CONCLUSION INATTENDUE
Madame Willougby, rendue indulgente par sa propre faiblesse pour la folie de Scone Dacres, ne put cependant assister aux élans passionnés avec lesquels Rufus K. Gunn salua l'arrivée de Minnie, sans détourner un peu la tête et sans soupirer.
Dacres et Hawbury continuaient à échanger leurs confidences; ils se racontaient, sans s'écouter beaucoup; leurs joies et leurs surprises* Quant à Tozer, il était descendu majestueusement de la colline, résigné à marcher seul désormais dans la vie, après avoir conçu pendant une heure de cette aurore italienne, le rêve de marcher avec une jeune et intéressante compagne.
Voyant tout le monde animé parla fièvre d'un bonheur auquel il ne participerait qu'en vertu de sa sympathie chrétienne, il alla donner le bras au curé irlandais, oubliant que c'était un hérétique, pour se souvenir seulement que c'était un confrère.
Minnie s'était jetée au cou de sa sœur, et le baron, qui n'osait se jeter au cou de personne, secouait formi-
dablement les mains de Saùl, en lui criant d'une voix formidable :
— Par la foudre du pape, mon vieux, vous allez nous marier, et pas plus tard qu'aujourd'hui même.
Aujourd'hui!.. Ce mot retentit avec plus d'éclat que l'air du Yankee Dooclle !
Madame Willougby, tout en serrant sa sœur contre sa poitrine, entendit el tressaillit. •
— Que veut dire cela, ma chère? demanda-t-elle avec anxiété à Minnie; as-tu entendu ce qu'a dit cet affreux baron?
Minnie la regarda doucement, sourit, mais ne répondit pas.
— Réponds-moi, Minnie: as-tu autorisé le baron à parler ainsi? Que dit-il?
— Je suppose qu'il ne dit rien qu'il ne puisse dire, répliqua Minnie en jetant un regard de côté au baron Atramonte.
— Mais c'est là un danger effroyable, mignonne.
— Tu sais bien que le danger est mon élément; je n'y puis rien faire. Je suis toujours exposée à un péril; le mieux est de ne pas lutter... Oh! je l'échappe belle!
— Sans doute, ce Girasole était un bandit !
— Oh ! ce n'est pas à lui que je pensais.
— A qui donc ?
— A ce prêtre qui m'a sauvé la vie, au révérend Saùl Tozer... Ah! ma chère, ce n'est pas un prêtre catholique !
— Non, sans doute... Eh bien?
— Eh bien; il a le même droit que les autres: il m'a sauvé la vie. Alors il m'a proposé...
— Proposé quoi ?.. s'écria madame Willougby.
— De m'épouser!.. Oh ! j'ai eu bien du mal à l'amener à la raison. C'était absurde, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Il était temps que la trompette nous indiquât le
chemin. Comme j'ai été heureuse de voir le bon Rufus... Aussi, quand le baron m'a répété qu'il me sauvait encore la vie: — Oui, oui, lui ai-je répondu; alors il m'a fait sa demande.
— Quelle demande?
— Celle que tout le monde m'a toujours faite, la demande de m'épouser.
— Il te l'avait déjà adressée?
— Sans doute; mais il y avait urgence, cette foisci... Je ne veux plus être perdue, sauvée. Il a beaucoup insisté sur ceci, qu'il n'y avait pas de remise à tenter,.. Il a eu bien soin de me répéter qu'il m'adorait. Alors...
— Alors?., répéta madame Willougby.
— Alors...
Minnie baissa la tête.
— Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? balbutiat-elle.
— Ce que tu lui as répondu.
— Je crois bien que je lui ai répondu: Oui.
Minnie était vraiment adorable de douceur, de résignation, d'ingénuité, et pourtant de malice en parlant ainsi.
— Oh ! ma pauvre enfant ! s'écria madame Willougby.
— Un jour ou l'autre, il eût fallu en passer par là, Kitty.
— Et le capitaine Kirby ?
— Je sais bien ; mais, que veux-tu ? il ne m'a sauvé la vie qu'une fois, et puis, il n'est pas là... il est dans son tort. Je suis sûre que tu n'as rien à dire contre Rufus: il est beau.
Madame Willougby fit un mouvement qui pouvait passer pour une protestation.
— Oui, il est beau... oh! pas de la même façon que le comte de Girasole, et c'est fort heureux. Il est brave... tu ne peux pas nier cela?
Kitty fit un signe d'assentiment.
