‹ Le baril de poudre d'orChapitre 2 sur 3 · ITI · texte numérisé non relu

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Le cœur battit vite et fort aux deux jeunes gens quand ils se trouvèrent dans l'appartement de madame die Belverano.

C'était du reste le plus confortable et le plus élégant de l'hôtel Bellevue. Il s'écartait, par son ameublement, du mobilier traditionnel affecté aux hôtels des quatre parties du monde.

Le sofa rouge-vin à tête de tigre — des têtes de tigres qui ressemblent à des têtes d'épiciers ennuyés d'être retirés des affaires; — le piano à queue — affreuse queue qui rappelle une bière ; — les gravures représentant Pierre-le- Grand au milieu d'un orage sur la Baltique ; les fauteuils avecleurs chastes housses en serge verte — n'étaient pas là pour affliger le regard et contrister le cœur.

Lord Murton, qui avait laissé les jeunes étrangers pour aller chercher madame de Belverano dans une pièce voisine, ne tarderait pas à revenir avec elle.

— Eh bien ! Rosenthal !

— Eh bien ! Manfredi !

— Nous voici dans la place.

— Ce n'est pas sans peine. Où cela nous mènerat-il?

— A prendre la ville ?

— Je la crois encore bien gardée.

— Voyons 1 allez -vous être fâché de mon audace ?

— Jusqu'ici non ! D'ailleurs celte madame de Bel-

veraiîo est si fièrement accomplie en grâces et en beautés... on se ferait tuer pour elle.

— Mais c'est précisément ce que nous allons faire, amiRosenthal. Ce comte piémontais me paraît homme à disputer chèrement son enveloppe.

— A propos, nous n'avons pas arrêté avec lui l'arme dont nous nous servirons.

— Le choix lui appartient. Nous l'avons insulté, c'est bien le moins... Maniez-vous le sabre, Rosenthal?

— Comme un mamelouck de Napoléon.

— Moi, comme un Tartare. Et l'épée ?

— Assez bien.

— Et le pistolet?

— Vous m'avez vu au tir de Zanotti à Venise.

— C'est vrai. Comptons donc sur la Providence et notre sang-froid... Mais, chut ! voici l'Anglais... Une dame est avec lui.

Lord Murton, donnant le bras à une dame, entra dans le salon.

Manfredi retient un cri de surprise, mais ce n'est pas la surprise d'admiration. Il regarde avec un effroi burlesque son compagnon : celui-ci trouve à peine le salut obligé et le bégaiement de politesse usité dans la circonstance.

— Mais que nous arrive-t-il donc? se dit Manfredi.

— Que signifie? se dit de son côté Rosenthal, non moins agité.

— Où sommes-nous? ajoute l'Italien, qui épuise mentalement toutes les interjections de sa belle langue : per Giove! per Bacco ! per Venere ! per san Gennaro ! per ogni santi ! ! !

— Cependant, continue aussi en lui-même Rosenthal, cependant cet Anglais est bien celui du Parc.

— Permettez-moi, madame de Belverano, dit lord Murton, de vous présenter M. le comte Manfredi et M. Rosenthal, dont je viens de vous parler et dont vous avez si cordialement approuvé la conduite.

— Messieurs, je ne sais comment reconnaître... Je ne sais comment reconnaître... comment... je ne sais...

La phrase trois fois commencée demeura trois fois suspendue aux lèvres de madame de Belverano. Devant Fétonnement colossal, prodigieux, unique des deux jeunes gens, son élan se trouva paralysé. Leur embarras, comme s'il eût parcouru la même chaîne électrique. Pavait frappée aussi bien que le brave lord Murton.

Elle fut sur le point de se retirer.

Ils finirent tous les quatre par se regarder d'une façon si gênée et si comique à la fois, que le vieux

LA MARQUISE DE BELVERANO. i 27

lord, pour sortir de cette fausse position, dit à Rosenthal et à Manfredi :

— Mais n'avez-vous pas souhaité, messieurs, d'être présentés l'un et l'autre à madame deBelverano?

— Sans doute, répondit Manfredi d'une voix qui ne cessait pas d'être altérée par la surprise, sans doute... monsieur... et c'était bien.., vousen êtes sûr notreplus vif désir... notreplus cher désir... notre désir...

— Alors, d'où vient votre étonnement quand j'ai l'honneur d'offrirà votre empressementetàvosregards madame de Belverano, qui ne sait pas plus que moi comment s'expliquer votre contrainte et votre silence?

— Excusez-nous, madame, mais voici pourquoi... c'est que... il nous est arrivé... vous comprenez... enfin, madame, nous vous demandons, mon ami et moi, en ce moment, si l'honorable dame qui daigne nous accueillir chez elle est bien madame de Belverano.

— Si je suis madame de Belverano ! mais par mon père et ma mère, oui, messieurs!

— Mais très-certainement, affirma lord Murton, et je ne vois pas sur quel motif votre hésitalion...

— Croyez, monsieur, riposta Manfredi, qui cherchait à se remettre de son trouble mental, de son

128 LA MARQUISE DE BELVERAxNO.

éblouissemenl, croyez que notre profond respect n'est en rien diminué par notre préoccupation.

— Mais enfin, messieurs, dit à son tour madame de Belverano, sans paraître fâchée, d'où naît cette préoccupation? ..

— Il nous est facile de vous satisfaire, madame.

— Je serais' curieuse, bien curieuse de savoir...

— Mon Dieu, madame, dit Manfredi, notre réponse n'aura rien que de très-naturel.

— Asseyez-vous, messieurs.

— Tantôt au Parc, dit Manfredi, nous avions remarqué, mon ami et moi, une jeune dame, que par une suite de circonstances fort indifférentes ici nous avons cru être plus tard, sur une indication évidemment mal comprise, madame de Belverano.

— Je devine ! s'écria madame de Belverano.

— Ah ! vous devinez, madame,

— C'est ma sœur que vous avez rencontrée au Parc. N'avait-elle pas un livre à la main ?

— Précisément, madame,

— Milton, le Paradis perdu, dit lord Murton. Elle m'a même prié de lui dire si elle ne commettait pas d'erreur sur le sens de certain passage du quatrième chant.

— Au retour de sa promenade, reprit madame de Belverano, et tandis qu'elle rentrait dans son apparte-

ment pour se reposer, moi, je descendais à la salle à manger et je m'asseyais à cette table où s'est élevée cette pénible dispute qui m'a forcée de me retirer. Tout se trouve ainsi éclairci... expliqué...

— Parfaitement expliqué, répéta Manfredi, qui sonda d'un œil désolé la profondeur incommensurable de l'imprudence que lui et son ami venaient de commettre en se déclarant, à la face de Dieu et des hommes, les chevaliers de l'Italienne la plus sèche et la plus fanée du monde à leurs yeux prévenus.

Involontairement il reculade quelques pas, comme pour laisser à Rosenthal le triste avantage de figurer au premier rang d'un dévouement aussi déplorable.

Le jeune Bavarois ne rompit pas d'une semelle.

— Il y a donc, dit celui-ci timidement à madame de Belverano, qui venait de lui indiquer un siège placé près d'elle, il y a donc deux marquises de Belverano ; car il n'avait pas oublié qu'à leur entrée dans l'hôtel de Bellevue, le domestique avait donné ce nom el ce titre à la merveilleuse femme à laque^.le lord Murton avait offert sa voiture hors la grille du Parc.

— Non, monsieur, non, répondit la dame au logique .Bavarois. 11 y a une marquise et une comtesse de Belverano. La comtesse, la femme qu'a

insultée à table le comte de Palma, c'est moi, Paola Belverano.

— Ce n'est que trop toi ! pensa Manfredi.

— L'autre, celle que vous avez aperçue au Parc, et qui était absente au dîner, c'est ma sœur Virginia Belverano, marquise et non comtesse de Belverano.

— Mais c'est l'autre ! pensa encore l'inconsolable Manfredi, que je voulais voir. C'est pour l'autre que j'ai donné un formidable démenti à un honnête Piémontais que je ne connais pas ; c'est de l'autre que j'ai voulu, que j'ai prétendu être le défenseur. De l'autre ! rien que de l'autre !

— Vous obtiendrez deux reconnaissances au lieu d'une, continua la sœur de la belle marquise Virginia Belverano. Mais comme je ne veux pas être seule à remplir un devoir presque saint dans l'exil, je veux que Virginia vous dise, et la marquise vous le dira mieux que moi, tout ce qu'il y a de noble, de généreux dans votre action.

Elle sonna : un domestique accourut.

— Priez madamela marquise de Belverano de vouloir bien se rendre ici.

Le domestique se retira.

— Pour moi, madame, se hâta de dire Rosenlhal avec un Ion de franchise qui venait] de la partie la

plus naïve de son cœur, je ne veux ni n'attends celte double reconnaissance. Ce n'est pas vous, il est vrai, que j'ai cru venger aujourd'hui; mais éclairé par vous sur mon erreur, je ne me plains pas pour cela d'y avoir cru.

— Ah ! monsieur, celte protection de la part d'une personne inconnue...

— Elle n'est plus inconnue pour vous, madame.

— Oh! non, dit madame de Belverano avec cette joie sacrée de l'exilé qui sait ce que vaut un ami loin de la patrie.

— Dieu veuille que la connaissance soit longue ! ajouta Rosenthal.

Cette réflexion du jeune Bavarois ne pouvait avoir aucun sens pour la comtesse, à qui l'on avait laissé très-prudemment ignorer que les deux jeunes gens avaient provoqué le comte Palma en duel.

— Cela dépend, au contraire, beaucoup de vous, messieurs, répondit-elle à Rosenthal, et en regardant aussi Manfredi, qui ne la regardait pas, qui ne regardait que la porte par où allait entrer la marquise de Belverano.

L'impolitesse de Manfredi était cruelle.

S'il eût examiné le visage de celle pour qui il afi"ectait un si injuste dédain, il eût fait taire la violence de son dépit.

