PARIS
CHARLES ALLARDIN, ÉDITEUR,
RUS DLS POITKVINS, 3.
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OSAPIT&S I.
Pastoiral et corrompu : c^est codiiaiM Popért.
AwmnUM,
— - Voilà donc le grand incarcérateur encore une fois* garrotté , dit madame d^Aine après le déjeuner , le lendemain du jour oà la grande grille de son château s\>UTrit a heure indue pour livrer passage aux deux voitures que nous avons laissées à la porte,
—Garrotté et soigneusement bouclé, je vous en reponds ) dit le chevalier; j^ai tout enlevé, maîtresse , lettres et portrait.
— Et les autres qui vous accusent de tra^ hison, dans les lettres que je viens de recevoir !
— *Que voulez-vous? Cest le sort de tout homme vertueux qui se dévoue au salut public*
— Il est vrai que , sans vous , leur affaire était bonne après la rencontre chez la Gui- Diard. ♦
— Ce n^est pas pour me faire valoir, mais je puis me flatter dVivoir fait preuve , en cette ojccasion , de présence d^esprit et de subtilité. Il était temps d^agir: quelques heures plus tard, et cette pauvre femme allait remplir le lit que M. de La Vrillière lui avait déjà pajé aux Incurables. Cest alors que je Pai interceptée.
•— Ah ! i^h J quelle bonne fortune !
— Vous riez, mais elle en vaut certainement bieaune autre, et je crois que c^est le cas, ou jamais 9 de le dire.
— : Je ny contredis pas ; au contraire , mais permettez-moi d^en rire encore, car hier j^étais trop endormie pour bien sentir le comique de ^aventure. Ah ! ah ! ah ! Je vous demande pardon I mais c^est qu^en vérité, quand je me
t^eprésente le beau chevalier, la coqueluche de .
nos jeûnes f(^nmes, .procédant*, par voie d^eii-
lèvemenl , à une si drôle de conquête, ma rate
se gonfle.. •• se gonfle..... Ah ! ah! mon dieu ! Je
crains bien que cela n^abrège mes jours.
A propos , comment avez-yoos pu la dé-^
terrer ? Il tous a fallu quelque . indice , qnel-^
« ques renseignemens.
— Eh ! parbleu ! j^avais ceux du lieutenantg;énéral de police; je ne pouvais pas en puiser à meilleure source. Vous savez que j^avais à le voir pour justifier madame d^Epinay.
-^-Et en vous accusant d^un larcin vous en avez commis un autre , absolument comme «les larrons qui volent leurs juges À Faudience.
~Avec cette différence, si vous le pcrmettez, qir^un de mes larcins conipenserautre, etm^absout. Soyez persuadée quele lieutenant de police me saura gré du second , comme le.
ministre m'a su gré du premier. Voilà Ta van tage avec des autorités qui s^entendent pour gouverner séparément. Nos amis ont beau se plaindre , moi je dis qn^il faudrait aller loin
pour trouver un gouvernement aussi com-* mode. Il ne s^agit que d'avoir la manière de
s'en servir.
-^ Ce n^est pas ce qui vous manque , à vous , monsieur le chevalier , dit madame d^Aine ^ d'un ton tom«à-fait changé et en le regardant d\m air sérieux et inquiet.
— Cela veut dire^ répondit le chevatier, qu^il me manque beaucoup d^autres choses.
Serait^'-il indiscret de vous deman.der à quel propos vous daignez me le rappeler?
— Daignez monter dans mon appartement, où j^irai vous rejoindre tout à Fheure. Là, nous pourrons reprendre cette conversation pendant que nos jeunes gens font leur promenade dans le parc>
Le chevalier obéit , un peu soucieux , nous lie disons pas surpris , car le chevalier n^était jamais surpris de rien ; et le projet qu^il cachait dans son esprit lui semblait assez important pour trouver tout naturel qu^on cherchât à \e pénétrer^
Entré dans la chambre de madame d^Aine,
il s^éiait posté dans rembrtisure d^nne fenêtre <pii ouvrait sur le parc y pour se donner Tiipparence d^un amateur profondément épris des merveilles que le printemps faisait éclore sous ses yeux. Sofa admiration > si elle eût été sincère» pouvait trouver à* quoi se prehdre dans ce magnifique parc du Grandval.
