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Le baron d'Ache comtesse de Mirabeau

Un soir du mois de février 1793, le ci-devant seigneur de Tancarville, tristement assis au coin de son feu, semblait absorbé dans ses souvenirs. On ne pouvait, en ce temps-là, songer au passé sans terreur, et l’avenir'apparaissait sombre et menaçant : on vivait au jour le jour, sans compter sur le lendemain.

M. de Tancarville était un beau vieillard, haut de taille et plus haut encore de cœur. Il avait été, dans sa jeunesse, un brillant soldat, et la Révolution l’avait rendu, par nécessité, habile diplomate.

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Courbant la tête sous les ordonnances nouvelles pour ne pas attirer l’attention et les persécutions du pouvoir, il cachait des proscrits, et sa maison était le centre ou se retrouvaient tous ceux qui, encore debout, voulaient lutter et combattre. Il avait su traverser trois années de révolution sans quitter le toit de ses aïeux, et cependant son fils et son petites étaient à l’armée de Condé ; mais il était gardé par l’amour et la reconnaissance de ses anciens vassaux ; ses gens lui obéissaient avec un pieux respect , et chacun de ses serviteurs veillait à sa sûreté.

Ce jour-là, M. de Tancarville attendait un homme dévoué corps et àme à Ta cause de la royauté. Le vieillard avait quitté son fauteuil et marchait, depuis un instant, comme si l'es pas qu’il faisait eussent diminué la distance qui le séparait du visiteur attardé.

Une petite femme, un peu desséchée, mais qui avait fort grand air, suivait du regard la marche inquiète de son mari, puis ses yeux venaient se reposer sur une ravissante enfant assise à ses pieds. Marie de Tancarville avait huit ans au plus : délicate et frêle, on pouvait la comparer à une feuille

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de rose tombée sur le gazon. Sa peau avait la transparence d’une gaze légère, ses cheveux blonds entouraient son front pensif, et ses grands yeux annonçaient une intelligence précoce. Installée sur un petit tabouret, elle effilait de la soie : scs doigts remuaient machinalement; elle paraissait rêver.

— Il ne viendra pas aujourd’hui, dit M. de Tancarville s’arrêtant en face de la pendule ; l’heure de la marée est passée.

— Pourvu qu’on ne l’ait pas arrêté! répondit madame de Tancarville, car il devrait être ici depuis deux jours.

— Il n’aura pas trouvé de moyens de transport et sera resté au Havre, où il est bien caché. A la garde de Dieu ! ce doit être notre mot d’ordre à tous.

— Oui, Dieu seul peut nous sauver.

Marie laissa tomber sur ses genoux le morceau de soie qu’elle effilait, et, réunissant dans ses petites mains son vaporeux travail, elle le déposa sur une table, puis se mit à genoux et pria.

— Tu pries pour ton père et pour ton frère, chère enfant? demanda madame de Tancarville.

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— Non, grand’mère.

— Pour qui donc pries-tu?

— Je n’ose pas le dire,

— A moi tu peux tout dire.

— Je prie pour l’ami que vous attendez, puisqu’il est en péril.

Et en répondant cela à voix basse, Marie regardait avec crainte autour d’elle, comme si un ennemi caché pouvait l’entendre.

Madame de Tancarville passa doucement sa main amaigrie sur les boucles soyeuses de sa petite-fille, et reprit :

— Tes prières sont celles d’un ange, Dieu les exaucera!

Marie grandissait au milieu du sang et des larmes; avant de savoir ce qu’était la vie, elle savait ce qu’était l’échafaud! Sans cesse entourée de proscrits et de fugitifs, jamais elle ne prononçait le nom de ceux qui venaient abriter leur tête sous le toit hospitalier de Lion. La plus légère indiscrétion pouvait coûter la vie à son grand-père, et elle gardait le silence, croyant voir à toute heure la mort à ses côtés. Pour elle l’enfance n’avait plus de sourires; elle avait vu partir son

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père et son frère pour la terre étrangère , elle avait vu languir et mourir sa jeune mère, et avait perdu sans retour l’insouciance et la gaieté de son âge.

