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LES IMPATIENCES DU BARON

f^es bandits s'étaient battus contre les soldats du pape avec une intrépidité et une énergie qui eussent rendu jaloux, autrefois, les soldats du pape, avant l'instruction donnée aux zouaves. Mais le désespoir n'avait pu suppléer à l'absence du chef ; et quand Girasole eut disparu, quand sa voix cessa d'exciter ses compagnons, ceux-ci cherchèrent dans la fuite le salut qu'une retraite habile et qu'une stratégie savante ne pouvaient leur garantir.

Il faut convenir d'ailleurs que les zouaves étaient bien armés, bien commandés. Ils poursuivirent les bandits, les traquèrent, ne se firent pas faute d'en envoyer quelques-uns, sans confession, devant le confesseur universel, et ne s'arrêtèrent que quand ils eurent purgé les abords de la foret, les rives du lac et la fameuse maison abandonnée.

Un signal du clairon annonça la victoire et rappela dans les rangs les soldats que l'ardeur de la lutte avait pu égarer.

Le jour se levait, absolument comme dans le dernier acte de Guillaume Tell, à cet appel de la trompette et pour éclairer, par l'aurore de la nature, l'aurore de la délivrance. Il semble que la tyrannie, le brigandage soient incompatibles avec le soleil. Aussi les coups d'État réussissent-ils en général bien plus facilement dans l'obscurité ; et on pourrait citer des malfaiteurs célèbres qui, après avoir vainement essayé des échautfourées pendant le jour, finirent par se résigner avec logique à ne travailler que dans la nuit.

Donc, Girasole était vaincu; ses bandits étaient en déroute, et lui-même avait disparu.

Je ne ménage aucune surprise au lecteur, qui ne doit trouver de. surprenant, dans cette histoire, que sa parfaite simplicité et la déduction logique des faits. Voilà pourquoi j'avoue que le baron Rufus K. Gunn était, ainsi que l'avaient deviné les brigands, l'heureux triomphateur de ce champ de bataille.

Ses habitudes américaines, dont nous avons noté au passage quelques échantillons, étaient venues en aide à sa science militaire, et il avait dirigé, à travers la forêt, ses soldats, comme un chasseur rompu à l'exercice du fusil, dans le fouillis des grands bois américains.

Dès que la victoire fut complète, et que les rangs se furent reformés, le baron se dirigea avec sa troupe vers la vieille maison, et là, rangeant ses hommes en bataille, il s'élança dans l'intérieur, parcourant rapidement toutes les chambres, cherchant Minnie avec fureur, avec rage, poussant des cris désespérés de ce qu'elle se dérobait, croyait-i!, à ses recherches.

La maison était absolument déserte. On n'y trouva que le cadavre du bandit que Girasole avait frappé une seconde fois, le prenant pour Hawbury. Dans la chambre précédemment occupée par Minnie, à peine si les fourrures et les bottes de paille gardaient l'empreinte du cher petit corps qui avait fini par se reposer sur ce divan rustique.

Qu'étaient devenus les hôtes de cette prison? Où les avait-on conduits? Dans quel souterrain, dans quel repaire? Le baron jurait par tous les saints, dont il était le défenseur naturel et officiel. Il frappait les murs du poing pour y trouver des cachettes ; il frappait les planchers de son pied pour y trouver des trappes dissimulées; on sonda la cave; mais nulle trace, nul renseignement, nul vestige, excepté des bouts de cordes coupées, ne s'offrit aux investigations du bouillant Rufus K. Gunn.

11 n'était pas, nous le savons, facile à abattre, ni d'un tempérament résigné à l'inaction. Persuadé que les bandits avaient entraîné leurs victimes dans la forêt, que Girasole possédait quelque part, sans doute, un autre poste qu'il faudrait prendre d'assaut, il envoya ses hommes dans toutes les directions, avec ordre de fouiller les bois, les bords du lac, et de lui apporter, de cinq minutes en cinq minutes, les nouvelles qu'ils pourraient recueillir; quant à lui, il resta à une fenêtre du premier étage de la maison, surveillant de loin les recherches, donnant encore des ordres et se faisant de ses deux mains un portevoix pour appeler de temps en temps Minnie, sa chère Minnie !

