MONSIEUR
“ Encore que je n’aie discontinué de travailler à un abrégé de l’histoire naturelle du Canada, sur les mémoires du baron de la Hontan, je n'ai pu le finir aussitôt que j'aurais souhaité, à cause de la diversité des matières qui se trouvent fort dispersées dans ses lettres ; elle se trouveront dans peu arrangées d’une manière à pouvoir
aider dans les spéculations.
‘ La chose la plus importante que je trouve dans ces relations, c’est la découverte d’une belle rivière nommée rivière Longue qui venant de loin par le 46 degré de latitude septentrionale, droit du Sud, se décharge dans le fleuve de Mississipi à l’Est droit qui se trouve dans la carte du baron de la Hontan (dont voici la copie) étant sous le 286e degré de longitude.
“M. de la Hontan a remonté cette rivière jusqu’à
l'endroit marqué dans la carte par la fleur de lis en
rouge.
“ Comme il place cet endroit au 269e dégré de longitude, il se trouve (en comptant 16 +,: lieues communes de France pour un dégré dans le cercle de longitude par 46 dégrés de latitude, prenant 24 pour la Valeur d’ün degré dans un grand cercle, que lé chemin que ce
voyageur a fait en remontant sur cette rivière, est d’eniviron 283 licuzs de France.
“ Depuis la fleur de lis, on voit le chemin que mon voyageur aurait eu à faire jusqu’à la source de cette rivière. Mais le froid, pas tant que la guerre, qui était entre les Gnasitares (peuple chez lequel il s'était arrêté quelque temps) et des nations plus avancées sur ce fleuve, l’on empêché de se hasarder plus avant.
‘ Ces mêmes Gnasitares lui firent présent d’une carte, qu'ils avaient désignée sur une peau de cerf et qui marque la source (d’entre des prodigieuses montagnes) d’une autre grande rivière, qui va droit au Sud comme l’autre en venait de même.
“Une des nations qui habite ses rivages ce sont les Mozeeleck, nation plus humanisée que d’autres Sauvages, et plus avant vers l'embouchure de la rivière, il y a une nombreuse nation qui se nomme Tanuglauz,
“ Sur la carte on a marqué en quelque manière une espèce de leurs barques, une face de médaille, et une médaille de cuivre rouge, couleur de rose, qu’on dit se trouver chez eux en abondance.
“ La chose qui m'étonne c’est que cette rivière Longue que M. de la Hontan a remontée le premier (et qui autrefois était nommée par les Sauvages Rivière-Morte)
m'est aucunement marquée dans nos plus récentes cartes géographiques J'ai la carte que j’eus l'honneur de voir chez vous, Monsieur, l’autre jonr, elle ne s’y trouve pas marquée non plus,
“ Il y a bien d’autres choses à redire encore sur nos cartes de ce pays là, eu attention aux observations de M.
dela Hontan, comme j'aurai l'honneur de vous représenter
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dans quelque peu de temps.
‘ Demeurant toujours avec bien de respect, ‘“ Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur. Signé :
“ LASKOFFKY”
Les savants allemands, mettant de côté les démêlés personnels de Lahontan avec la France, ne songèrent qu’à voir et discuter dans ses œuvres le philosophe et le matérialisme. La nature de ce peuple mystique et chercheur s’étonna cependant des idées hardies que le baron rapportait du nouveau monde. Jean-Jacques Brucker, un des plus grands érudits du siècle dernier, celui-la même que l’on a appelé le père de l’histoire de la philosophie, cherchait des vestiges philosophiques chez les peuples les plus barbares, et la jeune Amérique, que Lahontan prétendait décrire dans ses Draloguesn'échappa pas à son regard attentif. Voici ce qu'il dit de ces Dzalogues dans son istoire critique de la Philosophie :
“ C’est avec assez de subtilité qu’on y raconte qu'un certain Adario discute avec Lahontan sur les principaux points de la doctrine chrétienne, sur les mœurs, les lois et les institutions des chrétiens et celles de sa nation, Les objections qu’il soulève sont telles, qu’elles paraissent
vraiment plus fortes et plus substantielles que les répon-
ses de Lahontan. C’est ce qui a fait soupçonner aux savants que tout ce dialogue a été composé par son auteur dans le seul but de confondre la religion chrétienne par des arguments empruntés aux sauvages américains. Lahontan, en effet succombe sur tous les points et Adario triomphe. Ce livre suscita de grandes haïines contre
Lahontan, qui vivait alors à la cour du Hanovre. Il fut accusé partout d’être athée, de mépriser et de trahir la religion chrétienne. Puis on le soupçonna d’avoir imaginé cette fable dans le but d’imiter Bodin dans son Cole deque sur les différentes religions, et de s’attirer ainsi un peu de gloire en combattant la religion chrétienne. Jamais, à la vérité, un homme aussi barbare que l'était Adario eût pu discuter de la sorte. ”
Brucker nous apprend encore que plusieurs doutèrent non seulement de l’existence du sauvage Adario, mais crurent aussi que Lahontan n’était qu'un personmage fictif, un nom de plume, sous lequel se cachait le moine fugitif français Gueudeville. Telle est l'opinion u'exprimait Freytag, dans son Amnalecta litieraria de Zibris rarioribus, et Trynius.
