I.A PRISON DU TEMPLE
Huit jours après, un ouvrier se présentait au guichet du Temple. Qui aurait pu reconnaître l’élégant baron d’Aehé, le brillant officier des gardes françaises? Son visage était noirci, une trousse de cuir contenant des outils était attachée sur son dos. Il frappa à la porte de la prison, et la figure du guichetier parut à une étroite ouverture.
— Que veux-tu ? fit Mathieu.
— Te parler, citoyen.
— Parle.
— Pas ici, je voudrais entrer chez toi.
— Je ne te connais pas.
— Nous ferons connaissance.
Le guichetier ouvrit la porte en murmurant, et
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fît entrer M. d’Aché sous une voûte obscure; une seconde porte, bardée de fer, défendait l’entrée de ce temple du martyre.
Robert suivit le guichetier dans une loge humide et sale, et promena d’abord ses regards autour de lui pour s’assurer qu’ils étaient seuls.
— Ah! çà, est-ce que tu es venu ici pour faire l’inventaire de mon logis? lui demanda Mathieu.
— Je suis venu ici pour t’offrir un marché qui te mettra en position d’en prendre un plus agréable que celui-ci.
— Oui dâ ! Tu me faisais bien l’effet d’un aristocrate déguisé.
— Peu importe ce que je suis : il est de ton intérêt de m’écouter, écoute-moi donc; à en juger parce que je vois, la patrie ne te paye pas cher.
— Dame ! elle n’est pas riche la patrie ! tes pareils ont dissipé ses trésors avant de monter à la lanterne. ; ^
M. d’Ac .ié réprima un mouvement de fureur; sa main eut la mémoire du passé , et chercha involontairement à son côté l’épée qu’il portait naguère.
Mathieu vit ce mouvement, sourit de ce sou-
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rire ignoble qui révèle la haine et l’envie , et reprit :
— Prends tes tenailles puisque tu t’es fait citoyen travailleur; aussi bien tu commences à me
fatiguer les oreilles avec tes tes airs : car, au
fait, tu ne dis rien, mais vous avez tous des figures qui ne changent d’expression que quand elles tombent dans le sac, ou, pour mieux dire, quand on les en retire, car tant qu’elles tiennent aux troncs, elles ont l’air de défier le peuple !
Robert contint encore l’indignation qui faisait bouillonner son sang dans ses veines.
— Veux-tu, dit-il, être aussi riche que l’étaient ceux dont tu enviais l’existence, mais dont tu n’envies pas la mort, je présume?
— Halte-là! Tu viens pour me tenter! Je suis honnête homme, et si je garde les Capet, ce n’est pas pour gagner leur rançon, c’est pour le salut de la patrie !
— Le roi est mort! Que te faut-il de plus? La patrie est-elle menacée par des femmes et des enfants?
— La patrie veut se venger de la veuve Capet, qui dépensait l’argent du pays pour ses fêtes et ses
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favoris. Elle s’est rassasiée aux dépens du peuple, et le peuple a le droit de boire son sang.
Les yeux de cet homme lançaient des flammes sanguinaires; son regard ressemblait à celui de l’hyène; il marchait autour de Robert comme s’il cherchait une proie, et restait indécis. 11 flairait l’or, dont la senteur insaisissable le magnétisait déjà.
— Sais-tu, dit-il, que pour tes propositions, je puis te faire arrêter comme traître à la patrie?
— Je le sais, mais tu ne le feras pas.
— Pourquoi ne le ferai-je pas ?
— Parce qu’il est de ton intérêt d’agir autrement.
Mathieu garda un instant le silence. M. d’Àché, impassible, attachait sur lui son regard ferme et pénétrant.
— Tu veux voir les Capet, dit enfin le geôlier, et il se mit à rire; rien que ça, n’est-ce pas?
— Je veux la liberté de la reine!
Mathieu, interdit, resta d’abord muet d’étonnement.
— Ah! il te faut Madame Véto! Tu n’y vas pas par quatre chemins! Tu crois que je l’ai dans ma
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poche, c’te femme, et que je n’ai qu’à la prendre pour la mettre dans la tienne. Non pas, ci-devant, elle est bien gardée et par d’autres que moi! Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’il m’en reviendrait de te servir? De belles promesses, n’est-ce pas?
— Il te reviendrait vingt mille livres pour me laisser entrer, et cent mille livres si la reine peut sortir de sa prison.
— Tiens ! ils estiment cent mille livres la peau de Madame Capet; allons, mets quelque chose avec pour le pot de vin.
Robert se détourna avec dégoût, et répondit :
— Si la reine parvient à la frontière sans être dénoncée, c’est-à-dire si tu nous laisses douze heures d’avance sur ceux qui nous chercheront, tu peux venir à l’armée des princes, et on te comptera plus d’or que tu n’en as vu dans toute ta vie.
— As-tu de l’argent pour m’en donner ce soir?
M. d’Aché entr’ouvrit sa veste et laissa voir une
ceinture pleine d’or et de mandats.
— Eh bien ! donne tout de suite, et on te servira.
— Je vais te compter à l’instant vingt mille livres, mais tu signeras un reçu sur lequel la re-
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mise que je te fais de cette somme sera motivée ; si je suis pris, ce reçu, trouvé sur moi, fera tomber ta tête avec la mienne, et j’entends que tu aies intérêt à ne pas me trahir.
— Je puis être pris sans le vouloir avec toi, répondit le guichetier, et vingt mille livres, c’est trop peu pour risquer sa vie; je veux cinquante mille livres, ou il n’y a rien de fait.
— Soit ! dit Robert ; tu seras solidaire jusqu’à la fin, et si l’évasion est entravée, je te livre en donnant le reçu.
— C’est entendu.
— Donne-moi du papier.
Robert écrivit :
« Moi, Jean Mathieu, gardien de la prison du « Temple, je reconnais avoir reçu du citoyen Ro- « bert d’Aché la somme de cinquante mille livres « pour concourir à l’évasion de la reine Maric- « Antoinette par tous les moyens qui seront en « mon pouvoir. »
Le geôlier signa. Robert compta la somme, et mit le reçu dans un portefeuille caché sur sa poitrine.
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Mathieu regarda autour de lui, mesura sa taille d’Hercule à la taille svelte du baron d’Aché, et la pensée qui traversa son âme fut trahie par son regard. Robert la comprit, et posant sa main sur l’épaule de Mathieu, il le fit plier jusqu’à terre.
— N’essaye pas de lutter, dit l’ancien officier des gardes françaises, la lutte ne te réussirait pas. Conduis -moi chez la reine, sous prétexte d’une réparation à faire; je suis ouvrier serrurier.
— Ah ! tu es apprenti de Louis Capet ! Il était capable de fabriquer la machine patriotique qui lui a... zist!...
— Silence! fit M. d’Àché. A présent, tu es à nos gages ; obéis et respecte tes maîtres.
— Comme ils savaient commander ces gens-là !
Et dire qu’ils ont encore assez d’argent pour corrompre un honnête homme !
— Allons! pas de réflexions; en marche!
— Attends au moins qu’on mette ses épargnes dans un lieu sûr.
Il ouvrit le tiroir d’une table boiteuse, et y glissa l’or, puis il fit sortir Robert et ferma à clef la porte de sa loge.
Ils traversèrent une cour pavée, au fond de la-
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quelle se dressait une sombre tour, abattue depuis par la main des hommes, mais qui restera à jamais debout dans l’histoire, comme la page néfaste sur laquelle est inscrite le crime d’un peuple en délire. Robert croyait voir son roi, qu’il avait tant de fois escorté l’épée à la main , il croyait le voir sortir de cette tour, marchant d’un pas ferme à l’échafaud, avec la résignation d’un chrétien et le courage digne et calme d’un descendant de saint Louis et de Henri IV. Cette illusion était si grande que, palpitant de douleur, il avait peine à contenir les élans de son âme, et à ne pas fléchir le genou sur ce sol où il voyait l’empreinte des pas du roi martyr.
Mathieu passa devant le poste en soulevant son bonnet rouge : les soldats jouaient aux cartes; ils jetèrent un regard indifférent sur M. d’Àché et n’interrogèrent pas son conducteur.
En arrivant au pied de la tour, le cœur de Robert battait à rompre sa poitrine. Jamais, aux jours où Versailles abritait les grandeurs de la royauté, il ne s’était approché du trône avec un sentiment de respect égal à celui qu’il ressentait en franchissant le seuil de la prison du Temple. Il gravit un
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escalier obscur-, une porte, noircie par l’humidité, s’offrit à sa vue : il tressaillit d’horreur ! Le guichetier tenait dans ses mains un trousseau de clefs, il en choisit une, et la porte s’ouvrit en grinçant sur ses gonds.
Ils entrèrent dans une salle carrelée ; une table couverte de verres et de bouteilles, un lit de camp et quelques chaises de paille composaient l’ameublement.
C’était l’antichambre de la reine de France.
Deux municipaux avaient remplacé les gardes qui, jadis, se disputaient l’honneur de veiller auprès d’elle.
— Tu mènes du monde là-bas? dit un des factionnaires au guichetier.
— Parbleu ! ça casse le mobilier de la république, il faut bien le faire réparer. Le petit Capet est comme un lion en cage, il mord ses barreaux .
— Comment! il brise ses barreaux !
— Non, non, c’est une manière de parler; ils sont trop solides pour qu’il puisse seulement les ébranler, se hâta de répliquer Mathieu, qui craignit d’avoir alarmé les municipaux, et d’être accom-
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pagné par eux chez la reine. Il n’y a pas de danger qu’il s’échappe, mais le louveteau casse tout ce qui se trouve à sa portée , et la veuve Capct se plaint que ses meubles sont en mauvais état.
— Dame ! elle n’est pas si à son aise ici qu’à Versailles, ça lui fait une différence, eut le courage de dire M. 8’Aché.
— Oui, à Versailles, aux Tuileries, il ne lui manquait rien ; elle s’en est donné de la joie, l’Autrichienne; il était temps d’en finir.
— A présent, elle grince des dents!
Mathieu ouvrit une seconde porte, et passa, suivi de Robert. Ils traversèrent une pièce déserte près de laquelle des cris rauques se faisaient entendre : c’était la femme Tison qui avait ses premières atteintes de folie. Cette gardienne des prisonnières royales, infatigable dans ses cruautés, se croyait, à son tour, torturée par les démons de l’enfer. Tison soignait sa femme et oubliait ses prisonnières.
— Il y a du tapage par là, dit Mathieu en faisant une grimace. C’est la femme de chambre de madame Véto qui a ses crampes de cervelle.
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H fallut ouvrir une dernière porte, fermée à double tour comme les précédentes, et le baron d’Aché put contempler cette mystérieuse douleur, qui fait apparaître aux yeux de la postérité les martyrs du Temple entourés d’une sainte auréole.
Marie-Antoinette, toujours splendide de majesté, transformait, par le seul prestige de sa présence, le misérable escabeau sur lequel elle était assise, en un trône plus élevé que celui qu’on lui avait ravi.
Madame Élisabeth était au Temple une chrétienne résignée à toutes les épreuves, comme elle était aux jours de gloire de sa dynastie une princesse qui dominait de bien haut les grandeurs de la terre.
Marie-Thérèse, la seule des victimes du Temple qui dût échapper à la fureur révolutionnaire, était assise aux pieds de sa tante, qui lisait à haute voix l’Évangile. La tête appuyée sur les genoux de madame Élisabeth, elle se reposait en écoutant la parole divine qui lui était transmise par un ange. Marie-Thérèse portait déjà sur son jeune front l’empreinte du malheur qui devait s’attacher à sa
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destinée entière, et on pouvait lire sur cette mélancolique figure le verset d’un psaume gravé sur sa tombe dans le caveau de Goritz :
« O vous qui passez sur la voie, arrêtez sur moi « vos regards, et voyez s’il est une douleur com- « parable à ma douleur ! »
Louis XYII était auprès de sa mère ; il jouait avec le peloton de laine qui, des mains de la reine, avait glissé à terre. Et que faisait-elle de ces mains royales qui avaient porté le plus beau sceptre du monde ? Elle raccommodait les vêtements de son fils, elle se dévouait aux plus petits soins, et cherchait par tous les moyens en son pouvoir à diminuer les privations de ces enfants, nés sur le trône, et soumis à toutes les horreurs de la misère.
Elle ne leva pas la tête quand la porte s’ouvrit : la fille de Marie-Thérèse ne daignait pas jeter un regard sur ses ennemis.
Madame Élisabeth ferma son livre et croisa ses mains sur ses genoux.
Louis XYll s’écria :
— En voici un nouveau ! Je ne le connais pas celui-là !
LA PRISON DU TEMPLE
D’un geste imperceptible, la reine imposa silence à son fils, mais avant qu’elle eût le temps de reprendre son humble travail, Robert était à ses pieds.
— Celui-là, sire, dit-il en s’inclinant devant l’enfant, est un de vos fidèles sujets.
Deux années s’étaient écoulées depuis le temps où Robert montait la garde aux Tuileries et à Versailles ; son visage était couvert d’une couche de fumée, et pourtant, après une minute d’hésitation, Marie- Antoinette lui tendit la main, en s’écriant :
— D’Aclié !
Robert baisa la main royale qui lui était tendue, et oubliant le jour présent, le lieu où il se trouvait, la révolution et le monde entier, il se crut encore à la cour, et se releva heureux et fier de la faveur qu’il venait de recevoir.
Puis le sentiment de la réalité revint et il vit dans toute son horreur la situation des victimes aux pieds desquelles, il apportait l’hommage de son dévouement.
— Vous venez visiter les affligés, monsieur d’Aché, dit la reine, et cette visite peut vous coûter la vie.
— Je viens, Madame, pour délivrer Votre Majesté, répondit Robert.
Marie-Antoinette jeta un regard d’espérance sur ses enfants. Le ton de M. d’Aché était si ferme, si assuré, que la prisonnière crut voir les portes ouvertes devant elle ; mais tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur Mathieu, qui assistait, spectateur impassible, à ce qui se passait, et semblait être la hideuse personnification de cette ère de sang.
Le visage de la reine changea d’expression.
— Cet homme està nous, Madame, reprit Robert.
— O mes chers trésors ! s’écria Marie-Antoinette, en étreignant sur son cœur son fils et Marie- Thérèse, il y aura donc justice sur terre, vous allez être libres !
A l’explosion de cet espoir maternel, M. d’Aché sentit son âme se briser.
— Aujourd’hui, madame, dit-il, je ne puis sauver que Votre Majesté, mais bientôt...
La reine l’interrompit.
— Me sauver seule ! s’écria-t-elle, ah ! monsieur, je ne mériterais pas d’être mère ! et puisque vous ne pouvez sauver qu’une seule tête, sauvez celle de mon fils.
LA PRISON DO TEMPLE
— Hélas! Madame, c’est, impossible; vous seule pouvez fuir ce soir! Votre Majesté ira rejoindre les princes ; une fois libre, elle saura bien électriser les masses et reconquérir le trône de son fils.
— Le trône de mon fils! Je ne le désire plus pour lui! Ce que je veux, c’est sa vie, et les marches du trône de France mènent à l’échafaud !
— La vie du roi n’est pas menacée et ne peut l'être, madame ! Quelque féroce que soit le tribunal révolutionnaire, il ne jugera pas un enfant.
— 11 ne le jugera pas, mais il le condamnera !
— Les Français penseront à leur propre sécurité ;
ils se souviendront, Madame, que le sang de la dynastie impériale d’Autriche coule dans les veines de votre auguste fis.
— Mon neveu, murmura lentement Marie -Antoinette s’en souviendrait-il lui-même?..
Puis elle releva sa tête, qui s’était inclinée, et prenant son fils par la main, elle le présenta à M. d’Aché en disant :
— Voilà votre roi, je vous le confie, emmenez-le !
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— Hélas ! répondit Robert, la mission que me donne Votre Majesté est au-dessus de mes forces ! Cet homme, fit-il en montrant Mathieu, nous appartient, mais à la porte veillent d’autres gardiens qui ne me laisseraient pas sortir avec le roi ; la nation profiterait de cette tentative d'évasion pour surveiller Votre Majesté d’une manière plus odieuse encore, et peut-être pour la séparer de son fils.
— Mais alors, comment espériez-vous m’emmener? dit la reine.
— Je ne comptais pas vous emmener, Madame, je ne devais plus sortir d’ici. Si vous consentez à revêtir mes vêtements, vous sortirez seule avec le guichetier, quand la nuit sera venue. Des amis fidèles attendent Votre Majesté ; un d’eux est caché en face de la prison, ils vous conduiront rapidement à la frontière, et...
— Merci, mon brave d’Àché, je ne quitterai pas mes enfants ; et d’ailleurs je ne veux sacrifier personne pour me sauver. Si j’acceptais, vous seriez jugé demain et exécuté après-demain.
— Eh! qu’importe, Madame? s’écria Robert ; ma vie peut-elle être comptée pour quelque chose
LA PRISON DU TEMPLE
quand il s'agit de délivrer la reine ? Nos cœurs et nos têtes vous appartiennent, et si je meurs pour Votre Majesté, il n’est pas un vrai Français qui ne doive envier mon sort. Madame, ajouta- t-il en s’adressant à madame Élisabeth, si Votre Altesse royale plaidait ma cause, peut-être la reine seraitelle moins inflexible ?
— Je l’aurais fait déjà, monsieur, si je ne pensais que les gardiens qui veillent à la porte reconnaîtraient la reine, malgré son déguisement.
— On peut les faire boire, dit Mathieu, qui, jusque-là avait gardé le silence, ça leur obscucira la vue.
— Tu vaux mieux que je ne croyais, lui répondit M. d’Aché, et tu as là une bonne idée.
— Dame ! j’ai votre argent, faut bien le gagner ; sans cela, ce serait le voler.
LouisXVII s’approcha du guichetier, et le considérant avec une curiosité enfantine, il dit :
— Ma tante, vous qui savez toutes les choses que sait le bon Dieu, expliquez-moi comment il se fait que les assassins ne veulent pas être des voleurs ?
— Silence ! mon fils, reprit la reine.
Puis se tournant vers son geôlier, elle ajouta :
— Votre dévouement d’une heure nous fait oublier les outrages du passé, et je vous remercie de vouloir nous servir.
— Je ne vous connaissais pas, s’écria Mathieu ; non, je ne connaissais pas les prisonnières! Je les insultais, et elles ne me répondaient rien ; alors je me disais : Elles méprisent le peuple.
Un sourire mélancolique vint errer sur les lèvres de la reine.
— Voilà, dit-elle, les gens qui nous ont voué une haine mortelle : ils ne savent même pas pourquoi ils doivent nous haïr !
— Je vais faire boire les municipaux, continua Mathieu; aussi bien j’ai de quoi payer le vin ! Dis donc... dites donc... citoyen... monsieur, si vous vous vouliez pendant ce temps -là donner quelques coups de marteau après les murs, ça ne ferait pas mal de faire croire aux gens qui sont de garde que vous n’êtes pas venu ici pour vous amuser.
— Il est inutile, dit Marie-Antoinette, d’enivrer les gardiens; je ne profiterai pas, monsieur d’Aché, de votre généreux dévouement, je resterai à mon
poste, près de mes enfants: la mort seule pourra me séparer d’eux.
— Madame, de grâce écoulez-moi, reprit Robert, s’agenouillant aux pieds de la reine, Votre Majesté ferait appel à ses sujets ! 11 y en a encore un grand nombre de fidèles qui viendraient se ranger sous la bannière royale, et la régente à la tête d’une armée serait bien plus puissante pour protéger ses enfants que la reine prisonnière.
— Avant d’être reine et régente, je suis mère, et je n’abandonnerai pas mes enfants.
— Ici, Madame, vous ne pouvez rien pour les sauver.
— Je puis et je dois mourir avec eux !
— Leur vie n’est point menacée, et, faut-il tout vous dire, Madame, le peuple, ivre de sang, demande lu tête de la reine; sa fureur est plus grande encore contre Votre Majesté qu’elle ne l’était contre le roi.
— Que n’out-ils commencé par moi ! Ils eussent peut-être assouvi leur rage.
— Le passé n’est plus à nous ; nous ne pouvons lutter qu’avec le danger présent : au nom du ciel. Madame, ne refusez pas cette chance de salut !
LA PRISON DU TEMPLE
— Ma sœur, dit madame Élisabeth, confiezmoi vos enfants, et sortez de ce pays où vous n’avez pas reçu le jour et où on veut vous donner la mort.
— Ce pays est devenu le mien ! Il m’a donné un époux et une couronne; il m’a ôté, il est vrai, l’un et l’autre, mais rien n’arrive sans la volonté de Dieu ; que sa volonté soit donc faite ! J’attendrai ici mon sort ! Et vous, monsieur d'Aché, vous qui vouliez sacrifier votre vie pour sauver la mienne, croyez bien que je suis touchée jusqu’au fond du cœur de cet attachement qui vous fait tout braver pour nous.
— Ma vie, madame, appartenait au roi mon maître, elle appartient aujourd’hui à Sa Majesté Louis XYII et à la reine de France.
— Merci pour mon fils et pour moi. Votre présence m’a rappelé les heureux jours d’un temps qui a fui sans retour.
— Espérons, madame !
— Je n’espère rien, j’attends !
— Nos persécuteurs sont forts, madame, mais le bon droit est pour nous !
Les yeux de la reine se tournèrent vers le ciel,
qu’elle ne pouvait contempler qu’à travers l’étroite fenêtre grillée qui éclairait sa prison.
Si Marie-Antoinette avait conservé sa noble attitude, la majesté de sa parole et de son regard, tous les attributs de la souveraine, elle avait perdu l’éclatante beauté qui la faisait briller entre toutes les femmes. En quelques mois, ses cheveux étaient devenus blancs; les lignes de son visage restaient pures et correctes, mais sa peau fine et transparente s’était desséchée et semblait collée sur cette figure naguère resplendissante de fraîcheur et de jeunesse ; sa robe noire l’enveloppait comme un drap mortuaire, et, en portant le deuil de son royal époux, elle portait son propre deuil !
Robert la contemplait dans un muet désespoir; la reine comprit ce qui se passait en lui.
— Le passé est loin de nous, n’est-ce pas ? lui dit-elle ; mais dites-moi d’où vous venez. Vous aviez quitté la France, je crois ?
— Je viens de l’armée de Condé, madame.
— Donnez-moi des nouvelles de nos fidèles sujets.
— Ils sont tous disposés à mourir pour la sainte cause qu’ils défendent, mais leur nombre est in-
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suffisant, et chaque jour l’armée républicaine devient plus forte ; la partie n’est pas égale.
— Êtes-vous arrivé ici sans difficulté ?
— Non pas sans difficulté, mais sans entrave sérieuse.
— Vous êtes venu par l’Alsace et la Lorraine ?
— Je suis venu par la Normandie, c’est la route la plus sûre, c’est par celle-la aussi que nos amis devaient emmener Votre Majesté.
— Dites-inoi leurs noms, je veux les recommander à Dieu dans mes prières ; lui seul peut à présent acquitter mes dettes de reconnaissance.
— De Tourville et de Chavanne attendent Votre Majesté dans le voisinage du Temple ; de Blémont et de Puymaurin sont à la barrière de l’Etoile ; des chevaux sont préparés, et en quelques heures, madame, vous seriez sauvée.
— Vous les remercierez ; je suis profondément touchée de leur dévouement et surtout du vôtre, mais je ne quitterai pas mes enfants.
— Permettez-moi de vous dire encore une fois, madame, que vous pourriez les protéger si vous étiez hors de cette prison, et qu’enfermée ici vous
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ne pouvez rien faire pour eux. Pour Votre Majesté, la liberté serait la puissance !
— Dieu seul est puissant! S’il lui plaît de vaincre nos ennemis, il saura les vaincre sans moi. Je reste non pour défendre mes enfants, mais pour les soigner et adoucir leur captivité.
— Laissez-moi cette tâche, dit madame Élisabeth ; je la remplirai religieusement pour l’amour de ces enfants, et aussi pour l’amour de leur père.
— Pas môme à vous, ma sœur, je ne puis céder mes droits de mère ; je vous les léguerai, mais, tant que je vivrai, je ne vous les donnerai pas.
— 11 faudrait vous décider, dit Mathieu ; on renouvellera la garde, et vous devez profiter, pour sortir, du temps oùles municipaux qui ont vu entrer le citoyen sont encore de faction ; sans cela, les autres, ne s’expliquant pas votre présence, vous examineront de près.
— Je suis décidée et inébranlable dans ma résolution. Adieu, mon fidèle d’Àché, adieu et merci ! Mon fils, ajouta la reine, voilà peut-être le dernier gentilhomme français que vous verrez de votre vie ; embrassez-le.
i by Goagîe
LA PRISON DU TEMPLE
Le royal enfant tendit à Robert sa joue amaigrie par la souffrance.
— Emmenez-nous tous, lui dit-il, je m’ennuie ici, et je ne veux plus voir ceux qui ont tué mon père.
— Je ne puis vous emmener. Sire, mais je resterai avec vous pour vous servir et vous défendre, répondit Robert, auquel le déchirement de son cœur faisait perdre la raison.
— Mais c’est impossible ! s’écria Mathieu, vous ne pouvez rester ici, demain vous seriez découvert et nous serions mis en jugement ; on ne joue pas avec la République, vous ne la connaissez pas !
La reine se rapprocha de Robert et lui dit tout bas :
— Entendez-vous avec M. de Jarjayes.
Puis elle ajouta :
— 11 est temps de nous séparer. Adieu, mon cher d’Àché. Que Dieu vous garde ; nos vœux vont vous suivre !
Robert comprit que la reine avait espoir en M. de Jarjayes, qu’un projet se tramait, et qu’en portant là son dévouement, il pourrait servir ses maîtres. Cette pensée lui donna le courage de par-
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tir ; il fit un pas vers la porte et s’arrêta vaincu par l’émotion ; il voulait obéir à la reine, et restait malgré lui rivé au sol.