Car il faut bien avouer que l'excellent baron songeait surtout à ses amours, en songeant aux victimes de Girasole, et se fût peut-être senti un zèle moins inquiet, s'il eût été personnellement rassuré sur le compte de Minnie. *

Les soldats partirent au pas de course, et revinrent un à un, sans avoir fait des découvertes fort importantes.

L'un avait trouvé un cercueil vide dans une fosse à demi remplie; un autre avait vu luire 'dans l'herbe une épingle de cravate que le baron reconnut pour appartenir à Hawbury; un troisième avait décroché d'un buisson un fragment de voile; mais ces épaves légères ne fournissaient aucune indication sérieuse.

Une clameur, s'élevant des bords du lac, annonça quelque trouvaille beaucoup plus importante. Atramonte descendit, car il avait aperçu, de haut et de loin, une civière.

Des soldats apportaient, en effet, sur des branches entrelacées, un cadavre relevé près des premiers arbrisseaux du lac.

Le baron l'examina avec attention: il était hideux. Le crâne était fendu, mais la blessure, qui avait laissé échapper la vie, provenait d'une chute et non d'une arme. Il était évident que le malheureux trouvé mort à quelque distance d'un haut rocher, s'en était élancé, ou bien en avait été précipité.

Le baron reconnut, après quelques réflexions, le misérable Girasole. C'était une heureuse trouvaille, que ce cadavre, mais c'était en même temps un désappointement cruel que de ne pouvoir brûler la cervelle du bandit, puisque la cervelle était à moitié perdue, que de n'avoir pas la joie de le souffleter, de le marquer au visage avant de le tuer. Non, il n'est pas vrai que le cadavre d'un ennemi sente toujours bon, car l'excellent baron trouvait à celui-là une épouvantable odeur, et sans le respect qu'il avait de ses bottes de zouave, il eût piétiné comme la boue ce gentilhomme qui s'était fait bandit, ce bandit à étiquette de gentilhomme.

— Je ne suis encore que baron, pensait intérieurement l'Américain, plus ambitieux que démocrate, mais j'aurais voulu dire à ce coquin qu'il déshonorait la noblesse papaline, dont je fais partie.

Il est bien entendu, cependant, que c'était là le moindre regret d'Atramonte.

Il ordonna immédiatement que l'on jetât dans la fosse ouverte ce cadavre hideux, et ce fut ainsi que Girasole, dans l'enterrement civil dont il fut gratifié par un champion du pape, eut au moins la faveur d'un cercueil, civilité que le hasard permettait et qui

ôLait à sa sépulture le caractère brutal d'un enfouissement pareil à celui d'un chien mort.

L'âme de Girasole, du séjour obscur où elle s'était réfugiée, apprécia-t-elle cette délicatesse?

La découverte de ce cadavre ne suffisait pas à l'ardeur du baron. Après des tentatives renouvelées et inutiles pour rejoindre les fugitifs, il songea à un moyen de les prévenir, de les appeler, et immédiatement il donna l'ordre au clairon de sonner une fanfare.

Mais quelle fanfare était assez expressive, assez claire pour être comprise à la fois de Minnie, de lord Hawbury, de Scone Dacres et des autres personnes? Quelle note télégraphique avertirait les fuyards de la victoire remportée, de la sécurité obtenue ?

Le baron, qui était en veine d'idées ce jour-là, en eut une triomphante. Un seul air pouvait être compris de tous, un seul pouvait résoudre ce problème trèscompliqué, et naturellement cet air n'était autre que le Yankee Doodle.

Mais le soldat qui sonnait du clairon connaissait-il l'air national américain ?

Parbleu ! qui ne le connaît pas ? Le Yankee Doodle est l'hymne de l'avenir, par conséquent l'hymne universel. L'humanité le sait, l'apprend, ou le devine. Il est le chant matinal des peuples qui s'éveillent à la liberté. Il est le refrain consolant des peuples affranchis qui ont la mélancolie de leur bonheur.

Malgré ces beaux et poétiques raisonnements, le clairon des zouaves pouvait ignorer ou ne savoir qu'imparfaitement le chant national américain ; mais, par un hasard qui tenait uniquement à l'érudition musicale de l'instrumentiste italien, il connaissait le Yankee Doodle. Et aussitôt, sur Tordre du baron, le clairon se mit à appeler les fugitifs, les errants, à les rallier au son de cette fanfare.

