‹ Le baril de poudre d'orChapitre 3 sur 3 · II · texte numérisé non relu

II

peut-être, où j'aurai pu mériter de me mesurer sans désavantage avec la jeunesse.

La belle Italienne se jeta dans les bras émus de lord Murton.

— Oh ! non, dit-elle, oh! non, je veux vous être reconnaissante toute la vie...

— Maintenant, dit à demi-voix Rosenthal à Manfredi, nous pouvons, je crois, partir pour Anvers : nous sommes arrivés trop tard à la bataille.

— Comme Grouchy dans cette même forêt de Waterloo.

— Comme Grouchy...

— Napoléon et nous, continua Manfredi, avons été vaincus par les Anglais.

— Venez! Manfredi.

— Allons! la gloire nous reste à défaut de l'amour, murmura Rosenthal en soupirant.

— Laforlune m'attend, dit parfaitement résigné Manfredi.

La marquise de Belverano avait tout entendu :

— Restez, dit-elle tout bas à Manfredi.

— Madame...

— Restez !

Rosenthal devint plus pâle que ne l'était en ce moment le brave comte de Palma au fond de sa voiture. Rosenthal avait tout entendu, lui aussi.

— ■ Maintenant, si nous allions déjeuner? dit à son tour cette agréable canaille de Belperfumo. Les quatre voitures regagnèrent Bruxelles.

Combattants, témoins, parties intéressées, rentrèrent dans Bruxelles, mais aucun des personnages, ce jour-là, ne parut à la table d'hôte, afin d'éviter les regards indiscrets et les questions importunes.

Chacun resta dans son appartement, livré à ses réflexions.

Celles de Manfredi et de Rosenthal ne se ressemblaient guère comme nuances, quoiqu'elles eussent la même source, la même pente, et courussent parallèlement.

— C'est jouer de malheur, disait mélancoliquement Rosenthal... n'avoir qu'une occasion de forcer l'attention d'une femme à se tourner vers vous avec quelque intérêt, et voir cette occasion si soigneusement préparée s'évanouir!... Je vous le disais bien,

192 LA iMARQUISE DE BELVERANO.

nous nous lèverons trop tard... votre paresse italienne... votre nonchalance napolitaine...

— Permettez, clier Rosenthal, nous ne nous sommes pas levés trop tard : c'est l'Anglais qui s'est levé plus tôt...

— Je ne m'explique pas alors comment...

— Rien n'est plus simple pourtant à s'expliquer. Obstiné à se battre avec le comte Palma, lord Murton aura enfin obtenu de celui-ci qu'il lui rendrait raison une heure avant notre propre duel. Notre duel avec M. de Palma était pour sept heures, il a mis le sien à six heures. Les détails m'échappent, mais voilà le fond.

— Je ne m'en consolerai jamais.

— Ceci est autre chose.

— Non, je ne m'en consolerai jamais.

— Après tout la marquise de Belverano vous eûtelle été bien reconnaissante? Réiléchissez, Rosenthal.

— J'aurais fait du moins unetentative qui m'aurait permis d'espérer en sa reconnaissance. Maintenant, je ne devine plus comment...

— Maintenant, noble étranger, je- vous conseille de regagner votre Bavière à petites journées.

— Je quitterai Bruxelles à dix heures, ce soir... Vous aussi?...

Manfredi sourit d'un air céleste.

— Oh! moi...

— Qu'attendez-vous pour vous rendre à Anvers? L'air céleste devint de l'arrogance.

— Oh! moi, répéta avec une fatuité superfine ie Napolitain, moi...

— Vous?... vous?... après...

— Ma nuit n'est plus à moi.

— Votre nuit n'est plus à vous?

— Non, seigneur, non.

— Et à qui est-elle ?

— A moi et à une autre.

— Manfredi!... si j'étais sûr de vous comprendre...

— Mais vous êtes sûr de me comprendre, Rosenlhal. Le dépit de Rosenthal creva.

— C'est faux, ce que vous laissez supposer là.

— Pas autant que vous le croyez.

— Qu'avez-vous fait pour cela?

— - Je ne voudrais pas vous causer de la peine.

— Voyons, vous êtes-vous exposé, battu pour elle... pour qu'une pareille récompense?... Enfin, qu'avezvous fait?

— Je suis venu au monde pour lui plaire. Je lui plais.

— Quand je vous aurai vu sortir le matin de son boudoir, où je vous aurai accompagné moi-même le soir, alors je croirai...

494 LA xMARQUISE DE BELVERANO.

On frappa en ce moment à la porte de Tappartement...

Un domestique entra; il remit à Manfrediun billet.

•— De la part de madame de Belverano. Il n'y a pas de réponse.

Le domestique se retira.

Après avoir délicatement saisi le billet parfumé par un coin, Manfredi le promena comme une cassolette devant le visage inquiet et surpris de Rosenthal, afin de le narguer.

— Vous avez entendu, jeune étranger? de la part de la marquise de Belverano.

— J'ai entendu.

— Alors très-bien ! Je n'ai pas besoin de lire.

— Faites-moi grâce, Manfredi, de vos fatuités.

— 11 n'y a pas la moindre fatuité...

— Savez-vous ce que contient ce billet, pour prendre un ton?...

— Je vois qu'une seule conviction ne vous suffit pas. Vous êtes comme votre fameux empereur Charles- Quint, qui en voulait deux pour croire à un roi de France, trois pour croire à une maîtresse, douze pour croire à un moine.

Manfredi décacheta le billet et lut à haute voix et avec une pleine assurance :

« Monsieur le comte,

» Voudriez-vous m'obliger de venir '.tout de suite chez moi?

» J'ai à vous parler seul d'une affaire importante qui nous concerne tous les deux.

» Je vous attends.

« Mes cordialités.

» VIRGINIA DE BELVERANO. »

— Eh bien?

— Je conviens que ce billet...

— Analysons-le, dit Manfredi en jetant au loin ses pantoufles, son bonnet et sa robe de chambre, pour passer un pantalon noir, mettre un habit et se chausser, analysons-le.

— Je vous fais grâce, comte.

— Non... lisez : Venez tout de suite.

— Elle est pressée... Quand on est pressé, on s'exprime toujours ainsi.

— Soit ! Mais j'ai à vous parler seul, c'est-à-dire sans votre ami, sans votre compagnon, sans vous, Rosenthal. C'est parfaitement clair.

— Pourquoi la marquise n'aurait-elle pas à vous faire une confidence?...

— Mais c'est ce que je dis.

— Reste à savoir, Manfredi, le caractère de cette confidence...

— Quel caractère voulez-vous qu'ait une confidence entre une jeune femme et un jeune homme qui n'ont de commun entre eux que l'heureux hasard qui les a rapprochés ?

La passion a dicté ce charmant billet, la passion va y répondre, continua Manfredi en nouant avec coquetterie une riche cravate de soie étoilée de points d'or.

— La passion ! la passion I

— Ne voulez-vous pas qu'il soit question entre madame de Belverano et moi d'affaires commerciales?

— Attendez, du moins ! s'écria Rosenthal, qui avait trop de franchise pour dissimuler son mécontentement, attendez, du moins!...

— Que voulez-vous que j'attende?... C'est à vous à attendre mon retour. Soyez tranquille, je vous dirai tout. Donc, vous m'attendez! c'est convenu.

Après avoir placé une belle épingle en diamant au milieu de sa cravate, chef-d'œuvre de plis et de nœuds, Manfredi marcha fièrement vers la porte.

Elle s'ouvrit au même instant devant lui ; un autre domestique entra.

— Pour M. de Rosenthal, dit-il.

La porte se referma sur le domestique.

Après un étonnement réciproque, Manfredi demanda à Rosenlhal :

— Peut-on savoir.

— Sans doute.

Rosenlhal lut alors :

« Monsieur,

» Je serais heureuse et m'applaudirais de la liberté que je prends, si vous vouliez m'accorder chez moi quelques minutes d'entretien.

» Dois-je me flatter de cet espoir?

» Ma soirée est à vous. »

— Quelle signature? s'informa Manfredi .- Rosenlhal simplement :

— Paola, comtesse de Belverano.

— Paola ! Paola ! une bonne fortune avec Paola ! Manfredi s'abandonna à toute la tempête d'un rire

napolitain : c'était le Vésuve en éruption.

— Rosenlhal, le sort est vraiment sans pitié pour vous depuis hier ! On ne raille pas un homme, un artiste, un poêle comme il vous raille ! A moi la belle marquise Virginia de Belverano, à vous la lugubre comtesse Paola de Belverano ! à moi la fleur, à vous la racine! à moi l'étoile, à vous le nuage ! à moi...

Rosenlhal, après avoir replié le billet de Paola avec dignité :

— Assez de comparaisons, comte.

— Vous n'irez pas à ce cruel rendez-vous? Oh! non !

Rosenthal ne répondit rien.

— Vous allez répondre que vous avez la migraine, une fluxion, la fièvre scarlatine... que vous êtes mort subitement.

— Je me rends chez la comtesse.

Manfredi fut renversé.

— Allons donc !

— Je m'y rends, vous dis-je.

— Pas possible !

— De ce pas.

— Vous me ravissez, généreux étranger.

En un clin d'œil Rosenthal, plus simple dans sa mise que son orgueilleux compagnon, eut achevé sa toilette de visite.

— Nous sortons donc ensemble?

— Vous le voyez, Manfredi.

— Passez devant : à tout malheur, tout honneur! Les deux amis quittèrent l'appartement.

Quand ils furent dans l'escalier, Manfredi dit à sa victime :

— Il me semble vous avoir entendu dire que vous

désiriez me voir entrer le soir chez madame de Bel verano et me voir sortir le matin, pour être à peu près convaincu... Accompagnez-moi donc, venez me voir entrer.

Il fallut beaucoup de résignation à Rosenthal pour recevoir tous ces coups d'épingle empoisonnée : il les reçut avec courage, plus indigné au fond que honteux d'une préférence qu'il se voyait si impudemment enlever et dont il se sentait si digne.

Manfredi et Rosenthal se séparèrent dans ces interminables couloirs de l'hôtel Bellevue, pour aller, le premier, chez la marquise de Belverano ; le second, chez la comtesse Paola.

Par caprice, sans motif ou avec intention, la marquise de Belverano s'était parée comme pour aller au bal ou à quelque grande soirée.

Elle était brillante comme aux soirées du banquier Torlonia, au temps de la grande prospérité romaine.

Les fleurs, les gazes, les perles, les diamants, la soie et le corail formaient une serre-chaude à cette fleur italienne transportée par l'orage sous le ciel du nord.

Elle frappa d'admiration le voluptueux Napolitain. Il se perdit dans un labyrinthe de phrases parfumées sans commencement ni fin. Sa faconde s'empêtra de la belle manière. Mais les femmes, même les plus du

monde, même les plus spirituelles, ne détestent pas cet embarras qu'elles causent. C'est encore une victoire sur l'homme, un triomphe secret sur sa prétendue supériorité.

La marquise ne tendit pas la main, pas seulement un doigt secourable au Napolitain présomptueux qui se noyait. Elle le laissa aller au fond, remonter à la surface, redescendre et remonter encore avant de lui dire le plus léger mot d'encouragement. Quand, lassé de cet exercice, dont il sentait lui-même le ridicule, Manf redi se fut réfugié dans un silence tardif, la marquise, après l'avoir regardé avec une bonté généreuse, ouvrit ainsi la conversation :

— Monsieur le comte, étiez-vous bien sincère hier quand vous me disiez sérieusement que votre projet était de vous rendre aux États-Unis pour vous faire chanteur?

— Si j'étais sincère ! madame; j'étais sincère comme ma ruine. Pourquoi doutez-vous ?

— Nous pouvons nous le dire en face, reprit la marquise de Belverano; nous sommes, vous et moi, de race orgueilleuse...

— Sans doute, madame; mais...

— N'éprouvez -vous pas un froissement horriblement pénible à monter sur un théâtre, à vous mettre au visage du blanc et du rouge — ce rouge

odieux ! — à vous exposer aux sifflets?... car enfin...

— J'éprouve ce froissement, oui, madame; mon cœur se soulève, mon courage m'abandonne... c'est vrai, en pensant aux risques, aux affronts... mais pour reconquérir ma position — vous avez fait appel à ma sincérité — pour reconquérir ma position, je crois... oui, je serais capable de montrer des ours et de faire danser des chiens en place publique. La fortune 1 la fortune ! la fortune ! pourriez-vous vous en passer, vous, madame?

— Moi non plus, répondit franchement lamarquise.

— Vous voyez...

— On ne s'en passe pas, reprit avec enthousiasme le comte, se sentant appuyé, non ! on ne s'en passe pas, une fois qu'on l'a connue. C'est absolument comme lorsqu'on a pris l'habitude d'user de l'opium, dégoûter les rêves qu'il procure. On sait qu'on deviendra malade, fou, imbécile, stupide, qu'on mourra si l'on persiste àen prendre... s'arrête-t-onpour cela? Non 1 on fume toujours de l'opium. Voyez les Chinois... L'or, c'est mon opium.

— Eh bien ? reprit la marquise de Belverano, je vous crois : — vous allez devenir comédien... il faut dire le mot... mais si, au lieu de vous appeler le comte de Manfredi, vous vous appeliez la comtesse de Manfredi, prendriez-vous la même résolution?

— A plus forte raison, madame.

— Mais une comtesse !... songez!

— Quand je serais marquise ! quand je 'serais duchesse! quand je serais...

— Arrêtons-nous ; je ne suis pas reine, et c'est de moi qu'il va être question.

— De vous ?... comment de vous ?

— Vous m'avez dit hier en riant, à l'occasion du récit que nous faisions de nos infortunes : Faitesvous prima donna...

— Vous vouliez rire aussi enm'écoutant!

— J'étais très-sérieuse au fond de l'âme.

— En vérité?...

— Vous m'avez entendue chanter.. Que je suis folle!... Mais non...

— Pardon ! madame.

— Où comment?

— Ici... votre voix divine est venue me trouver dans mon appartement ; j'ai marché à l'aimant de cette voix et je me suis trouvé hier à votre porte.

— Eh bien ! n'est-ce pas trop mal ?

— Sublime, madame, sublime !

— Sans flatterie?

— Sans flatterie... Vous chantez mieux que moi. La comparaison fit rire joyeusement la marquise,

dont la poitrine superbe se souleva à cette hilarité

avec toutes ses splendeurs de jeunesse et de charme.

Manfredi la prit courtoisement par la main et la conduisit au piano. Un livre de musique était ouvert. Tous deux se mirent spontanément à chanter un duo delsiJérusalemiXe Verdi. Manfredi accompagnait en chantant. Ces deux belles voix italiennes, jeunes, fraîches, vibrantes et passionnées luttèrent avec un bonheur inouï pour ne se vaincre ni Tune ni l'autre.

Ils éprouvèrent, elle et lui, ce ravissement que n'offre aucun autre art, de mêler son sentiment et son goût, ses études et ses émotions au sentiment, aux études et au goût d'un autre; mariage chaste et ardent, où le cœur s'unit au cœur sans que la pudeur rougisse ; aveu sans confidence ; union éternelle d'un quart-d'heure.

— Brava ! brava ! s'écria, Manfredi en délire quand le duo fut fini, brava ! bravissima!

Puis il se mit à crier comme s'il eût été à lui seul le public : la Belverano ! la Belverano ! La marquise partageant cette folle joie :

— Assez ! comte, assez !

— Non ! je vous redemande encore. La Belverano!

— Assez ! je vous en prie...