Il voyait la reine debout et chancelante; son âme ne faiblissait pas, mais les forces humaines trahissaient les forces morales. La prisonnière du Temple n’était plus que l’ombre de Marie-Antoinette. Il se souvenait de la belle reine de France, de la gracieuse fée de Trianon, de cette princesse qui, possédant tous les charmes, savait être tour à tour la digne fille de Marie-Thérèse et la joyeuse châtelaine qui aimait le plaisir, ses amies, ses sujets, et laissait déborder sa nature généreuse.
Il évoquait l’image radieuse de Marie-Antoinette parée de la double auréole de la royauté et d’une beauté souveraine; il croyait entendre encore les vivat du peuple, entourant sa jeune reine, et à sa vue apparaissait la veuve de Louis XYI.
Il cacha sa tête dans ses mains.
— Au revoir! dit Marie-Antoinette, qui voulait adoucir par ce mot l’amertume du dernier moment.
— Adieu! dirent madame Élisabeth et Marie- Thérèse.
LA PRISON DU TEMPLE. 49
Robert sortit. Pour la première fois de sa vie, il sentait en lui un découragement profond. Il passa de nouveau devant les sentinelles et au moment où il allait franchir le guichet, Mathieu lui dit :
Quoi qu’il arrive, souvenez-vous que je me suis vendu et que je vous appartiens.
Après bien des recherches, M. d’Aché put trouver M. de Jarjayes et combiner avec lui un plan pour sauver la famille royale, mais cette entreprise fut découverte et échoua.
Robert retourna à l’armée de Condé, jurant de vendre chèrement à la République cette vie qu’il avait voulu sacrifier à la reine.
LA COMTESSE DE VAtJBADON
Quinze années menaçantes et terribles avaient passé sur la France depuis le jour où le baron d’Aché sortait du Temple sans avoir pu sauver Marie- Antoinette. Ce qui s’était passé de 1793 à 1808, l’histoire nous le dit; il s’agit donc seulement, pour nous, de jeter un regard sur l’existence aventureuse de Robert , resté énergiquement dévoué à la cause qu’il servait encore alors que le succès était devenu impossible, et que les rangs des serviteurs fidèles s’éclaircissaient chaque jour. La mort emportait les uns, et les autres déposaient leurs épées impuissantes , en disant ce mot, qui est plus souvent l’expression du découragement que celle de la patience: Attendons!
LA COMTESSE DE VAUBADON
Robert avait porté d’abord à l’armée de Condé sa dévorante activité ; il s’offrait aux balles républicaines, semblait les défier, et elles s’écartaient devant lui , comme si elles eussent été repoussées par une main invisible. Quand l’armée des princes fut licenciée, il se rendit en Normandie pour électriser les esprits ; il rêvait le renversement du géant le plus puissant du monde, comptait les amis de la royauté et oubliait de compter ses ennemis.
Si M. d’Aché avait parcouru sa carrière sur les champs de bataille, dans des conditions égales, sous un gouvernement régulier, il eût placé bien haut le drapeau de son pays et le nom de ses pères. Il avait l’audace, le courage chevaleresque qui fascine et entraîne , le calme qui permet de calculer à l’heure suprême les chances de succès, l’infatigable persévérance qui se prête à toutes les combinaisons pour arriver au but, et l’àme grande et noble qui ne veut que ce qui est juste et bien ! À la tête d’une armée, il fût devenu une des gloires de son siècle.
Mais telle n’avait pas été sa destinée : il avait passé les plus belles années de sa vie à lutter contre des difficultés insurmontables, et contre des enne-
LA COMTESSE DE VACBADON
mis que leur nombre rendait invincibles. 11 avait supporté le malheur , les défaites et parfois la misère, sans qu’un rayon d’espérance vînt éclairer la route qu’il parcourait avec la ferveur d’un dévouement sans bornes. Tant que la couronne avait été l’héritage du fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, le sentiment dominant en lui était un attachement passionné pour le roi ; mais dans la personne de Louis XVIII, il voyait surtout le principe de la monarchie; cc prince, plus politique que guerrier, n’avait pas à ses yeux le prestige qu’aurait eu un souverain d’une nature ardente. Robert se souvenait d’ailleurs des intrigues de Versailles, de l’opposition que Monsieur faisait à la reine, et s’il servait l’héritier du trône avec un zèle que rien ne pouvait surpasser, c’était moins par affection que par devoir. Peut-être aussi la sainte ligure de Marie-Thérèse lui apparaissait-elle derrière celle de son oncle, comme une promesse d’avenir? Si Louis XVIII devenait roi, l’orpheline du Temple devait être un jour reine de France !
Robert allait sans cesse du comté d’Essex en Normandie ; il venait chercher des renseignements qu’il reportait à la cour du prince exilé, et travail-
LA COMTESSE DE VAUBADON. ?>3
lait à organiser une défense sourde, une chaîne dont les anneaux épars devaient se relier au premier appel lait par Louis XVIII- On comptait, les uns sur le hasard , les autres sur la Providence ; on s’agitait dans l’ombre pour ne pas se reconnaître vaincus , et cependant deux règnes séparaient déjà le passé du présent : le règne de la terreur et celui du sabre.
M. d’Aché, proscrit, ne venait sur la terre qui l’avait vu naître qu’à travers des difficultés que tout autre que lui eût trouvées insurmontables : il traversait la Manche sur une frêle barque, seul, sans rameurs, sans pilote; devenu marin par nécessité, il restait souvent ainsi plusieurs jours et plusieurs nuits entre le ciel et la mer. Partant de Portsmouth, il débarquait toujours entre Luc et le château de Lion , où nous l’avons vu pénétrer un soir d’hiver de l’année 1793. Il n’allait pourtant plus au manoir et s’il choisissait ce lieu , c’est parce qu’il trouvait là un pêcheur qui amarrait sa barque auprès de la sienne, et lui donnait asile dans sa cabane. Cet endroit d’ailleurs prête au mystère : de tristes falaises déchirées par la fureur des flots bordent la côte de Luc à Lion, et les rochers, écKancrés par le bas ,
Si LA COMTESSE DE VADBADON.
forment des cavernes qui offrent un refuge pour se dérober aux regards. Il abordait pendant la nuit , se reposait le jour sous l’humble toit du pêcheur , puis le soir il parlait pour Bayeux , en suivant à pied la grève jusqu’à Aromanches, ou en traversant la campagne.
Bayeux, la vieille cité normande, qui apparaît au milieu de la verte plaine comme une image dn passé, était à cette époque le lieu où se réunissaient les faibles conspirateurs qui murmuraient encore le mot de i*alliement. L’antique cathédrale, qui a vu s’agenouiller sur ses marches Guillaume le Conquérant et la reine Mathilde, semble abriter la ville entière sous la majesté de ses tours; de vieux hôtels se groupent , sombres et serrés, comme s’ils voulaient se prêter secours en s’appuyant mutuelle- ' ment sur leurs murailles, noircies parle temps. Toutes ces portes massives s’ouvraient devant Robert , qui apportait là des nouvelles de l’étranger. Il était l’enfant chéri de chaque foyer, le héros ténébreux qui occupait les imaginations féminines par le double prestige de son courage et de ses relations avec les princes exilés. Longtemps Robert avait partagé sou temps entre les maisons amies ,
LA COMTESSE DE VAUBADON
où il était caché et fêté tout à la fois ; puis un jour était venu où il n’avait fait qu’apparaître, pressé de transmettre ses messages, de prendre des informations , pour quitter ensuite Bayeux sans quitter la Normn U
Où allait-il ?
Au château de Yaubadon.
Le château de Yaubadon était une belle et vaste demeure, d’une architecture élégante. Autrefois, quand on bâtissait une maison, on pensait plus souvent à charmer le regard de ceux qui devaient passer sous ses fenêtres qu’à rendre l’intérieur agréable pour ceux qui devaient l’habiter. On faisait' d’abord une belle façade ; on voulait posséder les quatre murs d’un grand château , mais parfois une seule aile du monument était habitable. Le reste , privé de planchers et de plafonds, servait de refuge aux hirondelles. Il n’en était pas tout à fait ainsi de Vaubadon, qui primitivement avait été terminé; mais le dernier propriétaire n’avait réparé et meublé qu’une partie du château, et un corps de logis tout entier était abandonné.
Le comte de Vaubadon, mort depuis plusieurs années, avait laissé, disait-on ' une fortune obérée
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par une administration peu intelligente et par les folles dépenses de sa femme , à laquelle il ne savait rien refuser. Il était impossible, en effet, de résister au charme naturel, à la grâce séduisante de Jeanne de Mesnildau, comtesse de Yaubadon ; elle n’était pas précisément jolie ; mieux que cela, elle était charmante ! Ses traits irréguliers s’harmonisaient si bien ensemble , qu’on n’eût rien voulu changer à cette figure dont le principal attrait était l’expression de timidité naïve. Elle rougissait au moindre compliment qui lui était adressé ; son regard velouté avait une douceur caressante, sa taille frêle et gracieuse se pliait comme un roseau : à trente ans, on l’eût prise pour une toute jeune fille !
Quand la comtesse de Yaubadon devint veuve, elle ne s’occupa pas de ses affaires et ne changea rien au train de sa maison. Tout en promenant son deuil , elle promenait ses ennuis sur la route de Caen et sur celle de Bâyeux, et bientôt elle retourna dans le monde. Le luxe et les succès lui étaient plus nécessaires pour vivre que l’air qu’elle respirait.
Un jour , elle rencontra, à Bayeux, Robert, dont elle avait souvent entendu parler. Il produisit sur
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elle l’effet qu’il produisait sur toutes les femmes ; elle se sentit magnétisée par son fier regard , elle l’aima , crut de bonne foi qu’elle l’aimerait toujours et Robert fut entraîné vers elle par une passion qu’il ne chercha pas à combattre.
Madame de Yaubadon fit arranger pour Robert un appartement dans l’aile abandonnée de son château, afin que ses visites chez elle fussent un secret pour tous. Robert venait chercher à Yaubadon un abri pour sa tête mise à prix , et une consolation pour son cœur ardent, dont toutes les espérances politiques tombaient une à une, comme les feuilles jaunies par l’automne et emportées parle vent.
Il revenait vers la Normandie avec bien plus de joie qu’autrefois : la terre natale lui apparaissait sous la gracieuse image de Jeanne, et le temps, au lieu d’emporter dans sa course inexorable l’amour de Robert, resserrait les liens qui l’unissaient à la comtesse de Yaubadon. Elle avait embrassé avec ardeur les croyances et la foi de M. d’Àché , et voulait servir le roi ! Elle parcourait les campagnes, faisant de la propagande, et revenait ensuite triomphante, compter les adeptes qui se rangeaient sous
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sa bannière. Quand Robert la voyait ainsi, elle lui semblait plus adorable encore : il y avait dans ses paroles et dans ses actions une grâce pour ainsi dire enfantine, qui lui allait à ravir, et les années se succédaient sans laisser l’empreinte de leur cours sur sa jolie tête ; elle était la joie de Robert, le rayon de soleil qui dorait les derniers jours de sa jeunesse, et pour venir à elle , il bravait tout.
Son bonheur n’était cependant pas complet : il aurait voulu donner à Jeanne son nom, comme il lui avait donné son cœur; mais, au premier mot de mariage , madame de Yaubadon avait parlé de ses devoirs de mère : elle avait un fils, et se devait à lui avant tout ; elle n’avait pas le droit de lier sa destinée à celle d’un proscrit, de renoncer à sa patrie; elle voulait sacrifier son bonheur à l’avenir de son enfant! Robert admira son courage maternel, et n’eut pas la pensée de se plaindre. L’absence, d’ailleurs, rendait le retour plus doux !
Au printemps de l’année 1808, Robert revenait en France ; il s’était écoulé plus de six mois depuis le jour où il avait quitté Yaubadon, et il n’avait pu trouver une seule occasion pour donner de ses nou-
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velles à Jeanne. Il craignait que cette longue incertitude, le chagrin et les angoisses eussent brise la frôle organisation de la comtesse.
M. d’Aché approchait des côtes de Normandie.
Quand la nuit eut enveloppé de ses ombres la terre et l'Océan , il déploya sa voile blanche pour venir ahordcr-dans les falaises qui lui servaient de refuge et longea la grève jusqu’à ce qu’il pût apercevoir, se dessinant sur le ciel gris, la silhouette d’une cabane perchée au sommet des rochers. Alors il replia sa voile, et réunissant ses mains devant ses lèvres, il fit entendre un son perçant qui ressemblait au cri d’un oiseau. Il répéta trois fois ce cri, puis il rarna dans la direction de Luc , et bientôt il distingua une ombre qui, sortie de la cabane, suivait sur la falaise une route parallèle à la sienne.
Il entra dans une petite baie creusée dans le roc, jeta l’ancre, et, sautant de son canot, il gagna la falaise en marchant dans l’eau. Il fallait se hâter, car les vagues s’avançaient avec rapidité et leur murmure semblait une menace.
Il trouva le long de la falaise une échelle de corde qui lui était tendue, et, grimpant avec l’agilitc d’un jeune mousse, il fut en un instant sur la crête des
LA COMTESSE DE VAUBADON
rochers, à côté d’un robuste pêcheur dans lequel nous retrouvons le brave Launay.
— Ah! Jésus -Marie! vous vous êtes fait attendre cette fois-ci! dit-il à Robert.
— Je ne suis pas maître de mes actions ; si j’étais libre, je serais toujours au pays. Comment va-t-on chez toi?
— Pas mal; ma femme est en peine de son septième enfant.
— Je regrette plus que jamais d’être ruiné, car tu dois être à l’étroit dans cette hutte en planches, mon pauvre Launay , et neuf bouches à remplir, ce n’est pas peu de chose.
— C’est vrai, et la misère serait souvent au logis si Y Ange de la côte ne venait chaque jour donner à manger à ceux qui ont faim ; c’est elle qui va être marraine du petit, et par ma foi, si vous aviez pu nous faire l’honneur d’être le parrain, vous auriez eu là une jolie commère !
Robert ne répondit rien, il suivait son compagnon , qui ajouta :
— C’estde la demoiselle deTanearville que je parle ! Tenez , monsieur le baron, je vais me permettre de vous faire une question : Pourquoi donc ne retour-
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nez vous plus au château deLion? Ça ne me regarde pas, mais ça me taquine !
— Je ne retourne pas à Lion, Launay, parce que mes vieux amis sont morts. Le châtelain actuel ayant quitté l’armée de Condé avant qu’elle fût licenciée et sollicité sa grâce du gouvernement révolutionnaire , il ne peut y avoir rien de commun entre lui et moi.
— Ah ! ne jugez pas mal M. Raymond ! il fallait bien qu’il vint protéger sa sœur.
— Pour nous , le premier devoir est de servir le roi !
— Le roi ! le roi ! c’est très-bien ! Je m’en soucie pour vous faire plaisir et je crois tout ce que vous me dites ; mais vous n’avez jamais eu de sœur, vous ne pouvez donc pas savoir ce que votre cœur vous dirait pour elle si vous en aviez une. Je ne sais pas comment est fait un roi; je n’en ai jamais vu et je n’en verrai jamais, puisqu’il n’y en a plus; mais ce que je sais, c’est que rien ne peut être plus aimable que la sœur de M. Raymond.
Vous rappelez-vous comme elle pleurait, la pauvre mignonne, quand vous êtes parti pour aller tirer la
reine de sa prison? Bien sûr que vous l’avez ou-
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bliée ! Que c’est donc dommage que vous n’aimiez que les rois et les reines !
— Deviens-tu républicain ou bonapartiste ? dit en riant M. d’Aché.
— Dieu m’en garde ! monsieur le baron ; je ne tiens à aucun gouvernement. Si vous étiez en paix dans votre château de Beuzcval, bien marié et entouré de beaux enfants, et que la pèche fût toujours bonne chez nous, je ne demanderais rien au bon Dieu, que le paradis après ma mort.
— Tu m’aimes donc bien, mon brave Launay?
— Oui monsieur, je vous aime et je vous respecte, et après vous ce que j’aime le plus , c’est la demoiselle de Tancarville.
— Explique-moi pourquoi tu nous aimes et pourquoi tu nous respectes ?
Launay s’arrêta, étonné.
— Dame ! je vous aime parce que vous êtes bon, et je vous respecte parce que je suis né sur vos terres ; que votre père était le maître du mien, et que vous êtes mon maître ! Quant à la demoiselle de Tancarville, elle a le droit d’être aimée par tout le monde; elle est si charitable, qu’on dirait un ange du bon Dieu !
LA COMTESSE DE VAliBADON. 63
— Tu vas comprendre alors pourquoi j’aime le roi : ses pères étaient les maîtres de mes pères depuis dix siècles, et la reine, que les révolutionnaires ont fait mourir, était belle et bienfaisante comme mademoiselle de Tancarville.
— Je comprends, dit le Normand, les rois sont vos maîtres, et nos maîtres sont nos rois !
Ils arrivèrent à la cabane : ordinairement Launay et sa femme cédaient leur lit au voyageur, mais ce soir-là on ne pouvait déplacer l’accouchée, et Robert passa la nuit sur une botte de paille pour se reposer des fatigues de la traversée ; bien souvent, d’ailleurs, il n’avait pas eu si bon gîte et avait dormi à la belle étoile, étendu sur la terre humide.
Launay, après avoir ranimé la flamme du foyer, fit frire, pour le souper de Robert, quelques poissons pris le matin.
— Allez vous coucher, allez vite ! dit-il à ses enfants qui se groupaient autour de M. d’Àché.
Les plus grands emmenèrent les plus petits, et allèrent s’entasser dans une étable qui communiquait à la cabaue ; ils partageaient la litière d’une belle vache normande, seule richesse de la pauvre famille.
6t LA CO». .SSE DE VAUBADON.
Dès le matin, Robert quitta ses hôtes ; il marcha tout le jour, s’écartant avec soin des lieux habités ; le soir, il approchait du château vers lequel ses pensées le portaient sans cesse, et bientôt il aperçut les chênes séculaires de Vaubadon.
Il suivait une avenue de peupliers ; une haie épaisse et fleurie bordait les fossés tapissés de mousse. On était au mois de mai, l’aubépine étendait de tous côtés sa neige odorante, et Robert respirait avec ivresse ces parfums du printemps qui semblent bien plus pénétrants quand ils émanent du sol natal. Les poésies de sa jeunesse lui revenaient à la mémoire, mais aucune ne lui semblait comparable à l’amour qui remplissait son âme; jamais il n’avait aimé aucune femme comme il aimait Jeanne de Vaubadon.
Il fallait qu’il attendît la nuit pour arriver au château.
Tout en rêvant, il chercha un lieu de repos, passa dans le champ voisin, s’étendit sur l’herbe, et resta plongé dans ses doux songes jusqu’au moment où il entendit le pas de deux chevaux qui s’avançaient dans l’avenue.
Il regarda à travers la haie, et vit avec un indici-
LA COMTESSE DE VAUBADON
ble déchirement de cœur la comtesse de Vaubadon accompagnée par un homme qu’il reconnut à l’instant pour un ancien serviteur de la cause royale, le chevalier d’OUendond.
La voix de Jeanne arriva jusqu’à l’oreille de Robert ; elle disait à son compagnon :
— Tout cela me fatigue et m’ennuie ; aidez-moi à sortir de là, trouvez un expédient quelconque, et....
La voix se perdit dans le bruit que faisaient les fers des chevaux sur les pierres du chemin.
Robert était atterré ! Il croyait retrouver Jeanne inquiète et désolée de son absence, et il la voyait chevauchant seule avec un jeune et beau cavalier ! Le fragment de conversation qu’il venait d’entendre prouvait qu’une grande intimité devait exister entre la comtesse et le chevalier, et la jalousie torturait l’âme de Robert. Un instant, n’étant plus maître de lui, il fut sur le point de s’élancer pour provoquer l’homme qui avait l’audace d’escorter madame de Vaubadon.
Mais l’amour fît taire le ressentiment.
— Je suis fou ! se dit-il. Pauvre femme ! elle est seule, isolée dans ce château, et je lui ferais un
LA COMTESSE DE VAUBADON
crime d’une promenade à cheval! Je suis aimé et elle ne peut en aimer un autre !
Naïf raisonnement pour un homme qui n’avait plus vingt ans; mais, à ses yeux, Jeanne était une femme exceptionnelle, et il lui avait élevé dans son cœur un temple d’adoration, bâti sur les ruines et les déceptions de sa vie.
Quand la nuit fut venue, Robert s’avança vers le parc de Yaubadon et s’arrêta au pied d’un mur délabré, dont un lierre resserrait les pierres disjointes ; il s’accrocha aux rameaux de ce lierre, et arrivant bientôt au sommet du mur, son regard plongea dans le parc, où tout semblait dormir; on n’entendait pas un souffle, la brise du soir n’agitait même pas le feuillage. Robert trouvait autour de lui l’image du calme et du repos, la paix rentrait dans son âme, il chassait les pensées importunes ; il était chez Jeanne et se sentait heureux.
Il suivit une allée, dont chaque détour lui était bien connu, et arriva à la porte d’une maisonnette, cachée au milieu d’un massif de sapins : c’était la demeure du garde-chasse.
— Bonsoir, Lefèvre, dit en entrant Robert.
— Monsieur d’Aché ! s’écria le garde-chasse.
Rm
LA COMTESSE DE YAÜBADON
— Moi-même, comme vous voyez.
— Il y a longtemps que vous n’ètes venu par ici, monsieur, trop longtemps.
Le Normand appuya avec une intention marquée sur ces deux derniers mots.
— Y a-t-il donc quelque chose de nouveau? demanda Robert, alarmé par l’attitude sournoise du garde.
— Du nouveau ! Eh! monsieur, vous savez aussi bien que moi qu’en ce monde il n’y a jamais rien de nouveau; ce sont les anciennes choses qui reviennent, ou d’autres toutes pareilles. C’est comme la roue d’un moulin quand elle tourne; on voit aujourd’hui ce qu’on voyait hier, et ce qu’on verra demain.
— La comtesse va bien ?
— Très-bien ! répondit Lefèvre en souriant, trèsbien !
— Y a-t-il du monde au château ?
— Oui, monsieur.
— Beaucoup de monde?
— Noa, monsieur.
Robert 11e pouvait plus respirer ; il sentait une amère dérision derrière les réponses de cet homme ;
LA COMTESSE DE VAUBADON
il eût rougi de le questionner, et d’ailleurs un Normand ne dit que ce qu’il veut dire.
Lefèvre, n’ayant pas envie de parler davantage, se mit en marche vers le château, pour aller prévenir sa maîtresse comme il avait coutume de le faire.
Après un quart d’heure d’attente, Robert vit venir, non pas, comme il l’espérait, Jeanne qui arrivait toujours frémissante de joie, mais Julie, sa femme de chambre.
— Madame la comtesse est sortie, dit la jeune fille ; c’est moi qui vais introduire monsieur.
M. d’Aché suivit sa conductrice, et arriva dans le jardin en s’abritant derrière une charmille; il entra dans l’orangerie. Une vieille porte, cachée derrière des décombres et des caisses de fleurs, communiquait avec une des tourelles du château, dans laquelle se trouvait un étroit escalier qu’il gravit. 11 s’arrêta au premier étage, traversa plusieurs pièces délabrées, et parvint enfin dans un petit appartement frais et coquet, où tout était réuni pour reposer le cœur des inquiétudes et le corps des fatigues. Madame de Vaubadon avait arrangé avec amour le lieu qui servait de refuge à celui quelle aimait, et deviné d’avance ces mille
LA COMTESSE DE VAUBADON
recherches inconnues alors, et qui, plus tard, devaient faire partie de toutes les existences.
Julie alluma des bougies et sortit.
Robert se jeta dans un fauteuil, mais il n’eut pas le temps d’approfondir le chaos de ses pensées; le frôlement d’une robe se fit entendre derrière lui, une main saisit la sienne, et la douce voix de Jeanne murmura à son oreille des mots de joie et de tendresse.
Il oublia tout, en contemplant ce visage dont l’expression avait une pureté angélique, et pensa, au premier instant, tomber à ses genoux pour lui demander pardon de l’avoir, non pas même soupçonnée, mais d’avoir souffert d’une crainte vague et indéfinissable dont elle était l’objet.
— Ah ! s’écria Jeanne, que l’absence a étélongue cette fois ! Six mois sans nouvelles ! Quelle cruelle attente ! J’ai cru mourir de tristesse et d’inquiétude !
L’image de Jeanne courant à travers champs sous la protection du chevalier d’Ollendond revint à la mémoire de Robert. Vraiment dans ce momentlà, madame de Yaubadon n’avait pas l’air d’une femme écrasée par une angoisse perpétuelle.
LA COMTESSE DE VACBADON
— Yous aviez du monde, ce soir, je crois ? demanda Robert,
Elle rougit, hésita et répondit :
— Oui, j’avais quelques voisins.
— Je n’en ai vu qu’un seul.
— Où donc l’avez vous vu? s’écria -t-elle étourdiment.
— Tantôt, quand vous reveniez à cheval avec le chevalier d’Ollendond, vous êtes passés tous deux près de moi.
Jeanne, interdite d’abord, reprit bien vite.
— J’avais une course à faire au moulin des Chênes, et j’ai prié M. d’Ollendond de m’accompagner.
— Pendant ce temps, qu’aviez-vous donc fait de vos autres amis?
— Ils étaient repartis pour Bayeux, immédiatement après le dîner.
— Et le chevalier, où est-il à présent?
— Il est au salon.
— Il reste ici quelques jours?
— Non, il est arrivé ce matin et partira demain.
— Yient-il souvent vous voir?
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— C’est la première fois : je l’ai rencontré dernièrement et il m’a demandé la permission de s’arrêter à Yaubadon, en se rendant à une ferme qu’il possède ici près; comme c’est un homme bien né, je n’ai trouvé aucun inconvénient à le recevoir.
Robert prit la main de madame de Yaubadon, et lui dit d’un ton tendre et grave :
— Le conseil que je vais vous donner, chère Jeanne, n’est pas dicté par la jalousie, eroyez-le bien ; si vous étiez ma sœur, je vous le donnerais également : ne recevez plus le chevalier d’Ollendond. Il ne s’agit pas seulement d’être un homme bien né, comme vous dites, il faut encore être un homme estimable; la naissance n’aura désormais de prestige qu’autant qu’un nom, noblement transmis, sera noblement porté. J’ai beaucoup connu d’Ollendond quand il avait émigré. 11 vous importe peu d’apprendre ce qu’il a pu faire en Allemagne, et je n’entrerai dans aucun détail; qu’il vous suffise de savoir qu’il n’est pas digne d’être admis dans votre intimité ; sa présence chez vous donnerait lieu d’ailleurs à des calomnies qu’il ferait tout son possible pour accréditer.
