VALETS
CÉLINE, accourant de la droite. Mon oncle... je*...
DIDIER, à part. Oh! la charmante personne!
LA baronne. Arrivez donc, ma nièce, venez recevoir les salutations de M. le chevalier de Bougival, un ami de votre mari.
DIDIER. Comment... Madame sérail la comtesse de Varinvilie ?
HORACE **. Oui, mon très cher, c'est ello-mêmo. Adieu! et bonne nuit!
DIDIER, à part, le quittant et redescendant la scène. Mais c'est impossible!... cette petite pensionnaire si sotte et si gauche !
LE BARON. Qu'avez-vous donc?
DIDIER. Pardon, mille fois pardon... mais je m'attendais si peu...
HORACE , à part. Est-ce qu'il va tomber amoureux de ma femme... (Haut.) Mon cher ami, les routes ne sont pas sûres, vos amis vous attendent, nous n'aurons pas l'indiscrétion de vous retenir.
DIDIER. Oh ! mes amis peuvent se consoler de mon absence... et, comme vous dites, les routes ne sont pas sûres.
HORACE. Oh ! pour un militaire...
CÉLINE. Ah ! Monsieur est militaire aussi, comme...
DIDIER. Comme votre mari... oui. Madame... lui et moi, c'est tout un... Aussi j'ai regret à le quitter, et, toutes réflexions faites, mes amis auront cessé de m'attendre. Ma foi, monsieur le baron, je cède à vos pressantes sollicitations, et, sans cérémonie, j'accepte votre généreuse hospitalité.
HORACE. Hein !.. (A part.) Quel est son projet?
LE BARON , à part. Serait-il épris des charmes de ma femme ?
LA BARONNE, à Dominique , qui entre suivi de deux valets portant une table servie, avec deux girandoles.) Dominique!... vite un couvert de plus.
DIDIER, à pari. Dominique!., un ancien domestique do mon père.
LE BARON. A table, Messieurs!
TOUS. A table.
ENSEMBLE
Air de Clarisse flarlovoe.
Quel repas aimable!
Célébrons à table.
Avec gaieté, L'hospitalité.
(Ils s'asseyent***.) DIDIER. Certes, monsieur le baron, je ne m'at-
* La Baronne, le Baron, Didier, Céline, Horace. " La Baronne, le Baron, Didier, Horace, Céline. "* Horace, Céline, le Baron, la Baronne, Didier.
tendais pas à souper ce soir avec des hôtes si aimables... coque je vois dépasse tellement mes prévisions... (.4 Céline,) Tant de grâces, de charmes... (Au Baron.) tant de noblesse...
LE BARON, à Horace. Mon neveu , c'est votre faute.
HORACE. A moi?
LE BARON. Oui, par la mordieu! Vous aviez tant de préventions contre nous ! Je suis sûr que vous nous avez représentés à vos amis sous les couleurs les plus ridicules...
DIDIER. C'est vrai !
LE BARON. Comment, il aurait osé...
HORACE. (}\ie dit-il donc?
LA BARONNE. Il SB Serait permis?..
HORACE. Mais non, mais non.
DIDIER. Il ne vous connaissait pas. Madame.
LA BARONNi. Il ne me... (A part.) L'infâme!... aurait-il abusé de mon portrait?
LE BARON. Corbleu î monsieur le Comte, une telle conduite...
HORACE. Eh bien! oui, là, j'ai eu tort... mais faut-il m'en vouloir?., j'avais à peine quatorze ans quand je suis parti...
LE BARON. Vous en aviez quinze. Monsieur!
HORACE. En avais-je quinze?.,, allons, je le veux bien.
CÉLINE. Est-ce une excuse?... Quand un mari a de fâcheuses préventions, devrait-il attendre dix ans pour éclaircir ses doutes, pour réformer quelques-unes de ses erreurs...
DIDIER. Oh! il est bien coupable.