Nous avons été, jusqu'ici, assez avare de poésie pour nous permettre à ce moment de notre récit un

petit écart poétique et traduire ce que disait le trompette :

« Frappe, mon clairon, disait-il, frappe et réveille les échos sauvages ; et vous, échos, répondez à Yankee Doodle mourant. »

Le baron n'avait jamais trouvé autant d'éloquence à ce refrain. 11 écoutait le cœur palpitant, et il regardait de ses yeux enflammés par l'inquiétude tous les points de l'horizon.

Je dois avouer que quand le clairon s'interrompait, pour reprendre haleine et pour vider les haleines liquéfiées qui gisaient dans ses conduits de cuivre, un énergique juron de Rufus K. Gunn, baron Atramonte, se faisait entendre, mariant cette note sacrilège à la note élégiaque et patriotique dont l'écho frissonnait encore.

Tout à coup, le clairon parut opérer le prodige, et Ton vit trois personnages sortir du bois.

Je laisse à deviner la joie sincère et l'espérance prodigieuse qui gonflèrent le cœur du baron, quand il reconnut parmi ces trois personnages son excellent et cher ami Hawbury.

Quant à la seconde personne, le baron se rappelait l'avoir rencontrée une fois, au premier étage de certaine maison de Rome, alors que, penché sur la rampe de l'escalier, il envoyait au-dessus de lui, autour de lui ce cri désespéré :

— Min!.. Min!.. Minnie!..

Le baron se souvenait de la physionomie sévère, courroucée, qu'avait alors cette belle dame. Mais maintenant, de loin on la voyait sourire; le rayonnement de son doux visage se mêlait à Féclat de cette belle matinée pour annoncer le bonheur et consacrer la victoire.

A quelques pas derrière Hawbury, marchait un prêtre en costume ecclésiastique. Ce n'était pas lui qui ajoutait à la majesté de l'apparition. Malgré sa soutane,

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il eût ^plutôt abaissé d'un degré le tableau qu'allait composer la rencontre, car ce pasteur des hommes fumait tranquillement sa pipe comme le plus humble des pasteurs de brebis.

Le baron s'élança à la rencontre d'Hawbury, et celui-ci, ayant reconnu à son tour, de loin, son excellent ami, courut à lui avec une impétuosité qui s'expliquait par l'inaction forcée du cercueil.

— C'est tous, mon vieux camarade ! lui dit-il. By Jove! c'est vous!

— Oui!.. Croyiez-vous donc que j'avais fui pour ne pas revenir?

— Vous êtes revenu à temps. J'étais un peu las de mon expérience de carcere duro.

— Vous étiez en prison ?

— J'étais enterré.

— Comment, enterré?

— Oui ; je suis un Hawbury posthume ; mais j'ai retrouvé des forces dans le sein de la terre. J'ai pris de la sève, et vous verrez ce que je sais faire ! Mais où donc avez-vous rencontré vos zouaves ? Les beaux soldats!

— Parbleu! repartit le baron, il m'a fallu courir, par la première route que j'ai rencontrée, jusqu'à Civita. Castellana. Je ne savais trop si j'y trouverais seulemen des gendarmes. Le Dieu de mon pape, qui est le mien en campagne, a voulu que je trouvasse juste à point une compagnie de mes zouaves. Alors, j'ai emprunté le commandement au capitaine. En avant! en avant! Et au pas de course nous nous sommes élancés dans la forêt. Une espèce de gueux, un bandit peut-être, qui veut devenir un honnête homme et qui s'essaie à la probité, en vendant ses frères, nous a servi de guide ; il nous a mis sur la piste des gens de Girasole. Vive Dieu! l'affaire a été chaude; mais que le tonnerre m'écrase, si je ne suis pas émerveillé du résultat! Seulement, j'ai un grand chagrin!.. Où estMinnie?

— Minnie? répéta Hawbury.

— Oui, ma Minnie bien-aimée!

— N'est-elle pas ici?

Non, nous avons cherché partout, nous n'avons

trouvé personne.

— Girasole l'aura enlevée,

— Girasole est devenu inoffensif.

— Il est enchaîné?

— Mieux que cela... il tient votre place.

— Où donc ?

— Dans le cercueil que nous avons trouvé béant.

— Voilà un cercueil qui ne pouvait échapper à sa destinée; il était fait pour les coquins... Ainsi, Girasole est mort?