— Je veux vous couvrir de fleurs. A moi ces fleurs, toutes ces fleurs !

Et il jeta sur le tapis du salon toutes les fleurs qui

étaient dans la jardinière et les vases de la cheminée.

— Vous êtes fou, comte !

— Très-certainement je suis fou. Je veux vous embrasser.

— Pour cela, non ! le public n'embrasse jamais la prima donna, et vous n'êtes ici que le public.

— Mais un public ivre, extravagant.. . Quelles sont vos prétentions maintenant ?

— Que voulez -vous dire?

— Combien exigez-vous d'appointements par an. La marquise se prêtant à la comédie :

— Dix mille francs. Est-ce trop?

— Je vous en donne trente mille.

— Trente mille francs I Le comte appuyant :

— Et un bénéfice.

— Mais ..

— Taisez-vous ! ou je double impitoyablement vos appointements... Vous aurez en outre quatre mois de congé.

— Arrêtez-vous ! impressario ! arrêtez-vous!

— L'adQiinistration mettra tous les jours une voiture à vos ordres.

— Est-ce tout?

— Pas encore, madame. On détellera les chevaux de cette voiture dans chaque ville où vous passerez.

— C'est fini, j'espère?

— A peu près. Vous voilà et je vous salue prima donna, la grande, l'illustre prima donna ! Maintenant voulez-vous me faire la faveur de me dire si vous daignerez m'accepter comme l'humble compagnon de votre gloire ? comme votre chanteur au théâtre, votre accompagnateur dans les concerts, et comme votre protecteur obscur dans les contrées que nous visiterons ensemble?

— Oui, répondit la marquise de Belverano en tendant sa main au comte.

Manfredi prit cette belle main, la porta à son cœur, puis à son front, puis à ses lèvres, disant à la manière orientale et à la manière occidentale : « Je suis votre esclave.»

11 est visible que ces deux natures expansives se convenaient à merveille et devaient aller l'une vers l'autre à la première rencontre. La rencontre venait de se produire : aussi le pacte s'était signé comme de lui-même. Les canons étaient partis tout seuls.

— Maintenant, reprit d'un ton satisfait Manfredi et avec l'accent arrêté d'une conclusion, je tiens non-seuîementla fortune parles cheveux, mais par le cou. Elle ne m'échappera plus. Nos efforts réunis me l'assurent, et nous l'assurent, je devrais dire, car nous allons devenir associés. Nos forces doublent, triplent, centu-

plent. Cent mille francs nous sont d'abord garantis pour la première année; deux cents ou même deux cent cinquante mille francs pour la seconde... En cinq ans nous possédons un million ; d'un autre côté, en cinq ans mes biens me rapporteront le quart des anciens revenus... L'intérêt de cet argent... Pourquoi d'ailleurs nous séparer en si beau chemin? au lieu de chanter pendant cinq ans, chantons pendant dix ans... pendant quinze ans...

— Chantons toujours ! s'écria la marquise,

— Eh! oui, toujours! s'écria à son tour Manfredi en s'abattant encore sur le piano pour reprendre avec une furie de bonheur le duo de Verdi, que chanta également d'enthousiasme la marquise de Belverano.

— Il ne s'agit plus, reprit Manfredi quand ce lyrisme se fut un peu apaisé, que de procéder aux soins du voyage. Nous partirons dans quelques jours...

— Avant de passer en Amérique, je désirerais connaître Paris... dit madame de Belverano.

— Nous irons à Paris... J'avais résolu de m'embarquer à Anvers... Nous nous embarquerons au Havre... vous verrez Paris.

— Lord Murton, ajouta madame de Belverano, avait aussi parlé du Havre.

Le visage de Manfredi devint sérieux.

— Lord Murton, disiez- vous ^..

— Cet Anglais... vous savez... qui s'est battu pour moi ce matin....

— Je le connais parfaitement... mais pourquoi son nom vient-il?...

— Voici... Lord Murton a eu un instant aussi le projet de me conduire aux États-Unis.

— Mais lord Murton ne chante pas ?

— Il ne chante pas, c'est vrai...

— Mais il est très-riche, continua Manfredi, qui jeta sa phrase universelle au hasard ; et quand on est très-riche, on va où l'on veut, avec qui l'on veut....

— Lord Murton, dit vivement madame de Belverano, ne serait venu avec moi qu'autant que je l'aurais voulu...

— Mon Dieu, madame... lord Murton... ce que j'en dis... lord Murton...

— M'a connue à Rome après le siège, quand j'étais prisonnière des Français. L'Autriche voulait m'envoyer dans une forteresse... Lord Murton intervint... Il est allié aux grandes familles politiques de l'Angleterre... il obtint ma mise en liberté... je lui dois bien quelque reconnaissance... quelque déférence.

— Sans doute, madame, sans doute...

— C'est un homme honorable, digne... excellent...

— Qui a dû avoir des passions fort vives, ajouta Manfredi...

— Je ne connais pas son passé, monsieur le comte; cette noble réparation par les armes qu'il a exigée pour ma sœur... acheva madame de Belverano.

— Nous lui en avons disputé le mérite.

— Je le sais, monsieur le comte... je le sais... Le hasard seul...

— Oui, le hasard seul a fait que mon ami, M. Rosenthal, s'est vu prendre sa place par M. le comte de Palma.

— Je n'en suis pas moins reconnaissante envers M. de Rosenlhal... Nous suivra-t-il en Amérique?

— Oh! non, madame ; la Bavière le réclame et l'attend. Il chantera avec le pinceau. C'est un grand artiste... Je ne devrais pas tant le louer.

— Et pourquoi mettriez-vous des bornes aux éloges donnés à un ami?

— Cet ami est mon ennemi.

— Votre ennemi?

— Mon rival...

— Heureux?... demanda naïvement madame de Belverano.

— Jusqu'ici je ne le pense pas, madame.

— Prenez garde... vous allez en partant le laisser maître du terrain...

Manfredi répondit avec sa belle fatuité :

— J'emporte le terrain.

— Oh! alors, c'est différent, répliqua la marquise de Belverano, qui aurait pu répondre toute autre chose, car elle n'avait pas compris du tout.

— Ainsi, acheva Manfredi, nous partirons seuls, vous, votre sœur et moi pour l'Amérique, où nous serons dans un mois au plus tard.

— Loin de l'Europe ! murmura en soupirant madame de Belverano; loin de l'Italie ! loin de la patrie! loin de tout?

— Rien ne vous la fera donc oublier? dit le comte. Heureux qui vous la fera oublier, ne fût-ce qu'un jour, ne fût-ce qu'une heure ! En attendant que vous rencontriez ce consolateur prédestiné, me permettrezvous, madame, d'être l'écho, l'ombre, le souvenir de cette patrie que je regretterai beaucoup moins de mon côté? Je vous parlerai de l'Italie, de Rome, de Florence, de Venise, de Gênes ; je vous en parlerai en vers, en prose, en musique : nous causerons en italien, dans la belle langue de Pétrarque et du Tasse, qui eux aussi, furent exilés et ne moururent pas, car ils aimaient...

On soana à la porte de l'appartement. Il était temps. La femme de chambre de la marquise entra.

— Que voulez-vous, Nina?

— Sa seigneurie lord Murton...

— Qu'il entre!...

— Il n'est pas là, madame. Sa seigneurie envoie prier M. Manfredi, qu'elle sait chez vous, de vouloir bien lui faire dire s'il peut passer chez elle, ou s'il préfère que sa seigneurie aille chez lui.

— Je me rends à l'instant chez lord Murton. Vous permettez, madame?

— Je vous en prie... Vous connaissez donc lord Murton?

— Pas le moins du monde, madame.

— Allez, Nina!

— Oui, madame.

La femme de chambre s'éloigna.

— Que peut-il me vouloir? demanda Manfredi en prenant son chapeau....

— Je ne suis pas moins curieuse que vous de savoir...

— Je reviendrai tout vous dire si vous le désirez...

— Mais si c'est un secret?

—Raison de plus. M'attendrez-vous ?

— Je vous attends.

LA MARQUISE DE BELVERANO. 2!l

Il fut impossible à Manfredi, pendant le trajet de Tappartenient de la marquise de Belverano à celui de lord Murton, de soupçonner le motif que pouvait avoir ce dernier pour désirer de lui parler.

Sa curiosité ne fut pas tenue longtemps en haleine ; du moins ne fut-il pas longtemps avant de se trouver en présence du brave capitaine de frégate.

— Ne m'en veuillez pas trop, lui dit d'abord lord Murton, si je vous ai devancé ce matin sur le terrain du combat : loyalement, cette rencontre avec le malheureux comte de Palma me revenait de droit, convenez-en.

Manfredi pressa la main de lord Murton.

— D'ailleurs, vous auriez peut-être été blessé dans ce duel qui sort des usages ordinaires, et qui ne mérite guère d'être connu...

— Sans doute, monsieur, j'aurais pu être blessé, mais c'est là le sort des armes, répliqua Manfredi : il eût été bien fâcheux que le sort vous choisît

plutôt que moi, pour briser un bras ou une jambe.

— Je ne vois pas cela, monsieur ; votre existence vaut plus que la mienne.

— Et pourquoi?

— La vôtre commence, la mienne finit. Voilà pourquoi.

— Qui donc est dans le secret des jours qu'il doit vivre? C'est très-bien, ajouta mentalement Manfredi; mais il ne me dit pas pourquoi il a troublé mon délicieux entretien avec la marquise, et pourquoi il m'a appelé.

— Nul, il est vrai, continua Murton, n'est dans ce secret ; mais il y a tant de probabilités pour que les jeunes laissent passer les vieux...

— Vous ne m'avez pas fait venir pour vous attrister, interrompit Manfredi.

— • Ah ! la jeunesse ! la jeunesse ! dit pour toute réponse lord Murton à l'observation du Napolitain.

— La jeunesse, sans les moyens de satisfaire ses désirs, reprit impatiemment et presque aigrement Manfredi, est pire peut-être que la vieillesse. A quoi me sert d'avoir un esprit jeune et un cœur jeune, des sens jeunes et des goûts jeunes, si ce que désirent mon cœur, mon esprit, mes goûts et mes sens, m'est constamment refusé? Ne vaut-il pas cent fois mieux alors avoir un esprit éteint, un cœur froid, des sens et

des goûts muets ? Ne vaut-il pas mieux être mort?...

— Vous allez loin, monsieur Manfredi !

— Non, je ne vais pas trop loin. Pour ma part, j'aime mieux avoir sur ma tête les âges réunis de tous les patriarches, de tous les archontes et de tous les vieux de la Montagne que de passer ma vie de jeune homme à souhaiter constamment de bien dîner et de déjeuner à la porte odorante d'un restaurant, à souhaiter sans cesse d'avoir à mes ordres une belle voiture bien souple, bien rapide, et de marcher dans la neige l'hiver et au soleil l'été; à souhaiter.-.

— Mais vous n'en êtes heureusement pas là, coupa brusquement Murton! vous possédez...

— Je ne possède rien.

— Vos biens pourtant...

— Je me tue à le dire à tout le monde, mes biens ne vaudront quelque chose que dans vingt ans, et dans vingt ans je ne serai plus jeune.

La boutade de Manfredi semblait trop accuser lord Murton d'indiscrétion pour que celui-ci ne se hâtât de dire :

— Pardon ! monsieur le comte, si le grand intérêt que je vous porte me fait aller au delà... Mais cet écart même, vous allez le voir, me conduit à vous dire le motif qui m'a encouragé à vous prier de passer chez moi.

— Vous avez un motif?

— Sans cela...

— Les Anglais...

— Vous leur faites cette part d'originalité !

— Qui ne la leur fait pas?

— Je vous remercie, monsieur le comte. Cette bopne opinion que vous professez à l'endroit de l'excentricité de mes compatriotees me met singulièrement à l'aise avec vous dans ce moment.

— Mettez-vous si à Taise qu'il vous plaira, s'écria Manfredi, et partez de ce point, si cela doit vous être utile, que vous avez devant vous un homme plus ruiné encore qu'il ne le dit.

Après un intervalle silencieux :

— Vous comptez, reprit lord Murton sur le succès de votre voix pour réparer les brèches faites à votre fortune par la révolution italienne.

— Je ne vous le cache pas, m'ôter cette espérance, c'est m'ôter... c'est m'ôter tout...

Pour que Manfredi balbutiât celte crainte, il fallait certainement qu'il eût un doute : et pour éprouver, lui si suffisant, ce doute-là, une cause inconnue, nouvelle, devait agir pour la première fois sur lui.

Lord Murton le regardait, lui parlait, et son regard et sa voix pesaient comme une meule de granit sur cette nature brûlante, sensuelle, inflammable.

LA MARQUISE DE BELVERAxNO. 215

— Concevriez-vous des craintes sur une réussite sans laquelle, balbutia Manfredi, l'avenir m'effraye, m'épouvante?

Murton avec le même calme :

— Je vous ai entendu chanter, monsieur le comte.

— Oui, hier ou avant-hier chez madame de Belverano. Une faudrait pas me juger là-dessus. Si vous m'eussiez entendu ce soir

— Je vous ai entendu ce soir, affirma lord Murton.

— Ah ! eh bien?

— Vous avez des cordes admirables...

— Mais pardon! monsieur, pour ma question... vous vous y connaissez?...

— Sans vanité... beaucoup... Je vous montrerai des lettres de la Malibran...

— Vous avez eu le bonheur de connaître la Malibran?

— Elle a passé un mois dans mon château, près de Manchester.

— Vous trouvez donc ma voix...

— Sonore, forte, pénétrante.

— • Ah ! monsieur, vous raffermissez en moi, par vos éloges, un espoir.. -

Cette phrase de lord Murton tomba comme une hache :

— Mais vous avez trois notes incomplètes.

— Trois notes incomplètes !

— Trois notes. La première ne sort pas, la seconde est sèche, la dernière est usée.

— Mais, monsieur, ce que vous dites-là...

— Voilà un piano : chantez, et je vous accompagnerai.

— Trois notes ! répéta douloureusement Manfredi.

— Oui, monsieur le comte.

•'- — C'est comme si, étant peintre, il manquait trois couleurs sur ma palette.

— Votre comparaison est juste. Mais donnez-vous une conviction, chantez, et je vous indiquerai...

— Je sens qu'en ce moment, bégaya Manfredi, il me serait tout à fait impossible d'élever la voix, de la conduire : l'émotion, l'impression pénible produite sur moi par votre jugement...

Sans se départir de son sang-froid, Murton continua :

— Je me trompe peut-être, monsieur.

— Je le crois, monsieur, dit Manfredi avec une fausse assurance.

— D'ailleurs, trois ans d'étude suivie à Rome et à | Paris feraient disparaître ces vices dans votre voix.

— Trois ans d'étude! ! !

— Au moins cela.

— Attendre trois ans!... trois siècles !...

— Vous êtes jeune.

— Le diable emporte la jeunesse ! s'écria en colère Manfredi, la jeunesse qui vous nourrit d'illusions, de nuages. Trois notes... trois ans d'étude!!! la jeunesse... Voulez- vous l'acheter, ma jeunesse?... je vous la vends...

— Avec quoi la payer?... répondit avec un sourire amer lord Mur ton.

— ■ C'était donc, reprit Manfredi, pour me dire qu'il me manquait trois notes dans la voix que vous m'avez prié de venir ici ?

Lord Murton tranquillement :

— Oui.

— Permettez-moi, monsieur, de trouver la peine que vous avez cru devoir prendre assez déplacée...

