éclats de rire partis du gosier un peu endommagé de ces dames criblèrent ces premières paroles de Finard, qui fut un instant obligé de battre en retraite.

— Tu veux dire m-i château ; tu t'es trompé!

— Tu t'es trompé, tu as voulu dire un trésor.

— Je possédais une poche, répliqua Finard avec gravité et d'un ton des plus affirmatifs.

— Est-il bête ! Est-il bête ! avec sa poche !

— Allons donc, une poche !

— Cette poche, continua Finard, était voisine de la poche d'un Américain.

— Bon ! une autre poche, maintenant !

— 11 y avait, dans la vallée où je me trouvais, quinze cents poches creusées autour de la mienne par les chercheurs d'or.

— C'est donc une redingote que ce pays ?

— Vous ne seriez pas aussi surpris que voii.^ paraissez l'être, si vous saviez que le seul moyen d'avoir de l'or dans l'Orégon, c'est de commencer tout bêtement par faire un trou dans la boue, et de se fourrer dans ce trou qu'on appelle ime poche. On relire ensuite de ce trou ou de cette poche, à la sueur de ses bras, de la terre, ou de la boue s'il a pin, jusqu'à ce qu'on trouve Tor qu'on cherche.

— Ah ! voilà donc ce que c'est qu'une poche ?

— Oui, mesdames.

— Nous comprenons.

— Et faut-il longtemps fouiller dans cette poclic pour trouver de l'or? s'informa Bambine avec une avidité oratoire partagée par toutes ses compagnes à un degré d'exaltation inouï.

— Quelquefois une heure, quelquefois...

— Rien qu'une heure! Oh! rien qu'une heure! interrompirent Berthe et Bambine à la fois.

— Quelquefois dix ans, acheva Finard.

L'enthousiasme tomba à plat.

— Aïe ! dix ans !

— Dix ans!

— Le plus souvent on ne trouve que de la terre au bout de dix ans.

—Qu'avais-tu trouvé, toi, Finard, dans ta poche? —

Je ne puis parler de cette poche sans rire. — Voyons, (iu'avais-tu trouvé? Ne nous fais pas languir...

— Voyons, qu'avais-tu trouvé dans cette poche ? icpéla Bambine aussi sérieusement qu'elle le put, ce qui n'impliquait pas de sa part une gravité bien prolonde ni de bien longue durée.

Finard répondit à tous et à toutes en lui répondant :

— Rien, rien, rien.

— Et tu creusais depuis longtemps ?

— Depuis un mois, au soleil qui vous rend fou, à la pluie qui vous rend grenouille: le jour, la nuit; mangeant des racines et buvant de l'eau.

— Depuis un mois ! et pas le moindre cent sous ?

— Pas un traître liard; de la terre jaune ou noire, du sable ou du gravier; mais de l'or, point !

— Et ton voisin l'Américain ?

— J'y arrive.

— Ah!

— Aussi bien partagé que moi. Rien non plus.

— Continue, Finard. C'est palpitant d'intérêt.

— Le trente-cinquième jour, il me vient une idée, poursuivit Finard.

— Ah! voyons... voyons vite. Est-ce amusant, ces histoires d'or ! oh ! est-ce amusant !

— Je dis à mon Américain : Camarade, vous n'avez pas plus la chance que moi; nous sommes enguignonnés ; voulez-vous échanger votre poche contre la mienne ?

— Veux-tu ne pas toujours rire ainsi, infernale Bambine; on n'entend rien; c'est indécent !

— Que voulez -vous, le rire m'étouffe...

— L'Américain accepte, n'est-ce pas ?

— Il n'accepte pas, répondit Finard.

— Voilà un animal ! Il trouvait donc sa poche bien agréable ?

— Je ne sais pas comment "il la trouvait, mais ici je dois dire, pour votre instruction personnelle, qu'il est d'usage, parmi les chercheurs d'or, d'acheîer et de vendre des poches, selon qu'ils croient à la proximité plus ou moins grande de l'or à l'endroit où l'on creuse. Il y a la hausse et la baisse des poches.

— Non, me dit l'Américain, je ne veux pas échanger ma poche contre la vôtre, parce que vous avez idée de rencontrer de l'or dans la mienne.

— Pourquoi alors n'en trouvez-vous pas, vous ?

— Et vous,pourqu4)i désirez-vous ma poche, si vous croyez qu'il ne s'y trouve pas d'or ?

— Histoire de contrarier ma chance en prenant la vôtre.

— Payez-la, me dit l'Américain : tout se paye.

— C'est juste. Combien voulez-vous de votre poche.

— Combien ? cinq cents francs et votre poche.

— Cinq cents francs ! eh bien ! je l'achète: marché conclu. Je n'ai pas l'argent sur moi, mais ce soir vous aurez la somme. Otez-vous de là; à vous ma poche; à moi la vôtre ( — L'échange fait, je me mets immédiatement au travail; c'est-à-dire que je me mets à creuser d'ahan au fond de son trou. Il fallait me voir î Franchement, mes amis, je n'avais aucune raison plausible pour opérer ce troc, si ce n'est celle qu'on a pour demander un autre jeu de cartes quand on ne gagne pas avec le jeu dont on s'est servi. Bref! il y avait à peine trois heures que j'arrachais des pelletées de terre du fond de ma nouvelle poche, quand je sens tout à coup une résistance.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! Finard, ne nous fais pas souffrir!... prends pitié de l'innocence.

— Paix! Bambine!

— C'est plus fort que moi... Il s'agit d'or et de résistance... et je connais si peu l'un et l'autre...

— Tais-toi ! Bambine !

— Je me tais, mais achève, ô Finard ! il y a des lenteurs qui tuent.

— Je trouve une résistance, disais-je; jepersiste.^

— Tu persistes !...

— La terre vole...

— Dieu ! que j'aurais fait volontiers comme la terre...

— Mais tais-toi donc !

— Et je soulève...

— Quoi?

— Soutenez-moi ! s'écria Bambine.

— Et je soulève...

— Un grès de Fontainebleau, dit Veuglin.

— A la porte Veuglin !

— Et je soulève un bloc énorme...

— C'était de l'or? dis vite ! de l'or ! n'est-ce pas?

— De l'or pur : un bloc de quatre-vingts à cent livres.

— Je m'évanouis, s'écrie Bambine; des selsl des sels !

— Cent livres d'or.

— Quoi ! une fortune ! dit Finard : cent cinquante mille francs au moins.

— Je ne demanderais que trois pareilles poches dans ma vie.

— Oui, mais voilà qu'au moment où je dégage mon morceau d'or du fond de mon trou, mon Américain se précipite sur moi en me disant que le marché est nul, qu'il n'en veut plus!

LE BARIL DE POUDRE d'o R. 45

— Comment, nul? Comment, il n'en veut plus !

— Mais tu lui avais donné cinq cents francs!

— Je ne les lui avais pas donnés, je devais les lui donner dans la soirée; et il se fondait là-dessus pour soutenir que notre marché était nul.

— Mais tu les lui aurais donnés le soir?

— Sans doute, le soir même ; mais parler raison et iiouneur à un chercheur d'or! Il veut m'arracher la précieuse pépite. Jugez si je la défendais, moi! Mais, plus fort que moi, il me saisit, me renverse, et emporte triomphant le bloc d'or de cent livres.

— Ah ! le scélérat des scélérats !

— Ah lie gredin des gredins 1

- — Ah ! le parricide des parricides 1

— Tout ce que vous voudrez, mesdames. Cependant j'ai la force de me relever, de courir après lui et de lui fendre la tête d'un coup de bêche.

— Ah ! je respire ! je respire !

— Quel bonheur!

— Il était mort?...

— Il était mort, mesdames.

— Mort. ..aux dents, mort... laix, Bretagne, mort.. et easiillans, mort... i fiez-vous, mor t...élimar,

— C'est Fœdora! c'est encore Fœdora! courons surFœdora!

Il fallut en efl'et courir sur la Vénus-Bête, car,

échappant à la surveillance dont elle était l'objet de la part de ses compagnes, elle courait elle-même et trèsvite autour du salon en criant :

— '^lort.,..nbond, mort. ...bleu! mort... ricaud, mort. ..sure, movi. ..phine, moït..phée.

On ne vint à bout de la Vénus-Bête qu'en lui lançant autour des jambes des serviettes liées entre elles à la manière des lazos indiens. On la fit trébucher et tomber sur le tapis ; une fois à terre, on la prit par les pieds et par la tête, et on la porta au balcon, qu'on ferma ensuite sur elle.

Finard reprit :

— Oui, il était mort, mais ses camarades américains, témoins de la lutte et de ses résultats, courent aussitôt après moi, m'arrêtent et veulent savoir la cause de ce meurtre. Alors moi de leur raconter, avec une émotion qu'il vous est facile de supposer, les choses comme elles se sont passées : ils ne me croient pas ; ils disent que pour me justifier j'invente une fable, que la pépite d'or a été extraite de la poche de l'Américain, que j'ai cherché tout simplement à la lui voler, que je suis par conséquent un voleur, par conséquent un assassin, par conséquent que je vais être mis en jugement dans les formes usitées en pareil cas.

Il faut avouer, dit Herminie, que voilà de bien

grands bandits, à commencer par l'Américain qui t'avait emporté la pépite. Non! il n'y en a pas de pareils sur la terre 1 non 1 non 1 non !

— Il y en a pourtant de semblables, dit Finard.

— Allons donc ! Nous sommes autrement civilisés, nous autres.

— Croyez-vous ? sincèrement, le croyez-vous?

— Est-ce qu'on nous voit nous haïr, nous envier, nous voler avec une pareille impudence?... Nous tuer comme t'aurait tué et peut-être mangé cet Américain, si tu n'avais pris sagement les devants, si tu ne l'avais tué toi-même ?

— Nous commettons bien aussi nos petits crimes pour avoir de l'or, repartit Finard en souriant.

— Rien de pareil! s'écria Herminie de plus en plus indignée. Allons donc !

— En effet, cela fait horreur, murmurèrent toutes ces dames.

— Eh bien, soit ! reprit Finard, nous valons mieux que ces gens-là.

— Des gens qui ont voulu te pendre, car nous prévoyons le sort qui t'attendait entre leurs mains.

— Comment, qui ont voulu me pendre ! qui m'ont bien pendu, mes amis.

— Revenons donc à ton supplice: ne perdons pas ce détail.

iS LE BARIL DE POUDRE d'OR.

— Il est dans ce pays, encore peu policé, un usage dont vous avez peut-être entendu parler : c'est qu^on s'y fait justice soi-même, en vertu d'une loi qui s'appelle lynchj du nom de celui qui l'a inventée : Lynch law, la loi de M. Lynch. Au moyen de cette loi, un coupable est interrogé, jugé, condamné sur-lechamp, et cela, soit dans la rue, soit à la ville, soit à la campagne, par douze individus constitués, de leur propre autorité, en jury. Il est immédiatement pendu après jugement, s'il y a lieu à le pendre, ce qui eut lieu pour moi. Déclaré coupable de meurtre avec préméditation (et quand bien même il n'y aurait pas eu préméditation, rien n'eût été changé pour moi), je fus condamné à être pendu, sans délai, au premier arbre jugé propre à l'opération. On me demanda ensuite si je n'avais rien à opposer à cet arrêt, tout en ayant soin de me prévenir qu'on n'aurait aucune espèce d'égard à ce que je pourrais dire pour chercher à me soustraire à la juste rigueur de mon supplice.

— Mais c'est une dérision qu'une pareille façon d'agir !

— En apparence : au fond, ce n'est chez ces gens-là qu'un profond respect pour le temps, qu'ils tiennent pour la marchandise de la plus haute valeur qu'il y ait au monde, d'accord en cela avec leur illustre compatriote Franklin, qui disait avec beaucoup de raison

que le temps est l'étoffe dont la vie est faite. Je reviens à mon étoffe.

— Qu'ils allaient découdre.

