Le baron de Lahontan
Louis- Armand de Loin d'Aree, mieux counii sous le nom de baron de Lahontan, est un officier tranf;ais ((ui a servi au (Canada di' l(î83 à l(i!>:?. (Jueliiues années après son ri'tour eu Europe (1703), il pulilia un ri'rit de ses voyages ipii lit licaiicuup de luMiit dans le tcniiis. Ou peut juger de la vogue qu'eut cet ouvrage, puiscpfil eu fui donm' plus de diiuze ('ditions françaises en moins d'un demi-siècle (1703 à 1741), sans compter (pTil fut traduit en anglais, en hollandais, en allemand, et que les grands recueils île voyages coni[)ilés ou Erauce ou eu Angleterre en contiennent de volumineux extraits.
Ecrit en un style un jieu dur rjiais portant Fallure liadine et égrillarde, l'iuivrage de Lahontan pénétra dans des couches où n'avaient pu se rendi-e des livres un peu mystiques, comme les relations des missionnaires, ou des in-folios comme ceux de Charlevoix. C'était la première fois qu'un voyageur sortait de la voie commune, abordait la discussion de toutes choses et marchait sans lisière. Les clierclieurs, les gens sérieux avaient lu Ducreux, Lescarbot ou Champlain. Lahontan s'adressa au publie léger et moqueur du l'ommeucement du xviir siècle. Quelques-uns, comme Parkmau, Jugent même qu'il devança les pamphlétaires de ce temps. Lahontan fut lu et contribua peut-être plus (pie bien des auteurs graves et savants l\. faire connaître le Canada. Dans le cours de son ouvrage, il règne une pointe de malice, un air frondeur, un ton de persifflage qui durent plaire à l'époque.
Lahontan, qui fut pendant dix ans un militaire médiocre, qui passa obscur au Canada, conquit tout à coup) par sa plume une renommée pour ainsi dire européenne. Les princes de Hanovre lui donnèrent leur faveur, et il vécut dans l'intimité du grand Leibnitz. C'est ainsi qu'un pauvre cadet de Gascogne, qui n'avait que la cape et l'épée, qui avait manqué sa vie k vingt-sept ans, qui se croyait un homme perdu et ruiné après avoir déserté le drapeau et fui sa patrie, s'acquit la réputation d'un grand voyageur. Le hasard a voulu que ceux qui occupaient alors les pireraiers emplois, ou qui gagnèrent à la France p)ar leurs immortels travaux plus des trois-quarts du continent américain, fussent pendant un temps ignorés ou engloutis dans le plus misérable ouldi, et qu'un officier du jilus maigre mérite se couvrît de leur manteau glorieux.
L'impiortance ipie l'on a donnée pendant tout le xviir' siècle à l'ouvrage de Lahontan, celle que lui donnent encore certains écrivains contempiorains en le citant de temp»s k autre, justifie cette étude. Il importe que l'on connaisse plus intimement un homme qui a porté des jugements très sévères sur nos origines, qui a popularisé en Europe l'idée que les colonies françaises furent des lieux de déportation, et qui, d'un cœur léger, a voulu infliger un stigmate honteux à toute une rtïbe.
Il y a peu d'écrivains qui ait eu une carrière aussi accidentée que le baron de Lahontan. Son histoire ressemble à un véritable roman. Parti du Béarn à l'âge de dix-sept ans pour venir au Canada comme 8imp)le volontaire dans les troupes de la marine, il habite tour à tour Québec,
Montréal, le détroit, Miehilliiiuikiiiac. Il assiste à deux campagnes sans trouver à s'y illustrer. Commandant de garnison, il al)andoune lâchement son poste pour se faire voyageur isolé dans les régions lointaines du Minnesota. Commensal du gouverneur Frontenac, on le retrouve lieutenant de roi dans les brumes de Terreneuve, d'où il s'enfuit sur une misérable barque de pêcheur qui le jette sur les côtes du Portugal. Réfugié en Hollande, il écrit, contre sa patrie et ceux de sa race, des pamphlets remplis de fiel, se donne hypocritement la gloire de découvertes imaginaires, devient l'ami des princes étrangers et d'un savant comme Lcil)nitz, qui le pjrend pour un homme sérieux.
Pour reconstituer la vie de cet homme étrange, il nous a fallu nous faire nomade comme lui, et puiser aux sources les plus diver.ses, depuis Saint-Paul de Minnesota jusque dans les bourgs ignorés de la Hollande, considter tour à tour les archives de Québec, de Plaisance, de Pau, de Bayonne, de Paris, les géographes, les historiens, les philosophes, les ministères de la guerre, de la marine, des affaires étrangères, de la justice et de la police, [)arce (pie Lahontan a été mêlé un peu à toutes ces administrations.
On lonf/oit (pie lorsque les éléments d'information sont n'qiandus dan.s des dépôts aussi vastes, dans des fonds si multipliés, et qu'il faut les interroger à distance sur de simples conjectures, c'est faire souvent le métier d'un homme qui plongerait dans la mer pour y chercher une certaine (^o(|uille parmi toutes les autres.
îfous devons des remerciements sincères à tous ceux (pii ont bien voulu nous prêter leur concours bienveillant dans cette tâche ardue et souvent ingrate.
Xous ne saurions oublier les services de M. de Dufau de Mabupier, juge à Sarlat, auteur de Wlrmorial de Béarn, cjui nous a fourni sur la famille de Lahontan des renseignements si précieux, M. Paul Labrouche, archiviste du département des Basses-Pyrénées, qui a bien voulu mettre à notre disposition ses excellentes relations de famille, M. le curé Bacqué, qui a remué la poussière des archives de Lahontan, pour y découvrir les traces de son ancien paroissien. M"" Cousseyon, propriétaire de l'ancienne maison de justice des barons de Lahontan, et cpii nous a donné sur la baronnie les plus intéressants détails, la Société de Borda qui a fait les plus louables etforts pour nous être utile.
La commune de Lahontan, dans les Basses-Pyrénées. — L' abbaye de Xotre-Dame d'Abet. — Anciens seigneurs de Lahontan. — Portrait des Lahontanais dessiné par l'illustre Montaigne. — Isaac de Lom d'Arce. — Les travaux (iu'iL entreprend.
Le train ([ui mène de Bayonne à Lourdes stoppe à i*uyoo, petit bourg ignoré du département des Basses-Pyrénées, mais centre de ralliement (■oiisi(l('iable pour les chemins de fer, puisqu'il met en communication avec Bordeaux et Tours la plus grande partie de l'ancien Béarn.
A •") kiloini''trcs de Puyo(), au tond d'une plaine bor(l('e de coteaux vt'rdoyants. dont les gracieuses ondulations font contraste avec le plat pays des Landes et les escarpements abrupts des monts pyrénéens, dort le paisible village de Lalutntan avec sa population de 1,200 habitants.
Jja eoniiiunie de Lahontan a eu jadis ses jours de splendeur, et ses habitants aiment à en conserver le souvenir.
Au xiif siècle, un [laysaii y découvrait au milieu d'une solitude couverte de ronces et de l)roussailles une statue en bois de la Vierge Marie. En ces temps de ferveur et de toi vivace, une pareille trouvaille fut considérée comme miracle, et la statue devint bientôt l'objet d'une grande vénération dans toute la contrée. Elle fut invoquée sous le nom de Notre-Dame d'Abet, et on éleva en son honneur un magnifique sanctuaire. Les moines d'un abbaye voisin, les bénédictins de Sordes, en eurent la garde pieuse.
Des frontières d'Espagne, des pays basques, des rives de l'océan, et des landes stériles accouraient de nombreux pèlerins. La légende et la tradition locale disent qu'Urbain II, U' pape des Croisades, Saint-Bernard, d'illustres templiers, lo pape Clément A", se phuH'nt à venir saluer la vierge miraculeuse dans ces lieux bénis.