432 LA MARraîiSE de belverano.

Une bonté grave, une résignation pieuse, une fermeté monumentale se lisaient sur ce sévère visage, devenu bronze au feu des révolutions.

Ses grands yeux noirs, qui n'avaient plus de larmes, flambaient d'une flamme sombre sous deux profondes arcades.

Les plus doux et les plus majestueux cheveux gris, mais gris d'argent, comme le dessous de la feuille des saules, descendaient le long de ses joues ardentes et sèches, et ressemblaient à une frange de neige sur une crête de granit.

L'arc de ses épaules était encore d'un contour élégant et correct, et les bras qui le terminaient n'avaient rien à envier à ceux de sa divine sœur, ainsi qu'ellemême l'appelait.

Ses mains étaient de race, fines, transparentes, et d'une délicatesse à faire craindre de les briser rien qu'en les regardant.

C'était enfin une belle statue mutilée par les barbares : il est vrai que le plus redoutable des barbares, le temps, y était bien aussi pour quelque chose.

Ce n'est pas tout à fait la faute des Autrichiens si les Italiennes vieillissent.

Enfin la porte du fond s'ouvre, et la marquise de Belverano paraît, la véritable, celle du Parc, celle

qu'avaient aimée au même instant Manfredi et Rosenthal, celle dont la présence n'allait pas diminuer l'ardeur et la témérité de cette passion chez l'un si folle, chez l'autre si contenue ; chez Manfredi, désordonnée comme tous ses goûts, comme sa soif inextinguible des plaisirs et des richesses; chez Rosenthal, grave, profonde, voilée, à longs plis, recueillie comme une prière.

La marquise de Belverano entra sérieuse comme une médaille, et elle s'avança rieuse et caressante comme une belle Italienne qu'elle était.

On eût dit qu'elle avait cherché, en se présentant, le secret de plaire à Manfredi, son compatriote, et celui de ravir Rosenthal.

Elle n'avait rien cherché, la gravité et le sourire lui étaient venus naturellement.

Les deux jeunes gens furent encore cette fois sérieusement interdits devant cette belle, noble et jeune femme, mais l'étonnement cette fois était bien de l'admiration.

Elle les pria de s'asseoir.

Quand la marquise de Belverano eut remercié avec toute la facilité, toute la grâce romaines, les deux jeunes étrangers pour le rôle enthousiaste qu'ils s'étaient attribué dans la scène du dîner, elle dit en s'accoudant sur le piano :

134 LA iMARQUISE DE BELVERANO.

— Je n'ai jamais si bien éprouvé qu'en ce moment combien est vrai cette espèce de proverbe : Que la vie est une hôtellerie où l'on se voit, où l'on se lie par hasard, sans savoir d'où l'on vient, sans savoir où l'on va.

— Hasard trois fois béni ! interrompit Manfredi, hasard pour lequel je donnerais toutes les combinaisons de ce monde.

— Est-ce bien le hasard? continua Rosenthal, est-ce bien le hasard, croyez-vous, qui fait qu'on se rencontre à point nommé dans la vie, sur tel point de la terre? Je ne le crois pas. Cela est si peu le hasard qu'il est facile de prouver le contraire. Il n'est pas un de nous qui ne soit ici parce qu'il a fait telle action éloignée, commandée par son caractère, ses goûts, ses principes, ses opinions. Direz-vous que c'est le hasard qui m'a inspiré le goût de la peinture? Je vous demande pardon de me prendre pour exemple ; direz-vous que c'est le hasard qui m'a conduit à Venise, puis à Florence, puis à Gênes où j'ai connu Manfredi? Cela vous mène tout droit à dire que le hasard et non la gloire a fait les aïeux de Manfredi comtes et Italiens ; car s'ils n'eussent pas été Italiens, s'ils n'eussent pas été comtes, leurdescendant,Angelo Manfredi, n'aurait pas pris part à la révolution italienne : voilà donc alors la noblesse et l'origine qui deviennent des

choses de hasard. Que reste-t-il à l'ordre providentiel? Rien. De là à nier Dieu, il n'y a pas même un pas à

faire.

— Allons, allons ! vous allez voir qu'il était établi de toute éternité, dit Manfredi, que nous devions en 1850, ces dames, lordMurton, vous Rosenthal et moi, nous trouver réunis dans cet appartement de l'hôtel Bellevue à Bruxelles^et pas ailleurs.

— En voudriez-vous à la Providence, dit en riant la marquise, si elle avait ainsi combiné la marche des événements personnels à notre existence ?

— Lui en vouloir! mais je l'adorerais, madame, même avant d'y croire. J'avoue seulement qu'il est rigoureux, et voilà où je voulais en venir, de lui concéder une si belle part d'éloges, quand on a, d'un autre côté, tant de reproches à lui adresser.

— Et quels reproches?

— D'avoir fait si tard ce qu'elle eût pu faire beaucoup plus tôt; de ne nous avoir réunis qu'en 1850 quand elle aurait dû nous rapprocher dix ans, quinze ans avant cette époque.

Lord Murton soupira.

— Vous êtes fou, Manfredi, quand vous parlez ainsi, dit Rosenthal, et cela démontre bien jusqu'à la dernière évidence l'impossibilité d'admettre le hasard comme régulateur du monde.

Il y a dix ans que madame, vous et moi, étions des enfants ou peu s'en faut.

— Moi, j'étais déjà vieux, il y a dix ans, murmura lord Mnrton, mais si discrètement que madame de Belverano fut seule à recueillir le bruit de cette parole plaintive.

— Or, je vous demande, reprit Rosenthal, ce que tous ces enfants auraient pu échanger entre eux d'opinions, d'idées et de sentiments?

— Mais nous aurions joué au volant, dit la ravissante marquise en jetant en l'air son mouchoir brodé.

— Soit ! dit Rosenthal.

— La Providence des volants ! dit en ricanant Manfredi.

— Tenez, dit lord Murton qui avait ramassé au vol le mouchoir de la belle marquise, je crois qu'il y a exagération formelle dans ce système, dont la base, pourtant, est solide et rationnelle au fond.

La Providence veut, prépare, accomplit sans doute les grandes choses, mais elle nous laisse la gestion des petites, comme indignes d'elle.

Rosenthal ne parut pas convaincu de cette distinction.

— Revenons donc à la question, dit Manfredi; que ce soit le hasard, le destin, la destinée, la fatalité, la

Providence, Dieu ou le diable qui l'ait voulu, je les remercie tous ensemble et chacun séparément de m'avoir amené à Bruxelles, au Parc de cette charmante ville, du Parc dans cet hôtel...

— La Providence veut que vous me rendiez mon mouchoir, dit la marquise de Belverano à Manfredi, qui avait en effet pris le mouchoir des mains courtoises de lord Murton pour le rendre, et qui ne l'avait pas encore rendu à la marquise.

— Charmante ville que Bruxelles, n'est-ce pas messieurs? dit la comtesse.

— Charmante , répondit Rosenthal , tandis que Manfredi, avant de remettre le mouchoir à la marquise, en examinait amoureusement les armes brodées à chaque coin ; on y trouve la vivacité de Paris et la propreté de Londres. C'est le paradis des exilés.

— Quel mot avez-vous dit ! s'écria la comtesse de Belverano péniblement, qui jusque-là s'était bornée à laisser parler sa sœur qu'elle adorait comme une enfant, toujours heureuse, toujours ravie, extasiée de l'entendre. Les exilés, l'exil ! Il me semble que l'exil ôte au plus beau soleil son éclat, à l'eau la plus pure sa limpidité, au plus riant paysage son charme, aux fleurs les plus fraîches leur parfum, aux fruits les plus doux leur saveur, à la nuit son calme ; il

jette sur chaque objet vivant ou inanimé un brouillard dont on pourrait définir la couleur : un crêpe. L'exil finit par être une véritable maladie... Oh ! oui, une cruelle maladie, répéta la comtesse, une maladie à laquelle je ne sais qu'un remède, la mort ou le retour dans la patrie.

— La patrie!... la patrie!... murmura ironiquement Manfredi. Tenez ! le poëte anglais que vous lisiez cette après-midi dans le Parc a dit et fort bien dit, par la bouche d'Adam ou d'Eve : que la patrie était tout simplement le cœur; que le pays n'était rien; que lorsque le cœur était content, tout pays était bon.

— Ainsi, dit à son tour la marquise, vous ne seriez pas heureux de revoir la Toscane, qui est, je crois votre patrie ?

— J'ai tous mes biens en Toscane, que j'appelle souvent à cause de cela et de préférence ma patrie, mais Naples est ma patrie natale, la fausse patrie selon moi. Oui, je serais parfaitement heureux de retourner en Toscane, mais à la condition d'y reparaître riche comme j'étais autrefois. Quand redeviendrai-je riche? Ces aimables révolutionnaires de Toscane, ces cousins des révolutionnaires de la Romagne m'ont pris mes châteaux, mes fermes, mes bois, tous mes revenus enfin.

LA MARQUISE DE BELVERANO. î 39

— Mais, si je ne me trompe, répartit la marquise, vos biens vous ont été rendus depuis le retour du grandduc dans ses Élats.

— Ils m'ont été rendus sans doute, mais comment, madame, comment! comme la fiancée du roi de Garbe à son époux. Je ne puis plus louer aux Anglais mes châteaux dévastés ; mes bois ont été incendiés ; il faudra qu'il s'écoule au moins vingt ans avant que j'aie les beaux revenus que j'avais. D'ici là, il faut que j'aille chanter en Amérique pour gagner de quoi vivre largement, car je regarde la misère comme un crime, et j'ai trop de délicatesse pour ne pas vouloir être très-riche.

— Ah ! vous allez en Amérique, dit Virginia.

— Oui , madame, et comme ténor.

^- Comme ténor !

— Les révolutionnaires m'ont laissé ma voix, je le crois du moins.

Et Manfredi, pour s'assurer que les révolutionnaires lui avaient laissé sa voix, se mit à chanter en s'accompagnant au piano un morceau des Puritani.