— Qu'ils allaient déchirer, s'il vous plaît. Après Tavertissementqueje venais de recevoir, je dus me bornera exprimer modestement le désir de me réconcilier avec Dieu par Tintermédiaire d'un prêtre catholique, On n'aurait pas mieux demandé que de me satisfaire,^ maison me fil observer qu'il y avait plus de trois cents lieues de déserts à franchir, de fleuves débordés à traverser, pour parvenir à un établissement religieux où il y aurait quelque chance de rencontrer un prêtre canadien catholique, lequel prêtre serait peu disposé sans doute à venir confesser un brigand, un scélérat, un assassin tardivement importuné de ses remords. L'expédition eût duré deux mois au moins dans la saison froide, difficile où nous entrions. On m'engagea à renoncer à cette idée fastueuse d'avoir un prêtre à la solennité très- restreinte de mon supplice. Cependant^ si je tenais beaucoup à la chose, et si je voulais me contenter d'un à peu près, eh bien ! ils m'offraient un prêtre indien, adorateur du Grand-Serpent. Cette proposition ne m'agréant pas, sans autre nouvelle perte de temps, on me lia étroitement les deux mains derrière le dos, et ceci fait, vingt robustes chercheurs d'or me poussèrent devant eux, examinant avec soin

s'ils découvraient à l'horizon quelque arbre digne, par sa hauteur, d'égaler l'énormité de mon crime. Je n'omettrai pas de vous dire, mes bons amis, que les fêtes carillonnées étant rares parmi ces braves gens, une pendaison est une belle occasion pour eux défaire bombance. Ce jour-là est un jour férié : ils quittent la bêche, la pioche, le tamis, font rôtir des moutons, embrochent des quartiers d'ours, qu'ils arrosent d'une sauce de bison obtenue en délayant dans du piment de la chair de cet animal réduite en poussière.

— Est-ce bon, Finard, ce ragoût-là?

— C'est exquis, surtout quand on ne doit pas servir d'entremets au festin. 11 y avait donc festin à mon occasion, ainsi que je viens de le dire. Outre les viandes de bison et d'ours, mes Américains emportaient avec eux beaucoup d'eau-de-vie, beaucoup de rhum, et du tabac en quantité. Revenons à mon exécution. Ils avisèrent plusieurs arbres ; mais, quoiqu'ils me parussent généralement d'une belle venue à moi, ils laissaient toujours quelque chose à désirer selon ces messieurs. Tantôt la maîtresse branche ne se dégageait pas d'une façon assez pittoresque du tronc; pendu, on ne m'aurait pas vu d'assez loin ; tantôt le tronc lui-même n'était pas assez nu; tantôt, enfin, l'arbre, par son essence, ne promettait pas de ne pas fléchir sous le poids de mon corps.

— Tu avais donc pris quelque embonpoint, cher Finard ?

— Mon Dieu, oui; mais à quoi cela m'avait-il servi?

— Continue.

— Il me fut même demandé si je préférais le cèdre au sycomore; j'avouai n'avoir en ce moment aucune prédilection bien arrêtée. Enfin, à défaut de mon choix, le choix raisonné de mes bourreaux se fixa d'un commun accord sur un sapin aussi élevé que les tours Notre-Dame. Le bel arbre ! Dans toute autre circonstance, j'aurais remarqué avec plus d'attention son développement superbe, majestueux; mais, vu le rôle qu'il allait jouer dans les dernières scènes de ma vie, je ne lui accordai peut-être pas en ce moment toute l'admiration qu'il méritait. Arrivé au pied de ce sapin juridique, l'ami intime de l'Américain que j'avais assommé sollicita, avec une piété fraternelle, la faveur de remplir auprès de moi les fonctions d'exécuteur. Émus de tant de dévouement, ses compatriotes n'osèrent pas la lui refuser, quoique au fond ils auraient souhaité qu'elle fût mise au concours. Aussitôt ce généreux ami lança l'extrémité d'une corde à la hauteur d'une forte branche venue horizontalement et placée à une hauteur de trente pieds environ. Dans ce jet magistral, il la fit passer, avec la dextérité particu-

Hère à sa nation, d'un côté à l'autre de cette mêmebrancho, et reçut l'autre extrémité de la corde dans ses mains. Ce magnifique mouvement de gymnastique fut suivi de la cérémonie que vous ne prévoyez que trop. Un bout de la corde fut passé deux fois en guise de cravate autour de mon cou, et ces deux tours furent terminés par le nœud coulant classique, le nœud destiné par sa pression à m'étrangler, à me casser la vertèbre cervicale, à me foudroyer au moment suprême de l'ascension. Ceci fut fait très vite, mais j'oserais dire que ce fut exécuté avec plus d'enthousiasme que d'art peut-être. Soyons juste, pourtant, mon Américain pleurait la perte d'un ami, et c'était la première fois sans doute qu'il pendait. Cela ôte du sang-froid et de l'habileté. Son opération achevée, ses compagnons saisirent des deux mains le bout de la corde opposé à celui dont j'étais le médaillon, et ils se mirent à tirer en courant et en chantant un morceau de circonstance. Vous m'excuserez si je ne vous le redis pas. Je n'entendis pas la fin de l'air, et je n'ai pas retenu les paroles. Au même instant, je sentis la terre se détacher de la semelle de mes souliers; un vent glacé me passa dans les cheveux; mes dents se choquèrent, et il me sembla que mon crâne se cassait au sommet, avec le bruit que fait un œuf à la coque quand on le casse du gros bout. Puis...

LE BARIL DE POUDRE d'oR. o3

— Puis tu étais mort.

— Eh bien ! que voit-on, Finard, quand on est mort?

— Qu'éprouve-t-on ?

— Oli! nous t'en prions, Finard, dis-nous...

— Voulez-vous permettre, messieurs et mesdames^ que je boive un verre de ce grog ? Ces choses-là altèrent en les racontant.

Et tous ceux qui écoutaient, comme s'ils avaient été morts comme Finard, burent comme lui de pleins verres de grog.

— Je n'étais pas mort, mais je croyais être mort. Il était encore jour lorsqu'on m'avait pendu, et quand je retrouvai obscurément la conscience de mon être,, il faisait nuit. Mais c'était une nuit claire, opale et blanche comme je n'en ai jamais vu que dans les zones vierges du Grand-Pacifique. Je ne sus pas d'abord où j'étais : si dans le ciel, si dans un brouillard, si dans la lune. Il me sembla plus tard, quelques secondes après, que j'étais en même temps et à la fois dans toutes les villes que je connaissais, soit en Europe, soit en Amérique : Paris, New-York, Panama, Valparaiso, la Havane, n'étaient pour moi qu'une seule et même ville, phénomène qui me confirma un fait métaphysique que je soupçonnais déjà quand j'étais eu vie : c'est que le temps et l'espace n'existent pas en

dehors de nous; ce sont des choses qui sont en nous.

— Qu'est-ce qu'il dit? demanda Bambine en levant son nez rose.

— Des bêtises, répondit Birauteau. Et après que vis-tu encore?

— Après, je sentis une horrible crampe là, derrière le cou, dans le creux de l'e.stomac, et un froid inexprimable dans les jambes; ma tête me parut lourde comme un boulet au bout d'un fil de soie et grosse comme le Panthéon. C'était la souffrance; la vie revenait. Peu à peu, je me rendis compte de ma situation.

— Elle n'était pas splendide.

— Oh I non, mes enfants, ma position n'était pas splendide, mais elle était extraordinaire ; vous devinez d'ici que j'avais été mal pendu, ce que j'attribuai non-seulement à l'inexpérience de mon Américain, mais beaucoup à la nature de la corde qui était trop neuve et par conséquent rigide, pas assez coulante, et beaucoup aussi au froid excessif qui était brusquement survenu dans la température. Nous n'étions pas loin de la Colombia, et, lorsque ce fleuve commence à geler, il imprime à l'atmosphère une roideur inouïe.

Il enlève toute souplesse à la nature entière; elle se gerce. La terre se fend, l'écorce des arbres craque comme au feu, les rochers s'écaillent. Et ces revirements arrivent à la minute. Quoi qu'il en soit, je me démontrai que si j'avais été réellement pendu, je n'étais pas mort des suites de cet accident ; je n'étais, en un mot, que suspendu. En valais-je beaucoup mieux?

— Mais le diable t'a donc décroché et décroché à temps? s'écrièrent plusieurs de ces dames avec l'impatience irrésistible particulière à leur sexe, et d'ailleurs bien naturelle à tout auditeur en pareil cas.

— Oui; il est probable que j'ai été décroché et décroché à temps, ainsi que vous le dites, mesdames, puisque je suis ici, buvant du punch avec vous, dans un restaurant de Paris ; mais comment et par qui l'ai-je été ? Voilà !

— Oui, voilà, et nous brûlons de le savoir.

— D'abord, leur besogne accomplie, les chercheurs d'or se retirèrent pour aller fêter ensemble le monstrueux souper de chevreuils, de tortues, d'ours et de bisons dont je vous ai parlé. Ils n'allèrent pas bien loin ; de la place assez peu enviable que j'occapais, je distinguais les grands feux de cèdres et d'artémisia qu'ils avaient allumés, et autour desquels ils avaient mis leur couvert; de cette place, j'entemdis les rugisse-

56 LE BARIL DE POUDJIE d'or.

menls de leur joie, et le choc frénétique des toasts poussés en honneur de leur victoire sur l'iniquité, le vol, le crime, etc. etc.

Ma position devenait d'instant en instant plus périlleuse ; si la mort ne m'avait pas emporté, elle n'avait pas renoncé à sa proie. Elle l'étreignait toujours, elle ne la lâchait pas. Oh ! oui, maposition était périlleuse, vous allez le comprendre. La corde ne m'avait pas étranglé, parce qu'en glissant le long de mon cou, au lieu de le comprimer, elle était brusquement remontée jusqu'au menton; au menton elle s'était arrêtée; accident miraculeux (non unique cependant), auquel je devais de n'avoir pas été asphyxié, mais accident à la suite duquel je n'eusse pas tardé à l'être, si la soif, la rage, l'exaspération de la conservation ne m'eût communiqué une force et une volonté surhumaines. Folie, vous le supposez sans peine, de penser, mes intelhgents amis, à me servir des mes deux mains pour me soulever, pendu comme je l'étais en manière de lustre, pour me hisser avec leur aide, jusqu'au niveau de la branche, et là de l'enjamber pour chercher ensuite d'autres voies de salut : mes mains étaient enchaînées contre mon dos. Mais si elles ne me servaient à rien, mes jambes, laissées libres, me furent d'un grand secours dans ce quart d'heure d'énergique désespoir. Comment les ai-je ramassées

SOUS moi et violemment disposées ? comment ai-je opposé l'une en guise de point d'appui à l'autre? comment ai-je emboîté, rentré mes côtes pour les dérouler tout à coup en spirale? comment ai-je combiné le jeu des muscles de ma poitrine, le mouvement de mes <jpaules el les efforts de ma respiration pour m.e pousser verticalement, mes dents mordant ma corde, et dépasser de toute la hauteur de ma tête la branche où j'étais pendu pour y retomber et m'appuyer sur les os de ma mâchoire en y retombant? c'est là ce que je ne saurais jamais dire. Probablement ça se fait en dehors de nous, ça ne se calcule pas; et par cette raison-là sans doute, ça ne reste pas dans la mémoire, et ne se raconte pas comme on veut... Mais tenez ! rien que d'essayer de vous le dire, mes jambes tremblent comme la feuille et j'ai une sueur froide au front.

— Bois, Finard.

— Je bois.

Après quelques instants de repos, Finard reprit.

— Ne me croyez pas encore sauvé, mes amis ; oh ! non. Qu'allais-je devenir, garrotté, placé en équilibn' sur les os maxillaires au bord d'une branche, exténué par les dernières et suprêmes fatigues que je venais • de faire endurer à tous mes membres.

— Tu ne pouvais guère demander du secours.

— Je le pouvais, on serait venu à mes cris de làbas où l'on était plongé dans les victuailles jusqu'au ventre; oui, l'on serait venu, mais pour rectifier les erreurs d'une pendaison incomplète. Péniblement secondé par les muscles surexcités du cou, je m'efforçai de ramper avec le menton jusqu'à une certaine distance de la branche qui me soutenait, traînant après moi, dans ce rude exercice, la corde à laquelle je demeurais toujours attaché et dont le bout allait s'enrouler en plusieurs tours au tronc de l'énorme sapin devenu ma potence. Voici dans quel but je dépensai tant de douleurs et de fatigues : au-dessous de la grosse branche que je parcourais, en me déchirant ainsi le cou, j'en avais distingué une autre; une autre moins forte, il est vrai, peu parallèle, mais assez horizontalement jetée pour me laisser supposer que j'y rencontrerais un point d'appui. Courage donc et espoir en Dieu ! Dieu que je n'invoquai pendant ma longue agonie qu'en latin : pourquoi en latin ? Je n'en sais rien. Est-ce qu'une prière française ne m'eût pas semblé assez puissante, assez persuasive pour arriver jusqu'à lui? Les dents fermées parla contraction lie l'agonie, les yeux pleins de larmes et de sang, je murmurais, il m'en souvient : Libéra nos, qumsumus, Domine, au omnibus malis prœteritis, prœsentibus et futuris : et, en disant ces prières, qui figurent

je ne sais plus où dans les livres saints, je continuai à raboter des mes chairs l'écorce rugueuse du sapin patibulaire.

— Enfin touchas-tu cette seconde branche?... J'en ai la chair de poule, Finard.

— Oui, mes amis, et je respirai!

— Et nous aussi nous respirons !

