‹ Le baron de Lahontan (volume 2)Chapitre 2 sur 7 · I.K lîAEON DE LAirONTAN · texte numérisé non relu

I.K lîAEON DE LAirONTAN

femnicss que les ji^res et les maris, ll.s crient apvës les gens qui ne font pas leurs dévotions tous les mois, obligeant h l'àques toutes sortes de personnes de p(U-ter des billets k leurs confesseurs. Ils défendent et font Ini'iK r Ions les livres tpii ni' traitent i)as de dévotion... Ils ne se contentent pas d'étudier les actions des gens, ils veulent encore fouiller dans leurs pensées. Jugez, après cela, monsieur, l'agrément ([u'on ]ieut avoir ici." '

Ce zèle des prêtres devait être fort ennuyeux, en etfet, pour des otiiciers ou des soldats désœuvrés menant la vie de garnison, mais qui peut bhimer ees anciens pasteurs d'avoir voulu conserver parmi nos ancêtres cette rigidité des meeurs (|ui t'ait les races fortes et vaillantes?

Dans ses quartiers de Boucherville, Lahontau vivait donc en paix. Là, au moins, il n'avait que l'emportement zélé d'tni simple prêtre à essuyer en cas de bal, de jeu et de festin.

Au mois de juin 1G87, alors qu'il était campé à File Sainte-Hélène, il reçut des lettres du bureau de M. Seignelay, (pii lui apprenaient que le gouverneur de la colonie avait ordre de le laisser passer en France pour y vacjuer à ses aftaires de famille. Ses parents lui écrivaient en même temps qu'ils avaient eu bien de la peine à obtenir ce congé, et qu'enfin, le plus tôt il pourrait se trouver à Paris, le meilleur ce serait. Mais, hélas I on était à la veille d'une nouvelle campagne contre les Iroquois. Déjà, M. de Denonville, gouverneur qui avait succédé à M. de la Barre, était en marche pour Montréal. Un soldat ne pouvait ainsi al)andonner le drapeau. Il fallait se mettre en route bon gré mal gré. Lahontan accompagna donc l'expédition qui eut lieu alors. Cette campagne de 1687 fut beaucoup plus glorieuse que celle à laquelle il avait pris part trois années auparavant. Les Iroquois furent défaits, leurs villages saccagés, leurs récoltes détruites. L'armée triomphante s'avança ensuite jusqu'à Niagara, oîi elle construisit un fort. Le 31 juillet, M. de Denonville prenait solennellement possession de toute cette contrée au nom de la France. "■

Lahoxt.w commande dn détachement au fort Saint-Joseph, sur le détroit du lac Erié

Le 6 juin 1686, le marquis de Denonville écrivait à M. de la Durantaye, commandant des postes de l'ouest, ([u'il était absolument nécessaire pour le service du roi et de la colonie, qu'il retînt auprès de lui le plus de Français qu'il pourrait, au détroit du lac Erié et au portage de Toronto. Le même jour, il écrivait à Greysolon du Luth pour lui donner ordre

' Vol. I, p. 60, éd. de 1704.

- Extrait du volume IX des Archives dn Canada, déposées au ministCre des colonies à Paris.

Prise de possession de Niagara par M. de Denonville, 31 juillet 1687. r° 50.

Jacques René de Brisay, chevalier, seigneur, marquis de Denonville, et autres lieux, gouverneur et lieutenant général pour le Roi en toute l'étendue du Canada et pays de la Nouvelle-France.

Aujourd'hui, jour dernier juillet et an 1687, en présence d'Hector, chevalier de Callières, gouverneur de Montréal au dit pays, et commandant le camp sous ses ordres, et de Philippe de Rigaud, chevalier de Vaudrenil, commandant les troupes du roi, étant campés avec toute l'armée au poste de Niagara, au retour de la marche que nous avons faite aux villages iroquois, Sonnontoiians, déclarons à tous qu'il appartiendra être venus au camp de Niagara situé au sud du lac Ontario à l'ouest des Sonnontoiians 25 lieues au-dessus, dans un angle de terre à l'est de l'embouchure de la rivière du même nom qui est la décharge du lac d'Erié venant des lacs Huron, Illinois, Grand lac Supérieur et de plusieurs autres au-dessus dud. Grand Lac, pour et au nom du Roi réitérer de nouveau la prise de possession dud. poste de Niagara, plusieurs établissements y ayant été faits ci-devant depuis plusieurs années par ordre du Roi et nommément par M. de La Salle, ayant passé plusieurs années à 2 lieues au-dessus du Grand Saut de Niagara, et où il fit bâtir une barque qui a navigué plusieurs années dans les lacs Erié, Huron et des Illinois dont on voit encore les chantiers, en outre led. Sr de La Salle ayant établi des logements avec des

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d'aller t'tablir un fort au détroit du lac Erié avec cinquante hommes, et d'y nommer un commandant. 11 lui expliquait que le lieu où il l'envoyait était d'une conséquence d'autant plus grande qu'il devait mettre le Canada en relation avec le>i Illinois. On pourra par ce moven couvrir les alliés et leur donner un asile, contenir les Iroquois ou leur donner la chysse. Ce poste est très important, et il y faudra un homme entendu. '

Presque à mi-chemin entre la Kaministiquia, dernier poste de l'extrême ouest alors connu, et le fort de Frontenac, première étape sur les mers intérieures, se trouve une étroite rivière qui unit le lac Huron au lac Erié. C'est à la tête de cette rivière, en un endroit propice d'où il pouvait commander tout le pays environnant, que du Luth vint, dans l'été de 1686, élever à la hâte (pielques retranchements auxquels il donna le nom de fort Saint-Joseph. - Il V nomma commandant intérimaire Legardeur de Beauvais, officier des troupes, qui s'était ac(|uis quelque réputation parmi les coureurs de hois.

M. de Denonville tenait beaucoup à ce nouveau poste. Au moment où il iiré']iarait sa marche contre les Iroquois, il écrivait :

Il sera très à propos que nos Canadiens maintiennent le poste que le sieur du Luth a retranché au détroit du lac Erié. De cette manière nos coureurs de bois pourraient prendre ce chemin pour venir de Michilliniakinac, par le lac Erié, à Xiagara. (Lettre du 11 novembre 1686.)

Le fort de Saint-Joseph, dans la pensée des explorateurs, était destiné à continuer la ligne des postes jetés sur l'Ontario. Tout en commandant les sentiers de guerre de l'Iroquois vers l'ouest, il devait servir de trait-d'union entre Michillimakinac, Saint-Louis des Illinois et Montréal. C'est ainsi cpie l'on reprenait après coup les audacieux projets de la Salle.

habitants .^ud. Niagara en l'an 1668, lesquels logements furent brùl<^s il y 12 ans par les Sonnontoûans, ce qui est un (les s\ijets Je mécontentement avec plusieurs autres qui nous ont nécessité de leur faire la guerre. Et comme nous avons cru que tandis que la guerre durerait les logements que nous avons jugé à propos de remettre sur pied ne pourraient pas demeurer en sûreté si nous n'y pourvoyons pas, nous avons résolu d'y construire un fort dans lequel nous avons mis lOd hommes des troupes du roi, pour y tenir garnison, sous le commandement du S' de Troyes, un des anciens capitaines des troupes de S. M. avec le nombre d'officiers nécessaires pour commander lesd. soldats.

Le présent a été passé en notre présence et de M. Gaillard, commissaire de la part du roi, à la suite de l'armée et subdélégué de M. de Champigny, intendant du Canada, lequel acte nous avons signé de notre nom et sc&Ué du sceau de nos armes et fait signer par MM. de Callières et Vaudreuil et par M. Gaillard, et contresigné par notre secrétaire.

Et ont signé : J. Eené de Brisay, M. de Denonville, Le chevalier de Callières, Chevalier de Vaudreuil, Gaillard et plus bas, par Monseigneur Tophliu.

C'ollationné à l'original demeuré en mes mains par moi, conseiller secrétaire du roi et greffier du Conseil Souverain à Québec soussigné.

Signé : Peuvret, avec paraphe.

Collationné à Québec, ce 12 novembre 1713.

Signé : Vaudreuil et Beoo.v.

' Ces lettres sont publiées dans Margry, t. V, pp. 23, 24, 25.

- Lahontan, I, 109; Charlevoix, I, 512; Ferland, II, 159. — On trouve parfois ce fort appelé Toncbarontion dans les anciens manuscrits. C'est la corruption du mot iroquois Techarouskiou, sous lequel le lac Erié était connu parmi les peuplades des Cinq-Nations. Ce fort Saint-Joseph n'est pas marqué sur la carte de Geneat II y a eu aussi un fort Saint-Joseph au fond du lac Micbigan, au pays des Poutouatamis. Le fort Saint-Joseph dont nous parlons ici se trouvait prés de l'endroit où est maintenant le fort Gratiot, à la tête du détroit.

" Greysolon du Luth established a post at the head of the straight, or very near the présent fort Gratiot," dit M. James V. Campbell dans ses Oullincs of the Folitical Hialory qf Michigan (1S76).

Ce fut le premier poste établi en cet endroit.

Et quels hommes conuiiaiulaioiit ces postes perdus ? A Saint-Louis, Henri de Tonty et la Forest les anciens lieutenants du découvreur du Mississip[)i, chez les Xadouessioux, Xicolas Perrot du Luth au saut Sainte-Marie, et M. de la Duraiitaye, commandant pour le roi au jjays des Ontaouais, Miamis, Pouteouatamis et Sioux.

Le 7 juin 1687, la Durantaye venait sur les l)ords de la rivière Saint-Denis, à trois lieues des lacs P^rié et Iluron, au sud du détroit, et là, au nom du roi, en présence des chefs du pays, il réitérait la prise de possession de ces terres, et il ordonnait qu'il fût fait plusieurs logements pour Tétahlissement des Français et des sauvages, Chouanons et Miamis, depuis longtemps propriétaires du détroit. '

Avant d'entrer en campagne contre les Iroquois, le manpiis de Denonville avait chargé du Luth, Tonty, la Durantaye, Nicolas Perrot, et les traitants les plus considérés parmi les sauvages de l'ouest, de parcourir les vastes contrées habitées par les Miamis, les Illinois, les Outaouais et les Pouteouatamis, et de réunir autant de guerriers qu'ils le pourraient pour se joindre à son expédition. A cette armée de confédérés il fallait un point de ralliement et c'est le nouveau poste du détroit, au fort Saint-Joseph, qui avait été choisi. De là, on s'était rendu à la rencontre de M. de Denonville.

La campagne terminée, il s'était agi de choisir un commandant pour le [loste Saint-Joseph, considéré comme l'un des anneaux les plus importants de la chaîne des postes jetés vers l'ouest. Lahontan fut nommé. C'était pour lui un grand honneur et un avancement considérable. Mais on conçoit sa surprise lorsqu'il se vit appelé à se rendre au fond des lacs, au bout du monde, au lieu d'aller à Paris, où des aftaires pressantes l'attendaient. Voilà à quoi lui avait servi d'apprendre les langues sauvages. Denonville l'assura qu'il manderait à la cour les raisons ([ui l'obligeaient à le retenir au Canada, malgré le congé qu'il avait ordre de lui donner. Un autre aurait ambitionné de servir dans ces circonstances, mais Lahontan ne songeait alors qu'à son château sur les bords du gave de Pau, qu'une meute acharnée de créanciers était en train de dévorer.

' Nouvelle prise de possession des terres des esviross du détroit du lac Ekié et HrnoN par le

S' DE LA Durantaye.

F° 20fi, vol. IX, Archives du Canada, à Paris.

Olivier Morel, Ecuyer, Seigneur de la Durantaye, commandant pour le r.ii au pays des Outauas, Miamis, Poutouannis, Sioux, et autres nations, sous les ordres de M. le marquis de Denonville, Gouverneur général de la Nouvelle-France.

Aujourd'hui, septième jour de juin IfiS", en présence du E. P. .\ngeleran, supérieur des missions des Outaouas à Michilimachinac, de S"'-Marie du Sault des Miamis, de^ Illinois, de la baie des Puans et des Sioux, de M. de la Forest, ci-devant commandant au fort de S'-Louis aux Illinois, de M. de Litle, notre lieutenant, et de M. de Beauvais, notre lieutenant du fort de S'-Joseph au détroit des lacs Huron et Erié.

Déclarons à tous qu'il appartiendra être venus sur le bord de la rivière S'-Denis. située à 3 lieues du lac Erié dans le détroit desd. lacs Erié et Huron au sud dudit détroit et plus bas à l'entrée du lac Erié au nord, pour et au nom du roi réitérer la prise de ptissession desd. postes faite par M. de la Salle pour la facilité de^ voyages qu'il

fit et fit faire par la barque de Niagara à Missilimaquina ès-années auxquels dits postes nous aurions fait planter

de nouveau un poteau avec les armes du roi, pour marquer la reitération de possession, et ordonné plusieurs logements être faits pour l'établissement des Français et Sauvages Chouanons et Miamis de longtemps propriétaires desdits pays du Détroit et lac Erié, desquels ils se seraient retirés pendant quelque temps pour leur grande utilité. Le présent acte passé en notre présence, signé de notre main et du R. P. Angeleran de la C'* de Jésus, et de MM. de la Forest, de l'Ile, de Beauvais; ainsi signé à l'original Angeleran, jésuite, de la Durantaye. le Gardeur de Beauvais, et F. de La Forest Collationné à l'original demeuré en mes mains par moi, secrétaire du roi et greffier en chef au Conseil Souverain de Québec, soussigné- Signe : Peuvret, avec paraphe.

Collationné à Québec, ce 12 novembre 1712.

Signé : Vaudrkuil et Begox.

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Le 2 août 1687, le nouveau lieutenant partait pour sa destination en compagnie de la Purantaye, du Luth et Tonty, avec les sauvages et les voyageurs de l'ouest. Ou envoyait au fort Saiut-Joseph un homme par compagnie, et Lahontan commandait le détachement. '

Le marquis de Denonville, en choisissant Lahontan i><>nr commander à ce poste de confiance, n'eut pas la main heureuse. L'esprit inquiet et tourmenté du Béarnais n'était point fait pour s'assujettir au rôle d'une sentinelle patiente, enfermée derrière une palissade de mauvais pieux, en compagnie de quelques soldats ignorants et besogneux.