— Il sera fait selon vos désirs, répondit la com-
LA. COMTESSE DE VAUBADON
tesse, en attachant sur Robert son limpide regard ; cet homme dangereux, ajouta-t-elle en souriant, sera venu aujourd’hui à Yaubadon pour la première et la dernière fois.
— Merci, Jeanne !
— Vous n’avez pas besoin de me remercier, je ne vous fais aucun sacrifice; je vais retourner au salon, et après le souper, je ferai comprendre à M. d’Ollendond que sa visite ne doit pas se renouveler.
Elle se leva en soupirant et ajouta :
— C’est triste de ne pas rester avec 'vous ce soir, mais il ne faut pas éveiller les soupçons et laisser deviner la présence de mon cher prisonnier, car vous ôtes mon prisonnier, Robert.
— Et vous avez là un captif qui n’a guère envie de briser ses fers ; mais un mot encore : Quelle découverte réclamiez-vous du chevalier quand vous lui disiez : « — Tout cela me fatigue et m’ennuie ; « aidez-moi à sortir de là, trouvez un expédient « quelconque... »
Jeanne se mit à rire.
— Je le priais, dit-elle, de m’indiquer un moyen de me débarrasser de mon meunier des Chênes,
LA COMTESSE DE VAUBADON
l’être le plus insupportable de la terre ; avec lui, le jour de l’échéance n’arrive jamais 1 J’étais encore tout irritée contre cet homme, que je venais de quitter. C’est affreux, voyez-vous, pour une femme de s’occuper d'affaires !
Ces explicalionsme rassurèrent pas complètement Robert ; quelques jours se passèrent dans des alternatives de doute et de confiance, dans une fièvre morale qui se calmait en présence de Jeanne, et dont les accès redoublaient loin d’elle. S’il avait pu ne jamais la quitter, ses inquiétudes se fussent évanouies, mais l’absence était une épreuve dangereuse.
Robert restait étranger à tout ce qui se passait à Yaubadon, et ne voyait même pas la lueur du jour; les volets du corps de logis qu’il habitait restaient clos jours et nuits, et le soir seulement, bien tard, quand tout le monde dormait, Robert et Jeanne allaient respirer ensemble l’air embaumé des bois.
De temps à autre, il explorait le pays, et cherchait à électriser les gens qu’il espérait rallier un jour et faire marcher aux cris de : Vive le roi !
11 voulait lutter jusqu’à son dernier souffle et ne
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s’arrêtait devant aucun obstacle : avec un verre d’eau il eût essayé d’éteindre un incendie.
En revenant un soir de Bayeux, il rencontra le fils de Jeanne qui cherchait des nids dans les arbres de l’avenue. Il aimait cet enfant, sans le connaître, et passa lentement près de lui, pour le mieux voir.
Théodore de Vaubadon regarda M. d’Aché qui portait un costume de paysan, et lui dit :
— Youlez-vous m’aider à secouer cet arbre pour faire tomber un nid ?
— Le nid ne tomberait pas, il est trop solidement attaché aux branches, et d’ailleurs s’il tombait les oiseaux seraient tués, lui répondit Robert.
L’enfant parut contrarié.
Robert grimpa dans l’arbre, et, s’emparant du nid désiré, il le donna à Théodore, qui s’écria.
— Oh ! qu’ils sont jolis !
Il porta à ses lèvres les affreux petits oiseaux sans plumes, qui allongeaient leurs cous hors du nid ; sa joie faisait plaisir à Robert, qui retrouvait en lui tous les traits de sa mère, et surtout son doux regard.
— Vous aimez donc bien les oiseaux? dit M.
d’Aché
LA COMTESSE DE VAUBADON
— Oui, et puis je ne savais que faire ce soir, je m’ennuyais d’être seul.
— Vous vous promenez sans doute ordinairement avec votre maman ?
— Non, jamais ; je me promène avec le chevalier.
— Avec quel chevalier ? reprit vivement Robert.
— Vous ne connaissez pas le chevalier ? C’est drôle, vous n'êtes donc pas de la paroisse ? car tout le monde le connaît ici.
— Mais il a un nom, ce chevalier ! dites-moi son nom?
— C’est bien sûr qu’il a un nom, tous les chevaliers en ont un ; il s’appelle d’Ollendond.
Un frisson glacial parcourut les veines de Robert.
— 11 habite ce pays-ci ?
— Il habite le château.
— Quel château?
— Mais le nôtre, mon ami, il n’y en a pas d’autre
Robert chancela, puis, rassemblant toutes ses forces, il dit encore :
LA COMTESSE DE VAUBADON
— Y a-t-ii longtemps que M. d’Ollendond habite avec vous?
— Il a passé tout l’hiver à la maison ; il est absent depuis quinze jours, mais j’espère qu’il reviendra bientôt.
— Vous l’aimez?
— Certainement je l’aime ; il est si gai !
Maman l’aime bien aussi; c’est son ami, ajouta Théodore avec l’assurance d’un enfant terrible.
Robert s’appuya contre un arbre ; il ne pouvait plus se soutenir.
— Vous avez faim? dit Théodore ; venez manger au château.
— Merci, répondit Robert.
L’enfant chercha quelques sous dans sa poche et tendit sa petite main vers M. d’Aché. Malgré la douleur qui lui rongeait l’âme, Robert ne put s’empêcher de sourire.
— Gardez cela pour un pauvre, dit-il, j’ai des bras, et je puis gagner ma vie.
— Comme vous voudrez ! Je vous offrais de l’argent parce que maman dit toujours qu’il faut récompenser les gens qui nous servent ; vous êtes monté dans un arbre pour me faire plaisir, et je voulais
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vous faire plaisir aussi, mais je ne vous prenais pas pour un pauvre.
Le petit Théodore aurait pu parler longtemps, Robert ne l’entendait plus : affaissé plutôt qu’assis sur la terre, il restait abîmé dans ses réflexions ! Le doute ne lui était plus possible; Jeanne l’avait trompé, et, ce qui était plus odieux encore, elle avait dissimulé sa trahison au prix de faux serments.
Le premier mouvement de Robert fut de partir sans revoir la comtesse, mais il avait laissé au château des papiers importants qu’il était obligé de reprendre ; il se leva enfin et se décida à rentrer à Vaubadon.
Le ressentiment et la pitié se partageaient tour à tour son cœur ; sa tète était en feu, sa marche chancelante, et il arriva à la maison du garde dans un état impossible à décrire. Ce fut Jeanne tendre et souriante qui vint au devant lui.
D’un geste impérieux, il repoussa la main qui s'avançait pour prendre la sienne; madame de Vaubadon s’arrêta interdite; il lui indiqua le chemin du château et lui fît signe qu’il allait la suivre.
LA COMTESSE DE VAUBADON
Quand ils arrivèrent dans cette retraite, où tant de jours heureux s’étaient écoulés, M. d’Aché fixa sur Jeanne un inflexible regard et lui dit :
— Je ne reviens pas ici pour vous revoir, mais pour vous quitter. Dans votre conduite, que je connais tout entière, ce que j’excuse le moins, c’est la comédie que vous jouez avec moi depuis mon retour en Normandie.
— Au nom du ciel, Robert, s’écria madame de Vaubadon, que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas ; expliquez-vous ; j’ai le droit de savoir ce dont je suis accusée !
— Vous êtes accusée, madame, d’avoir joué avec l’amour que j’avais pour vous ; vous m’avez trompé quand vous m’avez juré que le chevalier d’Ollendond n’avait passé ici qu’une seule journée ; il habite chez vous depuis six mois, il est aussi...
Le dernier outrage expira sur les lèvres de Robert. Jeanne vit son hésitation et voulut profiter de ce qu’elle prenait pour un sentiment de pitié ; quittant alors son attitude suppliante, elle répondit avec calme :
— Il m’est facile de prouver la fausseté de vos suppositions. Est-ce devant un juge que je dois me
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défendre, ou puis-je encore m’expliquer avec un ami?
Le son de sa voix était si ferme, son regard si franc, que Robert se sentit ébranlé.
— Parlez, dit-il, c’est un ami qui vous écoutera.
Jeanne se laissa tomber sur un fauteuil, et attachant sur M. d’Àcké ses beaux yeux remplis de larmes, elle commença ainsi :
— J’ai voulu être la joie de votre vie si tourmentée, vous donner le bonheur et garder pour moi seule tous les soucis de ma destinée. Vous m’aimiez, vous eussiez partagé tous mes chagrins, et c’est pour cela que je ne vous les ai pas confiés.
M. de Yaubadon, en mourant, m’a laissé une fortune en désordre : de tous les côtés, les créanciers de mon mari venaient réclamer ce qui leur était dû ; il me restait des terres, mais pas d’argent ; je perdis la tête, et ne sachant comment me tirer de ce dédale, je pris un homme d’affaires, qui, au lieu d’éteindre les dettes de la succession, en contracta de nouvelles. Le jour du réveil arriva et fut horrible! Je me vis en butte aux poursuites, et n’ayant plus d’autre ressource que de vendre Yaubadon.
LA COMTESSE DE VÀUBADON
La pauvreté n’eût rien été à mes yeux si j’avais dû la supporter seule, mais je pensais à mon fils, dépouillé de l’héritage de ses pères, et l’avenir qui se dressait devant moi me faisait frissonner de terreur ! Ce fut à cette époque que je rencontrai le chevalier d’Ollendond chez un notaire de Caen, auquel j’étais allée demander l’avance de quelques fonds. Yaubadonest tellement grevé d’hypothèques que personne ne consentait à me fournir la somme dont j’avais besoin. M. d'Ollendond eut la générosité de me la prêter, et il m’offrit de rétablir mes affaires en créant à Yaubadon une exploitation modèle, d’après un système qu’il a étudié en Angleterre. Placée entre cette proposition et une ruine complète, je crus devoir accepter dans l’intérêt de mon fils. M. d’Ollendond, après m’avoir avancé quarante mille francs, s’est installé ici, c'est vrai. Il le fallait bien pour faire valoir Vaubadon ; il a mis toute la terre en prairies, nous élevons des chevaux pour les remontes de l’armée, et j’espère que nous obtiendrons le succès désiré. Je vous ai caché tout cela, Robert, car en vous apprenant mes malheurs j’aurais déchiré votre çœur ; il n’était pas en votre pouvoir de me venir en aide, et d’ailleurs je pré-
LA COMTESSE DE VAUBADON. 81
voyais que vous seriez jaloux d’un homme qui est près de moi, tandis que vous êtes exilé loin de la France.
Jeanne s’arrêta. A demi voilée par ses cheveux en désordre, les yeux brillants de larmes, repliée sur elle-même, et brisée par l’émotion, elle était plus séduisante que jamais, et ses raisonnements insensés, en sortant de sa bouche, avaient une apparence de candeur et de vérité.
Robert, froid et impassible, l’avait écoutée sans l’interrompre.
— Vous avez creusé un abîme entre nous, madame, dit-il enfin ; je ne vous estime plus et je ne veux plus vous aimer ! Vous savez aussi bien que moi ce que le monde doit penser et dire de votre association avec le chevalier d Ollendond. Vous deviez être un jour ma femme, et vous n’avez pas craint de vous exposer au mépris public ! Vouliezvous donc renoncera moi ou me faire partager votre honte ? En acceptant même les explications que vous venez de me donner avec tant d’assurance vous êtes une mère inexcusable ; au lieu de garder à votre fils les domaines de ses aïeux, il fallait lui garder l’honneur de son nom! Les spéculations de
LA. COMTESSE DE VAÜBADON
M. d’Ollendond ne sauveront d’ailleurs pas votre fortune, croyez-le bien , madame ! Je vous aimais plus qu’aucune femme n’a jamais été aimée sur terre, et aujourd’hui cet amour qui dominait tout me remplit de confusion et de douleur ! Vous étiez le but de mon existence, et à présent il ne me reste rien qu’un profond découragement, car j’ai tout perdu en ce monde : patrie, famille, fortune et affection !
L’intrépide baron d’Àclié, celui qui n’avait jamais faibli en face d’aucun danger et d’aucune douleur, cacha dans ses mains son visage, sur lequel coulaient des larmes brûlantes.
Madame de Vaubadon se traîna à ses pieds pour implorer son pardon. Il la releva doucement, la reconduisit à sa place, et lui dit :
— Le passé est mort, madame ; ne cherchez pas à le ressusciter ! Quand j’ai pris une résolution, elle est immuable ! Vous n’avez plus devant vous qu’un compatriote qui vous remercie de l’hospitalité qui lui a été accordée tant de fois dans ce château! Je veux tout oublier, tout, excepté le courage généreux avec lequel vous receviez un proscrit dont la présence pouvait vous compromettre. Adieu, madame !
LA COMTESSE DE VAUBADON. 83
M. d’Àché salua la comtesse comme il eut salué une étrangère, entra dans la chambre qu’il avait occupée si souvent depuis quatre années, prit son léger bagage, et traversa ensuite l’appartement, où madame de Vaubadon était restée atterrée, sans môme jeter un regard sur elle.
MARIE DE TANCARVILLE
L’enfant quenous avons entrevue, en 1793, était en 1808 une jeune fille dans tout l’éclat de la jeunesse. Sa beauté était splendide, son intelligence brillante et profonde, sa fortune très-considérable, et pourtant elle était encore, à vingt-quatre ans, Marie de Tancarville.
De tous les côtés de la Normandie, on aspirait à sa main, et à toutes les propositions elle répondait non, et attendait!
Qu’attendait-elle?
Nul ne le savait; elle-même n’aurait pu le dire. Les rêveries ne trouvaient pas place dans son cœur, rempli de lugubres souvenirs, et elle concentrait
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MARIE DE TANCARVILLE. 85
toutes ses affections sur son frère, qui seul de sa race avait échappé à la faux révolutionnaire.
Le vieux seigneur de Tancarville avait été condamné à mort : sa tête vénérable, respectée par le temps, était tombée sous le couteau de la guillotine. Le père de Marie, frappé mortellement par une balle républicaine, n’avait pas revu son pays, et la douairière de Tancarville, brisée par l’orage qui dévastait tout autour d’elle, s’était éteinte laissant sa petite-fille sans protecteur.
Ce fut alors que le frère de Marie quitta l'armée et obtint la permission de rentrer en France. Les deux orphelins vivaient appuyés l’un sur l’autre : Raymond était la seule affection de Marie, et la tendresse de Marie suffisait à Raymond.
La fiancée du jeune de Tancarville avait péri sur l’échafaud et ni le temps, ni l’agitation de son existence n’avaient pu triompher de la mélancolie dont son âme était empreinte ; il devint taciturne, et son caractère formait un contraste frappant avec celui de sa sœur.
C’était Marie qui commandait à Tancarville, et son autorité était bénie par tous. L’habitude de gouverner sa maison, les difficultés qu’elle avait
MARIE DE TANCARVILLE
eues à surmonter, les dangers qui avaient entouré son enfance, sa nature fière et indépendante, tout entin avait contribué à faire d’elle une femme trèsremarquable. Elle n’avait pas cette pruderie exagérée que les Françaises se croyaient alors obligées de conserver jusqu’au jour où elles avaient trouvé un mari, ou atteint leur quarantième année. Marie vivait aussi librement sous la protection fraternelle, que si elle eût été la femme de Raymond au lieu d’être sa sœur. En elle, rien ne révélait la jeune fille. C’était une belle et noble femme, ferme en ses volontés, ne cachant ni ses pensées ni ses actions, car ses pensées et ses actions étaient pures comme elle. Ses grands yeux noirs se fixaient sans crainte sur ceux qu’elle voulait observer; sa taille charmante avait une certaine majesté; sa démarche était assurée, et en la voyant on comprenait que l’appui de son frère était simplement pour elle un appui moral, et que loin de s’abriter derrière un protecteur, elle pouvait prêter à tous le secours de sou intelligence, de sa force et de son dévouement.
Un soir, elle était seule dans le grand salon de Lion, où nous l’avons vue tout enfant, assise aux pieds de sa grand’mère et enlacée au cou de Robert
MARIE DE TANCARVILLE. 87
d’Aché. Appuyée sur une fenêtre, elle regardait le ciel étoilé et la mer argentée.
La voix du vieux Prampin vint la distraire de sa contemplation.
— Mademoiselle, dit-il, le pêcheur Launay s’est cassé la jambe; il hurle comme un désespéré. La gendarmerie est chez lui. Il veut vous voir, il vous appelle, et n'espère qu'après vous! Un de ses enfants est venu ici pour vous quérir.
Marie s’enveloppa la tête et les épaules dans son écharpe et se dirigea vers la porte; mais avant de sortir, elle se retourna vers Prampin, et lui dit :
— Sais-tu ce que la gendarmerie est venue faire chez Launay ?
— C’est à Ouistram qu’il a eu la jambe cassée et deux gendarmes qui se trouvaient là l’ont rapporté chez lui; ils essayent de le calmer, mais personne ne peut lui faire entendre raison. Il est comme fou, à ce que dit le petit, il veut se lever et partir, et il ne pourrait seulement pas se tenir debout.
Mademoiselle de Tancarville sortit par le jardin, dont une porte s’ouvrait sur la falaise, et quelques minutes après elle entrait dans la cabane de son protégé. Elle se doutait que Launay était en com-
MARIE DE TANCARVII.LE
munication avec les émigrés ; établi depuis quatre à cinq ans dans le pays sans qu’on sût d’où il venait, il avait construit lui-même une hutte isolée, et ne fréquentait pas les autres pêcheurs; il parlait peu et se tenait toujours à l’écart. Personne à Lion n’avait reconnu, dans ce père de famille, vieilli par le travail, le jeune compagnon du baron d’Àché. Son nom même, qu’il n’avait pas pris la peine de changer, n’attira pas l’attention, car en Normandie il y a des Launay dans tous les villages.
Le blessé était étendu sur son lit, où les gendarmes et deux ou trois paysaus, qui avaient aidé à le transporter, le maintenaient de force. 11 se débattait, pleurait, et, se tordant désespéré, semblait en proie au délire.
— Toutes ces choses lui tourneront l’esprit! dit sa femme avec humeur.
— Silence, femme! silence! fit le malheureux eu la regardant avec égarement.
Marie entra ; il poussa un cri de joie, et se calmant à l’instant, il dit:
— Il faut que je parle à la demoiselle de Tancarville, il faut que je lui parle sans témoins. Je lui ai fait du tort sans le vouloir, et je veux lui avouer
MARIE DE TANCARVILDE.
cela, ajouta-t-il pour ne pas exciter la curiosité des assistants, ou du moins pour leur donner le change.
— Si vous m’avez fait du tort, dit Marie, je vous pardonne de tout mon cœur, et je n'ai pas besoin d’en savoir davantage.
Elle s’était approchée du blessé, qui saisit sa main et murmura :
— Pour le salut de votre prochain, écoutez-moi.
— Laissez-nous un instant, mes amis, dit-elle aux paysans et aux gendarmes; -puisque Launay veut me parler, il ne faut pas le contrarier. A-t-on .appelé un chirurgien?
— Pas encore, répondirent plusieurs voix.
— Il fallait commencer par là.
— Ses cris faisaient perdre la tète à tout le monde.
— Retourne au château, Prampin, et dis à Pierre d’aller de suite à la Délivrande et de ramener ici le docteur Laurent.
Marie resta seule avec Launay.
— Un émigré, lui dit-il, le baron d’Aché, mon maître, sera ici dans cinq minutes peut-être; il sera pris par les gendarmes, il va arriver, il est perdu; sauvez-le.
MARIE DE TANCARVILLE
Le blessé retomba haletant sur son grabat.
— Où est en ce moment M. d’Aché? demanda Marie.
— Il est à Courseuiîles, et doit revenir ce soir en suivant les falaises.
— Donnez - moi son signalement pour que je puisse le reconnaître.
— Il est grand; il a le teint brun et les cheveux noirs.
— C’est cela ! je m’en souviens !
Et appuyant son front sur sa main, mademoiselle de Tancarville sembla chercher une image au fond de ses plus lointains souvenirs.
— Il faut envoyer quelqu’un au-devant de lui! reprit Launay. Ah! mademoiselle, si M. Raymond voulait y aller lui-même!
— Mon frère est à Caen, mais soyez tranquille, je vais attendre M . d’Aché à la baie des Noyés ; puisqu’il suit la falaise, je ne puis manquer de le rencontrer.
— Vous! mademoiselle, toute seule?
— Dieu est le meilleur des gardiens! Allons, au revoir ! Quand votre maître sera en sûreté au château , je viendrai vous donner de ses nouvelles.
MARIE DE TANCARVILLE
Launay eut un transport de joie et de reconnaissance.
— Oh ! merci ! s’écria-t-il, en baisant les mains de Marie. Que le ciel vous protège!
Mademoiselle de Tancarville recommanda en sortant le blessé aux soins des paysans.
— Faites excuse, mademoiselle, dit un des gendarmes en portant militairement la main à son chapeau ; vous avez renvoyé votre domestique, et si on osait, on vous offrirait de vous reconduire chez vous.
— Je vous remercie ; si j’avais peur, j’accepterais avec plaisir votre protection, mais je ne redoute rien, et si vous avez la charité de rester ici, votre secours sera très-utile au chirurgien qui va remettre la jambe à ce brave homme. Vous avez l’habitude de voir des blessures, et tous les gens qui sont là pâliraient sans doute d’effroi si on leur demandait de tenir le patient.
— Ah ! je crois bien que j’en ai vu des blessures; je me suis battu pendant trois ans contre les royalistes, à Zurich, à Constance, à Rosenheim, partout enfin où ils nous donnaient du fil à retordre.
Marie chancela : l’homme qui était devant elle
MARIE DE TANCARVIUE.
avait peut-être tué son père ! Mais elle réprima ses impressions, car il fallait s’occuper des vivants et non des morts!
En quittant la cabane, elle prit d’abord la direction de Lion; une fois hors de vue, elle traversa un champ de blé en froissant à peine les épis dans sa marche légère, et alla rejoindre le sentier qui serpentait sur la crête des rochers. Après une demiheure de marche, elle arriva à la baie des Noyés.
Cette baie, située entre Lion et Luc, est un lieu sauvage auquel est attachée une mystérieuse tradition. D'âge en âge, la légende est arrivée jusqu’à nous, et parfois, à la veillée, quand on est assez nombreux pour ne pas avoir peur, on se hasarde à chanter la ballade des Noyés.
11 y a plusieurs siècles, trois personnes périrent en cet endroit, une jeune fille, son fiancé et son amant! Ces trois morts attirent à eux les téméraires qui osent approcher de leur domaine pendant la nuit et les engloutissent dans les flots. Ils sont toujours là, ils se promènent sur le rivage, dit-on, et pourtant très peu de gens peuvent se vanter de les avoir vus.
Robert exploitait cette terreur superstitieuse et
MARIE DE TANCARVILLE
abordait en toute sécurité sur la place hantée par ces âmes en peine. Le même instinct y conduisit Marie.
— Si on nous voit ici, pensa-t-elle, on nous prendra pour les noyés !
Elle s’assit sur la mousse et attendit.
Une heure s’écoula. Elle vit enfin une ombre qui s’avançait rapidement vers elle.
Était-ce Robert?
Elle marcha résolûment à la rencontre du voyageur, et l’arrêta en posant la main sur son bras.
Robert ne pouvait se rendre compte de cette apparition, qu’il distinguait à peine.
Marie le regarda attentivement à la lueur des étoiles et lui dit :
— Je vous reconnais!
11 ne désirait assurément pas être reconnu, mais il avait entrevu Marie et ne redoutait rien d’elle.
— Je suis, continua-t-elle, Marie de Tancarville : c’est Launay qui m’a envoyée vers vous. Si vous alliez ce soir dans sa cabane, vous seriez pris; venez au château de Lion.
Robert resta d’abord immobile et interdit, tant sa surprise était grande.
94 MARIE DE TANCARVILLE
— Comment, dit-il, vous exprimer ma reconnaissance? Vous êtes venue ici seule, pour m’attendre et me sauver !
— Ne me remerciez pas et suivez-moi !
— Non, je ne puis aller chez vous : en me donnant asile, vous courez risque d’être inquiétée.
— Le toit de Lion n’a-t-il donc jamais abrité de proscrits?
— Ah! croyez que j'ai la' mémoire du passé, et que je me souviens d’y avoir été reçu, alors que vous étiez trop jeune pour en garder le souvenir.
— Je n’ai rien oublié, monsieur, et les ombres qui ont passé autour de mon berceau m’apparaissent encore à chaque heure de ma vie.
— M. de Tancarville a payé de sa tête la généreuse hospitalité qu’il donnait à ses amis.
— Sa petite-fille serait prête à en faire autant si c’était nécessaire ; mais l’éehafaud est renversé, et en vous recevant je risque tout au plus de perdre ma liberté. Venez donc!...
Marie s’arrêta; un double pas, lourd et cadencé, se faisait entendre à peu de distance.
— Ce sont les gardes-côtes, dit-elle.
— Je suis pris! répondit Robert.
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MARIE DE TANCARVILLE. , «5
— Non pas, tant que je serai là!
Elle repoussa son compagnon vers la falaise, qui n’avait que vingt-cinq à trente pieds de hauteur, en lui disant :
— Laissez-vous glisser.
Avant qu’elle ait eu le temps d’achever ces mots, Robert était au pied de la falaise.
Les gardes avaient va il. d’Àché, il fallait les tenir à distance.
Marie resta sur la crête du rocher. La brise de mer agitait sa robe blanche. Elle déploya sa longue écharpe, et la laissant flotter au-dessus de sa tête, elle se mit à danser lentement en chantant les paroles suivantes :
« Noyés! noyés! Ils disent sur la terre que nous « sommes noyés ! 0 vous qui croyez à notre mort, « venez avec nous! »
Elle s’arrêta et tourna trois fois sur elle-même en balançant sou écharpe.