— Pendant dix minutes je demeurai dans cette nouvelle position si laborieusement conquise, position qui ne valait pas celle que j'occupe en ce moment sur ce divan bien moelleux ; mais enfin je n'étais plus suspendu par le cou, si je l'étais toujours par le menton. Sans m'endormir dans les délices du repos — quel repos ! — je songeai à un nouveau moyen d'aborder au corps même de l'arbre pour m'y reposer, et là, d'attendre que quelque Indien charitable — s'il en est — vînt à passer, pour l'implorer et en obtenir ma délivrance, lorsque, dans la demi-obscurité où je me tenais pelotonné comme une bête fauve retenue par les griffes, je sentis un bourdonnement étrange, indéfinissable au premier abord, assez semblable au bruit rauque qu'on entend dans la campagne en approchant d'une chute d'eau. Je tentai un nouvel effort afin de distinguer ce que ce pouvait être... C'était un oiseau monstrueux, je me trompe, c'était plusieurs oiseaux, un vol entier d'oiseaux autour de

ma têl€. Mon étonnement n'eut pas le temps de réfléchir.

Le bruit augmentait dans une proportion effrayante, sinistre. Ce fut succesivement un grondement, une tempête, un ouragan. On criait, on mugissait, on ■croassait circulairement sur mon front. Je me vis enfermé dans plusieurs cercles concentriques de vautours, de gypaètes, de corbeaux, et de je ne saiK combien d'autres oiseaux de différentes espèce?, toutes cruelles, toutes malfaisantes.

— Ces vilaines bêtes le croyaient déjà mortel elles accouraient pour te manger les yeux.

— Leur méchanceté intelligente leur disait bien que je n'étais pas encore mort; mais leur instinct \o race leur faisait supposer, à mon immobilité, que Je ne serais pas longtemps vivant. Je ne devais pas ot;poser une bien forte résistance à leurs becs, quel que -fût l'état où je flottais. Et quels becs ! J'en voyais de longs d'un demi-pied, dentelés en forme de scie; de noirs et de tordus à la façon des cornes de bélier ; de gris, affilés comme la lame d'un rasoir ; de rouges, marqués de taches jaunâtres, de blancs, tigrés <le taches noires. Souvent ces oiseaux venaient si près de mon visage, que j'entendais claquer tous ces horribles becs et ronfler leur souffle chaud et empesif'. El leurs cris! oh' leurs cris! c'est affreux! Des

bruits d'orgue Iraversés par des ricaneineats infernaux. Arrivés à ces dimensions gigantesques, les oiseaux ont la haine aussi forte que chez l'homme et la férocité du tigre. Ce sont des tigres qui volent. Mes ennemis devaient les entendre et se dire : « Les oiseaux de proie s'en régalent déjà ; il faut que chacun vive : mangeons ; laissons-les manger. » Je n'avais, à vrai dire, que ma vie pour les tenir encore quelques secondes en respect. La trêve fut courte, les becs diaboliques approchaient de plus en plus de mon visage. Chaque oiseau en passant: vautours, éperviers, milans, condors, gypaètes me regardaient de leurs yeux jaunes :

«Grande caput, stantes oculi, rostra apta rapinre, « Canities pcnnis, unguibus liamus iiiest. »

« La tête grosse, les yeux fixes, le bec propre à la rapine, les ongles en hameçon. »

C'est ainsi qu'Ovide représente, je crois, les oiseaux de nuit, et c'est ainsi que je les voyais quand ils venaient battre mes joues et me rayer le front de leurs ongles avides de ma chair. Le premier coup de bec que j'allais recevoir serait le signal du carnage; mon sang les mettait en goût : aussitôt, j'étais déchiré, dépecé, coupé en lambeaux; et je n'étais séparé de ce

62 LE BARIL DE POUDRE b'OR.

coup de bec par rieo, que par l'éclair dfune première audace.

Q'arriva-t-il tout à coup, à ce moment-là, pour qu'il s'opérât sous mes yeux une diversion comme celle dont je fus témoin? C'est ce que je ne sus pas tout de suite. Mais, d'un mouvement général et spontané, comme une saute de vent dans les mers orageuses de la Chine, tous ces oiseaux rapaces et criards s'embrouillèrent dans leur vol, se croisèrent d'une manière atroce, se heurtèrent pêle-mêle avec une confusion indescriptible, et finirent par s'enfoncer et s'abîmer dans les pâles profondeurs de la nuit et du ciel. C'était la terreur qui les chassait; je n'aurais jamais découvert la cause de cette épouvante si, pour soulager mes regards delà tension, de la fixité pénible où je les avais tenus dans le but de fasciner mes oiseaux de proie, je ne les eusse dirigés sous moi, vers la terre, vers cette terre que je n'espérais pas encore fouler. La cause de cette étrange terreur ne tarda pas à devenir la mienne : c'était un ours, un ours blanc, un ours colossal de la plus redoutable espèce; — iirsus terribilis. — L'odeur des viandes qu'on dépeçait à quelques pas de moi l'avait sans doute attiré, et il venait avec l'espoir de prendre part dans ma personne au festin consommé en honneur de mon supplice. Il s'invitait au banquet de mes funérailles. Du reste, ces

convives imp|ovisés et supplémentaires ne sont pas rares dans les forêts de l'Amérique septentrionale. Bref, l'ours m'avait aperçu, et, en ours sybarite et affamé, pressé de se rassasier, il semblait vouloir même s'éviter la peine de grimper jusqu'à moi pour me dévorer. Debout sur ses larges pattes, il tournoyait sous moi, attendant, pour ainsi dire, que je lui tombasse tout rôti dans la gueule.

— Et voilà ce qu'on appelle les beautés du Nouveau Monde?

— J'aime mieux les laideurs de l'ancien.

— Il y a aussi les jaguars, les panthères, les boas.

— Sans oublier les Indiens, n'est-ce pas, Finard?

— Comme vous dites, sans oublier les Indiens.

— Comment ! ce n'était pas assez d'avoir échappé par miracle aux oiseaux de proie, il fallait encore que les ours... quel pays!

— C'est le pays de l'or, reprit Finard, et l'or se paye partout ; même là où il n'y a qu'à se baisser pour en prendre. Mais revenons à mon ours. Ceci était peut-être encore plus sérieux que les oiseaux de proie. Un bruit, un accident quelconque, vous en avez eu la preuve, disperse au loin une nuée d'oiseaux, mais l'ours, l'ours du Canada, ne recule devant rien. Il affronte l'homme, même l'homme armé, lutte avec lui, et, si l'homme ne le tue pas, il étouffe l'homme, lui

partage ensuite la tête en deux aussi facilement, plus facilement que nous ouvrons une huître et il lui hume la cervelle, dont il raffole à ce qu'il paraît. La cervelle de l'homme est le blanc-manger des ours, a dit Aldovrande, un des plus grands naturalistes. L'ours dont il est question ici, après avoir mesuré de ses petits yeux sanglants la hauteur qui le séparait de son souper, résolut de recourir aux moyens vulgaires pratiqués par les siens, pour contenter son appétit. Il abandonna sa promenade giratoire dans l'aire tracée sous mes pieds, et vint se placer contre le tronc même de l'arbre dont j'étais ce soir-là le fruit le plus savoureux. Quand il en eut fait plusieurs fois le tour, selon l'habitude de ses pareils, il posa les pattes sur le tronc et regarda la corde très significativement, d'où je jugeai qu'il se disposait à grimper pour m'atteindre.

— Et aucun moyen d'éviter cette mort cruelle, mon pauvre Finard?

— Aucun; pris par le cou, pris par les mains... anéanti.

— Parole d'honneur ! quand nous te regardons, quand nous te voyons assis parmi nous à cette table... c'est à ne pas y croire. Voyons, comment te tiras-tu encore de là?

— Vous avez raison, c'est à ne pas y croire. Je recommandai une vingtième, une centième fois, mon

LE BARIL DE POUDRE dVjR. 65

âme à Dieu, abandonnant mon corps aux éventualités terribles qui le menaçaient. J'avais fermé les jeux. Au bout de quelques minutes d'angoisses et d'at^^onie, je les rouvris pour me rendre compte de la distance parcourue par mon nouvel ennemi ; mais je fus bien surpris quand je le retrouvai encore à la même place et occupé à un travail qui n'est pas tout à fait dans le génie de ces animaux, quoique leur iuîelligence, comme celle des élépliants dont ils sont incontestablement les frères antédiluviens, soit réelle, soit grande, subtile, très-ingénieuse parfois, extraordinaire surtout si on la compare à la lourdeur de leur corps. Mon ours cherchait à défaire les gros nœuds qui terminaient la dernière circonvolution de la corde à laquelle on m'avait pendu. Tl s'acharnait à cette œuvre — dont je m'expliquais parfaitement le but, par exemple, — avec une volonté, une précision de gestes, une suite dans l'exécution de son idée, qui m'étonnaient de plus en plus. Visiblement son projet était, après avoir dénoué la corde, de la dérouler en entier et de me faire descendre ensuite par mon propre poids jusqu'au niveau du sol, où il m'aurait dévoré tout à son aise, plus à son aise, en effet, que dans la région des branches. Convenez-en, c'était bien étonnant de la part d'un ours. Son obstination, son calcul allaient avoir raison du dernier nœud de la corde, et

j'allais infailliblement rouler jusqu'à lui. Voilà qu'une frayeur nerveuse s'empare alors de moi ; j'ai le frisson dans tous les membres, mon sang se décompose; dans cette révolution, l'un de mes pieds, las de l'attitude à laquelle je les avais soumis tous les deux, perd son point d'appui sur la seconde branche, et tout mon corps échappe à l'équilibre. Quelque prompt et rapide que fût le mouvement de réaction que j'exécutai pour regagner ma position, l'arbre n'en fut pas moilis secoué, il oscilla, et, dans ce frémissement communiqué de place en place, il y eut des feuilles et de petites branches qui se détachèrent et tombèrent sur l'ours.

Ce fut alors au tour de l'ours de s'effrayer. Quittant sur-le-champ sa tâche sur le point d'être achevée, et s'éloignant de l'arbre avec épouvante, il alla s'asseoir plus loin avec un air plein d'effroi et de méditation. Sa grosse masse blanche frissonnait. De loin en loin, il essayait de relever la tête et de darder son regard vers moi, mais il la baissait bien vite pour retomber dans son anxiété. Enfin son état moral, s'il est permis de parler ainsi à propos d'un ours, me parut si troublé que j'en vins à me demander ce que c'était qu'un ours si sensible à la déception d'une proie un instant ajournée, en admettant toutefois que la pensée de me croire vivant fût cause de sa déception et de ses

terreurs. Quej'eusse remué OU non, qu'est-ce que cela pouvait lui faire? N'éiait-il pas toujours assuré de me manger? Quelle crainte avais-je le droit de lui causer alors même qu'il eût reconnu que je n'étais pas tout à fait mort ? Tant de scrupules dominés par tant d'appréhensions renversaient de fond en comble toutes mes idées sur la logique si imparfaite des animaux. Je ne quittais pas des yeux, dans mes raisonnements sans fin et sans issue possible, mon formidable partenaire. Longtemps il exerça encore mon esprit avant de le terrasser par un fait des plus extraordinaires, plus excentrique, plus en dehors de toutes les possibilités humaines et surhumaines, plus accablant pour la raison que celui dont il venait de me rendre le témoin si embarrassé. Le chloroforme ne stupéfie pas plusénergiquementle cerveau.

— Qu'était-ce donc?

— Voilà un ours qui aurait étonné Buffon!

— Vous allez être plus étonnés que ne le fut jamais Buffon. Je le vis porter méthodiquement une de ses pattes le long de sa cuisse velue, chercher quelque temps, et fouiller ensuite dans quelque chose que j'aurais appelé une poche si j'avais eu affaire à toute autre créature qu'un ours. Je suivis son geste, et je vis qu'il sortit de cet endroit caché par ses longs poils blancs une certaine quantité d'objets que je ne

définis pas très-netlement d'abord. Quand il les eut posés sur le sol, il les reprit avec ordre, et il me sembla qu'il se disposait à les employer dans un dessein arrêté. Ce manège dura quelques secondes. Enfin, mon ours rapprocha ses pattes devant sa poitrine, et, tandis que la gauche restait immobile à la hauteur des côtes, il élevait l'autre et la laissait méthodiquement retomber. La rencontre réitérée des deux pattes fit jaillir des étincelles. Mon ours battait le briquet.

— Ah! ceci, s'écrièrent ceux qui écoutaient la bouche béante le récit de Raoul Finard, ah ! ceci surpasse de mille coudées tout ce qu'on a jamais entendu depuis que le monde est monde.

— C'est impossible ! et, en vérité Finard...

— Quelle histoire!

— Quel conte ! Prétendrais-tu nous faire croire?...