Le pays qui s'étend du lac Huron au lac Erié et que baignent les eaux de la Saint-Claire a toujours été considéré par les écrivains anciens comme le plus bel endroit de la Xouvelle- Fi'ance. ^ On l'appelle encore aujourd'hui le jardin du Canada. Le fort Saint-Joseph s'élevait dans l'un des sites les plus enchanteurs de cette merveilleuse contrée. Lahontan, qui aimait les beaux spectacles de la nature, en fut d'abord ravi. ' Il était arrivé à son poste de commandant à la mi-septembre (14 septembre 1687), et, à cette époque de l'année, le climat de cette région est délicieux. C'était la saison des fruits et des vendanges. Les arbres ployaient sous le poids de la moisson. Les prairies étaient couvertes d'une végétation luxuriante. Les eaux du détroit, limpides comme le cristal de roche, fournissaient le poisson en abondance et il n'y avait jias de parcs plus giboyeux que les îles, semées comme autant de corbeilles de verdure, en face même du fort. Du Luth et Tonty s'étaient reposés pendant quelques jours des fatigues de la campagne dans cet oasis. Chaque soir, après les longues journées passées à la chasse ou à la pêche, ils avaient raconté à la lueur du bivouac leurs excursions aventureuses au milieu des lointaines peuplades, à travers des pays inconnus, puis, un jour, ils étaient partis, amenant avec eux la troupe légère des chasseurs et des coureurs de bois. L'hiver était venu avec ses pluies maussades. La solitude s'était faite dans ce campement naguère si animé. Plus de chasse ni pêche. La rivière charroyait des glaçons énormes poussés par les vagues engourdies du lac Huron. L'ennui, le lourd ennui descendit alors sur la petite garnison de Saint-Joseph, lacouvrant comme d'un linceul. Les jours se succédèrent monotones et tristes. Seules, parfois, quelques troupes nomades de sauvages affamés faisaient leur apparition aux portes du fort. Mais ces visiteurs de passage, hélas 1 ne venaient que pour mendier une misérable pitance à une garnison déjà réduite à la ration la plus rigoureuse. Lahontan, avec son imprévoyance ordinaire, avait employé tout l'automne dans des excursions fantaisistes sans songer au long hivernement qu'il avait à passer dans ce poste.

Du Luth, avant son départ, lui avait laissé la récolte du l)lé d'Inde que ses coureurs de bois avaient semé le printemps précédent aux alentt)urs du l'iirt. Sans cela, il serait mort de faim avec ses soldats. Un jésuite, le P. Aveneau, était venu au commencement de l'hiver s'enfermer avec la petite garnison. Il n'eut pas de peine h lui prêcher l'abstinence des viandes pendant le carême. Sa douceur inaltéral)le et son invincible patience faisaient contrepoids à l'ardeur et au sang bouillant du commandant.

' Mémoire publié dans la Collection de manwcrits de la Nowellc-Prance. tome I, p. 562.

Voir la lettre du 2 août 1687 de Lahontan.

Dans sin journ;)!, sous la date du 2 août, le chevalier de Bausxy, aide de camp de Denonville, dit : " Trouvant à propos de faire garder le fort qu'il a fait faire au détroit par le sieur Duhault, il (Denonville) y envoya un homme pour compagnie et lui dit au major d'envoyer quelcjnea bons chasseurs pour les entretenir pendant l'hiver." Le nom de Lahontan n'est pas mentionné, mais l'éditeur a mal lu le manuscrit. Cette publication est malheureusement remplie de fautes d'impression.

» Charlevoix, III, 256.

" Voir sa xiv lettre, p. loî), I.

(Jii;inil vinrent les premiers soleils d'avril, Lahontaii, n'y tenant pltis, partit en canot pour se rendre à Micliillimakinac. Tl avait iirétexté, ixmr faire rv voyage, le grand daiig(;r où sa garnison était de jiérir par la t'aiiiine, ce ([ui ne l'empôelia pas d'être trois mois à son vovage. De Michillimakinac. il poussa niu' pniiite jusrpraii saut Sainte-Marie, et le premier juillet il revenait eiitiu à sou poste. (Quarante guerriers du s;nit Saintt^-Marie étaient (lai'tis en même temps «pie lui jiour tiiire la maraude du côté des Ii-oi|Uois. Sans s"ini|uiéter plus de ses soldats anxi[Uels il jeta (pieltpies sacs de farine au passage, il continua à suivre ses maraudeurs dans une excursion qui se termina sans gloire comme sans succès. C'est au retour de cette expédition (piil ap^n'it que le poste de î^iagara, où eonnnandait M. di' Ti'oyes, était al)andonné, (pie lapins grande partie de la garnison y était morte du scorliut.' Aussi, sans attendre d'être relevé, et croyant avoir déjà les Iro([uois à ses trousses, il l)rûlait son fort (27 août IHSX) et gagnait précipitamment Miidiilimakinac avec toute sa garnison. Voilà à ipiel pièti'e soldat Denonville avait contié le soin de garder le poste si important du dé^troit.

On comprend le d(»senehantement et la mélancolie que doit éprouver un homme de bonne famille, habitué à bien vivre, ruiné aju-ès avoir goûté la fortune, lorsqu'il se voit banni aux confins de la terre, parmi des tribus sauvages, au milieu des grands bois, obligé d'échanger les splendeurs du château des ancêtres pour une misérable hutte d'éeorce, et de vivre au milieu des traiteurs et des soldats. Mais Laliontan, (pii se trouvait dans cette position, aimait la vie des bois. S'il eût secoué sa torpeur, si, au lieu de perdre son temjis eu vains regrets, il se fût mis à l'œuvre avec toute la vigueur .de la jeunesse, quel bel avenir il eût pu se créer. A son fort du détroit, il aurait pu ramener les Outaouas, les Sakis, les Hurons, sur ces terres d'où les Iro(pu)is les avaient chassés, il y avait plus de eiinpiante ans, vers les extrémités du lac Supérieur, à 500 lieues au nord, dans un pays stérile et atlreux. Au lieu de Michillimakinac, il aurait pu leur offrir les terres fertiles du détroit. Ils seraient rentrés au foyer de leurs pères, et lui se serait fait leur Moïse.

Douze ou treize ans après (1701), Lamothe-Cadillac, reprenant la i)ensée de la Salle, fondait sur ces mêmes rivages le fort Pontchartrain, qui est devenu la grande ville de Détroit. On se plait, dit M. Margry, à rechercher l'origine des grandes cités comme à remonter à la source des grands fleuves. Là, où aujourd'hui se sont installés des milliers d'habitants qui en attendent d'autres, ces pionniers venaient confisquer jiour la France ces immensités. Ils annonçaient l'approche de la nation comme des vapeurs molùles précèdent l'arrivée du jour.

Avec quel enthousiasme Lamothe-Oadillac décrit ces lieux où il est venu planter sa teute d'explorateur !

"Ses rives, dit-il, sont autant de vastes prairies, dont la fraîcheur de ces belles eaux tient l'herbe toujours verdoyante. Ces mêmes prairies sont Ijordées par de longues et larges allées de fruitiers, qui n'ont jamais senti la main soigneuse du jardinier vigilant, et ces jeunes et anciens fruitiers, sous le poids de la quantité de leurs fruits, mollissent et courbent leurs branches vers la terre féconde qui les a produits. C'est dans cette terre si fertile que la vigne ambitieuse, qui n'a pas encore pleuré sous le couteau du laborieux vigneron, se fait un toit épais avec ses larges feuilles et ses grappes pesantes sur la tête de celui qu'elle accole et que souvent elle étouffe pour trop l'embrasser. C'est sous ces vastes allées, où l'on voit assemblé

' Le 0 juillet IIJSS, le marquis de Denonville avait écrit, en efïet, au commandant de Niagara, d'abandonner ce poste, ordre que celui-ci avait exécute le 15 septembre. Le marquis alléguait la difficulté de soutenir des postes éloignés environnés de bois. Les gens n'y pouvaient s'écarter plus loin que la demi-portée de fusil sans courir le risque d'être assassinés par quelque sauvage caché derrière un arbre.

Sec. I., 1894. n.

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par centaines le timide cerf bondissant pour y ramasser avec empressement les pommes et les prunes dont la terre est pavée ; c'est là que la dinde soigneuse rappelle et conduit sa nombreuse couvée pour y vendanger le raisin ; c'est là rpie viennent leurs mâles, pour y remplir leur fale large et gloutonne. Les faisans dorés, la caille, la perdrix, la bécasse, la tourterelle abondante, fourmillent dans le bois et couvrent les campagnes entrecoupées et rompues par boucpiets de bois de liante futaye, qui font une charmante perspective, laquelle seule peut adoucir les tristes ennuis de la solitude. C'est là que la main de l'impitoyable faucheur n'a jamais rasé l'herbe succulente dont s'engraissent les l>œufs laines d'une grandeur et d"une grosseur excessives.

" Les bois sont de dix sortes : du noyer, du chêne blanc, du rouge, ilu frêne bâtard, du sapin ou bois blanc et du cotonnier ; mais ces mêmes arbres sont droits comme des flèches, sans nœuds et quasi sans branches (pie par le haut bout et d'une grosseur prodigieuse ; c'est de là que l'aigle courageux regarde tixement le soleil, voyant à ses pieds de quoi satisfaire sa main fièrement armée.

" Le poisson y est nourri et baigné par une eau vive et cristalline, et sa grande abondance ne le rend pas moins délicieux. Les cygnes sont en si grand nombre, qu'on prendrait pour des lys les joncs, dans lesquels ils sont entassés. L'oie babillarde, le canard, la sarcelle et l'outarde y sont si communs, que je ne veux, pour en convaincre, que me servir de l'expression d'un sauvage, à qui je demandai, avant d'y arriver, s'il y avait bien du gibier : 'Il y ' en a tant, dit-il, qu'ils ne se rangent que pour laisser passer le canot."

" Peut-on croire qu'une terre sur laquelle la nature a distribué tout avec tant d'ordre sache refuser à la main du laboureur, curieux de ses fécondes entrailles, le retour qu'il s'en sera proposé ? "

Lamothe-Cadillac attendait son avenir du Canada ; il sut prévoir l'importance que iireiidrait un jour ce ]>oste du détroit, si sauvage et si désert alors. Lahontan ne songeait qu'à une chose : rattraper la fortune qui lui échappait en France. Le nom de Lamothe-Cadillac a grandi avec le temps, mais qui se souvient, qui connait à Fort-Gratiot, bâti sur les ruines du fort Saint-Joseph, de celui qui y commandait il y a deux siècles ? '

Voyage à la rivière Longue (lti88-1689).

A part son insouciance et sa mobilité de caractère, il y avait une autre raison qui poussait Lahontan à abandonner son poste de Saint-Joseph. Avant de partir de Niagara, l'année précédente, il avait appris de France que ses affaires pécuniaires allaient de mal en pis. Les créanciers inexorables de son père ne cessaient de réclamer devant les tribunaux les sommes (pii leur étaient dues. A sou passage à Michillimakiuac, en mai, une lettre reçue de l'un de ses amis lui annonçait la perte infaillible de tous ses biens. 11 prétend que par insensibilité ou par force d'esprit cette nouvelle ne l'avait nullement touché, mais cette fausse philosophie ne l'avait pas empêché d'écrire au ministre de Seignelay une lettre fort pressante lui demandant instamment son i-etour et sa protection contre l'armée de créanciers voraces qui le voulaient dépouiller quand il était au Inuit du luuiidc. incapable de se di'fcndre. Tl lui rappelait les

' 11 avait battu le buisson, un autre prit le lièvre.

LK HAliUX DK LAIIONTAN 83

services que son [iÎtc avait midus autrefois au roi dans le paj's de Béarn, les grands travaux qu'il avait entrepris pour lu navigation du Pau aux dépens de sa fortune. '

A son arrivée à Mieliilliniakinac, apri;s la destruction du fort Saint-Joseph, Lahontan y trouva M. de la Durantaye qui venait d'être nommé commandant des coureurs de bois. ^ Celui-ei lui a[i[irit Tlunireuse nouvelle que le marquis de Denouville le rapin'lait à (iuébec. Mais, hélas ! les guides manquaient pour entreprendre un aussi long voyage. Tous les sauvages étaient dispersés dans les Iwis, à la chasse. Comment se résoudre à franchir une aussi o-rande distance, par des rivières inconnues, avec des soldats inexpérimentés pour la plupart ? 11 fallut hieu se résigner à attendre à la saison prochaine, au printemps, quand descendraient à Montréal les coureurs de bois avec leurs pelleteries. L'ancien commandant ne voulait pas se morfondre à faire la vie de poste à Michillimakiiuic. Depuis longtemps déjà il nourrissait un projet qui souriait à son esprit d'aventurier. Les coureurs de bois lui avaient parlé bien souvent du pays mystérieux de l'Ouest. Tcjnty lui avait décrit les merveilleuses contrées qu'arrosent le Wisconsin et TOhio. Purrot et du Luth avaient, eux aussi, raconté plus d'une fois avec quels délices ils s'enfon(;aient chaque hiver dans les solitudes de l'occident.

Au printemps de 1688, Lahontan se trouvait à Mieliilliniakinac, ([Uaiid les nuilheureux compagnons de la Salle, l'illustre explorateur, y étaient arrivés, après avoir parcouru à pied l'immense distance qui sépare le golfe du Mexique des grands lacs.' Ces voyageurs y avaient raconté que la Salle, resté à l'embouchure du Mississipi, leur avait comnuindé de prendre cette route pour porter des dépêches an roi. Malgré leurs réticences, on soupçonnait déjà que le grand découvreur était tombé victime de son courage.' (iue dire? Que penser? Il n'en fallait pas plus pour entlammer l'imagination méridionale de Lahontan. Voir des pays nouveaux, descendre le cours du grand fleuve, rencontrer peut-être la Salle. Que d'aventures à la fois ! Acquérir la gloire d'un découvreur, frapper un grand coup, rentrer en France avec ces lauriers. Toutes les portes nes'ouvriraient-clles [las devant lui.

Lahontan, qui était sans ressource, venait heureusement de recevoir sa solde et celle de ses soldats, eu marchandises. Au lieu de retourner aussitôt au Canada et de vendre à perte pour réaliser, il aurait peut-être le tenq)s de refaire sa fortune par un simple voyage. Tant d'autres s'enrichissaient en un tour de main. S'il ne faisait pas fortune, il pourrait sans doute s'attirer une gloire (pii le mènerait sûrement en bonne voie. Telles furent les réiiexions que dut se faire Lahontan lorsqu'il se vit condamné à passer un nouvel hiver dans les postes de l'ouest.

Il n'eut pas de peine à persuader à ses soldats qu'il était de leur avantage de l'accompagner. Il fallait quelqu'un (pii connût la langue du pays (pi'il allait traverser. Il mit dans ses intérêts cinq sauvages de la tribu des Outaouais, et fit ses préparatifs de départ.

Jusqu'à présent, ainsi que le lecteur a pu en juger, nous avc^is constamment appuyé

' Lettre du 26 mai 1088, datée de Michilliinakinac, t. I, p. 119.

2 Juchereau de Saint- Denis commanda en effet à Michillimakinac, de 1687 à 1688, en l'absence de la Durantaye.

^ Lahontan, Voyagen, t. I, p. 114.

Le frère du voyageur, Cavelier, son neveu, le pilote Joutel, le P. récollet Anastase, un sauvage et quelques Français, arrivèrent en effet à Michillimakinac le 10 mai 1688 (^Relation de Jould, dans Margry, 111,513). Ils y restèrent mai et juin et partirent le 20 de ce mois.

^ " Mais nous soupçonnons ici, dit Lahontan, qu'il doit être mort, puisqu'il n'est pas venu lui-même." Il avait été tué, en effet, par ses propres gens le 19 mars 1687.

notre récit sur des pièces et des documents complètement étrangers aux relations mêmes que Lahontan a laissées de sa vie et de ses voyages. Ici commence, dans la carrière du baron béarnais, un épisode dont la vérité a été vivement contestée par la plupart des historiens : c'est le voyage à la rivière Longue. Afin de ne point briser l'enchaînement des faits, nous allons suivre de point en point le journal que Lahontan a tait de cette expédition, nous réservant de l'étudier quand nous parlerons du livre de l'auteur.