— Je ne sais pas pourquoi vous n'avez jamais voulu le traiter avec bonté.
— Ah ! Minnie, Minnie, si tu savais ce que c'est que le mariage !
— Eh bien ! on ne meurt pas de le savoir, puisque tu n'es pas morte.
Madame Willougby, à cette remarque imprudemment provoquée par elle, lança un regard furtif à Scone Dacres et ne put s'empêcher de rougir.
— C'est égal, reprit-elle doucement, ce mariage ne peut se faire si vite.
— Pourquoi?
— Parce qu'il fera de la peine à notre pauvre père, à notre excellente lady Dalrymphe et à moi.
— En vérité, Kitty, je ne comprends rien à tous ces chagrins que tu accumules. Que dirais-tu donc si à cette heure l'horrible comte de Girasole avait exigé qu'on nous mariât? Vous ne m'empêchiez pas d'être à lui; c'est le baron qui m'a sauvée... Je serais morte sans lui... oui, bien morte, j'en suis sûre. Vous êtes tous ingrats envers lui... Je ne veux pas être ingrate, moi.
— Ah ! Minnie, que ne donnerais-je pas pour nous voir tous bien tranquilles à la maison !
— Eh bien ! nous allons y retourner ; d'autant plus, chère sœur, que je ne suis pas sans inquiétude sur le capitaine Kirby, qui doit courir l'Italie à ma recherche. Il ne manquerait plus que de le voir arriver! Va, crois-moi, laisse-moi faire, je sens que je fais bien.
Minnie s'était animée, sa voix s'était élevée, et en même temps des larmes perlaient dans ses yeux.
Le baron, qui avait respecté avec une délicatesse dont il n'abusait pas d'ordinaire, les épanchements des deux sœurs, s'avança alors avec solennité.
— Il n'entre pas dans mes habitudes, madame, dit-il à Kitty, d'une voix grave, profonde, de rappeler
aux autres les services que j'ai eu le bonheur de leur rendre; mais je crains, si je ne fais pas valoir, en égoïste, ces titres à la reconnaissance de miss Minnie, de n'avoir plus de droits au bonheur de me dévouer encore. Je dois vous avertir, madame, que j'ai écrit à M. votre père. S'il lui déplaisait que le citoyen Rufus R. Gunn, baron Atramonte, devînt son gendre, il m'eût déjà, par la poste, sans le télégraphe, exprimé son opposition. Son silence est un consentement... Vous opposeriez-vous seule, madame, à la faveur que je sollicite?
— Seule? dit Kitty en jetant un regard embarrassé autour d'elle.
— Seule! oui, madame, reprit le baron avec une admirable fermeté.
Jamais Atramonte n'avait été si calme, si poli, si digne. Il crut devoir insister pour achever les résistances.
— Veuillez vous rappeler, madame, quelle était votre situation cette nuit. J'ose "dire qu'il n'en était pas de plus pénible. Vous étiez aux mains du plus infâme brigand. Avouez que vous auriez beaucoup donné et beaucoup promis, pour voir apparaître l'uniforme de mes soldats du haut d'une fenêtre de cette maison. Si j'avais brusquement posé pour condition, avant d'entamer la lutte, que vous me donneriez la main de Minnie, avouez que vous n'auriez pas hésité. Dois-je être la victime de ma délicatesse ?
L'argument avait du bon. Madame Willougby tressaillit et ne trouva rien à répliquer. Le baron, qui voulait se montrer aussi parfait diplomate qu'il avait été soldat énergique, continua sans se décourager :
— J'ai appris, en arrivant ici, que ce damné Italien avait envoyé chercher un prêtre, pour l'unir à Minnie. Supposez que j'aie été vaincu ou tué: Minnie serait, à l'heure qu'il est, la femme de ce misérable...
Oui, madame, aussi vrai que je m'appelle Rufus K. Gunn, baron Atramonte, vous auriez vu cette chère enfant tremblante, désespérée, arrachée de vos bras et liée à jamais, par les chaînes du mariage, au plus criminel, au plus lâche, au plus vil des bandits! Or, madame, elle est sauvée, et, au lieu d'un prêtre, j'en ai deux. Le révérend Saûl Tozer n'est pas un catholique romain; mais le pape ne m'en voudra pas, je le connais, si je me fais marier par un soi-disant hérétique. Je ferai d'ailleurs, à cet égard, ce que Minnie voudra; elle peut choisir. Au fond, on marie toujours les gens au nom du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Quelle que soit la bénédiction, je me trouverai suffisamment béni des hommes et du ciel, si ma chère Minnie consent à mettre sa jolie petite main dans la mienne.