M"' Charles-Auguste Lequien de la Xeuville, diTiiicr ('vCMpic de Dax, diocèse d'où Lahontan dépendait alors, contirma de son autorité, à la tin du xviii siècU'. le récit des merveilles qui s'opéraient au sanctuaire de Notre-Dame d'Abet. Cet antique pèlerinage subsiste encore, mais l'église qui abrita si longtemps la statue vénérée est toute en ruines. Ses nmrailles décrépites, noircies par le temps, s'élèvent comme une sentinelle piTiluc aux bords du gave de Pau. Deiuiis quelques années, des âmes pieuses et charitables travaillent à la restaurer. '
A droite et à gauche du vieux sanctuaire, gisent d'auricnues fondatinns d'une grosseur démesurée et d'une solidité à toute épreuve. On croit y voir les restes de constructions commencées sous la domination romaine, mais les traditions sont obscures, et les A'andales ont anéanti toutes traces historiques de ces temps reculés.
Situé sur les contins du Béarn et de" l'ancienne Guyenne. Lahontau dût pendant plus de deux siècles et demi subir le joug anglais. La chronique raïqiorte que les Béarnais et les Basques, voulant reconquérir la liberté de leur patrie, trouvèi-ent plus d'une fois refuge derrière les épaisses murailles de Notre-Dame d'Abet.
Vu des anciens seigneurs de Lahontan, le l)arou de Cès-Caupenne, qui appartenait à une maison illustre de la Chalosse, était très attaché à la famille royale d'Angleterre. On dit même qu'il lui prêtait de l'argent. Mais les vassaux de ce banquier de haut ton lui prouvèrent qu'ils ne goûtaient guère ses sentiments britanniques. -
Montaigne partagea avec Caupenne l'honneur d'avoir les Lahoutanais pour vassaux. L'illustre écrivain prit la peine d'en rappeler le souvenir dans une page fort originale de ses essais.
■ Notice sur le Pèlerinage de Notre-Dame d'Abet, à Lahontan, diocèse de Bayonne.
- Les chroniqueurs rapportent que vers la fcte de la Puriflcation, en 1254, Gaston de lîéarn eut la hardiesse de vouloir s'introduire à Bayonne, ruais que, repoussé par les Anglais, il vint chercher un refuge sous les murs d'Abet.
Le 6 avril 1299, Edouard !""■, roi d'Angleterre, écrivait au maire de Rayonne pour le prier de faire conduire à la tour de Londres .l^an Deville, son fils Pierre-Ûli\ier Heville, Jean de Sancerre, Jean Odoual, Michel Arbide et Aimé de Cantènes, seigneur de Saint-Paul. Ils avaient pris une part active à la conspiration qui avait pour but de délivrer Bayonne de la puissance anglaise. Mais ces courageux conspirateurs, qui voulaient reconquérir la liberté de leur patrie, vinrent chercher un refuge dans l'abbaye d'Abet.
On dit c^ue sur l'ancienne cloche de l'église d'Abet, on lisait, en caractères gothiques, cette inscription en latin . Le roi Edouard i'^, sainte Marie, priez pour tious Jéms de Nazareth.
En 1569, le protestant Montgomery, fléau des églises et des lieux saints, se jeta sur l'église d'Abet et le bourg de Lahontan. Le combat fut acharné, noiiis les Lahontanais, qui tous avaient pris les armes, sortirent vainqueurs, et se rendirent à l'église d'Abet pour remercier Pieu et y déposer les "banéres de rouge sandal " prises à l'ennemi et qui signifiaient : Mon sans remède et mortelle guerre en tous lieux.
Un membre de la famille des barons de Caupenne, Garcias Amand de Caupenne, fut évéqne de Dax (1307-1324).
Sec. L, 1894. 9.
66 J.-EDMOND EOY
"Le baron de Caupeiuie en Chalosse et moy, avons en eoninmn le droict île patronage d'un bénéfice qui est de grande estendue, au pied de nos montagnes, qui se nomme Lahontan. Il est des habitants de ce coing, ce qu'on dit de ceux de la vallée d'Angrongne : ils avaient une vie à part, les façons, les vestements et les mœurs à part ; régis et gouvernés par certaines polices et coustumes particulières reçues de përe en fils ausquelles ils s'obligeoient, sans aultre contraiucte que de la révérence de leur usage. Ce petit estât s'estoit continué de toute ancienneté en une condition si luMireuse, qu'aulcuu juge voisin n";iv()it esté en peine de s'informer de leur affaire ; aulcun advocat employé k leur donner advis, ni estranger appelle pour esteindre leurs querelles, et n'avoit-on jamais veu aulcun de ce destroict à l'ausmône ; ils fuyoient les alliances et le commerce de l'aultre monde |iour n'altérer la pureté de leur police : jusques à ce, comme ils récitent, que l'un d'entre eulx, de la mémoire de leurs pères, ayant l'âme espoinçonnée d'une noble ambition, alla s'adviser, jjour mettre son nom en crédit et rcsputation de faire l'un de ses enfants maistre Jean ou maistre Pierre, et l'ayant faict instruire à écrire en quelque ville voisine, le rendit enfin un beau notaire de village. Cettuy cy, devenu grand, commença à dédaigner leurs anciennes coustumes, et à leur mettre en teste la pompe des régions de deçà : le i)remier de ses compères à qui on escorna une chèvre, il lui conseilla d'en demander raison aux juges royaux d'autour de là; et de cettuy ci à un autre, jusques à ce qu'il eust tout al)astardi. A la suite de cette corruption, ils disent ([u'il y en surveint incontinent un autre pire conséquence, par le moyen d'un médecin qui il [prlnt envie d'espouser une de leurs filles, et de s'habituer parmi eulx. Cettuy ci commencea à leur apprendre premièrement le noms des fiebvres, des rheumes et des apostumes, la situation du cœv;r, du foye et des intestins, qui estoit une science jusques lors très éloignée de leur cognoissance ; et, au lieu de l'ail de quoy ils avoient apprins à chasser toutes sortes de maulx pour aspres et extrêmes qu'ils t'eussent, il les accoustuma, pour une toux ou un morfondement, à prendre les mixtions estrangières, et commencea à faire traficque non de leur santé seulement, mais aussi de leur mort. Ils jurent que, dejjuis lors seulement, ils ont apperceu que le serein leur appesantissait la teste, que le boire, ayant chauld, apportoit nuisance, et que les vents de l'automne estoient plus griefs que eeulx du priutenqis : (pie, depuis l'usage de cette médecine ils se trouvent accablez d'une légion de maladies inaccoustumées, et qu'ils apperceoiveut un général deschet en leur ancienne vigueur, et leurs vies de moitié raccourcies.'"
Sur son lit de mort, Montaigne songeait encore à ses bons et na'ifs vassaux. Mais cette fois ce n'était plus pour s'en nicxpu-r de si agréable façon. 11 fit don à leur église d'Abet du "droit d'aiguillon," c[ui consistait dans le prélèvement de la valeur iln treizième des agneaux qui naîtraient dans la commune.
Montaigne disparu, son bénéfice passa à Philibert Archambaud Dussault de Poylvault. C'est sous ce chevalier châtelain que Lahontan fut érige en baronnie. "
' Esmis de Montaigne, édition Hachett* 1SS3, t. 11, cb. xx.wu, pp. llfl et 111.
- Acte de mariage de Philibert Arcliainliaud du Sault de PoylvaiU :
" Le septiesme jour dn mois d'apvril mil six cens cinquante cinoq, je, prestre et curé de Lahontan, soulz signé, certifie a qui appartiendra, ay espousé en face de nostre mère .=ainte église du présent lieu, par ordonanoe et dispanse d'illuslrissime et révérend issi me Jacques Desclaus, évesque Dax, estant au présent lieu, avoir espousé niessiro l'iiilibcrt Archanibaut du Saut, chevalier, seigneur et baron lu Poev, du présent lieu el autres plasses, d'avec dainois.^clle Marie lUlr(^t, native de Paiis et habitant à Magescq,— presans les soulz signés ot nioy.
(Signé) Iiiisault de l'o> 1\ nuit ; -Marie l'ari>t;— P. I>aret, jK-re, présent ;— de Ilinx, oncle, présent ; — Villeniaran, cousin, présent;— K l>omini(iue, présent ; — Marsan, pté.sent ; — Ycgo .\ lard, présent ; — de Begheder, juge, présent. — Pelibrc une seconde couppie.— Soustrar." (Archives communales de Lahontan, Ltat Civil, l(>ôl-l(t>ô.)