Cette sortie pathétique contre les révolutions et les révolutionnaires, terminée par un cantabile, fit sourire tout le monde, même lord Murton, qui avait paru un peu attristé d'abord de voir la conversation dévier vers la politique.

Il avait souffert pour ces dames dont il connaissait mieux que personne les infortunes politiques. • Du reste, depuis le dîner il observait avec une attention singulière et presque indiscrète, si elle eût été remarquée, le caractère du jeune comte italien.

Il y avait même dans cette analyse patiente et obstinée un effort d'esprit, un intérêt personnel, qui aurait mérité à son tour d'être étudié.

Déjà lord Murton savait à quoi s*en tenir sur l'énorme différence qui existait entre Manfredi et Rosenthal.

Aucune nuance ne lui était échappée de cette rivalité soudaine si vivement survenue entre eux à l'occasion de la part que chacun avait voulu prendre dans la défense de madame de Belverano.

— A propos! s'écria Manfredi, s'arrôtant au milieu du plus beau passage du morceau qu'il chantait, et qu'il chantait divinement, car la comtesse, la marquise et Rosenthal lui-même étaient dans l'extase ; àpropos I j'ai oublié, madame, dit-il à Virginia, que vous êtes révolutionnaire. Je suis allé un peu loin dans mes malédictions.

— Il y revient, pensa Murton ; il y revient!

— Mais oui, je suis révolutionnaire, répondit-elle, nous sommes révolutionnaires ; elle avait regardé sa sœur; et il est probable que sans nous, vous ne

seriez pas ruiné, monsieur le comte. Est-ce là votre pensée?

— Ah ! charmant, riposta Manfredi, oui, c'est la ma pensée, et j'en ris, car je me dis aussi gne sans vous, mesdames, je ne serais pas ténor ou sur le point de l'être : charmant ! charmant! mais oui, c'est cela : la marquise et la comtesse de Belverano ont soulevé leurs vassaux contre l'autorité du pape — suivez-moi — les Toscans ont voulu imiter les Romains, et ils ont renversé le grand-duc ; les deux révolutions se sont entendues, et voilà pourquoi, moi, qui étais du parti du grand-duc, je suis ici : et voilà pourquoi, comme je vous l'ai dit, je suis ruiné et ténor.

— Voilà pourquoi, riposta vivement la marquise, nous sommes également ici, s'il vous plaît, monsieur le comte. Si c'est moi qui vous fais ténor, c'est vous qui m'exilez. Le grand-duc n'est revenu en Toscane que parce que le pape est revenu à Rome, et tant qu'il sera à Rome je serai exilée de l'Italie.

— Adorable! dit Manfredi, adorable; voilà ce que nous avons gagné tous les deux, vous à m'altaquer, moi à résister. Eh bien ! faites-vous prima dona : nous n'aurons plus rien à nous reprocher. Moi ténor, vous prima dona : et vivent les révolutions î

— Prima dona ! s'écria Murton : prima dona !

Le cri delord Murton se perdit dans la reprise écla-

tante du chant, car Manfredi, comme s'il ne s'était pas interrompu pendant quelques minutes, recommença ou plutôt continua le morceau des Puritanij qu'il acheva comme il l'avait attaqué, c'est-à-dire avec un goût, un sentiment, une méthode dont la marquise et la comtesse de Belverano étaient toutes deux surprises, émerveillées, transportées.

— Prima dona ! répéta doucement lord Murton à l'oreille de Virginia, toute à ce brûlot de Manfredi.

— Laissez dire, laissez dire... lui répondit tout bas la marquise.

Paola, la sœur de la belle marquise, écoutait dans la plus profonde mélancolie la fin de ce beau morceau chanté par cette délicieuse voix.

Un moment, elle n'y tint plus ; elle s'échappa, pour ainsi dire, et courut prendre la main de Manfredi.

— Comte, lui dit-elle en portant cette main à ses lèvres, comte Manfredi, vous sentez comme vous dites, n'est-ce pas ?

— Lui ! interrompit Rosenthal, lui ! il ne sent pas plus que le bois de son piano, s'il ne sent pas moins.

— C'est une impiété que de supposer cela ! dit la comtesse de Belverano, belle âme où tout s'épanouissait en rameaux harmonieux avant d'arriver à se? lèvres.

— Je VOUS dis que c'est ainsi pour lui, hélas ! et pour bien d'autres. Ce sont des chefs-d'œuvre de Nuremberg.

La marquise riait.

Murton réfléchissait, et son silence semblait approuver Rosenlhal.

Rosenthal poursuivit :

— Dieu veut se tromper, ou bien il a ses desseins paî'ticuliers, secrets; mais on voit de stupides maçons construire des palais divins ; de grossiers manœuvres posséder le sentiment de la couleur à un degré qui effraye, et des viveurs qui n'ont que du ventre jusqu'au cœur, nous ravir, comme monsieur, par la suavité de leur voix. Alors à quoi bon une âme? à quoi cela sert?

— A être aimé, murmura la comtesse de Belverano.

— Pas même à être aimé, reprit Rosenlhal. Les femmes n'y regardent pas de si près.

— Ne voulez-vous pas, interrompit la belle marquise de Belverano, que les femmes se passionnent pour ce qu'elles ne voient pas ? Ne les blâmez pas si vite !

— Pardon, madame, oh! pardon, dit Rosenthal; je ne sais pourquoi... mais nous autres Allemands... le raisonnement nous mène quelquefois loin.... tièsloin...

-- Si loin qu'il es.t minuit, fit observer la marquise de Belverano.

Minuit, en effet, sonnait à l'horloge de l'hôtel.

Les deux jeunes gens se levèrent pour se retirer.

Un domestique entrait au même instant pour demander à ces dames si elles n'avaient plus besoin de ses services.

— Me permettez-vous, demanda Manfredi à la marquise, de charger cet employé de l'hôtel de me faire une commission? Obligez-moi, mon ami, dem'avoir un jeu de cartes.

— Pour demain?

— Non, tout de suite.

Le domestique se retira. Les deux jeunes gens s'inclinèrent devant la marquise. La marquise de Belverano leur tendit à tous deux les mains.

— J'avais donc raison, dit-elle, belle de tristesse et de grâce, la vie est une hôtellerie. On se quitte comme on s'était pris.

— Oh! non, madame, murmura Rosenthal.

— Mais pardon, messieurs, car nous partons demain, ce que vous ne saviez peut-être pas, ma sœur et moi, pour le midi de la France; et vous, je crois, messieurs, vous allez à Anvers, et delà...

— Qui le sait?... dit Manfredi. Vous avez raison, madame — c'est une vraie hôtellerie. Quand nous

reverrons-nous ? Diable ! elles partent si tôt que ça, pensa-t-il.

— Où nous reverrons-nous, dit à son tour l'Italienne.

— Au ciel! murmura Rosenlhal.

— Pour ceux qui y croient, très-bien ! repartit Manfredi.

— Vous n'y croyez pas, vous, monsieur? demanda la comtesse effrayée, ses grands yeux sur Manfredi.

— Je crois à l'or, rien qu'à l'or ; si le ciel est d'or, j'y crois.

Murton regarda une dernière fois, sur ces paroles, le magnifique et cynique Napolitain, que ce regard émut sans savoir pourquoi; il en fut saisi jusqu'au frisson comme on l'est par un grand froid subit.

— Adieu ! mesdames, dit-il en posant ses lèvres sur la belle main de la marquise de Belverano.

— Au revoir ! osa dire Rosenthal en détachant sa bouche de l'autre main de la sympathique exilée.

Paola ne reçut que deux saints gracieux.

— Que veulent-ils donc faire de ces cartes? demanda la marquise de Belverano à lord Murton, quand les deux jeunes gens furent partis.

— Jouer, répondit lord Murton.

Si elle avait pu deviner que c'était pour savoir quel serait celui des deux qui se ferait tuer pour elle !

— Bonsoir ! niilord, dit ensuite la marquise en congédiant d'un doigt gracieux son vieil ami.

— Pas encore bonsoir, dit lord Murton en indiquant un fauteuil à madame de Belverano.

— Vous avez à me parler un instant?

— Longtemps, madame, répondit Murton.

— Causons, alors.

Paola, la sœur de la marquise, s'éloigna.

— Milord, je vous écoute.

— Vous vous trouvez exactement, madame, dans la position de ce joyeux Napolitain, de ce comte Manfredi, qui vient de nous quitter.

— Dans quel sens, milord, dites-vous cela?

— Dans ce sens fort clair qu'il a été très-riche, lui aussi...

— Mais moi, je le suis encore ! interrompit la marquise.

— Beaucoup moins que lui, madame, à qui il ne

reste pas grand'chose; des bois dévastés, des châteaux en ruine...

L'orgueil des Belverano s'était redressé dans le cœur de la marquise en s'entendant accuser de pauvreté. La richesse finit par devenir aussi un titre, quand elle est depuis longtemps attachée à une famille de qualité. On ne veut déroger en rien. Madame de Belverano cacha son dépit dans le silence. Ce ne fut qu'un instant, un éclair.

— Toute l'Italie, du reste, en est là, reprit la marquise après avoir bu ce premier calice... Les monsignori nous ont dépouillés, volés, égorgés. C'est le droit de la guerre. Nous l'avons faite en héros, ils la font en bandits qu'ils sont, voilà tout. Oh ! mais un jour!... un jour!... la vengeance!... nous aurons notre jour de vengeance, murmura la marquise en froissant entre ses mains le riche mouchoir brodé qu'avait pétri avec tant de complaisance le jeune Napolitain. Voyez-vous, milord, je suis bien belle, j'ai toujours passé pour la femme la plus remarquée aux soirées de Torlonia : eh bien ! je consentirais volontiers à devenir borgne et boiteuse, s'il fallait à ce prix acheter le bonheur de la vengeance. Elle sera terrible, milord ; et il faut qu'elle arrive ; c'est fatal. Et cette fois les Français arriveront trop tard. Jamais Néron n'aura vu de plus bel incendie dans un

circuit de quinze milles. Nous aurons un effet de l'antiquité. . . à la grande manière des Césars. . . Il pleuvra du sang dans les flammes, comme a dit Tacite dans son latin de fer. Rome aura une dernière fois son dernier jour. Ah ! si c'était moi qui, une torche à la main... Un bel éclat de rire couronna cette tirade de la marquise. Au lieu de torche pour incendier Rome, elle avait saisi un flambeau qui était sur ia cheminée : la bougie était tombée sur le tapis...