— Valait-il mieux vous laisser faire douze ou quinze cents lieues sur mer... vous laisser écraser par une déception formidable à votre arrivée?... Valait-il mieux?...

— Moi qui comptais gagner vingt mille francs par an !

— On est heureux à moins.

— Non, monsieur.

— Cependant, réfléchissez.

— En Italie, peut-être... Mais à Paris, à Londres...

— Tout le monde, répliqua Murton, ne peut pas vivre à Londres et à Paris.

— Je ne suis pas tout le monde, repartit Manfredi avec une mauvaise humeur parfaitement fondée; quand d'autres vivent à l'aise, d'autres qui ne me valent pas, quand d'autres ont quarante mille, cinquante mille, cent mille, trois cent mille livres de revenu, je ne vois pas clairement pourquoi je n'aurais pas le droit de désirer vingtmillelivres.il y a des gens auxquels il manque bien plus de trois notes dans la voix et qui ont... et qui ont tout ce qu'ils veulent.

La colère de Manfredi devenait comique.

— Si c'est pour moi que vous dites cela, dit poliment lord Murton, j'en conviendrai sans peine. C'est vrai, il me manque beaucoup de notes dans la voix et je suis excessivement riche.

— Croyez bien, s'excusa vivement Manfredi, que ma pensée n'a pas été un seul instant...

— Pardon ! cela a été votre pensée, insista lord Murton.

— A la rigueur... ce sentiment... à mon insu...

— Nous disions, reprit Murton, que vous vous contenteriez de vingt mille livres de rente...

— Que je n'aurai jamais.

— Vous aurez le double.

— Vous dites? demanda Manfredi. ..

— Je dis, répéta avec le même flegme lord Murton, que vous aurez quarante mille livres de rente.

— Dans le ciel? sur le grand livre du Père éternel ?

— Non, ou ici, ou à Londres, ou à Paris, où vous voudrez.

— La plaisanterie me ravit, mais la >éalilé me charmerait davantage. Je m'arrête à la plaisanterie et je la trouve...

— Ce n'est pas une plaisanterie, monsieur le comte.

— Alors, il faut que vous ayez sur-le-champ découvert en moi quelque faculté... quelque talent auquel il ne manque rien...

— J'ai découvert mieux ou pis que tout cela : une passion terrible.

— La danse ? demanda Manfredi, qui persistait à voir une plaisanterie dans les propos de lord Murton.

— La passion qui les renferme toutes : la passion de l'or.

— Je crois bien ! dit Manfredi... Et vous me savez un oncle qui aura bientôt la bonté de mourir, et la bonté plus grande encore de me faire en mourant quarante mille livres de rente?

— Oui, monsieur le comte.

— Je n'ai pas d'oncle d'abord... et je n'ai que des tantes fort pauvres.

— C'est moi qui vous assurerai quarante mille livres de rente.

— Vous, milord !

— J'en ai deux cent mille. Je puis donc...

— Laissez-moi revenir de l'étouffement d'une surprise... d'un éblouissement... Milord, il faut tuer un homme qui vous fait un pareil mensonge, ou le bénir dans le siècle des siècles s'il dit vrai.

— Il faut tout simplement lui rendre un jour la somme qu'il vous prête... Acceptez-vous?

— A litre de prêt?

— A titre de prêt, monsieur le comte...

— J'accepte... parce que je ne connais rien de plus franc et de plus simple que de répondre à l'originalité par de l'originalité. La vôtre est plus originale que la mienne, c'est vrai ; mais chacun fait ce qu'il peut.

— Je vous fais donc quarante mille livres de rente, répéta lord Murton avec le même calme qu'il eût dit : Je vous invite à dîner.

Il ajouta :

— Vous n'irez plus en Amérique.

— Excepté pour mon agrément, toutefois.

— Excepté pour votre agrément?

— On peut voyager avec trois notes de moins... Mais, s'interrompit Manfredi, ô douleur! ô ingratitude!... je suis déjà ingrat et je suis à peine riche!

— Pourquoi cela, monsieur le comte?... D'où vient?...

— Que va devenir madame de Belverano ! Je l'oubliais... elle qui, il n'y a qu'un instant...

Murlon sonna, un domestique accourut.

— Le thé!

Le domestique s'éloigna ; lord Murton poursuivit :

— Vous aviez donc pris quelque engagement avec madame de Belverano?

— Elle m'accompagnai t en Amérique. Maintenant. . .

— Elle consentait donc à chanter sur un théâtre?

— Réduite comme moi à cette extrémité, ajouta Manfredi sérieusement triste d'être riche et heureux sans pouvoir faire partager son bonheur à la marquise.

Le domestique apporta le thé.

Quand il fut parti, lord Murlon reprit :

— Vous aimez madame de Belverano?

Cette phrase fut dite d'une manière dubitative, et comme si elle n'eût demandé ni réponse ni attention.

— Et qui ne l'aime pas ! riposta le fougueux Napolitain, dont les sens s'éveillaient glorieux et vainqueurs depuis qu'ils s'appuyaient sur un trépied d'or.

Et qui ne l'aime pas ! . . . Ces yeux ! . . . . cette taille !

ces mains! ce coloris! ces cheveux!

— Vous avez raison, monsieur le comte, qui ne l'aime pas? Mais l'aimez-vous sérieusement?

Manfredi sourit d'un air libertin.

— Je VOUS demande si vous l'aimez sérieusement.

— Je l'aime... mais oui.,, comme une belle femme...

— Mais à la place de cette belle femme, s'il y avait toute autre belle femme?...

Manfredi hésitait à répondre.

— Vous ne comprenez peut-être pas?

— Pardon... sans doute une belle Allemande... une belle Russe... une belle Espagnole... je ne crains, à vrai dire, aucune belle... pourvu qu'elle soit... belle...

— Oui...

— C'est là ce que vous voulez savoir?

— Oui... nous causons.

— Nous causons.

— Prenez du thé, comte.

En se versant du thé, Murton continua :

— Vous l'aimez, soyons francs, comme un bon dîner.

— Diable! s'écria Manfredi... la comparaison...

— Repoussez-la si elle est fausse...

— Sans doute un bon dîner...

— Nous en ferons d'excellents à Paris.

— Volontiers, milord. Après tout je vous avoue qu'un bon dîner... et une belle femme...

— Vous voudriez les deux?

— Avec quarante mille francs de rente.

— Revenons à madame de Belverano.

— Oui, milord.

— Que pourrait-on faire pour elle?

— Ahl oui, milord, cherchons... puisque vous êtes en train de faire des heureux... il vous serait peut-être facile de faire aussi des heureuses.

— J'ai offert beaucoup à madame de Belverano...

— Ah!

— Eh bien?

— Elle a tout refusé.

— Tout!

Cette dignité de madame de Belverano passa comme un vent froid sur le cœur avide de Manfredi.

— De votre main? demanda-t-il.

— De ma main.

— Alors elle n'acceptera de personne, ajouta Manfredi.

— Pardon, continua lord Murlon, qui avait la préoccupation haletante du chasseur sur le point d'abattre son filet sur l'oiseau : pardon ! elle accepterait de quelqu'un...

— De moi! interrompit cavalièrement Manfredi.

— De vous peut-être...

— J'y pensais depuis quelques instants...

— Elle accepterait de vous d'être riche et heureuse,

je le suppose du moins, mais à une condition...

— Une condition ?

— Grave, monsieur le comte.

— Quelle est cette condition?

— De l'épouser.

Manfredi regarda soudainement Murîon, qui conserva son impassibilité métallique.

L'inqaiétude d'un rêve commençait à envahir le superstitieux Napolitain... cet or pour rien... ce sangfroid pour tout... cette femme... cette conversation qui semblait unhors-d'œuvreune minute avant., qui devenait étrange... formidable... fatale une minute après... Manfredi passait ses doigts dans ses cheveux, buvait sans se désaltérer. .. se levait pour partir... il ne partait pas...

— Ah! la condition est de l'épouser, répéta-t-il machinalement...

— La trouvez-vous difficile, cette condition? demanda lord iMurton.

— Grand Dieu ! non ! Si belle, si noble, 'si intelligente... vertueuse peut-être...

— Dites sans doute, ajouta lord Murton.

— Qui ne l'épouserait des deux mains?

— Épousez-la donc !

— Moi!., milord!

— N'êtes-vous pas riche?...

— Oui...

— Très-riche?

— Grâce à vous, milord.

— Jeune comme elle est jeune ?

— En effet...

— Beau comme elle est belle ?

— Ma modestie... milord.

— N'êtes-vous pas du même pays?

— Oui...

— Ai-je écarté toute possibilité de refus!

— Bonheur sur bonheur ! Je l'épouse, dit Manfredi transporté, et je l'épouse quand vous voudrez, car vous êtes devenu ma destinée, milord... je ne sais pas pourquoi.. Mais qui donc sait pourquoi?... Quand voulez-vous que je l'épouse.., si elle veut que je réponse...

— Ce mariage sera tenu secret pendant quelque temps... Vous comprenez que si le grand-duc apprenait que vous vous êtes uni à la marquise de Belverano, il saisirait vos biens tout comme les révolutionnaires les avaient déjà saisis. Il faudra que le temps ait passé sur les événements politiques avant de donner de la publicité...

— J'attendrai, milord, tout le temps qu'il faudra... son époux 1... Enfin, s'écria Manfredi dans ces instants d'oubli où il perdait l'instinct de sa position... enfin,

226 LxV MARQUISE DE BELVERANO.

en 1850! quand l'univers est en feu... quand le monde est plein de terreur et sillonné d'exil, deux êtres nageront dans la plénitude de toutes les félicités matérielles données à l'homme. Ah! quelle vie, milord, je devrai à la fantaisie de votre générosité... quelle vie!... Venez, milord, venez, allons tout dire à madame de Belverano, qui ne doit pas être la dernière à savoir...

Murton arrêta par le bras l'impétueux Napolitain.

— Il y a une petite clause que je me suis réservé de mettre dans le traité de votre bonheur; une clause à mon avantage.

Manfredi s'arrêta dans son vol pour connaître la clause.

— Vous me donnez, reprit Murton, votre parole d'honneur que, dans le cas où vous l'accepteriez, vous l'observeriez fidèlement de tous points.

— Je vous donne ma parole d'honneur... dans le cas bien entendu où j'accepterais... Dites-moi cette clause...

— Approchez, dit lord Murton à Manfredi. Murton inclina alors sa tête sur la tôle du comte

et il lui dit quelques mots à l'oreille.

— Jamais ! — s'écria Manfredi après avoir entendu cette clause : jamais ! jamais !

— Ne crions pas pour cela... Au lieu de quarante

LA xMARQUISE DE BELVERANO. 227

mille livres de revenu, j'aurais pu en donner quatrevingt mille...

— Quatre-vingt mille, dit Manfredi pâle comme un possédé sous le charme et la terreur de l'obsession... quatre-vingt mille livres de revenu ! J'accepte : j'épouserai madame de Belverano. Venez !

Tandis que Manfredi courait d'un 'enivrement à une surprise, de l'appartement delà marquise de Belverano à celui de lord Murton, Rosenthal s'était présenté chez Paola qui l'attendait en brodant un ornement d'église.

Le jeune artistebavarois nela reconnut pas d'abord. On eût dit une autre femme. Sa toilette, quoiqu'elle fût simple, lui donnait une expression et une physionomie nouvelles, ou plutôt le grand caractère des jours plus près de sa jeunesse, des jours calmes de la prospérité. De longues épingles d'or et des nœuds de jais soutenaient et décoraient ses beaux cheveux d'impératrice. C'était la mode génoise, avec tous ses gra-

deux caprices autour d'une tête romaine. Paola et sa sœur se ressemblaient beaucoup.

Même type, mais chez A^irginia découpé sur un fond brun, chez Paola sur un fond sombre. Paola était plus grande, moins gracieuse, mais plus fière de tournure. Ses yeux, qui n'avaient pas la longue volupté de ceux de sa sœur, rayonnaient peut-être de plus de tendresse; cette tendresse venait de plus loin. Elle avait les ondulations du cou aussi heureuses que celles de la marquise; sa bouche n'étaitpas aussi fraîche, aussi riante, mais que de finesse, de bonté et de douceur dans le frémissement de ses lèvres ! La païenne éclatait sous la peau de la marquise : elle était du temps des conquêtes d'Antoine, quand Rome était riche et pompeuse. Paola rappelait les jours décolorés de la décadence. Elle portait mieux le voile de mélancolie que le manteau de pourpre. La robe de soie grise qu'elle avait ce soir-là convenait admirablement à son teint et à la gravité de son visage; et la riche dentelle noire qui courait en fine découpure sur le corsage, en galeries sur les épaules, complétait le haut de son costume, élégant et sérieux.

Il est à remarquer, et la remarque vaut qu'on s'y arrête, que ces sortes de visages et de caractères de femmes ne sont, à proprement parler, particuliers à aucun pays; et la preuve, c'est que Van-Dick, le Do-

minicain, Murillo et Largillière, ont tous fait des portraits, soit de dame flamande, soit de dame romaine, soit de marquise espagnole, soit de duchesse française qui ressemblent par la physionomie et par le costume à Paola Belverano.

La beauté de race, la dignité morale, la pensée encore plus que la chair, forment cet ensemble, qui a des points de comparaison à offrir partout, comme pour laisser soupçonner qu'il existe une famille mystérieuse chargée de perpétuer sur la terre le sentiment patricien de la naissance.

Cette vérité fut reconnue par Rosenlhal en approchant de Paola, quoiqu'elle eût mis le plus de grâce et d'aménité possible à le recevoir.

— Monsieur Rosenthal, lui dit-elle, je sais que vous venez du pays delà grande peinture et des grands maîtres, et que vous retournez en Allemagne pour appliquer vos études à des travaux d'art et de piété.

— Oui, madame, mais j'ai bien peur de rapporter chez moi ces beaux souvenirs à peu près comme les voyageurs rapportent les fleurs qu'ils ont cueillies dans un autre climat... pâles... desséchées... mortes.

— Ce n'est pas tout à fait parce que je pense comme vous, monsieur, répliqua Paola, que je vous prie d'accepter cette petite peinture passée de génération en génération dans ma famille, jusqu'à moi qui vous l'offre.

Ce que Paola appelait une petite peinture était une petite toile, en effet, enfermée dans un petit cadre; mais un seul regard suffit à Rosenthal pour se convaincre de la merveilleuse valeur du tableau.

Paola, en le lui remettant, lui dit:

— Cette figure de Vierge passe depuis deux cents ans dans ma maison pour être de Raphaël. Est-elle de lui? n'est-elle pas de lui?... Qui peut le dire?

^ — Est-elle de lui ! s'écria Rosenthal en examinant avec une vénération enthousiaste le chef-d'œuvre qu'il tenait, mais qu'il se hâta de rendre à Paola en lui disant : Si de pareils ouvages se payaient en admiration, à coup sûr celui-ci m'appartiendrait, mais comme le beau, heureusement pour les artistes, se traduit par de l'or, ce tableau est d'un prix qui me défend de l'accepter. D'ailleurs, je n'ai aucun titre...

— Vous avez voulu risquer votre vie pour protéger mon nom contre les attaques d'un homme qui a trop payé sa légèreté.. \

— Je n'ai fait qu'un devoir.

— Personne ne l'a compris avec autant de désintéressement et de noblesse, pas môme votre ami, pas même lord Murton, quoiqu'ils aient l'un et l'autre, comme vous, toute ma reconnaissance. Gardez donc ce souvenir de notre rencontre...