On vint annoncer aux tristes châtelains que le souper était servi ; ils passèrent dans une grande salle sombre et froide. Le vent, qui soufflait avec violence, ébranlait les contrevents. À cette époque, ce que nous appelons aujourd’hui le confortable était inconnu. On voyait dans les châteaux de riches dorures, des étoffes précieuses, parfois même des peintures de grands maîtres, mais on marchait sur des dalles humides, et les fenêtres laissaient pénétrer la brise qui agitait les tapisseries et faisait vaciller la flamme des bougies.

Lion, situé à quelques pas de la mer, était un vaste manoir d’un aspect imposant. Le bâtiment principal, surmonté d’une toiture élevé, se rattachait à l’aile droite par une très-haute tour. L’aile gauche n’avait jamais été construite. Au nord, le jardin s’étendait sur les falaises; au sud, des douves profondes défendaient l’entrée de la cour d’honneur. De longues avenues, aux arbres centenaires, rejoignaient le chemin qui allait de la côte à la Dé-

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iivrande, et le château de Lion se dressait fièrement au milieu -de ces bois sombres.

La porte de la salle à manger s’ouvrit tout à coup, et un homme, enveloppé dans un manteau, parut sur le seuil. Madame de Tancarville tressaillit, et M. de TancarviUe se levant vivement, s’écria :

— Dieu soit loué ! Robert, je n’espérais plus vous voir aujourd'hui.

— Le vent était contraire, répondit l’étranger, et nous avons eu de la peine à aborder.

— Je pensais qu’un événement imprévu avait renversé vos projets.

— Tant que je vivrai, rien ne pourra les renverser! Je pars demain.

— Pauvre enfant! Vous allez tenter l’impossible, et vous resterez là-bas.

— Je le crois, mais j’aurai fait mon devoir.

Le voyageur s’inclina -devant madame de Tancarville -, les domestiques mirent un couvert de plus, et la conversation suivit un autre cours.

Celui que M. de Tancarville avait appelé Robert était le baron d’Àché. Il devait avoir vingt-cinq ans environ ; il était beau par l’expression de son regard, par la finesse aristocratique de toute sa per-

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sonne, mais il n’avait pas le genre de .beauté qui frappe le vulgaire. Son teint était brun, les lignes de son visage accentuées, ses cheveux noirs, et ses yeux d’une couleur claire dont on ne pouvait définir la nuance ; tour à tour audacieux et tendres, ils étaient le reflet fidèle de son âme aimanteet courageuse. Marie le regardait avec étonnement et admiration.

Quand le souper fut terminé, on retourna dans le salon, et on se rapprocha du feu, pour causer. Avant de prendre sa place au foyer, M. de T&ncarville prêta l’oreille à un bruit qui venait du dehors.

— J’entends marcher dans la cour, dit-il.

Madame de Tancarville frissonna, et s’écria :

— Quelle vie est la nôtre! toujours trembler, toujours pleurer.

— Marie, reprit M. de Tancarville, va dire à Prampiu qu’il explore la cour avec Jacques; il doit y avoir auprès de nous quelque rôdeur nocturne.

Marie sortit, et, refermant la porte derrière elle, s’enfonça sans lumière dans les grandes salles du vieux manoir.

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— Ce rôdeur, continua M. de Tancarville, a dû , escalader les douves, car je présume, Robert, qu’on a eu soin de refermer la grille après votre arrivée.'

— Je ne suis pas entré par la cour.

— Par où donc êtes-vous entré?

— Par le jardin et par la falaise.

— Par la falaise! s’écrièrent à la fois M. et madame de Tancarville, mais elle est inaccessible!

— Rien n’est inaccessible pour qui veut arriver, répondit M. d’Aché, pas plus votre falaise que la prison du Temple. Je ne voulais pas aborder à Lion ; notre embarcation, qui n’appartient pas à la côte, aurait attiré l’attention; Launay m’a déposé sous le pavillon du jardin, puis il a continué sa route vers Luc, où il passera la nuit.

— Et quand vous rejoindra-t-il?