Les gardes-côtes aussi s’étaient arrêtés à quelques pas et semblaient cloués au sol.
Elle continua :
« La mort n’a pas de secrets pour qui veut les « apprendre! Elle ouvre ses portes! Elle ouvre ses
MARIE DE TANCARVILLE
« ondes! Noyés! noyés! Touchons les vivants, ils « viendront avec nous!
« Ici, plus de fiancé, plus d’amant ! Lachair n’est « qu’une ombre! Les poissons de l’Océan ont dé- « voré notre sein ! Venez gens de la terre, venez « avec nous! »
En ce moment, Marie vit les carabines des gardescôtes briller aux pâles reflets de la lune, et les canons se diriger vers elle!
Elle ne voulut pas trahir Robert en criant :
— Ne tirez pas ! c’est moi !
Elle fit entendre un éclat de rire ironique, strident, un rire de noyé. Et, prenant son élan, elle disparut dans le vide.
Au même instant, deux coups de fusil partaient ensemble, et les gardes-côtes prenaient la fuite en poussant des cris perçants.
Marie était tombée près de Robert, dans le sable fin. Vaincue par l’émotion, ses yeux se fermèrent; elle resta anéantie et presque inanimée.
Robert la souleva dans ses bras.
— Je ne suis pas très brave, dit-elle en ouvrant les yeux, je crois que j’ai eu peur de moimême.
MARIE DE TANCARVILLE
— Vous n’êtes pas brave, vous! s’écria Robert, mais vous êtes plus brave que les plus braves, et plus dévouée!...
Il s’arrête, ne trouvant pas de mots, pour exprimer ses pensées tumultueuses, et couvrit de baisers et de larmes les mains de Marie, qu’il soutenait en la serrant contre son cœur.
Elle so dégagea doucement de son étreinte.
— Voyons, dit-elle, si je pourrai marcher?
Elle se redressa, et, appuyée sur Robert, elle fit quelques pas.
— Je marche mieux qu’avant. Suivons la grève ^ jusqu’à Lion. Là, je serai chez moi, et si on attaquait qui je protège, j’aurais sous mes ordres une légion de défenseurs. Dépêchons-nous, car la marée monte.
Marie raconta à Robert les événements de la soirée; elle s’appuyait sur son bras, et il écoutait avec ravissement le son de sa voix.
Ils traversèrent ainsi le village de Lion-sur-Mer,' suivirent l’avenue et entrèrent mystérieusement dans le château. Marie guidait Robert à travers l’obscurité. Prampin, qu’elle avait appelé, les suivait en silence.
MARIE DE TANCARVILLE
— Apporte des bougies, lui dit-elle, et ne laisse approcher personne de nous.
Le vieux serviteur revint bientôt et Marie reprit :
— Tu serviras toi-même M. le baron d’Aché.
Conduis-le dansla chambre qu’il occupait en 1793, puis tu le ramèneras dans la salle à manger quand le souper sera servi ; demain nous verrons ensemble qui nous pouvons mettre dans la confidence.
Marie pensait à tout et donnait des ordres avec précision. 11 n’y avait en elle ni crainte, ni hésitation ; elle venait à peine d’échapper à la mort, et on la revoyait calme et sereine. L’émotion qu’elle avait éprouvée avait glissé sur son âme, comme glisse une barque légère sur les eaux tranquilles d’un lac, sans y laisser de trace.
M. d’Aché vint bientôt la rejoindre dans la grande salle à manger de Lion, qu’il retrouva telle qu’il l’avait quittée ; seulement on n’y frissonnait pas au mois de juin, et les urnes de marbre, autrefois revêtues d’une verte couche d’humidité, étaient remplies de fleurs et de feuillages.
Deux candélabres, placés sur la table, jetaient leur vive clarté sur Marie, et Robert resta frappé d’admiration à la vue de sa rayonnante beauté.
MARIE DE TÀNCARVILLE. 99
Elle vit l’impression qu’elle produisait, ne se troubla pas, et allant au-devant de Robert, elle lui tendit la main :
— Je vous reconnais encore mieux ici que sur la falaise! Oui, je me souviens de vous! dit-elle : il y a quinze ans, je vous ai vu pour la première fois entrer dans cette salle, et nous étions trois alors pour vous souhaiter la bienvenue.
En effet, Robert était encore le brillant gentilhomme de 1793. Sa dure et laborieuse existence n’avait pas changé l’expression de ses traits, ni altéré la grâce de sa démarche. L’hiver avait cependant laissé la trace de ses frimas sur ses tempes, sa figure était amaigrie; mais tel qu’il était, il pouvait encore lutter avec les hommes les plus jeunes et les plus beaux. Son regard révélait sa fière et indomptable nature, et il y avait en lui un charme tout-puissant qui parlait à la fois au cœur et à l’imagination.
Quand le souper fut terminé, Marie lui dit :
— Je vais retournez chez Launay, je lui ai promis de lui donner de vos nouvelles ce. soir.
— Attendez à demain matin, répondit Robert, il est bien tard, et vous devez être brisée de fatigue.
MARIE DE TANCARV1LLE
— Non, certes, je n’attendrai pas à demain, le pauvre blessé serait inquiet toute la nuit.
— Si vous lui faisiez dire, reprit étourdiment Robert, que...
— Que M. le baron d’Aché est installé au château de Lion, répondit en riant Marie; au fait, c’est une idée! Le choix du commissionnaire est seul embarrassant !
— Mais puisque Prampin est dans la confidence, il pourrait y aller.
— Prampin a quatre-vingt-trois ans ; à cet âgelà, on a le droit de se reposer la nuit, et je l’ai envoyé se coucher.
— Qui donc va vous accompagner?
— Personne!
— Vous n’irez pas seule!
— Si fait, j’irai seule.
— Je ne le souffrirai pas, s’écria Robert.
— Ah! ça, est-ce que, sous prétexte que j’ai défendu votre liberté, vous voulez me ravir la mienne?
— Peut-être ! dit hardiment M. d’Aché eu attachant sur Marie son fier et tendre regard.
Mais l’abîme qui le séparait d’elle apparut à ses yeux. Le proscrit, le fugitif qui, ruiné et errant, ne
MARIE DE TANCARVILLE
savait où reposer sa tête, devait-il penser à la belle et riche héritière des Tancarville?
Marie avait rougi sous le regard ardent de Robert.
— Tous ceux auxquels je devais obéissance m’ont été enlevés quand j’étais encore enfant. Il a fallu, dès lors, agir par moi-même : l’habitude est prise, et j’aurais de la peine à la perdre. Vous savez monsieur, que, en France, les usages prolongent indéfiniment la tutelle des jeunes filles; à défaut d’un mari, on est condamné à porter des lisières; les miennes ont été, hélas î brisées par la Révolution, et j’ai essayé de marcher droit sans autre guide que moi-même. Je crois devoir aller chez Launay, et j’irai! Bonsoir donc! A demain! Vous savez où est votre chambre? Fermez votre porte à clef, c’est plus sûr.
— Mais, se hasarda encore à 4ire Robert, si vous emmeniez un domestique?
— Ce domestique ferait ses suppositions; j’ai vu Launay ce soir, il n’est pas naturel de retourner chez lui à minuit. Je vais emporter les clefs du château et personne ne saura que je suis sortie.
Elle s’enveloppa dans une mante, et partit.
MARIE DE TANCARVILLE
Le docteur Laurent avait très-habilement remis la jambe de Launay. Marie promit au blessé de le faire transporter le lendemain au château pour qu’il fût mieux soigné et qu’il pût voir son maître : la joie qu’il ressentait de le savoir sauvé, et sauvé par Marie, était inexprimable. iu
Robert passa la nuit à rêver. Il comparait la noble assurance, le courageux dévouement et la force morale de Marie de Tancarville à la timidité chancelante et à la duplicité de Jeanne de Vaubadon !
Le lendemain malin, Prampin vint le chercher, et le conduisit dans une bibliothèque garnie de nombreux rayons, d’armes anciennes et de fleurs qui venaient d’être cueillies, et dont les branches retombaient toutes couvertes des perles de la rosée du matin.
Marie l’attendait là.
— Yoici vos domaines, lui dit-elle; il ne serait pas prudent de descendre dans la journée dans les appartements du rez-de-chaussée; une visite importune pourrait arriver à l’improviste et nous surprendre. J’ai pensé qu’ici vous seriez moins tristement que dans votre chambre; et mon frère et moi, nous viendrons vous tenir compagnie.
MAKIE DE TANCARYILLE.
— Merci mille fois pour tous vos soins et toutes vos bontés, mais je n’abuserai pas de votre hospitalité, je partirai ce soir ou demain.
— Où irez- vous?
— A Portsmouth.
— Sur quel bâtiment.
— Dans mon canot.
— Vous traversez la Manche en canot.
— Oui.
— Mais où est-il, votre canot? où sont donc vos matelots?
— Mon canot est amarré ici près, et je n’ai pas de matelots.
— Quoi! vous voulez aller seul en Angleterre dans un canot?
— C’est toujours ainsi que je fais la traversée.
Marie resta muette d’étonnement.
— Vous courez seule à minuit dans la campagne pour consoler les affligés ; vous vous précipitez du haut des falaises pour sauver un étranger; je puis bien, moi qui suis soldat, me promener en bateau pour le service du roi.
— Vous n’êtes pas un étranger pour moi, l’amitié est héréditaire.
104 MARIÇ DE TANCARVILLE.
— Vos paroles, dit Robert, doublent le prix de vos bienfaits !
— Je dis ce que je pense; vous étiez l’ami de mon père et de mon grand-père, vous devez être le mien.
Le déjeuner était préparé dans la bibliothèque, Robert se mit encore une fois à table en tête-àtête avec Marie. Ses mystérieux repas de Yaubadon lui revinrent involontairement à la mémoire; en se rappelant le passé, il interrogea l’avenir, et une vision radieuse -passa, rapide et entraînante, à travers ses pensées.
Marie avait cette aisance digne et cordiale qui est le miroir d’une âme sans peur et sans reproche. Elle parlait de toutes choses, tantôt avec la profondeur d’un esprit vaste et formé, et tantôt avec la malicieuse gaieté d’un jeune page en révolte. 11 n’y avait en elle ni calcul ni coquetterie et elle ne semblait même pas se souvenir qu’elle était femme.
La journée s’écoula comme un songe. Robert eût voulu rappeler chaque heure qui s’envolait.
Raymond de Tancarville ne revenait pas et Marie commençait à s’inquiéter.
— Mon frère est allé à Caen pour une affaire
MARIE DE TANCARVILLE
qu’il croyait pouvoir terminer hier et qui ne sera pas finie dans dix ans.
— Lorsque le chapitre des affaires est entamé, on ne sait jamais quand on arrivera à la dernière page, répondit Robert.
— Je lis d’avance la dernière page ; Raymond a prêté de l’argent à un homme qui spécule sur son nom et sa naissance pour faire des dupes; il ne le lui rendra pas, et voilà tout!
— Votre frère ne le connaissait donc pas?
— Mon frère ne peut croire le mal tant qu’il ne l’a pas vu de ses propres yeux. Sa nature droite se refuse à accepter sans contestation le jugement du public; il trouve avec raison que ce jugement est presque toujours insensé dans ses conclusions. Malheureusement, en ce qui concerne le chevalier d’Ollendond, l’opinion générale ne s’est pas trompée.
— Le chevalier d’Ollendond ! s’écria vivement Robert.
— Oui, monsieur, mais je crains d’avoir commis une indiscrétion en le nommant. Peut-être le connaissez-vous et avez-vous de l’affection pour lui, car il a su gagner les sympathies de bien des gens.
MARIE DE TANCARVILLE
— Non, mademoiselle, je le connais à peine, et ce que je savais de lui avant ce jour ne me donnait nullement le désir d’être de ses amis.
— M. d’Ollendond habite depuis quelque temps près de Bayeux; il a emprunté des fonds à mon frère, sous prétexte de compléter la somme nécessaire pour acheter Yaubadon ; si cela eût été vrai, mon frère ne risquait rien, mais on assure qu’il n’est pas propriétaire de Yaubadon et qu’il a dépensé cet argent. Au surplus, c’est une question secondaire : quand on a perdu tout ce qu’on aimait sur terre, les pertes de ce genre paraissent bien peu de chose; je suis d’autant plus contrariée devoir Raymond s’agiter pour cette affaire, qu’il n’en est préoccupé que parce qu’elle me concerne aussi, tous nos intérêts étant communs. Mais voici la nuit; je crois que vous pouvez sortir sans crainte. Voulez-vous venir au-devant de mon frère avec moi?
Tout était calme dans la nature : les feuilles restaient immobiles, la mer s’était retirée loin du rivage; on n’entendait même pas le murmure des flots; le cri du grillon solitaire était le seul bruit qui vînt rompre le silence de la nuit. Robert et
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Marie s’avançaient dans l’avenue, écoutant si un écho lointain leur enverrait le son des pas du cheval qui devait ramener Raymond au logis.
Une heure d’attente s’écoula : l’inquiétude de Marie augmentait.
— Je crains, dit-elle, queM. d’Ollendond, qui est une espèce de spadassin, ait cherché querelle à mon frère. Toute cette affaire me tourmente, et, pour ma part, j’aimerais bien mieux perdre quarante mille francs, et n’y plus penser.
— Quarante mille francs! répéta Robert; c’est une somme de quarante mille francs que vous avez prêtée au chevalier d’Ollendond?
— Oui, mais pourquoi ce chiffre vousétonne-t-il?
— il ne m’étonne pas plus qu’un autre.
Marie s’arrêta.
— Quand vous me connaîtrez mieux, monsieur, reprit-elle, vous saurez qu’on ne me trompe pas facilement. Je ne questionne jamais avec persistance, mais il est inutile de chercher à me faire prendre le change : je suis certaine, d’après vos questions et vos réticences, que vous avez déjà entendu parier de cette somme de quarante mille francs prêtée par mon frère à M. d’Ollendond.
MARIE DE TANCARVILLE
— C’est vrai, mais la manière dont j’en ai entendu parler me fait une loi de garder le silence.
— Cela suffit. Je vais aller jusqu’à la Délivrande pour voir le commissionnaire de Caen, qui aura peut-être rencontré Raymond. S’il ne me donne pas de ses nouvelles, je reviendrai à Lion, je monterai à cheval et j’irai rejoindre mon frère; car je vous avoue que je suis très-inquiète.
— Eh bien ! partons tout de suite pour la Délivrande.
— Oserez-vous aller jusque-là?
— Certainement, personne à cette heure ne pourra me reconnaître.
Ils arrivèrent à la Délivrande par l’avenue des tilleuls que Robert avait suivie avec Launay quinze ans plus tôt.
— N’entrez pas dans le village, dit Marie, attendezmoi làjdansdix minutes, je viendrai vous retrouver.
De la main, elle indiquait un gazon qui s’étendait au pied d’un mur, sur lequel serpentait un lierre dont les sombres rameaux retombaient jusqu’à terre. En 1793, Robert s’était arrêté là et avait frissonné à l'aspect de ce lieu; une seconde fois il éprouva le même sentiment de répulsion.
*, MARIE DE TANCARVILLE. 109
— Non! dit-il, je ne vous attendrai pas là; cet endroit me déplaît, il est lugubre, et pour penser à vous, je ne veux pas y rester.
Marie sentit son cœur battre plus vite.
— Il va donc penser à moi tout le temps qu’il sera seul ! se dit-elle.
Puis, se retournant vers lui, elle répondit :
— Attendez-moi où vous voudrez, mais vous serez bien habile si, à neuf heures du soir, vous trouvez un endroit gai dans la plaine.
Cette réflexion fit sourire Robert.
— Vous avez raison, reprit-il; je suis très-injuste envers ce vieux mur, au pied duquel je m’arrête ; vous me retrouverez ici.
Marie revint bientôt; le commissionnaire avait vu Raymond, qui était à Bayeux et devait rentrer le lendemain. Les deux compagnons reprirent le chemin de Lion . Robert voulait partir, mais Marie insista pour qu’il attendît au moins le retour de son frère.
Raymond de Tancarville avait le caractère droit et ferme; son intelligence était engourdie et ne se révélait que par saccades, quand il éprouvait une secousse morale.
La Révolution avait fait de lui un soldat avant
MARIE DE TANCARVILLE
qu’il fût un homme; à l’âge où il aurait dû étudier, au lieu d’avoir un livre, il avait une épée à la main, et au lieu d’être guidé dans la vie, il guidait ses compagnons au combat. Sa force s’était concentrée sur le courage physique, et certaines qualités, certaines délicatesses n’avaient pas eu le temps de se développer en lui. Il se battait par devoir, avec une énergie qui ne faiblissait jamais, mais l’existence des camps lui avait été imposée sans qu’il l’eût désirée. Aussi, quand sa sœur, deux fois orpheline, lui écrivit: «Je suis seule au monde, reviens!» il pensa que sa dette était payée et il rentra en France. Le protecteur était l’esclave soumis de sa protégée : actif de corps et paresseux d’esprit, sa sœur pensait, et il exécutait.
Marie régnait en souveraine libérale, n’usant de son influence su? Raymond que pour lui rendre la vie douce et facile.
En arrivant à Lion, le jeune châtelain témoigna à M. d’Àché une joie franche de le revoir; puis, tout préoccupé de son affaire, il en rendit compte à Marie devant son hôte.
— Je sais, dit-il, où sontlogés nos quarante mille francs; ils sont à Yaubadon, et seront prompte-
MARIE DE TANCARVILLE
ment engloutis avec le reste, par une personne frêle et mignonne qui dévore à elle seule plus de ’ pâturages que dix troupeaux.
Marie devint rouge comme une cerise, et Roy bert pâle comme la mort.
— Je t’en prie, ne crois pas, et surtout ne répète pas ces choses-là, dit Marie; tu sais que j’aime Jeanne et que ce sujet m’est pénible.
Ma chère enfant, reprit Raymond, il y a des récits que je ne saurais faire devant toi, et pour certaines choses, il faut t’en rapporter à mon jugement. Je ne t’impose pas souvent mes volontés, mais cette fois-ci, je te demanderai d’obéir à ton très-humble serviteur. J’entends que jamais la comtesse de Yaubadon ne franchisse le seuil de notre demeure.
Marie fixa ses grands yeux sur son frère et inclina la tête en signe d’assentiment; elle connaissait assez le caractère de Raymond pour comprendre, sans explication, qu’il fallait une culpabilité bien écrasante pour que, sortant de sa taciturnité ordinaire, il exigeât cette promesse.
M. d’Aché gardait le silence et souffrait de la dégradation de cette femme, qu’il avait tant aimée. Il
H2 MARIE RE TANCARVILLE
aurait voulu revenir sur le passé et effacer de son existence ces quatre années de confiance et de tendresse ; il craignait aussi de trahir le secret de son âme et redoutait la pénétration de Marie ; mais elle planait trop haut au-dessus de cette fange pour approfondir ses tristes mystères et y arrêter son pur regard.
Le proscrit resta quelques jours à Tancarville ; puis, un soir, deux canots quittèrent le rivage, et Raymond et sa sœur reconduisirent jusqu’à l’horizon le hardi matelot qui se confiait à l’Océan sur une barque qu’un souffle de vent pouvait renverser.
— Adieu!... dit Robert, en serrant dans ses mains la main de mademoiselle de Tancarville.
— Au revoir! murmura Marie, dont la voix tremblait.
UlQItlZ C(
L’AMOUR DE MARIE
Dans le courant de l’hiver de 1808 à 1809, le baron d’Aché revint en Normandie, et quand il frappa à la porte hospitalière de Lion, son cœur battait avec l’ardeur de la jeunesse.
El pourtant il ne se faisait pas illusion : pour lui l’automne succédait à l’été; les mois qui venaient de s’écouler pouvaient compter comme des années : il avait lutté contre des déceptions de tous genres, contre l’amour insensé qui envahissait son cœur, et enfin contre la misère.
Ses dernières ressources étant épuisées, il avait donné à Londres des leçons de français : il ne voulait pas recourir à la générosité des princes, sachant que d’autres partisans étaient déjà de
l’amour de marie.
pesantes charges pour eux, et arrachaient aux augustes exilés argent et promesses. Il servait le roi pour accomplir son devoir, sans demander ni espérer aucune récompense. Les soucis personnels, joints aux soucis politiques, avaient creusé des rides sur son front, et il avait passé pour ainsi dire sans transition de la jeunesse à l’âge mûr.
Ce fut ainsi qu’il se présenta à Marie, qui, plus brillante que jamais, semblait être la personnification de la force et de la beauté. Quand elle le vit entrer, ses joues devinrent tour à tour du rouge le plus vif et de la blancheur de la neige.
— Yous avez souffert ! fut le premier mot qu’elle adressa à Robert en lui tendant la main.
— Yous en voyez les traces, dit-il avec un mélancolique sourire.
Les jours succédèrent aux jours, et Robert resta à Lion, se laissant aller au charme tout-puissant qui l’entraînait vers Marie; il vivait de l’heure présente sans songer au lendemain.
Raymond, sous l’influence de sa sœur, parcou- * rait les campagnes avec M. d’Aché, pour essayer de ranimer une ferveur qui s’éteignait. Le pouvoir se tracassait s’il ne s’alarmait pas de cette lutte
L'AMOUR DE MARIE. . H5
sourde et expirante, et les ordres les plus sévères étaient donnés pour l’arrestation de Robert.
Launay apporta un jour à son maître une lettre qui lui avait été remise par une belle dame voilée ; Robert lut avec étonnement ce qui suit :
«Je sais que vous ne m’aimez plus, et je ne viens « pas vous demander de me faire l’aumône de votre « amour. Je veux seulement vous dire que vous « pouvez compter aujourd’hui, comme autrefois, « sur mon dévouement : si vous avez jamais besoin « d’un abri, rappelez-vous le chemin de Vaubadon; « il y aura toujours là un cœur pour vous aimer et « un faible bras pour vous défendre. Le passé est « écrit en lettres d’or dans ma mémoire ; il n’est « pas au pouvoir du temps d’effacer mes chers sou- « venirs.
« Jeanne. »
Robert ne comprit pas le but de cette lettre et chercha vainement à se rendre compte du sentiment qui l’avait dictée. Il interrogea Launay; madame de Yaubadon ne soupçonnait pas sa présence à Lion ; elle avait simplement dit :
L’AMOUR DE MARIE
— Quand votre maître reviendra en France, vous lui remettrez ceci.
Robert froissa la lettre dans ses mains et la déchira, puis il détourna sa pensée de cette femme qui l’avait si odieusement trompé. Son cœur appartenait à Marie, qu’il aimait sans espoir, et il ne permettait à aucun souvenir profane de se glisser auprès de cette sainte et charmante image, dernier amour de sa vie.
Marie était un soir au coin du feu : Robert et Raymond faisaient une partie de tric-trac, et à chaque instant les joueurs répétaient la formule consacrée : «Je m’en vais! »
— Je déteste ce jeu, dit Marie.
— Pourquoi? lui demanda Raymond.
— Parce que M. d’Àché nous dit sans cesse qu’il va s’en aller.
— Moi aussi, je le dis, et il paraît que cela ne t’afflige pas tant.
— Mais je sais bien que toi, tu ne t’en iras pas.
— Ce que je dis en jouant, il faudra bientôt le dire le cœur brisé de regrets, fît tristement Robert.
— Si vous êtes bien avec nous, reprit Raymond, restez -y.
L’AMOUR DE MARIE
Marie se leva, alla s’appuyer sur l’épaule de son frère, lui passa les bras autour du cou et l’embrassa.
Robert la regardait, et la vie semblait suspendue en lui! 11 attendait ce que Marie allait dire; mais elle baissa la tète, retourna à sh place et ne parla plus de la soirée.
Le lendemain, Raymond n’était pas encore rentré, et Marie attendait avec Robert l’heure du souper. En faisant les préparatifs de la veillée, elle ouvrit le tric-trac.
— Vous voulez donc me faire dire que je vais m’en aller? lui demanda en souriant M. d’Àché.
— Dites-le tant que vous voudrez, pourvu que vous ne le fassiez pas !
— Yous êtes bonno et généreuse d’avoir un peu d’amitié pour moi eu échange de la tendresse que je vous ai vouée! La tendresse d’un père", ajouta-t-il.
— Vraiment ! dit-elle en le regardant d’un air railleur ; je serai alors obligée envers vous au respect filial.
Robert ne put soutenir son regard pénétrant et répondit :
L’AMOÜR de marie.
— Vous êtes sans pitié pour mes cheveux blancs !
— Qu’en savez-vous?
Il la regarda avec étonnement ; elle sourit et continué :
— Je voudrais avoir votre confiance, et je ne Fai pas.
— Marie, reprit-il tristement, vous m’avez dit un jour que vous saviez lire dans les cœurs; vous devinez ce qui se passe en moi ; pourquoi donc me forcer à vous faire l’aveu d’un sentiment qui est une folie, et que je refoule au plus profond de mon âme?
Marie resta un instant sans répondre ; puis s’avançant vers Robert, elle lui tendit les deux mains et lui dit :
— Si vous n’étiez à la veille de reprendre votre vie errante, je n’aurais pas le courage de faire ce que je fais en ce moment, mais il y a des situations qui dominent tout. Je vous ai forcé à me dire que vous m’aimiez pour avoir le droit de vous dire, avant de vous laisser quitter la France, que je vous aime aussi !
Robert se jeta à ses genoux, et baisa avec transport la main qui lui était offerte.
L’AMOUR DE MARIE. H9
— Chère enfant! dit-il enfin, est-ce vrai? est-ce possible? et ne prenez-vous pas la pitié pour de l’amour?
— Nommez les choses comme vous voudrez !
Tout ce que je sais, c’est que votre présence ici a éclairé ma vie d’une lueur nouvelle ; je ne voulais aimer que Raymond, et à présent, je vous aime plus que lui ! S’il est en mon pouvoir de vous rendre heureux, Robert, disposez de l’avenir! J’ai compris que vous vous faisiez un point d’bonneur de garder le silence à cause des périls que vous courez sans cesse, et c’est pourquoi j’ai parlé franchement et bravement !
— Yous êtes un ange ! s’écria Robert, mais je ne puis accepter un pareil dévouement. Je suis proscrit, ruiné, ma tête est mise à prix.
