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Il nous scmble que la rencontre de ces Français au millieu de la solitude du désert dût être un épisode assez frappant de son voyage. Il se contente de dire, en parlant de l'Arkansas, où il prétend s'être rendu : “ cette rivière si bien connue de la Salle et d'autres Français. ”
En remontant le Mississipi, Labontan use de la même 1éscrve. Il ne dépasse pas ie saut Saint-Antoine, jusqu'où s'était rendu Hcnnepin.
Plusieurs ont cu voir dans la rivière Saint-Pierre qui traverse le Minnesota, la rivière Longue dont parle Lahontan. D'après le volume des eaux et sa position géographique, disent-ils, ce ne peut être que la rivière découverte én 1688. Cette rivière, qui prend. sa source dans un chapelet de lacs sur la frontière du Dakota, coule, en effet, entre les 45° ct 46° de latitude. Après avoir poursuivi sa course vers le sud-est, sur une distance de 320 milles, elle rencontre un affluent qui porte le nom Blue-Earth, tourne vers le nord-est, et vient se jeter, au bout de 120 milles, dans le Mississipi, près de Mendota. C'est une rivière à pente douce qui roule ses eaux au milieu d’une vallée légèrement ondulée. Les steamers peuvent la remonter jusqu'à 40 milles, à un point où la navigation se trouve interrompue dans les basses eaux par une chaîne de rochers. Les bateaux d’un moyen tonnage pénètrent d'ordinaire en toute saison jusqu’à 295 milles de son embouchure.
Par une singulière coïncidence il se trouve que la rivière Longue, décrite par Lahontan, est située sur sa carte à peu près sous la même latitude que la rivière Saint-Pierre. Le hasard servit bien cette fois le voyageur, qui déclare lui-même n'avoir eu dans tout son
voyage qu'un pauvre astrolabe pour prendre la hauteur
des terres. Il est bon de savoir, cependant, que jusqu'aux
navigations d’Iberville, les latitudes et les longitudes des cartes des régions de l'ouest avaient été données à peu près. D'après ce célèbre marin, on marquait, par exemple, Michillimakinac par le 280°, tandis qu’il devait être par le 298°. On marquait le Mississipi par le 273° ou le 275°, il trouva 284° 30. On ignorait même la juste longitude de Québec, que l’on marquait être à 310°, quoiqu'il fût à l’est de beaucoup.
Lahontan eut la chance heureuse de trouver une
rivière à peu près sous la latitude qu'il avait indiquée. Si c'est la rivière Saint-Picrre que Lahontan découvrit en 1688, il est bien extraordinaire, cependant, que Nicolas Perrot, commandant au poste des Nadouessioux, qui en prit possession au nom du roi-le 8 mai 1689, en présence du missionnaire Marest et de Lesueur, c’est à dire un an après le voyage du baron, ne mentionne pas le fait de cette déconverte. Il rencontra à l'entrée de cette rivière une tribu sauvage qu’il appelle les Mantantous, et, plus loin, dans les terres, il trouva les Mancho-
kotous et les Sougeskitoux. Où étaient allés les Essanapés et Gnacsitares de Lahontan ? Ces tribus si
puissantes, au dire du voyageur, n'avaient pu disparaître sitôt ?