— Il ne me rejoindra pas; je n’ai plus besoin de lui, et je ne le reverrai probablement jamais. Que je réussisse ou que j’échoue dans mon entreprise, le même sort m’est réservé.

Et en disant cela, M. d’Aché souriait sans affectation; il constatait une chose certaine,- et rappelait simplement à ceux qui pouvaient l’oublier que le livre de sa vie était à sa dernière page.

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Madame de Tancarviile jeta sur lui un regard plein d’angoisse et de terreur.

— Mes amis, dit-elle, nous sommes ici au rezde-chaussée : les volets sont fermés, il est vrai, mais puisque nous entendons ce qui se passe dans la cour, on pourrait entendre dans la cour ce qui se dit dans le château; montons chez moi* nous y serons plus en sûreté.

— Il faut attendre le retour de Marie, qui ne revient pas; que peut-elle faire? ajouta M. de Tancarviile.

— Elle sera restée avec sa bonne; je vais la chercher.

Au même instant, Marie rentrait d’un air triomphant et s’écriait :

— U n’y a personne!

Sa grand’mère saisit ses petites mains; elles étaient glacées.

— D’où viens-tu? lui demanda-t-elle.

— Je suis allée dans la cour pour savoir s’il y avait quelqu’un.

— Mais on ne t’avait pas dit de faire cela, petite folle.

— Je le sais bien ; mais quand je suis arrivée à

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la cuisine, j’ai vu un homme que je ne connais pas,

et je n’ai pas voulu, devant lui, donner l’ordre de

visiter la cour; j’ai pensé que cet homme se dirait :

puisqu’ils ont peur, c’est qu’il y a des mystères chez

eux ! je suis sortie par la fenêtre de l’office, car la

porte du vestibule est trop difficile à ouvrir; j’ai

fait le tour des douves et je n’ai rencontré personne

dans la cour; seulement, de l’autre côté de la grille,

il y a un pauvre qui est couché dans l’avenue, et qui dort : il doit avoir bien froid!

— Vous n’avez pas eu peur, mademoiselle Marie? dit M. d’Aché, dont les yeux étaient fixés, pendant tout ce récit, sur la mignonne petite créature.

— Peur!

Elle répéta, ce mot avec étonnement, comme si elle cherchait à en saisir le sens, puis tout à coup elle reprit :

— Peur comme grand’mère? Oh! non, monsieur, il n’y a que grand’raère qui ait peur ici. Je n’ai jamais peur, ni grand-père non plus.

Cette dénonciation enfantine fit sourire madame de Tancarville ; Robert prit la petite fille dans ses bras, et lui demanda si elle voulait l’embrasser.

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— De tout mon cœur, répondit-elle.

Et elle noua ses petites mains autour du cou de Robert.

— Avez-vous des enfants, monsieur?

— Non, mais si j’avais une fille, je voudrais qu’elle vous ressemblât.

— Je suis donc jolie?

— Vous êtes jolie et vous êtes courageuse, ce qui vaut encore mieux.

— Resterez-vous longtemps à la maison, monsieur?

— Je partirai demain matin, avant que vous soyez réveillée.

— J’en suis fâchée» Quand reviendrez-vous?

— Jamais.

— Oh ! que ce doit être long, jamais! C’est donc Je bon Dieu qui vous a dit que vous ne reviendriez jamais ? Sans cela, icomment le sauriez-vous?

— Oui, c’est lui qui me l’a dit.

— Où allez-vous?

— A Paris.

— N’y allez pas... n’y allez pas. On vous coupera la tète.

Marie fondit en larmes.

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Madame de Tancarville , voulant faire diversion aux pensées de sa petite-fille, se hâta de quitter le salon. Robert la suivit, emportant dans ses bras l’enfant, qui pleurait toujours. 11 monta un escalier dont les marches étaient usées ; de vieux tableaux, représentant des scènes de chasses, couvraient les murs. A Lion, tout rappelait un passé qui avait fui sans retour, car, dans l’espace de quelques mois, un abîme s’était creusé entre nous et nos pères.