LK HAKON m-: LAIION'I'AX 67
Le deuxième baron de Lahontan fut Isaao de Loin d'Arce.
Isaac de Loin d'Arce appartenait ;\ une famille bien connue du Réarn. 11 c'était apparenté par les de Braigelonne i\ la fameuse maison d'Artagnan qui a joué un si grand rôle pendant les troubles religieux de la l'^raure. ' Les Lom étaient eux-niTMiies seigneui-s de Labastide. Après avoir servi avec distinction dans les armées du roi en i|ualiti' d"ingénieur, Lom d'Arce avait d'abord acquis la terre d'Esleicli, située en face de la baronnie de Luliontan, sur la rive droite du gave de Pau. Il rendit alors aux populations du midi de la France des services considérables en améliorant la navigation des gaves pyrénéens.
Le gave de Pau, nourri des glaciers et des neiges éternelles des p)ics qui s('parent la France de l'Espagne, passe à Labontan. Il a ronlé jusque là comme un torrent, mais en traversant cette plaine lienrense, il calme ses ondes écixmantes, pour prendre les allures |)lus paisil)les d"unc luninr-tc riviri-e, jus(pi";\ ce qu'il se jette an golfe de Gascogne'. Tel il est aujourd'bui, mais au temps où vivait Lom d'Arce, il était impossible d'en exploiter le cours. Trois siècles auparavant, Edouard II, roi d'Angleterre, pris d'un beau zèle pour ses sujets de Béarn, voulant faciliter la navigation et le flottage, avait ordonné l'enlèvement des sables de l'Adour, ainsi que celui de quelques obstacles sur le gave de Pau. Il prit dans son ordonnance pour point de départ l'abbaye d'Abet. ■
Lom d'Arce voulut renonveller des travaux du même genre, mais plus en grand. Il ne désirait rien moins que de rendre le gave navigalile depuis Bayonne jus(ju';\ Pau (ltJ30).
Pour cela il fallaiti faire sauter les rochers qui obstruaient la navigation, aplanir les rapides, détourner le cours de centaines de ruisseaux qui pourraient grossir les gaves d'Adour et d'Oléron, affluents du Pau, creuser et élargir des rivières.
' Par ses deux branches, les Moiitluc et les Montesquioii.
Les ^'crlvains du Canada et des Etats-Unis ont tellement défiguré le nom patronymique du baron de Lahontan que je crois utile d'eu rétablir la véritable orthographe. Je dois ces notes aux patientes recherches de M. Dufau de Maluquer, l'auteur de VArmorial de Béarn, et celui qui connaît le mieux les anciennes familles des provinces pyrénéennes. Il est incontestable que le nom patronymique de la famille du baron de Lahontan était du Lom, quoique ce nom soit écrit très lisiblement du Loin dans les arrêts du conseil du roi de l'époque. Il existe encore à Nay, une famille de Lom, et dans les environs de Lembeye une famile de Lom-Sorbé. Mais il n'y a pas en Béarn de localité du nom d'Arce. On ne trouve dans le Dictionnaire, des Po.iten qu'un village de ce nom, situé dans la commune de Vendensiès, dans l'Aube. Lahontan est un nom de terre et un nom joatronymique. Il y a en France la commune de Lahontan, dans les Bas°es-Pyrénées, canton de Salies. Il y a au.ssi la commune de Hontanx (département des Landes).
Les mots Lahontan et Lafontan sont absolument synonyme.=i. (Paul Raymond, Dictionnaire topographiqite des Basses-Pi/rénées, page 90.) Il existe à Pau une famille Lafontan. On écrivait indifféremment autrefois Luhontang Lafontan, Lahontan. Ce mot signifip un piii/if de fmdaines.
.John Gilmary Shea, dans sa traduction de Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, écrit: Armand Louis de Delondarce de la Hontan, baron de la Ilontan et Herlèche. Il faut lire Lom d'Arce, baron de Lahontan et Heslèclie (maintenant Esleich).
Un mot sur les armes d'Isaac de Lom d'Arce.
On voit dans sa correspondance avec le corps de ville de Bayonne qu'il s'est servi des sceaux suivants : 1" écu à la bande chargée de trois sangliers ou porcs-épics, timbré d'un heaume de profil à lambrequins, surmonté d'un sanglier au naturel (lettre du 12 octobre 1659) ; 2° écu portant le nom d'Arce en lettres entrelacées, surmonté d'un tortil de baron (lettre du 12 octobre 1661).
Lahontan, qui se trouve dans le canton de Salies, fait partie d'une région où l'on trouve assez communément des sangliers. On organise même, de temps en temps, des battues, ces animaux faisant beaucoup de ravages dans la plaine. Rien de surprenant si, à raison de cette particularité, le baron de Lahontan a fait figurer des sangliers dans ses armes.
'' En 1313. — Archives de Gascogne, citées par M""' Cousseyon.
Un jour (1048) les habitants de Ba3'onne étonnés virent aborder devant leur ville trois bateaux, qui venaient de plus de 22 lieues dans l'intérieur des terres. C'était Lom d'Arce qui les envoyait. Cela ne s'était jamais vu et frappa tout le monde d'étonnement. On en écrivit à Paris et les gazettes en parlèrent. Les échevins de Bavonne assemblés donnèrent aux mariniers qui avaient conduit les bateaux une gratification de 20 livres.
Ce travail gigantesque, couronné de succès, et que l'on avait cru jusque-là impossible apporta à Bayonne l'abondance. Son port diflicile d'accès, enfoui sous les sables que charroyaient les gaves, en fut grossi à tel point qu'un vaisseau de cinquante canons y put entrer avec plus de facilité que ne le pouvait faire auparavant une frégate de dix. On put dès lors opérer la descente des mâts et des vergues des Pyrénées, par les gaves creusés par Lom d'Arce.
Ou comprendra encore mieux rimportance de ces travaux, si l'on songe qu'auparavant, les navires du plus faible tonnage échouaient dans le port de Bayonne.
C'est en 1630 que Lom d'Arce avait commencé cette gigantesque entreprise. Il prit dix-huit ans à la mener à bonne tin. Il eut à lutter tout le temps contre l'opinion et les difficultés qu'on lui suscitait de toutes parts. Afin de rendre la navigation libre il avait dû rompre les nasses des pêcheurs, détruire les écluses des moulins, déposséder des propriétaires. On lui suscita mille procès où les officiers provinciaux favorisaient les particuliers contre le hardi novateur. Lom d'Arce était obligé d'interrompre ses travaux afin de répondre à ces sommations. On alla même jusqu'à dérober les outils de ses ouvriers. Il fallut l'intervention directe du parlement afin de rendre le passage des rivières libres. En 1648, le roi accorda à Lom d'Acre, pour lui et ses héritiers à perpétuité, le monojjole de la navigation et du transport des marchandises sur le gave qu'il avait rendu navigable. Malgré ce privilège roj-al, Lom d'Arce eut encore à subir toutes espèces d'empêchements et de contradictions. Au bout de dix années, le téméraire navigateur, fatigué de lutter seul contre les caprices du torrent et l'inertie des riverains, dut renoncer à ses hardis projets. Il y avait dépensé plus de 150,000 livres.
Pour récompenser Lom d'Arce des services qu'il avait rendus, dans les armées, et l'indemniser des dépenses énormes qu'il avait faites afin de rendre les gaves navigables, le roi lui accorda une pension de 3,000 livres par an, pendant douze ans, à prendre sur les droits de la commune de Bayonne (1658). En 1664, Lom d'Arce était nommé réformateur général du domaine de Béarn et conseiller honoraire au pai-lement de Navarre. Quelques années auparavant, il avait été fait chevalier de l'ordre de Saint-Michel, puis reçu bourgeois de la ville «le Bayonne. Ce dernier titre, fort recherché à l'époque, était bien dû à celui qui avait fait de Bayonne une cité maritime. '
' Voir appendice. Piices relulives à t'amélinration de la navinaliun du gmv Je l'un. Un arrêt de la ville porte que nul ne sera reçu bourgeois de grâce de Bayonne s'il n'a part pour 3,000 livres au moins dans un vaisseau de fabrique française du port de 100 tonneaux et au-dessus. (Archives communales de Bayonne, BB. 2; 1609-1781.)