Le 24 septembre 1688, six canots, pesamment chargés, laissaient la grève silencieuse de Michillimakinac. Seuls, les pêcheurs de poissons blancs, levés avant Taube pour raccommoder leurs filets, les virent s'avancer lentement à la file indienne sur les eaux tranquilles de la baie, puis disparaître derrière la langue de terre qui sépare le lac Huron de celui des Illinois.' Xi les oflaciers de la petite garnison, ni les missionnaires n'étaient descendus au rivage pour les saluer au départ, ainsi que cela se faisait d'habitude. C'était la flotille organisée par Lahontan. Le vent qui soufflait du nord la mena heureusement en quatre jours à rentrée de la baie des Pouteouatamis. -

Le 29, les voyageurs atteignaient le fond de la baie, et se reposaient trois ou quatre jours à la mission florissante que les pères jésuites y avaient établie. Reçus en grande cérémonie par les Sakis, sauvages de ces contrées, ils se remirent en route le 4 octobre par la rivière aux Renards dont ils franchirent les rapides, puis arrêtèrent de nouveau pour prendre langue au village des Kikapous. Après avoir traversé le teri-itoire habité par les Malomines,' Lahontan et ses compagnons plantaient leurs tentes le 13 au matin en face du fort des Outagamis.^ Il s'agissait d'obtenir du chef de cette tribu des guides pour continuer Texpédition, les cinq sauvages Outaouais qui l'avaient accompagnée juscpie-là ignorant la route qui restait à parcourir. C'était du reste la loi commune parmi les tribus indiennes, que pour franchir une rivière, il fallait payer tribut et demander un laissez-passer au chef de la nation principale qui vivait sur ses bords. Après d'assez longs pourparlers et une distribution de présents faite à propos, le chef des Outagamis donnait au voyageur dix guerriers bien versés dans la langue des Eokoros, peuplade de la rivière Longue, alliée des Outagamis depuis tantôt vingt ans. Le 19 octobre, l'expédition atteignait la tête du "Wiscousin, fleuve sauvage et désert, roulant ses eaux bourbeuses et sales sur un lit de limon, entre une chaîne de coteaux escarpés. Se laissant aller au courant, la petite flottille apercevait enfin, le 23 octobre au soir, près d"un mois après son départ, les rives du Mississipi, bordées de prairies et de bois de haute futaie. On se cabana dans l'une des îles du graml flouvo. qui se trouve vis-à-vis l'embouchure du Wisconsin. Le lendemain, refoulant les courants, les canots vemontaient le Mississipi, et se trouvaient, le 2 novembre, à l'entrée de la rivière Longue, celle qui devait à jamais rendre le nom de Lahontan fameux. Ici, nos voyageurs allaient vers l'inconnu. L'embouchure de la rivière Longue est remplie de jonc, et ses eaux y sont si calmes que l'on dirait d'un lac, rapporte Lahontan. C'est ce qui lui avait fait donner par les aborigènes le nom de ririère morte. Le 8 novembre, Lahontan, qui avait suivi le cours de cette rivière, bordée de coteaux et de prairies, rencontrait un premier campement de sauvages. Il était

' L'horizon de Michillimakinac est si beau, dit Lamothe-Cadillac, que du port on peut voir les canots d'aussi loin que la vue la plus fine peut joindre.

-' La baie Verte (Green-Bay) ancienne baie des Puants. Le 8 mai 16S9, avait lieu la prise de possession officielle de cette b.iie par les autorités françaises. (Cf. Collection Marmette.)

^ Les Folles-Avoines.

* Les Renards.

L1-; HAROX I»K LAIIONTAN 85

habité par les Eokoros, peuple civil et iloux, distribué en douze villaiurs, t>t (pii pouvait mettre viiii^t mille guerriers en campagne. Il demeura au milieu de cette nation jusqu'au 21. Le 27, au bout de 60 lieues de navigation, il arrivait dn'/. les Essanapés. La capitale, ou village ]irineipal de cette nation, où habitait le grand rlief, se trouvait h 50 lieues plus loin, sur le bord d'un lac. Lahontan y arriva le 8 décembre. C'était une graiule confédération que celle des Essanapés. Ces bons sauvages croyaient à la métempsycose, et suivaient ainsi, sans le savoir, les doctrines dePythagore. Leur chef ne sortait jamais sans être porté par six esclaves, et l'on jetait alors sur son chemin, des feuilles d'arbre et des Heurs. Ce superbe potentat apprit au i)aron que beaucoup plus loin, dans l'intérieur, vivait un [)euple composé d'honnêtes gens, qui lui était allié depuis un quai-t de siècle. Il lui offrit trois cents hommes pour l'escorter, s'il désirait s'y rendre. LesGnacsitares — c'était le nom de ce peuple — avaient pour adversaires acharnés une nation inquiète, turbulente, bclliqui-use, fort nonibreuse, |)uis([u'elle pouvait armer vingt mille guerriers. On les ai^pelait les Mozendeks. C'est pour se défendre contre les Mozendeks que les Essanapés et les Gnacsitares s'étaient liés d'amitié depuis si longtemps. Le 19 décembi'e, après ([uinze nouvelles journées de navigation, le baron béarnais mettait pied à terre au milieu des îles où les Gnacsitares taisaient d'ordinaiic leurs résidences. Ceux-ci le prirent ainsi que ses compagnons de voyage, pour des Espagnols. ()n \()ulnt même lui taire un mauvais parti. Des coureurs furent envoyés jus(pi'à 80 lieues dans les régions du sud ; ils en ramenèrent des experts, qui déclarèrent que ces étrangers, qui étaient venus s'asseoir à leurs foj-ers,! n'étaient point de l'Estramadurc ni des Asturies. Les Espagnols, à ce que raconte Lahontan, habitaient à 80 tayous, c'est-;\-dirc à 240 licucs de là, et étaient fort craints de tous les aborigènes de ces contrées. Chez les Gnacsitares, le baron vit plusieurs prisonniers de la nation des Mozendeks, et il se plaît à nous dire comment ils avaient le teint basané, la barbe touffue et une longue chevelure.

Les Gnacsitares lui tracèrent sur une ]>cau de iKCuf une carte informe du ^lavs des Mozemleks. , Ce pays était situé sur les bords d"une rivière qui prenait sa source dans les montagnes d'où sort la rivière Longue. De ces hautes montagnes, larges de plus de 6 lieues, la rivière de Mozemlek se dirigeait vers l'ouest, et, après une course de 150 lieues, se déchargeait dans un grand lac d'eau salée, de 300 lieues de circuit. Autour de ce lac, on pouvait voir plus de cent villages. A l'embouchure de cette rivière s'élevaient dix villes avec des murailles de pierre. La puissante nation des Mozemleks cultivait les arts, et la mécanique fleurissait parmi eux. On y faliriquait des étoffes et des haches de cuivre. LTn îles esclaves mozemleks portait à son cou une médaille di' cuivre, que Lahontan <lit avoir fait fondre, à son retour, par l'arquebusier de M. Tonty, au fort Saint-Louis des Illinois.

I^es Gnacsitares parlèrent encore ;\ Lahontan d'un grand peuple voisin des Mozemleks, et qu'ils appelaient les Tahuglauks. Ces Tahuglauks portaient la barbe, étaient coiffés d'un bonnet pointu, se couvraient d'une longue robe qui leur descendait à mi-jambe, et chaussaient une large bottine, dont ils relevaient la jamliière jusqu'au genou. Tous ces peuples passaient l'été k la chasse des bœufs sauvages.

Faute d'interprètes, Lahontan ne put tirer plus de lumières sur ces nations nouvelles, et c'est en vain qu'il essaya de persuader ;\ quelques Mozemleks de le suivre au Canada.

Le dégel étant survenu, Lahontan dut retourner sur ses pas. Le 2(3 janvier 1689, il quittait le pays des Gnacsitares, après avoir fait planter chez ces derniers, un poteau aux armes de France, que ses soldats appelèrent la home de Lahonfav.

Le 2 mars, l'expédition atteignait le Mississipi, qu'elle descendit jusqu'à la Wabash ou

86 J.-ï^DMOND EOY

Ohio. Le 9 avril, Lahontan était à l'embouchure de la rivière des Illiiif.is. Il revint par le lac Michigan à Michilliinakiiiae, où il abordait le 22 mai 1689. Il y apprit par M. Pierre de Repentiguy, qui, de Québec, était monté jusque-là sur les glaces, que le gouverneur Denouville venait de conclure une paix générale avec les Iroquois.

DÉPART DE Lahontan de Michillimakinac (8 juin 1689). — Il .se rend à Québec. — Arrivée DE M. DE Frontenac, qui vient remplacer le marquis de Denonville. — La guerre est déclarée. — Le baron obligé de demeurer dans la colonie. — Hiver de 1690. — Siège DE Québec par Phips. — Lahontan est chargé d'aller annoncer à la cour la délivrance DE LA colonie. II EST NOMMÉ CAPITAINE (1691).— FaIT CHEVALIER DE SaINT-

Lazare. — Son retour à Québec — Protégé par Frontenac — M Geneviève Damours

ET LE baron béarnais.

Le 8 juin 1689, Lahontan quittait Michillimakinac, en compagnie de douze sauvages de la nation des Outaouais. Après avoir remonté le cours de la rivière des Français, traversé le lac îTipissing et descendu l'Outaouais, il arrivait à Montréal, le 9 juillet. En franchissant les rapides du saut Saint-Louis, son canot chavira, un de ses rameurs fut englouti dans les flots, et lui-même eût trouvé une mort certaine dans cette tragique aventure, si le chevalier de Vaudreuil ne se fût trouvé à point sur le rivage, pour le sauver. Quinze ans auparavant, Jolliet, revenant de son voyage de découverte vers Mississipi, avait failli périr au même endroit. Il y avait perdu toutes les notes prises pendant son expédition. Plus heureux que son devancier, Lahontan n'eut à déplorer cpie la perte de quelques ballots de pelleteries.

Le gouverneur Denonville se trouvait alors à Montréal. Le baron protita de cette bonne aubaine, pour aller lui faire le récit de ses aventures. Après s'être reposé quelques jours de ses fatigues, il prit le chemin de Québec, où il se trouvait à la fin de septembre. Pendant qu'il était encore aux sources de la rivière des Outaouais, Lahontan avait fait la rencontre d'un officier de la colonie, M. de Sainte-Hélène, qui lui avait appris la chute de Jacques I", la fuite en France du roi détrôné, et la résolution de Louis XIV de faire la guerre à l'Angleterre. Il avait su aussi que M. de Frontenac était appelé pour la deuxième fois au gouvernement du Canada. Il attendait donc avec anxiété l'arrivée des navires de France. Depuis tantôt un an, il était du reste sans nouvelles de sa famille, et il avait hâte d'aller mettre ordre à ses affaires. '

M. de Frontenac arriva à Québec le 15 octoln-e au soir. Le navire qui l'amenait apportait à Lahontan une lettre de l'un de ses parents, oui Ini contirniait la nouvelle que sa baronnie avait été vendue par autorité de justice. -

' Lettre xvii.

' La terre de Lahontan fut adjugée, le 4 décembre 1684, sur Charles Cariientier, bourgeois de Paris, curateur créé à la succession vacante du sieur Isaac de Lom d'Arce et d'Esleich. (Margry) Elle avait été saisie i la requête de Claude Loys, conseiller-secrétaire du roi. Ce fut noble Charles de Casamajor d'Orion. qualifié sii'ur rft- Laliontan et ahhé d'Orion dans un acte du 7 octobre 16Sô, qui se porta adjudicataire. Louis de Lom d'.Vrce était alors au Canada, mais le jeune officier contesta pendant plus de cinq ans cette vente judiciaire. C'est ce qu'il appert d'une sentence rendue le 30 septembre l(iS9. (Lettre de M. Dufau de Maluquer du 4 octobre 1890) Comme on le voit, les archives conservées aux dépôts de France, confirment le récit que Lahontan nous donne.

Un mot sur les Casamajor.

Aussitôt après son acquisition, Charles de Casamajor, abbé d'Orion, s'établit à Lahontan. (Lettre du curé

LK lîAlîOX l)K LAirONTAN 87

Que faire? îie pouvait-il pas prouver qu'il était au service aux extrémités du monde lorsqu'on le dépouillait de sou hien':' Kn remboursant raequércur de la somme qu'il avait versée, ne pourrait-il pas re[>rendri' possession du château de ses pères ? Mais, liéhis ! les finances du Iniron étaient dans un ('tat dcqiliiralile, et (piand il se serait donu»' le mal di' vivre un siècle encore, ses maigres appointements n'auraient jamais pu sufKr à satisfaire ses créanciers insatiables. Le baron demanda tout de même la jxM-mission de s'eml)arquer pour essayer d'aller sauver quelques débris du naufrage. Depuis deux ans ses parents lui avaient obtenu un congé, M. de Denonville ra\'ait garde' nnilgré lui, il l'tait bien juste i|u"ou lui donuîit aujourd'hui (jnelcj^ue repos. Frontenac ne pensa pas de même. Il avait l)es()in de tout son moudi', dans la période critique que la colonie allait traverser, et Lahontan dût se résigner à continuer le métier des armes. Touché de ses malheurs, le gouveriunir lui otfrit sa bourse et sa table, et aiin de ne point le laisser [n'-rir d'i'nniii dans la \ie monotnne de

Bacqué.) Il avait épousé Marie de Blair. En effet, le 31 janvier 1 )93, noble Charles lie Casamajor, seigneur et baron de I.aliontan et abbé d'Orion, assistait au contrat de mariage de noble Samuel de Blair, seigneur et baron de Pomarez et Castelsarrazin, son beau-frùre, avec demoiselle Françoise de Lapuyade. (Archives des Basse.s-Pyn'nées, nouvelles acquisiiions, Notaires d'Orthez.)

■' Le ou/.iùrae septembre 1692, naquit, de légitime mariage, demoiselle Anne Charlotte de Casemajor d'Orion, de noble Charles de ( 'asamajor d'Orion, baron de Lahontan, et de dame Jlarie de Blair, baronne de Lahontan, laquelle a receu les cérémonies du baptême, le deuxième octobre 1692. Ses parrin et marine furent noble Arnaud, de Blair, conseiller au parlement de Navarre, et demoiselle Charlotte de Belsunse [Belsunce], le.squels ont signé-

" (Signé". ) A. Blair; Casëinajor d'Orion; de Belsnnco ; (Taray." (Archives communales de Lahontan, Etat civil, 1692, f° 8.)

"Le 29" aoust 1694, deceda et fut inhumée domoiselle Anne Charlotte de Casamaior d'Orion de Lahontan, aagée de vingt et trois mois en présence de Jean de Goeytes et Bernard de Laur.

(Signé : ) de Goeytes ; de Laur ; Garay." ( Archives communales de Lahontan, Etat civil, l(i!) 1, f° 5.)