La châtelaine ouvrit la porte d'une vaste chambre à coucher que la lueur du feu et deux pâles bougies éclairaient a peine: de riches étoffes tapissaient cette chambre pavée de briques rouges; un paravent étendait ses feuilles chamarrées autour de la cheminée pour former un petit centre plus intime, et pour offrir un abri contre le vent qui passait sous la porte; une magnifique pendule tintait lentement et semblait marquer à regret les heures. Un Christ sur la croix était placé au fond du lit, comme symbole de résignation et d’espérance, pour aider à mourir ceux que la mort pouvait appeler le lendemain.

— Quand reverrai-je mon père? dit en entrant

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Marie, qui s’était assise sur les genoux de M. d’Aché, comme s’ils étaient de vieux amis.

— Ah ! murmura madame de Tancarville, reviendra-t-il jamais? Sur quoi nous est-il permis de compter aujourd’hui?

— Sur la protection de Dieu, grand’mère! Je veux revoir mon père et mon frère! Je veux les revoir !

Sa tète se pencha sur l’épaule de Robert, et elle répéta tout bas :

— Je veux les revoir ! -G , -,

Elle demandait cela comme une enfant gâtée

demande ce qu’elle désire; seulement, ses yeux, baignés de larmes, au lieu de se tourner vers ceux qui l’entouraient, se tournaient suppliants vers le ciel.

— L’heure avance, Robert, reprit M. de Tancarville, et nous avons bien des choses à dire. Ya te coucher, Marie; on s’est assez occupé de toi ce soir.

— Oh! je vous en prie, s’écria-t-elle, ne me renvoyez pas; je ne dirai plus un mot, vous ne vous apercevrez pas que je suis là.

— Eh bien! reste, et ne pleure plus.

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Marie s’assit près de M. d’Aché.

— Vous croyez donc réussir à sauver la reiae, Robert? dit M. de Tancarvilie.

— Je ne crois pas, j’espère !

— Vous ne parviendrez môme pa6 à la voir.

— Je gagnerai le gardien de sa prison.

— 11 doit être si sévèrement gardé lui-même, qu’il me semble impossible de le gagner.

— C’est difficile, j’en conviens, mais les entreprises les plus désespérées réussissent parfois. J’ai entre les mains une somme considérable, et je lui en promettrai une bien plus considérable encore après l’évasion de la reine.

— Les promesses le toucheront peu, il pensera qu’une fois l’affaire faite il ne vous retrouvera plus.

— Il retrouvera les miens, et nous sommes tous solidaires les uns des autres; la rançon de la reine sera payée de nos fortunes et de notre sang! On nous enlève nos titres, nos biens ; mais on ne peut pas nous enlever notre honneur, il survivra aux révolutions. Ces gens-là, nos espions, nos délateurs, nos bourreaux, savent bien qu’un gentilhomme ne tient pas à sa tête, mais qu’il tient sa parole.

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IVL d’Àché s’était levé. Deux contrastes frappants rendaient sa physionomie remarquable. Il avait à la fois le type grave et digne des hommes du Nord et l’ardeur passionnée des Méridionaux. Par sa lignée paternelle, il descendait de ces invincibles Danois, devenus Normands, et sa grand’mère était Italienne. Doué de la force nécessaire pour exécuter toutes les entreprises, et de l’imagination qui ose les concevoir et les tenter, il n’avait d’autre culte sur terre que celui de la famille royale. Orphelin dès son enfance, aucun lien ne l’attachait à la vie, qui avait été cependant facile et belle pour lui jusqu’au jour où la tourmente révolutionnaire avait éclaté. Page de lareineàl’ùge de quinze ans, il était devenu plus tard officier aux gardes françaises. Sa grâce entraînante, le charme indéfinissable de sa personne, lui avaient valu de grands succès à la cour, et il avait joyeusement passé les premières années de sa jeunesse. Il avait foi dans son courage, sentait en lui l’énergie puissante qui fait vaincre et marchait d'un pas ferme vers «on but, sans regarder en arrière. Il ne partageait pas l’incrédulité du dix-huitième siècle, el sa religion était avant tout le devoir.