— Finard ! mais, Finard, considère qui nous sommes.

— Pour qui nous prends-tu donc?

— Un ours qui bat le briquet !

— Il battit le briquet, reprit tranquillement Finard, et il alluma un morceau d'amadou.

— Encore plus fort!

— De plus fort en plus fort!

— Quelle farce de l'autre monde l

— Après tout c'était peut-être un ours du Cirque-

LE BARIL DE POUDRE d'OR. G9

Olympique qui s'était échappé par la rue Basse-'lii- Temple.

— Allons donc! un ours qui allume un morceau «l'amadou... de là à allumer sa pipe...

Finard reprit avec la même tranquillité.

— Vous l'avez dit : l'ours alluma sa pipe.

— Et il fuma; ajoute qu'il fuma, puisque lu y es.

— Il fuma.

— Finard, la plaisanterie est permise à table ; mais il n'est pas permis de la prolonger si longtemps devant des gens à peu près sensés, quoiqu'ils aient bu copieusement à leur souper. Voyons un ours qui bat le briquet, quiallumede l'amadou, qui fume...

— Je vous dis ce que j'ai vu, que voulez-vous.

— Tu ne l'as pas vu.

— Ma parole d'honneur.

— Ajoute alors que tu as fait la conversation avec cet ours, que tu lui as demandé des nouvelles de son épouse; qu'il s'est informé à son tour, auprès de toi, de ce qui se passait à Paris; que tu as éternué, et qu'il t'a dit : Dieu vous bénisse !

— Non, il n'a pas causé avec moi, non ! mais, après ' avoir fumé sa pipe, il a regardé autour de lui avec précaution, et armé d'un grand et large couteau qu'il a tiré d'une autre de ses poches , qu'il a ouvert et qu'il a déposé à la place où il était assis, il est revenu résolument à l'arbre, et d'un pas délibéré, comme l'eût fait quelqu'un qui ne veut pas céder à la peur, il a vite défait le dernier nœud de la corde, l'a déroulée rapidement, l'a ramenée à lui, puis il l'a lâchée d'un seul coup, et je suis descendu de toute la pesanteur de mon corps. C'est un miracle que je n'aie pas été écrasé dans la chute. Quelques branches l'amortirent; j'arrivai un peu meurtri à terre, mais je me gardai bien de donner le moindre signe de vie, quoique j'eusse grande envie de me secouer, dans la crainte d'irriter les mauvais instincts de l'animal. Au fond, je ne conservais pas le plus léger espoir d'échapper à cette dernière épreuve. J'eus à peine touché le sol, que je vis l'ours courir sur moi et ramasser le couteau qu'il avait laissé pour venir me dépendre.

— Il voulait t'égorger !

— Vous allez voir. Il éleva le couteau au-dessus de ma tête.

— Pour te scalper à la manière des Indiens, ses compatriotes...

— Saisissant ensuite la corde de la main gauche, à

un mètre environ de longueur, il la coupa net avec la main droite.

— Et par ce mètre de corde encore attaché à ton cou, il se disposait évidemment à te traîner jusqu'au fond de sa tanière.

— Moi, me voyant détaché de ce lien qui m'avait fait croire mort, je me relève d'un seul élan, je bondis sur mes pieds... Me voilà debout.

— L'ours se jette sur toi, -te déchire...

— Ce n'était pas un ours : j'avais vu son visage!

— Ce n'était pas un ours !... Mais alors ?...

— Le couteau s'échappe de ses mains, et, l'épouvante dans les entrailles, il se met à fuir. Qu'est-ce que je fais alors? Je me renverse sur le dos, et avec mes mains, — je n'étais lié qu'aux poignets, le jeu de mes mains était presque libre, — avec mes mains restées presque libres, dis-je, je saisis, en m'étendant par derrière, le couteau abandonné par mon fuyard effaré, et je m'enfonce de toute la vitesse de mes jambes, je me précipite tête et corps dans le plus épais du bois; je le traverse; une colline se présente, je la gravis avec mes pieus qui brûlent les dislances ; une nouvelle forêt se masse devant moi, je file comme une flamme d'arbre en arbre; les buissons épineux ne m'arrêtent pas, je les ouvre, je les déchire, et si je ne puis pas les ouvrir, je les foule comme des lianes - voilà d'autres

monlagnes, d'autres plaines, d'autres montagnes encore : de l'avant! de l'avant! de l'avant! Je cours toujours, je cours sans relâche, je cours sans prendre le iemps de respirer, je cours toute la nuit, pendant huit heures; j'ai dû faire vingt ou vingt-quatre lieues pendant ces morlelleshuit heures ; je n'avais pas deux jnnibes, j'en avais douze. C'est au bord delà Columbio, dont je finis par atteindre les rives, que je remarquai un arbre très-propre àrempUr le projet qui me préoccupait tout en fuyant vers la mer, où la Columbia si' jette cnire Asloria et Fort-Georges. Deux branches jumelles partaient de son tronc à un mètre de ia racine ; elles se rapprochaient si étroitement, — r;' qui, au fond, n'a rien de bien extraordinaire, car oii retrouve le même accident végétal à peu près partout où il y a des arbres, — que j'eus la facilité d'iniioduire entre ces deux branches mon couteau américain par son manche de corne et de l'y enfoncer assez solidement. Lorsqu'il fut ainsi fixé, je frottai sur !r tranchant de la lame les liens qui me garrottaient h's poignets, et la corde fut coupée. Aussitôt, mes ôe\\\ mains furent parfaitement libres. Le premier usa.-';' que j'en fis fut de dégager mon cou de la corde pl.;> épaisse qui le serrait depuis la veille. Dès lors je re.— pirr.i, je respirai, pour ainsi dire, de tout le corps, de nies mains, de ma poitrine, de mon âme. Que c'était

bon ! Mais cette joie ne m'enivra pas au point de me faire compromettre mon salut, qui n'était pas accompli ; je ne me croyais jamais assez loin du gibet.

Je repris ma course effrénée de possédé. Je dévorai encore cinq lieues avant le jour. Au jour, je parvins à Astoria, tout près de l'embouchure du fleuve et non loin du cap que les Américains ont nommé le cap Désappointement, qui méritait bien en ma faveur de changer désormais de nom. Là je tombai d'épuisement, d'essoufflement, d'abattement. Je m'endormis comme une masse de plomb. Je dormis vingt-quatre heures.

— Admirable ! cent fois admirable ! Mais nous te supplions à genoux, miraculeux Finard, de nous dire enfin ce que c'était que ce faux ours dont tu avais reconnu les traits au moment où son couteau se levait sur toi.

—C'était l'Américain qui m'avait pendu. Mais, avant de vous dire pourquoi il m'avait descendu du gibet, je dois vous dire, ou vous continueriez à penser qu'il y a exagération, mensonge, invention, fable de voyageur dans mon récit, qu'il est d'usage chez les chercheurs d'or, orpailleurs, trappeurs, coureurs des bois, lesquels ont pris cet usage des Indiens, de se fourrer tout entiers l'hiver dans la peau de quelque bête à leur taille, ours, loup, bison, ou tout autre quadru-

pède, afin de résister plus énergiquementau froid, et cela, notez-le bien, sans rien ajouter, sans rien ôter à la peau dont ils s'enveloppent. On ne supprime que les cornes si l'on vient à se revêtir de la dépouille d'un bœuf, et encore les Indiens, qui ont quelque goût, quelque supériorité dans l'art de la toilette, respectent même les cornes et la queue.

— Ils vont comme cela dans le monde?

— Oui, charmante Bambine, dans les salons des Montagnes-Bleues, répliqua Finard, qui ajouta : — Si vous ne me croyez pas, lisez l'excellent ouvrage de Gabriel Ferry : Voyages et Aventures au Mexique. C'est lui qui a dit avec toute l'autorité du voyageur qui ne raconte que ce qu'il a vu, et Gabriel Ferry a parfaitement vu : Pour ceux qui ne savent pas jusqu'à quel point les Indiens poussent l'art des déguisements et de V imitation des animaux, Villusion est effrayante}. Or, mon bourreau américain avait endossé ce soir là, comme l'air passait au vif, sa peau d'ours blanc, et c'est sous ce costume indigène qu'il s'était rendu au pied de ma potence pour procéder à sa mystérieuse opération.

— Et cette opération mystérieuse avait pour but un

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luxe de vengeance, celui de te poignarder après t'avoir étranglé ?

— Vous n'y êtes pas : cette opération avait pour but magique, chez lui, de prélever sur ma corde un morceau qu'il voulait s'approprier.

— Ah ! c'est donc de la corde de pendu qu'il voulait?

— Pas autre chose, mes amis : de la corde dépendu.

— Et voilà pourquoi il s'était rendu la nuit...

— Superstitieux comme les chercheurs d'or, les chercheurs de perles, les chercheurs de diamants, comme tous les chercheurs de ce monde, et s*imaginant sans doute que j'étais excessivement heureux, puisque j'avais rencontré un énorme bloc d'or là où son ami n'avait puisé que de la boue, il désirait à tout prix posséder un morceau de ma corde. Faut-il être sauvage, ignorant, brute, vulgaire, insensé, ridicule, pour aller s'imaginer...

— Écoute, Finard, dit la belle Herminie, je ne partage pas tout à fait ton opinion à cet égard... La corde de pendu...

— Eh bien ! ni nioi non plus, dit Bambine ; la corde de pendu... dame 1

— Ni moi, dit Aglaé; la corde de pendu !

— Ni moi, dit Berthe; et, ma foi, je donnerais beaucoup pour avoir un morceau de la tienne.

— Moi aussi 1 moi aussi ! moi aussi 1 s'écrièrent à Tenvi ces dames et un peu ces messieurs.

— Soyez donc heureuses, vos désirs seront exaucés : j'ai chez moi, dans une malle, le fragment de la corde que j'avais au cou, et qui en voudra en aura.

— Nous en voulons toutes !

— Accordé ! accordé !

— Accordé... on, accor... de chasse, accord... et à m, diccorà,.. illièr es, diccordi... perdu j accord... beil^ accord... de puits, ^LCCOTà.,. oue, accord... nemiise, accord... inthe.

Et ces balivernes étaient accompagnées de ces mots ; Ouvrez-moi le balcon, ouvrez-moi le balcon ! ou j'amasse les passants. Le balcon ! le balcon ! bal... daquin, bal... butiez, bal... thasar, bal... ancez vos dames.

— On va t'ouvrir, misérable Fœdora !

Il fallut bien ouvrir à la Vénus-Bête, qui, sans cela, comme elle venait de le dire, eût rassemblé les passan Is sous le balcon du restaurant.

— Maintenant que tu nous as accordé la promesse sacrée d'un morceau de ta corde, dit Berthe, accordenous aussi la faveur de nous instruire à fond de ce qui t'arriva à ton réveil, et de ce qui arriva surtout au morceau d'or.

— Je m'embarquai sans obstacle à Astoria sur une

barque américaine, la Fleur du Pacifique, qui faisait voile pour San-Francisco, oii je débarquai après quelques jours d'une heureuse traversée. A San-Francisco, un ami que j'y ai encore, un honnête et brave Italien, le chevalier Toledano, m'accueillit généreusement chez lui, et m'aida ensuite, quand je fus bien reposé de toutes mes secousses, traverses, tribulations et blessures, à liquider quelques petites créances que je tenais à ne pas laisser derrière moi en quittant, probablement pour toujours, l'Amérique et les Américains.

— Sans ton morceau d'or? demandèrent toutes ces dames, ravies du récit du voyageur, mais pleines de curiosités inquiètes, anxieuses à l'endroit de la fameuse pépite de cent cinquante mille à deux cent mille francs.

— Je suis revenu sans le morceau d'or, mais avec ma tête.

— Tu n'es donc pas riche ?

— Je l'avoue, hélas ! à ma honte : je ne suis pas riche.

— Eh bien ! tu as eu tort, Finard, de te dépendre, dit Berthe. A ta place... vois-tu...

— Berthe a raison, à ta place, dit Bambine, je ne me serais pas décroché ! Ça n'était pas la peine. Mieux vaut être pendu que pauvre.

'- Dieu ! comme tu es laid, Finard î

— Dieu ! comme tu as vieilli, Finard !

— Tiens ! il te manque trois dents de face, Finard I

— Oh ! il a la tête couverte de cheveux blancs !

— Décidément, Finard est affreux !

— Finard, tu es affreux !

— Laissez-le donc tranquille, ce brave Finard ! dit Kervaléon. Parce qu'il n'est pas riche, il ne faut pas le mépriser tant que ça.

Ce fut au milieu de ces invectives comiques produites par l'horrible certitude désormais acquise que Finard revenait de l'Orégon aussi dépenaillé qu'il y était débarqué, qu'un domestique étranger au restaurant, aidé de deux garçons de service, entra au salon, portant avec efforts un petit baril de fer, cerclé de fer, boulonné de fer.