— Nous incendions Rome, dit à son tour, lord Murton ; c'est convenu. Mais d'ici là...

— Rome une fois détruite, reprit dans son ivresse la marquise de Belverano, nous en élevons une autre sur le modèle de la Rome primitive, de la grande Rome... Ne croyez pas cela si difficile... les Italiens sont des païens déguisés... ils adorent toujours Jupiter, Diane, Vénus, au fond de leur cœur. Le soleil, les eaux, les fleurs, la beauté, le plaisir, ne seront jamais catholiques, apostoliques et romains; et les Italiens ne sont ce qu'ils sont que parce qu'ils aiment le plaisir, la beauté, les fleurs, les eaux et le soleil. Je suis païenne, moi, milord, ^et je m'en glorifie; je ne vous le cache pas; païenne jusqu'au dernier cheveu... Cela fait trembler et rougir ma pauvre sœur Paola, qui est catholique autant que je le suis peu... mais... qu'y faire ^.. on dirait que nous sommes nées, moi

SOUS Trajan, elle sous Constantin. Quel abominable gredin, milord, que ce Constantin.

— Je suis de votre avis, madame, mais, pour être païen en 1850, il faut être très-riche; car le paganisme, c'est le luxe, c'est l'abondance, c'est le superflu que vous adorez.

— Je les adore sans doute, mais...

— Mais vous n'êtes plus riche, dit une seconde fois lord Murton, vous n'êtes plus riche, madame... vous n'avez plus les moyens d'être païenne... pardonnezmoi de vous le rappeler avec une obstination qui serait de l'inconvenance, si l'intérêt le plus pur...

— Bah ! s'écria la marquise, il me reste une lettre de change de vingt mille francs sur la maison Rinaldi de Toulouse.

— Elle n'est que de dix mille francs, madame.

— Je croyais qu'elle était de vingt mille, reprit madame de Belverano sans trop s'émouvoir de la différence du chiffre.

— De dix mille...

— Ma sœur vous a donc confié?...

— Votre sœur m'a tout dit, répondit lord Murton en posant son regard si intelligent et si clair sur le front un instant pensif de la marquise, qui sentit avec une espèce de bonheur inconnu jusque-là cette fraîcheur de bienveillance.

— Sans que vous lui ayez rien demandé, milord?

— Pardon, madame, je lui ai tout demandé.

— Il me reste donc dix mille francs... dit madame de Belverano qui ne voulut pas savoir pourquoi lord Murton s'était permis cette curiosité. Eh bien ! avec dix mille francs on peut encore...

— Il ne vous reste plus même ces dix mille francs. . .

— Ah! permettez, milord, permettez... vous ne me les avez pas volés?...

— Non, mais la maison Rinaldi de Toulouse a fait banqueroute...

— Banqueroute!

— Oui, madame.

Après un instant de réflexion, la marquise dit en relevant lentement la tête et avec une résignation comique :

— Alors il me reste deux cents francs... oui, deux cents francs pour aller à Toulouse avec ma sœur... Mais j'y pense maintenant, nous n'avons plus besoin de Toulouse... puisque nous n'y trouverions plus nos dix mille francs... Milord, où va-t-on avec deux cents francs?...

— On va à l'hôpital, madame.

— Est-ce qu'il est bien loin d'ici, milord? demanda en riant la marquise, dont l'insouciance brûlaitle sang à lord Murton.

LA MAIIQUISE DE BELVËUANO. ^51

— A deux pas d'ici, repondit lord Murton, V hospice Saint-Jean à deux pas, sur le boulevard du Jardin Botanique. — Ne plaisantez pas, madame, avec une position pénible, désastreuse, moins faite pour vous que pour qui que ce soit au monde. Vous êtes née, vous avez vécu dans l'abondance des biens jusqu'ici ; votre existence a été une fête. Tout à coup vous avez été réduite au nécessaire ; ce nécessaire va même vous manquer... Résisterez-vous à ce choc?

— Il le faut bien.

— Avec quoi?

Cette grande et redoutable question, chose étrange , qui fait pâlir les hommes les plus braves : — avec quoi? — n'émeut presque pas les femmes, surtout les jeunes femmes. On ne sait sur quelle Providence mystérieuse elles comptent pour leur venir en aide quand elles touchent à leur dernier sou. Le sentiment de leur faiblesse leur crée-t-il à leurs yeux un droit à la protection de tous ? L'esprit du mal est-il là pour leur tendre sa main brûlante? Quel que soit cet encouragement indéfinissable, où s'alimente leur énergie, il est le tourment de ceux qui les aiment. Ils tremblent de leur danger, calculent toutes les chances funestes, et se meurent du mal qu'elles n'ont pas encore, qu'elles n'éprouveront peut-être jamais. Puis l'expérience dit de bonne heure aux hommes à quel

i52 LA MARQUISE DE BELVERANO.

prix une femme jeune, belle, livrée à la séduction, sort de l'abîme de la misère. Peu résistent; toutes y laissent une plume de leurs ailes ou un fil de leur voile. Les unes se perdent pour toujours ; les autres pour un an, pour six mois, pour un jour, pour une heure.

Et voilà la torture éternelle de cette prévoyance que les femmes ne voient pas, ne comprennent pas, n'entendent pas bruire autour d'elles, dans la peur qu'on a de les effrayer, comme on a peur d'effrayer un enfant en lui criant trop fort le péril de la chute.

— Avec quoi? répéta lord Murton.

— Ma foi! je n'en sais rien. Ma sœur fera de la dentelle.

— On gagne à cela vingt sous par jour. Et vous ?

— Moi ?... moi, je n'en sais rien.

— Moi je le sais — je le sais, dit lord Murton.

— Dites-le moi donc, milord, demanda madame de Belverano en arrangeant ses beaux cheveux dans la glace.

— Vous suivrez le conseil du comte Manfredi, vous chanterez, vous serez prima donna.

— Après tout... me blâmeriez-vous, milord?

— Je vous plaindrais, madame.

— Pourquoi? les arts ne vont-ils pas de pair avec la noblesse ?...

LA MARQUISE DE BELVERANO. 1o3

— Grands mots !...

— Vos lords anglais épousent bien tous les jours des actrices.

— A la condition qu'elles quitteront le théâtre... S'ils les avaient connues ailleurs qu'au théâtre...

— Ils ne les auraient pas épousées, dit vivement et comme pressée d'avoir raison la marquise de Belverano.

— Pas tous, madame, pas tous.

Il se fit un temps de calme et de réflexion entre lord Murton et la marquise, au bout duquel le capitaine de frégate reprit à voix basse et sur une note si amicale qu'elle donnait pour ainsi dire dix ans d'intimité à leur connaissance :

— Je vous ai dit un peu cruellement la vérité sur votre position, madame, mais je ne vous ai 'pas tout dit ; je vous eusse ménagé une confidence trop triste.

— Eh bien ! voyons maintenant la partie gaie, milord. Venons à Vandante.

— Tout de suite, madame.

Nous autres Anglais, madame, vous le savez, nous sommes tous un peu marchands. Nous spéculons toujours. J'ai la prétention de spéculer sur vous.

— Sur moi ! Vous voulez m' acheter ?

— Non, madame. Qui donc est assez riche pour cela?

— Mais alors?...

— Je veux spéculer sur vos biens.

— Je n'en ai plus.

— Vous en aurez encore... ils vous seront rendus. Ne m'interrompez pas, je vous en prie. Combien valaient vos terres avant la révolution?

— Je n'en sais rien.

— Cependant vos revenus s'élevaient...

— Je n'en sais rien non plus. Ma femme de chambre le savait... mais je n'ai plus de femme de chambre...

— Combien dépensiez-vous?

— Mon intendant aurait pu vous le dire... mais mon intendant a été pendu par les Autrichiens...

— Vous dépensiez beaucoup?

— Tant que je pouvais, milord.

— Je ne sais pas combien cela fait de capital.

— Ni moi non plus.

— Ça s'élevait-il bien à vingt mille francs par an ?

— Oui... à peu près...

— Capital quatre cent mille francs.

— C'est possible, milord.

— Voulez-vous me vendre vos propriétés deux cent mille francs?... Soit dix mille francs de revenu?

— Ah I bon Dieu !... mais que vous vendrais-je ? Le fisc a tout saisi.

— C'est une chance que je cours. Une révolution vous a tout pris, une autre révolution peut tout vous rendre. On a vu cela. Acceptez-vous? Vous me donnez tous vos biens pour dix mille francs de rente. Répondez, je vous prie.

— Je n'accepte pas.

— Pourquoi, madame?

— Parce que mes biens ne me seront jamais

rendus.

— Alors j'aurai fait une mauvaise affaire, voilà tout. J'en prends les risques !

— Non, milord.

— Une autre raison.

— Voulez-vous une autre raison? Mes biens sont inaliénables. Ce sont des majorats.

Cette raison fut très- loin de satisfaire lord Murton. Il soupçonna le mensonge... mais que répondre.

— Allons! dit-il... vous serez cantatrice... en Amérique.

— Pourquoi en Amérique ?

— Mais en Amérique les cantatrices son plus appréciées... mieux payées... puis cette occasion qui vous est offerte... ce jeune homme... il est voire compatriote... il vous a plu...

— Il est d'une gaieté,..

•— Oui, madame.

— Charmante, expansive, vivifiante, n'est-ce pas, milord?

— Oui, madame. Vous irez donc en Amérique? répéta lord Murton en se promenant dans l'appartement la tête basse, le regard triste et en collant ses gants à ses mains agitées et distraites.

Madame de Belverano se leva aussi.