— Oui.

— Vous l'avez tué?

— Hélas ! non.

Le baron raconta rapidement alors les circonstances dans lesquelles avait été découvert le cadavre de Girasole.

Hawbury comprit.

— By love! c'est moi qui l'ai tué comme Macbeth aurait dû mourir.

Et il raconta à son tour son évasion, son apparition. Sans aucun doute Girasole, devenu fou d'épouvante, s'était précipité.

— Allons, ajouta-t-il, il faut en prendre notre parti : la joie de tuer ce bandit nous a été refusée. Dieu se l'est réservée. C'est une gourmandise de la Providence. Quant à ces dames, Minnie et sa sœur, rassurez- vous. . . elles ne peuvent être loin... Elles se sont enfuies à propos ; faites sonner encore la trompette, elles finiront bien par l'entendre et par trouver un sentier qui les mette à portée de notre vue.

Le clairon reprit donc le chant énergique et suppliant qui avait déjà réussi. On entra avec le baron dans la maison. Atramonte voulut se donner encore

la fatigue d'une course haletante à travers toutes les chambres, comme si madame Willougby et Minnie avaient pu se tenir cachées dans la muraille. Vaine tentative, illusion folle !

Des cris des soldats signalèrent au dehors une découverte. Sur la rive du lac, à travers les broussailles, on voyait venir Scone Dacres soutenant de son bras madame Willougby.

C'était bien Scone Dacres, mais Hawbury fut tenté de douter, tant Scone Dacres apparaissait changé, différent de lui-même.

Le plus impossible, le plus invraisemblable des tableaux qu'il eût été donné de rêver, c'était évidemment celui que lord Hawbury avait devant les yeux : Scone Dacres avec sa femme ! Ce brave homme soutenait ce démon, ce vengeur acharné à la poursuite de cette horrible créature, sortant avec elle du bois réconcilié, charmé. 11 lui souriait, et elle répondait sans sarcasme à son sourire. Il s'arrêtait de temps en temps pour lui demander sans doute s'il ne marchait pas trop vite, s'il ne Pobligeait pas à se fatiguer plus qu'il n'était raisonnable. Elle avait des mouvements de tête caressants pour le remercier. Il écartait avec soin les branches devant elle ; il se redressait fièrement par intervalles, comme pour dire à tous et à toutes choses :

— Celui qui marche ainsi dans la sérénité de son triomphe et de son bonheur, c'est Scone Dacres le terrible vengeur, soutenant Aréthuse, sa femme chérie! Le vengeur n'a plus de vengeance à tirer, Aréthuse n'a plus de châtiment à redouter.

Hawbury poussa un juron que le baron Atramonte eût pu adopter et qui dépassait tous ceux que Scone Dacres eût jamais proférés.

— Est-ce que je suis devenu fou, aveugle, depuis que j'ai été à demi enterré? s'écria-t-il. Est-ce Dacres que je vois là? Est-ce sa femme ou l'ombre de sa femme qui se suspend à son bras?

Mais déjà madame Willougby et Ethel s'étaient jetées dans les bras Tune de l'autre, et s'accablaient de questions réciproques.

Avant que Scone Dacres pût être interrogé par Hawbury, le baron avait renouvelé son interrogation ardente :

— Minnie! où est Minnie?

— Minnie ! répondit Dacres avec une nuance trèsvisible d'indifférence pour l'ancien chérubin de ses rêves ; elle est avec Saùl Tozer.

— Tozer? dit le baron en battant des mains. Ah! que Dieu le bénisse, ce vieux fou. Hurrah! hurrah 1 elle est en bonnes mains. J'aurais dû m'en douter. C'est lui qui nous mariera, j'en jure par la mule du paj>e, si le pape fait des difficultés pour bénir des hérétiques !..

Ethel et madame Willougby laissèrent paraître un peu d'émotion à ces singulières paroles.

— Avez-vous entendu, chère Ethel? dit Kitty à oreille de sa compagne.

— Oui, c'est effrayant.

— C'est épouvantable, en effet, ce baron va vouloir l épouser.

— Je le crois.

— Que faire?

— Si vous ne vous en mêliez pas, mon amie?

— Ne pas m'en mêler?., laisser Minnie aux mains de ce soldat?