— Nous tâcherons que ce prix ne soit gagné par personne. Je serais heureuse de vous voir reutrer légalement en France, et vous obtiendrez votre radiation si vous le voulez; mais je suis prête à partager votre exil.
— Tant que le roi aura besoin de mes services, tant qu’il me donnera des ordres, je les exécuterai, au péril même de cette vie que vous allez rendre si belle !
L’AMOUR DE MARIE
— Eh bien! je vous suivrai sur la terre étrangère ; vous serez mon maître et je vous obéirai.
— Votre frère ne consentira jamais à vous voir faire un mariage que le monde appellera une folie, et que, moi, j'appelle un sacrifice sublime !
— Si c’est un sacrifice, dit en souriant Marie, la victime est bien résignée ! Mon frère vous aime et approuve le choix de sa sœur.
Un horizon de bonheur s’ouvrait devant l’homme qui, depuis vingt ans, était aux prises avec l’adversité ; un ange venait lui apporter la récompense de ses travaux.
Robert se décida à retourner de suite en Angleterre et à demander au roi exilé l’autorisation de rentrer en France. Il n’y avait plus rien à faire pour servir une cause qui semblait perdue atout jamais ; Robert, si persévérant qu’il fût, ne conservait luimême aucun espoir, et l’avenir à Lion, près de Marie, lui apparaissait avec tant de promesses de bonheur, qu’il ne sentait plus le besoin de lutter contre le pouvoir. Louis XVIII, du reste, devait être l’arbitre de son sort.
Au moment de partir, il dit à sa fiancée :
L’AMOUR DE MARIE
— Si un événement imprévu m’empêchait de revenir dans un mois, comme j’en ai le désir, ne vous découragez pas. Je ne pourrais vous écrire sans nous compromettre l’un et l’autre. Attendezmoi donc six mois, c’est le terme le plus éloigné que je puisse prévoir.
— Je vous attendrai dix ans, si c’est nécessaire, je vous attendrai jusqu’à la mort ; je jure devant Dieu de n’avoir jamais d’autre époux que vous ! Au revoir î Si on nous séparait en ce monde, nous serions réunis dans l’autre.
Et sur le rivage, en ce lieu où Marie, au péril de sa vie, avait sauvé la vie de Robert, entre le ciel et la mer, n’ayant d’autres témoins que Raymond et Launay, ils échangèrent leurs serments, et Robert serra sa fiancée sur son cœur.
Tant que Marie put apercevoir la barque de M. d’Aché, elle resta à genoux sur la falaise, l’œil fixé sur l’Océan, puis elle revint à Lion attendre l’exüé.
Les princes français n’avaient pas sur le sol étranger la liberté de choisir le lieu de leur résidence ; les souverains ne leur accordaient qu’une demi-hospitalité, et sans cesse ils étaient obligés d’errer d’un pays dans l’autre. Le comte de Provence, que l’hérédité de la couronne appelait alors au trône de France, avait été successivement renvoyé de Blankenbourg à Mittau, au château de Lazinska, près Varsovie, et enfin à Gold-Field-Hall, dans le comté d’Essex. Ce fut là que Robert d’Aché se rendit en quittant la Normandie.
Louis XVIII avait les qualités qui manquaient à son frère aîné : il savait prendre chaque chose en sou temps, et tirer parti des gens selon leur nature
et leur valeur. M. d’Àché admirait l’incontestable supériorité d’intelligence de son roi, mais ressentait pour lui plus de respect que d’attachement.
Louis XVIII, étendu dans un immense fauteuil, lisait sa correspondapce du matin quand on lui annonça l’arrivée de Robert.
Il répondit :
— Faites entrer ! et reprit sa lecture.
Robert fut introduit par le duc de Villequier, qui remplissait les fonctions de premier gentilhomme de la chambre. Le roi ne discontinua pas son travail; le duc et Robert restèrent immobiles près de la porte, et quand Louis XVIII eut terminé l’examen de son courrier, il leva les yeux et dit :
— Soyez le bienvenu, mon cher d’Aché; c’est toujours avec plaisir que nous voyons le plus fidèle de nos sujets 1 Quelles nouvelles apportez-vous? Nous vous adressons la question que madame de Marlborough adressait à son page, mais nous espérons que votre réponse sera plus favorable.
Robert, après s’être incliné profondément devant le roi, lui répondit :
— Sire, les nouvelles que j’apporte sont loin d’être bonnes : la Normandie, comme les autres
provinces, commence à s’habituer à l’ordre de choses actuel; on sent que le puissant génie qui dispose de tout est au-dessus des attaques partielles, et on se résigne. Il y a bien quelques hommes dévoués qui lutteraient encore, mais leur nombre est restreint, et chaque fois que je retourne dans mon pays, je vois que le zèle se ralentit et que nos rangs s’éclaircissent ! Je ne suis pas courtisan, sire, et, quelque triste que soit la vérité, je crois devoir la dire à Votre Majesté.
Le roi ne sourcilla pas : en voyant sa belle et impassible figure, on aurait pu croire qu’il écoutait le récit de choses indifférentes. Il reprit :
— Vous avez raison, monsieur, d’être franc ; la franchise est un devoir comme l’obéissance. Si un aveugle ne peut pas diriger sa marche, il en est de même d’un prince abusé, qui ne saurait suivre sa route à travers les ténèbres. Nous comptons sur la lassitude qu’éprouvera un jour la France, épuisée de sang et d’argent, nous comptons aussi et avant tout sur la Providence, qui ne saurait refuser sa sainte protection à la cause du droit; ce que vous nous dites nous afflige, mais sans nous décourager, et cette déception nous fait mieux apprécier encore
le dévouement de ceux qui résistent à vingt années de lutte et d’exil. Et à ce propos, nous avons un reproche à vous adresser : nous avons appris que vous étiez réduit à vivre, sinon du travail de vos mains, du moins du travail de votre pensée; vous doutiez donc, monsieur, de notre reconnaissance ?
Robert rougit comme un écolier pris en défaut.
— Sire, dit-il, c’est parce que je connais la générosité de Votre Majesté que je lui ai caché ma détresse : l’exil a aussi ses rigueurs pour la royauté et tant que le trône de France ne vous sera pas rendu, vous ne devez rien à vos sujets. La satisfaction que procure le devoir accompli, et l’honneur de servir Votre Majesté sont des récompenses suffisantes.
— Vous voulez donc tout donner et ne rien recevoir? Eh bien ! nous acceptons, mais vous ne refuserez pas d’échanger votre mansarde de Londres contre une chambre à Gold-Field-Hall ? Le duc de Villequier, MM. d’Aumont et de Pienne sont trop souvent de service auprès de nous, et en partageant leurs fonctions, vous nous obligerez. C’est convenu :
à dater d’aujourd’hui, vous faites partie de notre maison.
Robert mit un genou en terre et baisa la main du roi.
— Sire, reprit-il, j’ai une grâce à demander à Votre Majesté. Mon existence lui appartient, et je ne saurais disposer de ma liberté sans sa permission ; je désire me marier.
Louis XVIII fronça légèrement le sourcil
M. d’Àché, marié, serait sans doute moins ardent et moins audacieux dans ses entreprises, et puis quel mariage allait-il faire? Un gentilhomme de son âge, ruiné, sans patrie et sans famille, ne pouvait pas porter bien haut ses prétentions. La figure d’une miss sèche et déjà ridée apparut au roi, qui se souciait peu d’un si triste ornement pour sa petite cour du comté d’Essex.
— Vous voulez vous marier, monsieur 1 Quelle est donc la femme qui a subjugué ainsi l’homme indépendant et le héros de maintes aventures galantes?
Le sourire qui accompagnait ces paroles avait une teinte d’ironie.
— Cette femme, sire, a été bien généreuse de
jeter les yeux sur moi ! C’est une des plus belles et des plus brillantes héritières de la Normandie, mademoiselle de Tancarville.
La physionomie du roi changea d’expression.
— Bçavo, d’Aché ! bravo ! Voilà ce qui s’appelle faire une belle fin à votre vie de garçon.
— Je trouve, sire, que je fais cette fin un peu tard : il eût été à désirer pour mademoiselle de Tancarville qu’elle me choisît quelques années plus tôt.
— Quel âge avez- vous ?
— Quarante et un ans, sire.
— Et votre fiancée ?
— Vingt-quatre.
— Elle est jolie?
— Admirablement belle.
— Elle a de plus de l’esprit et du cœur! son choix le prouve, ajouta le roi avec bonté. Ce sera une bonne fortune pour nous de voir notre maison embellie par une aussi charmante personne. A quand la noce?
— Sire, il faut que je retourne auprès de mademoiselle de Tancarville pour lui dire que Votre Majesté daigne approuver notre union; il faut ensuite
que nous quittions la France, et je ne saurais préciser...
Le roi l’interrompit : peut-être parce qu’il entrevoyait les difficultés que l’exil offrirait à Robert pour l’accomplissement de ses vœux.
— Vous voudrez bien vous souvenir, monsieur, lui dit-il, que c’est nous qui offrirons à la baronne d’Àché ses cadeaux de mariage, et nous entendons que vous fassiez royalement les choses.
— Votre Majesté me comble.
— Soyez heureux, mon cher d’Àché ; le bonheur est rare en ce monde, mais vous l’avez bien mérité, et nous espérons qu’il vous sera accordé.
Le roi fit de la main un geste amical à Robert pour lui faire comprendre que son audience était terminée.
LE CHEVALIER D’OLLENDOND
Edouard d’Ollendond était le dernier rejeton d’une famille honorable, et avait été élevé au milieu des plus pures traditions. C’était un joli cavalier, un joyeux compagnon, toujours prêt à s’amuser, buvant bien et se battant encore mieux. Deux passions égales se partageaient son àtne : l’amour de l’or et l’amour du plaisir.
C’était à lui que la comtesse de Yaubadon avait sacrifié le baron d’Aché. Son cœuY, si tant est qu’elle en eût un, avait la souplesse et la mollesse de sa nature physique ; il était semblable à une cire fondue, ou, pour mieux dire, à une boue liquide, et recevait toutes les empreintes sans en garder aucune. Comme M. d’Ollendond, elle aimait
<30 LE CHEVALIER D’OLLENDOND.
l’argent et le dépensait avec l’insouciance de ces femmes qui dissipent les fortunes qui ne leur appartiennent pas : elle vivait au jour le jour, ne savait supporter aucune privation, et n’aimait qu’elle seule au monde. Son fils était le plus bel enfant qu’une mère puisse rêver, mais elle n’était pas mère, et peu lui importait l’avenir du petit être qui vivait près d’elle sans avoir la moindre part à ses pensées.
La somme empruntée à Raymond de Tancarville avait été jetée aux créanciers pour leur faire prendre patience. En associant son existence à celle de Jeanne, M. d’Ollendond avait, dès le premier jour, formé le projet d’escompter à son profit toutes les séductions de cette femme, initiée aux secrets d’un parti vaincu, mais toujours surveillé. Il lui fit raconter ce qu’elle savait, et en composa un rapport qui lui fut généreusement payé, car la police, voyant en lui un agent d’élite, voulait en tirer parti, et le salaire occulte qu'il reçut ramena pendant quelques mois le calme et l’abondance au logis.
La comtesse était si douce, si prévenante, si habile, qu’elle conservait ses relations sociales en dé-
LE CHEVALIER D’OLLENDOND. 131
pit des murmures publics : on blâmait la présence du chevalier à Yaubadon , mais on la tolérait.
Un soir de printemps, vers le mois de mai 1809, Jeanne se promenait avec le chevalier dans les solitaires allées du parc, où elle s’était promenée tant de fois avec Robert.
• — Il est temps de prendre un parti, lui disait d’Ollendond ; il ne nous reste plus que cinq cents francs, et de tous les côtés nous sommes poursuivis par vos créanciers
— Mon Dieu ! Édouard, vous êtes insupportable de .me parler toujours de ces gens-là ! Je ne leur demande rien, ainsi qu’ils me laissent tranquille.
En disant cela, elle s’appuyait nonchalamment sur le bras de son compagnon et faisait une charmante petite moue d’enfant gâtée.
Le chevalier eut un mouvement d’impatience, et reprit :
— Vous êtes d’une légèreté impardonnable ! La misère s’avance à grands pas : vous n’aurez bientôt plus ni château, ni chevaux, ni domestiques, ni ces jolies toilettes que vous aimez tant, et vousmar-
LE CHEVALIER D’OLLENDOND.
chez avec insouciance vers le jour où tout cela vous sera enlevé !
— Mais je ne serai pas dépouillée de mes biens ! s’écria-t-elle en frappant le sol de son petit pied, je ne pourrais pas vivre sans fortune !
— Vos biens ! vous ne possédez plus rien !
— Vaubadon est encore là.
— La vente de Vaubadon ne suffira pas pour payer vos dettes.
— Alors, il ne faut pas le vendre.
— Vos créanciers s’en emparero.nt, comme c’est leur droit, et vous n’aurez plus ni argent, ni asile.
— Que faire? que faire donc? dit Jeanne avec égarement.
— Vous sauver d’une ruine complète et inévitable. 11 ne tient qu’à vous, vous avez le roi d’atout entre les mains !
— Je ferai ce que vous voudrez ; excepté pourtant...
— Tout ce qui ne sera pas cela ne nous rapportera rien, et nous tomberons dans le gouffre ! Soyez raisonnable, et songez que l’or arrivera dans vos mains comme par enchantement.
LE CHEVALIER D’OLLENDOND.
— Non, c’est impossible!
— Vous aurez des voitures, des cachemires, vous irez à Paris, et...
— A Paris ! s’écria-t-elle, j’irais à Paris.
Le chevalier comprit qu’il avait fait vibrer la corde sensible.
— Oui, vous iriez à Paris! Vous y seriez fêtée; car vous seriez riche et puissante, et adorée pour votre beauté, qui rayonnerait dans un monde dont la société de province ne peut pas vous donner l'idée. Venez avec moi, partons pour Paris, vous verrez vous-même ce qu’on vous offre et vous dicterez vos conditions !
Jeanne s’arrêta haletante.
— J’étouffe ! dit-elle. Oh ! c’est affreux de se trouver en face d’une pareille alternative !
— Confiez-vous à moi, et fermez les yeux.
— Nous en parlerons demain; laissez-moi le temps de réfléchir.
— Vos réflexions vous nuisent; vous réfléchissez depuis deux jours plus que vous n’aviez réfléchi dans tout le cours de votre vie ; vous ne dormez plus, et vos jolis yeux sont cernés d’une ombre bleuâtre qui leur enlève leur éclat.
434 LE CHEVALIER D’OLLENDOND.
— Eh bien , oui, je vous obéirai, mais ne m’en parlez plus ctemmenez-moi.
— Vous verrez Paris, et ses splendeurs vous feront oublier bien vite toutes vos contrariétés.
Elle secoua la tête en signe de doute.
— Je connais Paris, son prestige et ses enchantements, et je vous connais, fille chevalier.
— Partons demain.
— Nous partirons demain, si vous le désirez.
— Avons-nous de l’argent?
— Nous avons encore cinq cents francs, je viens de vous le dire ; cela suffit pour payer la poste d’ici à Paris, et nous battrons monnaie à notre arrivée.
— Nous irons au spectacle, n’est- ce pas ?
— Nous irons partout où vous voudrez aller.
Ils revinrent au château et trouvèrent Théodore qui se roulait sur le gazon avec un des chiens de chasse de M. d’Ollendond.
— Tu vas être bien content, dit le chevalier à l’enfant, nous partons demain pour Paris !
— Nous allons voyager ! Je verrai Paris ! Oh ! quel bonheur 1
— Vous êtes fou ! reprit la comtesse en s’adres-
LE CHEVALIER D’OLLENDOND. 135
sant à M. d’Ollendond ; vous imaginez-vous donc que j’emmènerai cet enfant !
— Qu’en ferez-vous?
— Je n’en ferai rien, je le laisserai ici.
Théodore resta immobile en face de sa mère ; de
grosses larmes coulaient sur ses joues.
— Oh! je vous en prie, dit-il enfin, ne me laissez pas tout seul.
Jeanne ne répondit pas ; son fils s’approcha d’elle pour baiser sa main, elle le repoussa et entra dans le château sans jeter sur lui un seul regard.
Théodore de Yaubadon était à peine âgé de dix ans, et sa fîguFe enfantine avait une expression de mélancolie précoce; d’une nature tendre, il ne connaissait pas les caresses de sa mère ; il sentait qu’il lui manquait quelque chose dans la vie, et n’aurait pu dire la cause de sa tristesse, car il croyait que toutes les mères ressemblaient à la sienne.
Le lendemain, au moment ou madame de Yaubadon allait monter en chaise de poste, son fils s’enfuit au fond du parc pour y cacher ses pleurs, et elle partit sans s’apercevoir qu’il n’était pas là pour recevoir le baiser d’adieu.
Le chevalier et madame de Vaubadon descendirent rue de Richelieu, à l’hôtel des Princes. Jeanne regardait avidement le vieux Paris, si loin du Paris actuel, mais déjà éblouissant par son tumulte et ses richesses. A cette époque, beaucoup de gens vivaient et mouraient en province sans quitter jamais le lieu de leur naissance. Madame de Vaubadon ne connaissait que deux villes :
Caen et Bayeux. Elle comprit du premier coup d’œil qu’à Paris on pouvait trouver l’oubli de soiméme, et concentrer toute l’existence dans le cercle du luxe et du plaisir.
Le chevalier la contemplait avec satisfaction. Il devinait ses impressions et ses plus secrètes pen-
sées ; éblouie et enivrée, elle ne devait plus être qu’un instrument passif. Elle désirait posséder et jouir, et, en lui promettant plaisirs et parures, d’Ollendond n’aurait plus à redouter les révoltes de sa conscience : il tenait dans sa main la clef d’un trésor.
Aussitôt arrivé , il envoya une lettre quai Voltaire, et, bientôt après, il reçut la réponse.
— Demain à deux heures, dit-il après l’avoir lue.
— Déjà ! lit Jeanne.
— On met, vous le voyez, de l’empressement à vous recevoir.
— Quelle toilette faudra-t-il faire?
— Celle que vous voudrez : vous êtes toujours charmante ; tâchez de l’être demain encore plus qu’à l’ordinaire.
Le lendemain, madame de Vaubadon, accompagnée du chevalier, montait dans une voiture de louage : une ceinture bleue serrait sa robe blanche autour de sa taille fine et souple; ses cheveux courts se jouaient en boucles sur son front, sa gracieuse figure avait une expression suave, et on no pouvait croire que cette timide et mignonne créature avait dépassé sa trentième année.
La voiture s’arrêta sur le quai Voltaire, en face du ministère de la police ; le chevalier offrit la main à sa compagne et protégea sa robe pour éviter à la mousseline le contact de la roue et du pavé : on eût dit un jeune marié faisant ses visites de noce. Il s’adressa à un huissier de service, qui, après lui avoir demandé son nom, l’introduisit dans une salle d’attente. Jeanne s’assit sur une banquette et attendit là un quart d’heure environ ; M. d’Ollendond arpentait d’un pas agité la salle dans tous les sens, et de temps à autre, s’approchant d’elle, lui parlait à voix basse ; elle inclinait la tête et semblait dire :
— Je comprends et j’obéirai.
Une porte s’ouvrit et un domestique vint avertir le chevalier que M. le ministre était prêt à le recevoir.
Jeanne s’avança la première : elle entrait là comme elle fût entrée dans tout autre salon, croyant trouver un accueil semblable à celui qu’elle recevait partout, car, malgré les soupçons qui planaient sur sa conduite, jamais on ne lui avait refusé les hommages auxquels une femme a droit tant qu’elle n’est pas déclassée.
Elle resta interdite, en voyant Fouché à demi-
couché sur son siège, et ne faisant pas même un simulacre de salut ; il l’examinait comme on examine une marchandise qu’on veut acheter, et en mettant le pied dans le cabinet du ministre de la police, elle descendait d’un seul pas l’échelle qui mène de la plus haute position sociale à la plus infâme.
Le chevalier la vit pâlir, et sans attendre l’invitation de Fouché, il poussa une chaise derrière elle et se tint debout à ses côtés.
L’examen du ministre fut sans doute satisfaisant, car une grimace qui voulut être un sourire se promena sur sa figure livide, et il dit àM. d’Ollendond :
— Yous répondez de madame?
— Comme de moi-même.
— Bien.
Puis se tournant vers Jeanne, il ajouta :
— Yous êtes veuve et maîtresse de vos actions, et vous voulez nous servir?
— Oui, monsieur, murmura-t-elle d’une voix à peine intelligible.
— Êtes-vous portée à nous servir par vengeance contre M. d’Àché, par amour pour le gouvernement ou par amour pour le gain ? Il est nécessaire
que je sache quelles sont les garanties de votre fidélité envers nous.
— Je veux vous servir, monsieur, parce que je suis ruinée, et qu’il faut bien trouver des moyens d’existence.
— Très-bien, madame, cette franchise me plaît et vous honore.
La grimace du ministre se changea en un rire sec et métallique.
— Vous avez eu des... relations avec le baron d’Aché? demanda-t-il à madame de Vaubadon.
— Oui, monsieur, répondit-elle résolument.
— Combien de temps ont duré ces relations?
— Quatre ans.
— Vous avez dû savoir beaucoup de choses sur lu vie politique de ce fameux conspirateur, dont les intrigues ne sont pas une menace pour l’autorité, mais simplement un manque de respect qui doit être puni. Nommez-moi les complices de M. d’Aché, et donnez -moi des détails sur toutes ses menées.
— Monsieur le ministre, reprit le chevalier, j’ai déjà eu l’honneur de vous faire un rapport il y a quelques mois : depuis, j’ai pris de nouveaux ren-
seignements, et j’ai un second rapport beaucoup plus étendu; le voici :
Et du doigt il indiqua un rouleau de papier que Jeanne tenait dans ses mains, et qu’on pouvait prendre pour un rouleau de musique.
— Ceci est un compte à part, dit Fouché, une édition revue, corrigée et augmentée. Vous êtes un homme habile, monsieur d’011endond,et vous savez mener vos affaires.
— Monsieur le ministre, répondit le chevalier en se redressant avec une fierté à laquelle il n’avait plus droit, vous pourrez voir, en comparant les deux mémoires, que je vous fais connaître dans celui-ci des choses qui vous étaient complètement inconnues.
Madame de Yaubadon fit un mouvement pour offrir le rouleau à Fouché; mais d’un coup d’œil M. d’Ollendond lui indiqua qu’elle devait le garder.
Cette petite manœuvre n’échappa pas à Fouché, qui reprit :
— Allons droit au but, monsieur; cette manière d’agir doit vous convenir, puisque vous êtes gentilhomme et que vous avez été soldat.
Édouard d’Ollendond rougit à cette double allu-
sion ; il rougit au souvenir de ceux dont il entachait l’honneur en vendant le sien.
Fouché jouait avec les sensations de ses nouveaux satellites, comme un chat joue avec une pelote, en la retournant à toute minute d’un coup de griffe.
— Que demandez-vous pour le manuscrit?
— Cinq mille francs.
— C’est cher !
— Vous aurez les secrets de onze familles différentes, fit observer Jeanne.
— Cela fait à peu près cinq cents francs par famille, la onzième passant par-dessus le marché : des amis royalistes rapportent autant que des métairies! Vous demandez un denier très-élevé, je le répète, mais je ne marchande pas avec les dames, et si le rapport est tel que vous le dites, les cinq mille francs vous seront comptés.
Madame de Yaubadon inclina la tête en signe de remercîment, et son regard se fixa avec complaisance sur. le ministre, qui était cependant d’une laideur repoussante, mais elle le voyait à travers un nuage d'or.
— Madame, continua Fouché, qui commençait
aussi à s’humaniser, il s’agit à présent de régler une autre affaire : vous vous êtes engagée à livrer d’Aehé?
— Ce n’est pas moi qui me suis engagée, c’est le chevalier, s’écria-t-elle.
— Je croyais que c’était tout un, dit finement Fouché.
Ce fut au tour de Jeanne de rougir; le chevalier intervint.
— Veuillez donner vos ordres, monsieur le ministre, et je vous réponds de la soumission de madame.
— 11 nous faut d’Aché mort ou vif! C’est une mauvaise herbe qui en reproduit d’autres autour d’elle.
— Son influence a bien diminué, dit Jeanne.
Le chevalier lui lança un regard foudroyant.
— Il ne faut pas déprécier la marchandise, n’estce pas, monsieur d’Ollendond? reprit en riant Fouché. Au surplus, ne craignez rien, nous sommes incapables d’acheter à vil prix un aussi preux chevalier que le baron d’Aché; madame la comtesse n’a diminué son importance que pour éloigner les dangers d’une tête qui lui fut chère, et si vous me livrez d’Aché, vous aurez cinquante mille francs.
— Ce n’est pas assez, monsieur, dit Jeanne, je ne le livrerai pas pour ce prix-là.
— Vous devez pouvoir apprécier mieux que personne, madame, la valeur du baron. Mettons donc cent mille francs!
— Monsieur le ministre doublera cette somme, reprit d’Ollendond; en livrant M. d’Aché, nous serons obligés de nous expatrier; il est le héros de la Normandie; tout le monde se lèvera contre nous, et nous serons forcés de vendre nos propriétés, ce qui sera une perte considérable.
— Mais, dit Fouché, puisque vous êtes ruinés, vos propriétés appartiennent à vos créanciers, et vous ne pouvez quand même vous soustraire à cette vente.
— Il est inutile, monsieur, de vous ennuyer davantage du détail de nos affaires ; nous ne livrerons pas M. d’Aché à moins de deux cent mille francs. Yeuillez réfléchir et nous faire connaître ensuite ce que vous aurez décidé.
D’Ollendond fit signe à sa compagne de se lever, et tous deux ayant salué profondément Fouché, qui ne bougeait pas de son fauteuil, se dirigèrent vers la porte.