— Puisque vous voulez à tout prix que j'aille en Amérique, dit la marquise en se plaçant devant lord Murton comme pour Fempêcher de poursuivre sa ligne sur le tapis du salon, eh bien ! venez avec moi, accompagnez-moi.

Après avoir regardé affectueusement madame de Belverano, lord Murton répondit :

— A quel titre?

— D'ami.

— Vous ne voulez pas être le mien.

— Oui, je le veux, dit madame de Belverano en prenant famiUèrement les mains nerveuses du capitaine.

— Non, vous ne le voulez pas l... vous eussiez accepté... C'est moi qui suis votre ami... votre loyal ami... C'est moi qui vous aime... comme un père aime sa fille, acheva tout bas lord Murton... Oh ! oui, vous eussiez accepté... Je vous aurais faite heureuse... A quoi cela vous engageait-il ?

— Mais... à vous rendre heureux aussi, milord... et à aucun litre cette joie ne m'est permise.

— A aucun titre !

— Non... balbutia madame de Belverano, interdite devant le regard fixe, loyal, brave et désolé du capitaine de frégate...

— Cependant, madame, si je mourais et qu'en mourant je vous fisse mon héritière...

— Oh ! alors...

— Alors vous accepteriez?

— Il serait difiicile... Mais, milord, une question.

— Dites, madame.

— Est-ce que vous comptez mourir bientôt, demanda avec une naïveté plaisante madame de Belverano.

— Peut-être, madame.

— Je ne serais pas fâchée de le savoir.

— Dans quelques heures peut-être.

— Vraiment !

— Oui, madame.

— Et de quelle maladie ?

— Ne plaisantez pas...

— Vous voulez peut-être vous brûler la cervelle ? On dit que tous les Anglais se brûlent la cervelle.

— Oui, madame, en naissant, répliqua lord Murton le visage plein de sourires et de larmes...

— Milord... interrompit sérieusement la mar-

i'ÔS LA MARQUISE DE BELVERANO.

quise... je ne sais... je ne comprends pas... cette ironie... ces larmes... qu'ai-je dit ?... Vous ai-je blessé par quelques paroles indiscrètes ?... Excusez-moi... pardonnez-moi... je n'ai pas voulu... mais en vérité... je ne devine pas quel mal !...

— Vous ne m'avez fait aucun mal, aucun, murmura lord Murlon en se retournant vers la porte comme s'il se fût disposé à partir... Son visage était caché dans son mouchoir...

Après l'avoir suivi d'un long regard, mais où il y avait plus de doute et d'inquiétude que tout autre sentiment, la marquise, de préoccupation en préoccupation, s'inclina machinalement sur le piano laissé ouvert depuis le départ du comte Manfredi et ses doigts coururent sur le clavier.

— L'air des Puritani! murmura Murton, l'air qu'a

joué ce soir Manfredi Elle n'en sait plus d'autre.

Oh ! la jeunesse! la jeunesse! Mais je suis riche, pourtant ! Je puis lutter ! — je veux lutter!

— Admirable, madame, dit Murton en s'accoudant sur le piano ; admirable !... c'est l'air...

— Oui, l'air que vient d'exécu4er M. Manfredi.

— Oui, madame.

— Quelles merveilleuses dispositions, n'est-ce pas? Et quelle voix ! quelle puissance ! quel feu ! quel grand charme!...

— J'en connais un plus grand, madame.

— Lequel, milord ?

— Celui de vous entendre... Oui, madame, j'ai réfléchi, poursuivit-il, tandis que la marquise continuait à jouer et à chanter, mais à chanter et à jouer faiblement, comme si sa voix et son accompagnement eussent cherché à se mettre en harmonie avec la clarté des bougies, dont l'éclat touchait à sa fin... Oui, j'ai réfléchi... je vous accompagnerai en Amérique... C'est un pays que je connais ; j'y ai vécu longtemps. Je vous dirigerai. Vous ne savez pas la langue du pays, je vous servirai d'interprète. Oui, c'est cela. Je vais ordonner qu'on me tienne un vaisseau tout prêt au Havre.. . Nous nous embarquerons au Havre... Je vais écrire d'un autre côté à Londres pour que mes équipages soient expédiés à New-York, nous descendrons à New-York à l'hôtel du Grand-Washington; c'est le plus vaste et le plus beau des États-Unis. Nous occuperons tout le premier étage et le jardin. La campagne est admirable aux environs de New-York; nous choisirons un cottage dans quelque jolie situation. Nous y passerons le printemps et l'été. J'aurai aussi un yacht pour parcourir les côtes ; nous les visiterons ensemble ; je serai votre capitaine. Les habitants de New-York reçoivent splendidement... nous recevrons l'hiver. Vous donnerez à dîner deux fois

par semaine... les jeudis, concert... les lundis, bal. La marquise arrêta par un éclat de rire son chant et son accompagnement pour s*écrier :

— Mais vous comptez donc m'épouser, alors ! Lord Murton sortit de sa rêverie par ce coup de tonnerre.

— Vous épouser!...

— On ne propose guère, milord, une pareille communauté d'existence qu'à une femme qu'on épouse...

Lord Murton ouvrit sèchement la porte pour sortir.

— Je suis marié, dit-il, en ne laissant voir à la marquise que son profil contracté par le désespoir et l'amertume de sa situation. Marié dans l'Inde, marié

jeune marié comme un fou... comme on se marie

toujours quand on est jeune... Marié! marié!... oui, marié !

— Alors, milord?

— Alors, vous irez seule en Amérique.

— En Amérique ou ailleurs.

— Seule... non ! dit en soupirant de toute son âme lord Murton.

Par la porte qu'il venait d'entr'ouvrir, Paola entra tout agitée dans l'appartement.

— Savez-vous ce que je viens d'entendre? dit-elle.

— Parle, chère Paola; tu es émue.

— Ces deux jeunes gens...

— Oui...

— Qui sont venus ce soir.

— Ensuite?

— Je traversais la salle basse. . .

— Continue...

— Ils ont dit à demi-voix au garçon : Ayez tout de suite deux carabines, de la poudre fine et des balles.

Lord Murton porta une grande attention à ce qu'il entendait.

— Pourquoi ces carabines et ces balles? demanda la marquise à lord Murton.

— Je ne sais... madame.

— Cependant...

— Est-ce tout? dit lord Murton, s'adressantàPaola,

— Tout. Seulement ces messieurs sont montés dans leur chambre en disant : C'est pour sept heures...

— Pour sept heures, se dit lord Murton ... et il salua les deux sœurs... pour sept heures...

Lord Murton, une minute après, frappait trois coups secs à la porte du comte Palma.

Manfredi, un jeu de cartes à la main, dit à Rosenthaï avec un bâillement de tigre qui a sommeil :

— Je ne me consolerai jamais, non, de m'êlre battu pour une femme que je n'aimais pas, madame Paola Belverano !

— Elle n'a certes pas, répondit Rosenthal,labeauté de sa sœur Virginia, mais elle a été belle aussi.

— Elle a été! elle a été! Je ne m'enthousiasme, je ne me bats surtout pour aucun passé. Où cela s'arrêterait'il, si Ton se mettait sur le pied de défendre tout ce qui a été !

— Ce passé n'est pas déjà si éloigné, objecta Rosen- Ihal. La comtesse Paola n'a guère plus de trente-trois à trente-cinq ans. Quelle expression est encore restée dans son regard, plein de mélancolie et de flamme !

— Un vase étrusque.. . se battre pour un vase étrusque! murmurait Manfredi à travers les paroles de Rosenthal; c'est un métier d'antiquaire.

— Vous allez loin, signor Manfredi.

— Jamais trop loin... je voudrais aller si loin!.., Mais vous me donnez une idée. Ma foi ! si vous la partagez, elle est exécutée sur-le-champ.

Nous allions quitter cette ville dans quelques heures et ce pays dans quelques jours, vous pour disparaître dans les brouillards de la Germanie, moi derrière l'Atlantique. Supprimons ces délais, tout brefs qu'ils soient. Voulez-vous, Rosenthal?

— Je ne vousaipas bien compris... que voulez- vous dire?

— Partons tout de suite. Voilà ce que je veux dire.

— Partir ! sans nous battre avec le comte Palma?

— Sans nous battre.

— Vous n'y songez pas, Manfredi !

— Je n'y songe que trop, au contraire.

— Mais le comte Palma...

— Est-ce que nous le connaissons? — Est-ce qu'il nous connaît? Le reverrons-nous jamais?

— Mais c'est impossible ! notre propre estime. .. notre propre opinion...

— Mon opinion est que nous avons commis une énorme sottise en provoquant un homme qui peut nous tuer ou, qui pis est, nous défigurer à propos d'une femme que nous n'aimons pas.

— Mais il ne s'agit plus d'elle maintenant entre le comte Palma et nous.

— Il s'agit toujours d'elle aux yeux du monde.

— Et voilà qui vous condamne, Manfredi : vous allez vous battre, ou je vais me battre pour le monde. Non! il n'y a plus à reculer.

— Mon cher Rosenthal, elle a des cheveux gris.

— Quand elle les aurait rouges...

— Je les aimerais mieux rouges. Ainsi ma proposition...

— Je ne dirai pas qu'elle est d'un homme sans courage, car je vous connais, Manfredi :jevous ai vu l'épée à la main, mais j'affirme qu'elle est d'un insensé...

— Pas si insensé! La vie m'est chère autant que l'honneur. Je tiens à ne pas la risquer pour rien. C'est de l'or : on n'échange pas de l'or contre du cuivre.

— Je répondrai à votre proverbe espagnol, renouvelé de Sancho-Pança, par un proverbe français de je ne sais qui : Le vin est tiré, il faut le boire.

~ Quel vin ! il est diablement amer. Si c'était du vin de Champagne.

— Il faut le boire, répéta Rosenthal. Allons! chevalier Manfredi, battez les cartes et distribuez-les.

— Encore un mot, dit Manfredi : si je m'en allais, resteriez-vous ici pour vous battre demain matin, ou pour mieux dire, ce matin, avec le comte Palma?

— N'en doutez pas.