En 1697, un traiteur fameux dans l’histoire de l’ouest des premiers temps, Pierre Lesueur, se rendit par les terres avec quelques Canadiens jnsqu’'à la Rivière Saint- Pierre à la prise de possession de laquelle il avait assisté en 1689. Lesueur avait épousé la cousine germaine
d’Iberville, et grâce à la protection de ce dernier, il était
parvenu à intéresser quelques particuliers de Paris dans la recherche des mines qu’il prétendait avoir trouvées dans les régions où coule cette rivière. Une compagnie s'était formée, et M. l'Huillier, fermier général, en fut le premier soutien. Le premier voyage de Lesueur ne paraît avoir abouti à aucun résultat. En 1690, il demanda de retourner à la rivière Saint-Pierre, en pénétrant, cette fois, par l'embouchure du Mississipi. Comme il jouissait d'un grand crédit sur les peuples Sioux, où il avait trafiqué depuis plus de quatorze ans, la permission lui fut accordée. Iberville l’embarqua sur sa flotte avec huit ou dix hommes. Au mois d’avril 1700, Lesueur remontait le Mississipi. Il raconte, dans le journal qu’il a laissé de ce voyage, qu’arrivé à un quart de lieue en deça du saut Saint-Antoine. il entra dans une rivière qui se jette sur la rive droite du Mississipi, et qu’on nomme la rivière Saint-Pierre. Il pénétra dans l’intérieur jusqu'à une distance de 44 lieues, à un endroit où la rivière Saint- Pierre est grossie des eaux d’une rivière qui s'appelle maintenant Bluc-Earth, mais que Lesueur nomma la rivière Verte. C'est à I lieue de ce confluent que l’explorateur bâtit un fort qui prit le nom de l'Huillier, en l'honneur du principal promoteur de la compagnie. Lesueur passa l'hiver dans ces parages, travaillant à exploiter une mine de cuivre rouge qu'il y avait découverte. Il en rapporta 4,090 livres. Au printemps de 1702, Lesueur était de retour du fort l’'Huillier, où il avait laissé un Canadien du nom d'Eraque comme comman-
dant. Nous nous sommes attardé à raconter les divers voyages de Lesueur dans les parages de la rivière Saint-
Pierre, parce qu'ils sont d’une grande importance au
point de vue de la question que nous étudions,
S'il est vrai, comme on le prétend, que la rivière Saint-Pierre soit la même que cette rivière Longue que Lahontan dit avoir rencontrée en 1688, n'est-il pas extraordinaire que Lesueur, qui s’y rendit en 1689, 1697 et 1700, et qui y passa un hiver entier à explorer, ne fasse aucune mention des nations que le baron y réncontra? Comment Lesueur, qui faisait la traite chez les Sioux depuis plus de quatorze ans, au dire de l’intendant
Champigny, a-t-il pu ignorer totalement l'expédition de ”
Lahontan ? Comment les sauvages qui vivaient sur les bords de la prétendue rivière Longue, avaient-ils pu si vite oublier le passage des six canots du Béarnais ?
Lahontan, qui était un causeur plein de verve, et qui savait saisir tous les détails dans ses observations de chaque jour, a eu la main malheureuse dans ce voyage de la rivière Longue.
La description des lieux et des villages qu’il rencontre est faite avec des traits si vagues qu'il est pour ainsi dire impossible de les identifier aujourd'hui. Tout est jeté dans un moule banal. Aucunes remarques typiques sur la nature du pays, les bois, les plantes, la chasse, la pêche. Il ignore même cet affluent si important de la rivière Verte, que Lesueur rencontre à 40 lieues de l'embouchure de la Saint-Pierre. Quelle différence entre Lahontan et les voyageurs de cette époque? Voyez le jésuite Marquette, sur les grèves sauvages du Wisconsin, qui cueille les plantes qu'il rencontre sur son passage et les jette au fond de son canot afin de pouvoir les étudier plus à son aise, le jésuite Beaulieu qui, sur les bords du Saguenay, étudie le soir, à la lueur du feu de bivouac,
M ER ORAN IUT DEN ER pub a
l'anatomie des animaux. Jolliet dresse des cartes, la Salle rédige des mémoires, Lamothe Cadillac donne du pays des grands lacs des descriptions superbes. Qui a pu égaler Champlain, quand il décrit les endroits quil rencontre avec une telle précision de pinceau qu'on les peut reconnaître à la simple lecture de ses ouvrages ?
Chose étonnante ! lorsque Lahontan parle de contrées connues, de rivières déjà explorées, comme le Wisconsin, la Wabash, l'Illinois, le Mississipi, le lecteur peut s'orienter. Entre-t-il sur le territoire de cette fameuse rivière Longue, tout devient mystère: les peuples qui l’habitent sont tellement fabuleux, que lui seul, de tous les voyageurs, les signale; les noms que portent ces nations sont tellement étranges, que personne n'en à gardé la mémoire.