15 décembre 1GG4 :
Provisions de l'un des oflices de réformateur du domaine de Béarn et do lotiice de conseiller au parlement de Navarre, en faveur d'Isaac du Lom, sieur d'Arce. (Archives des Basses-Pyrénées. B., 3974.)
Louys, par la grâce de Dieu, roy de Franco et de Navprre, a tous ceux qui ces présentes lettres verront, saUit. Sçavoir faisons que pour le bon rapport qui nous a esté fait de la personne de nostre bien amé Isaac du Lom, sieur d'Arce, et de ses sens, suffisance, loyauté, prud'homie, expérience et bonne diligence, et nous confians sur la [sa] fidélité et affection a nostre service, dont nous avons une satisfaction particulière, Pour ces causes et autres considérations, a ce nous mouvans, nous luy avons donné et ottroyé, donnons et uttroyons, par ces présentes, l'un des
M'I BARON UK LAIIONTAN 69
Famille d'Isaac de Lom u'Arce. — Naissance w iîakon deLahoxtan. — Son père est ruiné. —
DÉMÊLÉS AVEC LES CREANCIERS DE SA SUCCESSION. DÉPART DU HAUnN POIK l'AmÉRIQUE.
Le baron Isaac de Lom (rAree, marie' ;\ l'aris le, 8 février 1()48 ' avec Jeanne Guérin, n'avait pas eu d'enfant de ce mariage. Resté veuf le lu juillet l(iii;î,- il épousa quelques années après Jeanne-Fraupoise Le Fasoheux de Gouttes, la sœur d"un ablié bien connu à la cour. C'est de ce second mariage que naquit à Lahontan, le 9 juin ItlIJG, Louis-Armand de Lom (T-Vrce, le sujet de cette étude.'
Il était écrit que le futur officier devait jouer de malheur dès son entrée dans la vie. Ba[itisé une première fois dans la chapelle du château, on s'apen;ut, trois ans après la cérémonie, que certaines fornndité's essentielles au sacrement avaient été omises ou différées pour faire un chrétien du jeune l)aron. Il fallut renouveler li' hajitcnic à l'an, le 15 juillet 1669. Le gouverneur du pays de Béarn, Arnunid de Gi-ammont, comte (U' Guicho, et sa sœur Françoise de Grammont, marquise de Lons, portèrent l'enfant sur les fonds baptismaux. *
deux offices de refFormateurs de nostre domaine de Bearn, et d'autant que les dits offices de refformateur ont acceoustume d'estre exercés par cy devant par des conseillers de nostre cour, comme il semblerait estre requis pour avoir le droit d'entrée et de voix délibérative en icelio, Nous, a cause de la confiance particulière que nous avons audit d'Arce et en son exp^Srience au fait de nostre domaine, l'avons créé et créons, par ces mesmes présentes, nostre conseiller en ladite Cour ad aclum de pouvoir exercer ledit office de refTormateur qu'exerçoit cy devant M"". . .. de Laugiir, dernier paisible possesseur d'iceluy, vacquant a présent par sondit décès, pour ledit office avoir, tenir et dosreuavant exercer et rapporter en la Grand Cbambre dudit parlement des affaires contestées concernant a nostredit domaine, avoir voix délibérative, oppiner et jug;er conjointement avec les autres officiers, conseillers en icelle es affaires de nostre domaine seulement, et aux honneurs, authorités, prérogatives, prééminences, privilèges, francliises, libertés, ^ages, droits, revenus et esmolnmens, au dit office appartenans, tels et semblables que les avoit, jouissoit ou pouvoit jouir ledit decedé de Laugar, tant qu'il nous plairra. Si donnons en mandement a nos amez et féaux conseillers les gens tenant nostre Cour de parlement de Navarre, sceant a Pau que leur estant appareu des bonne vie, mœurs, conversation et religion catholique, apostholique et romaine, aye (sic) requis par nos ordonnances dudit Lom, sieur d'Arce, et de luy pris et receu le serment en tel cas requis et sans s'assubjectir a aucun examen sur le droit et la loy ny sur autre matière que nostre dit domaine a, dont nous le dispensons par ces présentes, ils le mettent et inslituent ou fassent mettre et instituer en procuration {.fie) [en possession] dudit office le faisant jouir d'iceluy, ensemble du rapport des affaires contestées concernant nostre domaine, avoir voix délibérative, oppiner et ju^rer avec les autres officiers, conseillers de la dite Grand Chambre, et desdits honneurs, authorités, prérogatives, prééminences, franchises, libertés, gages, droits, revenus et esmolnmens susdits, plainementet
' Date du contrat de mariage.
'■■' " Le 10 juillet 1663, madame d'Arce est décédée et ensevelie en la chapelle du présent lieu par moy Soustraz." (Archives commun.ales de Lahontan. Etat civil, 16r)I-1666, f" 12.)
■' Lahontan est situé sur les confins du département des Landes, ("est sans doute pour ce motif que tous les dictionnaires et les encyclopédies disent que le baron de Lahontan naquit aux environs de Mont-de-Marsan, cheflieu du département des Landes, vers 1666. Cf. Larousse, Michaud, American Encyclopedia.
' Extrait des registres de l'état civil de Pau (GG. 2, f" 128.)
" Le neufvieme de juin mil six cents soixente six nasquit et receut l'eau du sacrement de baptesme en la paroisse de Lahontan, Louis Armand de Lom d'.\rce, fils légitime de messire Isaac de Lom d'Arce, seigneur et baron de Lahontan et Esleix,et de dame Françoise de Coûte, son espouse. Et le quinzième de juillet mil six cents soixente neuf ce mesme enfant a esté présenté dans l'église St-Martiu de la ville de Pau aux cérémonies obmises* à son baptesme, par haut et puissant seigneur messire Armand de Gramont, comte de Guiche et gouverneur pour sa Majesté dans le pays de Bearn, son parrain, et par dame Françoise de Gramont, marquise de Lons, tenant la place de haute et puissante madame la comtesse de Guicho, sa marraine. Ces sainctes cérémonies ont esté supplées, l'an et jour que dessus, par moy,
(Signé : ) La.iournadb, curé de Pau."
• On a écrit, postérieurement à la rédaction de l'acte, différé: s au-dessus du mot obmises.
70 J.-EDMOND EOY
Jusqu'en 1663, le baron Isaac de Lom d'Arce avait habité le plus ordinairement Paris, où il logeait dans l'enclos du Temple. Il s'y était employé au service de ses compatriotes du Béarn, et la ville de Bayonne, dont il était un des bourgeois citoyens, eut plus d'une fois l'occasion d'user de son influence pour défendre les privilèges que les anciennes chartes royales lui avaient octroyés. '
paisiblement, et a luy obéir et entendre de tous ceux, ainsy qu'il appartiendra, es choses concernant ledit office, a condition qu'après son décès, les dits officiers («>) de refformateurs ne pourront estre possédés que par un des conseillers dudit parlement ; mandons, en oultre, au receveur des deniers et fisc dans uostredit pays de Bearn, qu'il ayt à payer, doresenavant, par chascun an, audit de Lom, lesdits gages et droits, a commencer du jour en datte des présentes, rapportant lesquelles ou coppies d'icelles, deuement collationnées, pour une fois seulement, avec quittance dudit de Lom, sur ce suffizante. Nous voulons lesdits gages et tout ce qu'il aura esté payé par ledit receveur estre passé et alloué en la despence de ses comptes déduit et rabant {sic) [rabattu] de la recepte d'iceux par nos âmes et féaux les gens de nos comptes en Bearn, auxquels mandons ainsy le faire sans difficulté. Car tel est noFtre plaisir. En tesmoing de quoy, nous avons fait mettre nostre scel àcesdites présentes. Donné à Paris, le quinzième jour de décembre, l'an de grâce mil six cens soixante-quatre et de nostre reigne le vingt-deuxième.
Collationné, (Signé:) BORDEU.