L’illustre Leibnitz dut lui-même intervenir afin de combattre cette étrange assertion. Dans une lettre écrite en 1710, il affirme que le baron de Lahontan est un personnage réel, qu'il a fait véritablement un voyage dans Ia partie française de l'Amérique septentrionale, et que, pour avoir voulu défendre son droit trop opiniâtrement, # déplut au marquis de Pontchartrain, et dut s'enfuir du nouveau monde et quitter le service de la France, Dans cette même lettre, Leibnitz, qui se disait l’ami de Lahonfan, regrette que ce dernier n'ait pas mieux répondu sur les points de doctrine à Adario (personnage huron venu en France, il y a quelques années, et qui préféra ses sastitutions aux nôtres).
Le savant Reimanus appelle Lahontan un autre Lucien, aux discours profanes et aux mœurs dissolues, ennemi de sa religion et de toute religion chrétienne, Il
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n'a écrit ses Dialogues, dit-il, que dans un seul but : détruire la religion chrétienne et la remplacer pa le naturalisme.
L'auteur de la Pribliotheca Historiæ litterarie selectæ soupçonne avec raison Lahontan, juge assez libre des dogmes sacrés, d’avoir beaucoup ajouté à ce qu'a pu dire Adario. “ S'il n’a pas fait cela, dit-il par mépris de la réligion chrétienne, il l’à certainement fait dans le but de montrer ses préférences pour les institutions étrangères comparées à celles de sa patrie, et pour montrer aussi que ce n'était pas en vain qu’il avait demeuré pendant tant d'années chez une nation barbare. Rien ne démontre plus la mauvaise foi de Lahontan que les réponses infimes qu’il apporte aux objections subtiles d'Adario.
Il y a près de deux siècles maintenant que parurent pour la première fois les ouvrages de Lahontan, et l’on ne s'occupe guère aujourd'hui de ses idées philosophiques et de ses théories sur la régénération des sociétés. Vouloir changer l’ordre des choses établies, c'est l'éternel rêve de tous ceux qni ont manqué leur voie dans la vie. Ils passent, d’autres les remplacent, le silence se fait sur tous. Combien connaissent le livre du jeune officier béarnais ?
On ne peut nier que Lahontan eût une pensée originale, le jour où il s’imagina de mettre en présence de la civilisation des sociétés organisées, l’homme libre des forêts d'Amérique, de comparer la vie sauvage au mœurs et aux coutumes européennes. Mais combien d’autres depuis ont usé de ce truc ingénieux et relégué le nom de Lahontan dans l'ombre ? Que sont les pauvres dia-
logues du baron à côté des immortelles Zertres persanes de Montesquieu ?
Le mérite de Lahontan, si mérite il y a, fut d'avoir été un précurseur. Il est facile, par exemple, de voir à la simple lecture du Discours sur l'Origine et les. Fondements de l'Inégalité parmi les hommes; de Jean-Jacques Rousseau, que le célèbre citoyen de Genève s’est inspiré largement des Dialogues de Lahontan. Combien d'autres philosophes du XVille siècle y ont puisé sans que cela paraisse ? Ils n'ont pas jugé à propos de raconter à la postérité dans quel fumier d’Ennius ils cueillaient des perles.
Combien parmi les admirateurs de Chateaubriand, savent que quelques-unes des belles pages des Natchez, d'Atala et de René ont été inspirées par Lahontan ? L'illustre écrivain a fait plus, il a-donné à un des principaux personnages de ces romans le nom d’Adario, celui-là même que le baron béarnais avait choisi pour le héros des Dialogues. Qu'on lise le dernier chapitre de l’Essai historique sur les révolutions : Une nuit chez les sauvages de l'Amérique, et Von touchera du doigt la source où Chateaubriand a puisé lorsqu'il écrit :
“ Ici, plus de chemin à suivre, plus de villes, plus d'étroites maisons, plus de présidents, plus de républiques, de rois, surtout plus de lois et plus d'hommes. Des hommes ? si ; quelques bons sauvages qui ne s’embarassent pas de moi, ni moi d’eux ; qui, comme moi encore, vivent libres où la pensée les même, mangent quand ils veulent, dorment où et quand il leur plaît...
“ Délivré du joug tyrannique de la société, je compris alors les charmes de cette indépendance de la