— Eh bien! toutes réflexions faites, dit le ministre, finissons-en, car ce d’Aché me sort par les yeux et par les oreilles. Deux cent mille francs, c’est beaucoup, pourtant!... mais il est convenu que vous ne vous contenterez pas d’indiquer le lieu de résidence du baron d’Àché : il faut qu’il soit pris et livré par vous, et qu’il n’ait aucun moyen de défense, car un sabreur de cette espèce nous jetterait plusieurs hommes sur le carreau, et ces choseslà font toujours mauvais effet.
— 11 vous sera livré sans armes, répondit le chevalier.
— Des ordres seront donnés pour que, en temps et lieu, vous puissiez disposer delà force armée; mais faites en sorte que tout cela se passe sans bruit, à huis clos, et profitez du premier voyage que fera M. d’Àché en Normandie pour terminer cette affaire.
— Et quand il vous sera livré, qu’en ferez-vous, monsieur? demanda Jeanne.
— Yous êtes bien curieuse, belle dame! J’aime à croire qu’on ne lui fera pas de mal ; du reste, cela ne me regardera plus, je ne suis pas haut justicier.
— Si on allait le condamner à mort!
— Que voulez-vous, madame, nous sommes tous mortels, et la plus courte agonie doit ôtre la plus agréable.
— Mais ce serait affreux ! s’écria Jeanne, qui recula effrayée; je ne veux pas, je ne peux pas le livrer 1
- — Si on le condamnait à mort, ce serait pour la forme, pour satisfaire à la loi qui frappe les conspirateurs; mais vous iriez demander sa grâce, madame, et elle vous serait, sans doute, accordée.
— N’abusons pas des instants de monsieur le ministre, dit le chevalier.
Puis il ajouta :
— Devons-nous passer dans les bureaux demain matin ?
— Ahl pardon, j’oubliais, dit Fouché ; j’examinerai ce soir le rapport, et la somme sera portée chez vous ; donnez en sortant votre adresse à mon secrétaire.
Jeanne restait immobile : une sueur glacée inondait son front.
— Au revoir, belle dame, dit le ministre ; ne nous faisons pas de chagrin, ce serait vraiment dommage de faire pleurer ces beaux yeux.
11 fit de la main un geste d’adieu, et ne se souleva même pas pour saluer la veuve du comte de Yaubadon et la descendante des seigneurs de Mesnildau !
Les deux complices passèrent quelque temps à Paris. Le chevalier joua les cinq mille francs qui lui avaient été donnés par Fouché et en gagna vingt. L’adversité l’ayant rendu prudent, il semait pour récolter, et quand il jouait, il ne risquait qu’une très -petite somme. L’argent était sou dieu et sa loi; il calculait par sous et par deniers ce que pouvait lui rapporter son nom, sa conscience vendue et la femme qu’il avait associée à sa destinée ténébreuse.
Quant à Jeanne , l’air qu’elle respirait l’enivrait : elle croyait vivre pour la première fois et ne voulait plus penser au jour où il faudrait retourner au milieu des prairies de la Normandie, sous le vieux toit de Vaubadon. Radieuse et parée, elle sortait
pour être vue, pour être admirée, et cherchait le tourbillon du monde, qui n'était pourtant rien en comparaison du tourbillon de ses rêves et de ses désirs. Toutes ses ardeurs , toutes scs aspirations avaient pour but unique le luxe, et les jouissances de l’amour-propre étaient les seules jouissances qui fissent encore battre son cœur blasé.
Le chevalier lui dit un soir :
— La fortune semble vouloir nous sourire, mais nous ne devons pas nous endormir au milieu des délices de Capoue. D’Aché peut revenir d’un moment à l’autre, et si la police de Caen allait être plus habile qu’elle ne l’a été jusqu’à ce jour, adieu nos deux cent mille francs ; il faut partir pour que l’affaire ne se fasse pas sans nous.
Madame de Yaubadon résista d’abord, mais d’Ollendond lui promettant un prompt retour, elle se laissa emmener, en se plaignant et en murmurant comme une enfant gâtée.
A son arrivée à Yaubadon, elle trouva Théodore pâli et amaigri : une toux sèche lui déchirait la poitrine.
— Je crois votre fds sérieusement. malade, dit d’Ollendond à Jeanne.
— On m’a toujours prédit qu’il ne vivrait pas, répondit-elle; que voulez-vous que j’y fasse? Il est ici en bon air, il fait de l’exercice du matin au soir, mais rien n’a jamais pu fortifier sa santé.
— 11 faudrait consulter un médecin.
— Un médecin ne le guérira pas, s’il a la poitrine en mauvais état ; à ce mal-là il n’y a pas de remède.
— Mais cet enfant n’est pas poitrinaire de naissance ; sa conformation indique au contraire que son tempérament primitif devait être bon,
Jeanne haussa les épaulesavcc impatience et sortit.
Le chevalier avait une sorte d’affection pour Théodore; quand il éprouvait le besoin de détourner ses regards de lui-même il les reposait sur cet enfant, le seul être pur qui fût à Yaubabon.
Il l’emmena à Bayeux et le fit examiner par un médecin, qui reconnut tout les symptômes de la consomption.
— C’est étrange, dit M. d’Ollendond, il n’a aucun sujet de chagrin, jouit d’une grande liberté et travaille très-peu.
Le médecin interrogea l’enfant, le pressa de questions, et Théodore finit par s’écrier :
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— Maman ne m’aime pas !
Le chevalier rendit compte à madame de Vaubadon de la consultation ; elle lui répondit :
— S’il ne se trouve pas bien avec moi, je le mettrai en pension.
Pour mieux jouer son rôle, la comtesse se lança plus que jamais dans le parti royaliste et se compromit tellement, que deux fois la police fi! des descentes à Yaubadon; son dévouement à la cause
# *■ royale lui ramena toutes les sympathies, sa conduite politique effaçant aux yeux de bien des gens ce qui pouvait être blâmé dans sa conduite privée.
Ayant appris que M. d’ Aché avait reparu à Bay eux , elle lui adressa chez des amis, où il était caché, le billet suivant :
« Si tout est fini entre nous, Robert, unissons du « moins notre foi et nos espérances ! Nous marte ebons sous le même drapeau, et vous ne refuse- « rez pas la fraternité d’armes à celle qui vous a « tant aimé !
« Venez à Yaubadon : j’ai travaillé en souvenir « de vous, j’allais dire pour l’amour de vous ! Venez « me rejoindre au plus vite, car j’ai des choses im-
« portantes à vous communiquer pour lo service « du roi. Au revoir ! que Dieu vous protège, et qu’il « protège aussi la sainte cause que nous servons !
« Jeanne. »
Robert, tout à sa fiancée, ne voulut pas se rendre à Vaubadon, même pour le service du roi ; revoir Jeanne, ne fût-ce qu’une heure, eût été un outrage à Marie. 11 déchira cette lettre comme il avait déchiré la première, et ne répondit pas.
Il retourna à Lion, où, de concert avec Raymond et Marie, il prenait ses arrangements pour l’avenir. La réception que lui avait faite Louis XVIII l’avait empêché de demander au roi l’autorisation de revenir en France, comme il en avait d’abord eu le projet. Marie s’était résignée à suivre son époux dans l’exil, et pas une parole de regret ne s’échappait de ses lèvres. Pour sauvegarder sa fortune, elle faisait à son frère une vente simulée de tous ses biens, et les mesures qu’il fallait prendre entraînant des longueurs, l’époque du mariage avait été fixée à la fin de septembre, et la bénédiction nuptiale devait être donnée dans la chapelle de Gold-Field-Hall.
En attendant, les jours se succédaient à Lion
calmes et heureux : l’amour de Robert pour Marie, quelque passionné qu’il fût, était désintéressé, et parfois il regrettait le sacrifice qu’elle allait lui faire en renonçant à sa douce et facile existence.
Quant à Marie, l’enthousiasme que lui inspirait le baron d’Aehé lui faisait entrevoir l’avenir à travers les plus beaux rêves !
Pendant ce temps, le chevalier et madame de Vaubadon rongeaient leur frein ; ils voyaient que Robert n’avait pas donné dans le piège, et le croyaient reparti pour l’Angleterre ; la somme rapportée de Paris s’écoulait rapidement ; les inquiétudes et la désunion revenaient au logis !
D’Ollendond, pensant qu’il pourrait se procurer par Launay quelques renseignements sur le retour présumé de Robert, se rendit à Lion -sur-Mer, et arriva un soir à la cabane du pêcheur; mais il essaya en vain de le faire parler; Launay demeura muet comme la tombe. Le chevalier lui dit qu’il était un ami de M. d’Aché, et qu’il venait l’avertir que des dangers le menaçaient.
Launay répondit :
— Je ne sais rien, et je ne connais pas ces genslà ; j’ai bien assez à faire avec mes filets, sans aller
m’occuper des proscrits ; qu’ils n’attaquent pas le gouvernement, et le gouvernement les laissera tranquilles.
Le chevalier, découragé de son peu de succès, s’en retournait à La Délivrande, par l’avenue de Lion. Arrivé en face du château, il s’arrêta.
— J’avais mieux à faire, se dit-il, que de me vendre à Fouché. Je pouvais afficher une vie régulière, simuler les sentiments d’un parfait chrétien, et l’héritière desTancarville se serait laissé séduire; c’était la manière la plus simple de faire fortune, et si c’était à recommencer, au lieu de tirer quarante mille francs de cet imbécile de Raymond, je lui enlèverais sa sœur.
Au moment où il terminait ce monologue, la grille tourna sur ses gonds, et Marie de Tancarville, appuyée sur le bras d’un homme, franchit le pont.
Le chevalier se jeta de côté et se cacha derrière le tronc d’un arbre ; malgré l’obscurité, il reconnut à l’instant, à la démarche et au son de la voix, le baron d’Aché. Jamais avare découvrant un trésor n’éprouva une satisfaction plus grande. D’arbre en arbre, toujours prêt à s’abriter et à fuir, il suivit
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pas à pas les deux promeneurs, entendit leurs confidences et apprit leurs projets. Il n’y avait pas de temps à perdre, car le baron d’Aché partait la semaine suivante. Chaque mot qui parvenait à l’oreille du chevalier avait au fond de son âme un écho sinistre. Il tenait sa victime et cependant il tremblait devant elle; l’homme qu’il voulait sacrifier et qui tombait en son pouvoir le dominait encore.
Robert était à lui : il ne s’agissait plus que de le prendre sans bruit et de lier ces mains qui savaient si bien manier le sabre et l’épée ! Le nombre suppléerait à la force, la ruse au courage!
D’Ollendond avait été brave, mais cette bravoure s’éteignait, étouffée par ses vices et son déshonneur ; il ne lui vint pas à l’esprit de se mesurer corps à corps avec M. d’Àché, de courir les chances de la lutte pour amoindrir son crime, de risquer sa vie pour gagner le prix du sang.
Il retourna la nuit môme à Yaubadon et trouva, en arrivant, la comtesse qui, déjà levée, tressait une guirlande de fleurs qu’elle voulait poser le soir sur ses beaux cheveux blonds.
— Comme vous arrivez à propos! dit-elle. 11 y a
aujourd’hui un bal à Bayeux; il en était temps, je me mourais d’ennui I
— Nous avons en vérité bien autre chose à faire que de penser à nous amuser, répondit le chevalier. J’ai vu d’Aché !
— Où donc? s’écria- t-elle.
— A Lion.
— Chez Raymond?
— Chez Raymond, et chez sa sœur, qu’il va épouser.
— C'est impossible!
Jeanne devint blême , et une agitation nerveuse s’empara d’elle.
— Vous l’aimez encore! dit le chevalier en attachant sur elle un regard ironique.
Un sourire de dédain effleura les lèvres frémissantes de madame de Vaubadon.
— Vous l’aimez à votre manière, reprit M. d’Ollendond; vous consentez à vendre sa tête, mais la pensée de le voir riche et heureux près d’une autre femme fait vibrer en vous toutes les cordes de la jalousie.
Jeanne ne répondit pas : elle baissa les yeux, et les fleurs qu’elle tenait tombèrent de ses mains.
— J’ai deviné juste, n’est-ce pas? continua le chevalier.
— Vous m’insultez! s’écria-t-elle enfin, et c’est vous qui m’avez conduite où je suis ! Je me vengerai de vous en ne livrant pas le baron d’Aché.
— Parole d’honneur, vous ôtes charmante ! est-ce que j’ai besoin de vous, à présent? C’est moi qui l’ai déniché. Retirez, si bon vous semble, votre épingle du jeu, j’aurai deux cent mille francs au lieu d’en avoir la moitié.
Ce mot chassa comme par enchantement les remords de madame de Yaubadon et les susceptibilités de son amour-propre.
— Vous voulez donc me dépouiller? dit-elle; je vous dénoncerai à Fouché. Le marché a été passé en commun, et j’ai droit à ma part; vous ne tenez, d’ailleurs, pas Robert, et je vous défie de le faire sortir de Lion sans que je m’en mêle.
— Vraiment! vous croyez cela? Il n’a cependant pas mis grand empressement à se rendre à votre première invitation.
— Je lui en ferai une d’une autre espèce.
— Vous le menacerez de trahison?
— Non, ce ne serait pas le moyen de réussir avec lui.
— Que ferez-vous?
— C’est mon affaire:
— Vous ne voulez pas me prendre pour confident?
— Non.
— Écoutez-moi, Jeanne. Quand la zizanie se met dans un camp, les ennemis sont vainqueurs; après la bataille, brouillez-vous avec moi, si cela vous fait plaisir, mais jusque-là restons alliés.
— Me disputerez-vous encore ma part du gain?
— Mais non : j’ai voulu plaisanter, et vous avez pris la chose au sérieux.
— Eh bien! voici ce que je ferai : j’écrirai à M. d’Aché que je suis en danger, que j’ai besoin de lui, et il viendra : je le connais.
— Mademoiselle de Tancarville ne le laissera pas partir.
— Je lui écrirai aussi, et loin de le retenir, elle l’engagera de se rendre à mon appel.
— Alors, écrivez à l’instant. Par qui enverrezvous vos lettres?
— Par Lefèvre.
Jeanne s’approcha d’un petit bureau eu bois de
UN COEUR DE MÈRE. UN COEUR DE FEMME. i59
rose incrusté qui avait appartenu à une de ses grand’mères; elle ouvrit un tiroir, et en tira du papier à lettres et une plume qu’elle présenta au chevalier en lui disant de sa voix la plus câline :
— Taillez-la, j’ai peur de me couper les doigts.
Quand la plume fut taillée, elle la prit nonchalamment et commença à écrire, relisant à chaque instant les lignes qu’elle traçait; puis elle passa son travail à son compagnon, qui s’écria après l’avoir parcouru :
— Vous êtes une femme habile! vous irez loin !
Elle fit appeler Lefèvre, le garde-chasse.
. — Qu’y a-t-il pour le service de madame? dit-il en entrant.
— Une chose qui te fera gagner de l’argent.
— Tant mieux ! surtout si je suis payé comptant. Que faut-il faire?
— Partir de suite pour Lion-sur-Mer, aller au château et demander à voir mademoiselle de Tancarville, lui remettre cette lettre et attendre la réponse. Si tu me la rapportes promptement, tu seras bien payé.
— La réponse, c’est de l’argent? dit Lefèvre, qui savait, comme tous les serviteurs de Yaubadon, que sa maîtresse était traquée par ses créanciers.
— Non ; la réponse est de ramener ici le baron d’Aché.
Lefèvre regarda avec étonnement madame de Yaubadon, puis se retournant du côté du chevalier, il semblait dire :
— Si je ramène l’autre, ne faudrait-il pas emmener celui-ci?
— Une fois en route pour venir ici, dit M. d’Ollendond, tu ne laisseras échapper le baron d’Aché sous aucun prétexte, et s’il voulait prendre un autre chemin que celui de Yaubadon, tu as des armes et tu t’en servirais.
— Ah! j’y suis! s’écria le garde-chasse, je sais à présent ce qu’il vous faut, la rançon, n’est-ce pas? Mais ceux qui auront leur part de peine auront leur part de gain, j’espère ?
— C’est juste, dit le chevalier.
— Tu seras content de nous, ajouta madame de Yaubadon.
D’Ollendond donna à Lefèvre des instructions
détaillées, et la comtesse lui recommanda de procéder par les voies de la persuasion et de la douceur.
— C’est bien ! fit le garde-chasse, j’aurai soin de lui.
— Ne perds pas de temps.
— Je pars à l’instant.
Et il sortit.
— Je vais, reprit d’Ollendond, prévenir le préfet et demander le secours de la gendarmerie.
— Pourquoi faire?
— Mais pour le prendre, le garder et l’emmener. Auriez-vous, par hasard, l’intention de l’enfermer vous-même dans une boîte?
Jeanne frissonna.
— Attendez à demain, dit-elle ; il n’est pas encore ici.
— Quand il sera ici, vous vous attendrirez, et...
— Moi! s’écria-t-elle, non, soyez tranquille, je ne m’attendrirai pas : si j’avais trente mille livres de rente, je ne ferais sûrement pas ce que je vais faire, mais il faut bien vivre !
fi, Elle poussa un soupir, et renversa sa tête en arrière pour trouver un appui sur le dossier de son fauteuil.
— C’est mon avis, répondit le chevalier, il faut môme tâcher de vivre le plus longtemps et le mieux possible.
— Je vous ai demandé d’attendre à demain pour prévenir la police , afin que vous puissiez me conduire au bal ce soir.
— Ce n’est pas prudent; si notre prisonnier arrivait cette nuit?
— Il ne peut pas arriver avant demain matin ! Nous reviendrons de bonne heure. Je vous en prie, ne me privez pas de ce plaisir; je ne veux pas y aller sans vous, j’aurais peur seule sur la route! il faut absolument que je m’amuse aujourd’hui.
— Allons-y, puisque vous le voulez-, peut-être, d’ailleurs, sera-t-il d’une bonne politique de nous montrer en public cette nuit. Si nous pouvions agir adroitement et en secret, et garder notre position dans le pays, ce serait un grand avantage. Nous danserons donc ce soir! C’est étrange comme j’en ai envie.
Et le chevalier laissa madame de Vaubadon continuer les préparatifs de sa toilette.
LE DÉPART
Le jour du départ des fiancés pour l’Angleterre approchait : jamais Marie n’avait songé aux récompenses éclatantes que l’avenir réservait peutêtre au baron d’Àché; on ne pouvait d’ailleurs prévoir, en 1809, les événements de 1815, et l’étoile de la monarchie semblait s’éloigner chaque jour des rivages de la France. Marie avait donc accepté l’exil pour toujours, ne regrettant que son frère, qui perdait sans se plaindre l’ange gardien du foyer.
Robert était un soir auprès de sa belle fiancée quand un domestique vint apporter une lettre; après en avoir examiné l’écriture, Marie l’ouvrit
LE DÉPART
avec une certaine émotion, et une pâleur mortelle se répandit sur ses traits tandis qu’elle parcourait les lignes suivantes :
« Vous êtes trahis! On sait que le baron d’Aché « est chez vous et que vous allez partir avec lui pour « l’Angleterre : toutes les issues sont gardées du « côté de la mer; il n’est pas un coin de la plage « où le proscrit puisse s’embarquer! Ne lui parlez « pas du danger qu’il court, il voudrait le braver; « je lui écris que j’ai besoin de lui ; il faut agir sans « perdre une minute, demain il serait trop tard! « J’ai tout préparé pour sa fuite ; l’homme qui vous « portera cette lettre l’accompagnera à Vaubadon, « où il arrivera avant le jour; il repartira le soir « avec son guide pour le Cotentin, il trouvera là un « asile sûr et bientôt après les moyens d’aller vous « rejoindre en Angleterre.
« Marie, chère enfant, aidez-moi à sauver Robert, « que j’ai aimé comme vous l’aimez vous-même; il « n’a pas répondu au sentiment que j’avais pour « lui, son cœur vous attendait sans doute, et vous « êtes bien plus que moi digne de son amour; mais « son indifférence n’a pas anéanti mon attachement
LE DÉPART
«pour lui, elle l’a seulement transformé en une « affection fraternelle; je lui suis toute dévouée, et « je désire qu’il soit heureux avec vous ; ne me contt sidérez donc pas comme une rivale, confiez-moi « votre fiancé. Qu’il parte à l’instant, car Dieu seul « sait ce qui lui arriverait s’il tombait aux mains de « scs ennemis! Je veillerai sur lui; soyez sans « crainte. 11 ne m’a pas aimée quand son cœur était « libre, et vous n’avez rien à redouter de celle qui « est et sera toujours votre meilleure amie à tous « les deux.
« Jeanne de Valbadon. »
Un billet non cacheté, joint à cette lettre, portait pour suscription :
« À Monsieur le baron d’À... »
Marie le présenta à Robert qui reconnut à l’instant l’écriture, et se troubla avant même de l’avoir ouvert.
Ce billet contenait ces mots :
« Si vous vous souvenez encore de quatre années «d’affection et de dévouement, au nom du ciel, «Robert, sauvez-moi! Venez à Vaubadon pour
LE DÉPART
« une heure seulement. Il m’est impossible de vous « expliquer ici la situation dans laquelle je me « trouve. Vous seul pouvez me venir en aide! Je « vous attends.
« Jeanne. »
Robert, muet et pensif, consultait alternativement son cœur et sa conscience ; il se demandait s'il devait son appui à la comtesse de Yaubadon. Comme femme, elle l’avait trahi, mais comme alliée politique elle lui avait été fidèle au péril de sa liberté; bravant sans cesse l’autorité et les lois, elle s’était exposée à toutes les poursuites et à tous les dangers.
Mais comment connaissait-elle sa présence à Lion? Pourquoi écrivait-elle à sa fiancée?
Robert et Marie restaient en face l’un de l’autre sans prononcer un mot.
— Une femme que j’ai aimée, dit enfin M. d’Àché, me demande d’aller à elle pour lui porter secours : que dois-je faire?
Marie rougit, puis devint pâle comme une morte.
— Vous avez aimé madame de Yaubadon? s’écria-t-elle.
LE DÉPART
— Oui, je l’ai aimée, mais pas comme je vous aime.
— C’est étrange : Jeanne me dit que vous ne l’avez jamais aimée.
Robert ne savait que répondre ; car il craignait de laisser deviner un secret que l’honneur lui faisait une loi de cacher.
— Jeanne me défend de vous faire connaître ce que contient sa lettre, continua Marie, et cependant je vais vous la donner; lisez-la, car je crois qu’il est de mon devoir de tout vous dire.
— Je ne sais, reprit Robert après avoir lu la lettre adressée à Marie, si c’est à vous ou à moi que madame de Yaubadon dit la vérité. Peut-être vous parle-t-elle des dangers auxquels je suis exposé, pour que vous me laissiez partir? Peut-être me parlet-elle du secours qu’elle attend de moi pour me forcer à fuir les périls qui me menacent ici. Le fait est que ce serait triste d’échouer au port, d’être pris et condamné au moment où la vie et la liberté me deviennent si chères !
— Partez donc! allez à Yaubadon ! s’écria Marie !
Le front de Robert s’assombrit.
— J’aimerais mieux, dit-il, aller ailleurs.
LE DÉPART
— Et si c’est à vous que madame de Yaubadon dit la vérité, si réellement elle a besoin de votre appui?
Robert ne répondit pas.
— Il ne faut pas refuser à Jeanne ce qu’elle demande, puisqu’elle...
Marie hésita.
— Puisqu’elle a de l’amitié pour vous, ajoutat-elle.
Jusque-là, Raymond avait assisté à l’entretien sans y prendre part : il se leva alors et allant à sa sœur, il lui dit’:
— J’ai à te parler, viens avec moi un instant.
Marie regarda Robert : elle craignait de l’offenser.
Robert ne la voyait pas : ses yeux étaient fixés sur le sol, et sa pensée perdue dans ses doutes et ses souvenirs.
— Vous me permettez, n’est-ce pas, d’user encore de mes droits de frère? lui dit Raymond.
M. d’Aclié releva la tête, comme si on le réveillait d’un songe.
— Oui, répondit-il, donnez-nous un conseil.
— Pas à vous, mais à elle.
LE DÉPART
Marie suivit son frère dans une pièce voisine; celui-ci ferma la porte, s’assit et garda le silence ; il éprouvait de la difficulté à exprimer ce qu’il sentait vivement.
— Tu as tort, dit-il enfin, d’engager Robert à retourner à Vaubadon : je soupçonnais depuis longtemps et je viens d’acquérir la certitude que... mais comment te dire cela? que Robert a eu avec madame de Vaubadon des relations que Dieu défend et que le monde réprouve.
Marie leva ses beaux yeux sur son frère.
— Je l’avais deviné, dit-elle, dès la première journée queM. d’Àché a passée ici. Chaque fois que l’on parle de M. d’OUendond et de Jeanne, ses traits s’altèrent et il souffre! Pourquoi me regardes-tu d’un air étonné? Crois-tu que je suis sur terre depuis vingt-cinq ans sans avoir vu et compris ce qui se passe autour de moi? Je n’ai pas le droit de demander compte à Robert de son passé : le présent et l’avenir m’appartiennent et je ne désire rien de plus.
— Néanmoins, pour le repos de Robert et dans votre intérêt à tous les deux, il ne faut pas qu’il retourne à Vaubadon : le passé n’est rien pour toi,
LE DÉPART
mais il est quelque chose pour lui et pour madame de Vaubadon.
— Je veux avant tout sauver Robert, dit Marie, et, puisqu’il est en danger ici, je veux qu’il parte! Il m’aime à présent, que m’importe qu’il rencontre une autre femme? D’ailleurs, Jeanne est généreuse, et je ne dois pas l’être moins quelle.
— Madame de Yaubadon a toujours été égoïste et elle est devenue méprisable; je ne sais pas ce qu’elle veut faire, mais je croirai à tout avant de croire à sa générosité.
— Mais elle est dévouée corps et âme à la cause royaliste ; à chaque instant, des visites domiciliaires sont faites chez elle; elle donne sans cesse des preuves d’attachement à ses amis.
— C’est de sa part un calcul habile.
— Tu es injuste, Raymond. Quel profit peut-elle tirer des services qu’elle rend à une cause perdue? Ne sait-elle pas, comme nous le savons tous, que les princes exilés ne reviendront pas sur le trône de France?