— Encore une fois, madame, je ne puis accepter... Ce tableau, qu'il soit ou non de Raphaël, vaut au moins...

— Ne dites pas ce qu'il vaut !

— Permettez-moi du moins, continua Rosenthal, d'en faire hommage au musée de mon pays...

Paola se tut ; son silence n'était pas tout à fait une preuve qu'elle goûtait cette destination...

— Après tout, dit-elle avec un sourire céleste et magnifique comme le pardon, il faut bien faire du bien à qui nous fait du mal. Les Allemands...

— Ah! j'avais oublié... s'écria Rosenthal...

— Et moi j'ai eu tort de me rappeler, interrompit Paola...

— Oui, vos ennemis !... les Allemands!... poursuivit Rosenthal... mais je suis un peu Allemand moi aussi, madame.

— Non, vous êtes artiste, poète, passionné... Faites donc ce qu'il vous plaira de ce tableau. Il est à vous... bien à vous...

— N'accepterez-vous pas de moi?... oh ! ne vous attendez pas, madame, à un Rubens en échange d'un Raphaël... n'accepterez-vous pas de moi votre portrait?

— Mon portrait... je suis bien...

— Oh î ne me dites pas ce que vous valez, s'écria

vivement Rosenlhal, retournant contre Paola le mot charmant qu'elle venait de dire à propos du prix que Rosenthal lui-même attribuait à l'œuvre présumée de Raphaël.

— Soit, j'accepte mon portrait... un simple profil.

— Comme 'il vous plaira, madame.

— Quand commencerons-nous ?

— Tout de suite, pour avoir fini dans un instant, répondit Rosenthal en sortant ses crayons et en prenant une feuille de papier blanc sur un bureau ouvert.

Paola s'assit à quelques pas de l'artiste bavarois, choisissant elle-même avec art une pose bien éclairée par la lampe, et Rosenthal commença.

Il apportait d'Italie cette facilité savante qui résulte de l'examen sérieux des chefs-d'œuvre, et qui passe dans la main.

En moins d'une demi-heure il eut achevé son travail.

Paola le prit de ses mains pour l'examiner :

— Grand Dieu ! s'écria-t-elle : mais c'est le portrait de ma sœur...

— Comment!... balbutia Rosenlhal, de votre sœur...

— Il n'y a pas à s'y méprendre.

— Peut-être quelques traits...

— Non, c'est tout elle.

— Vraiment!... vous croyez voir... Votre ressemblance avec votre sœur fait peut-être...

— Oh ! c'est extraordinaire...

Les exclamations de Paola ne finissaient pas.

— Ma ressemblance.... sans doute.... mais non.... jamais on n'a si bien réussi son portrait... Après tout, dit-elle en baissant la voix... qui s'en plaindra? Ce n'est nielle, ni moi, ni vous....

Rosenthal rougit de sa méprise; oh ! son embarras était grand.

Paola lui dit :

— Un autre jour vous ferez le mien... Je n'en garde pas moins celui-ci en souvenir de... ma sœur... et devons.

Elle tendit la main à Rosenthal qui la pressa affectueusement dans les siennes, comme pour exprimer tout son regret.

Le regard que lui donna Paola lui fit comprendre encore plus quelle haute et bonne intelligence il venait de découvrir dans sa vie d'artiste et qu'il blessait pour la première fois qu'il la rencontrait.

Il prit congé de la comtesse quelques minutes après.

Rosenthal trouva Manfredi dans l'appartement qu'ils occupaient ensemble.

— Venez donc ! lui cria le Napolitain, venez donc! Il pétillait de mille sentiments de joie qu'il voulait

manifester, mais il se voyait contenu par son serment, par une autre cause, par vingt autres causes qui lui fermaient la bouche au même instant.

— Rosenthal ! mon cher Rosenthal !

— Que vous arrive-t-il ?

— Ah ! mon ami.... il m'arrive tout.

— Mais, parlez !

— Oui, je parlerai... je vais parler... D'abord je ne vais plus en Amérique.

— Et pourquoi?

— Ah! voilà! je n'y vais plus parce que... la cause ne vous fait rien, mais je n'y vais plus...

— Et où allez-vous donc?

— Qui le sait?... qui le sait ?

— C'est bien vague. Vous avez donc renoncé à chanter ?

— Pour le public, pour l'infâme public, oui ; pour moi, non ! pour mon bonheur, pour répandre ma joie et le sentiment de ma prospérité au dehors, non ! je chanterai toujours, je chanterai sans cesse...

— Vous êtes donc redevenu riche, que vous êtes si heureux ? demanda Rosenthal avec une juste appréciation de l'homme.

— Oui, très-riche!

• Ce cri échappé à Manfredi, Manfredi voulut aussitôt le retenir à deux mains.

— Très-riche... très-riche 1... reprit-il; oui et non...

— Je commence à ne plus comprendre, dit Rosenthal.

— Ne me demandez pas comment : c'est un mystère... un grand mystère.

— Mais êtes-vous riche, oui ou non?

— Je vous le dis, oui et non, cher Rosenthal... c'està-dire pas encore.... mais je le serai.... bientôt... Ah! mon ami, il ne faut jamais désespérer... Ainsi, moi qui avais trois notes fausses dans la voix....

— Vous me faites peur, dit encore Rosenthal.... Vous me parlez de richesses, de trois notes fausses... seriez -vous devenu fou depuis quelques heures?

— C'est bien possible... mais fou bien heureux... Rosenthal, je vous commande douze tableaux pour ma galerie : six à la manière allemande, six à la manière italienne.

— Vous avez donc une galerie?

— Puisque j'ai un palais !

— Dans quelle ville?

— Où il me plaira. Vous fixerez vous-même le prix de vos ouvrages, Rosenthal.

— Si vous alliez vous coucher, dit Rosenthal, le repos classerait vos idées.

— Je n'en ai qu'une, mon ami, une seule : jouir! jouir de ma jeunesse, de mes sens, regrettant de n'en avoir que cinq! jouir! toujours jouir ! ! !...

— Ainsi, reprit Rosenthal, sérieusement affligé de l'état mental de son ami, ainsi vous ne pensez plus à madame de Belverano?

— Mais au contraire !

— Comment?

— C'est elle qui est cause...

— De quoi?

— Oui...

— Encore une fois, un bon sommeil de quelques heures...

— Laissez-moi, avec votre bon sommeil !

— Je veux bien... Mais en quoi madame de Belverano, que vous allez quitter pour ce fameux palais et cette galerie?..,

— Mais je ne la quitte pas?...

— Vous ne la quittez pas?...

— Vous me forceriez à supposer, Manfredi...

— Ne supposez rien, Rosenthal, et croyez tout.

— Mais qu'y a-t-il, enfin?

— Ce qu'il y a ! Vous avez lu les contes de Perrault?...

— Oui.

— Les Mille et une nuits ?

— Oui..,

— Les fées existent, n'est-ce pas ?

— Bonsoir, dit Rosenthal en se déshabillant..- Vous me rendriez fou à mon tour, si je vous écoutais davantage ; bonsoir.

On frappa à la porte de l'appartement.

— C'est peut-être la fée, dit Manfredi en allant ouvrir.

— Je ne crois pas, répliqua Rosenthal.

Manfredi, après avoir lu le billet qu'un domestique

lui remit :

— C'est la fée. . . Je pars à l'instant.

— Vous partez !

— Oui... ou plutôt nous partons, les dames Belverano, lord Murton et moi, pour Anvers.

— Ah ça ! dans quel monde mystérieux me jetezvous?... Vous partez !

— Je ne vous jette pas, je vous laisse, mon ami. Vous m'écrirez... écrivez-moi... entendez-vous?

— De grâce ! Que veut dire?

— Croyez-vous main tenant?

— Parlez ! mais parlez... parlez ! !

— Plus lard.

— Vous me laissez et vous partez avec madame de Belverano; vous n'allez plus en Amérique... Vous êtes riche ! Eh bien ! je devine...

— Devinez vite, car j'entends les chevaux...

— Lord Murton est millionnaire...

— Plusieurs fois.

— Il n'a pas de famille...

— Non.

— Pas d'enfant...

— Non.

— Vous lui avez plu....

— Je plais à tout le monde.

— Il vous a adopté. Voilà votre histoire.

— C'est presque cela.

— C'est cela! — c'est cela! Mais que faites-vous delà marquise?

— Delà marquise?... hésita Manfredi. Oui... mon adoption par lord Murton n'explique pas n'explique pas tout

Rosenthal, après une demi-minute de réflexion...

— Manfredi...

— Quoi donc? Vous me faites peur!...

— Vous vouliez me faire croire aux fées...

— Ensuite?

— Croyez-vous au diable, vous?

— Mais... un peu... Hâtez-vous... ce billet de lord Murton...

— C'est lui qui vient de vous l'écrire?

— Oui. Mais achevez... pour Dieu!

— J'achève... Il y a du diable dans votre affaire, Manfredi.

— Allons donc !

— Je vous dis qu'il y a du diable.

Manfredi ne paraissait plus si rassuré.

— Manfredi, croyez-moi, ne parlez pas avec cet homme.

— Avec qui ?

— Avec cet Anglais.

— Vous croyez donc que cet Anglais est le diable ? Le diable n'est pas Anglais c'est connu

— Monsieur, vint une seconde fois dire le domestique de lord Murton, sa seigneurie et ces dames attendent.

— Je vous suis... Vous voyez, Rosenthal, vous voyez !

— Je n'ai plus qu'une prièreà vous adresser... concernant la marquise de Belverano.

Manfredi était déjà sur le seuil.

— Vous ne l'aimez pas...

— Rosenthal !

— Je vous dis que vous ne l'aimez pas, et moi je l'aime...

— Je crois , dit Manfredi, que vous m'avez déjà dit cela plusieurs fois.

— C'est pour la dernière, et j'ajoute. . .

— Voyons la prière...

— Vous allez devenir son amant. C'est la loi de votre double position.

— Son amant !

Manfredi sourit et laissa dire.

— Oui, son amant.

— Continuez et achevez, Rosenthal.

— - Rendez-la heureuse !

— Mauvaise phrase de roman.

— Les mauvaises phrases de roman, Manfredi, cachent sous leurs guenilles les meilleurs et les plus vrais sentiments de la vie.

— Vous n'achevez pas...

— J'achève, monsieur le comte de Manfredi.

— Monsieur le comte ! — Ah !

— Nous nous apprécions nous nous connaissons, ce qui est mieux.

— Un peu tard.

— C'est quand on se quitte qu'on se connaît.

— Voyons, Rosenthal... que m'arrivera-t-il, si je ne la rends pas heureuse?

— Je vous tuerai.

— Et c'est pour cela que vous m'avez retenu. Rassurez-vous, je ne serai jamais l'amant de madame de Belverano.

— Vous ! — l'hypocrisie maintenant!

— Je VOUS le jure.

— Votre parole d'honneur?

— Ma parole d'honneur, celle d'un noble Italien, celle d'un Manfredo-Manfredi dont tous les aïeux furent des hommes de loyauté, de courage et de vertu. Je vous donne encore une fois ma parole d'honneur que je ne serai jamais l'amant de la marquise de Belverano.

Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Des larmes! dit Manfredi...

— Adieu, Manfredi.

— Adieu ! Adieu.

Une minute après, la voiture de lord Murton tournait dans la cour de l'hôtel de Bellevue.

Rosenthal écarta le rideau pour la voir partir.

Une lune limpide blanchissait l'air comme en plein jour .

Deux regards rencontrèrent dans l'espace les regards de Rosenthal; c'étaient ceux dePaola...

Les portes de l'hôtel se refermèrent derrière l'équipage de lord Murton.

Huit jours s'étaient à peine écoulés que le comte Manfredi épousait, devant le consulat d'Autriche à Anvers, la marquise Virginia de Bel verano.

Ce mariage se fit sans bruit, sans éclat, sans invi-

tation : personne n'en sut rien, pas môme le consul; il était absent : ce fut le chancelier qui maria le comte à la marquise.

Le mariage religieux restait à célébrer.

Le soir même du mariage civil, la même chaise de poste, qui avait conduit les nouveaux mariés à Anvers, sortait par une de ces étroites portes fortifiées qui cernent la splendide ville de Rubens.

Dans la voiture étaient lord Murton et le comte Manfredi ; rien qu'eux deux.

Vingt jours seulement s'étaient écoulés depuis le départ de lord Murton et de Manfredi, qu'on entendit parler de ce dernier d'une façon qui étonna beaucoup de gens.

Son séjour à la Haye fut marqué par l'étalage d'un faste digne d'un nabab revenu de Java avec des tonnes d'or dans la cale profonde de ses vaisseaux.

Ces larges apparences de fortune, accompagnées d'un vieux nom historique, relevées encore par des

manières distinguées, le mirent avantageusement en évidence dans la fière capitale de la Hollande.

Il fut reçu à la cour, et cet honneur lui ouvrit immédiatement les salons de la noblesse et delà banque.

Il avait l'art de se faire aimer; on l'adora dans ce pays facile à tous les nobles sentiments.

Le comte de Manfredi eut la vogue.

Personne ne racontait avec plus d'esprit que lui, disait-on partout; personne ne chantait la romance et la chanson bouffonne avec plus de sentiment et de gaieté.'

Avant de quitter la Haye il donna une soirée qui est restée dans le souvenir des Hollandais et qui, à notre avis, devrait demeurer éternellement dans la mémoire des gens qui tiennent à recevoir d'une manière originale et magnifique à la fois.

Manfredi ne se borna pas à traiter ses invités dans les limites étroites, quoique déjà assez spacieuses, de ses salons.

Il imagina ce qu'on appela, depuis cette immortelle soirée, le Champagne aux étoiles.

Voici ce qu'il faut entendre par ce rafraîchissement inusité, tout entier sorti de sa riche cervelle napolitaine.

Après le bal, après le souper, après les glaces, après le punch, après que tout était fini, quand on

était déjà dans la rue, c'est à ce moment que se produisit et que prit naissance l'invention de Manfredi.

A chaque angle de rue, sur le passage des voitures ou des piétons qui sortaient de l'hôtel où s'était donnée îa fête, deux hommes étaient postés, non pour vous demander la bourse ou la vie, mais pour vous offrir à la clarté d'une torche un long [verre de vin de Champagne frappé.

Ainsi, ce soir-là, chaque invité put se rafraîchir jusqu'à sa porte, et diviser sa reconnaissance étape par étape.

Voilà l'origine du Champagne aux étoiles, découvert en 1850, par Manfredo-Manfredi , trois cent soixante et tant d'années après la découverte de l'Amérique par un autre Italien infiniment moins gai.

Il promena sa prospérité récente à Cologne, à Berlin et à Vienne : c'est à Vienne qu'il rencontra le capitaine Belperfumo dans un état de délabrement qui fournit à l'un et à l'autre un épisode dans le goût plaisant des plus fines inventions de Bocace.

Nous l'avons entendu raconter de la bouche même du comte de Manfredo ; et ceci nous dispense d'insister sur l'authenticité d'une histoire dont les témoins, d'ailleurs, ne manquent pas à Paris. Nous parlons de celle du comte et de la marquise de Belverano. Belperfumo n'est que l'épisode. Voici l'épisode :

De familiarité en familiarité, Belperfumo avait fini à Vienne par emprunter de l'argent à Manfredi.

Celui-ci, quoiqu'il fût la prodigalité môme, finit, de son côté, par se lasser de prêter à Belperfumo.

Il refusa d'abord poliment, puis sèchement, puis nettement.