Le baron s'arrêta, attendant une réponse, une objection. Madame Willougby cherchait la réponse, l'objection, mais ne la trouvait pas. Seulement, son inquiétude commençait à sourire.
Le baron tenta un dernier assaut ; il voyait bien que la brèche était faite au cœur de la place. C'était le moment de monter à l'escalade, sur l'air du Yankee Doodle !
— Peut-être vous demandez-vous, madame, pourquoi je suis si pressé : je vais vous le dire. D'abord, mon amour-propre a été piqué au vif. Vous m'avez défié, et j'ai l'habitude de relever vivement les défis. Vous avez tout fait pour me séparer de Minnie, vous m'avez mis à la porte de votre maison , vous m'avez même menacé de la police! Aimable plaisanterie que j'aurais voulu voir exécuter. Il eût été curieux qu'un de ces mécréants de la police posât la main, la patte , sur l'épaule du baron Atramonte ! Vous avez attribué aux exaltations du vin ou de la folie l'élan de mon pur amour. Ne voilà-t-il pas bien des raisons pour que, possédant aujourd'hui Minnie, par son libre
choix et par le sort des armes, je veuille a garder?
Madame Willougby allait parler; le baron, craignant qu'elle n'eût trouvé un argument supérieur, voulut le prévenir. Il releva la tête, se posa la main sur les hanches et dit :
— Finalement, madame, me trouvez-vous un trop petit personnage pour être le mari de miss Minnie Fay? Si vous tenez au rang, je suis noble ; si la question d'argent vous donne des scrupules, je vaux cent mille dollars. Est-ce mon nom? choisissez. J'ai celui d'Atramonte, que je tiens du pape; et j'ai ceux de Rufus K. Gunn, que je tiens de mon père. Mes manières vous déplaisent-elles? Elles sont brusques, elles ont besoin d'être polies par la société des dames ; or, je ne prévois pas de meilleures leçons que celles qui me viendront par vous et par Minnie. En somme, je suis un brave garçon, et je vous aimerai comme ma sœur... Est-ce entendu?.. Hein!.. Donc, je conclus... Minnie est à moi... Vous ne voudriez pas, et, au besoin, vous ne pourriez pas me la reprendre.
Après cette déclaration suprême, le baron se campa sur ses deux jambes un peu écartées, et tendit les deux mains à madame Willougby.
Kitty était bien près de céder. Elle commença, tout d'abord, par faire choir sur le pauvre baron les fleurs de la reconnaissance la plus exagérée. Sans doute, tout ce qu'il disait là était spécieux, fondé même. Il était incontestable qu'il avait sauvé Minnie... Mais ne pouvait-on pas retarder le mariage, attendre un moment plus convenable?., remettre à quelques semaines, à quelques jours?.. On n'avait jamais vu les gens se marier ainsi en plein air, dans un bivouac sur un champ de bataille.
A mesure qu'elle présentait ces observations, Kitty les trouvait sérieuses et, s'animant à les exposer , à les défendre, elle en vint bientôt à l'émotion, aux larmes.
Ne sachant plus que faire, elle appela Hawbury .
— Mylord, lui dit-elle, vous êtes un parfait gentilhomme, vous !
— J'ose le croire, madame.
— Ce n'est pas vous qui, retrouvant tout à coup une personne aimée, ne lui laisseriez pas le temps de se reconnaître, et voudriez l'épouser immédiatement?
Hawbury, qui contemplait Ethel, et qui ne prêtait aux premiers mots de Kitty qu'une attention confuse, distraite, se ravisa tout à coup et sourit.
— Certainement, madame, répondit-il avec courtoisie. Rien ne peut faire dévier un gentilhomme de la ligne de la plus scrupuleuse délicatesse. Mais il y a dans la vie des circonstances si imprévues qu'elles bouleversent les lois sociales, et qu'il est convenable de s'abandonner à l'impulsion du cœur plutôt qu'à la voix de la sagesse.,. L'idée du baron est étrange, très-étrange, mais elle n'est pas mauvaise, et il ne lui manque que de passer en usage.
— Mais que dirait le monde ? s'écria madame Wilougby, assez surprise du peu d'appui que lui donnait,
dans une circonstance si solennelle, un gentleman aussi correct que lord Hawbury.
Hawbury, au lieu de répliquer à Kitty, s'approcha d'Ethel, parut conférer avec elle en termes vifs, pressants, puis, comme elle souriait, il lui prit la main et l'amena vers madame Willougby.