9 décembre 1667 :
Arrêt du parlement de Navarre ordonnant l'enregistrement des provisions de l'office de réformation du domaine de Béarn, obtenues par Me Isaac de Lom, sieur d'Arce, et donnant acte de sa prestation de serment et de son installation en ladite charge. (Archives des Basses- Pyrénées, B., 3974.)
Veu par la Cour, les chambres assemblées : les lettres de provision d'un des offices de refformateurs du domaine en faveur de Mi^ Isaac de Lom, sieur d'.A^rce, données à Paris, le quinzième jour de décembre 16()4, signées Louis et plus bas, par le roy, de Guenegaud, avec le grand sceau de cire jaune ; requête dudit d'Arce aux fins d'estre reçu audit office; appointement portant que le procureur gênera! du roy dira ; conclusions par luy baillées, par lesquelles il requiert estre ordonné que les dites provisioiis seront publiées à l'audiance et demeureront huict jours au grefl'e, suivant le reiglement, pour recevoir toutes oppositions, s'il y en a; acte de la publication desdites lettres, faite a l'audiance ; arrest portant qu'elles demeureront au greffe huictaine ; certitficat du greffier que lesdites lettres patentes ont demeuré au greffe pendant ladite huictaine, sans qu'il y ayt esté formé aucune opposition ; autre requête du suppliant a mesmes fins que la précédante ; conclusions du procureur gênerai, requérant qu'il soit procédé a l'enque'e de vie et mœurs dudit suppliant; ladite enquête faite par le sieur de Débats, conseiller et commissaire a ce deputté ; autre requête a mesmes fins que la première; conclusions sur icelle dudit procureur gênerai, par lesquelles il consent a la réception du suppliant; et le tout veu ; dit a esté que la Cour a ordonné et ordonne que lesdites lettres seront registrées es registres d'icelle pour jouir ledit d'Arce de l'effect et utilité d'icelle, suivant leur forme et teneur, en prestant le serment en tel cas requis. Prononcé au parlement de Navarre, séant a Pau les chambres assemblées, le neufvieme descembre mil six cens soixante-sept.
Et peu après, ledit d'Arce estant mandé en la chambre du Conseil, les deux bureaux assemblés, et examiné sur le fait du domaine, a preste le serment en tel cas requis et accoustumé et a esté installé par le sieur de Sorberio, doyen des conseillers d'icelle, au bureau, en la place qu'ont accoustumé de tenir les conseillera de la Cour, quand ils rapportent. De quoy a esté mandé le présent acte.
' Paris, 19 décembre 1660 : Lettre relative aux affaires de la ville de Bayonne, adressée aux échevins par M. de Cheverry : "....Je suis assés persuadé que M' d'Arce est honnoste homme, mais l'amitié que nous avons
ensemble, ne m'empesche pas de cognoistre qu'il est de Bear et qu'il est intéressé autant que moy '' (Archives
communales de Bayonnei CC. 852, n° 65.)
Paris, 12 octobre 1G61 : Lettre de M. d'Arce au corps de ville :— au sujet d'un différend entre la ville et le maréchal de Gramont, sur le serment devant les commis de la coutume; — qu'on lui envoie des mémoires ; — il est bourgeois de Bayonne ; — il tâchera d'arranger cette affaire. Sceau plaqué sur cette lettre : " écu portant le nom d'^irce (?) en lettres entrelacées, surmonté d'un tortil de baron." (.archives communales do Bayonne, CC. S52, n° 126.)
Paris, 14 septembre 1664: Lettre de ^L Martenot, [avocat au Conseil] : —rend compte d'un entretien de M. d'Arce avec M. Béchameil, secrétaire du Conseil, relatif à l'affaire de la coutume, (.\rchive3 communales de Bayonne, CC. 853, n° 81.)
Paris, 29 septembre 1664 : Lettre de ^I. d'.\rce à MAL les échevins et jurais et conseil de la ville de Bayonne : — il s'occupe do l'affaire de la coutume, dont il est fort chagrin. (Archives communales de Bayonne, CC. S53, n° 82.)
LE BAEON DK LAHONTAN 71
Lorsqu'il tnt nommp,eii 1664, conseiller au parlement de Pau et réformateur du domaine des eaux et forêts de IJéarn, Loin d'Aree dut néeessaireineut al)and()nner la c-apitale pour venir exercer ses emplois en iirovince. 11 possédait déjà sur les bords du gave de Pau dont il avait dompté le cours la terre seigneuriale d'Esleich. I! ajouta à ce domaine la baroimie de Lahontan, qui était située en face sur la rive opposée. C'est là que, devenu vieux, Lom d'Arce voalait terminer ses jours.
Une sérieuse considération l'engageait encore à échanger le faste de la cour contre le train d'un gentilhomme campagnard vivant au milieu de ses vassaux.
Pour rendre les gaves de son pays navigables, le baron avait dépensé des sommes énormes. Il n'avait pas su éviter l'écueil dans knpiel les grands sentiments jettent souvent des hommes de médiocre fortune, et son avenir et celui de sa famille s'en trouvaient sérieusement engagé pour le bien public.
Du temps de son premier mariage avec Jeaime Guérin, alors qu'il était déjà avancé en âge et sans postérité, le baron avait fait don à la ville deBayonne à titre viager d'une somme de 30,000 livres, l'rofitant de ce que Bayonne lui avait toujours mal servi ses intérêts, il réclama ce constitut, atin de se libérer de ses créanciers les plus ennuyeux, et de payer le prix (Vacliat de Lahontan. Mais le caiiital de la rente bayonnaise n'avait pas sufîî à comljler le gouffre, et les emprunts ruineux s'étaient succédés à courte échéance. '
C'est ainsi que s'écoula tristement la vieillesse d'un homme auquel le Béarn avait les plus grandes obligations.
Le 4 novembre 1674, on ensevelissait dans la chapelle du château de Lahontan, Isaac de Lom d'Arce. La mort était venu le prendre à l'âge de quatre-vingts ans, à temps pour qu'il ne vit point la ruine complète de sa maison. -
• Voir l'apiieiulice. Pièce n. Finances il démHéf! finartciers du père du baron de Lahontan, de IGôS à. I68:i. Les malheurs de famille ont influé d'une façon si notable sur le caractère de celui dont nous étudions la vie, qu'il semble utile de recueillir tous les documents qui peuvent s'y appliquer. Il est important de connaître le point d'où Lahontan est parti.
^ " Le 4' dudit mois de novembre 1674, est decedé monsieur d'Arce, seigneur et baron de Lahontan, âgé de quatre vingtz ans ou environ et est ensevely dans la chapelle du présent lieu, — par moy, (signé :) de Goeytes, benoit; — Soustrar." (Archives communales de Lahontan, Etat civil, KifiS à 1680, f° 39.)
La chapelle de la baronnie, distincte de l'église de la paroisse, se nommait "de Sainte-Magdeleine." Elle formait partie du château et servait aux baptêmes et aux sépultures des vassaux marquants. Cette chapelle devint dans la suite "église paroissiale," et sur son emplacement on a bâti l'église actuelle de Lahontan. (Lettre de M. le curé Bacqué à l'auteur.)
De 1666 à 1674, Lom d'Arce avait presque continuellement vécu sur ses terres, ainsi que les actes suivants en font foi :
" Le 10 juin 1666 a esté baptisé Isaac de Lamaison, fils d'Arnaut de Lamaison, juge, et de damoiselle [Marie] deLestrade; — parrin : Monsieur le baron de Lahontan, et marrine (Signé:) Soustrar." (Archives communales de Lahontan, Etat civil, 1652-1668.)
" Le 21 décembre 1667, a esté baptisé Isaac de Laule, fils de Bernât de Laule et de Jeanne de , de la
parroisse do Habas ; — parrin: Isaac d'Arce, baron, et marrine : madame sa femme, — par moy, (signé:) Soustrar." (Archives commanales de Lahontan, Etat civil, 1652-1668.)
" Le mesme jour (21 décembre 1667) et heure, a esté baptisé Isaac de Comme, fils d'Arnaud de Comme et Isabé d'Arribot ; — parrin: Isaac d'Arce, baron de Lahontan, et marrine : madame sa femme, par moy, (signé) Soustrar." (Archives communales de Lahontan, Etat civil, 1652-16G8).