— Vous me réduirez à être un réfugié polonais, lui dit alors Belperfumo.

— Peu m'importe, lui répliqua Manfredi, mais je ne vous donnerai pas un kreuzer.

~ Puisqu'il en est ainsi, continua Belperfumo, conciliez, conciliez, du moins, votre résolution avec les droits de l'humanité.

— Comment cela, Belperfumo, mon ami ?

— Vous dites que vous ne voulez pas me donner cinq cents francs?

— Non ! je ne veux pas les donner !

— Vous dites que vous ne voulez pas non plus me les prêter?...

— Encore moins, Belperfumo.

— Eh bien ! perdez-les, et je les trouverai ! Manfredi admira le moyen.

Il le mita exécution sur-le-champ.

Il marcha, Belperfumo le suivit, et, quand ils furent dans une rue déserte, le comte laissa tomber un billet de banque sur lequel Belperfumo se jeta aussitôt

2i6 LA MARQUISE DE BELVERANO.

avec toute la paipitation d'un homme qui le trouve.

— J'ai trouvé cinq cents francs ! s'écria-t-il la larme à l'œil, en passant auprès de Manfredi : le hasard est plus généreux que vous.

Quand on vit le comte se diriger vers l'Italie, on ne douta plus que les grandes dépenses auxquelles il se livrait ne fussent la conséquence d'une large indemnité qu'il avait obtenue, en réparation de la perte et de la dévastation de ses biens patrimoniaux.

Il laissa se répandre ce bruit partout sur son passage; et lorsqu'il le jugea assez accrédité, il le confirma à la marquise à laquelle il ne cessait d'écrire.

— Oui, lui disait-il, tel est le motif qui m'a forcé de vous quitter si brusquement le soir même de notre mariage, à An vei't. Une heure de retard, et, par un enchaînement de circonstances dont les moindres détails vous seront révélés à mon retour, je perdais l'occasion de rentrer non-seulement dans mes biens, mais de toucher une indemnité colossale, sans proportion avec les dommages qu'ils ont essuyés. Je voulais être riche pour moi, pour vous surtout qui ne pouvez, pas plus que moi, vous passer des jouissances de la fortune. Je le suis maintenant, je le suis au delà de mes espérances, si je ne le suis pas au delà de mon désir de vous faire la femme la plus enviée du pays que vous aurez choisi pour l'habiter avec moi.

Les Italiens mentent bien ; les Napolitains mentent avec enthousiasme.

Manfredi clorait ses mensonges de phrases adorables qui exprimaient son amour pour la marquise, que nous ne pouvons pas absolument appeler encore la comtesse Manfredi.

« Il aimait, disait-il, avec toute la tendresse d'un premier amour, tout le piquant d'une position peutêtre sans exemple, puisqu'elle n'était ni sa maîtresse ni sa femme; avec toute la mélancolie de l'absence, avec toute l'ardeur d'un jeune homme et toute la gravité d'un époux.

» Son image était toujours devant ses yeux, son nom toujours sur ses lèvres. »

Manfredi eût admirablement réussi s'il eût écrit pour nos théâtres.

Il foisonnait de banalités ; il suait le commun, mais il le réchauffait avec de grands mots quand il écrivait, et de beaux yeux quand il parlait.

Comtesses et grisettes se laissent prendre à cette même glu.

La marquise de Belverano croyait aux lettres de Manfredi et elle y répondait sur le même ton : seulement ses lettres étaient plus sincères et infiniment mieux écrites.

Très-profondément elle aimait le comte et elle s'en-

nuyait de son absence dont le motif lui paraissait sans doute fort légitime, pourtant un peu voilé, un peu nébuleux.

Le cœur est romanesque et jamais faux ; il s'abuse, mais il ne s'aveugle pas.

D'ailleurs, Manfredi laissait échapper souvent des contradictions dans les contes qu'il lui débitait sur l'état dans lequel il avait trouvé ses propriétés, sur les démarches qu'il faisait sans cesse pour lui en faire partager légalement un jour la possession.

Des erreurs de dates, de noms, frappaient la marquise.

Elle nes'y arrêlaitqu'en passant, mais elle s'yarrêtait.

D'un autre côté, elle remarquait que son mari cherchait peut-être un peu trop à se distraire de la privation d'une épouse qu'il disait tant aimer.

On lui écrivait de Florence qu'il avait repris ses habitudes d'autrefois, auxquelles il ajoutait l'ampleur et l'éclat d'une position de fortune beaucoup supérieure à celle dont il était en possession avant les événements politiques.

Il recevait tous les jours à dîner : ses équipages, dans le genre anglais, faisaient le sujet des conversations à la promenade.

Il donnait des fêtes splcndides à sa maison de campagne entre Florence et Pise.

S'il fallait mesurer ses cliagrins, ses ennuis d'être loin de sa jeune femme à la magnificence de ses plaisirs, il devait s'ennuyer et souffrir exraordinairement.

C'est peut-être cela, se disait la marquise, à laquelle il ne cessait d'envoyer des cadeaux aussi délicats que riches, des camées, des mosaïques, des tableaux, des statues, merveilles antiques qui pareraient bientôt le temple de leur jeune ménage.

Enfin tout allait bien jusque-là entre la marquise et son mari ou son presque mari, sauf celte pointe d'inconnu qui de temps en temps piquait madame de Belverano au cœur.

Lord Murton, pendant que Manfredi était à Florence et que madame de Belverano était à Anvers, s'était installé dans un fastueux hôtel de VAvenue Marbœuf, aux Champs-Elysées.

C'est dans cette tortueuse rue, triste, gauche, mal pavée, mais peuplée de palais, et de palais comme il y en a peu, même à Florence, qu'il avait choisi le sien.

Derrière une grille rouillée mal défendue par des volets incomplets, au fond d'une cour mi-partie d'herbe et de petits cailloux, s'élevait le double escalier de cet hôtel.

Au delà un autre monde; au delà les lampes d'or suspendues sur des tapis qui conduisent de gazon en gazon au salon de damas jaune, au salon de velours

grenat; au delà les domestiques qui vont et viennent sans bruit; au delà les cheminées de marbre jaune sculptées par Pradier ; les bronzes qui se dressent et se hérissent à tous les angles comme dans une pagode indienne; les meubles-ducs en bois d'ébène, les meubles-chevaliers en bois de rose; les vitraux de Maréchal, les tables en malachite, les coupes d'agate ; au de là encore, non pas tout ce qu'on rêve, car, à parler exactement, on ne voit jamais en rêve que des choses communes ou incohérentes, mais tout ce qu'on ne rêve pas.

Depuis trois mois que Manfredi est en Italie, que la marquise habile Anvers, lord Murton meuble, enrichit, décore ce temple qui n'attend plus (il faut achever cette comparaison classique) que sa divinité.

Cette divinité n'est ni inconnue, ni mystérieuse : lord Murton la nomme tout haut, l'annonce à chacun; c'est lady Murton !

Quoi ! lady Murton qui est dans l'Inde?

Oui.

Elle en revient, on l'attend.

Mais elle doit être bien vieille?

Pour qui, vieille?

Personne ne l'a jamais vue en Europe.

Murton a dit seulement une fois à madame de Belverano qu'il s'était marié jeune dans l'Inde...

Elle sera ce qu'elle sera.

Enfin on l'attend ; elle sera bientôt au Havre, bientôt à Paris, bientôt dans son bel hôtel de l'avenue Marbœuf.

Lady Murton est arrivée.

— Madame, dit lord Murton à madame de Belverano, qui n'arrivait pas des Indes, mais d'Anvers où elle ne se sentait plus la force d'attendre davantage son mari, d'où, d'un moment à l'autre, elle serait partie pour aller le retrouver à Florence, ce qu'il ne fallait pas ; madame, vous avez voulu venir à Paris où je vous ai écrit que le comte Manfredi ne tarderait pas à se rendre, vous avez bien fait. Mais vous ne pouvez pas, vous le savez, cohabiter avec lui tant que votre heureux mariage ne sera pas officiellement déclaré, et il ne peut l'être de quelque temps sans de graves dangers pour sa fortune personnelle, qui est aussi devenue la vôtre. Cet obstacle est en grande partie ce qui le retient à Florence où il espère obtenir du grand-duc l'agrément devons honorer publiquement de son nom de Manfredi. Jusque-là vous ne pouviez pas occuper un entresol humide, vous la femme d'un homme aujourd'hui si puissamment riche. Que devais-je faire, moi votre ami, pour concilier votre impatience, votre dignité et votre intérêt à tous les deux ? Ce que je fais gi ce moment : vous

prêter mon hôtel que vous habiterez tout simplement, tout naturellement, sous le nom de lady Murton, jusqu'au jour où vous irez habiter Florence avec votre mari. C'est un délai de quelques jours. Lady Murton ne portera, pendant ces quelques jours, ombrage à personne, puisqu'on attendait ici lady Murton qui, heureusement pour moi, n'arrivera jamais. J'avais créé ce prétexte d'une lady Murton pour motiver et justifier votre arrivée et votre séjour ici. Que votre mari arrive, et lady Murton redevient à la minute madame la comtesse Maniredi, la comtesse qui me quitte, que je ne reverrai jamais plus... M'approuvez-vous, madame, dans tout ce que j'ai fait, dit lord Murton en terminant?

— Si je vous approuve! répondit la marquise qu'accompagnait sa sœur Paola...Mon embarras est de vous remercier comme je le devrais, comme je le voudrais... et je ne trouve rien... Tenez! donnez-moi votre bras et laissez-moi admirer, dit-elle avec sa belle pétulance romaine.

Et, soutenue par le bras de son ami, elle disait, en marchant sur les tapis de Beauvais, que lady Murton n'était pas trop mal logée à Paris.

— Trouvez-vous, milord?

— Madame...

— - Ce salon, continuait-elle, plaît infiniment à lady

Miirton... Celui qu'elle occupait aux Indes pendant l'été pouvait être un peu plus grand, mais il n'était pas à coup sûr aussi richement meublé. N'est-ce pas, milord?

— Oui, madame.

— Ces banquettes en brocatellc sont tout à fait du goût de lady Murton ; elle est reconnaissante du soin qu'on a pris de prévenir son désir extrême d'avoir un salon meublé à la vénitienne comme au temps des doges...

Donnant ainsi elle-même dans la fiction qu'elle était bien réellement lady Murton, tout le monde autour d'elle n*émit pas le plus léger doute.

Et comme Manfredi n'arrivait pas aussi promptement que ses lettres toujours plus brûlantes l'annonçaient, il devint officiel que tel équipage qui courait à telle heure le long des Champs-Elysées , se rendant au bois, était celui de lady Murton ; quand on passait devant sa grille, on disait :

« C'est ici l'hôtel de lord Murton, le mari de celte ravissante femme... »

A moins de se faire annoncer dans les soirées sous ce nom, ce qui n'eut pas lieu, la marquise de Belverano, ou plutôt la comtesse Manfredi, fut partout lady Murton.

Deux ou trois mois s'écoulèrent encore dans l'at-

tente du retour du comte, qui devait toujours beaucoup s'ennuyer à Florence, car il s'y amusait terriblement.

L'impatience de sa jeune femme était parfois au comble; rien ne balance dans un cœur épris un mari, un mari qu'on aime, bien entendu...

Mais Paris a tant de moyens de faire prendre patience, qu'elle décommandait les chevaux, faisait rentrer la chaise de poste qu'elle avait disposée pour son départ... et elle recommençait sous le titre de lady Murlon à trôner dans son palais de l'avenue Marbœuf.

Pourtant toutes ces alternatives ne s'équilibrèrent pas toujours avec la même régularité.

Un jour la marquise, qui était parfaitement à l'aise pour faire surveiller le comte, puisque personne ne la savait sa femme, apprit que M. Manfredi avait poussé la douleur profonde d'être éloigné d'elle jusqu'à prendre une maîtresse.

C'était trop de désespoir.

Elle voulut aller à Florence.

Ce ne fut que sur l'observation de lord Murton qu'elle allait compromettre peut-être pour toujours par sa jalousie le résultat des démarches tentées auprès du grand-duc par Manfredi, dans le but de pouvoir avouer son mariage, qu'elle hésita...

LA MAUQUISE DE BELVERANO. 255

Ce temps d'hésitation sauva tout; Manfredi arriva à Paris.

Il était temps.

Dire qu'il se fit pardonner est un aveu trop facile : — ce qu'il est plus utile de constater dans cette histoire, qui n'est que trop historique, c'est l'attachement dont il se sentit plus sérieusement épris en revoyant sa femme plus belle et plus charmante encore qu'à Bruxelles, où il l'avait vue avec le désavantage d'une toile bien peinte, mais hors du cadre.

Ici la merveille de Léonard de Vinci, la Gioconda^ était dans sa bordure d'or, à son jour, à sa place, sous son angle exact.

La reine était dans son palais.

Au milieu de ces marbres, de ces velours et de ces lampas somptueux, elle était plus en relief.

Elle était enfin chez elle, dans le luxe.

Les métallurgistes et les chimistes ont eu tort de dire qu'aucun être animé n'avait été encore vu dans l'or.

Il y a des femmes qui ne peuvent habiter que l'or.

Elles y respirent parfaitement à l'aise.

Malheureusement Manfredi ne rapportait pas de Florence l'espérance de pouvoir bientôt appeler du nom de sa femme celle qu'il ne trouva pas mauvais qu'on eût appelée jusque-là lady Murton.

La cour de Florence, sondée et non consultée à cet

2o6 LA MARQUISE DE BELVERANO.

égard, était loin encore du pardon et de la clémence envers les révolutionnaires.

Il avait pressenti que le seul nom de la marquise eût soulevé des orages de haine et de colère.

Comment penser dès lors à parler de ce mariage?

Il fallait se résigner à le taire encore pendant quelques mois, ce qui ne pouvait empêcher de le consommer, car Manfredi, encore plus que le lecteur ne s'en souvient, se rappelait qu'il n'était que l'époux à demi, c'est-à-dire pas du tout le mari de madame de Belverano.

Pour qu'il le fût complètement, il importait de donner à son mariage civil avec la marquise la sanction suprême et définitive du mariage religieux.

Paola surtout y tenait essentiellement.

On s'occupa donc du mariage religieux, qui n'est pas une affaire aussi simple que se le figurent ceux qui ne traitent des mariages qu'au théâtre...

Et la confession ?

Et la communion ?

Et les délais qu'imposent d'autres mariages déjà inscrits ?

Jusqu'à l'entier accomplissement de tous les actes religieux, la sœur Paola ne permettait pas que le comte Manfredi demeurât au delà de minuit sous le toit de l'hôtel.

Du reste, on ne s'ennuyait pas pendant ce temps de purgatoire.

Murton, Manfredietla marquise couraient les fêtes et les spectacles dç Paris ; la marquise avait la ville à connaître, et ce n'est pas un plaisir borné à un jour.

Chose étrange !

Manfredi seul ne prenait qu'une part douteuse à ces amusements qui auraient dû le transporter.

Il se surprenait à réfléchir, lui ! à regarder avec tristesse ;autour de lui.

Regrettait-il Florence, la maîtresse qu'il avait quittée, regrettait-il?...

Manfredi ne regrettait rien de tout cela et il aimait trop sa femme depuis son retour en France pour porter sa pensée au delà de son amour.

Un soir, qu'il se promenait seul, c'était trois jours avant son mariage religieux, sur la contre-allée des Champs-Elysées, une main le frappa légèrement à l'épaule.

Il se retourne...

— Rosenthal !

— Moi-même.

— Vous venez?

