RE REC EE ÉTE
1670.—27 août. Arrivée de lintendant Talon avec cent cinquante filles et un grand nombre d'officiers et de soldats, Ilemmène des chevaux, des moutons, des chèvres. (Zbid.)
— 10 novembre, Il est arrivé, cette année, cent soixante et cinq filles, trente seulement restent À marier, Je les ai réparties dans des familles recommandables, jusqu'à ce que les soldats qui les demandent en mariage soient prêts à s'établir ; on leur fait présent en les mariant de 50 livres en provisions de toute nature et en effets ; il faudruit encore que Sa Majesté en envoyât cent cinquante à deux cent pour l'an prochain ; trois ou quatre jeunes filles de naissance trouveraient à épouser ici des officiers qui se sont établis dans le pays.
Madame Etienne, chargée par la directrice de l'Hôpital-Général de la direction des jeunes filles qu’il envoie, retourne en France pour en ramener celles que l'on enverra cette année... Il faudrait fortement recommander que l'on choisit des filles qui n'aient aucune difformité naturelle ni un extérieur repoussant, mais qui fussent fortes, afin de pouvoir travailler dans ce pays, et enfin, qu'elles eussent de l'aptitude à quelque ouvrage manuel. J'ai écrit dans ce sens À M. le directeur de l'hôpital, (Lettre de Talon.) !
Ces simples notes, que lon pourrait appeler les nouvelles À la main de l’époque, nous donnent la date d'arrivée des convois de filles à marier, A l'aide des archives des paroisses de Québec et de Montréal, et des greffes des notaires, on peut retracer l'origine. la généalogie, l'état de fortune de chacune de ces émigrées, On y peut lire, comme dans un livre ouvert, sous quels auspices et dans quelles cireonstances elles furent amenées à se fixer dans ce pays. Ce travail, qui dépasserait les bornes que nous nous sommes tracées dans cette étude, nous nous réservons de le présenter un jour à la Société royale. Nos origines sont si pures et si bien dégagées de toutes scories, que nous ne eraignons pas d'indiquer les sources où il est possible de les saisir sur le vif et dans toute leur intimité, Ce qui nous a surtout étonné en parcourant ces dossiers poudreux, c'était de voir quel degré d'instruction possédaient ces filles *, quel empressement les plus hauts dignitaires mettaient À assister à leurs unions et à apposer leur signature à leur contrat de mariage, de quels soins on les entourait, avec quelle délicatesse on cherchait à leur éviter les ennuis d'un voyage aussi long que celui de France au Canada, Le gouvernement français traitait vraiment d'une façon bien extraordinaire ces pauvres filles perdues de mœurs et de réputation.
Après avoir trié sur le volet les femmes et filles destinées au Canada, onles mettait sous la garde d'une personne vertueuse pour les envoyer au pays. La sœur Bourgeois fut souvent chargée de conduire plusieurs de ces recrues, Rendues à Montréal, elle les logeait chez elle. C’est ainsi que dans le recensement de 1667, on voit qu'il y a à la congrégation quatre filles À marier, et dans un grand nombre de contrats il est dit que la future demeurait chez la sœur Bourgeois, où simplement à la congrégation ; dans d'autres on marque expressément que
* Presque toutes savaient écrire leur nom, et d'une manière remarquable, au point de vue calligraphique.
! Ainsi, dans les contrats de mariage de Marie Gouert, venue de la paroisse Saint-Suipice à Paris (27 mai 1667), de Geneviève Lesnai, qui épousa Pierre de Vauchy (18 nov. 1667); dans celui d'Anne-Marie Fannexesce, d'Hambourg, il est marqué qu’elles demeuraient chez la sœur Bourgeois. Marie Fannexesce, fille de qualité, dont le père avait été capitaine dans les troupes impériales, épousa à Villemarie, Hubert le Roux, fils d’un notaire royal de Vitry-le-Français (7 nov. 1673). Entre autres contrats de mariage, faits et passés à la congrégation, nous avons celui d'Elizabeth Haquin, avec Antoine de Courtomanche, dit Joli-Cœur, auquel assista toute la noblesse du pays (4 nov. 1666); les contrats de Jeanne Layset, avec Jean Beauchamp, de la Rochelle (4 a1ov. 1666), de Marguerite Tesnard avec Charles Boyer, du bourg de Valse, diocèse de Poitiers (23 nov. 1666) ; celui de Jeanne Colet avec Mathieu Binet dit l'Espérance du village d'Epernay en Picardie (5 nov. 1668) ; de Jeanne Fauconnier, d'Orléans,
Le convoi spécialement destiné à Québec était tantôt sous la garde de M"° Bourdon, la femme de l'ancien procureur général de la colonie, tantôt sous celle d'une directrice des hôpitaux de Paris. M" Bourdon logeait aussi ces filles chez elle, comme le faisait la sœur Bourgeois.
