CONCLUSION.— A PPRÉCIATION GÉNÉRALE SUR LAHONTAN ET SON ŒUVRE
Arrivé à la fin de cette étude, où nous avons essayé de réunir toutes les pièces qu'il était possible de recueillir, soit dans les archives soit dans les anciens auteurs, nous ne savons trop quel verdiet le lecteur rendra sur celui qui en est l’objet. Lahontan a été bien diversement apprécié. Les uns l'ont attaqué avec une opiniâtreté qui peut paraître parfois extraordinaire, les autres l’ont défendu avec non moins de persistance, Le dossier de l’inculpé paraît maïntenant au grand jour et il est À peu près complet, Avant que sentence finale soit rendue, résumons en quelques traits ce qui ressort de la carrière et du caractère de ce personnage multiple,
Un écrivain du commencement du sièele, qui a fait une étude approfondie sur l’armée française de l'ancien régime, * nous a tracé des officiers d'alors un portrait qui a sa place ici. ‘ C'était, dit-il, une génération de petits-maîtres, dissolus, frivoles, étourdis, à l'esprit léger, Devant l'ennemi, il n’y en avait pas de plus braves, et ils étaient toujours prêts À se faire tuer À la tête de leurs soldats. Mais ils ne pouvaient endurer les privations des camps et les dures corvées des temps de paix, sans maugréer et pester.”
Lahontan fut un peu de tout eelo À la fois Nous dontons tort cependant qu'il ait
jamais été ce que l'on appelle un soldat. Pendant ses dix années de service au Canada, il
! Cité par Margry, Introduction, cii.
2 Cours a’ Histoire du Canada, éd. de 1865, vol. IT, p. 14.
% Le général Louis Susane, auteur de l'Histoire de l'ancienne Infanterie française, Paris, 1849-1853, huit volumes in-8°, avec atlas.
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LE BAiUN DE LAHONTAN 163
prit part à deux campagnes, assista À deux sièges, et le sort voulut qu'il ne s’y distinguñt par aucune action d'éclat, I était À Montréal lors du fameux massacre de Lachine et ne prit aucune part à la sortie de la garnison, Enfermé dans Québec pendant le siège de Phipps, il est confondu dans la tourbe commune des officiers de second rang, et son nom n'apparaît dans aucune des dépêches de Frontenue, où celui-ci cite tous ceux qui se sont conduits avec valeur, Quand on veut l'envoyer en mission auprès des Troquois, il préfère la vie monotone et ennuyeuse de garnison, et trouve moyen d'expédier À sa place le chevalier d'Aux. Le baron béarnais n'est pas de ceux qui bravent le danger, où cherchent les aventures périlleuses dans l'espérance d'obtenir un rapide avancement, Tlne se vante pus, du reste, de ses actes de bravoure, ni ne se targue de son ardeur guerrière, Au contraire, il déclare que “lu valeur, oui même la valeur d'un gascon, doit céder à la prudence, et de plus, la sage “ature nous ordonne de fatiguer le jaret pour le salut de sa tête. Dans une occasion où il revenait de Michillimakinac à Montréal, ses gens apprennent qu'il y a dans le voisinage un parti d'Iroquois, et il a toutes les peines du monde à les retenir, Is veulent s'enfuir sous bois. Mais si vous n'aviez pu en venir à bout, qu'eussiez-vous fait, lui demanda-t-on ?" “Ce qe j'eusse fait? répond le baron, j'aurais tâché de courir plus fort qu'eux.” 1 Et, d'ailleurs, que dire de cette sentence dans la bouche d'un soldat : # Oh! l'excellente nourriture que la peur ! elle donne courage et force ; elle supplée à tous les besoins de la vie, et alors on ne s'aperçoit pas qu'on est un homme, sinon pur ce seul endroit qu'on craint de ne l'être plus.”
Il y a des soldats modestes, sensés, qui ont le culte de l'honneur, du devoir, de lu règle, toujours prêts à combattre, à servir, ne demandant rien, contents et presque étonnés lorsque leur vient la récompense, s'abstenant de critiquer les chefs, inviolablement fidèles au drapeau, D'autres, nés pour la guerre, sont braves, glorieux, avides des occasions, impatients de les faire naître, toujours en avant, confiants, brillants, ardents aux onneurs et à la récompense, [y a aussi, dans les rangs, le contingent des penseurs, des philosophes, des raisonneurs.
