livre. Le moine fut introuvable. Le retour d’iberville
des bouches du Mississipi vint prouver que cet auteur,
sur les relations duquel on s'était fié, avait menti d’un bout à l’autre. Hennepin alla cacher sa honte quelque part, mais sa mésaventure .n'empêcha pas qu'il eût des imitateurs. Il ne manquait pas alors de ces explorateurs de contrebande, gens de mauvaise foi, qui écrivaient au coin du feu des voyages qu'ils n'avaient jamais faits, espérant ainsi s’attirer une gloire facile ou C’est à peu près à cette époque que parut la fausse relation de Mathieu Sagoan sur
Ja rivière du Mississipi. ‘
Lahontan, on s’en souvient, alors qu’il espérait rentrer en grâce auprès de son gouvernement, avait écrit à Paris
une longue lettre où il racontait avoir rencontré dans les
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rues d'Amsterdam deux matelots qui disaient avoir des nouvelles de l’expédion du malheureux la Salle. Le ministre fit faire une enquête, et il fut prouvé que le baron avait menti, Pourquoi, en 1703, n’aurait-il pas employé les mêmes moyens que Hennepin et Sagoan, dans l'espoir d'obtenir du service de l'Angleterre ? Aussitôt son livre paru en Hollande, il s'empressse d’en faire faire une traduction anglaise, la dédie à un prince du sang du Royaume-Uni et met bien en vedette l'intérêt que l’Angleterre a à ruiner le commerce de la France en Amérique, C'est le système qu'avait adopté Hennepin, et nous sommes tenté de croire que les deux firent la paire. Mais, dira-t-on si Lahontan a bâti tout d’une pièce ce voyage imaginaire de la rivière Longue, comment se fait-il qu'il donne des renseignements si exacts sur le Missi<sipi, sur ses principaux affluents et sur la plupart des nations qui vivaient sur ses bords? A l’époque où Lanñontan écrivait, il existait déjà toute une bibliothèque de livres et de mémoires sur ces lointaines régions. Rien de plus facile pour lui, par exemple, que de consulter la relation de Marquette, que Thévenot avait publiée dans son Recueil de voyages paru en 1681. Thévenot,
dans ce même recueil, discutait déjà l’exploration de la.
Salle. La première édition de la Description de la Louisiane de Hennepin parut en 1683. Il en parut de nouvelles éditions en 1688, 1697, 1698. Lahontan a-t-il pu les ignorer ? Il dut rencontrer, du reste, plus d’une fois, ce fameux moine, réfugié comme lui en Hollande. Il n'y a pas de doute encore que Lahontan lut l’Etab/ise-
snent de la Foy dans la Nouvelle-France, du récollet Leclerq, qui fut imprimé en 1691. C'est dans ce livre
que se trouvent deux relations du voyage de la Salle au Mississipi : l’une du P. Zenobe Membré, l’autre du P. Anatase Douay. Comme Leclerq, Lahontan se moque des prétendues conversions opérées par les jésuites, et de l'exagération de leurs relations. Il n'ignorait pas non plus le mémoire sur les dernières découvertes de la Salle, publié par Tonty en 1697. Quoi de plus aisé que de broder un voyage à l’aide du récit de ces voyageurs ? Lahontan avait vécu dix ans au Canada. Il y avait appris les tentatives de Nicolet en 1640. N’avait-il pas rencontré du Luth, les Tonty, la Durantaye, Perrot, qui connaissaient toutes ces régions ? Un esprit observateur comme celui du baron béarnais n'avait dû rien oublier des longs récits des coureurs de bois. Dans ces postes de l’ouest où Lahontan avait servi, on possédait depuis longtemps la vague connaissance d’une rivière qui venait de l’ouest. Lamothe Cadillac. qui fonda Détroit le 24 juillet 1701, raconte dans ses lettres, qu'il y a chez les Sioux une rivière qui s'étend dans les profondeurs des terres sur un parcours de mille lieues. ‘“ Cette rivière, dit-il, est bordée de belles prairies, dont on ne voit pas la fin. Sa source n’est pas connue. Elle vient de l’ouest et tombe dans le Mississipi. On pourrait aller par là a la mer occidentale. ” Et, plus loin, il ajoute : “ En prenant la rivière Saint-Pierre, qui se jette dans le Mississipi, on peut aller jusqu’à mille lieues dans l’intérieur. Cette rivière est aussi grande et aussi belle que le Missi-
ssipi. On devrait atteindre en remontant à sa source une rivière qui coule vers l’est. ”
M. de la Grange de Chézieux a cru trouver une ressemblance entre les sauvages Tahuglaux dont parle
Lahontan et les nations de Tejuago que citent les Espagnols, entre les Eokoros du même auteur et les Aiaoros de Benavidès. Ce rapprochement de noms a quelque chose d'assez singulier, en effet. Mais il ne faut pas oublier que Lahontan était du pays de Béarn, qu'il devait être suffisamment versé dans la langue espagnole, qu'il a fait un assez long séjour en Espagne et au Portugal, et qu'il a pu y lire les relations des voyageurs de ce pays. Quand Lahontan parle des Espagnols, dans son voyage de la rivière Longue, il semble, du reste, avoir quelque peu copié Hennepin. Le P. Anastase Douay, dit, lui aussi, avoir rencontré des nations sauvages qui lui parlèrent des Espagnols, Vingt nations sauvages, raconte-t-il, allaient faire la guerre aux Espagnols, et elles l’invitèrent d'y aller avec eux.
Il ne faut jamais perdre de vue, enfin, que Lahontan a rencontré, en 1688, les compagnons de la Salle à Michillimakinac, et qu'il a recueilli d'eux de précieux renseignements. Dans son prétendu voyage sur le Mississipi, il a bien le soin de ne se rendre que jusqu’à l’Arkansas, où Hennepin était allé. Il y avait là, en 1687, quand le sulpicien Cavelier, le frère du malheureux la Salle, le P. Anatase Douay, le pilote Joutel y passèrent, une maison bâtie à l’européenne, avec une grande croix, sur laquelle étaient attachées les armes du roi de France. Ce fort était commandé par le sieur Couture, qui y vivait avec deux Canadiens. Tonty les avait placés là par ordre de la Salle pour y maintenir l'alliance avec les nations sauvages, voisines de ces lieux. Ilest bien étonnant que
Lahontan ne signale pas la présence de ce fort et de la petite garnison, alors qu'il s’y rendit l’année suivante,