— Voilà le vin attendu, dit Berthe.

— Si celui-là s'est éventé dans son baril, il doit être furieusement chaud ; l'a-t-on ficelé ! l'a-t-on ficelé !

Chacun attendait l'explication de l'incident énigmatique du baril.

Quand le domestique et les garçons se furent retirés, Raoul Finard passa une petite clé particulièrement façonnée dans une ouverture du couvercle adhérent au baril, et le couvercle, vivement poussé par une détente intérieure, se renversa sur l'un des côtés ; le baril était ouvert I

— Tiens ! dit Fœdora, ce n'est pas du vin! Qu'est-ce que c'est que ça?

— Oh ! comme c'est noir ! dit Berthe désappointée.

— Mais c'est de la terre ou du tabac, ajouta Bambine, en prenant dédaigneusement une pincée de la poudre entassée dans le baril, poudre, en effet, assez désagréable à voir.

Ceci, dit Finard en plongeant sa main dans le baril et en la retirant pleine de ce qu'elle contenait; ceci, redit-il avec le son de voix et les gestes des charlatans de place publique ; ceci, messieurs et mesdames, est une poudre qui donne de la joie aux plus mélancoliques, de l'esprit aux plus simples, de la légèreté aux plus lourds, de la grâce aux plus laids, de la vertu aux plus vicieux ; c'est en un mot et enfin de la poudre d'or ; saluez !

— De la poudre d'or ! de la poudre d'or !

— De la poudre d'or ! de la poudre d'or !

— Voyons, mais laissez-nous donc voir de la poudre d'or, cria Bambine exaspérée aux jeunes amis de Finard, qui empêchaient ces dames de voir de plus près encore le merveilleux baril enchanté, rêve des Mille et une Nuits.

— Mais tu n'es donc pas dans la détresse, délicieux Finard ?

— C'était donc une ruse de ta part, aimable argonaute !

II n'y a qu'un instant que Finard, pensa Kervaléon, était une vile canaille parce qu'elles le croyaient dans la misère... Il est riche, c'est un aimable argonaute.

— Mes amis, mesdames, le temps est passé, dit Finard, où l'on rapportait d'Amérique, à ses amis d'Europe, des perroquets verts, des macaques puantes et des pois d'Angole. J'ai voulu, moi, vous rapporter autre chose : des rives du Pacifique, je vous rapporte de la poudre d'or : ce baril est pour vous.

Ces dames pâlirent d'émotion à l'offre inouïe de ce cadeau ; les amis de Finard, au contraire, s'éloignèrent tous de la table avec une espèce de pudeur.

— Vous me permettrez, du moins, dit Finard à ces derniers, de vous verser quelques parcelles de cette poudre d'or, de quoi seulement vous faire une épingle, le moinde bijou que vous conserverez en souvenir de moi : ceci ne se refuse pas.

Beaucoup moins dans le goût de Turcaret, la courtoisie de Finard fut cette fois bien reçue de ses amis, et ils acceptèrent dans des cornets de papier une faible quantité de poudre d'or.

A vous le reste, mesdames î dit Finard ; soyez impartiales entre vous, et tâchez que chacune ait sa part. Nous n'avons pas ici de balance, mais la loyauté

sera toujours la meilleure des balances entre les honnêtes gens. Vous avez qualre-vingt mille francs environ à vous parîager, cinquante-deux livres d'or l

Ces dames avaient des éclairs métalliques dans les yeux.

— Quatre-vingt mille francs ! cinquante-deux livres d'or, ô céleste Finard ! tu seras donc généreux com.me tes ancêtres !

— Bon ! elles lui donnent des ancêtres, maintenant !

— Quatre-vingt mille francs, demandèrent-elles, combien cela fait-il pour chacune de nous?...

— Vous êtes huit... cela fait dix mille francs pour chacune. Partagez, mesdames, partagez !

— Dix mille francs pour chacune !... Ah ! mais c'est un rêve; c'est toute une nuit de rêves î

— Oui, mais comment partager entre nous ?

En attendant cette opération du partage, si facile en apparence, chacune des huit femmes avait déjà posé énergiquement ses griffes roses sur le couvercle du baril, afin que sa prise de possession ne fût désormais ni contestée ni diminuée. Attitude de corsaire.

— Voilà comment nous allons procéder, dit Herminie, tandis que ces messieurs contemplaient à plaisir, comme un bel objet d'études philosophiques, la physionomie transfigurée de ces dames. Grâce au ciel! nous sommes toutes honnêtes, n'est-ce pas?

— Quelle question ! Ah I voilà une question, Herminie!...

— Voulez-vous vous en rapporter à moi ?

— Sans doute ! . . . mais sans doute ! Herminie chérie. Herminie plaça alors huit assiettes à la file, et sur

la première de ces huit assiettes elle versa, prise dans le baril avec une cuiller, une certaine quantité de poudre d'or ; elle en fit autant sur la seconde assiette et ainsi de suite jusqu'à la huitième. — Comme on suivait tous ses mouvements !

Puis, avec ce qui restait de poudre d'or au fond du baril, elle égalisa les parts, dont quelques-unes se trouvaient trop petites. Quand elle crut la répartition loyalement faite, elle offrit une assiette à Berthe, la première assise à sa droite; elle tendit ensuite la seconde assiette à Fœdora, la troisième à Bambine ; et sa distribution ne s'arrêta qu'à la huitième assiette qu'elle garda pour elle.

—C'est ça! an derniers les bons, dit Bambine d'un accent moqueur et piqué.

— Oui, au dernier les bons, murmurèrent avec le même accompagnement d'aigreur les six autres dames.

— Que voulez-vous dire? demande la fière Herminie, blessée de la remarque.

— Mais que tu ne t'es pas oubliée, voilà tout, dans ta quête pour les pauvres de l'arrondissement.

— Moi, mesdames? moi !

— Vous-même, madame Herminie.

Le tu disparaissait, mauvais signe.

— Ceci est assez étrange, dit Herminie dont les grands cils noirs se chargèrent d'électricité. Et que signifie?...

— Étrange ou non, je dirai, moi, que ma part est la plus petite, reprit Berthe en éparpillant avec son petit doigt la poudre d'or au milieu de l'assiette.

— Pardon, dit Aglaé, une de ces huit dames, c'est bien la mienne qui est, de beaucoup, la plus petite.

— C'est, pardieu 1 bien la mienne, dit Bambine.

— Non, mesdames, c'est la mienne! s'écria à son tour la belle et stupide Fœdora.

Et bientôt Ton n'entendit plus que ces mots : — Non, c'est la mienne! non, c'est la mienne ! non, c'est la mienne ! suivis de ces paroles plus offensantes encore : — Nous sommes volées !

— Volées 1 dit Herminie en frappant si fort sur la

table que les tas d'or s'écroulèrent comme des monticules de sable quand le vent souffle sur les grèves. Volées ! mais alors je suis donc une voleuse. Répétez ce mot.

— Mon Dieu! pourquoi tant nous disputer? à quoi bon?

— Recommençons le partage, c'est bien plus simple, dit Bambine, dont le ton raisonnable souffleta do nouveau Herminie.

— Recommencer ! mais ce serait tout simplement reconnaître votre infâme accusation. Le partage est fait, bien fait, il restera comme il est fait.

Herminie, après cette protestation énergique faite, les narines émues, la voix vibrante, le bras étendu, vida son assiette dans un mouchoir dont elle noua le.s quatre bouts.

— Mais non! mais cela ne se passera pas ainsi, cria Berthe en cherchant à s'emparer du mouchoiide l'impérieuse Herminie, qui ne se le laissa .pas arracher.

— A moi ! à moi ! dit Berthe : aidez-moi, ne souffrons pas qu'elle nous pille ainsi, qu'elle nous dépouille!

A l'appel éloquent de Berthe, les autres femmes se jetèrent les serres ouvertes sur Herminie qui, pressée, entourée, harcelée, menacée par cette meute, mordit

l'une au bras, l'autre à la joue, celle-ci au nez, celle-là où elle put. Que de chevelures brunes et blondes lloltaient dans l'espace ! Il pleuvait des peignes.

Ces messieurs, adossés au balcon, regardaient en fumant cette scène, où le cœur humain se mettait encore plus k nu que le sein et les épaules de ces dames . Et ces cris étouffés couraient sous la mêlée :

— Coquine ! rends-nous notre or !

— Non ! je ne rendrai rien !

— Voleuse, veux-tu nous faire notre part ?

— Non ! non ! non !

— On m'écrase !

— Tant pis !

— On m'étrangle!

— Tant mieux ! tant mieux 1

— On me tue! à moi ! on me tue !

— Tant mieux ! tant mieux ! tant mieux !

Les garçons, effrayés, montèrent à la fin et fraj)pèrent à la porte du salon. Ils voulaient savoir la cause du bruit.

— Ce n'est rien! leur dit Finard en nant ; préparez l'addition, vous me la remettrez quand nous descendrons; nous allons descendre.

Puis s'adressant à ces dames, qu'aidé de ses amis il sépara, mais non sans peine toutefois, il leur dit :

— La paix ! mesdames, la paix ! je m'engage à

compter à chacune de vous, aujourd'hui, tout ce quilui manquera sur la somme de dix mille francs. Mais, à l'avenir, quand je raconterai qu'un chercheur d'or américain a voulu me voler mon bloc d'or, ma pépite, ne vous indignez pas autant que vous l'avez fait ce soir; soyez plus sobres de mauvaises épithètes à son endroit, car Paris et l'Orégon ne se doivent rien, convenez-en, belles dames, en fait de cupidité. Et vous, Herminie, quand j'affirmerai que j'ai été pendu à l'occasion d'un morceau d'or, ne soyez pas aussi obstinément incrédule. Vous avez été aussi un peu pendue ce matin. Voyons votre cou.

Toutes ces dames baissèrent la tête de fatigue et de sommeil.

— Il est grand jour, dit encore Finard, partons. Vous me permettrez, comme bienvenue, de m'appliquer le bill de la soirée.

— Tout est payé par de Villejardin, ditKervaléon. Je suis chargé par lui de la dépense.

Il sonna : « Quatre remises pour ces dames 1 » dit-il au garçon.

— Tu sais, dit Finard à Kervaléon en descendant l'escalier, que j'ai deux cent mille livres de rente.

— Après ?

— Ne m'aideras- tu pas un peu à les dépenser? Kervaléon enveloppa sa réponse d'un soupir :

— Il le faut bien... Jouera-t-on chez toi? -^ Belle demande!

— Ah I Victor, dit-il dans un second soupir, a bien fait de se marier.

— Et moi mal fait, peut-être, de ne pas rester pendu?... comme le disaient tantôt ces dames.

— Tout le monde est levé dans Paris, dit Kervaléon en prolongeant un regard morne et fatigué sur le boulevard des Italiens.

LA

MARQUISE DE BELVERMO

L'excellente musique du régiment des guides cessait à peine de se faire entendre sous les arbres séculaires du Parc.

Les élégantes de Bruxelles se retiraient à pas lenls par les allées un peu tristes de cette magnifique promenade, rivale modeste de notre jardin des Tuileries, et regagnaient leurs voitures qui les attendaient sur plusieurs files aux portes delà rue Ducale et delà placp du Palais.

De minute en minute, le parc devenait moins animé , mais plus solennel.

Il ne resta bientôt que quelques rares promeneurs et une quarantaine d'oisifs disséminés çà et là sur les chaises.

Parmi ces derniers, deux jeunes gens, la tête renversée sur le dos de leurs sièges, les jambes allongées, regardaient en rêvant les milliers de petits oiseaux belges, qui allaient et venaient entre les branches.

Près d'eux, un Anglais de soixante à soixante-cinq ans lisait le Times avec une attention pieuse.

'A ses pieds, un lévrier dormait, le museau entre les pattes, le ventre eagagé dans le sable.

L'un de nos deux jeunes gens disaità son compagnon avec un accent légèrement italien et sans changer d'attitude.

— Quand quitterons-nous Bruxelles ?

— Aujourd'hui même, si vous voulez, répondit l'autre.

— Aujourd'hui, soit; après le dîner. Nous prendrons le dernier convoi d'Anvers. Anvers, répéta-t-il en soupirant, Anvers !

— Que ferai-je, moi, si vous soupirez, mon cher Manfredi? Vous allez en Amérique, dans un monde qui sera encore nouveau dans deux siècles, vous y recueillerez de l'argent, beaucoup d'argent et beaucoup de gloire aussi, tandis que moi, peintre obscur à Mu-

nich, je vivrai Allemand, je mourrai Allemand, je serai enterré Allemand.

— Vous vivrez et vous mourrez du moins dans votre patrie.

— La patrie 1 c'est le soleil !