A vrai dire, Ethel était quelque peu confuse, mais Hawbury était rayonnant.
— Ainsi donc, madame, demanda-t-il à Kitty, vous me faisiez l'honneur de me dire que le mariage du baron et de miss Minnie, dans les circonstances où nous sommes, aurait les proportions d'un scandale?
— Sans doute, dit madame Willougby, assez inquiète de ce début et alarmée de l'air mystérieux de sa cousine.
— Mais, si le baron trouvait des imitateurs?
— Je n'ose comprendre.
— Vous savez, ri* est-ce pas, madame, quelle erreur fatale a empêché plus lot une reconnaissance nécessaire entre Ethel et moi?
— Je le sais, en effet.
— Eh bien, je crois que j'ai persuadé à Ethel de nous aider à préserver miss Minnie du scandale tant redouté.
Madame Willougby, après tout, était vaillante et prompte à la riposte. Se sentant vaincue, elle voulut finir par un coup éclatant.
— Lord Hawbury, dit-elle, vous me semblez ignorer une circonstance capitale, qui est de nature à modifier vos résolutions.
Hawbury, surpris, légèrement inquiet, la regarda avec de grands yeux.
— Vous souvenez- vous, mylord, de la fiancée que vous proposait votre mère ?
— Elle parlait d'une nièce de Bigg.
— Très-bien !.. Cette nièce, l'avez- vous vue?
— Jamais !
— Eh bien, je vous la présente, c'est Ethel Orne !
— Par le diable ! s'écria Hawbury. Oh î je vous demande pardon, mesdames; mais, en vérité, la Providence arrange d'étranges comédies.
— Ainsi, cela ne change rien à vos résolutions, lord Hawbury ?
— Ah ! pouvez-vous vous moquer ainsi de moi !
— Vous voyez, en tous cas, que vous n'êtes pas dans la même situation que le baron, et que votre exemple ne peut l'excuser.
— Non, mais il y a une autre caution que la mienne, ■acile à trouver. Allons, Dacres, mon ami, viens prouver à madame Willougby qu'il ne faut jamais remettre au lendemain le bonheur, quand on l'a attendu si ongtemps et si chèrement acheté.
Pendant que le baron, rassuré désormais sur Topposition de la famille de Minnie, parlait à voix basse
au baby qui grandissait et devenait femme sous le regard énergique de son vaillant fiancé, Scone Dacres, timide comme un écolier, s'avançait vers Kitty.
— Pourquoi ne ferions-nous pas comme les autres ? lui demanda-t-il en suppliant.
La voix était si douce, l'air était si soumis, le regard était si insinuant, que Kitty rougit, pâlit, sentit une arme poindre dans ses yeux. Elle répondit d'abord par un geste de reconnaissance.
— Ah! si vous saviez combien j'ai de chagrins dans le passé !
— Vous les oublierez, Kitty.
— D'ailleurs, quoi qu'en dise lord Hawbury, je ne puis renoncer à mon rôle auprès de Minnie, et les exigences du baron sont vraiment...
Dacres n'était pas un dialecticien bien subtil, mais il avait le génie qui donne toutes les éloquences : l'amour.
Il prit la main de madame Willougby.
Elle le laissa faire, et tressaillit avec la confiance de l'héroïsme naïf qui se sent près de défaillir.
— Kitty, dit-il, je crois qu'il serait mal de ne pas mettre notre bonheur comme une ombre protectrice à côté du bonheur de Minnie.
— Vous êtes fou, mon ami.
— C'est vrai ; mais il faut être bon et indulgent pour les fous; c'est ainsi qu'on les amène à la santé, à la raison.
— Ah! je ne fais rien de ce que je veux faire, soupira madame Willougby, dépitée.
— Excusez-moi, Kitty, vous faites des heureux, c'ert votre mission dans le monde.
— Allons, puisque tout le monde a le vertige ! Et; sans plus s'expliquer, madame Willougby fit
un mouvement de la main dans la main de Scone Dacres.
A ce moment, les deux prêtres, le catholique et le protestant, sortirent lentement de la vieille maison,
Ils avaient l'air parfaitement d'accord. L'amour am- 3iant avait amolli le fanatisme de Saùl, et ces deux adversaires communiaient ensemble à la même coupe de vie.
Le soleil emplissait le ciel et couvrait d'un rayon dédaigneux et indulgent la tombe que Girasole n'avait pas fait creuser pour lui.