Manfredi battit les cartes ; il s'arrêta.

— Je vous fais une autre proposition...

— Il est bien tard, Manfredi, terminons vite cette affaire...

— Puisque vous le voulez.

Manfredi jeta une carte à Rosenthal.

Rosenthal la nomma tout haut :

— Sept de trèfle.

Manfredi s'en donna une que Rosenthal nomma pareillement.

— As de cœur!

— Diable ! cela approche, s'écria tristement Manfredi en lançant une nouvelle carte à son ami.

— Valet de cœur.

— J'en suis plus près que vous, s'écria à son tour Rosenthal.

Après s'être donné une seconde carte sans valeur, Manfredi reprit :

— Quoique vous refusiez d'entendre de nouvelles propositions, dit-il, en tenant par un coin la carte qu'il allait donner à Rosenthal, vous me permettrez cependant de vous dire, ajouta-t-il ironiquement, que si le sort vous favorise au point de vous accorder de vous battre avec le comte Palma, il ne vous mettra pas pour cela à l'abri de ma rivalité auprès de la marquise de Belverano. Et elle m'a remarqué, ami Rosenthal.

— C'est possible, mais donnez-moi cette carte.

— Mes cheveux noirs et abondants ne lui sont pas indifférents.

— Soit ! mais donnez-moi...

— Ma voix lui a fait battre le cœur, et qui a le cœur...

— Oui... mais cette carte !...

— En partant, quand je luibaisais la main, j'ai senti sa main qui frémissait...

— Cette carte!... cette cartel Donnez-moi cette carte, je vous supplie.

— La voici!...

Manfredi renversa la carte devant Rosenthal.

— Dame de cœur!...

— La volonté de Dieu soit faite ! dit Rosenthal en allemand.

— Mon ami, vous n'avez pas voulu suivre mon conseil, poursuivit Manfredi en allumant un cigare. . . mais il est temps encore de le suivre. Donnons vingt francs à l'hôtel, allons prendre nos malles, qui ne sont pas même ici, et gagnons Anvers...

— Du tout, répondit Rosenthal, du tout! malogique ne change pas avec mes intérêts. Je vais me mettre aux ordres du comte Palma, qui nous excusera si nous allons un peu tard lui faire notre politesse, et à l'heure indiquée par lui... vous êtes mon témoin ?...

— Parbleu !

— Merci !

— Je veux voir enlever une boucle de vos beaux cheveux blonds par la balle du comte Palma, en l'honneur de madame Paola de Belverano, fille majeure, sœur aînée. C'est du reste tout le mal que je vous souhaite.

— Vous m'accompagnez à l'appartement du comte Palma? demanda Rosenthal à Manfredi.

— C'est un devoir, répondit le sceptique Napolitain en posant un bonnet grec sur sa tête sans cervelle, en croisant sur sa poitrine une robe de chambre que lui avait apportée le maître de l'hôtel de Bellevue, en attendant qu'il eût fait venir ses effets. Allons !

Les deux amis se rendirent à l'appartement du comte piémontais, qui les reçut avec une affabilité digne d'un meilleur dénoùment

M. de Palma, maître de choisir l'arme du combat, choisit la carabine, et comme il avait vécu longtemps aux États-Unis, il avait, ajouta-t-il, contracté l'habitude un peu sauvage, mais d'ailleurs parfaitement conforme aux lois de la loyauté, de se battre aussi à la recherche. Manfredi et Rosenthal, qui n'avaient aucune idée de cette espèce de combat, peu pratiqué dans l'ancien monde, s'informèrent auprès du comte, avec un intérêt bien naturel, de la forme et du caractère du duel à la recherche.

M. de Palma leur donna cette explication, qu'ils écoutèrent dans la plus studieuse attention. On choisit pour le duel à la recherche, comme pour la course au clocher, un terrain accidenté ou une forêt dans laquelle on désigne un endroit qu'on limite ensuite par des signes convenus, afin que les deux adversaires ne s'éloignent pas indéfiniment, et ne se perdent pas tout à fait de vue. Quand l'endroit est accepté des témoins, on remet à chacun des combattants une carabine chargée d'une ou plusieurs balles, et on les envoie Tun et l'autre où leur caprice les conduit. Pourvu que le combat ne sorte pas du tracé, l'adversaire a le droit de faire feu sur son adversaire là où il lui plaît de l'attendre. L'autre, il n'est pas besoin de le dire, a le même droit. En sorte qu'ils se poursuivent, se cherchent, se devinent, s'attaquent avec l'indépendance du chasseur qui frappe une bête fauve au milieu d'une forêt. Tout s'anime comme dans une chasse. L'arbre devient un abri, une forteresse ; le buisson un mur, le terrain un chemin couvert, la rivière un fossé. C'est mieux que la chasse, c'est la guerre. Tous les grands et beaux instincts de l'homme sont satisfaits dans ce duel que des peuples braves, pionniers, chasseurs et conquérants pouvaient seuls inventer. Il n'est pas plus mortel que tout autre duel. Au contraire, leduel ordinaire vous emprisonne dans un cercle de fer et de petites

mesures odieuses. Il ne vous donne pas le droit de marcher au delà d'une certaine démarcation puérile; il défend à la main de se raffermir sur le canon ou la poignée de l'arme ; il interdit même à l'œil le droit de viser, il ne vous laisse en plein que le droit de mourir. Le duel à la recherche vous donne tous les droits. Marchez, courez, éloignez-vous, rapprochezvous, visez, vous en êtes le maître. Faites-vous la part du soleil et du vent, ainsi qu'on disait au moyen âge ; nul n'a le droit d'y contredire.

— Ah ! messieurs, acheva de dire le comte Palma, c'est le premier des duels, que le duel à la recherche.

Il fut accepté dans toutes ses conditions par Manfredi comme témoin, par Rosenthal comme adversaire.

C'est donc à la recherche et à la carabine que lui et le comte Palma se battaient le lendemain à sept heures dans laforetdeSoignies ou de Soignes, champclos admirablement choisi, où eut lieu ce fameux duel à la recherche aussi, qu'on a appelé la bataille de Waterloo.

C'est au moment où les deux jeunes gens sortaient de l'appartement du comte piémontais, qu'ils avaient sans doute été rencontrés par Paola de Belverano , la sœur de la marquise, et que celle-ci avait entendu les mots sept heures du matin poudre fine cara-

bine, mots qu'elle avait rapportéstoute inquiète à lord Murton.

Six heures sonnaient à l'affreuse église de Saint- Jacques-sur-Caudenberg, et deux voitures passaient sous la porte du magnifique hôtel de Bellevue. Elles s'accompagnaient sans se suivre. Elles longèrent, après avoir franchi la rue Ducale, le boulevard Waterloo, et s'enfoncèrent ensuite dans le quartier Louise, ainsi nommé en souvenir de cette adorable reine des Belges, aujourd'hui reine dans les cieux. Du quartier Louise, qui est immense et qui sera un jour le faubourg Saint- Germain de Bruxelles, les deux voitures gagnèrent la chaussée de Waterloo, par où l'on va à la sombre et grandiose forêt de Soignes.

C'est l'occasion, ou jamais, de redire ici ce beau et terrible vers de Dante :

Per me si va nella cita dolente.

Rien n'est plus dolent que cette cilé d'arbres où plus de quarante mille hommes moururentle mêmejour de la même mort et, pour ainsi dire, du même coup de canon.

Dante seul, lepoëte bistre, au front cuivré, à la voix d'airain, pourrait faire passer dans l'âme, avec tous ses bruissements, ses coups de lumière, ses taches d'ombres d'une lieue, ses chemins tortueux qui ressemblent à des couleuvres, ses places humides, spongieuses, couvertes de dix à douze pieds de feuilles mortes, avec tous ses silencesquene coupe aucun cri d'oiseau, cette forêt de Soignes, cet ossuaire de Waterloo.

Toujours allant côte à côte, les deux voitures fermées s'engagèrent plus avant dans la forêt de Soignes.

On était au commencement du printemps, ce qui, dans leNord, ne ditpas absolument qu'il pleut des lilas, des muguets et des roses ; mais les chênes commençaient à rougir ; les arêtes des chemins se hérissaient par-ci par-là d'une frange verte; quelques pâquerettes, mais bien rares, bien clair-semées, pointaient au milieu des carrés de gazon jetés d'espace en espace à droite et à gauche de la route.

La route dont il est ici question n'est pas précisément celle par où nos braves et malheureux compatriotes regagnèrent Bruxelles après leur glorieuse dé-

faite : c'est une autre route qui lui est parallèle et que nouslui préférons.

A plus exactement parler, c'est un large sentier par où vont et viennent les maraîchers, les bûcherons, les chasseurs, et, dans la belle saison, les amants et les promeneurs.

Après une demi-heure de marche dans le cœur de la foret, une des deux voitures s'arrêta; l'autre ne tarda pas à l'imiter.

L'endroit était un carrefour que l'ombre et le silence doivent étouffer à la fin delà chaude saison, mais qui, dans celle où l'on entrait, ménageait au regard des percées sans nombre et des espaces parfaitement libres.

La brume du matin, si tenace en Flandre, fermait cependant quelques-uns de ces chemins par un rideau bleuâtre qui donnait froid aux paupières.

Delà première voiture descendit le comte Palma et un autre étranger de haute taille, un de ces mannequins qu'on semble louer tout exprès pour les duels comme on loue des banquettes pour un bal.

Il était borgne ; entre les plis de son manteau on apercevait plusieurs de ces croix café au lait et chocolat qui annoncent clairement que celui qui les porte n'est pas décoré. D'énormes moustaches cachaient sa bouche, son menton, etvenaientconfondre leurs algues avec les eaux d'une cravate noire, très-haute, mais trop

insuffisante encore pour son cou beaucoup trop long. Cette autruche martiale avait passé sur ses bottes naturelles et rhumatismales d'autres bottes en fourrures, ce qui achevait d'imprimer au personnage un caractère des plus fauves.