— Et voilà précisément, mon cher Rosenthal, ce que je regretterai : le soleil de Naples, qui me le rendra ? Celui d'Amérique n'est pas le mien. Il a l'accent anglais.

— Eh bien! cher Manfredi, retournons à Naples, à Venise, d'où nous venons. Faisons-nous gondoliers, faisons-nous facchini, faisons-nous lazzaroni, faisons-nous sbirri, faisons-nous voleurs plutôt que d'aller, vous, chanter à New-York et à Philadelphie, moi, peindre des murs de chapelle pour le plus grand plaisir des Bavarois.

— Que ne lepuis-je? Mais je suis comte de Manfredo-Manfredi; ce diable d'orgueil me prend à la gorge, me terrasse et me force à crier : que je ne rentrerai à Florence, ma patrie, que lorsque je serai assez riche pour racheter le palais de mes aïeux, leur galerie de tableaux, et que je pourrai aller au casino avec une voiture traînée par quatre chevaux. )) Oh 1 la richesse ! la richesse ! tout est là, mon cher Rosenthal, tout I

— Tout, nonl etTamourl...

— Je donnerais tous les amours du monde , les amours d'Hélène et de Paris, les amours d'Énée et de Didon, les amours d'Héloïse et d'Abeilard, les amours de Paul et de Virginie, les amours d'Atala et de Chactas, et tous ceux encore qui peuvent être parvenus à votre connaissance, pour vingt mille livres de rente à dépenser en Italie.

— Je fais cas de l'argent, sans doute...

— Parbleu ! interrompit Manfredi, de quoi feriezvouscas?

Rosenthal poursuivit.

— Mais je ne mets rien au-dessus d'un tendre sentiment sincèrement compris et partagé. La fortune laisse toujours quelque chose à désirer, l'amour, rien.

— Il passe.

— Quelquefois, mais il revient.

— Et les jalousies les inquiétudes, les tourments qui ne manquent jamais de le précéder, de l'accompagner et de le suivre.

— On a vécu.

— On a souffert.

— C'est vivre, du moins.

— Et jouir, n'est-ce pas vivre?

— Tenez, Manfredi, vous n'avez pas encore aimé.

— Et vous, Rosenthal?

— Moi?... moi non plus.

— Alors, qui décidera entre nous deux?

— Qui décidera... quoi?

— S'il ne vaut pas mieux posséder dngtmillelivres de rente que d'aimer une jolie femme qui cesse d'être jolie au bout de trois ans, cinq au plus; si un beau château au soleil ne vaut pas mieux que de tendres aveux au clair de la lune ; si une bonne table, toujours largement servie, n'est pas préférable à l'exercice fastidieux qu'impose une passion qui use vos sens, votre liberté, votre vie ; enfin si le tout, qui est l'argent, n'est pas cent fois, mille fois au-dessus de la partie, qui est l'amour.

Si nous posions la question à cet excellent Anglais assis près de nous et enseveli dans la lecture de ce linceul imprimé en petit texte!

— Manfredi î Manfredi ! ne jouez pas avec le feu! ne riez pas de l'amour! Vous l'avez évité en France, en Italie, vous le rencontrerez peut-être en Amérique.

Il vous attend au début ou au milieu de votre gloire d'artiste pour l'agrandir ou pour l'éteindre ; car je n'ai pas dit que tout fût généreux, splendide et beau dans l'amour ; non, mon ami, car...

— Mon ami, vous perdez votre temps, votre érudilioti et votre philosophie. Je ne vous accorde qu'une seule chose : c'est qu'il n'est pas impossible que j'inspire de l'amour; mais quant à l'éprouver...

Tenez, à ce sujet, j'ai à vous raconter une aventure. C'était à Turin... La belle marquise...

Manfredi s'interrompit afin de s'assurer que son ami faisait quelques dispositions pour écouter le récit un peu long apparemment qu'il comptait débiter.

Rosenthal n'était plus à la conversation, son attention s'était portée sur une dame toute vêtue de noir qui venait de s'asseoir sur une des chaises placées autour d'un arbre voisin.

Manfredi se laissa aller à la même distraction que son ami après en avoir découvert la cause.

Quoiqu'elle eût franchi les tendres limites de la première jeunesse, cette dame étonna et charma les regards de Manfredi et de Rosenthal par une grâce et une élégance pleines de noblesse.

Elle était très-brune ; ses yeux, d'une expression sombre et douce, beaucoup plus grands que les lois de la proportion ne l'exigent, rappelaient, par une admirable exagération, la coupe elliptique des yeux surhumains des femmes de l'Egypte et de l'Inde.

Leur prunelle mélancolique flottait dans une conque bleuâtre, et des cils longs, fins et penchés, en triplaient la puissance.

Le reste du visage était en harmonie parfaite avec ce grand charme ouvert sous son front; un front superbe, taillé en diadème d'impératrice.

Une masse impénétrable de cheveux noirs, mais cl*un noir énergique, s'étouffaient et se tordaient pour échapper à la contrainte du chapeau qui les emprisonnait.

Sa bouche se dessinait avec une fierté romaine, et laissait voir, quand elle respirait, des reflets de perles, des éclairs de nacre et toutes ces lueurs fugitives qui surprennent quand on ouvre soudainement un écrin.

L'arc de son profil, courbe et sévère, portait le caractère des beaux types primitifs du monde oriental, adouci parle sourire delà civilisation.

Son cou onduleux offrait ce beau collier de lignes concentriques, à peine indiquées, douces comme les raies dorées que laisse le vent sur le sable.

Dans l'attitude qu'elle avait prise, sa taille ne se développait pas avec tous ses avantages.

A peine assise, elle se mit à lire avec une onction si profonde, que Manfredi etRosenthal auraient donné tout au monde pour connaître le livre dont l'intérêt la captivait si fortement.

Son beau visage traduisait les sentiments qui naissaient en elle à mesure qu'elle avançait dans sa lecture.

— Comme elle est belle ! dit tout bas Rosenthal.

— Admirablement belle! dit Manfredi.

— Je n'ai jamais vu, avez-vous vu de pareils yeux?

— Jamais ! quelle peut être cette femme? ajouta le jeune peintre allemand.

— Quelque dame légère de Bruxelles, qui a donné rendez-vous à son amant entre le concert et les vêpres.

— Manfredi ! vous serez damné doublement. D'abord, parce que cette femme n'a pas d'amant; ensuite, parce qu'elle n'est ni légère, ni de Bruxelles.

— Poétique Bavarois !

— Damné Italien !

— Je conviens cependant, reprit Manfredi, qu'elle n'est peut-être pas de Bruxelles; mais alors elle est ici depuis la domination espagnole.

~ Ce qui lui donnerait plus de trois cents ans.

— Si elle n'est pas Espagnole, ce dont je veux bien convenir pour vous être agréable, elle est du moins Italienne : si elle est Italienne, elle est à moi!

— Pourquoi à vous? dit Rosenthal avec un accent de colère comique.

— C'est que je suis Italien.

— Et c'est là votre titre? Alors, signor Manfredi, elle est encore plus à moi, puisque je suis Allemand. L'Italie appartient à l'Allemagne.

— Partageons-la, dit en riant Manfredi : je prends le corps, prenez l'ombre.

— Nous sommes deux fous, dit Rosenthal : cette femme a sans doute un mari.

— Belle raison, pour qu'elle ne soit pas à nous î raison de plus !

—Taisez-vous, Manfredi, et songez que les femmes de ce monde ne vous regardent plus. Vous allez ea Amérique.

— En Amérique ! en Amérique ! j'ai encore huii jours à rester en Europe. Et en huit jours !

— Vous feriez la conquête de cet ange, n'est-ce; pas?

— Oh ! un ange d'abord elle est brune, et les

anges sont blonds. Ensuite il y a eu des anges rebeller.

Les esprits pénétrants, les artistes de la réflexion, ceux qui recomposent dans l'ombre les traits d'un visage d'après la conversation qu'on leur rapporte des gens, reconstruiraient aisément les traits de nos jeunes étrangers.

Rosenthal était une vraie nature allemande, aux yeux fiers et bleus noyés par moment dans la contemplation, rendus plus doux et plus azurés encore par l'étude des suaves peintures dont il avait coloré son cerveau pendant un long séjour en Italie.

Allongé par les veilles et la méditation, son visage descendait en pointe et se terminait par un bouquei de folle barbe, fine et dorée, bouclée autour de ses lèvres qu'elle cernait, pour descendre ensuite et courir peu fournie, mais charmante, sous son mento».

Belles dents, frais sourire, teint virginal étendu sur des joues pâles et froides. Mais on sentait une âme vigilante, solide, bonne et passionnée sous cette neige empourprée des lueurs roses du matin.

Maigre, un peu osseux, son élégance manquait de grâce par trop de jeunesse.

Il eût paru trop faible, trop délicat pourfaire un cavalier, un dragon dans les régiments de son roi; mais Overbeck se fût servi de cette tête transparente, de ces élégantes épaules, de cette poitrine un peu rentrée, de ces lignes longues des bras et des jambes pour créer un de ces types du moyen âge si chers à son génie.

Quant à Manfredi, c'était un Napolitain dans toute l'ampleur du mot.

Non-seulement ses yeux, mais tout était à fleur de tête chez lui.

Comme ses favoris étaient noirs ! comme ses cheveux étaient noirs ! comme ses moustaches étaient noires I

Un bel homme sans doute : mais qui n'est pas bel homme à Naples? Je ne dirai pas son âme, mais toutes ses âmes, car les Italiens en ont partout, parlaient, causaient, riaient et s'épanouissaient par sa bouche.

Quel beau soldat ! quel beau ténor! quel beau cardinal ! quel beau danseur ! quel beau magistrat I quel

beau lazzarone ! quel beau pêcheur ! quel beau joueur de guitare ! quel beau joueur de billard ! quel beau mangeur ! quel beau tout ce que l'on peut imaginer n'eût-on pas fait de Manfredi !

Et cependant j'en soupçonne plus d'une qui eût préféré Rosenthal.

La dame s'était levée.

— Elle s'en va ! s'écria d'un ton fâché Rosenthal. Elle s' en va.

Rosenthal se trompait.

La dame quitta, il est vrai, sa place; mais, au lieu de s'en aller, elle tourna assez vivement quelques chaises jetées sur son passage, et se dirigea, en passant devant les deux jeunes gens, vers l'Anglais occupé à lire le Times,

L'Anglais se leva avec l'empressement modéré d'un Anglais et d'un homme de son âge, dès qu'il eut compris qu'une femme avait l'intention de lui parler.

La dame s'assit près de lui.

L'Allemand et le Napolitain, que ce mouvement avait prodigieusement surpris, furent fort désappointés quand ils reconnurent qu'ils étaient beaucoup trop loin du lecteur anglais pour pouvoir entendre les paroles qui s'échangèrent d'abord entre lui et sa belle interlocutrice.

Se rapprocher d'eux, impossible sans un manque

d'usage intolérable ; chercher à les écouter, c'est tout ce qui leur était à peine permis de faire.

€'est ce qu'ils firent pourtant, mais sans succès.

Le Napolitain se vengea tout de suite du désagrément que lui faisait éprouver cette fausse position .

— Allons! c'est quelque belle aventurière, dit-il, qui cherche...

— Qui cherche quoi? demanda avec humeur Rosenthal.

— Mais tout ce qu'on voudra : un protecteur, un ami...

— Je ne le crois pas, dit sèchement l'ami de Manfredi.

— Et pourquoi ne le croyez-vous pas ? voulut savoir ce dernier.

— Parce que vous le croyez.

— Si vous ne répondiez pas au hasard, je me fâcherais, répliqua Manfredi; mais nous ne nous disputerons pas pour un pareil motif : nous ferions trop de plaisir à milord. Mais dites-moi, je vous prie, ce qu'elle peut avoir à lui confier. .

Elle le connaît peut-être.

— Bah ! voilà une heure qu'elle est ici, et elle aurait attendu si longtemps pour aller lui parler !

— Silence ! et observez ! dit brusquement Rosenthal.

La dame présentait en ce moment à l'Anglais le livre qu'elle avait lu et semblait lui en indiquer avec soin un passage.

L'Anglais devint très-attentif.

La dame arrêta ensuite le mouvement de sa main sur la page du livre et attendit.

Quelques minutes après, l'Anglais ouvrit lentement les lèvres, prononça des paroles dont la rumeur confuse parvint seule aux oreilles curieuses des jeunes gens, et fixa ensuite son regard doux et bon sur le visage de celle qui l'écoutait.

Rosenthal et Manfredi virent alors passer un éclair de satisfaction sur le visage de la dame, qui s'écria en bon français, mais avec un accent romain qui fit frissonner de joie Manfredi :

« C'est cela ! ah ! oui, c'est bien cela ! merci ! monsieur, merci ! Je ne me trompais pas ! »

— Manfredi, vous aviez raison, c'est une Italienne.