Digne Eden de la- philosophie d& dix-huitième siècle /toutes les beautés qu'il réunissait en portaient le caractère simple et gracieux; rarement. Tart y. apparaissait, plutôt pour Futilité que . pour Tagrément , et jamais pour substituer mal à propos, ses richesses à celles de la nature. On ji^ remarquait pas ces mouveihens de terrain artificiels , ces saillies,
ces monticules, toutes ces imitations affectées de la nature sauvage que Tanglomanie avait déjà mises à la mode; ni tous ces désoi^dres raisonnés qui jurent plutôt qu^ils né contrastent avec la symétrie routinière des allées et des plates-bandes; on n^ rencoptrait non plus ni Faunes , ni Priape», ni Vénus ; car, toutes familiarisées que fussent alors les lettres et la philo-
Sophie avec les enfblémes de la volupté , elles ne voulaient point d\in tel accompagnement pour aller vivre isolées et recueillies dans cette retraite. On eût remarqué la même discréticm dans l'ameublement du château. Les statues , les ornemens licencieux étaient réservés pour les vestibules et pour les panneaux dès maisons de ville. Point de meubles sculptés datis (e ^aloû , point de reliefs sur les boiseries. L'édîfice lui-même, quoique vaste et commodément distribué, n^avait qu^un seul étage, et son architecture tout unie et d^xine simplicité plus moderne , s^il est possible , que Tépoque elle-même, se trouvait sous ce rapport en harmonie parfaite avec le reste de la scène.
Mais déjà la nature , seule chargée àe dé^ frayer de beautés et de richesses ce délicieux séjour, était dans tonte la fécondité de son travail; parterre, massifs, pelouses fleurissaient et verdoyaient à Fenyi sous Tinfluence d^'un beau soleil de printemps. Car telle est Theureuse position du Grandval, au tond d\mer petite gorge, abritée t^ontre les.
vents' de bise et du nord par les hauteurs de Sussy et de Chenevières^ que la végétation ^ favorisée comme celle de nos jardins de Paris, n^ a que de très -courts interrègnes, et s^ montre de bonne heure active et vigoureuse.
Le chevalier pouvait , de sd position et k cette heure matinale, goûter un pareil spectacle dans toute sa fraîcheur. A ses pieds , sur la petite terrasse , quelques primevères entr^ou<^ vraient en souriant leurs calices et lut envoyaient leur premier parfum avec la vapeqr.
légère que le soleil élevait du milieu des arbres qui occupaient le fond dû fossé; Au^elà, et un peu au-dessous du niveau de la terrasse, le jlarc , ou du moins la partie que le chevalier pouvait en découvrir, allait s^élargissant, vêts le nord ^ dans la forme d^un éventail éployé. Cetait un immense tapis d'un vert ardent , qui se nuançait à vue d^œil, tantôt au gréjdes plantes qui commençaient à boutonner , tantôt au gré du soleil qui achevait de leur retirer la rosée; çà et là surgissaient depetits.parterres à moitié fleu* • ris, des berceaux de chèvre-feuilles aux glandes
, — 8 — roses et blanches , et des bosquets de lilas aux grappes violettes. Dajas le fond, un épais massif, prolongement «d^un bouquet de bois qui couronne les hauteurs du nord-est, descendait ën.continuantl.a pente de la petite gorge, et en accompagnant de ses échos le murmure d^une fontaine qu'il amenait , sous ses branches croi^ sées en arcades, jusque dans le bassin du parc. Un lac délicieux, formé par cette fontaine, étepdait sa nappe argentée entre des haies dWbépines et de rosiers sauyages,et réfléchissait avec leurs ombres frissonnantes Timmobile rideau de pelouse qui revêtait les escarpe mens 4^ ses bords. Nul autre objet n^altérait la transparente limpidité de ses belles eaux. Rien ne faisait onduler leur surface, si ce n^est la petite neige de fleurs que, de moment en moment, une bri$e jlégère abattait des grands arbres fruitiers qui s^élevaient à quelques pieds du rivage ; ou bien encore , si deux cygnes au blanc plumage, solitaires amans du lac, y traçaient posément leurs sillages parallèles, et sV ébattaient en se poursuivant de leurs bai-
sers. Un épais cordon de charmes et de peupliers, dont les cimes mouYantes se détachaient sur la verdure des montagnes voisines qu^on apercevait entre leurs branches , bornait Thorizoïi de tous côtés , et, doublant intérieurement le mur du parc , encadrait cette scène à la fois riante et grandiose, qui bientôt vint i s^animer d^un charme tout nouveau.