"Le trente unième de juillet lt)70, Henriette de Dupin, fille légitime de de la paroisse de Misson,
a receu les cérémonies du baptême dans la paroisse de Lafîbntang (nie), sous le bon plaisir de M. le curé de Misson
([ui l'a baptisée dans sa paroisse, le ; — parrein, Jean Rolland de Saint Mesmin, escuyer, commissaire
général des poudres et salpedres (s)V) de France et departeniens de Guyenne et Languedoc et directeur général de
72 J.-BDMOND ROT
Le châtelain octogénaire laissait sa famille plongée ilans (l'iiiuoniliraldes procès. Trois ans après sa mort, en 1677, lu baronnie était saisie et, pour coiahle de niallienr, une nièce de sa première femme venait revendicpior, au nom des héritiers de Jeanne Guérin, part du capital prêté jadis à la ville de Bayonne. Ce dernier j^rocès devait durer plus d'un siècle. '
Louis Armand de Lom d'Arce était âgé de huit ans à la mort de son père. ^ C'est au milieu des discussions des hommes de loi, âpres à la curée, que s'écoulèrent ses premières années. Enfant, il assista aux horreurs des ventes de justice; il vit son père désolé; il connut pour lui et pour les siens la détresse et la misère ; il fut témoin journalier des angoisses d'une mère, désireuse de sauver du naufrage les débris de sa fortune. De telles épreuves durent avoir une profonde influence sur son esprit et sur sa manière de juger des hommes et des choses. Il devait garder toute sa vie une haine iniiilacable contre les gens de finance et les papiers timbrés.
la foraine de Gu/enne et Languedon et directeur général de la foraine de Guyenne, patantea de Languedoc, coustumes de Bayonne et droit de fret, tenant la place de Monsieur Henri Ague.sseaux, président au Grand Conseil, commissaire député pour l'exécution des ordre.s de Sa Majesté en Guyenne; et marreine, dame Françoise de Coûtes, baronne de la Hontang et Esleix, au caterhisme seulement et non pas au sacrement,— par moy, soubsigné, soubs le bon plaisir de monsieur de Soustrar, curé de la Hontang. (Signé:) Esclaux (?) curé de I.abatut et vicaire forein." (Arthives communa'es de Labontan, Etat civil, 1668-1680, f° 10.)
"Le 18 febrier 1672, a esté baptisée une fille que Françoise du Casson, sage femme, a dit estre fille de Jean Larreillet et Margueritte de Betbeder, ainssy que ledit sieur de Larreillet me l'a Iny mesme confirmé ; — parrin, Monsieur Mestre Jean Germain Millet, commis a la recepte des tailles de l'élection des Lannes ; et marrinne, Jeanne Françoise de Couste, esponse de monsieur d'Arce, baron de Labontan,— lacjuelle fille est nommée, au presant baptesme Jeanne Françoise de Larreillet, lesquels parrin et marrine et ledit sieur de Larreillet sont soûl s signé, avec moy, ce que n'a faict ladite^sage femme pour ne scavoir." (Archives communales de Labontan, Etat civil, 1668-1680, f° 14.)
' Voir à l'appendice, la pièce ii concernant les démêlés financiers d'Isaac de Lom d'.Vrce-
^ Du mariage d'Isaac de Lom d'Arce avec Jeanne Françoise Le Fascheux de Coutte paraissent être nés trois enfants : 1° Louis-Armand de Lom d'Arce, 9 juin 1666 ; 2° Une fille décédée à Lahr ntan, à l'âge de six mois ou environ, le 15 juin 1672 ; 3° Marie-Françoise de Lom d'Arce, baptisée à Labontan, le lit décembre 1669, qui épousa, avant le 2:1 juin 1699, M. de Salins.
"Le 19 décembre 1669, a esté baptisée Marie Françoise, de messire d'isaaiq (aie) de Loa d'Arce, baron de
Labontan, et de dame Françoise de Costte, (sic) son espouse ; — parrin du Campt [David du Camp], conseiller
en la Chambre de Comptes du parlement de Navarre, et marrine, Marie Fransoisc de Coste,damoyselle, — par moy, (Signé:) F- de Goeytes, benoit; — Soustrar." (Archives communales de Labontan, Elat civil, 1668-1680, f° 7.)
" Le mesme jour, mois et an que dessus, (l.'i juin 1672), est décédée une fille de Mesire Iznacq de Lom d'Arthe, seigneur et baron de Labontan et Esleix, âgée de six ans ou environ et est ensevelie dans la chapelle du présent lieu, par moy, (Signé :) Soustrar ; — de Goeytes, benoit." (Archives communales de Labontan, Etat civil, 1668-1680, f°19.)
On trouve encore aux mêmes archives l'acte de baptême qui suit :
" Le 24 aoust 1668, je, mestre Guilhem .\rnaut de Soustrar, prêtre et curé de Labontan, certifie avoir, ce jourd'huy, baptisé Louis de Lom d'Arce, fils de messire Isaac de Lom d'Arce, seigneur baron de Labontan et ICsleix, conseiller du roy au parlement de Navarre et gênerai reformatur du domaine de Sa Majesté en Bear, et de dame Françoise de Coutte, son espouse; — parrin, Arman Louis de Braielonne, et marrine, dame .\gne Galan de lîraigelonne, — tenu à leur place par M' Jacques Commis, docteuren méiecine, et damoiselle Louise de lluber.
(Signé:) .Soustrar ;- de Betlocq, présent; — de Bordeaave, témoin; — de Goeytes, benoit ; de Betlocq, présent." (Archives communales de Labontan, Etat civil, 1608-1680, f° 2.)
Cet enfant est évidemment le même que Louis Armand de Lom d'.\rce, i.é en 1666, et dont le baptême fut renouvelle à Pau en 1669.
Isaac de Lom d'Arce eut encore un enfant naturel qui fut baptisé à Lahontiin le 2'i février lti74.
" Le 25" dudit mois de jeanvier 1674, a esté baptissé Jean, lils naturel d'iziicq de Lom d'Arche, baion de Labontan, comme il m'a esté attesté et confirmé par le raport de Marie do Poydebasque, mère sage, aux portes do l'église, l'ayant interrogée sur ce faict d'en dire la vérité en saconsience; — parrin, Jean de Miremoude, — et marine. .
A peine sorti <lo reiitaïK-o, le jeune baron voulut enihnisser la carrière des armes, et sa faniille lui obtint une lieutenanee au régiment de Bourbon. '
La terre natale n'avait [ilus pour Armaïul de lioni d'Arce ([Ue d'amers souvenirs. Comuu'Ut lui. |iauvre cadet de (iaseogne, ne possc'ilant plus (pie la cape et répik', [iouvai(-il vivre désormais dans ces lieux où son père avait tenu un Jour le premier rang? Les revers l'avaient brutalement assailli à l'entrée de la vie, il lui fallait clierehcr à refaire une fortune nouvelle. Dans l'espoir d'obtenir un avancement plus rapide, il se lit bientôt verser dans les gardes de la marine.
Le jeune baron de Laliontan n'était pas sans avoir entendu parler souvent de l'Américpie. Un des alliés de sa famille, Claude Bragelonne, surintendant et commissaire général des vivres et des camps et armées de France, avait formé autrefois partie de la compagnie des Cent-Associés de la Xouvelle-France. ('"est du [lays de Béarn, de la ville d"()loron, pres(pu' voisine de la baronnic de Lahontan,cpie quelques vingt ans auparavant était parti le baron de Saint-Castin. On avait dû se raconter bien souvent à la veillée, comment ce Béarnais, ipii s'était embarcpié à Tâge de (piinze ans, simple lieutenant, avait tini par épouser une princesse indienne, puis était devenu comme le véritable roi de la [luissante et bellicpieuse nation des Micmacs.
Plus d'une fois, Isaac de Lom d'Arce avait dû conduire son fils aîné dans ce port de I>a>-onne agrandi par ses soins. Il y avait vu se balancer les barques des bardis pêcheurs de baleines, il s'était rencontré sur les ipuus avec les équipages, retour des bancs de Terre-Neuve. N'était-ce point à Bajonne et au i)ays de Labour que les armateurs recrutaient les meilleurs matelots pour la pêclie à la morue ï Son imagination d'enfant avait dû s'éprendre au rc'cit de ces lointains et périlleux voyages.