— Mon cœur me l'avait dit.

— Votre cœur, non ; mais vos sens.

— C'est la même chose.

— Impie !

— Soit ! voyez-vous, Rosenthal, cet Anglais a un chien ; ce chien n'est pas beau ; eh bien ! je donnerais volontiers ma langue à ce chien pour deviner Thic'roglyphe soumis en ce moment à notre sagacité.

La dame se leva ; de son côté l'Anglais fit le même mouvement; mais, comme il s'inclinait pour la saluer, elle lui tendit vivement la main qu'il prit et serra avec toute la cordialité britannique.

— La connaissance est faite, murmura dépité le jeune Napolitain.

— Tout va se borner là, ajouta Rosenthal.

— A la suite de quelques paroles qui dénotaient de part et d'autre la plus exquise courtoisie, l'Anglais froissa son journal qu'il fourra rapidement dans la poche de son pardessus, et il offrit avec empressement son bras à la dame italienne.

Et tous deux repassèrent devant les jeunes gens, dont l'imagination, on le croira sans peine, n'eut plus alors de retenue, celle du Napolitain surtout.

— Naïf Bavarois ! dit Manfredi, d'un ton moitié vexé, moitié triomphant, la comparerez-vous encore à un ange ?

— Il faut voir, répliqua Rosenthal, non moins vexé ; il faut voir...

— C'est tout vu. Suivons-les !

— Suivons-les! dit Rosenthal. Mais où donc?

— Où ils iront.

— Allons jusqu'au bout du parc ; peut-être se quitteront-ils ?

— Que ce vieil Anglais la quitte, et je veu^

que saint Janvier ne soit plus le patron de Naples, si je n'accoste pas cette énigme noire.

— Suivons toujours, murmura Rosenthal, suivons toujours.

Et les voilà, bras dessus bras dessous, marchant serrés et haletants derrière le couple dont l'association fortuite les inquiétait et les intriguait si fort.

A la porte de la grille, l'Anglais fit un signe : une splendide voiture s'approcha.

Un domestique courut, abattit le marchepied, se découvrit, et la dame monta. Son cavalier la suivit. La portière se referma. Les chevaux partirent.

Rosenthal et Manfredi ne s'attendaient pas à ce dénoûment.

Ils se regardèrent avec une stupéfaction si candide, qu'ils semblèrent dérider les deux monstrueux lions de pierre qui surmontent les deux pilastres de cette entrée du parc.

— Voilà donc comme tout finit ! dit Rosenthal le premier, en baissant la tête avec tristesse.

— Non, voilà comme tout commence, riposta bravement Manfredi. Je suis piqué au jeu. Je veux revoir, je reverrai cette femme.

— Où cela, en Amérique ?

-— Ici, à Bruxelles.

— Et comment, signor Manfredi?

— Je n'en sais rien, mais je la retrouverai.

— Superstitieux Italien !

— Décourageant Bavarois !

— Mais encore?...

— D'abord, ce soir, après notre dîner, nous irons visiter les salles de spectacle. Nous irons au théâtre de la Monnaie, à celui des galeries Saint-Hubert, à celui de la rue de l'Évêque, et si elle se rend à l'un de ces théâtres, nous sommes sûrs...

— Voyons pourtant, interrompit Rosenthal sans diminuer la vitesse de sa marche ni celle de son ami ; voyons, avant d'aller plus loin : Aimez-vous cette femme !

— Je n'en sais rien; mais elle est .belle, très-belle, et comme j'aime toutes les belles femmes, à commencer par Eve... Mais je retourne la question contre vous : Vous, Rosenthal, l'aimez-vous?

— Moi, pour toute la vie.

— Diable ! c'est long.

— C'est la vérité.

— Je le veux bien. Mais alors nous voilà rivaux? — Non, Manfredi, non, car c'est vous qui serez aimé.

— C'est possible, dit le jeune Napolitain avec un accent de fatuité adorable ; c'est possible.

— Dans tous les cas, Rosenthal, je vous promets, pour vous dédommager...

Manfredi coupa sa phrase par un éclat de rire.

Il la reprit pour l'achever ainsi :

— C'est charmant! une femme ravissante nous tombe de la lune au milieu d'une ville où nous arrivons à peine, et que nous quitterons demain, vous pour la Bavière, moi pour l'Amérique; nous ne savons ni le nom ni la demeure de cette femme, ange ou démon, de cette femme qui est peut-être déjà partie ou sur le point de partir pour Cologne par le chemin de fei-, et nous avons l'impertinente audace de nous la partager!

— C'est vous qui avez cette impertinence, Manfredi. Moi je n'espère pas la retrouver, et si par un miracle nous venions à la découvrir, si, par un miracle plus grand encore, j'en étais aimé, soyez convaincu que je ne partagerais pas avec vous un seul de ses cheveux.

— C'est bon à savoir, ami. En attendant, adoptezvous mon projet de visite à tous les théâtres de Bruxelles ?

— Oui, mais avec restriction. Avant de parcourir les salles de spectacle, je serais d'avis de visiter les églises. Cette dame est Italienne ; elle est vêtue avec sévérité; elle est Romaine; c'est aujourd'hui dimanche. Pourquoi ne serait-elle pas allée assister à la dernière partie des offices ?

— En compagnie d'un Anglais, d'un protestant ?

— Tous les Anglais ne sont pas protestants. Son compagnon, d'ailleurs, a pu la laisser à la porte de Sainte-Gudule, dont nous ne sommes pas trèséloignés.

— Votre idée ne vaut rien, Rosenthal. Elle est inadmissible : la familiarité un peu suspecte de cette étrangère avec un premier venu qu'elle voit pour la première fois... cela tranche trop brutalement avec la piété que vous lui prêtez. Décidément, je le répète,

votre idée ne vaut rien. Mais oui ! s'écria tout

à coup Manfredi en se frappant le front mais

oui

— Qu'est-ce donc ? qu'avez- vous ?

— Nous cherchons à découvrir cette femme et nous nous épuisons en vain pour deviner l'endroit où elle a pu aller. Cherchons plutôt où est allé l'Anglais; un Anglais facile à reconnaître, facile à dépeindre, riche, puisqu'il a un équipage.... Il loge à l'hôtel, n'est-ce pas?

— Sans doute !

— Un bel hôtel ?

— Sans doute I

— Dans le plus beau quartier de la ville?

— Sans doute ! sans doute !

— Quels sont les plus beaux hôtels de Bruxelles ?

Aidez-moi, Rosenthal. Lhbtel de VEwrope, l'hôtel de Flandre.,. ^

— L'hôtel de France,

— V hôtel des Princes^ l'hôtel des Quatre-Nations.... l'hôtel de 5aa;e... Voilà beaucoup d'hôtels ! — Nous n'en finirons jamais...

— Jamais ! répéta Rosenthal.

A cette minute de découragement profond, les deux amis parvenaient au bout de la magnifique rue des Palais^ pour entrer dans la rue Royale,

— La voiture de l'Anglais 1 s'écria Manfredi ; la voiture de l'Anglais !

— Oii donc?

— Là !... arrêtée devant cet hôtel I

— L'Hôtel Bellevue,

— Oui, c'esiV Hôtel Bellevue.

— Entrons-y, dit fièrement Manfredi.

Un domestique de l'hôtel de Bellevue était sur le seuil.

— Que désirent ces messieurs ?

— Voudriez-vous nous dire, demanda Manfredi, si

le maître de cette voiture est en ce moment dans l'hôtel ?

— LordMurton?... oui, messieurs. Il est revenu de la promenade il y a vingt minutes environ.

— Avec une dame ?

— Avec une dame, la marquise de Belverano : lord Murton est à dîner; mais si ces messieurs veulent prendre la peine d'attendre dans le salon ou revenir dans une heure..

— Nous reviendrons dans une heure, murmura timidement Rosenthal, qui faisait déjà mine de s'éloigner.

Aussitôt Manfredi l'arrêta par le bras, et s'adressant au domestique :

— Lord Murton dîne-t-il dans ses appartements ?

— Non, monsieur, il dîne à table d'hôte avec beaucoup d'autres Anglais et quelques étrangers qui sont dans l'hôtel.

Manfredi regarda Rosenthal et tira ensuite sa montre en disant :

— Six heures; si nous dînions ici ?... Qu'en pensez-vous, Rosenthal ?

— Mais, balbutia Rosenthal, il me semble que nous devions partir pour Anvers...

— Nous partirons demain c'est convenu, nous dînons ici.

— Ces messieurs, dit alors le domestique, se contenteront du deuxième et du troisième service; le premier est déjà consommé.

— Fort bien ! fort bien ! dit Manfredi, introduiseznous.

Le domestique s'inclina et courut ouvrir avec solennité l'un des battants de la double porte drapée de la salle à manger.

Dans les circonstances ordinaires, la présence des nouveaux venus eût attiré l'attention des convives de distinction assis autour de la table, mais au moment où ils entrèrent, il régnait un tel désordre, une telle confusion dans la salle qu'ils prirent place sans être remarqués.

Le trouble au milieu duquel ils tombèrent ne les empêcha pas cependant de voir que la belle Italienne du Parc n'y était pas.

Pâle, mais calme, l'Anglais lord Murton disait d*une voix haute, ferme, quoique émue, à un des convives qui lui faisait face, un homme d'une quarantaine d'années, pâle également, plus pâle encore peut-être.

— Vous avez manqué à toutes les convenances!...

— Monsieur ! s'écriait la personne désignée par le doigt et le regard de lord Murton ; monsieur !

— Vous avez froissé les opinions, outragé le patriotisme et raillé la douleur d'une noble dame italienne, que vous avez forcée à quitter la table.

Manfredi et Rosenthal se regardèrent. Une dame italienne !

— C'est vrai ! c'est vrai ! affirmaient avec un trèshaut degré d'indignation les jeunes gens placés à la gauche de lord Murton et de son adversaire, dont les lèvres blanchissaient de colère.

— Cette dame, répliqua pourtant ce dernier, cette dame vient de jouer un rôle considérable, funeste dans la révolution d'Italie. Elle a encouragé, soutenu dans leur abominable projet les bandits qui ont essayé de tuer leur patrie, en renversant le pontife romain, et en voulant changer nos vieilles institutions. Elle a une part à réclamer du sang qui a coulé à Florence, à Milan, à Rome, dans toute l'Italie, jusqu'à Venise. Elle a vendu ses châteaux, ses fermes, ses diamants, pour payer les soldats de l'insurrection et de la révolte. Voilà pourquoi madame de Belverano ne devrait pas s'asseoir à cette table, voilà pourquoi les paroles qu'elle a prononcées en faveur de la rébellion italienne ont provoqué mes paroles de blâme, de dédain...

— De mépris, monsieur.

— De mépris, soit! Madame de Belverano est hors la loi.

— Elle est exilée, monsieur — répliqua énergiquement l'Anglais sans rien perdre de sa dignité — et l'exil commande le respect.

— Je ne la connaissais pas, monsieur, riposta à son tour et non moins énergiquement l'antagoniste de lord Murton, je ne la connaissais pas quand j'ai dit qu'il n'y avait qu'une Belverano qui osât tenir un papareil langage.

— Vous la connaissiez, dit durement lord Murlon, en brisant entre ses dents un juron anglais... Oui, vous la connaissiez !

— C'est donc un démenti, que vous me donnez! un démenti public à un gentilhomme piémontais !

— C'est moi qui vous le donne, si vous le permettez, s'écria Manfredi, en se servant une aile de volaille.

Tous les yeux se portèrent avec stupéfaction du côté de Manfredi qui prit de la gelée avec le même sang-froid.

Le gentilhomme piémontais ne pouvait croire qu'il avait bien entendu.

— C'est moi, c'est bien moi qui vous donne ce démenti, répéta Manfredi la bouche pleine.

Il n'y avait plus moyen de douter que ce fût lui. Rosenthal le regardait pour avoir l'explication de celte sortie fantasque, tandis que tous les nobles

i12 LA MARQUISE DE BELVERANO.

convives de l'hôtel Bellevue se demandaient à voix basse quel était, d'où venait, qui connaissait cet étranger.

Ils étaient heureux au fond de voir un jeune homme se poser en face d'un adversaire un peu trop redoutable, à vrai dire, pour lord Murton.

— Vous me donnez un démenti, vous ! demanda l'adversaire de lord Murton, le gentilhomme piémontais, vous?

— Moi-même : et pourquoi pas?

— Qui êtes-vous, monsieur?

— J'allais vous l'apprendre : je suis le comte Angelo Manfredo Manfredi de Naples.

— Nous verrons cela.

— Voyez tout de suite, dit Manfredi en jetant son passe-port sur la table.