Disons, à l'excuse du comte Palma, qu'étranger dans Bruxelles, il n'avait pas eu le choix de ses témoins, comme il avait eu le choix des armes. Il avait pris la première chose à moustaches qui lui était tombée soiis la main.

La portière de l'autre voiture s'ouvrit, et il en descendit lentement un homme âgé, d'une tenue parfaite, vêtu de noir, d'un linge exquis, chaussé en bottes vernies, le lorgnon flottant au bout d'un cordon de soie et or: la personne qui vint immédiatement, c'était lord Murton.

Lord Murton prit par la main son second, et, le présentant au comte Palma :

— Mon ami, l'honorable sir Rickards.

Sir Rickards s'inclina. L'épouvantable témoin du comte Palma se mit à rire.

— Vous, monsieur ! ditdans le plus profond étonnementle comte... je croyais vous avoir déclaré, irrévocablement déclaré, hier au soir, que je m'étais déjà engagé à me battre avec M. de Rosenthal, qu'ainsi je me voyais forcé de vous refuser...

Le hideux second du comte riait toujours... il riait en murmurant dans un italien maltais ou monténégrin : Vecchj, vecchioni, vecchiarelli, ce qui voulait dire : vieux, petits vieux, drôles de vieux et presque chiens de vieux.

Sir Rickards, le chapeau à la main, répondit d'une voix douce au comte Pal ma:

— Mon ami, lord Murton, n'accepte pas votre refus.

— Mais, monsieur...

— Non, monsieur, répliqua sèchement, mais toujours poliment sir Rickards : — non, monsieur. Sur ce point toute discussion est oiseuse ou déplacée. Mon ami sait que vous avez choisi la carabine, il accepte la carabine.

— Alors, dit en riant, sans pouvoir s'arrêter dans sa stupide gaieté, le second du comte Palma, alors voilà ce qu'il vous'faudra porter, dit-il en sortant de dessous son manteau une des deux carabines, et en exagérant le poids de cette arme comme s'il eût voulu se railler de la débilité des deux Anglais.

Sir Rickards saisit si légèrement la carabine des mains du capitaine Belperfumo — ce monsieur s'appelait Belperfumo — (doux parfum !) que Belperfumo rit un peu moins: pourtant il riait toujours.

Belperfumo ajouta, pour couronner sa fine moquerie, ce conseil qu'il osa donner aux deux Anglais :

— Voici comment on se sert d'une carabine. On verse de la poudre dans le canon, puis sur la poudre on met un petit tampon de papier... sur le papier...

— Et avec la crosse on casse la tête aux chiens, dit en anglais sir Rickards, en regardant entre ses deux mauvais yeux l'agréable Belperfumo.

— Cosa (lice ? que dit-il, demanda Belperfumo au comte Palma, fort peu flatté de son second.

— Rien, répondit Palma à Belperfumo : puis s'adressant à lord Murton : Monsieur, lui dit-il, plus de réticences : vous méritez mieux. Je refuse de me battre avec vous parce que le duel, le seul duel que j'accepte, le duel à la recherche, est un duel de jeunes gens ou d'hommes encore jeunes. L'activité du corps nécessaire et la présence d'esprit. . .

— Assez ! dirent les deux Anglais en se transfigurant l'un et l'autre : assez, monsieur ! Nous sommes d'abord sur un terrain où les Andais n'ont pas montré qu'ils avaient peur...

— Oh! messieurs, je n'ai pas voulu dire...

— Nous sommes deux vieux marins de la marine anglaise.

— J'ignorais, messieurs... Mais encore une fois...

— Cette blessure au crâne me donne-t-elle le droit de servir de témoin à mon ami lord Murton? celle-ci

au COU et celle-là à la poitrine... vous suffisent-elles, monsieur?...

— Messieurs, en vérité...

— Lord Murton a assisté à dix-sept batailles sur mer. C'est lui qui, à Navarin, conduisit à travers douze frégates turques le brûlot qui commença le grand incendie delà flotte du sultan. Nous vous avons dit nos batailles, dites-nous les vôtres.

Le comte Palma s'inclina.

— Votre duel à la recherche, continua sir Rickards, est une extravagance américaine : voilà tout. Nous l'acceptons... et puissiez-vous ne pas vous en repentir, monsieur. Mais c'est votre affaire. Quand vous voudrez, monsieur de Palma.

— A l'instant, messieurs.

Le comte prit l'autre carabine par terre et il dit aux deux Anglais :

— Voici le champ que nous avons à parcourir avec toute faculté de marcher l'un sur l'autre, la carabine en joue: depuis ce chêne jusqu'à ce groupe d'érables, depuis ce groupe jusqu'à cette dernière butte.

— Parfaitement, monsieur.

— Maintenant, vous, monsieur, acheva Palma en s'adressant à sir Rickards, et vous, capitaine Belperfumo, chargez lesarmes!.. Maison estdonc le capitaine Belperfumo? Il appela:

— Belperfumo! Belperfumo! où diable êtes- vous?

— Me voici ! me voici !

— Où étiez-vous donc?

— J'étais là... je viens., .j'accours....

Ce fut le tour de lord Murton et de sir Rickards de rire de bon cœur.

— J'ai le tempérament d'Henri IV. Que voulezvous? dit le fameux capitaine Belperfumo.

— Oui, mais Henri IV éprouvait cela avant de se battre, et vous, vous n'allez pas vous battre... C'est moi. Allons! chargez les carabines.

Dès que les armes furent chargées, il en fut donné une à lord Murton, l'autre au comte Palma, qui se mirent en marche dans des directions opposées au milieu des arbres plantés autour d'eux et à des distances infinies.

Leurs pas firent entendre des froissements sourds sur la couche des feuilles tombées et sur les débris

d'écorces, tandis qu'un pâle soleil allongeait leurs ombres. Ils tenaient la carabine à l'épaule. Sir Rickards était resté à la même place, portant le regard à travers le verre de son lorgnon, tantôt sur un adversaire, tantôt sur l'autre, sans se préoccuper du capitaine Belperfumo, qui ne paraissait pas jouir du même sangfroid.

Le digne capitaine, logique comme la prudence, se disait, à l'endroit où ses fonctions de juge du camp l'attachaient, que le duel à la recherche était sans doute une très-belle invention américaine, mais qu'il n'avait pas dû être inventé par un témoin. Car enfin, se démontrait l'excellent Belperfumo, il n'est pas impossible, il est très-possible, au contraire, qu'une balle lancée par des combattants si peu en ligne, au lieu de frapper celui-ci ou celui-là, aille atteindre l'innocent second, qui n'est là -que pour surveiller. Il est monstrueux, il est cruel de penser, se démontrait toujours Belperfumo, de se voir ainsi exposé au caprice d'un plomb mortel. On n'est plus homme, on passe à l'état de gibier, moins que cela, à l'état de chien. Le duel à la recherche ravale les seconds à la condition indigne d'un lévrier.

Belperfumo, homme d'imagination, allait plus loin encore dans sa définition. Il aurait prouvé avec l'éloquence de l'émotion que les seconds couraient plus de

dangers, étaient infiniment plus en péril que les combattants eux-mêmes à ce terrible jeu rapporté des États-Unis : car si le combattant marche, va où il veut, choisit sa route et distingue son sentier, le témoin immobile n'a aucune de ces précieuses ressources. Obligation pour lui, obligation absolue de devenir toujours le centre fatal des deux points qui tendent à se rapprocher. C'est à frémir d'y penser. Belperfumo y pensait beaucoup dans l'épaisseur de son manteau et la profondeur fourrée de ses bottes. Son seul œil fonction • nait encore comme dix yeux par-dessus ses épaules timorées. Ce ne fut que de l'excessive prudence tant que lord Murton et le comte Palma marchèrent en se tournant le dos et vers deux horizons opposés. Mais le moment vint où ils firent volte-face et avancèrentrésolûment l'un contre l'autre la carabine en joue. La prudence changea de nom chez Belperfumo.

Malgré lui il éprouva le besoin de rompre la monotonie de l'immobilité. Il fit quelques pas autour d'un arbre pour en examiner la forme et l'essence, ayant soin de le mettre entre lui et la lueur d'acier qui l'inquiétait.

Aussitôt il se vit menacé par la carabine de lord Murton arrivant du côté opposé. Nouvel accès nerveux du capitaine, qui s'enfonça un peu plus avant dans le massif d'arbres plantés autour du vaste carrefour que

ses fonctions lui imposaient comme observatoire. Peu à peu il s'éloigna tant que sir Rickards s'inquiéta de son absence. II fallait qu'il fût là. Les deux témoins ne doivent pas se quitter dans le duel à la recherche; leur responsabilité est encore plus liée que dans le duel ordinaire; rien ne serait plus facile que de le changer en assassinat, sans cette solidarité de présence. Sir Rickards appela :

— Monsieur! monsieur!

Belperfumo, sans répondre, se dit avec mauvaise humeur: Voilà maintenant ce brigand d'Anglais qui m'appelle.

— Monsieur ! monsieur !

— Me voici! répondit enfin le capitaine Belperfumo.

— Où êtes-vous donc?

— Le froid m'avait saisi... j'ai essayé... j'essaye pour me réchauffer de faire quelques pas...

— Votre place est ici, monsieur.

— Je le sais bien.

— Alors ne vous écartez pas.

— Je ne m'écarte pas.

— Je vous demande pardon.

C'est qu'en ce moment Belperfumo croyait voir un canon de carabine dans le prolongement de son flanc droit, l'autre canon dans la direction de son flanc gauche.

LA MARQUISE DE BELVERANO. i 81

— Mais, monsieur...

— Mais quoi, monsieur?... Je fais cesser le combat à l'instant même, si vous ne cessez vous-même, à l'instant même, vos intentions suspectes. Que faitesvous derrière cet arbre?

— J'ai étudié autrefois la botanique...

— Attention ! monsieur, interrompit sir llickards. Le comte Palma toucha la détente.