Le petit pays où Lahor.tan était né touche aux lonfins du Béarn et des pays basques. Or, il n'y a pas de provinces en France (jui aient autant donné à l'émigration (pie cette région. Encore aujourd'hui on y signale le même exode.
" Les jeunes hommes, dit Elisée Reclus, faciles à entraîner par l'amour des aventures lointaines, qui est idiez eux instinct de race et qui fit de leurs ancêtres de si hardis pêcheurs de baleines, ne craignent pas de s'expatrier et de s'enfuir en Améri(pie, même sans espoir de retour. Ces gens, à leur tour, entraînent après eux des parents et des amis. C'est ainsi (pie le nouveau monde, au Venezuela, au Chili, contient maintenant [dus de Basques fran(;ais, émigrés ou fils d'émigrés que n'en contient la France elle-même. Dans les Pyrénées bas(pies,
de Boiiebaii;, — en présence de Giiillaiinie de Goeytes, benoit, signe? avec moy, (Signé:) Soiistrar, curé."
(Arcliives comnuinalts de Laliontan, Etat civil, 1668-l(iS0, f° oS)
Madame veuve de Lom d'Arce demeurait encore dans la baronnie en 168L
" Le 3" octobre 1680, a esté baptisé Arnault François de Palete, fils légitime de Moyse Palette et de Margueritte de Puyo, conjoints. A esté parrin Mr M'^ Arnault de Lamaison, juge de la baronnie de Lahontan, et mareine noble Françoise le Fascheu de Couttes, dame dudit Lihontan, — par moy, (signé:) Carrère, curé de Lab(3ntan." (Archives communales de Laliontan, Etat civil, 16(J8-1()80, i° 2.)
'• Le onzième du mois de juin 1681, a esté baptisée Jeanne Françoise de Camiade, tille légitime de Gratian de Camiade et de Quitterie de Landeraadine, conjoints. A esté parrin : M' Arnault de Lamaison, juge de Lahontan, et marreine, dame Jeanne Françoise de Coutte le Fas-cheux, baronne de Lahontan, bien iiue leurs enfans avent tenu liulitte lille sur les fons bapatisniaux (sic) en leur absence,— par Monsieur deThil, curé de Belloc." (Archives communales de Lahontan, Etat civil, 1()80-1689, f° ",.)
Françoise de Coûte, veuve de messire Isaac de Lom d'Arce, baron de Lahontan, signait : de Cuule (a( te du 18 août 1677). (Archives communales de Bayonne, CC. 818, n° 7.)
' Lettre de M. Paul Labrouche, archiviste du département des Basses-Pyrénées, en la possession de l'auteur.
Sec. T., 1894. 10.
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il n'est pas rare de voir des champs abandonnés par le propriétaire, même avant les récoltes. D'ailleurs, les Béarnais voisins du pays basque, notamment aux environs des campagnes d'Oloron et des vallées d'Aspe et de Barétous, ne sont pas moins ardents que les Basques à quitter leur i)atrie." '
Suivant les instincts de sa race, et un peu par désespérance et par goût des aventures, le baron de Lahontan résolut donc de s'embarquer pour l'Amérique. Il laissait, sans regrets comme sans remords, le beau pays de France, renonçant dès lors, ainsi qu"il nous l'apprend lui-même, à toute sorte d'attachement de patrie. ^
Arrivée au Canada. — Campacxes de 1684 et 1687. — Vie de garnison. — Cantonnement DAN.S les vili,ai;es.
Depuis son arrivée au Canada, oh il était venu rêmi)laecr le comte de Frontenac, le gouverneur Lefebvre de la Barre ne cessait d'écrire à la cour pour lui demander des troupes. Cet ancien maçcistrat, dont presque toute la vie s'était passée dans les parlements de province, ne rêvait plus que la gloire des armes depuis que, nommé au gouvernement de Cayenne, il y avait remporté quelques succès militaires. Il s'était mis en tête de pulvériser les tribus confédérées des Iroquois, ennemis presque séculaires des Français établis au Canada, comme il avait fait jadis dos Anglais.^ Pour exécuter son projet, le belliqueux gouverneur demandait huit cents hommes ; la cour lui envoj-a trois compagnies de marine.
Parmi les jeunes officiers qui accompagnaient la recrue nouvelle se trouvait Louis- Armand de Lom d'Arce.* La saison de 1683 était déjà avancée lorsque les vaisseaux partirent de la Rochelle. Ils arrivèrent en rade de Québec le 8 novembre. La terre était couverte de neige, et il faisait un froid à mourir.'' Il ne fallait plus songer pour cette année à la guerre contre les Iroquois. Le gouverneur marqua les quartiers des trois compagnies dans les
' Géographie Univemelle — La France, II, p. 94.
■' Lettre du 31 janvier 1694, t'd. de 1704, p. 26'3.
L'acte de vente et l'adjudication par décret de la terre de Lahontan, dont le jeune oÉBcier portait le nom, adjudication faite le 4 décembre 16S4, sur Charles Carpentier, bourgeois de Paris, curateur créé à la succession vacante du sieur Isaac de Lom d'Arce et d'Esleicl), témoignent trop certainement qu'Armand de Lahontan, son fils d'un second mariage avec Françoise le Fascheux de Gouttes, avait pris, en venant dans la colonie une résolution désespérée. (Note de M. Margry.)
' Il faut attaquer les Iroquois, écrivait-il, ou abandonner le pays le périrai à la tête des troupes ou je
réduirai cet ennemi. — .Te les pulvériserai comme j'ai fait des Anglais à Cayenne (Lettre de M. de la Barre
octobre 1G82 — mai ItiSS.) Monsieur de la Barre fit partir, au printemps de l'année 1(183, un petit bastiment pour la France, commandé par le sieur Lagarenne, par lequel il demandait à la cour un nombre de troupes. A remarquer qu'il n'y en avait po'nt au Canada. {Mémoires ,<fur le Canada. Collection de. manuscrits de la Xouvelk- France, t. I, p. 552.)
* Cliarlevoix dit que Laliontau vint au Canada comme simple soldat, mais nous préférons suivre la version de TyeBeau (préface de l'édition de 1738) qui dit que Lahontan était dans les gardes de la marine. Ceci s'accorde mieux avec les coutumes de l'époque. Les fils de famille, dans l'espoir d'obtenir des avancements rapides, permutaient leurs brevets de lieutenant dans l'armée de terre pour des lettres de gardes de la marine.
* La cour fit équipper le vaisseau la Tempête, commandé par le sieur Pingo, sur lequel on mit trois compagnies de soldats de cinquante-deux liommes chacune. Le vaisseau partit de la rade de la Roche'le, le 29 du mois d'aoïjt, et arriva devant Québec le 7 novembre. {Afanuscrils de la Nouvelle- trance, I — 552.)
Voir la première lettre de Lahontan.