" Le 9" dudit mois audit an [octobre l(>'.)4j, deceda messire Charle.s do Casamajor d'Orion, baron de Lahontan, aagé de 42 ans, et inhumé le lendemain, en présence de Jean de Goeytes et Bernard du Laur.

(Signé : ) de Goeytes ; de Laur ; Garay." (Archives communales de Lahontan, Etat civil, KiW, f° 5.)

Sous les marches de l'autel de Saint-Joseph, dans la nef occidentale de l'église de Lahontan, se trouve une pierre tombale, recouverte par l'iutel jusqu'au milieu d'un écusson creux, qui devait porter primitivement des armoiries, et qui a di'i être dégradé par le marteau des démolisseurs en 1793.

On lit sur cette pierre :

Anne-Ciiarlotïb, sa Fn.I.K, I>E CÉDÉS LE 24 AorST ET 11 OCrOBRE 1094.

Les premières lignes de l'inscription, qui relataient le nom du personnage enseveli en cet endroitsonteffacées ; mais les lignes inférieures sont parfaitement conservées et très lisibles. Les dates des 24 août et 11 octobre 1694 sauvées de la destruction, sont celles de la mort de Messire Charles de Casamajor d'Orion, baron de Lahontan décédé à quarante-deux ans, et de sa fille, décédée à l'Age de vingt-trois mois, et dont nous avons reproduit plus haut les actes de décès et de sépulture.

Voici les armes des Casamajor d'Orion : écartelé : 1 et 4 à deux vaches passantes, 2 et 3 à une salamandre • timbré d'une couronne de comte; supports; deux lions. (Paul Raymond, .S'ct'oiU' conservés aux archives départemenlak'f des Basses- Pyrénée.% n" 208.) Marie de Blair, veuve de Charles de Casamajor d'Orion, dame de Lahontan fit enregistrer ses armes dans V Armoriai de Dtix, en 1696 : d'argent, à un chevron de gueules accompagné de trois annelets de même, deux en chef et un en pointe. {Revue de Bénrn, Navarre et Landes, 1884, tome 11, p. 110.)

Les représentants de cette famille portèrent quelquefois le surnom d'Orion (.'\rchives des Basses-Pyrénées, E. 121.".), jamais celui de Lahontan (Lettre de M. l)ufau de Maluquer). Marie-Charlotte, née le 11 septembre 1692, morte le 29 août 1694, était fille unique. Son père la suivit dans la tombe le 9 octobre, et Marie de Blair, baronne de Lahontan, mourut à son tour, laissant .ses droits à son frère Samuel de l'.lair.

88 J. -EDMOND EOY

Québec, il ramt'iia :ivo<- lui dans un voyage qu'il fit à Montréal presqu'aussitôt après son aiTivée dans la colonie.' Laliontan passa l'iiiver malade à Québec.- Au printemps de 1690, Froutenac voulut l'envoyer négocier la paix avec les tribus iroquoises, mais le baron, préférant conserver la douce oisiveté que lui donnait sa convalescence, demanda qu'un autre fût chargé de cette périlleuse mission. Bien lui en prit. Le chevalier d'Aux fut choisi. Les sauvages des Cinq-Cantons le reçurent à coups de bâton, puis l'amenèrent prisonnier, pieds et ]ioings liés, à Boston. Pendant que le pauvre ambassadeur méditait à son aise dans les donjons anglais, sur la laveur i[Ue lui avait value l'amitié du soldat béarnais, celui-ci voyageait en joyeuse compagnie avec le gouverneur. Il se rendit à Montréal au mois de juin sur le brigantin du gouvernement, et commanda pendant quelque temps iliverses escouades de soldats destinées à soutenir les moissonneurs au fort Roland et à la prairie de la Madeleine.' L'été s'était passé assez tranquillement à surveiller les frontières de l'ouest, lorsqu'au commencement d'octobre, un courrier de Québec vint en toute hâte annoncer au gouverneur qu'une flotte anglaise remontait le fleuve Saint-Laurent. Laliontan suivit Frontenac dans la capitale, et assista à l'attaque infructueuse que fit alors l'amiral rhipi)s. Frontenac repoussa l'ennemi, et se conduisit en héros avec une poignée d'hommes résolus, mal protégés, dans une ville ouverte. Bien que la saison fût déjà très avancée, le général victorieux voulut annoncer aussitôt à la cour les résultats de cette glorieuse journée. Il choisit Lahontan pour être le porteur de cette bonne nouvelle.

Parti de Québec le 16 novembre 1690, sur la Flenr-de-Mai, Lahontan arrivait à la Rochelle le 12 janvier 1691, après une traversée des plus dangereuses, sur un fleuve qui charroyait des glaçons énoi'mes, à travers un océan couvert des flottes ennemies. Lahontan connaissait ses classiques ; il n'ignorait pas que le sénat romain couronnait de lauriers les guerriers qui venaient lui annoncer une victoire. Pour mettre le comble à sa joie, Frontenac lui avait donné, pour M. deSeignelay, une lettre particulière, qui contenait les choses les plus avantageuses pour lui. Il ne doutait donc plus de sa bonne fortune en mettant le pied sur ce sol de France, qu'il avait quitté depuis tantôt sept ans, simple garde de marine, à moitié ruiné et sans avenir. Hélas ! en entrant au port, on lui apprit la mort de M. de Seignelay, celui auquel il était particulièrement recommandé. " C'est assurément, écrivait-il alors, le plus grand malheur qui pouvait arriver à la marine de France, aux colonies des deux Amériques, et à moi en particulier, puisque la lettre que M. de Frontenac lui écrivait en ma faveur, m'est inutile par sa mort." *

Le malheureux officier se rendit cependant à Versailles, pour y délivrer ses dépêches à M. de Pontchartrain, et lui faire un bout de cour. Le ministre écouta sa triste odyssée. Mais que lui faisait à lui le sort de ce petit baron de Béarn, dont les biens étaient saisis et qui avait mille procès à vider ? " Vcms voulez laisser le service, lui dit-il assez froidement, sur un ton ennuyé, cela est impossible. Vous aurez tout le temps de vaquer k vos afi'aires, jusqu'aux derniers vaisseaux en destination de Québec, où il vous faut absolument retour-

' Lettre xviu.

' Voyages: de Lebeau, préface.

' Lettre xix.

* Lettre xx. M. de Seignelay, fils du grand Colbert, mourut en effet le 10 novembre 1690. La lettre particulière que le gouverneur de Frontenac écrivit au ministre pour lui recommander Lahontan, et qui ne put lui être remise, explique le silence des documents contemporains j'ur la mission du baron.

lier." Le décourajïonient dans râmo, Lahontan prit le chemin de l\iris pour y rcncuiilrcr ses parents, (pii le }>longèrent aussitAl dans mille i-Dnsnltatidns d'avocat. '

Le 28 juillet 1691, le baron s'eniliar(|iiait de nom-i'aii à la Rnclu'llc pmir le ('anada, en compaginc du clic\alirr de Maiipcou, ncvcii de Nf'" de l'(iiit<'liart rain, i(ni Nniilnil \'(iii' du pays.

Pendant son séj(.)iii' dans l;i capitale, i,aliontan avait sollicité en vain les faveurs et la protection de la cour. < )n lui avait n'piiii<lii (pie M. de Frontenac serait cliarn-i' de pour\'oir à son a\ancenient. l'ai attendant, \v roi lui donna, dès le mois d<' mai, une conimissi(jii de

' Ces détails sont puisés dans les lettres même de Lahontan. Afin de contrôler le récit de l'écrivain, nous avons consulté les archives, ..'t noua y avons constaté en efiet qu'à cette épociue lialiontan était ploiij^é dans une suite de procès (les plus ruineux, soil au sujet du prix d'adjudication dota l)arounie de Laliontau, soit encore à propos du prcl cpie sou père avait l'ait à la ville de Bayouno. I,e lecteur pourra eu juj;or par les extraits ipii suivent :

" Extrait du livre d(<s déclarations des créanciers de la présente ville de lîayonue et remues au •.'relie de l'iiotel do ladite ville.

Ledit jour dix neufiosuio du mois de janvier mil six cens lnii<:taule six, a coiniiaru dover-î le grello de l'hotol comun de la presant ville et citté de Bayonne M. Joseph do ( astolnau, bourgeois et gretlier en chef an siège de la maistrise des ports de ladite ville, en qualitté de procureur, fondé de procuration expresse, qu'il a fait aparoir et quy sera cy après iuceree, de mes-'ire Jean de St Mesmin, conseiller du roy, auditeur en sa Chambre de Comptes, à Pa'is, et dame Anne de Beaujeu, son espouze, en datte du viuirte septième décembre mil six cens Imitante cinq, daltée à l'aris, signée du sieur de St Mesmin, Benoit et Sauvelette, notaires royaux, a déclaré et afirmé au presant registre, conformément a l'srret du Conseil d'Estat du xxx« de juin dernier, que par contract du treiziesme septembre mil six cens cinquante neuf, retenu a Bayonne par de Haran, notaire royal, il estoit deub a niessire Izaac de Lon d'Arce, seigneur baron de Lahontaur et dame Jeanne Guerin, sa première femme, trois mil livres de rente via'^ère, pour le sort principal de tranto mil livres par eux payées a la descharge de ladite ville, comme il apert du dit contract, déclaré résolu par l'arrêt du Conseil d'Estat du xviic juillet mil six cens soixante sept, et ordonné que ce quy se trouvera avoir esté receu par ledit sieur d'Arce des arrérages de ladite peution viagère, sera desduit, distraction faitte des intretz, de ladite somme de trente mil livres, a la raison du denier vingt, pour du surplus en estre payé dans dix années, enseud^ledes iutret^au denier vingt, quy diminueront a proportion des payements de laquelle somme, principale et intrets d'icelle, il n'est pas de la connaissance des s"^" de St Mesmin et dame de Beaujeu, son espouze, qu'il aye esté rien payé depuis ledit arrêt de mil six cens soixante sept; sur quoy, la dame Francolze de Coûte, espouze en secondes nopces dudit défunt s' d'Arce, a fait cession et transport audit sieur de St Mesmin, son créancier, de la somme de vingteueuf («V) rail livres de principal et intretz d'icelle sur la cimunauté dudit Bayonne, par acte reteiui a Lahontan, le quatriesme aoust mil six cent soixante dix, signé de Goeytes, notaire, ratifié par le sieur d'Arce, le dix septième août mil six cen soixante unze, au chatteau de Lahontan, par autre acte, retenu et signé par de Lama^son, notaire, incerez tous deux dans un autre acte de dépôt de l'orginal {sic) d'iceux, quy a resté au pouvoir dudit Sauvelette, notaire a Paris, du vingt septième décembre mil six cent quatre vingtz cinq, signé, Benoit et Sauvelette, de laquelle Pomme de vingte neuf nul livres do principal et intrets d'icelle, depuis ladite cession, lesdits sieurs et dame de St Mesmin sont créanciers d'un cotté. De plus, est deub a ladite dame de St Mesmin, en concequenco d'une sentance contradictoiremant randue par les m"* des requestes ordinaires de l'hôtel du roy, du xn'' août mil six cent huitante trois, sur le deniers de ladite comunauté, ce quy provient des arrérages de la rente de mil soixante quatorze livresdhue a la succession dudit deffunt d'Arce et quy sont escheux jnsques au jour de la saisie relie faitte du sort prinsipal de ladite rente et jusques a la concurance des arrérages escheus de la rente de cinq cens livres par an, dtàes a ladite dame de St Mesmin par la succession dudit deffunt d'Arce, et outre ce, la somme de seize cent livres a la même dame de St Mesmin, adjugée par sentence du premier avril mil six cent soixante dix sept, énoncée a la précédante, avec les arrérages et intrets quy eschoiront au jour du payement et délivrance quy sera faito par ledit corps de ville, de laquelle déclaration et afirmation susdite ledit s' de Castelnau, audit nom, a re(iuis estre retenu acte, pour servir et valoir auxdits s" de St Mesmin et dame de Beaujeu, son espouze ce que de raison, et s'est signé, .\insy signé sur le registre : Castetnau, procurur susdit." (Archives communales de Bayonne, CC. 818, n" 12.)

23 juin lii99 : Arrêt du parlement de Paris relatif a la distribution des sommes dues aux créanciers d'Isaac de Long d'Arce (sic) seigneur et baron de La Iloutan (sic).— Cet acte mentionne : " Jacques Ttmvé Dautefort, bourgeois de Paris, tuteur de dame .Alarguerite Thuvé, sa fille, et de défunte Marguerite Biisset, sa femme, donataire de défunte dame Jeanne Guerin, vivante épouse d'Isaac Le Long, sieur d'.\rcé (sic) baron de la Hontan ; " " Françoise

Sec. I., 1894. 12.

capitaiue de compagnie dans les troupes de la marine, ' et on lui fit T honneur de le recevoir dans l'ordre de Saint-Lazare, dans la chambre même de M. de Louvois. -

Un autre que le baron de Lahontan eût été fier de ce rapide avancement ; mais le gentilhomme béarnais avait alors d'autres pensées en tête. On raconte qu'Henri IV, voulant se moquer de la modestie gasconne, disait que s'il n'était roi de France il eût voulu être conseiller au parlement de Bordeaux. Lahontan eût préféré cent fisis mieux la charge de conseiller au parlement, que son père avait tenue, et les tourelles qui se miraient dans le gave de Pau, que les plus beaux emplois dans l'armée d'Amérique. Du reste, il savait bien qu'un gouverneur de colonie ne pouvait pas lui donner de grade plus élevé que celui qu'il avait déjà, et il enrageait de demeurer éternellement capitaine à l'exemple de tant de vieux officiers blanchis sous les armes dans les forêts américaines.

Quant à sa nomination de chevalier de Saint-Lazare, il s'en moquait le premier. Elle lui coûtait 100 louis, qu'il avait reçus eu cadeau de son oncle, l'abbé de Gouttes, et la cérémonie de réception avait duré moins de temps que celle de compter la somme au trésor.'

Le- 18 septembre 1691, Lahontan était de retour à Québec. Compatissant aux épreuves du pauvre gentilhomme, que ballottaient depuis plusieurs années la mer et la fortune, le comte de Frontenac l'invita à sa table et le logea dans son château.