— Les chances sont contre eux, j’en conviens; mais parfois les choses* les moins probables arrivent alors qu’on n’espère plus. Je ne prétends pas dire,
LE DÉPART
du reste, que madame de Yaubadon agit dans l'attente d’un changement de gouvernement, mais elle escompte les services qu’elle rend, et dont tu lui fais un si grand mérite. C’est par là qu’elle se soutient dans la société, et ses menées politiques n’ont d’autre résultat que de la maintenir en équilibre entre le mépris et la reconnaissance qui lui sont dus.
— Tu es sévère pour elle, Raymond ; je ne l’estime pas et je voudrais que Robert ne l’eut jamais aimée, mais nous devons lui savoir gré de veiller sur notre sécurité; la preuve qu’elle dit la vérité et que nous sommes trahis, c’est qu’elle conuaît nos projets.
— Nous sommes trahis, c’est évident; mais j’aimerais mieux voir Robert échapper aux poursuites sous d’autres auspices et sous une autre égide. Retournons avec lui, et si tu m’en crois, tu le laisseras prendre sa décision sans t’en mêler ; il vaut mieux n’en pas avoir la responsabilité.
Pendant ce temps, Robert pensait à madame de Vaubadon plus qu’il n’eût voulu le faire.
— Son organisation est vicieuse, se disait-il, mais son cœuf est aimant et généreux-, de loin, elle
LE DÉPART
veille sur mon existence, et, pour me sauver, elle s’adresse à mon honneur, s’humilie devant ma fiancée; rien ne l’arrête! J’irai à Yaubadon, je saurai ce dont il s’agit et je repartirai tout de suite, car je ne veux pas reposer sous son toit.
Marie rentra, et Robert lui dit qu’il était décidé à partir avec le guide envoyé par madame de Yaubadon.
— Si nous le faisions venir pour l’interroger? Il pourrait peut-être nous donner quelques renseignements, dit Raymond.
— Yous avez raison, reprit Robert, nous aurions du commencer par là.
On avait fait la leçon au garde-chasse, et sa lenteur normande lui vint en aide pour méditer ses réponses.
— Savez-vous, demanda d’abord M. d’Aché, par qui madame de Vaubadon a été instruite du danger qui me menace?
— Quant à cela, monsieur le baron, je n’en sais rien. Madame est revenue hier de Bayeux toute saisie! Elle m’a ordonné d’aller vous quérir de suite, et de ne marcher avec vous que pendant la nuit, parce que les gens du gouvernement ont l’œil ouvert.
LE DÉPART
— Madame de Vaubadon me mande qu’un lieu de refuge m’est assuré dans le Cotentin ; connaissez-vous les personnes qui veulent bien me recevoir?
— Ce sont MM. de Sarteville.
— Leur habitation est-elle loin de la côte?
— Elle est tout près de Carteret, et on vous con duira en chaloupe à l’île de Jersey. Madame a dit que là vous seriez sauvé.
— C’est bien; nous allons partir.
Lefèvre se retira.
— Voilà, dit Raymond, un gaillard dont la figure ne me séduit pas.
— C’est un homme tout dévoué à la comtesse, répondit Robert.
Marie soupira.
M. d’Aché s’aperçut de son étourderie , et voulant répondre à la pensée qui avait attristé sa fiancée, il lui dit :
— Je ne m’arrêterai pas à Vaubadon; j’ai des raisons personnelles pour n’y point accepter l’hospitalité, et quand la comtesse m’aura dit quel est le service quelle réclame de moi, je continuerai ma route.
LE DÉPART
— Qui sait? reprit Marie ; ce service exigera peutêtre que vous restiez à Yaubadon?
— Je n’y resterai pas, recevez-en ma parole d’honneur.
Marie lui tendit la main; le moment de la séparation approchait, et elle commençait à trembler.
— Dans quelques jours, continua Robert, je vous rejoindrai à Portsmouth ; partez par le Havre comme cela était convenu : si vous arrivez avant moi, vous m’attendrez à l’hôtel d’York ; si je débarque le premier, vous m’y trouverez.
Marie pleurait.
— Pauvre enfant! dit Robert. Je vois aujourd’hui combien j’ai été faible et égoïste en acceptant votre affection : vous souffrez et vous souffrirez pour moi !
— Qu’importe ! je vous aime !
— Cet amour, qui me rend heureux, vous coûtera peut-être bien des larmes !
— Il n’était pas en mon pouvoir de l’arracher de mon cœur. Je vous ai aimé dès le premier jour où je vous ai connu j je crois même que je vous aimais en 1793! Votre image était gravée dans ma mé«
LE DÉPART
moire, et Dieu m’a mise sur terre pour vous consoler de tous vos malheurs !
Robert couvrait de baisers les mains de Marie et n’avait plus la force de partir.
Il se leva enfin :
— Vraiment, dit-il, je ne me reconnais plus ; je vous quitte pour quelques jours , et j’éprouve la même émotion que si je ne devais jamais vous revoir!
— Savez-vous, dit Raymond, qu’on accuse les militaires mariés de perdre la moitié de leur valeur?
— Cette accusation doit être juste, et j’en fais l’expérience avant d’être marié : il est vrai que j’aime votre sœur comme je l’aimerai dans dix ans, si dans dix ans je suis encore là pour l’aimer.
— Si vous n’y êtes plus, Robert, mon amour vous survivra, et, quoi qu’il advienne, je garderai le droit d’être unie à vous dans le ciel !
— Mes amis, reprit Raymond, vous avez des idées bien lugubres ; c’est un mauvais prélude pour une séparation. Quittons-nous moins tristement, oublions l’heure présente et pensons au jour où nous nous retrouverons en Angleterre.
— Oh ! j’y pense ! s’écria Marie ; sans cette espérance, je n’aurais pas le courage de le laisser
LE DÉPART
partir; mais je veux qu’il sache que je n’aimerai jamais que lui, et que si nous étions séparés sur terre, je serais aussi fidèle à sa mémoire qu’à luiméme.
— Quel que soit le sort qui m’attend, répondit M. d’Àché, je n’échangerais ma destinée contre aucune autre.
Il prit Marie dans ses bras et l’étreignit avec force contre son cœur; elle s’affaissait sur elle-même, et était presque inanimée.
— Chère enfantbien aimée, continuaRobert, écoutez-moi et calmez-vous ; je ne cours aucun danger; je vais traverser un pays que j’ai parcouru cent fois, et je m’éloigne de l’endroit où je suis surveillé ; courage, nous nous reverrons bientôt !
Il l’embrassa une dernière fois en murmurant à son oreille :
— Oui, à bientôt, Marie, et à toujours !
Robert s’arracha des bras de sa fiancée, et sortit avec Raymond, qui voulait l’accompagner à quelques lieues de Lion.
Ils montèrent à cheval, et marchèrent silencieusement jusqu’à ce qu’ils fussent loin de la côte. Raymond dit alors à Robert :
LE DÉPART
— J’ai envie d’aller avec vous jusqu’à Carteret, et de ne vous quitter que quand vous serez embarqué.
— Ne faites pas cela, mon ami; Marie n’est pas prévenue, et elle nous croirait perdus tous deux ; d’ailleurs, si nous voulions résistera la force armée, nous n’y réussirions pas mieux à trois qu’à deux ; notre seul moyen de salut, dans le cas où nous serions poursuivis, serait d’employer la ruse, et je connais tous les lieux de refuge de la contrée. Ne vous inquiétez pas de moi, et retournez auprès de Marie; donnez-lui du courage, et hâtez vos préparatifs de départ, car j’espère bien être àPortsmouth avant huit jours. Au revoir !
Ils se séparèrent entre La Délivrandc et Creully. La nuit était sombre, et le baron d’Aelié se croyait sauvé.
LES COMPLICES
Robert en arrivant à Yaubadon à cinq heures du matin se dirigea vers la maison du garde-chasse, auquel il dit :
— J’attendrai madame de Yaubadon chez vous.
— Mais , monsieur , reprit vivement Lefèvre , vous n’avez rien à craindre au château, et à cette heure-ci ce sera plus commode pour madame de vous y recevoir que de courir dans le parc.
— Si cela dérange madame de Yaubadon de sortir dès le matin, dites-lui que je ne suis pas pressé, je serai même bien aise de me reposer un instant.
— Vous vous reposerez beaucoup mieux au château que dans ma baraque : tous y trouverez de bons
LES COMPLICES
fauteuils, tandis que chez moi vous n’aurez pour vous asseoir qu’un banc de bois.
— Ce banc me suffit; faites ce que je vous dis.
Le garde s’éloigna à regret.
Robert ne voulait pas rentrer dans ce château, qui lui rappelait tous les souvenirs d’un amour chassé de son cœur. Revoir Jeanne, qu’il méprisait, lui paraissait moins une offense pour sa fiancée que de revoir les lieux qui avaient pour ainsi dire gardé l’empreinte du passé.
11 resta donc dans la maison du garde, réfléchissant à l’étrangeté de sa situation, et formant en son âme la résolution de ne pas dévier de la ligne de conduite qu’il s’était tracée.
Lefèvre, en entrant au château, trouva Julie endormie sur les marches de l’escalier; elle l’attendait, et son premier mot en ouvrant les yeux fut de dire :
— Le tiens-tu?
— Oui.
— Ne leur lâche pas leur proie sans avoir ton argent.
— S’ils en ont, faudra bien qu’ils m’endonnent; mais je crois qu’ils sont à sec, et qu’ils doivent livrer la marchandise avant d’être payés.
LES COMPLICES
— Et toi, si tu te payes de leurs promesses, mon pauvre Lefèvre, nous pourrons bien, pour nous marier, attendre la semaine des quatre jeudis. Qu’est-ce que c’est que la parole de gens comme ça, qui font assassiner un ami pour avoir le prix de sa tête ? car il n’en réchappera pas, bien sûr.
— Tais-toi ; ne parle pas si haut ! Pense donc que nous sommes de l’affaire, et si elle fait bruit, gare à nous ?
— C’est parce que je sais bien que nous jouons gros jeu que je te dis de prendre l’argent avant de faire le coup.
— Mais s’il n’y a pas d’argent, comment veux-tu que j’en prenne ?
— Tu en trouveras si tu veux m’écouter et ne pas courber le dos comme un niais.
— Parbleu ! je ferai ce que tu voudras ; c’est une assez vilaine commission que défaire pendre les gens, pour qu’on ait le droit de se faire payer comptant. Je leur réclamerai un bon pourboire, car ça dessèche le gosier de mener un homme où nous menons celuici ; cette nuit il me prenait des envies de lui dire :
— Tenez, v’ià ce qu’ils veulent faire de vous ; allez au large, filez vite !
LES COMPLICES
— Tu aurais fait là un joli coup !
— Je savais bien que ça ne te ferait pas plaisir, et c’est ce qui m’a arrêté.
— Imbécile ! Est-ce que lu as besoin de te faire des scrupules? Tu obéis à tes maîtres et le reste ne te regarde pas.
— Voyons ! ne te fâche pas, puisque je n’ai pas fait de sottises : il est là ! Dis-moi ton moyen pour avoir de l’argent ; je sais que tu as de l’esprit, et je suivrai tes conseils.
— Mon moyen est bien simple : j’ai laissé sur la toilette de madame son peigne et son collier de diamants, et comme j’ai Tordre de te conduire dans sa chambre, tu les verras en entrant; ça brille comme du feu ! Si elle ne te donne pas d'argent, tu prendras les bijoux, en lui promettant de les lui rendre aussitôt que tu seras payé.
— C’est facile à faire.
— Ne va pas surtout t’attendrir, car elle te dira de belles paroles.
— Non, non, pas de danger; on a la peine, faut le salaire; d’ailleurs je la connais, et je sais ce que valent ses reliques. Je me disais tout à l’heure que, si je sauvais le baron, il me récompenserait, car il
LES COMPLICES
est généreux, et il serait bien riche s’il épousait la demoiselle de Tancarville qui a des terres de tous les côtés. Ses propriétés, c’est comme un département.
— • Dame 1 si tu crois être mieux payé par là, ça ne coûte pas plus de faire le bien que le mal.
— C’est que j’ai peur que M. d’Aché se refuse à croire madame capable d’une méchante action, et s’il allait lui raconter ma dénonciation, elle est si futée qu'elle lui persuaderait que j’ai menti, et je Serais le dindon de l’affaire. Nous sommes embarqués sous ses ordres; faut marcher en avant! Va la prévenir que nous sommes arrivés.
— Tu peux monter avec moi : bien sûr qu’elle ne dort que d’un œil ! Quand je pense pourtant qu’autrefois elle avait pour lui un amour que ça l’étranglait ! Fallait voir lorsqu’il partait, ses pleurs coulaient comme une fontaine !
— V’ià ce qu’il y a de plus laid! Livrer un ancien ami, c’est une horreur! Tu n’en ferais pas autant, n’est-ce pas, J ulie ?
— Que c’est bête ce que tu dis là : est-ce que j’ai des anciens amis, moi? est-ce que je suis rouée comme madame? S’il n’y avait pas tant d’argent à
LES COMPLICES
gagner autour d’elle, tantôt pour une chose et tantôt pour une autre, il y a longtemps que je ne la servirais plus !
Julie entra dans la chambre à coucher de sa maîtresse. Une faible lueur pénétrait à travers d’épais rideaux : madame de Yaubadon reposait dans un grand lit de forme Louis XV, revêtu d’étoffe et capitonné de tous les côtés ; sa tête était gracieusement posée sur un oreiller de dentelle, et ses cheveux en désordre formaient autour de son front une blonde auréole ! Elle était plus pâle qu’à l’ordinaire : peutêtre la fatigue de la nuit passée au bat se faisait-elle sentir? peut-être le remords effleurait-il son cœur de marbre ?
Son appartement était élégant et parfumé comme celui d’une marquise du dix-huitième siècle, et, autour d’elle, rien ne révélait les orages de cette existence oculte et déclassée.
Un petit carlin couché sur un coussin de velours se mit à gronder sourdement à l’approche de Julie.
— Madame, dit la camériste, Lefèvre est arrivé.
— Est-ce qu’il est seul ? s’écria madame de Yaubadon, en sortant à demi de son lit.
LES COMPLICES
— Non, madame : M. le baron est avec lui.
— Qu’ils entrent.
Et se rejetant sur ses oreillers, elle appuya sa tête sur un bras qui pouvait servir de modèle à un peintre.
— M. le baron est resté dans le parc.
— Pourquoi cela?
— Je n’en sais rien, madame ; je vais appeler Lefèvre, qui vous le dira.
Le garde-chasse, en entrant, commença par chercher du regard les parures qui devaient lui servir de caution.
— Où est M. d’Àché ? lui demanda la comtesse.
— Chez moi, madame ; il n’a pas voulu venir au château.
— Il fallait insister.
— Mes instances ont été inutiles : il a dit qu’il attendrait là le bon plaisir de madame.
— Mon bon plaisir est de l’amener ici. 11 n’y a pas moyen de le prendre dans ta maison; s’il y a du bruit, on l’entendrait de la roule.
— Quant à du bruit, il y en aura ; ce n’est pas le baron d’Aché qui se laissera saisir comme un agueau.
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— Ici, ce serait facile de s’emparer de lui sans lui faire le moindre mal; il se désarmerait pour déjeuner et ne pourrait pas se défendre. Si seulement le chevalier était là, il me donnerait un conseil.
— M. le chevalier reviendra bientôt avec la maréchaussée, dit Julie, et alors ce sera bien aisé à tant d’hommes de se rendre maîtres d’un seul.
— Tu ne sais ce que tu dis, reprit Lefèvre, tu n’entends rien à ces choses-là; madame la comtesse sait bien, elle, que le baron d’Aché peut compter pour dix !
— J’irai le chercher, dit Jeanne, se parlant à elle-même ; il ne refusera pas de me suivre.
Julie sortit, et Lefèvre se rapprocha de sa maîtresse.
— Voilà la besogne à moitié faite, dit-il ; mais si vous voulez que je continue à vous servir, il faut me donner des arrhes.
— Tu auras la somme entière que je t’ai promise aussitôt que je serai payée moi-même ; je n’ai rien à te donner en ce moment.
Lefèvre, sans répondre, se dirigea vers la toilette et s’empara des diamants.
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— Que faites-vous là? dit madame de Yaubadon se dressant sur son 6éant.
— Je prends une hypothèque sur vos bijoux comme vos autres créanciers en prennent sur vos terres ; et quand vous me donnerez mon argent, je vous rendrai vos parures.
— Misérable ! Au secours ! au voleur ! s’écriat-elle.
— Ne criez pas, ne me dites pas d’injures. Si je suis un misérable, qu’êtes-vous donc, vous qui étiez une grande dame et qui vendez vos amis? Quelle vie menez-vous? Quel métier-faites vous? Je n’ai pas peur de vous, allez ; je vous tiens dans mes mains.
Jeanne se roulait convulsivement sur son lit.
— Ne faites pas tant de tapage, ajouta Lefèvre, puisque votre intention est de me payer et que la mienue est de vous rendre ces brimborions.
Il mit les diamants dans sa poche, et sortit.
Julie attendait à la porte.
— Les as-tu ? dit-elle.
— Oui.
— Donne-les-moi, car elle serait assez fine pour te les reprendre.
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— Pas de danger.
— Si fait, je la connais. Donne, ce sera plus eq sûreté entre mes mains qu’entre les tiennes.
— Prends, si tu veux.
Un coup de sonnette rappela la femme de chambre auprès de sa maîtresse, qui se leva, et mit un soin tout particulier à sa toilette. Quand elle se rendit à la maison du garde, elle était encore aussi séduisante qu’aux jours où Robert l’avait aimée.
M. d’Àché la salua pourtant avec un calme et une indifférence qui n’étaient pas joués.
— Je vous remercie, madame, dit-il, d’avoir bien voulu me prévenir du danger auquel j’étais exposé. Que puis-je faire en échange pour vous prouver ma reconnaissance ? quel service attendez vous de moi?
— Aucun, monsieur, répondit-elle; je vous ai appelé à mon aide parce que je savais que vous ne seriez pas sourd à un semblable appel. Pardonnezmoi ce subterfuge, je voulais à tout prix vous sauver.
La voix de madame de Vaubadon tremblait, et Robert se sentit ému par cette généreuse sollicitude.
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— Croyez bien, madame, reprit-il, que je suis profondément touché de ce que vous faites pour moi : le souvenir de cette journée sera le seul que je conserverai de vous, et il ne s’effacera jamais.
— Venez au château avant que mes gens soient en mouvement. Je suis désolée qu’on ne vous y ait pas amené plus tôt.
— C’est moi, madame, qui ai désiré rester ici, et je n’en sortirai qu’à l’heure où je m’acheminerai vers Carteret.
— Comment ! vous voulez rester toute la journée dans cette baraque, sans boire ni manger?
— Je partagerai le dîner de Lefèvre ; bien souvent je n’en ai pas fait de meilleur.
— Quelle étrange idée ! Vous avez sans doute promis de ne point entrer chez moi : c’est un vœu !
Ces derniers mots blessèrent M. d’Àché ; il reprit froidement :
— Je n’ai fait aucun vœu, madame, et je n’ai promis qu’à moi-même de ne pas accepter votre hospitalité : je vous supplie de ne plus insister sur ce sujet; il m’est pénible, et je ne veux garder que de bons souvenirs de cette dernière entrevue.
— Voyons, Robert, dit madame de Vaubadon,
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en lui tendant la main, vous m’avez dit que le passé était oublié, et pourtant vous m’affligez beaucoup par votre refus.
— Je le regrette, madame, et j’espère qu’un jour ou l’autre il me sera donné de vous témoigner autrement ma reconnaissance.
— Alors, adieu, monsieur, je ne veux pas vous imposer plus longtemps l’ennui de ma présence. Fermez votre porte, et n’ouvrez qu’en entendant la voix de Lefèvre ou la mienne.
— Adieu, madame, et merci du fond du cœur.
A son retour au château, madame de Yaubadon
trouva le chevalier qui arrivait de Caen avec la gendarmerie; deux hommes à cheval, commandés par le maréchal des logis Foison, s’étaient arrêtés dans les basses-cours du côté opposé au parc et au jardin.
— Tout marche bien, ditM. d’Ollendond, nos gens sont à leur poste.
— Tout marche bien, excepté lui, répondit avec colère madame de Yaubadon ; il ne veut pas mettre les pieds au château.
— Pour ne pas m’y rencontrer, sans doute ?
— 11 s’inquiète, ma foi, bien de vous et de moi ; il a promis à mademoiselle de Tancarville de se
LES COMPLICES
tenir à distance, voilà son seul motif. Tenez, ces grimaces m’ôtent tout regret.
— Mais avez- vous essayé de l’amener ici?
— Oui, j’ai essayé, et autant valait parler à un mur.
— Alors nous le prendrons où il est.
— C’est impossible. La maison du garde est trop près du chemin. Il est armé jusqu’aux dents, il ferait un tintamarre épouvantable, et vous savez que Fouché ne veut pas de bruit. Je ne permettrais, d’ailleurs, chez moi aucun acte de violence contre le baron d’Àché.
— Allons donc! ne faites pas de sensibleries avec moi : je vous connais. Pour dix mille francs de plus, vous le feriez pendre à un des arbres de votre jardin.
— Ce que vous me dites là est horrible, Édouard! c’est cruel et injuste! Je sais que la vie de M. d’Aché n’est pas menacée; sans cela, je n’aurais jamais consenti à le livrer ! On lui fera son procès, et s’il était condamné, il serait gracié : Fouché me l’a dit.
. — Fouché vous l’a dit, et vous faites semblant
de le croire.
— Je ne supporterai pas plus longtemps vos in-
LES COMPLICES
suites, s’écria Jeanne, en s’élançant vers la porte ; je vais le délivrer puisque sa vie est en danger.
— Allez, madame ! prévenez-le, c’est tout ce que je désire.
Elle s’arrêta étonnée.
— Pourquoi désirez-vous cela V
— Parce que j’aurai deux cent mille francs pour moi seul.
— C’est infâme ! dit-elle, en revenant haletante vers le chevalier et tombant inanimée sur un siège. Ses yeux se fermèrent, et bientôt une agitation convulsive s’empara d’elle.
— N’ayez pas d’attaque de nerfs, dit froidement M. d’OUendond, le moment serait mal choisi.
— Yous m’étreignez dans un cercle affreux, murmura-t-elle : puisque je ne puis le sauver, il est juste que je profite de sa perte comme vous en profiterez vous-même.
— C’est parfaitement juste, mais alors agissez au lieu de vous débattre : si on ne peut pas prendre votre baron dans la tanière où il s’est réfugié, on le prendra en rase campagne ; je vais demander aux gendarmes de nous donner leur avis, ils ont plus que nous l’habitude de ces expéditions-là.
LES COMPLICES
Le chevalier sortit et rentra peu après suivi du maréchal des logis.
Madame de Yaubadon, immobile, n’osait pas lever les yeux sur l’homme qui devenait un nouveau confident de son crime.
Quand M. d'Ollendond eut expliqué â Foison la situation, il ajouta :
— Nous tâcherons de lui faire quitter ses armes ce soir, vous le suivrez au moment de son départ, et, d’ici à Monfiquet, il vous sera facile de vous en emparer en traversant la forêt de Cerisy.
— Ça sera toujours facile de le prendre, puisque nous sommes quatre contre un, et que peu importe qu’on le prenne mort ou vif! Tant pis pour lui s’il se défend !
Jeanne se redressa, l’œil fixe, et laissa échapper un cri rauque et étranglé.
— Du calme, je vous en prie, fit M. d’Ollendond avec impatience.
Le maréchal des logis continua :
— Puisqu’il faut le prendre en plein air et sans esclandre, il vaut mieux nous rapprocher de Caen. Si nous le tuons, ça ne serait pas gentil de laisser son corps dans la forêt, comme font les malfaiteurs
LES COMPLICES
après un mauvais coup; si, au contraire, nous le prenons en vie, ça ne serait pas commode de le traîner pendant dix lieues à travers les campagnes, où il a des partisans qui pourraient bien devenir des défenseurs.
— Eh bien ! dit le chevalier, il faut, sous un prétexte quelconque, l’engager à retourner du côté de Caen. C’est à vous d’aviser à cela, madame, ajoutat-il en s’adressant à Jeanne.
— Moi, dit elle, je ne ferai rien ! Arrangez-vous comme vous voudrez.
— Vous êtes témoin, reprit d’Ollendond en se retournant vers Foison, que madame la comtesse de Yaubadon ne veut se mêler en rien de cette affaire, et si par suite elle était accusée d’y avoir pris part, j’aurais recours à votre témoignage.
Ces paroles furent magiques.
— Je puis hésiter un instant, monsieur, dit madame de Yaubadon, mais je sais ce que j’ai promis, et je ne manquerai pas à ma parole.
— Que faut-il faire? je suis prête, continuat-elle.
— Il faut, reprit le chevalier, dire à M. d’Aché qu’on a découvert sa fuite, qu’on le poursuit sur la
LES COMPLICES
route de Saint-Lô, sur celle de Carentan, et que, s’il cherche à gagner la côte du Cotentin, il est perdu !
— Après lui avoir dit tout cela, je rengagerai à retourner à Lion; il en sera enchanté, et je serai charmée que l’affaire ne se passe pas chez moi.
— Alors, reprit Foison , tout le monde sera content. Maintenant, ma petite dame, il faut nous entendre : vous ferez partir ce soir votre hôte avec le garde-chasse, et ils suivront en sens inverse le chemin qu’ils ont suivi la nuit dernière; ça les promènera. Nous marcherons à dix minutes de distance, et nous les rejoindrons vers La Délivrande ; là nous engagerons notre homme à nous suivre à Caen, et, s’il résiste, nous saurons bien nous arranger de lui. Voilà qui est convenu, vous nous préviendrez au moment du départ.
Si par hasard votre royaliste ne voulait pas croire qu’il est poursuivi de ce côté, nous irions nous promener dans le parc : il nous verrait de la fenêtre de sa cabane, et ça le rendrait plus crédule.
— C’est inutile, dit madame de Vaubadon, je me charge de le renvoyer à Lion ; il était plus
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difficile de l’en faire sortir que de l’y faire retourner.
— Alors je vous salue, monsieur et madame; à tantôt.