LK BARON J)K LAlloNTAN 7S
villai^oH des environs de Québec, à Beaupré, Beauport et Saint-Jean. Le sort douna au jeune l'iiàteiain béarnais un billet de logement chez des colons de la seigneurie de Beaupré. Il aurait pu se croire chez lui dans ce coin de pays. Eu etî'et, les anciens pèclieurs bascpies avaient doiuu' à cette partie de la coldnie le uciui île iiiseaye, vt ils appelaient Tyrénées la chaîne de montagnes qui la sépare des régions du nord.' La seigneurie de Beaupré ('tait alors, coniuu' aujourd'hui, une des plus lielii's et des |ilns ric-lies cam[)agnes du Cîanada. Laliontau garda le meilleur souvenir de l'iiospitalité ipi'il y rn-ut. ("est de l'une; des termes de Beaupré', par un jnur clair et serein d'hiver, (pi'assis devant niic large elieminée on llanibaient d'énormes liûclies, il écrivait à un de ses vieux parents ees lignes (pii rcsjiirent le contentenuMit et le l)ieu aise:- " Li's ]iaysans vivent ici, sans mentir, plus commodénu'ut qu'une intinité de geutilhommes en Fi-ance. (Juaud je dis paysans, je me trouqie, il faut dire habitants, car ce titre de paysans n'est pas plus rei.u ici (pfen Esjiagne, soit [larce ([u'ils wc payent ni sel ni taille. (pTils ont la. liberti' de la eliasse et dv la pêche, ou (preiitin U'ur vie aisée les met en parallèle avec les nobles. Tout le monde y est bien logé et bien meublé. On y fait des feux ju-odigieux pour se garantir du froid.'" '
Le printemps veiui, le jeune oflicier, après avoir visité l'ile d'Orli'ans, Québec et les trois villages indiens lie Lorette, de Sillery et du saut de la Chaudière, reniouta le fleuve Saint-Laurent jusqu'à Montréal, où il arriva avec son détachement dans la première semaine du mois de juin 1684. C'est là que devaient se réunir les troupes destinées àFexpéditiou que méditait depuis tantôt deux afis le gouverneur la Barre.^ Mais le belli(ineux C(uumandant qui n'avait cessé dans sa correspondance de proclamer contre ITroipiois un Delenda est Carthago bien accentué, une fois le temps venu de mettre ses jirojcts à exécution, sentit son zèle se ralentir. Pendant qu'il entamait d'un côté des négociations de jiaix avec les Iroipiois, il faisait entrevoir le gouverneur anglais pour lui demander de les nuxîtriser, puis commandait aux coureurs de bois de venir se joindre à lui sous les murs du fort de Frontenac. Ses lenteurs et ses temporisations firent que les troupes ne purent partir de Montréal qu'au uiois de juin. Après avoir franchi les rapides qui coupent le Saint-Laurent en cet endroit, à travers mille peines et fatigues, tantôt en canots d'écorce, tantôt en bateaux plats, le plus souvent à pied, dans l'eau jusqu'à la ceinture, faisant portage sous des forêts vierges infectées de moustiques, les troupes arrivèrent eniiu sous les retranchements palissades du fort (11 juillet). On avait mis vingt jours à faire le trajet. Il fallut attendre l'arrivée de M. de la Barre, qui n'eut lieu qu'au milieu d'août. L'armée traversa le lac et se rendit à la rivière Famine, à l'enti-ée du pays des Iroquois. Le corauiandant s'aperçut alors qu'il n'était point en état d'attaquer l'ennemi. Les troupes avaient campé pendant plus d'un mois dans un endroit marécageux, et presque tous les soldats étaient pris d'une fièvre maligne, mal étrange qui en fit périr plus
' Voir la carte de Champlain, p. 422 de ses Œuvres, volume II, édition Laverdière.
' Lahontan avait alors dix-sept ans. Dans la préface des Dialogues (p. ii.— éd. 1704), il dit qu'il avait de quinze à seize ans lorsqu'il passa au Canada- Mais il eet facile de vérifier par son acte de naissance. Le baron de Saint- Castin, son compatriote d'Oloron, avait quinze ans lorsqu'il passa avec le régiment de Carignan.
" Quelle difl'érence entre ce portrait du paysan du Canada en 1683 et celui que trace de la Bruyère du paysan français à la même époque! Voir aussi Taine, /a France Contimporaine, \o\ume premier, au c\mp\lTe te Peuple. Le spectacle de la mis-ère de l'un et de l'abondance de l'autre devait frapper vivement l'esprit d'un observateur. Le paysan canadien était déjà un citoyen, celui de Trance n'était encore qu'un ilote.
* Comparer les lettres iv, v et vi de Lahontan sur cette expédition avec le mémoire publié dans la Colleclion des manuserils de la Nouvelle- France, I-pp. 552-553.
76 J.-EDMOXD EOY
de quatre-vingts. Il fallut retraiter sans avoir frappé coup. Pour cacher sa faiblesse, la Barre fit un simulacre de paix avec la Grande-GueuU, chef de guerre de l'ennemi.
Cette campagne infructueuse n'était pas de nature à contenter un homme du caractère de Lahontan. Le bruit courait sous le manteau que M. de la Barre s'était servi de cette expédition pour favoriser et couvrir la marche de plusieurs canots pleins de castors qu'il avait fait trafiquer chez les sauvages des lacs, et l'aigreur du Béarnais n'en fit qu'augmenter. îT'était-ce pas une honte que de faire la guerre pour quelques marchands ? '
De retour à Montréal, au commencement de novembre, Lahontan y passa Thiver à mener la vie ennuyeuse de garnison. Il en profita pour accompagner dans les bois un parti de chasseurs algonquins et apprendre la langue des aborigènes. Au printemps, on le trouve cantonné à Chambly. C'était alors l'habitude de disperser les troupes dans les seigneuries pour y passer la saison des neiges. Au mois de septembre 1685, Lahontan reçut l'ordre de se rendre à Boucherville. Il devait demeurer dans ces nouveaux quartiers jusqu'au mois de iuin 1687. Pendant ces trois longues années, le jeune homme employa son temps, l'été à la pêche, l'hiver à chasser l'orignal ou le caribou dans les forêts du nord ou sur les rivières du lac Champlain. Il préférait encore la solitude des bois ou le calme de la campagne à la vie que l'on menait à Montréal. Là. au moins, il pouvait faire à sa fantaisie, tandis qu'à la ville on menait rondement la discipline parmi les troupes cantonnées. Il le fallait bien. H ne manquait pas, en effet, parmi ces soldats de la marine, de nombreux fils de famille que les parents envoyaient au Canada pour calmer un peu la fougue de leur jeunesse. On peut s'en convaincre en parcourant la correspondance des gouverneurs et des intendants. Aussi les prêtres tenaient-ils la main à faire observer rigoureusement les ordonnances dans toutes les relations sociales. Lahontan s'en plaint amèrement à plusieurs reprises dans sa correspondance.
" On ne saurait y faire, dit-il, aucune partie de plaisir, ni jouer, ni voir les dames, que le curé n'en soit informé, et ne le prêche publiquement en chaire. Son zèle indiscret va jusqu'à nommer les gens, et s'il refuse la communion aux femmes des nobles pour un simple fontange de couleurs, jugez du reste. Vous ne sauriez croire à quel point s'étend l'autorité de ces seigneurs ecclésiastiques. J'avoue qu'ils sont ridicules en leur manière d'agir, ils excommunient tous les masques, et même ils accourent aux lieux où U s'en trouve pour les démasquer et les accabler d"injures ; ils veillent plus soigneusement à la conduite des filles et des
' Les accusations que Lahontan porte à ce sujet dans ses lettres sont parfaitement corroborées par des témoins contemporains. L'intendant de Meules (lettre de 16'vi) accnse M. de la Barre d'avoir décidé cette guerre dans son cabinet avec six des principaux marchands de la colonie. Ils lui ont fait comprendre que leurs marchandises allaient être pillées et qu'il fallait que le peuple fût appelé à défendre leurs intérêts. On accusait aussi la Barre d'avoir envoyé des pelleteries à Albany sous prétexte de communications officielles avec le gouverneur de Xew- York. Nicolas Perrot pense comme de Meules. " Tout cela, dit-il, est pour favoriser son commerce et celui de ses amis- {iltmoire» tuT Ui mœurs, coutumes et religion des sauvages, ch. ■si.) Le sulpicien Belmont dit que l'avarice des marchands fut la cause de cette campagne -•.. Chose curieuse, Lahontan, si sévère pour la Barre, qu'il accuse de faire la traite clandestine des pelleteries, accusation qu'il porte du reste contre Perrot, gouverneur de Montréal, contre le gouverneur de Trois-Rivières et tous les gens en place, montre une certaine bienveillance pour l'intendant de Meules, soupçonné du même mal. " Je veux croire, dit-il, qu'il ait pu faire qnelqne commerce couvert; cependant, il n'a fait de tort à personne, au contraire, il a procuré du pain à mille pauvres gens qui seraient morts de faim sans son secours."
Pour en tinir avec l'expédition de 1GS4, disons que dans un rùle des troupes au fort Frontenac pour cette année, (Paris-yav York Documeiits, IX, p. 236). le nom de Lahontan n'apparait pas parmi ceux des officiers, t'e silence s'explique par le fait qu'il n'était alors que garde de la marine.