Disposé comme il l'était, le chevalier n'avait pour ce spectacle qu^une attention distraite et voisine de Tindifférénce. Mais , dans un moment où ses regards , errant à Taventure parmi tant d^objets, »e reportaient sur ]es*eaux du lac, il crut apercevoir dans le lointain un objet blanc , qui rayonnait à travers les abords transparens de la forêt. Une apparition qui n^avait rien d^extraordinaire , qqi n^aurait pas même dû le surprendre , porta dans son ame un trouble invincible 3 il rougit, car il pouvait quelquefois rougir devant lui-même, cet homme si maître de ses émotions en présence du monde : il lui sembla que le hasard , de complicité avec madame d'Aine, avait malicieuse-
ment amené là Suzanne, pour le confronter avec les traits yiyans de la pensée qu^il refoulait dans son cœur. Quand il releva la tète , les deux amans venaient de déboucher par une allée du massif et« s^étaient arrêtés près d^une petite eascade , que forme le ruisseau en se précipi*tant dans le lac. Entre le bois, qui, sans doute , avait reçu leurs douces confidences , et* ces belles eaux aussi pures que leurs deux existences, ils semblaient heureux d^aimer, de vivre, d^espérer et de se le dire. On pouvait le croire du moins à la fréquence de leurs gestes et des regards qu'ils échangeaient, comme pour s^9^ vertir mutuellement de leurs émotions. Souvent immobiles , pendant de longs intervalles , ils s'oubHaient à écouter le ramage inquiet des oiseaux , qui se reconnaissaient dans la ieuillée. Parfois , ils $è penchaient sur le bord de Peau , et appelaient à eux les deux cygnes, qui, accourant à grands cris , le cou droit et les ailes étendues, osaient becqueter le pain jusque dans leurs mains.
Le chevalier était doué d\»ne organisation
trop heureuse pour ne pas sentir tî veinent tout ce que ce tableau renfermait de bonheur, d^har-^ monie et d^innocence. Sa corruption n^étaît même pas si profonde quMl ne pût se la repro- ' cher dans de pareils momens, soit regret d^un genre de jouissances pour lequel il n'était plus fait y soit honte du contraste que ses vices , tout élégans qu'ils étaient, formaient avec des choses plus belles y surtout plus désirables que le vice, estait Feffet brusque et saisissant de ce contras^ te, dans un moment de calme et de solitude , qui avait causé sa confusion, et il achevait d^en rougir tandis qu^il était encore sans témoin.
Madame d^Aine entra ; il reprit aussitôt toute 3on assurance, et ne songea plus qu^à se rendre maître avant elle du sujet de la conversation.
^— SàveZ'Vous bien , Madame, lui dit-il , que
dans quelques jours votre parc sera ravissant?
— Il ne tiendra qu^à vous de venir le voir, monsieur le chevalier, répondit-elle d^un ton froidement poli.
•^ Je vous prendrais an mot , si je ne crai-» gnai» pas d^étre indiscret.
. — J^in$isterais davantage , si je ne pensais
que vous ave^ mieux en attendant la saison
d^été,qui , du reste, commencera de fort bonne
« heure cette année. Alors vous n^aurez encore
qu^à choisir entre les bons gîtes.
— Dites que je n^anrai qu^à choisir entre des fournaises. Ah ! vous me connaissez bien mal 'j madame ! Mes dehors légers j ce nom d'homme à bonnes fortunes qu'à tort ou à raison on m'a fait dans le monde , ont pu vous donner le change comme à tant d'autres sm* mon véritable caractère. Mais vous me croirez si vous voulez , à présent je vaux mieusc* que ma réputation. Mes goûts changent étonnamment , 46puis que j^ai passé ma trentième année. Songez donc que me voilà parvenu à Tàge où les plaisirs bruyans fatiguent et donnent dçs étourdissemens. Paris m^ennuie à là mort , parce quUl y a trop de monde aujourd'hui; la campagne m'ennuiera dans un mois, parce qu'on j trouvera le même monde. Depuis le I*' janvier jusqu'au 3i décembre, mon sort est d'étouffer au milieu des mêmes cohues.
Jugez si je puis é(re heureux , moi qui commence à rechercher les sociétés sérieuses , moi qui aimé de passion, je puis le dire, les conversations des hommes graves,. et le charme des douces intimités et de ces. spectacles purs au milieu desquels l'ame conserve pour des plaisirs toujours nouveaux des puissances toujours nouvelles.
— Vous m^édifiézé Mais les femmes , mon* sieur le chevalier , les femmes !
— Les femmes ! Je donnerais les plus belles et les plu3 huppées pour la plus humble des marguerites qui fleurissent autour des murs de votre buanderie.
— Qui veut trop prouver ne prouve rien.
Je ne crois pas aux convergions si promptes et si complètes é
— Oh ! je vous jure , Madame...
