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vingt-six mille deux cent trente actes de nos registres, a relevé quatre-vingt-quatorze mariages entre des blancs et des femmes indigènes, dans l’espace de deux siècles.
Ces chiffres sont plus éloquents que toutes les démonstrations que nous pourrions faire. Ils sont de nature à faire disparaître bien des préjugés. Combien croient encore que la population franco-canadienne est formée pour la plus grande partie de sang mêlé ? Les descendants de ces quelques familles dans une nation composée de deux millions d'’âmes sont un élément à peu près imperceptible. Parum pro nihila reputatur.
Que dans les avant-postes, jetés sur les limites de la civilisation, il y ait eu, autrefois, des désordres et des mœurs déplorables, nous ne pouvons pas le nier. Les coureurs de bois, les batteurs d’estrades, les soldats et les officiers cantonnés dans les garnisons perdues au milieu du désert avaient la vie large et facile. ‘Le père jésuite Carheil, qui vécut longtemps au poste de Michillimakinac, nous a laissé une peinture fort peu flattée de ces temps :
“ Une des principales occupations des garnisons, dit-il, est de faire de leur fort un lieu que j'ai honte d’appeler par son nom, où les femmes ont appris que leurs corps pouvaient tenir lieu de marchandises, et. qu'elles sercnt mieux reçues que le castor, de sorte que c’est présentement le commerce le plus ordinaire, le plus continuel et le plus en vogue..…..Tous les soldats tiennent table ouverte à toutes les femmes de leur connaissance, dans leur maison. Depuis le matin jusqu’au soir, elles y passent des journées entières, les unes après les autres, assises à leur feu et souvent sur leur lit, dans des entre-
tiens et des actions propres à leur commerce...”
Ce que dit icile père Carheil ne s'applique pas, cependant, aux établissements plus importants, où régnait, au contraire, la plus grande sévérité dans les mœurs, au dire de tous les écrivains contemporains.
‘ A l'appui du tribut rendu à la pureté des mœurs des premiers Canadiens, nous citerons, dit l'historien Ferland, une autorité qui ne peut être soupçonnée de flatterie : ce sont les registres de Notre-Dame de Québec, où furent inscrits presque tous les baptêmes qui se firent dans le gouvernement de Québec, jusque vers l’année 1672. Sur six cent soixante et quatorze enfants qui furent baptisés depuis l’an 1621 inclusivement, jusqu’à l’année 1661 exclusivement, on ne compte qu'un seul enfant illégitime. ”
L'abbé Tanguay, qui a poursuivi des études du même genre, a fait un relevé des naissances dans toutes la colonie. De 1701 à 1770, sur un total de 165,194 naissances, il a trouvé 163,828 enfants légitimes et 1,366 illégitimes, ce qui donne une proportion par 1,000 de 8.03: De 1771 à 1870 inclusivement. sur 2,057,290 naissances, la statistique, tel que compulsée par le même écrivain, donne 2,037,716 enfants légitimes cet 10,574 illégitimes, ce qui fait une proportion de 9.05 par 1,000.
Ces chiffres sont vraiment éléquents lorsque l’on songe que, d’après Marbeau, on compte à Parisun enfant illégitime sur trois naissances,
Conclusion — Appréciation générale sur Lahontan et son œuvre. <
Arrivé à la fin de cette étude, où nous avons essayé
de réunir toutes les pièces qu’il était possible de recueillir, soit dans les archives soit dans les anciens auteurs, nous ne savons trop quel verdict le lecteur rendra sur celui qui en est l’objet. Lahontan a été bien diversement apprécié. Les uns l’ont attaqué avec une opiniâtreté qui peut paraître parfois extraordinaire, les autres l'ont défendu avec non moins de persistance. Le dossier de l'inculpé paraît maintenant au grand jour et il 2st à peu près complet. Avant que sentence finale soit rendue résumons en quelques traits ce qui ressort de la carrière et du caractère de ce personnage multiple.