Le gouverneur que possédait alors la Xouvelle-France, était un homme de beaucoup d'esprit, doué d'une éloquence naturelle, cultivée par l'étude et entretenue par l'habitude de

le Fasclieux de Pontac, veuve d'Ane de La Houtan, tutrice de leurs enfanta mineurs; " (alias) " Françoise Lefachenx de Gouttes, veuve dudit deffunt Isaac de Longdarcé, baron de La Houtan; — une sentence du 30 septembre 1689, '• rendue entre Antoine Jasse de Pommerj-e, sieur des Aages, intendant de monsieur le prince de Conty, cidevant poursuivant les criées, vente et adjudication par décret de la terre, S; igneurie et baronnie de la Houtan, saisie réellement sur Isaac de Long d'Arcé, seigneur et baron de la Houtan, a la requeste dudit Claude Loys, conseiller, secrétaire du roy, au lien duquel ledit Jasse auroit repris la poursuite de ladite instance de criées, et à présent poursuivant l'ordre et distribution de la somme de vingt-un mille livres, prix de la vente et adju'*ication de ladite terre de la Houtan sur Charles Carpentier, bourgeois de Paris, curateur créé à la succession vacante dudit de Long

d'Arcé, et opposant audit décret ;" — " premièrement, ladite H»laine Leverrier, veuve dudit Antoine .lasse

de Pommerye, tant en son nom, à cause de la communauté qui a esté entre eux, que comme donnataire mutuelle dudit Jasse, a esté colloquée et mis en ordre comme créancière et exerçant les droits de Jeanne Guerin, femme dudit Long darcé, du huitième février 1648. jour du contract de mariage de ladite Guerin avec ledit Longdarcé, de la somme de seize cens six livres quinze sols, faisant les deux tiers de celle de deux mil quatre cens unze livres cinq sols sept deniers, payez et acquittez par ledit Jasse de Pommery pour arrérages de cinq cens livres de rente par Iny constituées conjointement et solidairement avec lesdits de Longdarcé, Jeanne Guerin, sa femme, François Talon et Geneviève Leduc, sa femme, au profit de Françoise Poitevin, veuve Pierre de Laburge, par contract du

20 mars 1660...." — " Armand de LongJasse («ic) fils et héritier dudit deffunt de la Houtan " — "....le défaut

obtenu par ladite le Verrier, veuve d'Antoine Jasse, demanderesse, suivant les requestes et exploits des vingt

huitième février, quatre et neuf mars l(i99, contre Armand de Longdarcé, sieur de la Houtan, de Salins et de

Longdarcé de la Houtan, sa femme, et de Longdarcé de la Houtan, deBendenrs et defaillans- ..." (Imprimé

de 26 pages in-folio) — (Archives communales de Bayonne, CC. 818, n° 24.)

11 importe, avec un écrivain comme Laliontan, dont la véracité a été si souvent contestée, de contrôler chacun des faits qu'il avance. Aussi le lecteur ne devra-t-il pas s'étonner si nous accompagnons le texte de ce travail de notes et de pièces abondantes.

• A Versailles, le 31 mai 1691. .'^a Majesté a fait choix du Sieur Baron de la Hontan, ci-devant lieutenant reformé d'une compagnie d'infanterie en Canada, pour servir en qualité de capitaine rt formé de l'une des compagnies qu'elle entretient au dit pays. (('uUection de manuscrits de la XuuveUe- I-yance, II, 62).

- Lettre xxi.

~' Dans un acte de baptême du 1 6 octobre 1691, conservé aux r^istres de la cure de Qnél>ec, lahontan est qualifié cJuvaixer de Cordre de Noire-Dame du Monl-Carmtl. Lahontan. dans ses lettres, dit qu'il fut reçu chfpalier de Saint- Lazare- Depuis 1<'«S8, l'ordre s'appelait Nolrr-Dame du .Vohl-Carmel et de Suitit- Lazare. Vide: i'récix Iliflori'jue nes orlres rehçietu: cl militaires de S- Lazare et de .S'. Maurice, par le eh. L. Cibrario, Lyon, 1860, p. tiU.

LK I?A]U)N DK LAirONTAN 91

ce qu'il y avait de plus grand à la cour. Venu au Canada alors qu'il était parfaitement ruiné, et protégé contre ses créanciers par des lettres d'Etat, Frontenac prenait plaisir à synqiathiser avec ceux qui se trouvaient aussi liii'u que lui dans leurs affaires. Il ne nian((uait pas alors dans la colonie, de cadets de (jualité de Gascogne, qui ne faisaient pas souvent venir des lettres de chavge de leur p<n/s. '

Afin de faii'e p)ièce aux bourgeois prétentieux (pi'il détestait stiuverainenieiit, Frontmac s'entourait de ces caractères aventuriers et audacieux. Il aimait du reste leur franc parler et ne dédaignait pas leur esprit satiricpie et mordant.

Parmi ces irréguliers, que le gouverneur façonna de sa main énergique, jusqu'au point d'en faire quel([uefois des héros, citons Cavelier de la Salle, du Luth, la Forest, Bizard, Barois, Herbin, Lamothe-Cadillae, Mareuil. Il ne fut pas longtemps à reconnaître qu'il ne tallait point laisser confondre dans la foule, un gentilhomme du caractère de Lahontan, qui savait plaire, et qui pouvait se rendre utile au besoin. Lahontan, comme Frontenac, du reste, touchait par quelques côtés à la Gascogne, et les sympathies du grand seigneur exilé sur le rocher de Québec, devaient naturellement se poi'ter sur ce compatriote, que les malheurs de sa famille avaii'ut forcé de se réfugier au milieu des forêts du nouveau monde. "

La colonie était alors partagée en deux factions. L'une avait Frontenac pour chef L'autre était commandée par l'intendant Duchesneau, que l'on a aiii)elé »///e-sv//7t;t'/( hahit court. Cette dernière se composait de Lemo3'ne, Jolliet, Leber, Btjucher, Varennes, la Chenaye, Soumande. Elle ne voulait voir en Frontenac i^n'un vieux renard qui ne savait que proléger le rice. ^

Que de fois les officiers qui faisaient partie de la faction du gouverneur, en butte aux persécutions de l'intendant et des siens, levaient les yeux au ciel et s'écriaient dans la faiblesse de leur foi : Sanete Frontenac, ora p>ro me. '

Frontenac aimait les plaisirs de la table et les l)onnos causeries d'après dîner. Les gais convives se réunissaient au château Saint-Louis et l'on y passait les longues soirées ;\ parler un peu librement de tout. Lamothe-Cadillae racontait ses projets d'établissements sur le bord des grands lacs, du Luth décrivait les plaines sauvages de l'Ouest mystérieux, Barois et Bizard discutaient de commerce. Parfois la robe 'brune d'un franciscain apparaissait au milieu des brillants uniformes de ces officiers. C'était le J'. Chrestien Leclercq, qui venait lire au gouverneur, les bonnes pages du livre qu'il préparait sur l'iiistoire de la Nouvelle- France. Un des neveux de Frontenac, Haber de Montmor, était évêque de Perpignan, '' mais cela n'empêchait pas le bouillant chevalier de pousser des [lointes sur le domaine ecclésiastique. Il ne dédaignait pas même de corriger de sa main le manuscrit du moine historien, et d'y accentuer par quelques notes [)iquantes, les traits que le récollot décochait aux missions de la compagnie de Jésus.

Il nous semble voir le fier châtelain se promenant au milieu des groupes animés dans la vaste salle du palais. Sa grande taille, son air noble, mêlé de douceur, imposaient. Il se

' C'est ainsi que le marquis de Denonville recommande le chevalier de Vaudreuil dans une lettre du 21 octobre 1687.

^ 11 y a encore dans le d<''partement du Lot, en France, une petite commune du nom de Frontenac. Elle est située dans le canton de Cahors, arrondissement de Figeac. Elle compte 232 habitants. (Malte-Brun.)

^ Commentaires sur l'oraison funèbre de Frontenac.

' Lettre de Lamothe-Cadillae.

^ Vide: Margry, V, pp. lo7, 142, 143, de curieux détails sur cette famille.

92 J. -EDMOND EOY

dégageait de toute sa personne un cachet d'originalité frapijunt. Il avait le verbe haut et ainaait à discourir. Lorsqu'il s'échauffait au milieu de la discussion, son bras di-oit, dont il ne se servait plus, depuis (ju'il avait été cassé à Ortibello, en 1646, restait appuyé au manteau de la vaste cheminée, mais de l'autre il développait ses arguments comme s'il eût manié une épée.

Quand arrivait le carnaval, le comte faisait jouer la comédie. Les acteurs se recrutaient parmi les officiers de la garnison, et Corneille, Racine et Molière y trouvaient de dignes interprètes. Les hommes distingués de la colonie étaient invités avec leurs femmes k assister à ces représentations. Tout cela ne plaisait guère, comme on le pense, à la coterie de Duchesneau, l'intendant, qui posait pour l'homme rangé et sévère.

L"hiver de 1691-1692, que Lahontan passa à Québec, fut encore plus brillant que d'habitude. Les Français avaient fait prisonnier de guerre un riche négociant de la Xouvelle- Angleterre, M. î^elson, qui foisait commerce sur la rivière Kénébec. C'était un fort galant homme, très généreux, et qui aimait les plaisirs de la société.

Frontenac lui avait donné Thospitalité, et le traitait avec toute sorte d'honnêtetés. Il y avait encore au château M. de Maupeou, neveu de M"" de Pontchartraiii, puis une pleïade de jeunes et brillants officiers, qui s'étaient distingués pendant la dernière guerre. Dans ces réunions intimes, on essayait de faire épouser à ces militaires les tilles des colons, anciens geutilhommes ou riches habitants, afin de les attacher au pays. Parmi les jeunes filles qu'attiraient les soirées du château, se trouvait M''° Geneviève Damoui-s, dont le père, Mathieu Damours, riche armateur, était conseiller au conseil souverain. M. Damours et ses filsétaient fort aimés de M. ISTelson, qu'ils avaient souvent rencontré à leur établissement de Jemsek, sur la l'ivière Saint-Jean, où ils faisaient avec lui un grand commerce de castors. Geneviève Damours était filleule de Frontenac, et au dire de Lahontan, assurément une des personnes les plus accomplies de son siècle. Elle avait alors dix-huit ans et était belle et charmante. Lahontan, lui, avait vingt-sept ans. Il avait su résister jusque-là aux charmes et aux séductions des beautés de la capitale de la colonie. Il se vantait de son célibat et posait pour un endurci. Il médisait de toutes les femmes, et disait ne pas croire ;i l'amour. Mais, enfin, tout homme à peu près a. senti, ne fût-ce qu'un jour, un instant, cette étrange ivresse. Il y a eu un visage dont l'éclat illuminait ses insomnies ; il y a eu des j-eux dont il a cherché le regard, comme la plante cherche l'air et le soleil ; une voix entre toutes a fait tressaillir les cordes intimes de son âme ; et il a cru que ce visage, ce regard, cette voix étaient nécessaires à son bonheur, à sa vie même.'

Les charmes de la belle Geneviève Damours réussirent donc à amollir le cœur du baron. Il lui fit qiielques visites, puis s'aperçut qu'il n'éprouvait })as de plus grand plaisir que de la conduire à l'église. Il fallut bientôt expliquer son empressement et ses assiduités. Frontenac, comme iiarrain de la jeune fille, fit tout ce qu'il jint pour engager Lahontan à l'épouser. Celui-ci demanda du temps pour y penser. Il lui fut donné deux mois, j)uis quatre. M. Xelson, dans l'intervalle, ofti'it un grand dîner aux futurs époux, au gouverneur, à l'intendant, àl'évêque. Afin de presser le mariage, il promit 1,000 écus le jour des noces, etl'évêque en fit autant. Comme M"" Damours avait elle-même 1,000 écus de dot, et que Frontenac en offrait 7,000 ou 8,000 en congés, sans compter un avancement infaillible, le baron se trouvait à faire en réalité un mariage fort avantageux. Mais, au moment de signer le contrat, il

' Paul Bourget.

LE BAEON DE LAIIONï^VN 93

roiiiiii(;a A tout iioiir L'arder sa liberté. Le gouA'erneiir fiit tl•^s mécontent de ce dénouement inattendu, et pendant plusieurs jours Laliontan dut garder la chambre atin d'éviter son courroux.'

LaHOXTAX propose d'organiser rXE FLOTILLE SUR LES GRANDS LACS. SON DEPART POUR LA

•France. — Fait escale à Plaisance et s'y distingue en aidant à repousser une

ATTAQUE des ANGLAIS. BeAU TEMOIGNAGE QUE LUI REND M. DE BkOUILLAN (1692).

Il ne faut pas croire (pie pendant ces rigoureux hivers du Canada, le temps ne se passait (pieu dîners, en réceptions ou h la comédie. La vieillesse active de Frontenac avait l'art de mener vivement les homnu's. IVndaut ipie dans la bourgade de (Juébec, il faisait oublier à ses officiers les fatigues des campagnes de l'été, des partis continuels [)arcouraieut les forêts, harcelant sans cesse les frontières ennemies. Dans le vieux château, il interrogeait les coureurs de bois, les trafiquants, les courriers, se tenait toujours en rclatinns constantes avec les avant-ijostes.

Fronteuac voulait reprendre le détroit des lacs Erié et Huron ; il avait à cœur de réaliser le programme ébauché par son prédécesseur Denonville, et d'avancer oii celui-ci avait reculé.

' Laliontan (t. II, p. 79, édition de 1703), raconte cette aventure sous le nom d'un autre. C'est lui pourtant qui est en scène. 11 suffit dé lire l'épisode pour s'en convaincre. Ce jeune capitaine, qu'on voulait marier malgré lui, gui avait accoutumé de manger chez M- de Fronten(fc, ce caixilier si prompt à piire des extravagances, ce capitaine qui répondait qu'ayant hu quelques rasades d'xm tin fameux, son esprit n'était pas assez libre pour juger des conditions qui étaient insérées au contrat de mariage, ne peut être que le baron gascon. Laliontan aimait l'agréable Vqueur du bonhomme Noé. (Voyages de Portugal et Danemark, p. lûO.) C'est lui qui raconte que, dans un dîner à Copenhague, chez M. de Gueldenlew, vice-roi de Norvège, après avoir bu plus que de raison, il déchargeait sa conscience au pied de la talile (p. 102). Il se consolait de sa disgrâce et de ce généreux exploit en citant le proverbe allemand : S'il est hontettx de trop prendre, il est gloriexix de rendre (p. U')2).

Laliontan ajoute que le jeune oilicier garda la cliambre jusqu'à ce qiu: M. de Frontenac, chez qui il avait accoutumé de manger, l'envoya quérir. Le baron logeait alors à la basse-ville de Québec. Dans ses Voyages du Portugal et Danemark, p. 199, il dit : J'ai traversé plus de cent J'ois à minuit le cimetUrc de Québec, en me retirant setd à la Basse' Ville.

Dans l'automne de 1691-92, il y avait deux ofliciers à qui M. de Frontenac offrit sa table: Lahontan et le chevalier de Maupeou, et Lahontan dit expressément que Maupeou ne fut pas le héros de l'aventure que nous avons racontée.

Lahontan désigne M"« Damours sous la lettre D La simple lecture du texte suffit pour nous donner son

nom.

Le 11 décembre 1691, Lahontan était parrain à Québec, et la commère qu'il conduisait au baptême était Geneviève Damours. Voici l'acte de baptême, tel que nous le trouvons aux registres de la paroisse de Québec :

" Le mardi, onzième décembre mil six cent quatre-vingt-onze, a esté baptisée dans l'église paroissiale de Nostre- Dame de Québec, par nioy prestre missionnaire soussigné, Geneviève, fille de Pierre ^loisan, demeurant à la fontaine Champlain, et de Barbe Eateau, sa femme, née le mesme jour, le parain Armand Louis de Lom d'Arce baron de la Hontan et Herleche chevalier de l'ordre de Nostre-Dame du Mont Carmel capitaine reformé des troupes de la marine, la marainne Geneviesve Damour tîlle de M. Damours conseiller au conseil souverain de ce pays qui ont signé— Moisan— La Hontan— Geneviesve Damour— N. Du Bos p." C'est le seul acte où le nom de Lahontan apparaisse dans les registres de la colonie.