Lahontan appartenait à cette catégorie,
[n'est jamais content, n'a jamais un mot d’éloge pour ses supérieurs où ses compagnons d'armes, [est toujours hargneux, toujours eritique, et médit de tout. On dirait qu'un invincible dégoût lui serre la gorge, et qu'il a gardé sur toutes choses une rancœæur ineffacable,
Lahontan s’est peint à nous maigre, pâle, triste.* C’est le type physique que l’on prête d'ordinaire aux tempéraments bilieux et acariâtes. Ajoutons à ces dispositions de nature,
que les malheurs domestiques avaient dû déteindre sur ce caractère déjà frivole et léger.
Après avoir maugréé contre les autorités qui, depuis trois ans, le laïssaient pourrir d’ennui dans quelque village isolé (1684-1687), part-il pour la campagne de Denonville contre les Iroquois (juin 1687), Lahontan trouve que le roi dépense bien mal son argent, qu'il écoute les avis de quelques perturbateurs publics qui cherchent leur utilité particulière dans le désordre général. Pourquoi troubler ces pauvres Iroquois qui n’en donnent aucun sujet ? Et quand la campagne est commencée, il s’apitoye sur le sort que l’on fait subir à ces
1 Voyages, éd. de 1741, vol. II, p. 98.
? Loc. cit., vol. I, p. 173.
34 Le pommeau des selles du pays, dont la dûreté n’accommode pas les gens aussi maigres que moi...” ( Voyage en Portugal et en Danemark, p. 111.) “ Les Aragonais sont presque aussi maigres que moi (ibid., p. 213), de là, vous pouvez juger de leur bonne mine. Leurs visages sont aussi pâles que le mien.”
barbares, Il roue de coups les sauvages alliés aux Français qui veulent torturer les prisonniers ennemis, La chose va si loin que l'on est obligé de le mettre aux arrêts, et de faire croire aux sauvages indignés qu'il est ivre et incontrôlable, C'est dans cette même campagne qu'on amène au quartier général un déserteur qui est fusillé après avoir été convainen d'avoir servi de guide aux Anglais Lahontan trouve cette punition injuste au dernier degré, Mais sur quoi compter en temps de guerre si l'on ne châtie pas les déserteurs et les espions ?
Il est désolé de n'assister qu'à des boucheries, et de ce que les officiers sont occupés pendant cinq ou six jours à couper les blés de l'ennemi avee leurs épées dans les champs,
Quand tout le monde blâme la Barre au sujet de ln campagne infructueuse de 1684, lui seul trouve que ce n'est pas la faute du pauvre homme, et il s'en prend aux médecins de l'expédition et discute avec eux des maladies et des remèdes au lieu de faire son service,
Commandant du fort Saint-Joseph, avec son talent réel d'observation, il eñt sans doute deviné l'importance que prendrait un jour ce poste, mais il s’y sent pris d'un invincible ennui et il en déguerpit sans honneur et sans gloire, Au moment même, où désespérant de rentrer dans les bonnes grâces des ministres, Lahontan se préparait À publier ses pamphlets, Lamothe-Cadillae fondait Détroit,
Nommé lieutenant de roi à Plaisance, Lahontan, au lieu de s'occuper des devoirs de sa charge, passe son temps à la chasse, où crayonne sur le coin des tables d'auberges des chansons satyriques contre son supéiieur qui le veut réprimander,
On raconte que les jeunes hommes du Béarn abhorrent le service militaire pour la plupart, et que le département des Basses-Pyrénées a compté parfois À lui seul la moitié ou même les trois cinquièmes des insoumis français!
Si cela est vrai, Lahontan a bien été de son sang et de sa race, Jamais homme ne fut moins fait pour le métier des armes, C'est le type de l'indiscipliné dans toute la force du mot.