Un écrivain du commmencement du siècle, qui a fait une étude approfondie sur l’armée française de l’ancien régime, nous a tracé des officiers d’alors un portrait qui a sa place ici “C'était, dit-il,-une génération de petits-maîtres, dissolus, frivoles, étourdis, à l'esprit léger. Devant l'ennemi, il n’y en avait pas de plus braves, et ils étaient toujours prêts à se faire tucr à la tête de leurs soldats. Mais ils ne pouvaient endurer les privations des camps et les dures corvées des temps de paix, sans maugréer et pester.” S
Lahontan fut un peu de tout cela à la fois. Nous doutons fort cependant qu'il ait jamais été ce que l'on appelle un soldat. Pendant ses dix années de service au Canada, il prit part à deux campagnes, assista à deux sièges, et le sort voulut qu’il ne s’y distinguât par aucune action d'éclat. Il était à Montréal lors du fameux massacre de Lachine et ne prit aucune part à la sortie de la garnison. Enfermé dans Québec pendant le siège de Phipps, il est confondu dans la tourbe commune des
officiers de second rang, et son nom n'apparait dans
aucune des dépêches de Frontenac, où celui-ci cite tous ceux qui se sont conduits avec valeur. Quand on veut l'envoyer en mission auprès des Iroquois, il prétère la vie monotone et ennuyeuse de garnison, et trouve moyen d'expédier à sa place le chevalier d’Aux. Le baron béarnais n’est pas de ceux qui bravent le danger, ou cherchent les aventures périlleuses dans l'espérance d’obtenir un rapide avancement. Il ne se vante pas, du reste, de ses actes de bravoure, ni ne se targue de son ardeur guerrière. Au contraire, il déclare que “ la valeur, oui même la valeur d’un gascon, doit céder à la prudence, et de plus, la sage nature nous ordonne de fatiguer le jaret pour le salut de sa tête.” Dans une occasien où il revenait de Michillimakinac à Montréal, ses gens apprennent qu’il y a dans le voisinage un parti d'Iroquois, et il a toutes les peines du monde à les retenir. Ils veulent s'enfuir sous bois. “ Maïs si vous n’aviez pu en venir à bout qu'eussiez-vous fait, lui demanda t-on ? ” “ Ce que j'eusse fait ? répond le baron, j'aurais tâché de courir plus fort qu'eux.” Et, d’ailleurs, que dire de cette sentence dans la bouche d’un soldat : “Oh ! l'excellente nourriture que la peur ! elle donne courage et force ; elle supplée à tous les besoins de la vie, et alors on ne s'aperçoit pas qu'on est un homme, sinon par ce seul endroit qu'on craint de ne l'être plus.”
Il y a des soldats modestes, sensés, qui ont le culte de l'honneur, du devoir, de la règle, toujours prêts à combattre, à servir, ne demandant rien, contents et presque étonnés lorsque leur vient la récompense, s'abstenant de critiquer les chefs, inviolablement fidèles au drapeau.
D'autres, nés pour la guerre, sont.braves, glorieux, avi-
des des occasions, impatients de les faire naître, toujours en avant, confiants, brillants, ardents aux honneurs et à la récompense. Il y a aussi, dans les rangs, le contingent des penseurs, des philosophes, des raisonneurs.
Lahontan appartenait à cette catégorie.
Il n'est jamais content, n’a jamais un mot d’éloge pour ses supérieurs ou ses compagnons d'armes. Il est tou jours hargneux, toujours critique, et médit de tout. On dirait qu’un invincible dégoût lui serre la gorge, et qu'il a gardé sur toutes choses une rancœur ineffacable.
Lahontan s’est peint à nous maigre, pâle, triste. C’est le type physique que l’on prête d'ordinaire aux tempéraments bilieux et acariâtes. Ajoutons à ces dispositions de nature, que les malheurs domestiques avaient dû déteindre sur ce caractère déjà frivole et léger.