Lahontan et Lesage se moquent de ces vieilles duègnes prudes qu'ils comparent aux conductrices «l'un troupeau de chair humaine. Mais n'est-ce pas le système des matrones adopté par les gouvernements modernes d'Amérique dans des circonstances analogues ? Les méthodes se succèdent, mais se ressemblent toujours par quelque côté.
Les rois très chrétiens encourageaïent de la façon la plus généreuse les mariages de ces filles. Chaque contrat comporte la dot du roi, qui consistait en une somme d'argent fixe, des bestiaux, des instruments de culture. Le mari fournissait le Lomestead acquis dans les conditions les plus avantageuses et bien souvent à simple titre gratuit. On favorisait, du reste, avec une égale libéralité les mariages des fils de colons nés dans le pays. En 1668, le roi écrit à l'évêque de Laval d'user de son influence pour que les garçons se marient à dix-huit ans et les filles à seize, et l'année suivante il assigne annuellement 3,000 livres, afin d'accélérer ces unions. Il mande à ses officiers de donner de ce fonds 20 livres de gratification à tous les garçons qui se marieront À vingt ans et au-dessous, et 20 livres à chaque fille qui s'établira au plus turd à l'âge de seize ans, C'était ce qu'on appelait le présent du roi. En 1670, une peine pécuniaire était édictée contre les parents qui négligeaient de faire marier leurs enfants quand ils étaient parvenus à cet âge. De six mois en six mois, ils étaient tenus de se présenter au greffe afin de déclarer pourquoi leurs enfants n'étaient point encore mariés. En 1700, le roi accorde encore 3,000 livres pour doter soixante filles, à raison de 50 livres chacune.
Yat-il quelque chose dans ce système qui puisse choquer les mœurs ou les sentiments des plus délicats? Que l'on compare les méthodes de cette époque avee celles qui furent employées pour coloniser l'Ontario et les provinces de l'ouest, Les plus malveillants ne pourront s'empêcher d'adinirer la sage prévoyance et la largeur de vues qui présidaient à ces unions.
En 1670, il fut constaté que les filles tirées des villes n'étaient point aptes à supporter les rudesses de notre climat et les misères des comimencements d’une vie de colon. Colbert écrivit à ce propos une lettre à l'évêque de Laval, et l'on se mit à choisir les nouvelles recrues dans les villages, aux environs de Rouen, et dans trente où quarante paroisses aux alentours,
C'était assurer du coupau pays une population saine et robuste, En effet, la race des wars et des filles de Normandie n'a rien qui lui soit comparable,
Les auteurs qui ont déjà traité de nos origines, ont souvent cité les témoignages d'éerivains contemporains, afin de réfuter les sottes assertions des Lahontan et des Lesage, IT est juste que nous groupions dus cette étude consierée à l’accusateur toutes les preuves qui peuvcut le confondre.
Interrogé en France, sur l'état moral de la population du Canada, Pierre Boucher, un
des plus anciens et des plus respectables habitants du pays, qui fut gouverneur de la ville de
Trois-Rivières, disait :
“ Voici encore une question qui m'a été faite, savoir, comme on vit en ce pays; si la
avec Antoine Dufresne dit Saint-Antoine, natif de Saint-Véry en Picardie (21 novembre 1668). Cf. Greffe de Bénigne Basset cité par Faillon.