Il y a eu parmi les contemporains, un militaire du temps du premier empire, qui nous fait songer à Lahontan: c'est Paul-Louis Courier, Comme lui, Lahontan est bilieux, acariâtre, se moque et médit de tout, discute sans cesse ses chefs, Aussi peu zélé l'un que l'autre pour le service, tous deux rêvent des poètes et des écrivains au milieu d'une campagne, tous deux font contre la discipline les plus grandes équipées et désertent leur poste au moment du danger, Hommes à coups de tête, rêvant de philosophie et d'idées nouvelles, et négligeant les détails de leur métier, officiers incommodes et dangereux que l’on note, paraît-il, dans les régiments parmi les mal-pensants, Comme Courier, Lahontan se forma À l'étude au milieu de la vie des camps. IT s'échappait du service et des corvées pour lire ses chers auteurs. Médisant des chefs, frondeur, incapable jamais de faire une action d'éclat, sans bravoure et s'en vantant, capable de servir le Grand Ture aussi bien que la France, Lahontan eut les goûts, les travers et la méchanceté du grand pamphlétaire, il lui manqua son érudition et son immense talent, et il ne fut qu’un piètre écrivailleur,
Lahontan avait l'esprit nourri de paradoxe et de contradiction. En temps de paix, il veut se voir à la guerre. Est-il à la ville il aspire de vivre loin du monde avec ses livres. Il ne peut plus demeurer au Canada, dans ce pays contrôlé par les prêtres et les bigots,” et demande à grands cris son rappel. Une fois rendu en France, il peste contre les gens
! Elisée Reclus, Géographie universelle La France, t. IT, p. 94.
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en place, les avocats, les courtisans, Dans son village, il trouve tout le moule idiot et bûte, et veut se revoir au milieu des sauvages, Il ambitionne les postes honorifiques dans le même placet où il fait un plaidoyer pour l'obscurité, Hi réclame l'argent prêté par son père à la ville de Bayonne, et envie le sort des Indiens qui n'ont pas le sou. [l'accompagne «es livres de gravures anarchistes où l'homme de la nature foule aux pieds le sceptre et les lois, et il tombe à genoux devant les duchesses pour demander su grâce. Tlse moque des courtisans et il se fait plat valet des grands au Danemark et en Angleterre, Robespierre, dans son discours sur l'Etre Suprême! a tracé un portrait des encyclopédistes qui s'applique bien à Lahontan :
“ Ces coryphées, dit-il, déclamaient quelqnefais contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour les courtisanes ; ils étaient fiers dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres.”
A quoi tient la gloire ?
Tous les encyclopédistes ont traité Lahontan corame un grand voyageur, et ils ne citent pas même les noms des Jolliet, des Marquette, des Nicolet et des la Vérandrye,
Que dire des livres du baron béarnais? Le soin que Lahontan prenait d'observer tout autour de lui nous a valu certainement des pages utiles, C'est un esprit inquisiteur et bien en avant de son temps. Il est curieux d'y voir, pur exemple, sa préoceupation au sujet de l'origine des indigènes, avant les recherches du père Lafitau et celles de Pabbé Bobé,
Mais ce qui gâte tout chez Ini, c'est le dénigrement haineux et de parti pris, ce sont les faits présentés souvent d'une manière perfide, la complaisance avec laquelle tous les auteurs ennemis de la France ont cité Lahontan nous indique bien quel soin doit prendre le lecteur de le contrôler sans cesse,
Au point de vue des mœurs et de la décence, les livres de Lahontan sont de ceux qui se lisent peut-être parfois le soir, en cachette, mais sur le premier feuillet desquels on devrait inscrire cet épigraphe, qu'un auteur contemporain place en vedette sous le titre d’un de ses romans : La mère n'en devra pus permettre la lecture à sa fille,
Pour terminer, citons ce que M, Parkman dit de Lahontan, Ce jugement de l'éminent historien donne, pensons-nous, une bonne vue d'ensemble du sujet de eette étude :
# Lahontan, dit-il, peut être appelé un homme en avant de son siècle; car il avait l'esprit caustique, sceptique et moqueur, qui a marqué cent ans plus tard l'approche de la grande révolution, mais qui n'était pas un des caractéristiques du siècle de Louis XTV. TI disait ordinairement la vérité quand il n'avait pas de raison de faire autrement, et cependant il était capable parfois de mensonges prodigieux. Lahontan a essayé d'imposer À ses lecteurs une histoire merveilleuse de prétendues découvertes au delà du Mississipis et sa mauvaise réputation sous le rapport de la véracité, est due principalement à cette fabrieation, D'un autre côté, le récit de ce qu'il a vu dans la colonie s'accorde d'ordinaire avec les témoignages contemporains.” ?
! Cité par Thiers : Histoire de la Révolution française. ? Frontenac, pp. 105 et 10.