Après avoir maugréé contre les autorités qui, depuis trois ans, le laissaient pourrir d’ennui dans quelque village isolé (1684-1687), part-il pour la campagne de Denonville contre les Iroquois (juin 1687), Lahontan trouve que le roi dépense bien mal son argent, qu'il écoute les avis de quelques perturbateurs publics qui cherchent leur utilité particulière dans le désordre géné-
ral. Pourquoi troubler ces pauvres Iroquois qui n’en:
donnent aucun sujet ? Et quand la campagne est com- .mencée, il s’apitoye sur le sort que l’on fait subir à ces barbares. Il roue de coups les sauvages alliés aux Français qui veulent torturer les prisonniers ennemis. La chose va si loin que l’on est obligé de le mettre aux arrêts, et de faire croire aux sauvages indignés qu'il est ivre et incontrôlable. C’est dans cette même campagne qu’on amène au quartier général un déserteur qui est
Se
fusillé après avoir été convaincu Nos servi de guide aux Anglais. Lahontan trouve cette punition injuste au dernier degré. Mais sur quoi compter en temps de guerre si l’on ne châtie pas les déserteurs et les espions ?
Il est désolé de n’assister qu'a des boucheries, et de ce que les officiers sont occupés pendant cinq ou six jours à couper les blés de l'ennemi avec leurs épées dans les champs.
Quand tout le monde blâme la Barre au sujet de la campagne infructueuse de 1684, lui seul trouve que ce n'est pas la faute du pauvre homme, et il s’en prend aux médecins de l'expédition et discute avec eux des maladies et des remèdes au lieu de faire son service.
Commandant du fort Saint-Joseph, avec son talent réel d'observation, il eût sans doute deviné l'importance que prendrait un jour ce poste, mais il s’y sent pris d'un invincible ennui et il en déguerpit sans honneur et sans gloire. Au moment même, où désespérant de rentrer dans les bonnes grâces des ministres, Lahontan se préparait à publier ses pamphlets, Lamothe-Cadillac fondait Détroit,
Nommé lieutenant de roi à Plaisance, Lahontan, au lieu de s'occuper des devoirs de sa charge, passe son temps à la chasse, ou crayonne sur le coin des tables d’auberges des chansons satyriques contre son supérieur qui le veut réprimander.
On raconte que les jeunes hommes du Béarn abhorrent le service militaire pour la plupart, et que le département des Basses-Pyrénées a compté parfois à lui seul la moitié ou même les trois cinquièmes des insoumis français.
Si cela est vrai, Lahontan a bien été de son sang et de sa race. Jamais homme ne fut moins fait pour le métier des armes. C’est le type de l’indiscipliné dans toute la force du mot.
Il y a eu parmi les contemporains, un militaire du temps du premier empire, qui nous fait songer à Lahontan : c'est Paul-Louis Courier. Comme lui, Lahontan est bilieux, acariâtre, se moque et médit de tout, discute
sans cesse ses chefs. Aussi peu zélé l’un que l’autre pour le service, tous deux rêvent des poètes et des écrivains au milieu d’une campagne, tous deux font contre la discipline les plus grandes équipées et désertent leur poste au moment du danger. Hommes à coups de têtes, rêvant de philosophie et d'idées nouvelles, et négligeant les détails de leur métier, officiers incommodes et dangereux que l’on note, paraît-il, dans les régiments parmi les mal-pensants. Comme Courier, Lahontan se forma à l'étude au milieu de la vie des camps. Il s'échappait du service et des corvées pour lire ses chers auteurs Médisant des chefs, frondeur, incapable jamais de faire une action d'éclat, sans bravoure et s’en vantant, capable de servir le Grand Turc aussi bien que la France, Lahontan eut les goûts, les travers et la méchanceté du grand pamphlétaire, il lui manqua son érudition et son
* immense talent, et il ne fut qu’un piètre écrivailleur.