— D'Allemagne, comte.

— Heureux de vous revoir!

— Moi aussi...

— Vos études vous ont appelé à Paris...

— Mes études? Non.

— Je dois peut-être ignorer le motif...

— Au contraire, vous devez le savoir.

— Alors vous m'attendiez, vous me cherchiez...

— Oui...

— Mais pourquoi ne pas venir chez moi?...

— Chez vous?... Où donc?

— Mais là.... dans cette rue... dans cette avenue...

— Mais c'est l'hôtel de lord Murton et de lady Murton...

— Vous avez raison, Rosenthal, reprit péniblement le comte... c'est l'hôtel de lady Murton...

— Oui, de la marquise de Belverano, devenue l'épouse de lord Murton, devenue aussi votre maîtresse.

— Rosenthal !

— Manfredi !

— Rosenthal!

— Oui, votre maîtresse ! et il n'y a pas un an, vous m'avez dit :

« Je vous donne ma parole d'honneur, celle d'un noble Italien, celle d'un Manfredo-Manfredi, dont tous les aïeux furent des hommes déloyauté, de courage et de vertu, que je ne serai jamais l'amant de la marquise de Belverano. »

— Mais je ne suis pas l'amant !

LA MARQUISE DE BEL\EIlANO. 259

— Vous n'êtes pas l'amaût de madame de Belverano... mais c'est elle qui vous donne palais, chevaux, voitures, et qui vous donne, oui ! noble comte italien, aux dépens de lord Murton. . . c'est ellequi vous entretient ! c'est elle qui...

— Rosenthall ! !

Après l'outrage qu'il avait reçu, Manfredi n'avait plus qu'à prendre ses pistolets, réunir deux témoins, courir chez RosenthaL..

Rosenthal, qui raisonnait aussi de cette manière, attendit vainement plusieurs jours le comte offensé; il ne reçut ni sa visite ni celle de quelqu'un chargé par lui de provoquer une explication.

Ce silence l'étonna beaucoup de la part d'un jeune homme dont il connaissait la résolution et la fermeté; il l'étonna tellement qu'il en vint à se demander s'il n'aurait pas commis quelque grave erreur dans l'accusation avec laquelle il avait frappé le comte au visage.

Celte erreur pouvait être si monstrueuse qu'elle tombait au-dessous du mépris et par conséquent au dessous d'une réparation.

On ne se bat pas pour l'impossible.

L'âme loyale de Rosenthal creusa profondément ce doute; elle en aurait été affectée comme d'un crime, si un événement, la semaine suivante, ne fût venu lui rendre sa première persuasion.

Dans ses moments d'incertitude, Rosenthal s'était dit que le luxe du comte pendant son dernier séjour à Florence avait élé grossi par l'exagération méridionale ; que d'ailleurs, des revenus insignifiants permettaient de vivre à Florence et dans presque toute l'Italie avec un certain faste, et qu'enfin, à la rigueur, les dépenses faites par le comte depuis son arrivée à Paris répondaient à autant de dettes dont il aurait chargé son avenir déjà bien lourd.

Ces suppositions délicates, généreuses, élevées par l'espèce de repentir éprouvé par Rosenthal, s'ébranlèrent et penchèrent au moins autant que la tour de Pise, quand il apprit que quatre chevaux provenant des écuries de lord Bruce, quatre chevaux de race, restés trois mois sans acquéreur à cause de la cherté de leur prix, venaient d'être achetés et payés com{»tantpar Manfredi.

Trente ou quarante mille francs ne se trouvent pas

ainsi dans la bourse d'un élranger, nettoyée par les nécessités et les exigences d'une révolution.

Ses convictions revinrent, et Rosenthal se dit, le caractère de l'homme lui étant bien connu, queManfredi ne pouvait devoir qu'à la faiblesse d'une femme très-riche et très-amoureuse, qu'à lady Murton, sa position si éblouissante et si équivoque...

Dans le petit appartement qu'il avait loué rue Matignon, Rosenlhal se livrait à ces combats de conscience, quand son domestique lui apporta un large pli qui venait à coup sûr de l'ambassade; un pli à cachet rouge armorié.

Il se hâta de l'ouvrir; son visage s'épanouit après avoir lu les lignes qu'il renfermait.

Prenant aussitôt dans un tiroir de son secrétaire une enveloppe dé dimension égale à celle qu'il avait rompue, il y glissa la lettre reçue par l'ambassade, y joignit un billet écrit de sa main et scella le tout.

Il allait mettre l'adresse; son domestique entra de nouveau et vint lui annoncer la visite de deux dames.

Elles désiraient lui parler... elles tenaient à se nommer elles-mêmes...

Elles entrèrent.

Rosenthal poussa un cri :

— Mesdames de Belverano î

— Bien matinales, n'est-ce p:is, monsieur de Ro-

senthal ? dit la première la marquise en tendant une main amicale à l'artiste allemand, surpris autant qu'on peut l'imaginer.

Paola avait attendu que Rosenthal lui tendit la sienne.

Ils s'assirent tous les trois devant la croisée ouverte du petit salon, et presque au niveau d'un de ces derniers jardins qui restent encore à Paris.

La marquise avait quitté les étoffes noires; Paola les avait adoucies par les nuances d'un chapeau d'une élégance à coup sûr imposée par sa sœur.

Rosenthal continuait à rougir d'embarras, de joie et de surprise, à cette visite si peu prévue.

La charmante marquise, en jouant à terre avec la pointe de son ombrelle, attendait qu'il les aidât un peu à ouvrir le feu de la conversation, tandis que Paola, moins impatiente, parcourait d'un regard tranquille les belles gravures étalées le long des murs du salon.

— Je me suis permis, dit enfin Rosenthal, de vous faire savoir mon arrivée à Paris.

— C'est tout ce que vous vous êtes permis! dit à son tour la marquise. Au lieu de laisser votre carte qui a pu nous apprendre, il est vrai, que votre nom n'a pas change d'orthographe, vous auriez dû venir vous-même ..

— Je craignais de n'être plus connu...

— Monsieur... dit à demi-voix Paola... ce n'est pas Jbien.

— C'est très-mal, au contraire.

— Madame la marquise, je craignais d'être importun...

— On ne craint pas tant de choses, ou bien l'on se présente malgré toutes ces craintes-là... Voyez si je crains, moi, de venir à midi chez un jeune homme lui demander un service...

— Un service ! Ah! que je suis heureux, madame !

— Un service bien difficile...

— Difficile... pour qui, madame?

— Pour tous les deux... pour tous les trois, car ma sœur n'est pas indifférente...

— Je ne suis indifférente à rien de ce qui touche à ton bonheur, Virginia.

— A votre bonheur? madame la marquise.

La marquise regarda sa sœur.

Paola comprit qu'elle était allée un peu loin... elle se tut; elle laissa parler la marquise.

— M. de Rosenthal, vous êtes l'ami de M. le comte de Manfredi.

La marquise attendit la demi-réponse d'un oui qui ne vint pas.

— Vous avez été son ami?...

— Oui, madame.

— Vous avez parcouru ensemble l'Italie?...

— Moi, avec les préoccupations d'un artiste, M. Manfredi avec celles d'un homme dont la position de fortune était fort compromise.

— Par les circonstances politiques?

— Oui, madame, par les circonstances politiques.

— C'est ici l'endroit... comment dirai-je ? délicat de notre entretien.

La marquise aurait désiré, à cet endroit délical, que Rosenthal l'encourageât par un mot, par un signe, à le franchir.

Le sérieux Allemand ne remua pas les lèvres.

— Le comte, reprit-elle après un effort, vous a sans doute parlé, dans vos intimités de voyage, de l'étendue, de la valeur de ses biens?...

— Quelquefois, madame, répondit très-brièvement Pvosenthal.

— Les avez -vous estimés bien haut?

Rosenthal ne répondit pas cette fois.

— Ma sœur vous demande...

— J'ai compris, murmura Rosenthal en tournant son regard vers Paola.

Il avait soupçonné, dans cette question, un motif trop important de curiosité pour ne pas sentir qu'on

LA MARQUISE DE BELVERAxNO. 20o

l'enlraînait sur un terrain où la réputation de Manfredi allait lui être livrée.

Pourtant, il n'était pas sûr encore.

Sa parole se colora de ce doute ; il répondit aux deux visages qui l'interrogeaient :

— Mon Dieu, mesdames, vous savez qu'en Italie... vous savez mieux que moi qu'en Toscane surtout, de très-grands biens n'impliquent pas toujours des revenus en proportion... La terre est si féconde... Ic^ produits si abondants... que l'appréciation en argent n'est pas facile... cependant je suppose... je pense... je crois que les revenus du comte... Où veut-elle en venir! pensa Rosenthal... Est-ce une occasion qui m'est offerte de me venger du parjure du comte?... Que lui fait après tout la richesse ou la pauvreté do Manfredi?.... Manfredi que j'ai supposé tout devoir à la marquise... qu'est-ce donc?...

La marquise, qui s'aperçut du peu de sonorité de sa question, la posa sur une autre touche et elle appuya ainsi :

— Vous avez dû être frappé comme ma sœur cl moi, monsieur Rosenthal, comme tout le monde, du reste, du changement prodigieux qui s'est fait tout à coup dans l'existence du comte. Ruiné il y a un an, il s'est soudainement mis à dépenser des sommes...

— Énormes, acheva Rosenthal.

— Énormes, répétèrent Virginia et Paola. A la Haye, à Berlin , à Vienne, à Florence, il a mené la vie. . .

— Une vie qu'il n'avait jamais menée, dit Rosenthal traversé par un éclair de haine contre son rival qn'on mettait à sa merci.

— Sans doute, poursuivit la marquise, ses propriétés lui ont été rendues.

— Oui, madame, et presque aussitôt rendues que confisquées.

— Pensez-vous, reprit tout à fait ouvertement la marquise, pensez-vous qu'avec les revenus de ses propriétés, revenus considérablement réduits par les dommages que ces mêmes propriétés ont soufferts, le comte ait pu subvenir aux dépenses énormes dont nous venons de parler?

Il est étrange, pensa Rosenlhal, après que cette question lui eût été si franchement posée, que la marquise veuille savoir la source où s'alimentent les prodigalités de Manfredi, puisque c'est elle... elle seule...

Ce ne serait donc pas elle?...

M'attire-t-on dans un piège?...

Si ce n'est pas elle qui verse l'or... elle sa maîtresse... qui donc?...

Lord Murton?...

Pi)urquoi lord Murton ? . . .

A quel titre lord Murton?... car lui seul, à défaut de la marquise, peut suffire...

Il y a une infamie... où est-elle?...

La marquise l'ignore... elle la cherche... elle m'interroge, elle me fouille pour la connaître...

Je n'ai qu'à dire un mot pour jeler l'homme par terre, en laissant ensuite au premier événement qui tonnera le soin de le foudroyer...

Le dirai- je ce' mot?

Inquiète du silence que causait chez Rosenlhal ce long examen de conscience, la marquise reprit avec une grâce charmante :

— Monsieur Rosenlhal, j'aime, vous le savez, M. de Manfredi.

Rosenlhal s'inclina en signe affirmalif et il pâlit. • - Vous le savez, monsieur?

— Oui, madame.

Paoladit tout bas en italien à sa sœur :

— Vile 1 vite ! vite 1

L'affreux cgoïsme de la femme qui aime, cet égoïsme qui la rendrait ladre, empêcha la marquise de comprendre l'avertissement muet et plein de bon sens que lui communiquait Paola.

Avec une naïveté atroce elle continua :

— Mon amour pour le comte de Manfredi exige que je sache, je vous le répèle, si ses revenus suf-

Usent à ses dépenses. C'est pour moi un devoir... un droit de connaître...

— Eh bien ! madame... la vérité...

— Je vous écoute... oui, dites la vérité.

— Les revenus du comte sont...

— Sont?...

— Sont plus que suffisants, madame, pour justifier ses dépenses.

Le beau visage de la marquise s'éclaira aussitôt de la vive clarté d'une joie qui alla illuminer en passant celui de Paola, comme le soleil fait la clarté de la lune.

Mais Paola fut seule à s'apercevoir du mouvement nerveux qu'éprouva Rosenthal après ce mensonge si noble qui sauvait la réputation du comte.

Rosenlhal, sans remarquer, lui non plus, que ce mouvement semblait donner congé aux deux sœurs, alla porter son attention sur les gravures du salon.

Ces dames se levèrent aussi et le suivirent.

— Mais c'est là la gravure du tableau de la Vierge, ce petit tableau que je vous ai donné?

— Oui, madame, répondit Rosenthal.

— Qui donc a fait ce chef-d'œuvre ? ajouta Paola.

— Je n'ose plus vous le dire maintenant.

— C'est vous ?... oh c'est vous !

— Oui, madame... je l'ai gravé à Munich pour le roi de Bavière. Je n'ai qu'un regret, madame, celui de

LA MARQUISE DE BELVERANO. i69

ne pouvoir vous offrir un des douze exemplaires avant la lettre... Mais Sa Majesté a eu l'indulgence de les trouver si bien qu'elle les a gardés tous les douze pour son cabinet.

— Le roi!... quelle indulgence!

— Il m'a payé, madame, à raison du sacrifice.

— Payé bien largement alors ?

— Oh ! oui, madame.

— Dix mille francs?...

— Mieux que cela, madame... mieux que cela...

— Vingt mille francs?

— Il ne m'a pas donné d'argent... mais...

— La croix, quelque ordre scientifique?...

— Non, madame.

Rosenthal décacheta le pli qu'il scellait au moment où les deux sœurs étaient entrées.

— Lisez, madame, dit-il à Paoia : c'est le roi de Bavière qui m'écrit.

Paola lut alors :

« Mon cher artiste, je suis assez heureux pour pouvoir vous annoncer que j'ai obtenu de mon frère l'empereur d'Autriche, ce que vous m'avez demandé : la grâce pleine et entière, avec restitution de biens, de madame la comtesse Paola de Belverano. »

— Grand Dieu du ciel ! s'écria Paola en tombant accablée de reconnaissance aux pieds de Pvosenthal,

VOUS avez fait cela pour moi! Je reverrai par vous l'Italie, le tombeau de ma mère!... je...

Les sanglots coupèrent la voix émue de la comtesse... elle s'évanouit en pressant sur ses lèvres les mains bénies de l'artiste.

4^ette défaillance ne dura qu'un instant.

En revenant à elle, Paola eut un mouvement sublime : elle dit à la marquise, qu'elle savait si profondément aimée par Rosenthal :

— Ma sœur ! embrasse-le ! embrasse-le ! oh ! embrasse-le pour moi !

Les deux sœurs quittèrent Rosenthal aussi heureuses l'une que l'autre ; et dans la petite voiture de place qui les avait amenées rue Matignon, elles rentrèrent à leur hôtel de l'avenue Marbœuf.

Le jour était enfin arrivé où le comte Manfredi, enrichi secrètement par lord Murton, allait épouser secrètement à l'église, c'est-à-dire définitivement, la belle marquise de Belverano, ou, si l'on aime mieux, la comtesse Manfredi déjà sa femme.

On choisit la petite chapelle des Thèmes, et à minuit, quand la grande ville commençait à dormir et que le petit bourg dormait depuis longtemps, le dernier mot de celte union mystérieuse fut prononcé.

Lord Murton était un des témoins.

On rentra aussitôt à l'hôtel.

Ce fut Paola, la bonne sœur aînée, qui présida, tenant lieu de mère, à la dernière toilette de nuit de sa sœur Virginia.

Puis, après avoir éteint toutes les bougies de la chambre nuptiale, excepté une seule, elle se retira dans ses appartements.

Dans une pièce voisine, une scène inouïe, à coup sûr sans exemple dans la vie ordinaire des hommes, se jouait entre lord Murton et le comte Manfredi, à la clarté d'un lustre de Venise suspendu au plafond, et qui versait les reflets pourpres et jaunes de ses feuilles de cristal sur deux visages silencieux.

Lord Murton était assis à un bout du salon.

Manfredi était assis à l'autre extrémité.

L'aiguille de la pendule passa la demie de minuit, indiqua une heure, et ni l'un ni l'autre ne quitta son fauteuil.

Aucun échange de phrase, aucune parole entre Manfredi et lord Murton.

La demie d'une heure sonna.

Lord Murlon se lève.

Manfredi machinalemeDt se lève aussi.

Ils marchent l'un vers l'autre lentement, et lorsqu'ils se trouvent face à face, Manfredi adresse un regard de sollicitude à lord Murton qui ne veut pas le remarquer et passe.

Manfredi n'a pas changé de place.

Lord Murlon revient : même appel de miséricorde de la part de Manfredi, et même indifférence du côté de lord Murton.

Deux heures sonnent à la pendule, et rien n'est changé à cet étrange manège.

Seulement l'impassibilité de lord iMurton commence à se manifester.

Elle se trahit par une espèce de piétinement sur le tapis, par ce soubresaut d'épaule tout anglais, sec, saccadé, d'acier.

Au bout d'un nouveau quart d'heure de cette promenade nerveuse, lord Murton, pour faire comprendre à Manfredi qu'il va y mettre un terme, se place devant la pendule.

Il semble prendre les heures à témoin de sa longue patience qui expire.

Manfredi le suit et s'accoude sur le marbre de la cheminée.

Murton, comme dernière complaisance, s'y accoude

aussi et regarde Manfredi, qui le regarde, pleure et soupire.

Aucune marque de sensibilité sur levisage de l'Anglais, calme et de fer comme sur le pont de son vaisseau au moment du combat.

La demie de deux heures frappe au bord du timbre ; Murton quitte la cheminée, s'éloigne pour aller vers la porte: Manfredi court se placer devant lui, les deux mains sur son visage baigné de larmes ; Murton l'évite et poursuit sa ligne que vient encore interrompre Manfredi par l'obstacle de sa présence.

Le drame est grotesque et terrible : grotesque par ce qu'il montre, terrible par ce qu'il cache, burlesque pour qui ne le comprend pas, effrayant pour qui le devine.

Murton touche le bouton de la porte; il va sortir; Manfredi l'arrête par le bras gauche, tandis qu'avec le bras droit il semble chercher convulsivement quelque arme, un pistolet, un poignard.

Murton le regarde avec ironie; ce regard fait tomber le bras qui retient et le bras qui cherche à s'armer.

Murton va ouvrir la porte du salon.

Cette porte donne sur un escaUer qui mène à la chambre de madame de Belverano,

Celte porte est ouverte.

Murton a un pied sur l'escalier.

Un cri déchirant, comme celui du patient à qui le hourreau arrache le cœur par derrière, sort de la poitrine douloureuse de Manfredi.

Murton ne retourne pas seulement la tête; il monte l'escalier.

Manfredi tombe sur la dernière marche.

Murton pénètre avec la même impassibilité dans la chambre à coucher de la marquise de Belverano, comtesse de Manfredi.

Enveloppée dans un peignoir de mousseline des Indes, la marquise de Belverano lisait dans un fauteuil, près de la cheminée, un petit volume de poésies.

Elle jeta un cri et quitta sa place pour s'élancer vers la porte, quand elle s'ouvrit et que la figure de lord Murton...

— Il est arrivé quelque chose à mon mari ! s'écria-t-elle en tremblant.

— Non, madame...

— Quelque accident subit...

— Je vous assure, madame...

— Vous me le cachez!...

— Aucun accident funeste...

— Mais, alors?

La voix de la marquise était passée à un autre ton. ~ Mais alors pourquoi?... Ah! je devine, reprit-

elle avec cette promptitude italienne qui découvre tant et qui s'égare tant.

Son accent de surprise était revenu.

— Ah! oui, je le devine il est parti.

Lord Miirton laissa cette supposition sans réponse.

— Une lettre anonyme lui aura été écrite sur moi... contre moi... on lui aura dit qu'avant de l'aimer... j'avais aimé... C'est faux!... Mais on le lui aura écrit... on sera allé plus loin... on lui aura affirmé...

Le silence de Murton continuant, l'impatience de la marquise éclata.

— Puisque ce n'est pas cela, j'attends que vous me disiez ce que c'est.

— Madame, j'aurais voulu vous taire...

— Me taire quoi?

— Le motif de ma présence, mais je sens... Quoique très-animée par le feu de l'imprévu, la

marquise était presque riante en ripostant à lord Murton qu'elle n'avait pas laissé avancer de plus d'un pas dans la chambre.

— Milord, comme vous n'êtes pas fou, îomme je ne suis pas folle, il est impossible que vous me disiez froidement que vous auriez voulu me taire le motif de votre présence à celte heure, à ce moment, un pareil jour, une pareille nuit, chez moi... Vous n'avez rien à me taire; tout doit m'etre dit; dites-moi tout.

i76 LA MARQUISE DE BELVERANO.

— Madame, vous n'avez pas été la dernière à soupçonner qu'il y avait quelque mystère dans ce prompt retour de fortune dont le comte Manfredi s'enorgueillissait.

— Oui, j'ai soupçonné... mais des informations...

— Mal prises, madame.

— Complètes, milord : des informations que j'ai obtenues de son ami M. Rosenthal m'ont convaincue que les revenus des grands biens du comte pouvaient .suffire aux dépenses...

— Le comte de Manfredi ne possède pas six mille livres de rente à cette heure.

— Milord !

— Il n'a pas, vous dis-je, six mille livres de rente.

— Mais M. Rosenthal....

— Vous a trompée.

— Je le saurai.

— Il est trop tard, madame.

— En effet, il est trop tard... Mais quel rapport à la fin peut-il exister entre cette erreur sur le chiffre de ses revends et son absence bien étrange — plus qu'étrange?

— Le rapport!...

— Oui, milord.

— Votre mari, madame, voulait être riche, trèsriche...

LA MARQUISE DE BELVERAiXO. 277

— Comment l'est-il devenu, car il l'est?:..

— Oui, madame, il est riche.

— Alors...

— Mais encore une fois, comment l'esl-il devenu? Je vous prie de vous le demander à votre tour.

— Milord, cette question ?...

— Moins pure que vous ne l'êtes, vous ne seriez déjà plus occupée à la résoudre...

Le teint de la marquise blanchit jusqu'à l'effroi.

— Je ne serais plus occupée à la résoudre!... mais qu'y a-t-il?... que voulez-vous dire? Mon mari, pour acquérir cette fortune dont il est si envieux, aurait-il compromis son honneur?... Comment a-t-il eu cet argent?

— Par moi, madame.

— Par vous !

— Oui, madame.

— Est-ce que je n'entends pas du bruit dans cet escalier? s'interrompit pour dire la marquise de Belverano : Écoutez!...

— Je n'entends rien...

— Je me serai trompée... Le trouble où je suis.... cette surprise où vous me jetez!... Vous disiez... oui, vous disiez, milord, que c'est vous qui lui avez donné...

— Oui, madame.

278 LA iMARQUISE DE BELVERANO.

— Je vous sais grand, généreux... mais on ne donne pas quatre-vingt mille livres de rente.

— Je les lui ai données.

— C'est un rêve.

— Une réalité, madame ; une réalité comme le luxe qu'il a étalé en Hollande, en Prusse, en Autriche, en Italie ; une réalité comme cet hôtel qui est à lui maintenant ; une réalité comme le genre d'existence qu'il mène à Paris depuis son arrivée; une réalité comme vous, comme moi...

— J'entends encore du bruit dans l'escalier, dit une seconde fois la marquise de Belverano... des soupirs... des paroles inachevées... il y a quelqu'un!

— Non, madame.

La marquise saisit un flambeau, alluma une bougie, revint vers la porte,

— Milord, j'étouffe dans ce mystère, dit-elle face à face à lord Murton... je veux savoir... laissez-moi passer!...

— Madame !

— Je vous dis qu'ily a quelqu'un dans cet escalier. Je veux voir...

— C'est votre mari.

— Lui!

— Le comte Manfredi, oui madame.

— Pourquoi ces pleurs, ces gémissements? Pour-

quoi n'est-ilpas ici?... Pourquoi y êtes-vous, monsieur? s'écria à la fin la marquise de Belverano, superbe de curiosité, de terreur, de doute; magnifique, son flambeau à la main, ses cheveux épars, magnifique comme Médée; à demi nue dans son peignoir à la Watteau, qui avait pris dans ses mouvements passionnés des plis et des engouffrements tragiques.

Ses yeux noirs flamboyaient, ses lèvres violettes palpitaient comme si elle eût éprouvé un grand froid ; sa poitrine battait sous son bras gauche arrondi, et son pied droit, sorti de sa pantoufle mauresque, se crispait comme une main sur le cuir étoile de paillettes d'argent.

Elle se précipita échevelée vers l'escalier d'où montaient les sanglots.

Manfredi se heurta avec elle.

Elle rentra dans la chambre ; elle recula jusqu'au milieu.

Manfredi était méconnaissable.

Il n'était pas pâle, il était vert comme un naufragé qui a passé une nuit glacée sur la plage; deux sillons rouges avaient écrit sous ses yeux éteints le passage brûlant de ses larmes.

Dans ses cheveux en désordre ses doigts s'étaient battus. Son gilet, sa cravate, sa chemise, étaient déchirés par ses ongles.

— Madame, dit-il, et les dents lui claquaient, madame... cet homme — il montrait d'un doigt tremblant lord Murton — cet homme vient de vous dire la vérité, l'épouvantable vérité... Il m'a donné quatrevingt mille livres de rente.

— Mais que lui avez- vous donc donné, vous î s'écria la marquise en avançant le flambeau sur le visage cadavéreux de Manfredi. Que lui avez-vous donc donné?

— Vous .'répondit Manfredi en s' affaissant sur luimême.

— Moi ! — vous m'avez donnée ! — moi! vous m'avez vendue!.... oh! non, vous médites une foUe... une extravagance impossible... la femme qui vous a tant aimé, qui voulait, pour vous suivre, se faire comédienne, baladine, je ne sais quoi... la vendre pour de l'or!... on ne comprend pas ces choses-là... on ne les fait pas... Vous n'avez pas fait cela... vous seriez déjà mort depuis que je vousparle... ce bras qui vous a serré contre son cœur... ce cœur qui a palpité sur le v6tre..,vous n'avez pas vendu ce bras... cecœur...vous n'avez pas vendu cette femme... non vous ne l'avez pas vendue pour des chevaux, des laquais, des voitures, un hôtel... dites-moi non... dites-moi non!... mais dites-moignon!...

Manfredi était stupide, accroupi dans le silence.

Murton parcourait le petit volume de poésies de la marquise de Belverano.

— Madame, balbutia Manfredi, et on l'entenduit à peine, madame...

La marquise se fit de marbre pour Técouter.

— Madame, vous quitterez la France.

— Je quitterai la France...

— Vous irez en Italie... en Espagne.

— En Espagne.

— Où il vous plaira... de vivre...

— Où il me plaira de vivre.

— Moi...

— Vous?

— J'irai aux Indes...

— Aux Indes.

— En Chine...

— En Chine...

— Pourquoi cela? répliqua la marquise, lassée de se faire l'écho de ce mort qui parlait; pourquoi cela? Ce serait une séparation... la conclusion du marché que vous auriez conclu... Vous avez donc fait ce marché? Vous ne seriez pas seulement fou, vous seriez lâche, si vous l'eussiez fait... et c'est trop! véritablement c'est trop pour un seul homme. Lâche !... mais je n'ai pas besoin de dire pourquoi... Fou... voici pourquoi... C'est qu'il est d'usage de ne vendre que ce

qui VOUS appartient... Dites-moi si je vous appartiens ! Dites-moi par quel moyen vous livreriez seulement un cheveu de ma tête même pour quatre-vingt mille livres de rente...

Manfredi, réunissant toutes ses forces, se leva pour sortir.

La marquise l'obligea à rester.

Elle se tourna vers lord Murton.

— Milord !

— Madame la marquise.

— Combien avez-vous donné d'argent jusqu'ici à M. le comte depuis qu'il m'a vendue ?

Lord Murton ferma le livre de poésies.

— Cent cinquante mille francs environ.

— Mogsieur le comte, écrivez au bas de cette feuille de papier votre signature.

Manfredi signa d'une main tremblante.

— Milord, demain il y aura sur cette signature un engagement de cent cinquante mille francs souscrit par M. le comte Manfredi en votre faveur.

Murton inclina affirmativement la tête.

Dans cette action de la marquise de Belverano, le comte se crut certain de lire son pardon, et, dans cette persuasion, sa ptdeur disparut, ses riches couleurs revinrent, il reprit une demiassurance qui l'enhardit à lever ses yeux si ex-

pressifs sur sa femme et à lui tendre la main. La marquise ne rendit pourtant qu'un sourire à toutes ces avances, et, se rapprochant de la cheminée contre laquelle était adossé lord Murton, elle se regarda complaisamment dans la glace.

— Mais on n'est pas trop mal, dit-elle, en prenant à'pleines mains sa riche chevelure pour la ramener sur sa tête et y mettre quelque ordre. Non, on n'est pas trop mal pour une esclave qu'on voulait vendre au bazar ! Et, poursuivant le propre examen de ses charmes, elle ajouta :

— Ce front ne messiérait pas à un diadème, si j*avais la faiblesse d'aimer ce genre de coiffure; mais je suis trop révolutionnaire pour cela. Et ces yeux, moi je les trouve pleins de jeunesse et d'ardeur ; après tout, je n'ai guère plus de vingt-cinq ans : ce cou est assez pur de blancheur et de ligne. Que dois-je penser de ces épaules? Je pense qu*elles me vont à ravir, quoiqu'elles ne vaillent pas quatre-vingt mille francs de rente. Et ces bras, continua la marquise en relevant jusqu'au coude les manches flottantes de son peignoir, les valent-ils? Oui, mais avec ce qui les accompagne. Allons! allons! se résuma-telle, je n'aurai pas tout à fait surfait mon acquéreur.

Sa raillerie, qui n'était d'abord qu'une épingle

d'or devint un poignard, quand, se retournant vers Manfredi, elle lui dit :

— A propos ! quelle garantie aviez -vous donnée à milord pour la fidèle exécution de votre pacte ? Vous ne répondez pas ? Était-ce votre parole d'honneur?

— Oui, madame.

— Je la tiendrai pour vous ! dit la marquise d'un accent qui glaça pour toute la vie le sang de Manfredi .

— Milord, cet homme est de notre maison, acheva-t-elle, vous continuerez à lui faire quatre-vingt mille livres de rente.

Peu de jours après cette effrayante collision dans l'hôtel de l'avenue Marbœuf personne n'était mort; seulement il y eut un hôtel de plus aux Champs- Elysées, un hôtel princier par où entraient et sortaient depuis dix heures du matin jusqu'à minuit des voitures riches et élégantes pleines de ces visiteurs lieureux qui vont saluer un heureux du

monde, lequel à son tour va chaque jour dans un coupé rapide, du faubourg Saint- Germain où l'aristocrati(^des titres l'adore, à la Chaussée-d'Anlin où l'aristocratie de l'argent raffole de lui.

