‹ Le baron d'Albikrac; comédie en cinq actes, en versChapitre 62 sur 102 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

D. JUAN, SGANARELLE

D. Juan,

ra.VEc qui parlois-tu? Pourroit-ce être le bon-homme Gusman ? J'ai cru le reconnoître.

Vous avez, fort bien cru , c'étoit lui-même. D. Juan.

Il viens

Demander quelle affaire en ces lieux nous retient i

Sganarelle.

Il est un peu surpris de ce que , sans rien dire , Vous avez pu si tôt abandonner Elvire.

D. Juan.

Que lui faii-tu penser d'un départ si prompt ?

Sganareile.

Moi ?

Kien du tout , ce n'est point mon affaire.

Mais , toi , Qu'en penses-tu ?

Sganarelle.

Je crois , sans trop ju^er en bêtCf Çue vous arcz encor quelque amourette en tête.

Tu le crois ?

Sganarille.

Oui.

Ma foi! tu crois juste, et mon coeur Pour un objet nouveau sent la plus forte ardeur.

Sganarelle.

Ih ! mon Dieu î j'entrevois d'abord ce qui s'y passe. Votre cceur n'aime point à demeurer en place > It, sans lui faire tort sur la fidélité , C'est le plus grand coureur qui jamais ait été. Tout est de votre goût, brune ou blonde , n'importe.

D. Juan.

Et n'ai-je pas raison d'en user de la sorte?

Sganarelle,

Eh ! Monsieur....

Quoi ?

Sganarelle.

Sans dout: , il est aisé de voit

Que vous avez raison, si vous voulez l'avoir;

Mais si , comme on n'est pas bon juge dans sa cause,

Vous ne le vouliez, pas , ce seroit autre chose.

U. Juan.

Eh I bien , je te permets de parler librement.

Sganarelle.

En ce cas je vous dis, très-sdrieusement , Qu'on trouve fort vilain qu'allant de belle en belle , Vous fassiez vanitd par-tout d'être infidèle.

D. Juan.

Quoi ! si d'un bel objet je suis d'abord touchd , Tu veux que pour toujours )'y demeure attaché ? Qu'un dtcrnel amour de ma foi lui réponde , Et me laisse sans yeux pour le reste du monde ? Le rare et doux plaisir qui se trouve en aimant. S'il faut s'ensevelir dans un attachemsnt , Kenoncer pour lui seul à toute autre tendresse, Et vouloir sottement mourir dès sa jeunesse ! Va . crois-moi , la constance étoit bonne jadis , OÙ les leçons d'aimer venoient des Amadis ; Mais à présent on suit des loîx plus naturelles , On aime , sans façon , tout ce qu'on voit de belles. Et l'amour qu'tn nos coeurs la première a produit , N'ôte rien aux appas de celle qui la suit. Pour moi , qui ne saurois faire l'inexorable. Je me donne par-tout où je trouve l'aimable ; Et tout ce qu'une belle a sur moi de pouvoir , Ne me rend point ailleurs incapable de voir. Sans me vouloir piquer du nom d'amant fidèle, î'ai des yeux pour une autre aussi-bjcn que pour elU j

COMEDIE. Il

F.t des qu'un beau l'isage a demande mon coeur ,

Je ne puis me résoudre à l'armer de rigueur.

Ravi de voir qu'il cède à la douce contrainte.

Qui d'abord laisse en lui toute autre flamme dteinte ,

Je l'abandonne aux traits dont il aime les coups ,

Et, si j'en avois cent , je les donnerois tous.

Sganarellï.

Vous êtes libéral I

D. Juan.

Que de douceurs charmantes Font goûter aux amans les passions naissantes ! Si pour chaque beauté , je m'enflamme aisément , Le vrai plaisir d'aimer est dans le changement ; Il consiste à pouvoir , par d'empressés hommages , Forcer d'un jeune cœur les scrupuleux ombrages, A désarmer sa crainte, à voir de jour en jour. Par cent petits progrès, avancer notre amour, A vaincre doucement la pudeur innocente Qu'oppose à nos désirs une ame chancelante , Et la réduire enfin , à force de parler , A se laisser conduire où nous voulons aller. Mais quand on a vaincu , la passion expire: >i'c souhaitant plus rien , on n'a plus rien à dire; A l'amour satisfait tout son charme est ôté , Et nous nous endormons dans sa tranquillité , Si quelque objet nouveau par sa conquête à faire , Ke réveille en nos cœurs l'ambition de plaire. Enfin, j'aime en amour les objets diîTérens , Et j'ai sur ce sujet l'ardeur des conquérans , Qui , sans cesse , courant de viccoire en victoire,

Il LE FESTIN DE PIERRE,

Ne peuvent se idsoudie à voir borner leur gloire. De nlfs vastes désirs le vol précipité , Par cent objets vaincus ne peut être arrête , Je sens mon ccsur plus loin capable des'étendre; Et je souhaiterois , comme fit Alexandre, Qu'il fût un autre monde encore à découvrir , Où je pusse en amour chercher à conquérir.

Sganarelle, Comme vous débitez ; Ma foi I je vous admiic! Votre langue....

Qu'as-tu là-dessus à me dire î

Sgakarelle.

A vous dire ? moi ! j'ai... Mais que dirois-je ? rien j Car quoique vous disici. , vous le tournez si bien Que , sans avoir raison , il semble , à vous entend rCj Qu'on soit quand vous parlez obligé de se rendre. 3'avois pour disputer des raisons dans l'esprit.... Je veux une autre fois les mettre par écrit. Avec vous sans cela je n'aurois qu'à me taire ; Vous me brouilleriez tout.

Tu ne saurois mieux faire»

Sganarelle.

Mais, Monsieur , par hasard , me seroit-il permis De vous dire qu'à moi, comme à tous vos amis. Votre genre de vie un tant soit peu fait peine ?

D. Juan.

Le fat : Et quelle vie est-ce donc que je mené?

Sc;ana'aeh.«.

Sganarelle.

Fort bonne, assurément I Mais, enfin.... quelquefois.... rar exemple , vous voir marier tous les mois !

D. Juan.

Est il rien de plus «loux ? rien qui soit plus capable....

Sganarblle.

Il est vrai , je conçois cela fort agfcablc ; Et c'est, si sans péché j'en avois le pouvoir, Un divertissement que je voudrois avoir. Mais, sans aucun respect pour les plus saints mystères...

D. Juan.

Ke t'embarrasse point , ce sont-là mes affaires.

Sganar elle.

On doit craindre le Ciel ; et jamais libertin N'a fait encor , dit-on , qu'une méchante fin.

Je hais la remontrance ; et , quand on s'y hasarde....

Sganarelle.

Oh ; ce n'est pas à vous que j'en fais ! Dieu m'en garde! J'auiois tort de vouloir vous donner des leçons. Si vous vous égarez , vous avez vos raisons ; Et quand vous faites mal , comme c'est l'ordinaire , Du moins vous savez bien qu'il vous plaît de le faire. Bon cela .' Mais il est certains impertinens , A droit de forts esprits, hardis, entreprenans. Qui , sans savoir pourquoi , traitent de ridicules Les plus justes motifs des plus sages scrupules. Et qui font vanité de ne trembler de rien , Par rentêtement seul que cel.i leur sied bien. Si j'avois pat malheur un tel maître : « Ame crasse ,

Lui diroisje tout net, le regardant en face ,

5> Osci-vousbicn ainsi braver , à tous tnomsns ,

n Ce que l'enfer pour vous amasse de tourmens i

5> Un rien , un mirniidon , un petit ver de terre ,

S) Au Ciel impunément croit déclarer la guerre ?

» Allez , malheur cent fois à qui vous applaudit.

5) C'est bien à vous... ( Je parleau maître quej'ai dit J

Si A vouloir vous railler des choses les plus saintes,

3î A secouer le joug des plus louables craintes,

>3 l'our avoir de grands biens , et de la qualité ,

y> Une perruque blonde , erre propre, ajusté

M Tout en couleur de feu , pensez-vous... ( Prenez garde,

Ce n'est pas vous au nioin: que tout ceci regarde 1 )

5> Pensez-vous en avoir plus de droit d'éclater

»> Contre les vérités dont vous osez douter ?

» De moi, votre valet, apprenez, je vous prie,

5> Qu'envain les libertins de tout font raillerie ,

■>■> Que le Ciel , tôt ou tard , pour leur punition,,,, 5>

Paix!

Sganarelle.

ci , voyons : de quoi scroit-il question }

D. Juan.

De te dire en deux mots qu'une flamme nouvelle ,

Ici, sans t'en parler, m'a fait suivre une belle.

Sganarelle.

Et n'y craigiiez-vous rien pour ce Comnjandeur mort ?

D. Juan.

ïc l'ai si bien tué 1 chacun le sait.

COMEDIE. If

Sganirelle.

D'accord :

On ne peut rien de mieux , et s'il osoit s'en plaindre , Il auioit tort ; mais....

Quoi ?

Sganarelle,

Ses parcns sont à craindre,

D. JUAN

Laissons là tes frayeurs , et songeons seulement A ce qui me peut faire un destin tout charmant. Celle qui rne rc'duit à soupirer pour elle ïst une fiancée , aimable , jeune , belle , Et conduite en ces lieux, où j'ai suivi ses pas. Par l'heureux à qui sont destinée tant d'appas. Je la vis , par hasard , et j'eus cet avantage Dans le tems qu'ils songeoient à faire le voyage. 1! faut te l'avouer, jamais, jusqu'à ce jour , Je n'ai vu deux amans se montrer tant d'amour. De leurs coeurs trop unis la tendresse visible , Me frappant , tout-à-coup, rendit le mien sensible , Et les voyant céder aux transports les plus doux , Si je devins amant , je fus amant jaloux. Oui, je ne pus souffrir, sans un dépit extrême, Qu'ils s'aimassent autant que l'un et l'autre s'aime. Ce bizarre chagrin alluma mes désirs 5 Je me fis un plaisir de troubler leurs plaisirs , De rompre adroitement l'étroite intelligence. Dont m.on coeur délicat se faisoit une offense, îv'ayant pu tcussir, plus amoureux toujours,

B ij

ic LE FESTIN DE PIERRE,

C'est an dernier remède enfin que j'ai recours.

Cet époux préicndu , dont le bonheur me blesse >

Doit auiourd'hui sur mer réga'er sa maîtresse.

Sans t'en avoir rien dit , j'ai dans mes intérêts

Que'ques gens qu'au besoin nous trouverons tout ptStsi

Ils auront une barque , où la belle enlevée

Rendra de mon amour !a victoire achevée,

Sganarelle.

Ah ! Monsieur ...

D. Juan, avic hauteur.

He n?....

Sganarelle, effraye.

C'est-là le prendre comme il faat.

Vous faites bien.

D. Juan.

L'amour n'est pas un grand défaut.

SGANARELLE

Sottise ! il n'est rien tel que de se satisfaire.

( A pan. ) La mJchantc ame [

Allons songer à cette affaire.

Voici l'heure , à-peuprcs, où ceux... Maisqu'est ccciî Tu ne m'avoispas dit qu'Elvire ctoit ici ?

Sganarelle.

Savois-jc que si- tôt vous la veniez paroîtrs ?

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