. — Ne rare jurez rien , interrompit-elle vivement; ce n^est pas moi que vous avez à séduire.
Le chevalier n'aimait pas les apophthegmes ^ surtout ceux qui avaient uiie portée si directe.
— Après tout , reprit-il , «n ;tiFectant d'être moins frappé du sens de ces paroles que du ton de sévéïité avec lequel elles avaient été prononcées , qu'est-ce quVn pareil serment peut ayoir d'importance ici ? Je renonce volontiers à vpus persuader ce qui vous parait trop difficile a croire< Madame d'Aine^ voici le moment de me donner vos ordres pour Paris.
— ' Je n'ai point d'ordres à vous donner. Vous voyant prêt à partir , j'ai voulu vous retenir ' un moment 9 parce quMl ni'a para que vous vouliez emporter le cliat.
Je me rappelle , en effet , que vous aviez quelque chose à me dire.
•r- Je vous l'aurais déjà dît , si vous ne m'aviez dit autre chose.
— Alors , j'ai doublement tort.
— Voilà qui est bien , ne revenons plus là-dessus* Mais asseyons*nous pour. être plus à l'aise^
Tous deux s'étant établis sur le même canapé , les faces renversées , et tournées l'iine contre l'autre , après une demi-minute de silence,, madame d^Aine reprit : .
•*— Savez- vous bien , chevalier ^ que Suzanne est ravissante 9 pour me servir de votre
iexpressioo?
>— Croyez-vous donc, Madame, quiB j^aie é(é jusquHci sa.ns m^en apercevoir?
— Je vous demande . pardon , chevalier « c^est que je crois , au contraire , que vous vous en êtes trop bien aperçu.
— . Alors y me reprochez-vous de Fa voir obsédée?
— Vous ne Taveï pas même courtisée.
— Cest par excès de discrétion. Ce n'est jamais un mal d^avoir trop de discrétion.
— Ne rompez pas les chiens. Saurais, du reste, beaucoup d'observations à vous faire sur cette discrétion extraordinaire , s'il était pos« sible de vous dire ce que vous ne voulez pas entendre.
--^ Je vous écoute de toutes mes oreilles; mais emporter le ùhai, rompre les chiens , qu'e«l* ce que tout qela peut m'apprendre? Vous ne me parlez que par paraboles.
— Je serai claire aussitôt que vous le vou-
drez , c^è$t-à-dire le plus tard que vous pourrez. Mais 6iiibrouiUez<*moi tant qu'il vous plaira , vous n'y gagnerez rien ; je tous avertis que vous ne m^échapperez pas.
— Je vais faire en sorte de me rendre docile ; maiS| en attendant, il m^est impossible d^accepter de vous le blâme dWe discrétion qui m'était imposée , comme vous. le savez mieux quepersonne. Quand un homme s^estvu mettre à Tinde^E: comme un livre dangereux....
—^ Voilà de riiumeur. hors de prorpos. On ne vous a point mis à Pindex , el vous le savez bien. Quand vous vous tenez à Pécart d'^ une société, cVst que vous avez pour cela vos raisons. A cet égardy on vous connaît si bien que per$onne n'est assez simple pour cherchv en quoi on a pu vous déplaire , et se faire de votre pique un cas de conscience.
-»- Si Ton pelase ainsi de moi , et je le crois , Madame , puisque vous me lé dites , j^avoue que je n^ai pas lien d^en être flatté. Mais je passe condamnation sur tout,- si vous pouvez nie persuader que je ii^ai pas été^ au moins une
fois ) mis au ban d^une société honnête à laquelle je venais de rendre un service dijficile, et exposé aux sifflets du monde comme un homme qui avait des prétentions et qui s^en est niaisement laissé débouter.
. — Et moi, je passe condamnation sur tous vos griefs, si vous pouvez m^expliquer comment il se fait que, vous croyant banni d^une société \ vous y rentriez cependant à volonté , et que vous j rentriez toujours pour lui rendre, quelques bons offices. Vous la serviriez donc en dépit de vous et en dépit d^elle?
-^Oui , Madame, répondit-il en élevant la voix y car je ine pique au jeu. Puisque j*en ai fait assez jusqu'à présent pour me compro- . mettre , j'^açbèvéraî ce que j^ai commencé ; mais vous devez croire que je n^ai pas cessé de res-' sentir Tinjure qu^on m'a faite.
—-Je crois qu'en ce moment vous^avez d.e rhumeur , et votre ton le prouve assez , mais ce n'est certainement pas, du fait dont vous vous plaignez. Au surplus, pour couper court à cette discussion , si quelque chose a pu vous