— La reine a plusieurs gardiens, reprit M. de

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Tancarville: admettons que vous parveniez à en séduire un, les autres seront là pour découvrir vos projets et pour vous dénoncer.

— Je gagnerai un des geôliers et il m'aidera à tromper les autres. Je me déguiserai en ouvrier, et si la reine consent à revêtir mon costume, elle pourra sortir sans être reconnue. Des amis fidèles l'attendent à Paris, ils l’emmèneront; la route qu’elle suivra est tracée d’avance, toutes nos mesures sont prises.

— Et vous, qui resterez dans la prison, vous serez jugé, condamné et exécuté! s’écria madame de Tancarville pâle et frémissautc.

Elle voyait déjà cette jeune tête, brillante de fierté et d’audace, rouler sanglante sur l’échafaud, et elle se souvenait d’avoir bercé et endormi dans ses bras celui qui comptait avec une généreuse insouciance les dernières heures de sa vie.

— Robert, continua-t-elle, si votre mère vivait, quelle douleur serait la sienne! Je sens en moi ce qui se passerait en elle! Vous allez mourir! Pourquoi vous plutôt qu’un autre?

Elle tendit les bras vers lui, et fondit en larmes.

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M. d’Aché mit un genou en terre devant elle, lui baisa la main, et répondit d’une voix douce et grave :

— C’est moi, madame, qui ai conçu ce projet, et l’honneur de l’exécuter me revient de droit. Ne me plaignez pas, car je suis heureux de donner ma vie pour sauver la reine.

Madame de Tancarville se rejeta dans son fauteuil, en cachant son visage dans ses mains.

— Nous avons tort, dit M. de Tancarville, de parler de ces choses-là devant des femmes.

— Aussi, pourquoi penser à moi ? reprit Robert; parlons de vos enfants. Votre fils, toujours en avant, n’est jamais atteint par l’ennemi, et votre petit-fils est un vaillant soldat avant même d’être un homme.

— Quand les avez-vous quiltés?

— Il y a un mois.

— Vous êtes venu par la Belgique?

— Oui : j’ai suivi le Rhin, j’ai pris passage à bord d’un bâtiment qui allait d’Ostende à Londres; je suis redescendu à Southampton, où je me suis embarqué pour le Havre; du Havre j’ai gagné Beuzeval, et Launay m’a amené ici dans son canot.

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— C’est le chemin le plus court pour aller du •duché de Bade . à Paris? demanda madame de Tancarville, qui n’avait pas de notions très-précises en fait de géographie.

— Non, madame, mais c’est le plus sûr : Paris n’est qu’à cinquante lieues d’ici, et nous autres Français, nous ne sommes en péril qu’en France ! Il faut donc traverser notre malheureuse patrie du côté où il j a le moins de distance à parcourir.

Un coup frappé à la porte vint interrompre la conversation, et Pranapin, un des serviteurs du château, entra.

— 11 y a en bas, dit-il, un marin qui veut absolument parler à monsieur; faut -il le faire monter?

— Oui, répondit M. de Tancarville, et il sortit pour attendre, dans le corridor, le marin en question.

Quelques minutes après, il rentra suivi d’un vigoureux garçon, vrai type de Normand; sa physionomie annonçait un esprit souple et fin, et sa nature matérielle paraissait lente et engourdie.

— C’est toi, Launay! s’écria M. d’Àehé, que diable viens-tu faire ici?

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— Je viens vous rejoindre pour vous suivre à Paris.

— Je n’ai pas besoin de toi.

— On a souvent besoin de plus petit que soi.

— Il est probable que je ne reviendrai jamais au pays, et je ne veux pas t’associer à mon sort.

— Air! j’avais bien deviné que vous voulez vous périr là- bas! Nous serons -deux au lieu d’un, voilà toute la différence ! Dites oui ou non, c’est tout -comme. Si vous ne voulez pas que je marche à côté de vous, je marcherai derrière.

— Viens donc, mon pauvre Launay, puisque tu le veux, et pour toi, comme pour moi, à la grâce de Dieu !