L'épouse de Pierre Moisan, pilote, avait pour mère une Gasconne du nom de Cassillac.

Ce n'est qu'en 1703 que Geneviève Damours épousa, à Montréal, Jean-Baptiste Céloron de Blainville, chevalier de Saint-Louis, lieutenant d'une compagnie de la marine. Elle avait peut-être attendu le baron infidèle et volage, pendant douze ans. Elle mourut après deux mois d'union, l'année même où Lahontan, rappelant ses souvenirs, vantait dans son livre la belle qui l'avait charmé un jour.

Les commandauts des postes éloignés de l'ouest lui avaient envoyé des relations détaillées; il avait causé souvent avec Lahontan de ces pays, qu'il avait parcourus, et des moyens qu'il faudrait prendre pour s'y établir. Le baron s'offrit pour défendre cette frontière.

!!■ demanda cinquante matelots basques, à cause de l'habilité et de l'adresse des marins de cette province. Il exprima ensuite le désir d'avoir deux cents soldats choisis dans les troupes de la colonie. Avec ces moyens, il se proposait de construire trois fortins en différents endroits : le premier, à la décharge dulacErié, le second au lieu où il avait commandé en 1687-88, et le troisième à la pointe de l'embouchure de la baie de Toronto. Quatre-vingtdix hommes devaient suffir, selon lui, pour garder ces trois redoutes. De là, il devait lui être facile de transporter, quand il voudrait, avec ses bâtiments, quatre cents sauvages dans le pavs des Iroquois ; il en pouvait convoyer deux mille, et porter autant de sacs de blé d'Inde qu"il en faudrait pour l'entretien de ces forts durant Tliivcr et l'été. L'occupation de ces postes permettrait de faire des chasses abondantes dans toutes les îles, d'entreprendre des traversées, où l'on poursuivrait les Iroquois dans leurs canots, que l'on coulerait à fond, parce que ces derniers étaient lourds et que ceux des Français étaient légers.

Comme ce projet était de nature à chagriner les Iroquois en temps de guerre et à les contenir en temps de paix, il sourit à Frontenac. Quoique Lahontan fût jeune, il le crut capable de soutenir cette entreprise. Il lui permit donc d'aller développer ses plans à la cour. Le 27 juillet 1691, Lahontan s'embarquait à Québec sur la frégate la Sainte-Anne, avec les dépêches de M. de Frontenac. Dans sa route il renconti-a, par le travers des monts Xotre-Dame, d'Iberville qui, monté sur ?e Po?r, conduisait à Québec douze vaisseaux marchands. Le 18 août, la Sainte-Anne faisait escale à Plaisance, dans l'île de Terre-Xeuve. Elle y attendit pendant un mois la flotte des pêcheurs basques qu'elle était chargée de convoyer en France."

' Lettre xxiii (éd. de 170î, I, 330, 339). Nous avons compulsé atteniivement les volumes XI et XII de la Correspondance générale du Caiiada aux Archives de la Marine, pour les années 1690-1691-1692. Ces documents ne contiennent rien sur Lahontan. La lettre de Frontenac des 12 et 20 novembre 1690 (vol. II. P' S6-100), de même que celle du 15 août 1691, contenue dans le même volume ( T 221 ), ne mentionnent pas la mission ni le projet dont parle le baron. Deux mémoires de Frontenac, l'un du 12 novembre 1690, l'autre du 20 novembre 1692, en faveur de divers officiers, gardent le plus complet silence sur l'officier béarnais. Nous trouvons au volume XII de la Correspondance générale ({° 152), un mémoire sans nom de lieu, sans date ni signature, concernant l'établissement d'un poste au détroit Le projet se rapproche de celui dont parle Lahontan dans sa xsni"" lettre, et nous croyons devoir publier ce mémoire en entier.

" L'établissement d'un poste au Détroit paraît nécessaire pour faciliter aux habitants de Canada le commerce avec les Sauvages et particulièrement pour empêcher les Anglais de s'en emparer.

"La facilité de ce commerce serait tout à fait grande et avantageuse pour la Colonie de Canada si S M. permettait aux habitants de cette colonie de former une compagnie qui eut seule le privilège de le faire d<ms les postes au-dessus de Montréal, dans laquelle on serait obligé de recevoir tous ceux qui se présenteraient pour telles sommes qu'ils voudraient fournir en préférant cependant les plus pauvres aux plus riches, de manière que s'il se trouvait pins d'argent qu'il ne serait nécessaire pour le fonds de ce commerce on en rembourserait une partie à ceux qui y auraient les plus grosses sommes pour prendre les petites que les pauvres habitants y voudraient mettre, et cela afin que le bénéfice de ce commerce ne tombât pas entre les mains de quelques particuliers seulement mais qu'il fût répandu en celles du public, si les expédients que le S. Charron propose * pour transporter nos marchandises chez les Sauvages et en rapporter les pelleteries réussissaient, ce qui est immanquable tant que nous aurons la paix ; ce privilège ne serait pas nécessaire dans la suite par rim[)ossibilité où se trouveraient les partiticuliers de donner en ces lieux-là les marchandises au même prix que la compagnie-

" Cette Compagnie supplierait tn-s humblement S. >I. de vouloir bien lui faire fournir la quantité de poudre, plomb et armes nécessaires à la traite avec les Sauvages pour le même prix qu'il les a du partisan afin que les

* Ces expédients sont d'avoir des barques au fort Frontenac pour naviguer dans le lac Ontario et au fort qu'on établirait peur naviguer dans les lacs qui sont au-dessus de la chute de Niaganu (Xote de l'auteur du mémoire.)

Le 14 septembre, eiiuiiiante vaisseaux ]ièclieurs se trouvaient réunis au |)iefl du bastion iK' riaisanee, n'attendant [)lus qu'un vent favorable pour se mettre à bi voile, lorsque, sur les deux bcuresde rapr6s-midi, deux soldats de la garnison, que le gouverneur avait envoyés ;\ la p(Uirsuite de quelques déserteurs, le long des côtes de la mer. arrivèrent au fort apportant la nouvelle qu'une escadre de cinq vaisseaux anglais était mouillée au cap Sainte-Marie, dans l'anse du l'ourcbet, k 5 lieues de J'iaisance. Serri's de près par les cbaloui)es de rennemi ces deux soldats s'étaient jetés dans les bois ponr\cnir en toute diligence donner réveil. M. de Brouillan, ipii eoniinandait alors l'iaisanee, envoya aussitôt à la di'rouverte. Les l'elaireni's aperçurent, en etfet, la Hotte ennemie, toutes voiles deliors, (pii faisait route vers la l'adi', où elle mouilla le leiulemain, 15 septembre.

M. de Brouillau n'avait avec lui (pTune petite garnison de cinquante hommes cpu' commandaient les lieutenants l'astour, ("ostebelle et Saint-(.)\'i(le. il tit \enir les capitaines des navires pêcheurs, et ceux-ci lui promirent main-forte.

Plaisance se ti'ouve situé à l'extrémité d'un petit détroit de cinquante toises de largo ; on bari'a celui-ci au moyen de (pnitre cables solidement attachés de chaque côté par de grosses ancres enfoncées dans le saldc. Après avoir donné à chaipie canonnier son poste de combat, le gouverneur s'occuiia de di'fenilre les aiiproches de la place. Il (h'tacha Lahontan avec soixante matelots basques à un endroit appelé la Fontaine, éloigné du f>rt d'environ un quart de lieue. Il était à craindre que l'ennemi n'y tentât une descente, et il aurait i)U gagner de là une montagne qui commandait le fort, et empêcher par sa mous(pieterie le service des batteries. Le Jour même où ces dispositions étaient prises, les vaisseaux anglais entraient en rade. Le premier jour, l'ennemi se contenta de taire des sondages et d'examiner le fort de loin avec des télescopes. Le 17, on vit sept à huit cents soldats s'embarquer dans des chaloupes et s'approcher de l'anse où Lahontan était embusqué avec ses soixante Basques.

Ceux-ci, couchés dans les broussailles, ne purent attendre dans leur ardeur que les pre-

donnant auxd. Sauvages à meilleur marché que les Anglais, on leur put ôter toute envie de porter leurs pelleteries chez cette nation.

" Il faudrait pour l'établissement de ce poste que S. M. eut pour agréable d'y entretenir environ 100 ou 150 hommes de tronpep seulement avec un commandant et des othciers expérimentés présentés par la Compagnie et approuvés par la Cour ou par le Gouverneur, auxquels il serait expressément défendu sous peine de cassation aux officiers et de punition corporelle aux soldats de faire aucun commerce directement ni indirectement; et à l'égard de leur subsistance, comme elle coûterait sans doute quelque chose de plus qu'à Québec ou Montréal, la Compagnie serait obligée d'y pourvoir en fournissant ce. qu'il faudrait excédant la paie du roi.

" Il ne faudrait point encore donner de concession dans ce lieu-là de craindre d'affaiblir la Colonie on l'étendant trop.

" Par cette voie on s'assurera du Détroit qui est un poste très avantageux et dont les Anglais tâchent de se saisir par toute sorte de moyens. On facilitera le commerce particulièrement dos peaux de bcuf dont ou prétend même que la laine puisse servir en France; on augmentera au Sauvage le prix de sou Castor par la diminution de celui des marchandises qu'on lui traitera, ce qui est le seul moyen efficace pour maintenir ceux qui sont dans notre alliance et pour y attirer même ceux qui n'y sont pas et entin on empêchera ce grand nombre de coureurs de bois qui est la source des plus grands désordres qui se commettent dans ce pays-là lesquels étant obligés de rester dans la Colonie la fortifieront en s'appliquant à la culture des terres, à la pèche de la morue ou à l'établi-ssement de quelque manufacture.

" Et si on était dans la suite indispensablement obligé de fixer la quantité île Castor qu'on pourrait recevoir de la Colonie l'établissement de cette Colonie deviendrait absolument nécessaire pour éviter les inconvénients qui arriveraient infailliblement tous les jours si le Castor était dispersé entre les mains de plusieurs qui ne manqueraient pas lie cabaler de leur mieux chacun pour son intérêt particulier pour taire prendre sa partie de Castor préférablement à celle d'un autre ce qui troublerait considérablement le repos public de cette Colonie, et en ce cas ou serait aussi obligé de ne recevoir de castor que lad. Compagnie."

96 J. -EDMOND EOY

inières chaloupes eussent abordé le rivage. Ils se rlémasqiièrent trop tôt, et, reiinemi en les apercevant vira de bord, ponr se porter à une demi-lieue delà, vers une pointe de terre, où il se contenta de mettre le feu et de se rembarquer ensuite précipitamment.

M. de Brouillan profita de ce premier insuccès de Tennemi pour se mieux fortilier encore. Il lit élever une redoute de pierre sur le haut de la montagne, d'où l'on pouvait éteindre le feu de ses batteries. Les navires pêcheurs se rangèrent eu ligne pour défendre l'entrée du détroit, où Ton pla<;a (piatro nouveaux canons du côté opposé au fort.

Le 18, a midi, une cliuloupe portant pavillon blanc, partit du Ixjrd de l'amiral pour gao"uer le fort. Le gouverneur envoya un sergent à sa rencontre. On banda les yeux au pai'lementaire et on le conduisit au commandant. C'était M. Williams, général de la flotte assiégeante, qui faisait savoir ipfil avait avec lui jilusieurs [>risoiiniers français «pril pourrait peut-être échanger.

Dans le but de connaître les forces de l'ennemi, M. de Brouillan choisit Lahontan et Costebelle pour aller entamer les négociations. L'amiral reçut ces deux officiers avec la plus grande courtoisie, les fit entrer au carré, leur donna toutes les nouvelles d'Europe, leur offrit des mets et les meilleures liqueurs, puis leur fit visiter son bâtiment. Au moment de les quitter, l'amiral les embrassa, puis fit crier par trois fois à ses matelots : Vive le roi.

Pendant que ces pourparlers avaient lieu, M. de Brouillan régalait de son mieux le parlementaire (ju'il avait gardé comme otage.

. Quand les deux officiers français furent de retour au fort, l'envoyé ennemi prit congé du gouverneur et lui apprit que son général l'avait chargé de le sommer de se rendre. A quoi M. de Brouillan répondit qu'il était trop bon sujet du roi pour fixire une lâcheté pareille ; qu'on n'aurait qu'à l'attaquer vigoureusement, qu'il se défendrait de même.

Le lendemain, vendredi, 19 septembre, les vaisseaux anglais se firent remorquer par leurs chaloupes jusc^u'à une demi-portée de canon et se mirent en ligne d'attaque. Pendant cette manœuvre, l'amiral envoya dire à M. de Brouillan, que s'il voulait parlementer pendant le combat, il eût à hisser pavillon rouge. M. de Brouillan, que toutes ces hésitations avaient sino'ulièrement ranimé, jugeant que l'ennemi faiblissait dans ses desseins, et qu'il pouvait bien penser que la flotte de vaisseaux marchands embossée derrière le fort, et dont on n'apercevait que les mâts du côté de la rade était puissamment armée en guerre, fit feu tout à coup de toutes ses batteries au cri répété de Vive le roi. Les Anglais répondirent sur le champ. Pendant six heures, ce fut des deux côtés un feu très vif. Puis M. de Brouillan, voulant ménager sa poudre, laissa l'Anglais continuer dans l'espérance de l'épuiser. Les coups partis des redoutes françaises avaient si bien porté que l'amiral fut bientôt obHgé d'éloigner sa ligne de combat. Plusieurs de ses vaisseaux avaient eu toutes leurs manœuvres hachées, d'autres avaient souffert dans leurs œuvres vives.

Cette retraite inespérée sauvait Brouillan, qui en était réduit à sa dernière gargousse de poudre, et qui ne se servait plus que des boulets ennemis que l'on ramassait dans les habitations qui en étaient presque toutes criblées. Deux mille coups de canon avaient été tirés contre la place.

Il était impossible ciu'unc flotte aussi bien armée que l'était celle des Anglais, se retirât après avoir fait si peu. M. de Brouillan, qui craignait une deuxième attaque, fit travailler sans relâche à réparer les brèches. Pendant six heures de la lutte la plus chaude, il n'avait eu ([uc cinq hommes de mis hors de combat.

Le 20, un Français, prisonnier à bord de l'amiral, se jeta à la mer pendant la nuit, et vint

Î.K BARON DE LAIIONTAX 97

aliordcr à la iiago à l'endroit où Lahontan était en omlitiscade. Conduit chez le jjouvernenr, il lui apprit que les Anglais étaient découragés, et (qu'ils n'a\-inent ]ias cru Plaisance si Lien fortifié. En eô'et, ils s'éloignèrent bientôt, puis allèrent lirûKr les haliitatiims de la pointe Verte, où un détachement envoyé jiar le commandant de Plaisance, ne put arriver à temps, à cause d'un orage violent ipii avait brisé les chemins. L'incendie de (quelques cabanes, tel fut tout le fruit (pie les Anglais rapportèrent de leur expédition.'