HORACE. 11 l'est énormément...
DiDiKR. Mais à quinze ans pouvait-il apprécier tant de charmes, tant de beauté... A cet âge, le cœur ne parle pas encore, et l'imagination va si vile... On rêve la gloire, le plaisir, la liberté...
Air de VExtase. (Dochc.)
Trop Jeune encor pour être épris de vous, Lorsqu'il forma les liens les plus doux. On le vit bien longtemps et vous fuir et vous craindre. Mais en vous revoyant, le remords dut l'atteindre. Et, loin de le punir, vous devriez le plaindre, Pour les jours de bonheur qu'il perdit loin de vous.
LE BARON. Bien, très bien!
CÉLINE, à part. Quelle différence!..
LE BARON. Voilà cc quo vous auriez dû dire, mon neveu.
HORACE. .le le pensais, mon oncle; je vous jure que j'étais en train de le penser... mais, il est tard, Horace, il est très lard.
DIDIER, se levant. Jamais trop lard pour apprendre à M. le Baron, à madame la Comtesse, la ruse ridicule dont ils allaient être victimes.
TOUS. Une ruse !
HORACE. Que signifie?
DIDIER. Allons, M. le chevalier, c'est assez pro-
longer une mauvaise plaisanterie... reprenez votre nom, et rendez-moi le mien...
TOUS, se levant, sans quitter la table. 0 ciel!
HORACE. Qu'est-ce à dire? qu'est-ce à dire?
DIDIER. Oui, mon oncle, oui, Madame, le comte Didier de Varinville, c'est moi.
LE BARON. Vous?
CÉLINE, à part, avec joie. Mon mari !
LA B^RON^E, à part. A la bonne heure!
HORACE, à part. Et je me laisserais battre comme un sot, mettre à la porte comme un niais.
LE BARON. On aurait osé se jouer à ce point du baron de Caslel-Sarrazin... {A Horace.) Parlez, Monsieur, et malheur à qui... (7/ va pour quitter la table.)
HORACE. Arrêtez!.. (.4 por<.) Tout le monde se met contre moi... (Allant se rasseoir à la table.) Je reste!..
LE BARON. Eh bien! que faites-vous donc?
HORACE. Ne vous dérangez donc pas... je vous prie.
LE BARON. Mais, MoHsieur...
HORACE. Ne voyez-vous pas que c'est une plaisanterie.
TOUS. Une plaisanterie! (On se rasseoit.)
HORACE. Et c'est au moment où je me dévoue pour lui, pour le tirer des mains de vos valets... Ah ! Chevalier, Chevalier... passez-moi la charlotte russe...
DIDIER, à part. Ah ! nous continuons la plaisanterie?
LE BARON. Je n'y comprends plus rien du tout.,. Messieurs, quel est ici le mystificateur, et de qui se moque-t-on?
HORACE. Rien de plus facile à découvrir...
LE BARON, Je veux avoir des preuves,..
HORACE. Des papiers, par exemple?..
DIDIER, à part. Aïe! aïe!
HORACE. Monsieur le Baron, voici mon portefeuille.
LE BARON, ouvrant le portefeuille. Voyons, si mon invitalion se trouve... justemnent, voici un paquet de lettres... mais je n'ai pas mes lunettes... Céline, vois donc un peu si tu reconnaîtras...
DIDIER, à part. Heureux hasard ! je respire !
CÉLINE, qui a jeté les yeux sur le paquet de lettres. Que vois-je!,, « Lettres de mes maîtresses. »
LE BARON ET LA BARONNE. De SCS maUresscs !
HORACE. Ah bah!,,
LA BARONNE, à part. Je vais me trouver mal.
(On se lève ; les valets emportent la table et
posent les girandoles sur la cheminée.)
LE BARON *. Monsieur le Comte, une pareille conduite...
CÉLINE. Ah ! c'est affreux!
' Horace, le Baron, Didier, la Baronne, Céline.