Lahontan avait l'esprit nourri de paradoxe et de contradiction. En temps de paix, il veut se voir à la guerre. Est-il à la ville il aspire de vivre loin du monde avec ses livres. Ilne peut plus demeurer au Canada, “ dans ce pays contrôlé par les prêtres et les bigots, ”? et
demande à grands cris son rappel. Une fois rendu en
France, il peste contre les gens en place, les avocats, les courtisans. Dans son village, il trouve tout le monde idiot et bête, et veut se revoir au milieu des sauvages.
Il ambitionne les postes honorifiques dans le même placet où ik fait un plaidoyer pour l'obscurité. Il réclame l’argent prêté par son père à la ville de Bayonne, et envie le sort des Indiens qui n’ont pas le sou. Il accompagne ses livres de gravures anarchistes où l’homme de la nature foule aux pieds le sceptre et les lois, et il tombe à genoux devant les duchesses pour demander sa grâce, 11 se moque des courtisans et il se fait plat valet des grands au Danemark et en Angleterre. Robespierre, dans son discours sur l'Etre Suprême, a tracé un portrait des encyclopédistes qui s'applique bien à Lahontan :
“ Ces coryphées, dit-il, déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes, ils faisaient tantôt des livres contre la cour,et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour les courtisanes ; ils étaient fiers dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres.”
A quoi tient la gloire ?
Tous les encyclopédistes ont traité Lahontan comme un grand voyageur, et ils ne citent pas même les noms des Jolliet, des Marquette, des Nicolet et des la Vérandrye.
Que dire des livres du baron béarnais ? Le soin que Lahontan prenait d'observer tout autour de lui nous a valu certainement des pages utiles. C'est un esprit inquisiteur.et bien en avant de son temps. Il est curieux d'y voir, par exemple, sa préoccupation au sujet de l’ori-
mn he VC 105
LA gine des indigènes, avant les recherches du père Lafitau Ex. et celles delabbé”Bobé 11 4 à Se Mais ce qui gâte tout chez lui, c'est le dénigrement | | haineux et de parti pris, ce sont les faits présentés sou- à vent d’une manière perfide. La complaisance avec eu laquelle tous les auteurs ennemis de la France ont cité 1120 Lahontan nous indique bien quel soin doit prendre le UE lecteur de le contrôler sans cesse.
Au point de vue des mœurs et de la décence, les Le Te livres de Lauontan sont de ceux qui se lisent peut-être a ; parfois le soir, en cachette, mais sur le premier feuillet desquels on devrait inscrire cet épigraphe, qu'un auteur PES contemporain placc en vedette sous le fitre d’un de ses 10e roman: Za zire n'en devru pos permetire la lecture & © UN sa fille. + LA Pour terminer, citons ce que-M. Parkman dit de, “# Lahontan. Ce jugement de l’éminent historien donne, TUE pensons-nous, une bonne vue d'ensemble du sujet de 5 cette ciude : | HE # Lahontan, dit-1, nout éfre appelé un homme en ARE avant de son si “le ; car il avait l'esprit caustioue, scept'que et imoagueur, qui a marqué cent ans plus tard ! 101 l'approche de la srande revolution, mais qui n'etait pas AO un des caractéristiques du siîcle de Louis XIV. :Il 114 disait ordinsirement la vé-ité quand il n'avait pas de : 1 raison de faire autrement et ceucndant il ‘tait capable | Fi parfois de mensonges prodisieux. Lahontan a essayé 448 ; d'imposer à ses lecteurs uue histoie re: veilleu.e de A EU Er . prétendues découvertes au dela du Mississipi; et sa Ve EUR mauvaise réputation sous le rappoic de la véracité, est 4 ru due principalement à cette fabrication. D'un autre côté, 1h à | |
le récit de ce qu'il a vu dans la colonie s'accorde d’ordinaire avec les témoignages contemporains. ”
PIÈCES JUSTIFICATIVES No 1: