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LA COLLECTION DAVILLI EH
Le savant qui avait réuni une aussi belle collection était avant tout un patriote. 11 n’avait formé ce magnifique cabinet que par amour de l’art et de la science, et il avait toujours médité de contribuer un jour, au moyen d’une libéralité testamentaire, à enrichir les collections publiques de son pays. « Le baron Davillier, comme l’a dit très judicieusement M. Jules Cousin, était de la race de ces grands amateurs au goût délicat, au savoir éprouvé, aux allures libérales, qui firent tant d’honneur à la France et contribuèrent si puissamment aux progrès des lettres et des arts aux xviic et xvnr siècles1. » M. Cousin aurait pu ajouter que cette noble race ne s’est pas éteinteau xixe siècle et que c’est à cette lignée, continuée jusqu’à nos jours par Davillier, qu’appartenaient déjà les Lacaze, les Duchâtel, les Ilis de la Salle, les Gatteaux, les Maurice Cottier. Mais si, parmi ses contemporains, Davillier a eu dans sa générosité des prédécesseurs éminents et d’illustres modèles, il fit preuve d’un sentiment bien spontané quand il choisit pour se| dépouiller le moment le plus cruel des malheurs de la patrie. On était aux plus mauvais jours du siège de Paris. Incertain du lendemain pour lui même, mais confiant dans l’avenir de la France, Davillier rédigea, le 10 janvier 1871, un testament ainsi conçu :
Je soussigné, sain d’esprit et de corps, déclare léguer en toute propriété au Musée national du Louvre ma collection tout entière, sauf les deux exceptions relatées plus bas, en faveur de la Bibliothèque nationale et du musée national de Sèvres.
La collection que je lègue au Louvre comprend tous les objets, tels que tableaux et miniatures, meubles et objets meublants, tapisseries et étoffes, instruments de musique, sculptures en bronze, marbre, ivoire, bois et autres matières, bijoux, armes, émaux, etc.
Je lègue à la Bibliothèque nationale tous mes livres et manuscrits.
Je lègue enfin au musée national de Sèvres toutes mes faïences, porcelaines et verreries anciennes.
Fait à Paris, le 10 janvier 1871.
Jean-Charles Davillier.
La date apposée au bas de cet acte double la valeur du bienfait ; elle démonlre toute la délicatesse du donateur. Davillier ôtait l’ami des jours malheureux.
Pourquoi fallut-il que, pour l’honneur du testateur, cette générosité
1. Bulletin de In Société de V Histoire de Paris, mai et juin 1883, p. 71.
GAZETTE DES BEAUX-ARTS
déjà si désintéressée fût mise, quelques années plus tard, à une terrible et douloureuse épreuve? Je n’insisterai pas sur un regrettable incident que je suis cependant obligé de mentionner. La presse, au moment de la mort de l’éminent amateur , a été unanime pour rendre hommage au baron Davillier et pour se souvenir qu’il avait été omis sur la longue liste des nominations dans l’ordre de la Légion d’honneur à la suite de l’exposition rétrospective du Trocadéro, en 1878. Cet inexplicable oubli mécontenta ses amis et attrista l’opinion, sans parvenir à l’émouvoir luimême ni à lui faire modifier une décision qui, quoique secrète, était déjà irrévocable. II se vengea noblement en prouvant qu’il était non de ceux qui reçoivent, comme M. Edmond Bonnaffé l’a très bien dit, mais de ceux qui travaillent en silence pour leur pays, et lui donnent sans aucune arrière-pensée. Son cœur, d’ailleurs, était trop haut pour qu’une injustice le détournât d’une bonne action. Un désir aussi formel et aussi persistant de donner sans compter n’aurait pu être entravé que par un seul obstacle. Mais la difficulté fut levée immédiatement; la digne compagne du baron Davillier ne voulut user des droits inscrits dans ses conventions matrimoniales que pour assurer, dans une très large mesure, l’accomplissement du legs de son mari. Mme la baronne Davillier s’est faite elle-même, et à son préjudice, l’exécutrice des volontés du testateur. Rien n’a donc pu triompher de cette profonde, tenace et patiente générosité. La splendide collection est acquise à la France, et le nom de Davillier rappellera, au Louvre, un des plus grands enrichissements dont le département du Moyen âge et de la Renaissance ait été l’objet depuis la donation Sauvageot. La double œuvre de l’archéologue et du collectionneur vivra. Cette pensée a sans doute adouci pour celui qui n’est plus l’heure terrible de la séparation ; elle contribuera aussi à consoler un peu ceux qui conservent et conserveront toujours la mémoire de l’ami et du maître.