Malgré lui Belperfumo se rapetissa le long du tronc d'arbre qu'il ne voulait pas abandonner. Ce geste du comte n'était qu'une des mille ruses permises dans le duel à la recherche. On vise dans le but d'obliger l'adversaire effrayé à décharger son arme à une distance lointaine ; puis on vient vivement sur lui et on le tient à merci. On le tue à froid.

— Lord Murton fait le même mouvement! dit sir Rickards à Belperfumo.... Observez, monsieur ! ob« servez ! mais où êtes-vous donc ?

— Ici, monsieur.

— Où!

— Je ne vous vois pas.

— Ici, dans cet arbre. Brigand d'Anglais !

— Comment, dans l'arbre.

— Oui.... pour mieux observer,., j'ai cru devoir.. ,

— Vous avez cru devoir grimper !....

— Oui... scélérat d'Anglais !

— Monsieur, je vous invite à descendre...

— Cependant un témoin a bien le droit... SirRickardsallaitrépondreà l'agile capitaine, quand

il fut tout à coup forcé de porter toute son attention sur les deux combattants qui, dansl'un de ces moments d'ivresse particuliers à ces sortes de duels, coururent l'un sur l'autre pour se rencontrer à vingt pas d'intervalle seulement, au milieu du carrefour d'où ils étaient partis, par conséquent presque sous les yeux de sir Rickards et de Belperfumo, plus ému que jamais.

Palma s'incline sur le côté gauche et dirigesa carabine au front du capitaine de frégate. Murton, ployant la jambe gauche, tendant la droite, vise également au front du comte Palma.

Leur respiration est arrêtée; ils ne respirent plus que par les yeux.

— Qui va tirer? Qui va frapper? Qui va tomber ? La minute sanglante vibre. Ils avancent encore !

Belperfumo a froid dans tous les membres, dans tous les nerfs, dans toutes les jointures, dans tous les ongles et dans tous les cheveux.

Ils avancent toujours. Le doigt de Palma effleure la détente. La main de Murton se crispe sur la platine. Le même instinct dit à l'un et à l'autre adversaire qu'il va être devancé par son antagoniste.

Sans changer son attitude penchée, sans dévier d'une ligne,sans déranger l'inflexibihlédeson regard, Palma bondit circulairement, toujours la carabine menaçante. Sans se relever, sans se mouvoirpour ainsi dire, Murton tout d'une pièce opère le même saut circulaire à l'autre point du carrefour et tient encore sous l'agression flagrante de sa carabine la vie du comte Palma.

Dans cet instant suprême la voix de Belperfumo se fit entendre comme dans les nuages.

— Messieurs! criait-il, messieurs! messieurs ! ! ~ Silence! cria sir Rickards... pas de distractions

en un pareil moment!...

— Messieurs! répéta Belperfumo... une voiture!

— Taisez-vous? reprit d'un ton impératif sir Rickards, qui savait maintenant comment on traitait les Belperfumo, taisez-vous ! ou je vous apprendrai plus tard de quelle manière doivent se conduire des témoins dignes de ce nom.

— Deux voitures ! cria de nouveau Belperfumo, deux voitures!..

Les deux champions comprirent qu'ils allaient être dérangés dans leur combat; tout en gardant leur attitude mortellement hostile, ils se faufilèrent dans le massif, haletants, en sueur, l'œil en feu, jouant au volant avec la mort.

SirRickards les suit. Belperfumo ne les suit pas.

Les deux voitures arrivèrent à l'endroit où s'étaient déjà arrêtées les deux autres, celles qui avaient amené Murton et Palma sur le terrain.

Elles arrivaient par deux directions différentes. Par celle qui s'arrêta la première, Rosenthal et Manfredi sortirent; ils regardèrent autour d'eux en hommes qui cherchent à vérifier une indication donnée.

— Que cherchent ces messieurs? leur demanda Belperfumo descendu de l'arbre, Belperfumo heureux de rencontrer des gens qui n'avaient pas de carabine à la main.

C'est Manfredi qui lui répondit par cette question vivement faite :

— Auriez-vous vu des personnes venues ici pour un duel?

Belperfumo avec importance :

— Sans doute, messieurs sans doute

Manfredi continua tout en regardant autour de lui

avec inquiétude :

— Entre un Italien...

Belperfumo ne lui laissa pas achever.

— Et un Anglais?

— Précisément, monsieur... un Italien et un Anglais...

— LordMurton?

— Lord Murton...

— Et le comte Palma?

— Et le comte Palma.

— Mais comme vous êtes instruit! dit Manfredi à Belperfumo.

— Parbleu! puisque je suis témoin... Rosenthal et Manfredi avec étonnement :

— Témoin de quoi?...

— Témoin du duel.

— Vous! et de qui?

— Du comte Palma, messieurs.

Rosenthal frappa du pied avec colère.

— Mais ce duel a donc eu lieu ! dit-il. Manfredi, sans être plus calme :

— Arriverions-nous trop tard?...

— Il n'a pas eu lieu, dit encore Belperfumo.

— Ah ! nous arrivons à temps, s'écria Manfredi.

— Dieu soit loué !

— Oh ! oui, Dieu soit loué ! Rosenthal.

— Mais il a lieu en ce moment, dit Belperfumo.

— Comment, il a lieu ! ...

— Que voulez-vous dire?

— On se bat, voilà ce que je veux dire, répondit Belperfumo.

— Lord Murton et le comte Palma?

— Mais oui! messieurs...

Ce fut le comble de la rage chez Rosenthal.

— Où donc, monsieur? où donc se battent-ils?

— Je n'en sais rien.

. Manfredi marcha sur les pieds de Belperfumo.

— Il a lieu et vous ne savez rien I... Vous êtes témoin! , Vous moquez-vous, à la fin? dit Manfredi saisissant Belperfumo par le bras et le soulevant de terre.

— Je ne me moque pas, monsieur...

— Que faites-vous ici? Voyons... que faites-vous? La voix de Belperfumo hésitait beaucoup...

— J'attends...

— Quoi? Qu'attendez-vous?

— Que le combat soit fini.

— C'est un fou ! dit Rosenthal.

— Monsieur! dit Manfredi passant un bras au cou du capitaine Belperfumo, voulez-vous, oui ou non, nous dire ce qui se passe!... Je vous en conjure par vos aïeux !

— Monsieur! dit Belperfumo dans une fausse colère... je vais vais vous le dire... mais lâchez-moi...

— Parlez ! nous verrons ensuite.

— Lâchez-moi!

— Rosenthal, donnez-moi cette carabine...

— Une carabine! une carabine ! dit Belperfumo en

gémissaDt dans les profondeurs de sa cravate. Est-ce que vous voulez m' assassiner? Il pleut des carabines dans celte maudite forêt...

— Non ! nous ne voulons pas vous assassiner, mais je veux me battre, entendez-vous ? puisque je suis venu ici, je veux me battre avec quelqu'un, continuacebrûlé de Manfredi... D'ailleurs, je l'ai reconnu à votre accent, vous êtes Génois... Oui, vous êtes Génois! je suis Napolitain... l'occasion est trop belle... Belperfumo, qui savait quelle haine enragée a toujours régné entre les Napolitains et les Génois :

— Je ne suis pas Génois! s'écria-t-il.

— Vous parlez avec les dents fermées : vous êtes Génois!... vous dis-je.

— Je vous jure que je ne parle pas avec les dents fermées.

— Si fait!!

— Laissez! laissez! dit Rosenthal...

— Non!...

— Voyons ! monsieur, reprit Rosenthal, dites-nous avec calme...

Belperfumo fut dispensé de répondre. Du fond du massif revenaient, au pas de course, souillés de boue, le visage écorché par les épines de houx, les lèvres couvertes d'écume, parvenus tous deux à ce degré de sauvagerie que finit par donner ce féroce duel à la

recherche, si goûté pour cela des Américains, Murton, la carabine à l'épaule, le comte Palma, la carabine collée à la joue.

Comme pour animer cette scène déjà assez chaude, assez violente, deux gros chiens de chaufourniers (il en erre toujours dans la forêt de Soignies) s'acharnaient sur eux en criant et en aboyant. Ils bondissaient devant eux, se jetaient à leurs jambes, troublaient leurs regards. Enfin, malgré les chiens, leurs cris, leurs aboiements, Murton et Palma se trouvèrent ^un et l'autre au bout de leurs carabines. Ils firent .eu en même temps. Le comte Palma tomba, la poitrine ensanglantée, La balle de lord Murton lui avait cassé l'épaule.

Alerte et vif comme un chevreuil, Murton se redressa en passant la main dans ses cheveux. Il n'avait rien.

La bourre seule de la carabine du comte de Palma avait brûlé et noirci son front.

Sir Rickards ne lui dit que ces mots en lui serrant cordialement la main : « AU is ivelt, tout est bien. »

Rosenthal et Manfredi coururent relever le comte Palma.

Deux femmes, la marquise de Belveranoet sa sœur Paola, se précipitaient sur le terrain en agitant leurs mouchoirs.

LA MARQUISE DE BELVERaNO. ! 89

— Grâce! grâce!... criaient-elles grâce!

Elles joignirent le groupe agité qui occupait le centre du carrefour.

La marquise de Belverano, dans le trouble que lui causait cette catastrophe dont elle n'ignorait plus qu'elle était le sujet, se jeta au cou de Manfredi...

Sur ce qu'on lui avait raconté de la dispute à table, et des explications qui s'en étaient suivies, elle croyait que Manfredi s'était battu, qu'il était blessé...

En passant devant elle pour se rendre à sa voiture, le comte lui dit avec une souffrance pleine de noblesse :

— Madame, je vous fais mes excuses, je déclare avoir eu tort de parler de vous ainsi que j'ai osé le faire hier... Je vous tiens pour une digne compatriote... et mon heureux adversaire, l'honorable lord Murton...

La douleur ne permit pas au comte Palma de poursuivre.

Se détachant du cou de Manfredi, la marquise de Belverano, toute confuse de sa reconnaissance trop irréfléchie, alla vite prendre la main de lord Murton.

Lord Murton l'arrêta :

— C'est moi qui vous remercie, madame de Belverano; je vous aurai dû une occasion, la dernière

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