Le gendarme se retira, et Jeanne se leva pour aller retrouver M. d’Aché ; mais, avant qu’elle eût eu le temps de sortir de l’appartement, son fils ouvrit violemment une portière de tapisserie, et, s’élançant vers elle, il l’étreignit dans ses bras, en s’écriant :
— Maman ! oh ! maman ! ne faites pas cela ! Ne livrez pas cet homme, je vous en prie, je vous en supplie ! S’il vous a fait du mal, je me battrai avec lui quand je serai grand ; mais pas les gendarmes, pas les gendarmes !...
Les sanglots lui coupèrent la parole.
— Tu as écouté aux portes, dit le chevalier, et quand on écoute aux portes, on entend toujours de travers.
— Je n’ai pas entendu de travers, j’ai tout compris, je sais ce que vous allez faire, et si vous ne voulez pas m’accorder sa grâce, j’irai le prévenir, je le sauverai !
Théodore de Yaubadon voulut s’élancer vers la
LES COMPLICES
porte, mais il s’arrêta tout à coup et tomba sur le sol, suffoqué par un accès de toux qui lui déchirait la poitrine.
— Enfermez-le, dit Jeanne, et veillez à ce qu’on ne puisse ni le voir ni l’entendre.
TRAHISON
Gomme madame de Yaubadon l’avait prévu, Robert se laissa facilement persuader que le parti le plus sage était de se réfugier à Lion.
A huit heures du soir, la comtesse retournait pour la troisième fois de la journée à la maison du garde. M. d’Aché, prêt à partir, bouclait son ceinturon et y plaçait ses pistolets.
— Les chevaux vont arriver, dit Jeanne. Avezvous un manteau? Les nuits sont fraîches. Ne vous embarrassez donc pas de vos armes, Lefèvre est là pour les porter.
— Mes armes ne m’embarrassent jamais, madame; ce sont de vieilles compagnes avec lesquelles je dois mourir un jour ou l’autre.
TRAHISON
Elle frissonna.
Rubert s’aperçut de son émotion, en fut touché et lui dit :
— Ne vous inquiétez pas de mon sort, madame, je vous ai déjà causé trop de soucis depuis quelques heures; la mort s’est si souvent écartée de mon passage, que j’ai vraiment le droit de me croire protégé par le ciel ; d’ailleurs, puisqu’on me poursuit du côté du Cotentin, j’ai toute chance de gagner Lion sans être inquiété; il y a dans le château une cachette introuvable, et, en cas de fouille, on ne parviendrait pas à s’emparer de moi ; il ne s’agit donc que d’attendre une occasion favorable pour gagner l’Angleterre.
— Et vous attendrez avec patience, n’est-ce pas?
M. d’Aché ne répondit pas, il cherchait à deviner si cette réflexion était bienveillante ou ironique.
— Je sais, reprit Jeanne de sa voix douce et musicale, qu’une récompense digne de vous vous est promise, et j’en suis heureuse.
— Je suis plus reconnaissant de cette parole, madame, que de tout ce que vous faites pour moi depuis deux jours.
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TRAHISON
En ce moment Lefèvre s’arrêta à la porte avec deux chevaux qu’il tenait par la bride.
— Mois, dit Robert, où est donc le cheval qu’on m’avait donné à Lion?
— Il est blessé au garrot, répondit le garde.
— Je le ferai reconduire, ajouta madame deYaubadon; ne vous en inquiétez pas.
— Adieu, madame, et merci encore du fond du cœur.
Jeanne tremblait, et ses dents s’entre-choquaient.
Robert, profondément touché de l’intérêt qu’elle lui témoignait, lui tendit la main ; elle n’avança pas la sienne; il la prit néanmoins, et la trouva humide et glacée.
— Il y a à Lion, dit-il, un ange qui priera pour vous, Jeanne! Je veux que vous soyez heureuse, heureuse et honorée! Mon bonheur serait incomplet s’il m’était interdit de m’occuper du vôtre. Au revoir!
Il s’élança sur son cheval.
Madame de Vaubadon laissa échapper ce cri :
— Robert! Robert! ne partez pas!
Mais déjà il était loin d’elle.
11 s’aperçut promptement que le cheval qu’iJ mon-
TRAHISON
tait était usé et regretta le bon compagnon de voyage donné la veille par Raymond.
Deux fois, entre Bayeux et Creuilly, il crut entendre derrière lui le pas sonore et cadencé de chevaux équipés en guerre; il voulut s’écarter de la route et les laisser passer, mais Lefèvre l’engagea à avancer :
— Ma jument, dit-il, a l’habitude de hennir, et si l’idée lui en prenait pendant que nous serions cachés, elle nous ferait découvrir. Avançons, monsieur, avançons, je vous en prie.
Ils arivèrent à La Délivrande à deux heures du matin.
En approchant de Lion, Robert se sentait heureux; la pensée de revoir Marie lui faisait oublier les périls qui l’entouraient.
Il voulut mettre son cheval au trot, mais l’animal fatigué ne marchait plus.
— Écoutez donc, dit Lefèvre, cette fois-ci j’entends des chevaux de la maréchaussée; cachez-vous derrière ce mur, je resterai sur la route, et si on vous cherche, on sera bien attrapé.
Robert se trouva en face de cette vieille muraille, couverte de lierre, dont la vue lui avait fait éprou-
TRAHISON
ver, deux fois en sa vie, un sentiment pénible.
Trois chevaux arrivaient à fond de train. Lefèvre s’arrêta : les gendarmes s’arrêtèrent aussi etM. d’Aclié entendit distinctement le garde-chasse qui leur disait :
— Il est là ! à droite de la route !
Des sabres nus brillèrent à la blanche lueur des étoiles, et les chevaux franchirent le fossé.
Robert enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval; l’animal, épuisé, ne bougea pas : il jouait aussi son rôle dans la trahison de ses maîtres.
Il n’y avait plus qu’à se résigner.
Robert, adossé au mur, se vit entouré de ses ennemis, et, dirigeant un de ses pistolets vers Lefèvre, il s’écria :
■ — Misérable ! tu m’as vendu !
Le coup n’atteignit que le cheval, qui roula à terre.
— Ce n’est pas lui qui vous a vendu, c’est sa maîtresse! dit Foison. Au nom de l’empereur, rendez-vous, monsieur d’Aché!
— Jeanne! s’écria Robert, avec un indicible accent d’horreur.
TRAHISON
— Rendez-vous! répéta Foison.
— Jamais! Marie, tu prieras pour moi!
Ce furent les dernières paroles qu’il prononça. Il tomba frappé de trois balles.
Les gendarmes partirent pour Caen, en abandonnant le corps sanglant de celui qui avait été le brave et brillant baron d’Aché.
Quelques heures plus tard, les habitants d’une ferme voisine aperçurent le cadavre en se rendant aux champs et le transportèrent dans une grange. Le bruit de celte mort se répandit bientôt dans la campagne, et Marie de Tancarville, en proie à une horrible angoisse, arriva à La Délivrande.
En vain Raymond essaya de l’arrêter, elle voulut revoir son fiancé et se jeta à genoux auprès de son corps.
Il gisait sur de la paille tachée de sang; ses vêtements étaient déchirés et ses membres contractés; sa belle tête seule avait* été respectée par la mort : la pâleur répandue sur son visage n’en avait pas altéré la mâle et fière énergie.
Marie posa ses lèvres sur le front glacé de Robert.
En lui donnant ce suprême baiser d’adieu, elle perdit connaissance.
TRAHISON
On commençait à murmurer le mut de trahison et à prononcer le nom du chevalier d'Ollendond; on était allé à Caen, et la population émue et agitée désignait déjà les coupables.
Raymond comprit qu’une trame odieuse avait été ourdie autour de Robert.
Il releva sa sœur inanimée, et lui dit :
— Je te jure qu’il sera vengé!
Le baron d’Aché fut enseveli dans le cimetière de Luc-sur-Mer. Derrière une vieille église, on voit Une croix de pierre que le temps a couverte de mousse, l’inscription est à demi effacée; un lierre serpente sur la tombe et s'enlace à la croix. C’est là que repose le baron Robert d’Àché.
Sur les registres de la commune de Luc on lit l’acte de décès suivant :
« À la date du 9 septembre 1809, un inconnu, « décédé à deux heures du matin, a été trouvé asr sassiné sur la route de La Délivrande à Luc. Ci- « joint un certificat du sieur Manuel, officier de « police, constatant le décès et ordonnant l’inhu- « mation.
«Ledit inconnu a été exhumé, le 22 septembre
TRAHISON
« courant, et reconnu pour être François-Robert, « baron d’Aché, originaire d’une commune près « Rouen : cette exhumation a été faite en présence « et par ordre d’un commissaire général de police « de Rouen.
« Attesté par nous, maire de Luc.
« Signé : Roullé. »
Quand la rumeur, se levant comme un ouragan, eut frappé d’anathème ceux qui avaient vendu Robert, Raymond quitta sa sœur mourante pour aller venger son ami.
Il se battit avec le chevalier d’Ollendond, et fut tué par lui.
Marie de Tancarville, seule sur la terre, resta agenouillée entre deux tombes.
Madame de Yaubadon voulut d’abord braver la honte, nier son crime : deux jours après la mort du baron d’Aché, elle parut au théâtre de Caen, mais la salle entière se dressa contre elle, sa loge fut envahie, et elle fut jetée dehors. De toutes parts on criait autour d'elle :
— Elle est couverte de sang!
Elle partit pour Paris, espérant exploiter encore
TRAHISON
ses infernales séductions et les secrets politiques de ses anciens amis.
Elle partit seule, car le chevalier d’Ollendond sépara son avenir de celui de sa complice; sans doute il redoutait la peine du talion et tremblait pour sa tête après avoir fait tomber celle de Robert d’Aché. Avec les cent mille francs qu’il avait reçus il acheta un petit castel aux environs de Lisieux et joua le rôle d’un homme converti, ce qui ne l’empêcha pas de mourir entouré du mépris public.
Théodore de Yaubadon étant parvenu à s’échapper de la maison de sa mère s’était réfugié chez le curé qui l’avait baptisé, et qui seul lui avait appris à discerner le bien du mal.
Madame de Yaubadon ne pensait déjà plus à son fils quand elle reçut la lettre suivante :
« Yotre enfant est chez moi, madame, et ne veut « plus vous revoir. Yous plaît-il de le laisser à ma « garde? La protection d’un pauvre prêtre est peu « de chose pour le fils du comte de Yaubadon; « mais je ferai de lui un honnête homme, je lui « apprendrai à se soumettre aux décrets de la Pro- « vidcnce et à ne pas maudire le nom de sa mère. »
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Elle laissa son fils et ne répondit pas.
Le soir même du crime, Julie était partie, emportant les diamants de sa maîtresse; elle voulait aussi tenter la fortune et se dégager des promesses faites au garde-chasse.
Madame de Yaubadon ne pouvait plus être employée par Fouché, les gens qu’elle cherchait à espionner s’écartaient d’elle avec horreur; toutes les portes lui étaient fermées, et elle n’était plus qu’un instrument brisé.
Cent mille francs furent promptement engloutis par une femme qui n’aimait en ce monde que le luxe et les plaisirs. Tour à tour elle acquérait des richesses éphémères et retombait dans la plus dégradante misère.
QUINZE ANS APRÈS
Une sœur de charité venait d’entrer dans une mansarde du faubourg Saint-Jacques pour secourir une pauvre famille.
Tout à coup un cri rauque, parti de la pièce voisine, vint frapper ses oreilles :
— Qu’est-ce donc que cela? demanda-t-elle.
— Oh ! ma sœur, c’est la femme possédée du diable, lui répondit une enfant de huit à dix ans, en s’accrochant avec terreur à ses vêtements.
— Personne dans ce monde-ci n’est possédé du diable, reprit la sœur en posant sa main sur la tête de l’enfant ; quand nous serons morts, le démon pourra s’emparer de notre âme, mais tant que nous sommes vivants, il n’a d’autre puissance que celle
QUINZE ANS APRÈS
que nous voulons bien lui accorder; conduis-moi chez cette femme.
— Non, ma sœur, j’ai peur !
— Peur avec moi, chère enfant ?
— Oui, ma sœur.
— Eh bien ! j’irai toute seule.
— N’y allez pas ! n’y allez pas, ma sœur! dirent trois ou quatre voix à la fois.
La religieuse se rapprocha du père de famille qui était étendu sur son grabat.
— Voyons, père Chauvin, fit-elle, racontez-moi ce que vous savez sur votre voisine. Vos pauvres jambes sont paralysées, mais votre tète est en bon état, et j’aurai confiance en vos paroles.
— Ma chère sœur, les enfants disent des sottises ; ce n’est pas le diable qui possède la voisine, c’est la voisine qui est un diable elle-même ! Vous n’avez que faire là dedans, voyez-vous, ce serait peine perdue.
— 11 ne faut jamais croire que la peine peut être perdue avant d’en avoir fait l’épreuve. Y a-t-il longtemps que cette femme demeure ici ?
— Trop longtemps : un an au moins ! C’est une pas grand' chose , ça meurt de misère et ça ne tra-
QUINZE ANS APRÈS
vaille pas; elle est malade à présent, et le médecin dit qu’elle va mourir; il n’y aura pas grand’perle!
— Mais, d’après ce que vous me dites, il y aura la perte de son âme, et c’est beaucoup.
— C’est beaucoup pour elle, c’est possible ; mais pour les autres, ce sera une bien vilaine âme de moins, et voilà tout : elle hurle toutes les nuits que ça fait frémir; elle jure après le bon Dieu, elle maudit tout le monde, et puis elle se débat dans son lit et crie qu’on l’assassine.
En ce moment, un rayon de soleil éclaira la sœur Saint-François-Robert; elle seule était dans la lumière, et le vieux malade s’écria :
— Oh! ma sœur, vous avez l’air d’une sainte du paradis !
On ne pouvait préciser son âge : sa beauté avait survécu et devait survivre toujours aux années; ses traits, d’une pureté céleste, révélaient l’énergie dont ses moindres paroles étaient empreintes ; sous son habit de bure, elle avait une démarche de reine; ses mains, d’une finesse incomparable, semblaient créées pour ne rien toucher, et ses pieds pour ne fouler que des tapis.
— Bonsoir, mes amis, dit-elle : à demain 1
QUINZE ANS APRÈS
Elle sortit et frappa à la porte voisine.
— Qui est là ? cria une voix fausse et enrouée.
— Une amie ! répondit la voix ferme et sonore de la sœur.
Un rire strident se fît entendre.
— Je n’ai plus d’amies, vous me trompez, mais entrez si vous voulez.
Elle entra, et malgré l’habitude qu’elle avait de pénétrer dans les lieux les plus misérables, elle faillit reculer : une espèce de bouge sombre et sale précédait la chambre ou plutôt le galetas de la malade ; il était encombré de linge et de vêtements en désordre ; une marmite cassée, des assiettes qui n’avaient pas été lavées, des restes de repas, des viandes moisies, étaient jetés pêle-mêle sur le plancher. La malheureuse femme qui habitait là était couchée dans un lit doré ; des draps de toile de Hollande, déchirés en vingt endroits, laissaient voir des couvertures de soie dans le même état. Deux ou trois fauteuils de velours complétaient l’ameublement, et, sur une table boiteuse, on voyait un coffre d’ébène, surmonté d’un écusson armorié ; une robe de satin, un vieux chapeau à plumes et des pantoufles bro-
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QUINZE ANS APRÈS
dées formaient aussi un singulier contraste avec le lieu où ils étaient rassemblés.
Mais ce qu’il y avait de plus hideux, c’était la figure de celle qui vivait au milieu de ces débris : le vice avait marqué son passage sur ses traits altérés, et on lisait dans ses yeux hagards l’envie, la haine, la rage, le désespoir, et plus que tout cela, le mépris d’elle-même.
Quand elle aperçut la sœur, elle retourna son visage du côté du mur.
— Vous êtes malade? lui dit doucement sœur Saint-François-Robert.
— Qu’est-ce que cela vous fait?
— Je soigne ceux qui souffrent, et si vous le voulez, je vous soignerai.
— Pour me convertir après, n’est-ce pas ? Allez en conter à d’autres. Je connais vos habits et votre ramage : prêtres et religieuses peuvent être mis dans le même sac ! C’est à la mode, mais ça ne prendra pas avec moi.
— Je ne vous ai pas encore parlé de votre âme, calmez-vous donc. Je vois que vous êtes seule, sans secours, et je voudrais soulager votre misère.
— Ma misère ! De quel droit vous occupez-vous
OUINZE ANS APRÈS.
de ma misère? J’ai été plus riche que vous. Pour le moment les fonds sont bas, j’en conviens, mais qui pleure aujourd’hui rira demain. .
Puis, tout à coup, la malheureuse entrevoyant l’avenir qu’elle invoquait, et qui ne pouvait plus lui rien promettre, se rejeta en arrière, découvrit ses bras décharnés, et arracha avec ses ongles les lambeaux de toile et de soie qui l’entouraient.
— Du courage! dit la sœur en s’approchant d’elle, espérez des jours meilleurs. Ayez confiance en Dieu et dites-moi ce que je puis faire pour vous.
En prononçant ces derniers mots, elle prit dans ses mains la main sèche et froide de la malade, qui arrêta ses regards sur elle, la contempla un instant, puis jeta un cri perçant et cacha sa tête sous ses couvertures. Elle se débattait et poussait les hurlements dont ses voisins avaient parlé ; ses mouvements convulsifs cessèrent enfin, et, retombant immobile, elle resta enveloppée dans son drap comme dans un linceul.
La sœur souleva ce corps inerte : des cheveux gris hérissés s’échappaient par mèches courtes et roides d’un bonnet déchiré ; elle posa la tête de la
QUINZE ANS APRÈS
malade sur son oreiller, et lui frotta les tempes et le front avec de l’eau froide.
Les yeux de cette femme s'ouvrirent enfin; elle les fixa de nouveau sur l’ange qui l’assistait, mais cette fois ses sentiments ne se traduisirent pas par l’effroi, elle entra dans un accès de fureur insensée.
— Sortez d’ici ! cria-t-elle, c’est lui qui vous a envoyée pour me voir et m’insulter ! Je vous reconnais malgré votre déguisement ! Insolente créature, vous n’avez pas vieilli d’un jour.
Sœur Saint-François-Robert s’écarta en frémissant. Elle cherchait à rassembler dans sa mémoire de lointains et horribles souvenirs.
La hideuse femme, dressée sur sou lit, menaçait et rugissait; ses yeux, injectés de sang, lançaient des éclairs, et des mots sans suite sortaient de scs lèvres baignées par une écume blanche.
On pouvait la croire atteinte d’hydrophobie ! Son agitation allait toujours croissant; elle voulut sortir de son lit, et pour la seconde fois, perdant connaissance, elle tomba sur le plancher.
La sœur, pâle et tremblante, restait immobile ; le courage lui faisait défaut ! 11 y avait eu elle un
QUINZE ANS APRÈS
combat dont elle sortit enfin victorieuse, et prenant la malheureuse insensée dans ses bras elle la reporta sur son lit.
La crise dura longtemps ; la vie semblait ne plus devoir animer ce corps glacé ; pourtant la malade reprit ses sens.
— Marie deTanearville, dit-elle lentement, qu’êtesvous venue faire ici?
Il n’y avait plus de doute pour sœur Saint-François-Robert, elle était en face de celle qui avait fait assassiner le baron d’Aché.
Elle jeta un cri d’horreur et s’écarta involontairement.
— Vous ne savez donc pas qui je suis? C’est le hasard qui vous a amenée ici ?
— Non, reprit la sœur, qui avait eu le temps de vaincre ses sentiments les plus intimes; non, ce n’est pas le hasard qui m’a amenée, c’est la Providence.
— La Providence ! Ah ! vous servez la Providence ! que vous a-t-elle donné en échange de vos services?
— Le courage de vivre après la mort de Robert.
A ce nom, madame de Yaubadon eut un mouvement convulsif.
— S’il est mort, s’écria-t-elle, ce n’est pas ma
QUINZE ANS APRÈS
faute; je l’ai livré, c’est vrai, mais je ne savais pas qu’il serait assassiné.
Marie détourna les yeux; l’horreur qu’elle éprouvait lui donnait la tentation de fuir.
— Ne parlez pas de cela, dit-elle ; c’est à Dieu seul de vous juger.
— Et de me condamner, n’est-ce pas?
— Je n’ai pas dit cela ; si vous vous repentez de votre crime, Dieu sera sans doute miséricordieux.
Un rire métallique sortit des lèvres de madame de Yaubadon.
— Oui, je me repens de toutes les folies que j’ai faites ; j’avais une belle position, et je l’ai perdue.
— Vous regrettez votre position dans le monde, mais ne pensez-vous donc jamais à ce noble Robert, qui avait confiance en vous et que vous avez trahi ?
— Eh ! j’y pense toutes les nuits : il se promène dans ma chambre, je vois son sang qui coule !
Marie s’appuya contre le mur, ses forces l’abandonnaient ; elle reprit pourtant :
— Les larmes du repentir peuvent effacer les taches du sang !
— Ce n’est pas moi qui ai versé ce sang ! ce n’est
QUINZE ANS APRÈS
pas moi, s’écria madame de Yaubadon en s’agitant de nouveau.
— C’est vous, dit sœur Saint-François-Robert, et vous avez brisé d’autres existences encore. Mon frère est mort par votre faute, et votre fils...
— Mon fils ! où est-il ?
— 11 est mort.
— Ce n’est pas vrai ; qui vous a dit cela ?
— C’est moi qui lui ai fermé les yeux ; il est mort de désespoir et de honte.
— Ah ! Théodore est mort, je n’en savais rien ! Y a-t-il longtemps qu’il est mort ?
— Il y a un an.
— Où donc est-il mort ?
— A son régiment; c’était un brave officier, un noble cœur !
— Ce n’est pas de ma faute s’il est mort : on ne meurt pas de honte.
A mesure que l’agitation fébrile se calmait, madame de Yaubadon tombait dans un état d’abattement voisin de l’idiotisme.
— Ahülestmort! répéta-t-elle. Ehbien! puisque vous voulez faire quelque chose 'pour moi, faitesmoi une tasse de café, je souffre beaucoup.
QUINZE ANS APRES. 217
Marie rassembla quelques tisons qui fumaient dans la cheminée, et mit une, cafetière près du feu ; puis elle se prit à considérer en silence cette effrayante figure jadis si charmante.
— Pourquoi avez-vous pris cet habit? demanda tout à coup madame de Vaubadon.
Cette question ramena les pensées de sœur Saint- François-Robert vers elle-même ; ses ailes d'ange se replièrent un instant, et elle redevint femme.
— Parce que vous avez tué mon fiancé, mon frère, tout ce que j’aimais sur terre, s’écria-t-elle.
Elle s’aperçut de son emportement, s’humilia au fond de son âme, et reprit :
— Pardon ! j’oubliais que je ne suis plus Marie de Tancarville et que je n’ai pas le droit de me souvenir de ses douleurs. J’ai pris cet habit afin de gagner le ciel pour Robert, qui est mort sans avoir eu le temps d’élever ses pensées vers Dieu ! J’ai consacré ma vie au salut, de son âme ; séparée de lui en ce monde, je veux le revoir dans le ciel, et je le reverrai ! Tout ce que j’ai pu faire de bien depuis quinze ans, je l’ai fait en son nom et les pauvres et les malades prient pour lui.
Madame de Vaubadon s’affaiblissait de plus en
plus; ses yeux éteints étaient fixés sur Marie.
QUINZE ANS APRÈS
— Je souffre, répéta-t-elle, j’ai peur !
— Demandez pardon à Dieu de vos crimes et vous souffrirez moins.
— Laissez-moi donc tranquille, Dieu ne rendra pas la vie à ceux qui sont morts.
— Non ; mais il leur a donné la vie éternelle, qui est meilleure que celle-ci.
— Ne me parlez pas d’une autre vie,*je ne veux pas mourir, j’ai peur !
Un tremblement nerveux agitait tout son corps, ses dents s’entre-choquaient, et ses yeux vitreux exprimaient une terreur invincible.
— Je les vois ! continua-t-elle, ils sont là !
Et de son doigt décharné elle indiquait le coin le plus obscur de la mansarde, puis elle s’accrochait à ses couvertures et aux vêtements de Marie.
Sœur Saint-François-Robert avait trop souvent vu venir la mort pour se méprendre à ses symptômes ; elle s’agenouilla auprès du lit et pria : elle voulait ajouter à ses œuvres la plus grande de toutes, c ele qui ouvrait à Robert les portes du ciel, si déjà elles n’étaient ouvertes pour lui .
— Jeanne, dit-elle, vous allez mourir, n’espérez plus rien ici-bas ; une heure de repentir sincère
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petit effacer toutes vos fautes; ne songez qu’à Dieu et à votre âme.
— Mon âme? dit la mourante, je n’en ai plus.
Sa vue s’obscurcissait.
— Il fait nuit, continua-t-eile.
— Non, dit Marie ; pour nous il ne fait pas nuit, mais ce sont les ténèbres de la mort qui vous environnent déjà. Hâtez-vous, Jeanne, dans une heure il sera trop tard.
— J’ai peur ! j’ai peur! Que faut-il faire ?
— Avouer vos fautes et vous repentir.
— Je me repens ; je vois Robert, je vois mon fils ! J’aî peur!
— Je vais chercher un prêtre.
— Non, je les déteste, je ne veux que vous.
— Ils sont les ministres de Dieu, et je ne suis que sa servante ! Il faut un prêtre ici, entendizvous?
— Je ne veux pas.
— Vous ne le voulez pas, mais Dieu le veut : vous l’avez offensé chaque jour de votre existence, il faut lui obéir à la dernière heure !
— Faites ce que vous voudrez, répondit la mourante d’une voix à peine intelligible.
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Sœur Sainl-François-Robert s’élança vers la porte, mais un râlement étranglé la rappela auprès du lit : la vie s’en allait dans une convulsion suprême.
— Il est trop tard, je meurs, murmura la comtesse de Vaubadon.
Et son dernier regard exprimait une affreuse terreur.
Marie, étendant la main vers elle, lui dit ;
— Au nom de Robert, je vous pardonne !
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