Ce qui a lieu de surprendre encore dans ce voyage, c'est la rapidité avec laquelle les six canots de Lahontan traversent cette immensité de pays. Parti de Michiliimakinac le 24 septembre 1688, Lahontan y reverait le 22 mai 1680. Il est facile de me:urer sur une carte la: longueur du chemin parcouru en aussi peu de temps. Et si l’on songe à la difficulté des portages, aux tâtonnements inévitables d’un trajet en contrée inconnue, aux arrêts forcés pour prendre langue dans les villages, est-il vraisemblable que dans le cours de huit mois une expédition semblable ait pu être menée à bonne fin? Que dire lorsqu'on voit la flottille de Lahontan remonter le cours du Mississipi depuis les Arkansas jusqu'aux Illinois, en explorant l'embouchure de toutes les rivières, en un peu moins d'un mois, en pleine saison printanière, alors que le grand fleuve, grossi par la fonte des neiges
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et la crue de ses nombreux affluents, coule avec une: rapidité si extraordinaire, que l’on ne pouvait y faire que 5 ou 6 lieues par jour en canot, d’après toutes les relations ?
À part ces quelques invraisemblances qui sautent aux yeux, il faut avouer que Lahontan a su Gurdir habilement la trame de son voyage imaginaire. ‘Il a bien le soin, par exemple, chaque fois qu’il traite d’un coin de pays connu dans cette immense région du Mississipi, de ne dire que juste ce qu'il faut, ce qu'il a pu apprendre des autres voyageurs, ou ce qu’il a pu recucillir dans Hennepin, Douay, Membré ou Thévenot. Il ne se coupe jamais dans son récit, et malgré la revision que le texte a subie dans les différentes éditions le fonds reste toujours le même. C’est à peine si l’on peut constater quelques divergences dans les dates. Par exemple, dans les premières éditions, il dit être arrivé les octobre au village Kikapou ; les éditions postérieures donnent le 9 octobre. Il suit de là que les diverses étapes du voyage sont reportées à quatre jours de différence. Il raconta. en 1703, être entré dans la rivière Longue le 2 noveinbre 1688 ; les éditions subséquentes portent le 7 novembre. Les
dates concordent de nouveau dans toutes les éditions lorsqu'il est question du départ de l’auteur du village des Eokoros, le 21 novembre.
Lahontan a-t-il voulu par là dérouter les chercheurs de l’avenir ? Comment compter avec un personnage de ce calibre ? a
Dès 1715, les géographes français mirent en doute la relation de Lahontan, ainsi qu’on le peut voir par les lettres qu’adressait alors le missionnaire Bobé à l'Isle.
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Ces lettres ont été publiées dans l’Æéstorical Magazine (tère série, III, 231 et 232). Sur les cartes qu’il publia de 1710 à 1720, le géographe anglais Herman Moll semble croire à la version du voyageur de la rivière Longue. Un autre cartographe anglais, John Senex (1710), après lavoir acceptée avec beaucoup d’hésitation, finit par la rejeter complètement. Daniel Cox, dans sa Carolana (1727), l'adopte sans réserve. La rivière Longue est aussi dessinée sous le nom de Mongoina dans l’A#/as de Poffe en 1733. Le géographe allemand Homann, de Nuremberg, se laissa lui aussi guider par cette fausse indication, On a vu dans le mémoire de M. de la Grange de Chézieux, que l'Isle, après avoir tracé la rivière Longue sur sa carte du Canada la fit disparaître sur celle du Mississipi. Il dut suivre les conseils de Bobé. Bellin, le cartographe qui a illustré les œuvres de Charlevoix, guidé par ce savant auteur, se donna bien garde de tomber dans les erreurs de ses devanciers. Aussi passe-t-il sous silence la rivière Longue. Il semble que l’on aurait dû accepter cette carte définitive de Berlin. Cependant quelques années après la publication de son œuvre, la rivière Longue figure encore sur la carte qui accompagne les Extraits raisonnés des voyages faits dans les Parties septentriouales, publiés à Lausanne, par Samuel Engel. La même erreur se répète dans les éditions de 1765 et 1770, et sur la carte de la traduction allemande de cet ouvrage.