— Eh bien ! monsieur le comte de Manfredi, le comte Palmade Turin vous renvoie votre démenti.

— Permettez messieurs — dit lord Murton avec une tranquilUté parfaite, qui contrastait doublement entre la violence mal comprimée du comte Palma et la froideur un peu trop exagérée de Manfredi — permettez, je n'admets pas qu'on me remplace ainsi sans ma perrnission en pareille circonstance.

— Je vous demande avec instance cette permission, dit Manfredi à lord Murton.

— Vous connaissez donc madame de Belverano, monsieur ?

— Oui, monsieur, dit sans hésiter Manfredi.

— Il la connaissait... pensa Rosenthal; mais non! il ment.

— Cela ne suffit pas pour prendre ici ma place, si toutefois quelque chose peut suffire, reprit lord Murlon.

— Je suis un peu son parent, reprit à son tour Manfredi avec la même impudence chevaleresque, et à ce titre...

L'Anglais ayant remué négativement la tête, Manfredi, pour répondre à cette seconde résistance et couper court à toutes, s'écria : Le droit de défendre madame de Belverano m'appartient, il m'est acquis, et si vous ne me l'accordez pas, je le prends.

Lord Murton, après avoir souri aux paroles du jeune homme, se versa un plein verre de bordeaux.

Il se tut.

Mais son silence, on le sentait, n'était pas ujie fin.

— Monsieur le comte, dit à ce moment Rosenthal en s'adressant au comte de Palma, et certes on ne s'attendait pas à cet autre incident d'une lutte dont le dernier mot devait se dire ailleurs qu'à table, monsieur le comte, excusez-moi d'intervenir à mon tour dans cette dispute, si peu préparée qu'elle me semble

impossible.il y a ici évidemment une erreur qui fait ressortir encore plus cette impossibilité. Monsieur Manfredi ne doit pas, ne peut pas être votre adversaire.

— Comment cela ? demanda Manfredi.

Nouvelle surprise des étrangers, qui suivaient avec

une attention palpitante tous les détours, tous les bonds, tous les enlacements de cette discussion de plus en plus personnelle.

— Comment cela, Rosenthal ? parlez, dites pourquoi...

— Monsieur Manfredi, poursuivit Rosenthal, partage entièrement vos opinions et vos haines politiques, il a combattu pour elles ; il s'est compromis, et cela au point que tous les biens qu'il possède en Italie ont considérablement souffert dans ces derniers temps de guerre et d'insurrection. J'oserais même dire que la révolution italienne l'a complètement ruiné.

— Rosenthal ! interrompit impétueusement Manfredi, il est inutile, il est hors de propos...

L'artiste bavarois continua sans s'émouvoir.

— Manfredi étant royaliste autant que vous, monsieur le comte, je ne soupçonne pas dans quel intérêt deux hommes du même parti, qui marchent sous le même drapeau, en viendraient aux mains dans une question qui ne les divise pas.

— Les opinions politiques n'ont rien à voir ici, répartit Manfredi en frisant sa belle moustache noire. Il m'a plu de prendre la défense d'une noble dame insultée; je l'ai fait avec tout l'entraînement dont je suis capable. J'apporterai la même résolution à continuer ce que j'ai si justement commencé. Retirez donc vos paroles, mon cher Rosenthal, et ne vous jetez pas au milieu d'une mêlée où votre rôle ne doit être que celui de témoin .

— Je ne retire rien, répliqua froidement Rosenthal, en se levant et en allant remettre sa carte au comti Palma.

— Cependant ! s'écria Manfredi impatienté, tandis que Rosenthal quittait la table, cependant M. de Palma ne peut se battre avec tout le monde. Songez au ridicule...

Rosenthal laissa sans réponse la phrase inachevée de son bouillant ami.

— Il est de fait, dit le comte Palma, partageant la surprise un peu ironique de tout le monde, et on verra plus loin que l'ironie n'était pas hors de saison; il est de fait que je ne puis croiser le fer le même Jour et pour la même cause avec deux adversaires tombés des nues. Ceci ressemblerait trop à un chapitre de l'Arioste. Le temps des chevaliers pourfendeurs est un peu loin de nous, convenez-en, messieurs. Être

provoqué par trois chevaliers, c'est déjà assez poétique; la raison, la réalité de ce siècle positif veulent que l'on n'ait affaire qu'à un seul.

— Parfaitement juste ! dit lord Murton. On apporta le café et les liqueurs.

C'est pendant que la domestique le servait, moment de demi-recueillement à table d'hôte, que Manfredi dit tout bas à Rosenthal :

— Ah ! ça, étes-vous fou ?

— Et vous, Manfredi ?

— Moi... moi... moi, j'aime cette femme.

— Et moi aussi.

— Mais enfin, Rosenthal, j'ai été le premier à prendre sa défense.

— Vous vous trompez : c'est lord Murton.

— Donc, votre droit, s'il se fonde sur la priorité, est aussi contestable que le mien.

-— C'est moi, en tous cas, que le comte Palma a accepté pour adversaire.

— Je vous demande pardon, Manfredi : il a pris ma carte et m'a remis la sienne : vous venez de le voir.

— Tenez, Rosenthal votre prétention... toutes vos raisons... ne voulez-vous pas plaisanter?

— Non, je veux tout simplement me battre avec le comte Palma pour satisfaire le cri impérieux de mon cœur.

— Oui, pour que madame de Belverano sache votre dévouement, pour que sa reconnaissance....

— Je ne fais pas tous ces calculs, Manfredi.

— Je les fais pour vous, Rosenthal.

— Vous les faites pour vous plutôt,

— Tout ce qui vous plaira : mais vous ne prendrez pas ma place.

— Je ne vous la demande pas, je garde la mienne.

— Pas de phrase, Ro^i^nthal. Nous ne pouvons pas nous battre, vous et moi, parce que nous voulons nous battre avec le comte Palma.

— Sans doute.

— Alors quel moyen ?

— Je ne devine pas comment,...

— Rosenthal!

— Manfredi !

— Une idée !...

— Dites-la?

— Tirons au sort : voulez-vous? Le sort décidera qui de vous ou de moi opposera sa poitrine à celle du comte. Après dîner je ferai apporter dans notre appartement un jeu de cartes, et celui qui aura la dame de cœur se battra pour madame de Belverano.

— J'y consens, répondit Rosenthal.

— C'est bien entendu?

— Oui.

— Votre main.

— La voici, Manfredi.

Sans être aperçus, les deux amis se serrèrent la main sous la table.

D'ailleurs les autres convives se livraient à des conversations si animées, toujours à propos de cette chaude querelle si étrangement entamée, si étrangement poursuivie, qu'il leur était tout à fait impossible de soupçonner par des mots ou par des gestes la nature du pacte scellé entre Manfredi et Rosenthal.

Toutes ces conversations ressemblaient à cet échange de paroles courtes, brisées et presque sans ordre entre une dame et une sorte de colonel prussien.

— Est-ce bizarre ! mon Dieu ! est-ce bizarre '.

— C'est invraisemblable, colonel.

— Ils arrivent à peine.

— En effet, colonel.

— Ils n'assistaient ni l'un ni l'autre à la discussion.

— A laquelle? je n'ai rien compris. Toute cette politique...

— Monsieur le colonel prend-il du cognac ou du rhum?

— Je prendrai de tout. Vous disiez donc, madame. . .

— Je disais comme vous, colonel : qu'ils n'ont vu ni l'un ni l'autre la dame qui est cause de cette dispute.

— Oui, il y a fort à parier qu'ils ne l'ont vue ni l'un ni l'autre. Pourtant l'un des deux, le brun, prétend qu'elb est sa parente.

— Sur quelle désignation ?

— Ma foi, je ne m'en souviens guère... Attendez., mais on lui a dit le nom de madame de Belverano.

— Oui c'est vrai, on le lui a dit. Qu'est-ce que cela prouve! Il y a en Italie deux ou trois mille duchesses, comtesses, marquises de Belverano.

— Au fait.-. Mais alors que seraient au bout du compte ces deux chevaliers errants, ces deux redresseurs de torts !

— Nous sommes à Bruxelles où tout se réfugie... Je ne veux pas dire... Toujours est-il qu'il se joue devant nous une incroyable comédie.

— Qui pourrait finir pour l'un des deux derniers venus par une tragédie.

— Comment cela, colonel?

— Je connais de réputation le comte Palma : d'abord il est Piémontais ; les Piémontais sont très-adroits et très-braves; ensuite, à ma connaissance, sans être précisément querelleur, le comte Palma est friand de duels. Il revient des États-Unis où l'on se tue pour un

oui ou pour un non. Qu'ils y prennent donc garde. Après tout, c'est leur affaire.

— Ne pourriez-vous pas essayer, colonel, de les mettre d'accord?...

— Moi, madame ! mais ce sont des fous ; ils me provoqueraient à mon tour, et je serais forcé, malgré ma blessure au bras droit...

— Je croyais qu'elle était au bras gauche, colonel.

— Non, toujours au bras droit.

— Je vousjure, colonel... puisque l'autre jour nous étions à la même place, un domestique vous froissa le bras, c'était celui-ci, le gauche, et vous dites...

— Mais non!...

— Vous vous serez trompé de bras, colonel.

— Par exemple!

— Ou vous vous serez trompé de douleur.

— Mieux encore ! Or, disais-je, malgré ma blessure au bras gauche, je serais forcé de leur rendre raison.

— Vous voyez qu'elle est au bras gauche, colonel ! vous voyez ! !

— Comment?...

— Vous venez de le dire vous-même : au bras gauche!

— Alors, ce doit être. D'ailleurs, cette dame pour laquelle on va risquer .sa vie n'est pas assez...

— Assez! colonel.

— N'est-ce pas votre avis ?

— Mon avis est que vous buviez voire café.

— J'obéis à la beauté.

— Vous allez me faire rougir, colonel.

— Je voudrais vous enflammer. Feuî...

— Colonel !

— Mon général ! "•

— Buvez, mon colonel.

— Oui, mon général.

Le colonel vida d'un seul trait la tasse de café inondé d'eau-de-vie placée devant lui.

Et prenant la sienne, le comte Palma dit à haute voix àManfredi et à Rosenthal :

— Messieurs je suis logé dans l'hôtel, quand vous aurez décidé quel est celui de vous que je dois compter pour adversaire, vous aurez la bonté de me le faire savoir. Je suis à vos ordres.

— Vous aurez pleine satisfaction sur ce point avant minuit, monsieur le comte, répondit Manfredi, qui se leva ainsi que Rosenthal pour saluer monsieur de Palma.

Tout étant absorbé, dîner, café, liqueurs, les convives reçurent, des mains empressées des domestiques, des cigares de tous les pays et de toutes les dimensions, et ils se dirigèrent vers la terrasse

de l'hôtel pour goûter le dernier plaisir du dîner.

Beaucoup d'étrangers montèrent dans leurs voitures pour se rendre au spectacle où n'avaient plus raison d'aller maintenant Manfredi et Rosenthal.

Lorsque tout le monde fut parti, lord Murton s'approcha avec courtoisie des deux jeunes gens si prompts, si ardents à se constituer les champions de madame de Belverano, et il leur dit en souriant et en tendant ses mains à l'un et à l'autre :

— J'ai bien quelques reproches à vous adresser pour avoir enlevé à un vieux capitaine de frégate l'honneur d'un duel, d'un dernier duel peut-être ; mais je tais ces reproches pour vous exprimer hautement, au nom de madame de Belverano, l'estime où l'on doit tenir deux jeunes gens si dévoués et si chevaleresques.

— Vous mettriez le comble à vos bontés pour nous, capitaine, répondit Manfredi, si vous daigniez nous présenter à madame de Belverano, moins pour qu'elle nous remercie d'avoir rempli ou plutôt d'avoir commencé à remplir un devoir, que pour lui faire agréer l'hommage de deux défenseurs aussi peu dignes d'elle.

— Venez, messieurs, venez; je vais vous présenter à la comtesse ; seulement, dit lord Murton en montrant le chemin à Rosenthal et à Manfredi, il faut que

VOUS sachiez que je n'ai pas des titres très-étendus auprès de madame de Belverano. Elle n'est que depuis huit jours dans cet hôtel : je ne la connais que pour m'être trouvé avec elle et sa sœur à cette table que nous quittons. Je la connais assez pourtant, messieurs, pour pouvoir ajouter que je n'ai jamais rencontré dans ma vie de voyage aucune femme qui réunît autant de qualités supérieures. Elle serait à mes yeux la première des femmes, sans sa sœur, qui joint aux mêmes avantages d'esprit une beauté... Mais vous les verrez toutes deux, messieurs. Marchons ! dit le capitaine Murlon, en montant d'un pied encore assez leste les marches de l'escalier placé entre les salles basses de l'hôtel et les appartements des dames Belverano.

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