— Ainsi soit-il ! répondit le Normand en tournant dans ses mains son chapeau de matelot.

— Nous partirons à cinq heures du matin; va te reposer.

C’était Launay que M. de Tancarville avait entendu marcher dans la cour; il était revenu vers son maître, comme le chien qu’on chasse et, que l’instinct et l’attachement ramènent à son poste.

— Il faut aller vous reposer aussi, Robert, reprit M. de Tancarville. Demain est bien près d’au-

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jourd’hui , et je n’ose vous demander de rester quelques heures de plus avec nous ; votre temps appartient à la royale victime que vous allez sauver.

— Puissiez-vous dire vrai, monsieur! Adieu, madame, et merci de voire maternel accueil! Les larmes que vous avez versées sont pour moi comme un écho lointain de la tendresse de ma mère.

Madame de Tancarville s’était levée ; ses lèvres tremblaient, elle ne pouvait parler, et sa seule réponse fut d’ouvrir ses bras à l’enfant qu’elle avait vu naître et qui allait mourir.

— Au nom de vos parents qui ne sont plus, dit M. de Tancarville, recevez la bénédiction d’un vieillard dans le cœur duquel vous faites vibrer tous les sentiments qui redonnent la force et la jeunesse.

— Adieu et merci, répéta M. d’Aché, et il se dirigea vers la porte, oubliant Marie, qui était restée muette et immobile comme elle l’avait promis ; mais Marie ne voulait pas être oubliée.

— Et moi ! s’écria-t-elle, en s’élançant sur Robert, et s’accrochant à ses habits.

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Il l’embrassa tendrement, et lui dit :

— Adieu, petit ange; soyez heureuse ! soyez la joie de ce vieux château de Lion qui reverra de beaux jours quand vous serez grande et belle !

Elle lui glissa son chapelet dans la main.

— Je vous le donne, dit -elle; il a touché Notre-Dame de la Délivrande; il vous portera bonheur!

— Merci, Marie; vous serez mon ange gardien, et si je reviens jamais en Normandie, je croirai que c’est à cette relique et à vous que je le dois.

Quelques heures plus tard, il quittait le château, suivi de son fidèle Launay. La nuit était sombre; on entendait le murmure des vagues qui sc brisaient au pied des falaises. Aucun bruit de la terre ne venait distraire le voyageur de cette image de l’infini vers laquelle les ombres de l'Océan portent la pensée. Robert suivait, silencieux et rêveur, l’avenue de Lion ; son sacrifice était fait, le dernier mot de sa destinée allait être prononcé : bientôt son âme irait errer sur les ondes, dans les airs, à travers l’espace! Il se sentait si près de la mort que déjà elle lui révélait ses mystères.

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Il marcha ainsi pendant une heure environ, et arriva à ce lieu si aimé des Normands et des matelots, à Notre-Dame de la Délivrande.

Là, s’élève une chapelle qui était alors fermée comme tous les temples divins; mais la piété qu’elle inspirait n’en était que plus fervente , car la persécution grandit toujours ce qu’elle voudrait anéantir.

M. d’Àché arrivait à la Délivrande par un chemin planté de tilleuls; les branches, dépouillées de leurs feuilles et agitées par la brise de mer, faisaient entendre un bruit sec et monotone. A l’entrée du village, on voyait une vieille muraille, couverte de lierre ; Robert s’arrêta et la considéra un instant.

— Quel triste endroit, dit-il; comme ce lierre est sombre 1 comme ces pierres sont noires! Il me semble qu’il fait plus froid ici qu’ailleurs.

Il ramena autour de lui les plis de sa limousine, car il avait revêtu le costume des paysans normands, et il espérait, ainsi travesti, arriver à Paris sans être inquiété par les' investigations de la police, si tant est qu’on puisse appeler police l’inquisition arbitraire exercée sous la Terreur.

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Robert souleva son chapeau en approchant de la chapelle, et, se retournant du côté de Lion, il envoya du fond de son cœur un dernier adieu à ses vieux amis.

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