— Il vaut mieux que le chef de brigands.

— Je n'en sais trop rien.

— Ah! Kitty?

— Je parle au point de vue du mariage.

— Le mariage, mon amie, n'a pas de points de vue parliculiers.

— Vous n'en savez rien, Ethel.

— Je le crois, Kitty.

— Ah! si Minnie pouvait ne pas choisir

— Vous craignez donc...

— Parbleu!., elle n'en voudra pas d'autre...

— Après tout, ma chère, c'est un ami de lord Hawbury. Il est brave, il est bon, malgré sa brusquerie. Et puis, songez à ce que nous lui devons.

Madame Willougby poussa un grand soupir de résignation.

Quant au baron, son impatience, un peu dulcifiée par l'annonce du protectorat de Saùl Tozer, recommençait à l'agiter et à le faire piétiner. Il interrogeait Dacres, n'attendait pas ses réponses, allait et venait, et se haussait à chaque pas pour mieux voir dans les profondeurs de l'horizon.

11 donna l'ordre de faire retentir encore le Yankee Doodle. C'était la formule magique; elle avait déjà réussi. pourquoi ne réussirait-elle pas encore?

Le clairon se remit donc à appeler les fugitifs. Saûl répondrait-il à cet appel delà trompette, ou ne croiraitil pas qu'il lui faudrait les propres trompettes qui firent crouler les murs de Jéricho pour qu'il se montrât?

Pendant que le Yankee Doodle recommençait son épreuve, Hawbury avait attiré Dacres un peu à Pécart et lui demandait ce qui s'était passé entre lui et madame Willougby.

— Vois-tu, mon vieux, répondit Dacres, je n'ai pu y tenir, et je lui ai proposé de tout oublier.

— Tout?

— Oh! oui, tout.

— Tu es généreux.

— Mais non, puisqu'elle n'est pas ma femme!

— Comment! elle n'est pas ta femme?

— Non, non ! te dis-je... Comprends-tu mon bonheur? Ce n'est pas Aréthuse!

— Je comprends ton bonheur, reprit Hawbury stupéfait, mais je ne comprends pas ton erreur.

— Ah! c'est qu'elle ressemble d'une épouvantai façon à cette diablesse. Je regardais mal, d'ailleurs.

Elle est bien plus jolie, et puis plus jeune. Ce qui m'a égaré, c'est ce nom de Willougby. Je savais que ma femme avait pris ce nom-là. Il est vrai, tu me Tas dit, que ce nom est très-répandu; mais j'étais sous l'obsession d'une crainte qui m'empêchait de croire à cela. Je ne l'avais jamais vue de près, je n'avais jamais entendu sa voix... Et puis, tu le sais bien, j'étais fou de rage et de jalousie. Je ne pensais qu'à tuer, qu'à égorger... Ah! mon ami, quel âne, quelle brute j'ai été, et quelle opinion j'ai failli lui donner de moi !

— Allons! tu es plus raisonnable maintenant, reprit Hawbury avec un léger sourire ironique; tu te rends justice toi-même.

— Ce n'est pas tout, repartit Scone Dacres avec bonne humeur, le plus curieux de l'aventure c'est que madame Willougby connaissait parfaitement mon histoire.

— La vraie ? celle de ton mariage ?

— Oui, mon ami, depuis A jusqu'à Z. J'ai vécu quelque temps dans le même pays que la famille Fay, sans connaître celle-ci, sans la fréquenter.

— Alors, on savait tes malheurs ?

— Oui, mais on les croyait mérités.

— Dame! quand on se marie pour un chapeau enlevé...

— Ce n'est pas cela... On disait que je battais ma femme, que ma férocité l'avait rendue folle. . . Par bonheur, des amis rétablissaient la vérité, si bien que Kitty...

— Kitty?

— Eh oui, Kitty... Madame Willougby...

— Tu es prompt à nommer les dames par leurs prénoms.

— Que veux-tu ? je l'ai si longtemps appelée Aréthuse.

— Va pour Kitty!.. Eh bien, Kitty...

— Elle était, relativement à mes malheurs connus et inconnus, dans un état d'incertitude qui provoquait en elle une curiosité fort vive. Quand elle m'a aperçu

à Naples, elle a éprouvé un saisissement qui, par bonheur, n'est pas devenu de la répulsion, de la haine.