Ainsi finit ce siège que l'on peut appeler glorieux, (piand on considère le nonilire des assaillants et le jieu de ressources «pie Bronillan a\ait à sa disposition. Tout le nioiuU' y avait tait son devoir. Les capitaines des navires marchands avaient pointé eux-mêmes les canons des batteries, et leurs écpiipages avaient merveilleusement aidé à fortifier la place.

M. de Brouillan, taisant au ministre le récit de cette attacpie, rendit justice à tous. Après avoir fait l'éloge de ses officiers, Costebelle, Pastour et Saint-Ovide, il voulut faire une mention spéciale de Lahontan.

" Le baron de Laiiontan, écrit-il, a voulu comme nous avoir part à la gloire de bien servir le roi, et il n'est pas juste que je lui ôte celle qu'il a eue, d'avoir donné beaucoup de marques de sa vigilance dans les détachements que je lui ai donn('s. pour empêcher les ennemis de faire descente dans un lieu où il était à craindre qu'ils ne la fissent, qui est derrière la montagne, où j'ai eu l'honneur de vous marquer qu'il était besoin de faire bâtir une bonne redoute. Il pourra vous dire de quelle conséquence cela est. J'espère que l'ayant chargé de mes lettres pour vous les présenter, vous aurez la bonté de l'écouter, afin qu'il vous rende compte de toutes choses." "

C'est ainsi qu'à deux ans d'intervalle, Lahontan se trouvait chargé d'aller annoncer à la cour de France une deuxième victoire : a}irès la levée du siège de Québec eu 1690, celle de Plaisance en 1692.

Lahoxtax nommé lieutexant de roi à Plaisance. — Ses démêlés avec M. de Brouillan. — Il

EST PROPOSÉ comme COM.MANDANT DES ÎLES SaIST-PiERRE ET MlQUELON. Sa FUITE DE

Terreneuve (14 décembre 1693).

Embarqué de nouveau pour la France le 6 octobre 1692. Lahontan abordait le 23 du même mois à Saint-Xazaire, après une traversée de dix-sept jours. Il partait aussitôt pour Versailles. La cour n'écouta guère le projet qu'il avait formé de défendre les grands lacs au moyen d'une fiotille de canots montés par des Basques ; mais sa belle conduite en aidant à délivrer Plaisance des Anglais, lui fit donner la lieutenance de roi de cette place et la survivance d'une compagnie de cent hommes. C'est ainsi qu'après avoir rêvé la gloire d'explorateur et de commandant naval sur les mers de l'ouest, le pauvre baron se voyait

' Lahontan raconte les détails de cette attaque dans sa sxni>^ lettre (éd. de 1703, t. I, pp. 242-246). Comme il s'y donne un certain rôle, nous avons cru devoir contrôler son récit au moyen des pièces qui suivent et qui sont conservées aux Archives de la marine : 1° relation de l'attaque de cinq vaisseaux anglais de soixante canons au fort Louis-de-Plaisance, commandé par M. de Brouillan, gouverneur de l'ile de Terre-Neuve ; 2° journal du mouvement que les ennemis ont fait depuis qu'on a eu connaissance de leur approche au fort Louis (1692) ; 3° lettre de M. de Brouillan du 1" octobre 1692. Voir aussi Charlevoix, II, pp. 117-120. Nous avons ces pièces sous les yeux, et elles prouvent que Lahontan n'a dit, cette fois, que la vérité.

- Lettre de M. de Brouillan, du 1" octobre 1692 (Archives de Terreneuve).

Sec. I, 1S94. 13.

éconduit, et i-éduit à aller servir au milieu de.s bruiiieis de Terreneuve dans une hicoque, auprès d'un gouverneur (|ui était loin d'être celui qu'il venait de laisser sur le rocher de Québec. Quoi (|u"il en fût, c'était un avancement et une compensation jusipfà un certain point.

Laliontan, pour expliquer l'insuccès de ses démarches, dit que les bureaux de marine répondirent que son projet porterait les sauvages alliés des Français à faire la guerre aux Iroquois, plutôt qu'à chasser le castor.

Il est difficile de démêler le vrai du faux dans ce pidjet iTarmement des lacs dont Lahontan prétend avoir été l'auteur. Chose certaine, c'est que Frontenac, comme nous l'avons dit déjà, ne mentionne pas dans sa correspondance de 1691-92 le nom d)i baron. Sous la date du 4 novembre 1693, on trouve, par exemple, une lettre de Frontenac et de Champigny au ministre, où il est dit que Lamothe-Cadillac propose de garder avec des bâtiments l gers les rivières^ les détroits et les places qui se trouvent sur la roule ordinaire des sauvages et des Anglais venant d'Orange.

Ce projet ressemble beaucoup à celui de Lahontan.

Antoine Lamothe-Cadillac qui était entré dans l'histoire de la colonie dans des circonstances aussi singulières que Lahontan, était, comme ce dernier, fils d"un conseiller au parlement. Il avait, lui aussi, servi d'abord dans un régiment, puis tourmenté du désir de voir, il était passé au Canada, vers 1683, pensant y trouver la toison d'or. Homme de grand mérite, Cadillac reprit le projet de Lahontan, fut mieux écouté et obtint enfin la i)rotection qui avait été refusée au Béarnais. Mais, pour en arriver là, il lui fallut supporter bien des déboires. On le traita de visionnaire, on le menaça de la Bastille, on lui fit toutes espèces d'avanies. Habile, souple et spirituel, il surmonta des obstacles que Lahontan n'aurait pu franchir avec son caractère entier, boudeur et atrabilaire. Il n'est pas donné à tous de savoir éprouver la contrariété. Lahontan fit sauter le fort Saint-Joseph, Presque sur ses ruines, on a vu que quelques années après Lamothe-Cadillac fondait la ville maintenant fameuse de Détroit.

La construction du Grijfon, par Cavelier de la Salle, le projet de flotille de Lahontan et les propositions de Cadillac, marquent dans l'histoire de l'Amériipie du Nord, les débuts de cette marine intérieure, qui, dans les guerres de 1776 et de 1813, devait engager de brillants combats sur les Ijtcs Champlain, Ontario et Erié.'

Emlnirqui' à Saint-ISTazairt' le 12 ni;n 1693, Lahontan estait de retour à Plaisance le 20 juin, après avoir jiris un iia\ ii'e anglais, chargé de tabac, sur les écores du banc de Terreneuve.

Dès (pi'il eut mis pied à terre, il alla saluer le gouverneur Brouillan pour lui témoigner la joie qu'il avait de servir sous ses ordres. Celui-ci, à ce que raconte Lahontan, lui répondit qu'il était l)ien surpris (pTil eût sollicité ses emplois, sans lui en avoir communiqué le dessein Taum'c précédente, et (pi'il voyait bien ipu' ]<• projet d'iMitreiirise jiour les lacs du Camxda, dont il lui avait parlé, était faussement inventé. L'^n peu surpris de cette froide réception, le baron essaya de le dissuader, mais dès lors les deux hommes s'étaient juré guerre à mort.

' M. Margry.

Le non veau lieutenant de roi fit descendre ses meubles à terre et prit la maison d'un liartieiilier en attendant qu'il en eût fait bâtir une.'

Les premiers jours que Lahontan passa dans la petite colonie t'iirent employés tout entiers k son installation. Les capitaines l)as(ines lui prêtèrent les ehnr[ientiers de leurs navires, sans intérêt, et ils tirent si bien, (pi"en seiitemltre, le lieutenant de roi entrait en son logis. Il espérait y trouver la paix et le repos, après tant d'années d'agitation; mais il avait compté sans s^on hôte.

M. de Brouillan, gouverni'ur di' Plaisance, appartenait à une bonne famille de gentilshommes de Guyenne. C'était un ancien officier d'infanterie, qui servait depuis 1670. Homme d'esprit et de mérite, bien expérimenté au métier de la guerre, il n'avait pas le don, cependant, de se faire aimer de ceux ([ui étaient sous ses ordres, ni de ceux que la pêche de la morue attirait <lans son gouvernement. Il avait la réputation d'être avide et intéressé.'^ On l'accusait, à tort ou à raison, d'avoir gagné plus de 50,000 écus depuis son arrivée dans le pays.''

On a vu le froid accueil (pie le gouverneur avait fait à Lahontan à son arrivée, liien des raisons l'engageaient à prendre cette attitude réservée. M. de Brouillan, qui avait déjà auprès de lui un de ses neveux, M. de Saint-Ovide, enseigne chxns les troupes de la garnison, aurait voulu donner la place de major à un de ses frères, le chevalier de Brouillan, brave militaire qui avait été blessé en 1691 en Piémont, où il servait comme capitaine dans le régiment de Caisson. Ce frère était alors en mer pour venir à Plaisance, et l'arrivée de Lahontan avait déjoué les plans du gouverneur.*

Depuis deux ans, M. de Brouillan aVait l'iiabitude de faire lui-même la distril)ution des vivres aux soldats. Il y avait là des bénéfices à réaliser. La nomination d'un lieutenant de roi attrilmait res fonctions à ce derniei'. Tout cela n'allait guère au gouverneur. Aussi vonlait-il faire nommer un garde-magasin de ses amis, à [leine de le payer de ses deniers.^ Afin de mieux parvenir à ses tins, il écrivait au ministre :

'■ M. le baron de Lahontan n'a voulu entrer dans aucun (b'-tail pour prendre connaissance de la (pndité et quantité de vivres, comme également du coidage des eaux-de-vie, mélasses, non pbis qin' des diminutions que les entrepi'eneurs ont faites sur la grandeur et pesanteur des (puirts de lard et eau-de-vie qui ne sont point dans l'ordre. J'ai cru devoir

' Lettre xxv.

Résumé d'une lettre de M. de Brouillan au ministre, en date du 14 juillet 1693 :

M. de Costebelle, lieutenant de la compagnie qui tient garnison à Plaisance, a demandé à s'embarquer à cause d'une maladie qui le tient en langueur. Il avait commencé à se bâtir, mais il a cédé sa maison à M. de Saint-Ovide, enseigne (neveu de M. de Brouillan), à condition qu'il le remboursât des déjjenses qu'il a faites. Cependant comme la maison destinée pour M. de la Hontan, lieutenant de roi en Plaisance, ne sera pas sitôt en état d'y habiter commodément, quoiqu'on y travaille, il a pris en attendant la maison de M. de Costebelle.

'' Voici le portrait que fait Charlevoix de ce gouverneur (II, p. 186, 1696). " M. de Brouillan était un brave homme, un officier intelligent et expérimenté; mais il n'avait le don de se faire aimer de ceux que la pêche de la morue attirait dans son gouvernement. Le désir d'accumuler ne manque guère de produire ce fâcheux effet : il sert au moins de prétexte, et fournit des occasions pour accuser de violences et de vexations ceux qui n'ont pas su réprimer cette passion, ou la dissimuler. M. de Brouillan, pour son malheur, avait la réputation d'être avide et intéressé, et le service du roi en souffrit autant que sa gloire."

•' Il était venu à Plaisance au printemps de 1691. Dès lors, les marchands commencèrent à porter plainte contre lui.

* Voir lettre de M. de Brouillan du 7 octobre 1693.

^ Lettre de M. de Brouillan, du 7 octobre 1693 (Archives de Terreneuve).

lOO J.-EDMOND EOT

vous en donner avis, M. de lu Ilontan m'ayant témoigné qu'il demandait un ordre du roi pour se charger à l'avenir de cette distribution, à quoi je veillerai toujours comme vous me l'avez ordonné, avec la même application que je l'ai fait jusqu'à présent."

Comme question de fait, Laliontan voulait lui-même avoir la distribution des vivres, et c'était son droit en sa qualité de lieutenant de roi, vu qu'il n'y avait pas de garde-magasin à Plaisance. Il avait été nommé à cette position sans appointements, mais on lui avait donné les émoluments et les profits d'une compagnie franche de cent hommes. Or, Brouillan retenait la iiaye des soldats employés à la pêche des morues par les habitants, et faisait travailler les autres sans salaire. On conçoit qu'un homme du caractère de Lahontan ne pouvait subir longtemps ces misères. Comme Brouillan n'était aimé ni des habitants ni des pêcheurs, le lieutenant de roi, qui avait le verbe haut et la camaraderie facile, ne tarda pas à s'associer à leurs plaintes et à former coterie avec eux.

Rien de plus curieux que de suivre les lettres que M. de Brouillan adressait alors au ministre pour dénoncer la conduite de son lieutenant.

" Toutes les précautions que je puis prendre, dit-il, afin que le service du roi se fasse régulièrement, ne sauraient empêcher qu'il ne soit fait imparfaitement par le peu d'officiers que j'ai à y tenir la main, les hal)itants ne i^ouvant s'accoutumer, ni pratiquer l'application que vous me marquez par vos lettres qu'il faut qu'ils aient au fait des armes. Je les trouve si souvent hors de leur devoir, quand ils sont de garde, que cela m'a obligé de faire des règlements pour imposer des peines corporelles à ceux qui y manqueraient. J'ai cru devoir modérer celles que méritent les sentinelles qu'on trouve endormies sur le rampart, parce que cela arrive si souvent qu'on serait tous les jours dans la peine de punir de malheureux paysans qui ne savent point la conséquence de cela. Je me suis contenté d'en faire passer un par la baguette suivant le règlement que j'en ai fait, quoique ce châtiment soit petit pour un cas pareil, il s'en est peu fallu qu'il n'ait causé bien du désordre.

" M. le baron de Lahontan ayant des raisons particulières poui- prendre l'intérêt de riialiitant à ([ui apjiartenait celui (jui a été châtié, il a porté les choses à un point (pii a failli m'ôter la liberté de faire cet exemple qui me paraissait de la dernière conséquence pour la sûreté de ce poste. Je lui aurais volontiers épargné cette peine en relâchant ce domestique si je n'avais cru blesser l'autorité du roi ne m'étant plus libre de me relâcher sur des ordonnances si justes et si publiques, lesquelles j'avais fait lire à la tête des troupes et des milices et afficher à tous les corps de garde, sur quoi M. le lieutenant de roi prétend que je suis trop sévère ayant dit publiquement qu'il vous en éci'irait, et que je n'étais pas en droit de faire exécuter les ordonnances et règlements que je fais, disant même que les punitions (pie j'ai fait faire de la sentinelle (pi'un officiera trouvée endoiniie sur le ranqiart faisant sa ronde était comme le jugement de N. S.

"J'ai honte. Monseigneur, de me servir de ce terme, mais c'est pour dire les mêmes dont il s'est servi. C'est ce qui me serait aisé de prouver, s'il le fallait, comme aussi de ce qu'il a mis en avant que s'il avait jiris j)lus d'intérêt à celui (pii a passé par les baguettes, il l'aurait été enlevé du corps de ganle où il était en prison et aurait cassé la tête d'un coup dt' pistolet à celui qui s'y serait opposé.

" Je n'ai pas cru qu'il fût du service du roi de contraindre par la force les soldats de la garnison à faire ses provisions de bois jtour l'hiver, comme il me l'a demandé, dans un temps où ils sont véritablement occupés à mettre les casernes eu état pour se loger ; je ne m'y serais

LE BARON DK LAIIONTAN" 101

pas opposé s'ils ruvaient voulu taire de gré à gré, étant fort assuré qu'il est fort difficile d'avoir ici du bois de chauttage et je serais dans la même peine si je n'entretenais un assez grand nombre de domestiques qui travaillent actuellement i\ cela et qui seront pendant Fliiver employés ;\ faire le service du roi comme le reste des gens (|ui sont ici.