M. Justin Winsor, à qui nous empruntons quelques uns des détails qui précèdent, dit dans son beau livre Narrative and Critical History of América, (vol. IV, pp. 257-262), que l’expiorateur Carver accepta comme véri-
ho
table le récit du voyage de Lahontan à la rivière Longue, êt qu'il reconnait en elle la rivière Saint-Pierre, où il pénétra durant l'hiver de 1766-1767. Nous avons parcouru attentivement l'ouvrage de Carver, et nous n’y trouvons rien de semblable. Ce voyageur ne mentionne qu'une seule fois le nom de Lahontan dans son livre (p. 220), lorsqu'il traite des coutumes et des habits des sauvages, et encore est-ce pour dire que plusieurs des récits du baron ne sont que des fictions trompeuses (uere delusions).
M. Winsor dit encore que le voyageur Long, dans son Expédition à la Rivière Saint-Pierre, rejette complètement le récit de Lahontan. Dans le livre des voyages de Long que nous avons sous les yeux, il n’est pas question de la rivière Longue. Il peut se faire que le savant bibliothécaire de l’université Harvard, ait voulu parler d’un autre voyageur du nom de Long que nous ne connaissons pas. |
Un écrivain des Etats-Unis, M. J.-H. Perkins, qui a étudié cette question, pense que Lahontan entra dans la rivière Saint-Pierre ou Minnesota, qui se jette dans le Mississipi, au fort Swelling, pendant une crue des eaux du grand fleuve, et qu’il apprit des sauvages que l'on pouvait communiquer par cette rivière jusqu’à la baie d'Hudson par la rivière Rouge et le lac Winnipeg, qu'il confondit la mer du Nord ou de l'Ouest avec celle du Sud et du golfe de Californie.
Dans un rapport qu'il présenta au Congrès américain en 1843, Nicolet suppose que la rivière Cannon est celle dont parle Lahontan, et il donna en conséquence à ce cours d’eau le nom de Lahontan. Mais il est impos-
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sible que Lahontan ait voulu parler de la rivière Cannon, qui n’a qu'un parcours de 80 milles.
Une revue de notre pays, publiée, à Toronto, 7%e Canadian Journal, s'est aussi occupée quelque peu de Lahontan. Dans le fascicule du mois de février 1872, M. H. Scadding dit, traitant du voyage de la rivère Longue, qu'aucune personne de bon sens qui voudra réfléchir un instant ne pourra croire qu'il fût possible au milieu des mois de décembre, janvier, février et mars, de conduire une flottillé de canots avec des soldats, des guides et des porteurs, sur une rivière située dans une semblable latitude. : Il ajoute qu'en publiant son livre, alors que la guerre battait son plein entre la France et l'Angleterre, Lahontan a voulu attirer sur lui l'attention et faire une bonne spéculation de librairie. En se faisant auteur, il ne désirait que s’attirer des faveurs de cour.
Cependant, dans le fascicule de juillet 1872 (n° 76), après y avoir réfléchi de nouveau, M. Scadding semble
accepter la version de Lahontan qu'il regrette, dit-il,
d’avoir attaquée trop vertement. Les particularités du voyage à la rivière Longue ne lui paraissent plus aussi indignes de foi, L'hiver de 1688-1689 a pu être exceptionnellement tempéré. Le climat des contrées situées
à l’ouest du lac supérieur n’est pas aussi rigoureux que dans les régions de l'est assises sous la même latitude. Il est possible, d’après M. Scadding, que Lahontan ait remonté jusqu’à l'extrémité ouest du lac Qui-parle. Il croit voir sur la carte qui fut tracée sur une peau de cerf le lac Big-Stone. Enfin, il peut se faire que les Essanapis soient les Assiniboines, les Gnacsitares, les Chock-