— Je t'en félicite.

— Oui, c'est un heureux présage; d'autant plus, mon ami, que cette adorable Kitty m'a appris une nouvelle qui vaut son pesant d'or,

— Quelle nouvelle?

— Hawbury, je suis veuf!

— Ah! bah! '

— Oui, ma femme est morte, bien morte, il n'y a pas à en douter.

— Bravo! bravo! mais la chose est-elle sûre? Je sais par expérience que des gens qui passent pour morts ressuscitent volontiers; le cercueil lui-même n'est pas une raison suffisante.

— Je te dis qu'elle est morte... dans une maison de fous.

— Alors, mon vieil ami, elle avait toujours été folle. Je t'avais affirmé ce détail, t'en souviens-tu ?

— Oui, mais je répugnais à croire qu'un homme de bon sens pût se laisser prendre aux grimaces d'une folle ; tandis que maintenant je ne doute plus, depuis...

— Depuis?

— Depuis que je suis devenu fou moi-même, de la plus raisonnable, de la plus sensée, de la meilleure des femmes ! Mais je suis juste... Aréthuse méritait plus de pitié que de colère!

Scone soupira charitablement, en pensant à celle qu'il désirait tant étrangler autrefois.

Il se tut pendant trois secondes pour laisser le temps au passé de disparaître tout à fait dans la nuit; puis, sa:sissant les mains d'Hawbury et le regardant avec une expression à la fois joyeuse et narquoise :

— Sais-tu une chose? lui dit-il.

— Quelle chose?

— Eh bien, sans fatuité, je crois .que...

— Que?

— Que cela marchera.

Hawbury le regarda d'un air absolument stupéfait.

— Qu'est-ce qui va marcher?

— Eh bien, entre elle et moi... entre moi et elle... la sympathie, l'amour... Madame Willougby n'a pas été très-heureuse en ménage. Son mari était, à ce qu'il paraît, un philosophe de la plus ennuyeuse sagesse. Tu comprends... elle a besoin d'oublier son philosophe, comme j'ai besoin, moi, d'oublier ma folle!

— Je n'ai pas le courage de te blâmer, dit Hawbury en souriant.

— Me blâmer! repartit vivement Scorie Dacres. Ah! je dois être félicité, loué, encouragé, au contraire. J'ai si bien pris l'habitude de la considérer comme ma femme, que je ne pourrais plus renoncer à elle... Je lui ai dit cela et un tas d'autres choses ; elle a compris. Il est vrai quelle me regardait comme un peu fou d'abord.

— Alors, elle n'a pas osé te contredire

— Oh ! maintenant, je vois bien qu'elle ne me croit plus fou du tout... et tout s'arrangera, sois-en sûr!

Hawbury lui serra la main, et, se penchant à son oreille :

— Très-bien! mon vieux camarade... A mon tour maintenant... Regarde Ethel.

— Je la regarde.

— Sais-tu qui elle est?

— Une cousine... une parente...

— C'est Ethel Orne !

— Quoi! celle que tu as sauvée du feu en Amérique?

— Précisément.

— Ah! ça, dans quel imbroglio sommes-nous donc jetés depuis quelque temps? L'invraisemblable nous devient familier, et l'absurde nous semble logique. En tout cas, reçois mes compliments.

Pendant ces épanchements d'Hawbury et de Dacres, le baron continuait à marcher de long eii large, grom-

mêlant, pestant, jurant comme un bon soldat du pape qui a des entrées d'artiste dans le Paradis.

Soudain il s'arrêta, étendit les bras, et tomba en extase. La vision souhaitée lui apparaissait enfin.

Sur le sommet de la colline, à quelques pas de l'endroit d'où avait surgi Scone Dacres avec madame Willougby, on voyait se dresser, comme un mât sortant de terre par une génération spontanée, un long, haut et maigre personnage, enveloppé ou plutôt serré dans une redingote étroite et râpée avec une raie blanche au-dessus du collet; et derrière ce spectre, ce mât, cette perche, on voyait llotter une robe de femme.

Le baron jeta un cri de joie, féroce comme un cri de haine, et bondit vers la rive.

.Nous avons trop souvent décrit les fureurs amoureuses d'Atramonte, pour qu'il n'y ait pas lieu de voiler dans cette circonstance le nouveau délire de notre héros.

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