Paris a adopté le comte Manfredi ; il est devenu un des siens; il restera un des siens tant qu'il aura des soupers babyloniens à donner après des bals qui ont fait oublier les soupers et les bals de ce fameux banquier américain, qui avait fait oublier à son tour les bals et les soupers de ce célèbre ambassadeur, lequel avait fait oublier... qui ne fait pas oublier, et qui n'est pas aussi vite oublié à Paris ?

Que fait à Paris l'origine de votre fortune! Paris, qui ne sait pas d'où lui arrivent le vin , la farine, l'h u lie, les fruits, les légumes, se soucie fort peu de savoir ce avec quoi on a toutes ces choses-là.

Ayez-les, c'est l'essentiel.

N'allez pas lui dire pourtant :

Si je suis millionnaire, c'est que j'ai été contrebandier, pirate, usurier, joueur, etc., etc.

Paris a de la tolérance, mais il a aussi des formes.

Il ne veut jamais voir les mains, il veut toujours voir des gants dans le grand salon où il vous reçoit au retour de toutes les Amériques d'où il vous plaît de revenir.

La position de Manfredi n'était pas absolument

aussi franche, parce qu'il paraissait impossible qu'avec ses revenus italiens — il y a si peu de revenus italiens ! — il menât à Paris une existence aussi large.

Pour en revenir à notre comparaison, ^e^ gants blancs, sous ce rapport-là, étaient un peu décousus-

Chacun le savait l'amant de madame de Belverano, résolument et généralement lady Murton pour le monde ; on savait que lord Murton était riche pour dix et que par conséquent il pouvait l'être pour deux; on savait que, voulant fermer les yeux sur la conduite de sa femm.e, il traitait le comte 'Manfredi comme un neveu, comme un fils : on savait tout cela... mais le scandale se couvrait du léger voile du doute, et d'ailleurs il n'y avait jamais, à proprement parler, scandale.

Manfredi payait ses fournisseurs, lord Murton les siens.

Il ne restait que le murmure, que la mousse, que la fleur, que le parfum de la situation, d'une situation épouvantable au fond.

Beaucoup déjeunes gens même, il faut le dire, il faut tout dire quand on dissèque les mœurs, mesuraient de l'œil comme un héros le comte Manfredi.

Ils n'auraient pas tous publiquement désiré être à sa place, mais beaucoup eussent accepté de l'occuper.

Les mœurs qu'on dit sont si peu les mœurs qu'on pense !

Quant à la marquise, elle était protégée par l'usage italien d'avoir un amant de cœur à côté du mari, lequel craindrait de rompre avec la tradition en s'offensant du poétique voisinage.

Ces amis de la maison en sont les hirondelles.

On ne les tue pas ; ils portent bonheur comme les hirondelles.

Donc le comte Manfredi traversait ce fleuve de la vie sur un pont d'une seule arche.

Il était heureux autant qu'il [est permis à l'homme de l'être depuis la sortie du paradis.

C'est ce qu'on croyait.

Lui seul ne le croyait pas.

A la fin du souper, qu'il avait présidé le verre à la main, la joie au front, l'esprit sur les lèvres; au retour de la promenade où chacun avait envié sa place à côté de lady Murton, belle, toujours belle, quoique plus sérieuse depuis le bonheur ; après le bal où il avait dansé avec toute l'msouciance de la jeunesse et la joie des sens, il s'enfermait et pleurait d'abondantes larmes.

Ses mains se crispaient dans ses cheveux ; il pâlissait comme la nuit, la fatale nuit, la nuit des noces, la nuit tragique passée à l'hôtel de l'avenue Marbœuf.

Sa conscience grossissait et l'étouffait.

Le bien qu'il mettait au-dessus de tous les biens ne lui appartenait pas.

Sa femme était à un autre, à un maître terrible, à un rival silencieux, froid, glacé comme l'or.

La folie d'un moment était devenue le supplice toujours plus cuisant de toute sa vie.

Il n'avait cru vendre sa femme qu'une fois, il la vendait chaque jour, chaque instant, car elle lui était payée chaque instant, chaque jour.

Il voulait lui sourire, on lui jetait dix mille francs pour qu'il se tût; il essayait de se plaindre, la musique d'un bal couvrait son élégie; il osait parler d'amour, on ne lui répondait plus.

Trois mois d'une pareille existence avaient miné la santé de Manfredi ; il maigrissait, il vieillissait à vue d'œil.

Le bonheur l'avait frappé à mort.

Pendant le carnaval de 1851 , la marquise souhaita de connaître le bal masqué de l'Opéra.

On arrangea immédiatement une partie.

On loua une de ces loges d'avant-scène d'où le regard embrasse la magnifique salle et domine la fête de nuit quand elle bouillonne aux feux des lumières, de l'haleine ardente de cinq mille démons et d'une musique qui brûle la plante des pieds.

A une heure après minuit, lord Murton, lady Murton, le comte Manfredi etPaola, tous les quatre cachés sous un domino gris, allèrent à l'Opéra et se placèrent dans leur observatoire.

Après deux heures d'un pareil plaisir, la marquise, qui n'avait ni déguisé sa voix ni reculé devant le désir de retirer parfois son masque^ liberté, du reste, qu'avaient également prise ses compagnons de plaisir, elle manifesta l'inévitable curiosité de faire quelques tours de promenade dans la salle et au foyer.

Il étaient à peine dans le couloir circulaire qu'un domino rouge, qui les suivait depuis leur sortie de la loge d'avant-scène, les aborda en face et dit ouverletement à la marquise dans l'italien du plus pur romain :

— De ces deux cavaliers — il désigna Manfredi et Murton — quel est votre mari et quel est votre amant?

Madame de Belverano recula aux deux bras qui la soutenaient.

— Vous dites? demanda Manfredi en dégageant le bras où s'appuyait sa femme.

Le domino rouge répéta en italien :

— J'ai demandé et je redemande à madame la marquise de Belverano quel est, devons ou de monsieur, celui qui est l'amant et celui qui est le mari.

La réponse de Manfredi fut un soufflet qui tomba comme un gantelet de fer sur le masque de Tinsolent.

— Merci î dit celui-ci sans chercher même à rendre Toutrage qu'il avait reçu, merci! A quand?

— A tout de suite, lui répondit Manfredi toujours en italien ; il ajouta :

— A quel arme ?

— Au pistolet, signor Manfredi.

— Au pistolet, soit. Où ?

— Où nous trouverons cinq pas de terrain.

— Bien, monsieur. Votre témoin?

— Le voici.

Un autre domino rouge sorti du groupe tumultueux formé autour des deux adversaires.

— Le vôtre? continua l'insulteur de la marquise.

— Le voici, répondit un jeune homme en toilette de bal.

— Rosenthal ! mui^mura la marquise.

Manfredi eut un pressentiment devant ce témoin

que la fatalité semblait lui adresser.

— Toutes les conditions sont réglées ? demanda Manfredi au domino rouge.

— Une seule exceptée.

— Laquelle ?

— Je veux me battre masqué.

— C'est impossible ! c'est impossible ! s'écria Rosenthal.

— Alors je garde mon soufflet ; gardez la question que je vous ai faite, et que je vais vous répéter pour que vous ne l'oubliiez pas.

— Assez ! interrompit furieux Manfredi, levant déjà la main pour donner un second soufflet ; assez ! vous vous battrez masqué !

— A la bonne heure!

— Marchons !... mais des pistolets?

— Il y a un armurier dans le passage.

— Vous êtes un ennemi politique, dit lord Murton au domino rouge.

— Oui, monsieur.

— Un ennemi politique de madame la marquise?

— Oui, monsieur, oui, monsieur; vous l'avez deviné.

Pendant ce court dialogue entre lord Murton et le domino rouge, Paola avait pris à part Rosenthal, et celui-ci écoutait attentivement.

Quand la sœur de la marquise eut fini de lui donner une espèce d'instruction, sous forme de confidence intime, Rosenthal lui répondit :

— Non! madame, non !

— Je vous en prie, monsieur.

— Non, jamais 1

— Vous ne savez pas ce qu'il souffre l

— Et ce que j'ai souffert, moi !

— Il peut mourir dans ce duel.

— Il expiera le mensonge qu'il m'a fait en me jurant qu'il ne serait jamais l'amant de la marquise de Belverano.

— Il n'a pas fait de mensonge.

— Vous aussi !

— Je vous le jure! Me croirez -vous?

— Mais alors?...

— Nous vous attendons, intervint Manfredi dans une interruption que faisait pareillement d'intention le domino rouge.

— Je vous suis, messieurs.

— Allons !

Lord Murton, la marquise et Paola restèrent seuls dans la salle de l'Opéra.

Elles furent étranges et amères, les réflexions de Manfredi pendant les dispositions de ce duel qui allait avoir lieu ; pendant que Rosenthal et le témoin du domino rouge prenaient des pistolets, de la poudre et des balles chez l'armurier du passage de l'Opéra.

Il allait se battre pour défendre l'honneur d'une femme qui appartenait à un autre ; il allait se battre, risquer sa vie, chose plus odieuse encore, pour conserver l'estime d'une femme aux yeux de laquelle il

s'était avili; il allait se battre, perdre son sang pour justifier pour ainsi dire la pension d'infamie dont il jouissait.

Ce n'était plus qu'un cadavre marchant au supplice.

Ce fut pendant le trajet du 'passage de l'Opéra au clos Saint-Lazare, à la clarté d'une de ces belles lunes d'hiver qui font si joyeuses et si vénitiennes les folies du carnaval à travers les rues endormies de Paris, que Rosenthal, se souvenant des paroles miséricordieuses de Paola, dit à demi-voix à Manfredi :

— Monsieur le comte, j'ai quelque chose à vous dire.

— Parlez, Rosenthal.

— Il m'est arrivé, il y a quelque temps, de vous blesser par un propos qui était l'expression de ma pensée sincère, s'il était aussi le cri de ma partiale jalousie.

— Continuez, Rosenthal.

— Je vous ai dit, [je vous ai reproché de vivre et de briller aux dépens de la marquise de Belverano, de lady Murton dont vous étiez l'amant.

— Achevez, Rosenthal.... que signifie, dans un pareil moment?

— Je me trompais, monsieur le comte.

— Vous savez donc!... s'écria Manfredi en s'ap-

puyant contre une porte de la rue des Martyrs ; vous savez donc... Rosenthal !...

— Je ne sais rien....

— Vous ne savez rien ?

— Rien, vous dis-je.

— Mais pourquoi?

— Monsieur le comte, je me trompais et je viens vous prier d'agréer les profondes excuses que je vous adresse.

— Rosenthal! vous ne voulez pas railler!... ce serait mal.

— Je suis vrai comme dans mes prières. Je vous demande pardon, Manfredi.

— Soyez pardonné ! mon ami, reprit Manfredi, soyez pardonné... vos paroles de loyauté me font un bien... elles me ramènent l'ami d'autrefois, le compagnon de mes voyages... le cœur pur qui était plus digne que moidel'amour d'une femme... oh! n'ayez jamais envié ma position... Savez vous ce que c'était que cette position? poursuivit Manfredi en serrantlebras de Rosenthal contre lui.

— Mais assez heureuse... je présume.

— Affreuse ! mon ami.

— Ces succès du monde?...

— Des hontes chez moi !

— Ces splendeurs?

— Des ténèbres étouffantes!

— Ces fêles?...

— Des angoisses !

— Mais cette femme adorable, adorée.

— Ma croix, mon supplice, mon enfer !

— Nous sommes arrivés, dit Rosenlhal ; l'endroit est bon ; il est désert; bien éclairé par la lune; il est inutile, je crois, d'aller chercher au bois de Boulogne ou à Saint-Germain, loin de tout secoursen cas de malheur, un endroit qui ne vaudrait pas celui-ci.

On fut d'accord de rester et de se battre sur le terrain qu'on occupait.

Les pistolets furent chargés ; on tirerait ensemble et à cinq pas.

Manfredi et le domino rouge prirent position.

— Une question, dit Manfredi avant de lever son pistolet.

— Il est contre l'usage, dit le témoin masqué, de parler sous les armes.

— Il est bien plus contre l'usage de se battre avec uu masque au visage, riposta Manfredi.

— Parlez dit le domino rouge.

— Si je suis blessé, aurai-je la satisfaction de voir votre visage.

— Non monsienr. Vous ne le verrez que si je suis tué.

— Alors, je vais tâcher de le voir, reprit M.infredi.

— Tâchez !

Les deux adversaires se turent. Une demi-minute après, Manfredi tomba frappé d'une balle dans la poitrine. Rosenthal courut à lui.

Le domino rouge et son témoin sortirent du clos Saint-Lazare et se perdirent bientôt dans la brume froide du matin.

— Mon ami, dit Manfredi à Rosenthal quand il fut placé dans le premier fiacre qui vint à passer; — et le délire le gagnait déjà — mon ami, ne me conduisez pas chez moi, mais près de ma femme.

— Voilà le délire, pensa aussi Rosenthal, mauvais signe, mauvais signe.

Rosenthal conduisit Manfredi chez lui, à son hôtel des Champs-Elysées, où d'ailleurs étaient déjà, quoiqu'il fût à peine jour, la marquise de Belverano, Paola et lord Murton.

A la vue du comte, qu'elle crut tué, la marquise eût un élan de douleur qui résuma les souffrances inouïes dont elle avait étouffé les cris depuis plus d'une année.

Elle l'entoura de ses bras convulsifs, cherchant à rallumer de son souffle le souffle qu'elle croyait éteint. L'Italienne déborda.

Elle multipliait ses prières, ses plaintes, ses supplications, ses invocations avec une vivacité électrique.

Et quand Manfredi rouvrit un peu les yeux, elle fut si heureuse de l'espérance qu'il pouvait ne pas être mort, qu'elle sautait eu pleurant autour du divan où il était déposé.

— Mon époux, mon époux! criait-elle devant les gens delà maison ; mais dans un pareil moment rien n'avait un sens bien net pour qui que ce fût dans rhôtel.

— Voyons, dit tranquillement lord Murton, habitué à connaître le résultat de toutes les blessures, voyons le trajet de la balle.

Après cet examen, Murton dit aux assistants :

— Ce n'est pas mortel : dans deux mois le comte ira encore au bal.

— Plus de bal ! plus de fête ! dit à son tour Manfredi d'une voix faible; d'ailleurs je ne meurs pas d'une balle... je meurs...

— Assez ! dit Murton en lui mettant la main sur la bouche, votre état vous défend de parler...

— Mais vous pouvez du moins entendre, intervint la marquise de Belverano. Sachez donc, mon ami...

— Assez ! — vous aussi, madame... pas encore... dans un an... plus tôt peut-être... il vous sera permis de tout lui dire...

Au rebours de tous les romans dont le dénoûment se devine à chaque page, celui-ci n'a pas de dénoûment, et la raison en est simple.

C'est qu'en réalité il n'a pas encore eu lieu.

Mes personnages qui ne sont pas d'invention, n'ont pas encore jugé à propos de me le fournir.

Tout ce que je puis ajouter se réduit à ceci : lord Murton est devenu un grand personnage diplomatique à Paris; Manfredi, qui souffre toujours de sa blessure, n'a pas cessé d'aimer lady Murton ; seulement le monde... le monde sait tout; tout! excepté que lord Murton n'a jamais été qu'un père pour la marquise de Belverano.

Mais il le saurait qu'il ne le croirait pas.

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