" Je puis vous assurer sans aniraosité que M. de la Hontan ne se mêle ici de rien du tout que de ce qui peut servir à ses plaisirs, il est même aisé de le remarquer par le refus qu'il a fait de prendre connaissance d'aucune aftaire de celles qu'il a fallu décider, je ne croyais même pas qu'étant sons mes ordres il dût refuser de venir chez moi l'en ayant fait \>v\vv atin de l'engager A veiller à des travaux du roi qui étaient pressés, moi ne le pouvant à cause de la forte indisposition, ce qu'il refusa iirenaut le parti de s'absenter du fort pendant toute la journée.

" Je vous envoie les plaintes que font plusieurs gens contre ses violences, il

serait à souhaiter qu'il traitât plus humainement qu'il ne fait un sergent de la garnison et quelques autres personnes ([ui sont ici les seules à (pii je puis me confier pour les travaux du roi.

" J'ai estimé qu'il était à propos de cesser ceux des fortifications de la redoute

pour les remettre en un temps plus favorable, de crainte d'accident fâcheux, quelque mal intentionné ayant ici fait entendre que je faisais sur cela beaucoup au delà de ce que vous m'ordonnez par vos instructions, lesquelles je m'attache de suivre de point en point ; et si l'on m'impute le contraire, j'ose assurer V. 6. que je n'aurai point de peine à vous prouver que ma conduite est sans reproche.

" Quoique M. de la Hontan prétende le contraire, comme il le dit par des chansons outrageantes qu'il a faites sur moi, sur quoi je me suis contenté de me borner de le faire prier de ne plus me conter dans ses œuvres satiriques qui sont devenues si publiques dans ce lieu (pie personne n'ignore sa manière de voir à mou égard, cela me touche à la vérité beaucoup moins que tout ce qu'il a fait d'ailleurs qui me semble être opposé au l)ien du service de S. M. J'ai cru (pi'ayant ici fort peu d'officiers il était A propos de tolérer ses emportements et porter les choses à la douceur sans lui faire connaître que l'expérience de vino-t années de service m'a assez liieii instruit p(Uir n'ignorer pas le parti (pie j'avais à prendre pour le remettre à son devoir.

" J'ajouterai à tout ce que je prends la liberté de vous marquer que d'abord

qu'il voudra vivre d'intelligence avec moi je sacritîerai tous mes intérêts afin de faire voir au peuple que nous vivons d'une assez bonne union pour être également portés au service de S. M."

Nous avons cru devoir citer ce document en entier parce (pi'il nous peint Lahontan dans l'intimité du service, tel qu'il devait être et tel qu'il s'est montré lui-même du reste. Cet otficier qui chansonne son gouverneur dans les tavernes de Plaisance, au milieu des pêcheurs de morue, et qui laisse courir sous le manteau, à la veillée, ses vertes satires contre l'administration, n'est-ce pas le pamphlétaire en herbe qui cherche sa voie et qui s'exerce à son futur métier ?

Il est évident qite la présence du gentilhomme de Béarn sur les grèves de Plaisance gênait beaucoup M. de Brouillan. Celui-ci crut trouver un moyen ingénieux de se débarrasser de cet incommode compagnon.

A -40 lieues de Plaisance, au milieu des brumes éternelles du golfe, se trouvent les îles Saint-Pierre et Miquelon. Ce sont des rochers arides et sans verdure. Les Français y avaient

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alors un poste de pêclie liabité par quelques familles pauvres et besogneuses. M. de Brouillan se mit à prêcher le ministre que les habitants de ces îles, fort éloignées de Plaisance, étaient insuliordonnés, et si peu protégés, qu'en 1692 les Anglais y avaient détruit les établissements. Il faudrait, disait-il, y construire un petit fort et y mettre un homme d'autorité pour contenir ces peuples clans le devoir.' " Pour commander dans ce lieu, ajoutait-il une autre fois, il suiBrait d'envoyer un détachement des soldats de la garnison de Plaisance pour conserverie fort qu'on y ferait bâtir ; il faudrait seulement (pielqnes canons." Enfin, après avoir bienfait comprendre rimportauce de ce poste dans plusieurs lettres, il disait tout le fond de sa pensée. " On m'a assuré que INI. le baron de la Hontan vous demandait le commandement de ce lieu là ; si vous lui accordez comme il s'y attend, voiis agréerez s'il vous plaît que je vous dise que je ne vois pas un meilleur sujet pour remplir son emploi, que le sieur de Monie, qui a servi ci-devant en qualité de major-général des troupes du Canada."

A moins que Lahontan ne fût alors complètement dégoûté des choses de ce monde, il est impossible de croire qu'il ait demandé lui-même à s'exiler sur ces rochers déserts et inhospitaliers, et dont on peut faire le tour en une journée. Cette idée avait germé dans le cerveau fertile de M. de Brouillan.- Quel triomphe pour lui s"i] eût pu enchaîner là son caustique adversaire, comme Prométliée sur son i;oc ! Tout cela ne manquait pas d'habileté, mais une nouvelle frasque de Lahontan fit éclater Brouillan, dont la colère jusque-là avait eu peine à se contenir. Voici comment le baron raconte cet épisode de sa vie :

Le 20 novembre 1693, un mois a[>rès le départ des vaisseaux pêcheurs, pendant que Lahontan donnait à souper à quelques habitants de Plaisance, M. de Brouillan, qui s'était masqué pour la circonstance, entratout à coup dans la maison avec ses valets, cassant vitres, bouteilles, verres, renversant tables, chaises, armoires et tout ce qu'il trouva sous sa main. Les masques disparurent avant que Lahontan eût eu le temps de mettre la main sur ses pistolets. Le lendemain, les valets de Brouillan tirent main basse sur ceux de Lahontan et les rouèrent de coups. La patience de celui-ci était à bout, mais les récollets qui desservaient la petite bourgade s'interposèrent et parvinrent à le calmer. Pour dissiper sou chagrin et sa colère, le baron se renferma et se plongea dans la lecture de ses livres, ses seuls amis. Au bout île trois jours, Brouillan fit arrêter deux soldats que Lahontan avait envoyés faucher du foin dans les prairies à une demi-lieue de la place, et les traita comme des déserteurs. Pressé de nouveau par les récollets, Lahontan se décida à aller faire des excuses au gouverneur. Les deux ennemis se reconcilièrent, s'embrassèrent, puisjurèrent qu'ils oublieraient tout ce ipii s'était passé entre eux. Mais Lahontan, ayant appris en sous main Vexistence du dossier formidable c[ue le gouverneur avait préparé contre lui, et cpii était déjà parti pour la cour,' résolut de s'échapper de Plaisance avant la venue de la flotte du printemps, de peur d'être arrêté et d'être jeté à la Bastille.

On était alors an commencement de l'hiver 1698 (14 décembre) et il n'y avait plus qu'un petit vaisseau en rade. Lahontan proposa au capitaine de le prendre à son bord et de le jeter quelque part sur les côtes d'Europe, moyennant 1,000 écus.

Voici comment M. de Brouillan, le jour même, annonçait ce brusque départ à la cour :

' Lettre de M. do Brouillan au ministre (1693).

- Lahontan. si causeur d'ordinaire, ne dit pas un mot de ce projet dans ses lettres, et il est vraisemblable qu'il ne le connut jamais.

' C'est la lettre que nous avons citée, et qui so trouve aux .\rchives de Terreneuve.

" Pejmis ma lettre «'rrite M. K' haroii de la Tlontan m'a dit être dans la résolution de passer en France. Je lui ai ex[)Osé tout ce que j'ai cru i|ui pourrait l'engager ;\ rester, j'ai même prié nos lions religieux qui sont ici de lui l'aire coiiiiaîtrc ipi'il l'tait du service du roi de ne pas aiiandonner ainsi ce poste; mais cela n'a t'ail iiiilli^ inipri'ssion sur son esprit. .le nie serais peut-être plus opposé à son <léiiart 'pie je ne fais s'il ne m'avait tt'inoigué (pTil voulait vous aller rendre compte de ma conduite, de ne \-ous demander sur cela, monseigneur, (pie de la faire examiner; je ne vous dirai plus rien de la sienne, cette "dernic;re marque (pi'il eu d<Miue [)rouve assez tout ce que j'ai en l'iionneur de vous dire à ce sujet."

Lahontan partait du Canada, aussi pauvre qu'il y était venu, mais il emportait de son passage dans cette lointaine contrée, une notoriété (pi'il était liieii loin de siqiposer.'

Lahoxt.vx réfugié au Portuoal, puis en Hollande, sollicite ex vaix sa «race. — Il se

décide à écrire ses mémoires (l()'.t4-1703).

Le navire qui portait Lahontan fut le dernier qui sortit de Plaisance dans l'automne de 1693. Il eut une traversée orageuse. Battu par une tempête qui dura plus de trois jours, son équipage crut qu'il serait englouti dans les flots. Pour comlile de luallieiir, arrivé^ en vue des terres d'Europe, un corsaire de Flessingue ratta(ina à l'iniproviste, et le ca[iitaine, effi-ayé, voulut se jeter siiir les rives de France.

Aborder en France, c'était pour Lahonian le dé^slionneiir, la lionte, la jirison. Il avait sous les yeux l'exenqile d'un officier connue lui. Mathieu de Liuo, (pie l'on \enait de jeter à la Bastille sous l'accusation d'avoir conspiré avec les Anglais.' Qu'était-il ? si non un déserteur. y[. de Brouillan, du reste, avait écrit aux gouverneurs de l'île de Ehé, de Belle-Isle, et de la Eochelle, de l'arrêter aussitôt cpi'il serait débarqué. Devancerait-il les courriers de son implacable adversaire ? Grâce à 300 pistoles, il décida s(ni caiùtaine à le jeter sur les côtes du Portugal. Parti de Plaisance le 14 décembre 1693, Lahontan abordait le oljanvier 1694,'^ à Yiami, port de mer à l'embouchure de la petite rivière de Lima, une de celles (pie les anciens appelaient le Léthé.

Plût au ciel que le malheureux officier eût bu (pie](pies gouttes du fleuve mythidogi([ue des Grecs, il eût perdu peut-être le souvenir de toute injure et de tout ressentiment, et au lieu de vivre en fugitif, le reste de ses jours, il aurait parcouru une carrière honorable', idlc que lui promettaient à la fois ses talents et son caractère audacieux.

De Viana, Lahontan se dirigea à petites journées sur Oporto, puis se rendit à Lisboinic, où il rencontra l'abbé d'Estrées, ambassadeur de France auprès de la cour du INn-tugal. C'est de là qu'il partit, le 14 avril 1694, pour se rendre à Amsterdam, avec un passeport de l'envoyé de Hollande, "en attendant qu'il plût à M. de Pontchartraiu d'aller en Paradis."^ Après avoir erré à travers Rotterdam, Amsterdam, Lubec, on le trouve, au commencement

' Voir appendice. PiC'ce m. Note sur M. de Brouillan.

Le 28 janvier 1(394, on donnait, de Versailles, la compagnie de Lahontan, commandée par le sieur deCostebelle, au sieur de Rancogne. (Manuscrits de la Nouvelle- France, II, p. 145.)

^ Le IS janvier 1693, interrogatoires par M. de la Reynie, lieutenant de police, au sujet de l'affaire de M. de Lino, emprisonné à la Bastille, accusé d'avoir conspiré avec les Anglais.

' Lettre xxv, datée de Viana en Portugal, le 31 janvier l(i94, p. 386, éd. de 1728.

* Voyages: de Portugal et de Danemark, éd. de 1728, p. 140.

de l'été, à Hambourg, d"où il écrivit, le 19 juin 1694, une lettre c^ue l'on vu lire, mais qui ne se trouve pas au nombre de celles (ju'il publia plus tard dans ses Voyages de Portugal et de Danemark, et ipii se rapportent à cette période de sa vie. Cette lettre a été découverte [par M. P. Margry dans les archives de France, et c'est lui ([ui l'a fait imprimer le premier dans son beau livre de V Etablissement des Français dans l'Amérique septentrionale.'

Hamboure:, 19 juin 1694.

Monsieur,

Je me suis donni> le bien de vous écrire, il y a trois ou quatre mois,'- de Portugal, touchant les atïiiires que j'ai eues avec M. de Brouillan, et comme je me suis imaginé que M^ de Pontchartrain me donnerait tort eu égard à l'infériorité et que je demeurerais en France sans emploi, tandis que tant de braves gens sont en exercice, je me suis résohi de voyager dans les pays du nord et pour cet effet, je me suis emliarqué à Lisbonne dans une flûte portugaise, (pli devait aller à Amsterdam, avec un passeport de l'envoyé de Hollande, pour voj-ager sûrement, oià je suis arrivé à bon port, et oîi j'ai demeuré sept ou huit jours ; ensuite de quoy je .suis venu ici, où j'ai rencontré deux Français qui viennent de la Virginie, qui m'ont dit qu'ils avaient été avec feu M. de la Salle à la découverte de sa rivière dans le golfe du Mexique, et que mon dit sieur de la Salle étant mort, ils s'étaient jetés parmi les sauvages, où ils ont demeuré cinq ans entiers, vivant avec eux et allant très souvent saccager les Espagnols dans leurs villages. Ils disent tant de choses touchant la richesse de cette terre par la quantité de mines d'or et sablons d'or qui y sont et la facilité que nous aurions de nous en saisir que j'en ay dressé un mémoire que je vous enverrai au premier jour. Ils m'ont appris le désordre où sont les Anglais dans la Nouvelle-Angleterre ; une révolte s'y est faite avant leur départ et plusieurs personnes de Boston se sont sauvées à la Virginie, crainte d'être massacrées. Il y a très peu de temps qu'ils sont arrivés en cette ville dans un vaisseau chargé de tabac qui vient de ces pays là, et ce qui m'a tait savoir que ces hommes étaient ici, c'est qu'ils ont proposé à quelques marchands de cette ville de leur donner un petit vaisseau pour aller charger d'argent au Mexique, s' obligeant à être mis à mort en cas que leur entreprise n'aye pas un bon succès. Ils m'ont paru avoir assez d'intelligence, cependant on n'a pas voulu y toper. Je pars demain pour Copenhague, d'où j'irai en Suède et de là en Pologne, ensuite je traverserai en Italie par Vienne, si je puis avoir un passeport de l'envoyé de l'empereur, qui est à Varsovie. Je ne puis, monsieur, vous donner d'autres nouvelles si ce n'est que la plupart des Hollandais de marque et de distinction souhaiteraient fort la paix et je puis vous dire avec toute vérité que les plus grands ennemis que nous ayons dans ces pays-ci. sont les Français réfugiés; aussi sont-ils odieux parmi toutes les nations et il y en a très yen qui trouvassent crédit dans les bourses des villes. J'espère, monsieur, que vous nie ferez la grâce de me conserver votre souvenir, puisque je suis et seray incessament avec passion,

monsieur,

Votre très hiinil)le et très obéissant serviteur,

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