‹ Le baron de Lahontan [microforme]Chapitre 6 sur 29 · VOYAGE À LA RIVIÈRE LONGUE · texte numérisé non relu

VOYAGE À LA RIVIÈRE LONGUE

À part son insouciance et sa mobilité de caractère, il v avait une autre raison qui poussait Lahontan à abandonner son poste de Saint-Joseph. Avant de partir de Niagara, l'année précédente, il avait appris de France que ses affaires péeuniaires allaient de mal en pis. Les créanciers inexorables de son père ne cessaient de réclamer devant les tribunaux les sommes qui leur étaient dues. A «on passage à Michillimakinae, en mai, une fettre reçue de lun de ses anis lui annonçait la perte infaillible de tous ses biens, I prétend que par insensibilité ou par force d'esprit cette nouvelle ne l'avait nullement touché, mais cette fausse philosophie ne l'avait pas empêché d'écrire au ministre de Seignelay une lettre fort pressante lui demandant instamiment son retour et sa protection contre l'armée de créanciers voraces qui le voulaient dépouiller quand il était au bout du monde, incapable de se défendre. lui rappelait les

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A sou arrivée à Michillimakinae, après la destruction du fort Saint-Joseph, Lahontan y trouva M. de la Durantuye qui venait d'être nomr * commandant des courears de bois, ? Celui-ci lui apprit l'heureuse nouvelle que le marquis de Denonville le rappelait à Québec, Mais, hélas! les guides manquaient pour entreprendre un aussi long voyage, Tous les sauvages étaient dispersés dans les bois, à la chasse, Comment se résoudre à franchir une

aussi grande distance, par des rivières inconnues, avec des soldats inexpérimentés pour la

plupart ? I fallut bien se résigner à attendre à la saison prochaine, au printemps, quand descendraient à Montréal les coureurs de bois avec leurs pelleteries, L'ancien commandant ne voulait pas se morfondre À faire la vie de poste À Michillimakinue, Depuis longtemps déjà il nourrissait un projet qui souriait à son esprit d’aventurier, Les coureurs de bois lui avaient parlé bien souvent du pays mystérieux de l'Ouest, Tonty lui avait décrit les merveil'euses contrées qu'arrosent le Wisconsin et l'Ohio. Perrot et du Luth avaient, eux aussi, raonté plus d’une fois avec quels délices ils s'enfonçaient chaque hiver dans les solitudes de l'occident,

Au printemps de 1688, Lahontan se trouvait à Michillimakinac, quand les malheureux compagnons de la Salle, l'illustre explorateur, y étaient arrivés, après avoir parcouru à pied l'immense distance qui sépare le golfe du Mexique des grands lacs. Ces voyageurs y avaient raconté que la Salle, resté à l'embouchure du Mississipi, leur avait commandé de prendre cette route pour porter des dépèches au roi. Malgré leurs réticences, on soupçonnait déjà que le grand découvreur était tombé victime de son courage." Que dire? Que penser? TI n'en fallait pas plus pour enflammer l'imagination méridionale de Lahontan. Voir des pays nouveaux, descendre le cours du grand fleuve, rencontrer peut-être la Salle, Que d'aventures à la fois! Acquérir la gloire d'un découvreur, frapper un grand coup, rentrer en France avee ces lauriers, Toutes les portes ne s'ouvrtraient-elles pas devant Tai,

Lahontan, qui était sans ressource, venait heureusement de recevoir sa solde et celle de ses soldats, en marehandises, Au lieu de retourner aussitôt au Canada et de vendre à perte pour réaliser, il aurait peut-être le temps de refaire sa fortune par un simple voyage. Tant d'autres S'enrichissaient en un tour de main. Nil ne fais ct pas fortune, il pourrait sans doute s'attirer une gloire qui le mènerait sûrement en bonne voie, Telles furent les réflexions que dut se faire Lahontan lorsqu'il se vit condamné À passer un nouvel hiver dans les postes de l'ouest.

I n'eut pas de peine à persuader à ses soldats qu'il était de leur avantage de l'acecompagner. [fallait quelqu'un qui connût la langue du pays qu'il allait traverser. Tlmit dans ses intérêts cinq sauvages de la tribu des Outaouais, et fit ses préparatifs de départ,

Jusqu'à présent, ainsi que le lecteur a pu en juger, nous avons constamment appuyé

1 Lettre du 26 mai 1688, datée de Michillimakinac, t, I, p. 119.

2? Juchereau de Saint-Denis commanda en effet à Michillimakinac, de 1687 à 1688, en l’absence de la Durantaye.

3 Lahontan, Voyages, t. I, p. 114.

Le frère du voyageur, Cavelier, son neveu, le pilote Joutel, le P. récollet Anastase, un sauvage et quelques Français, ai-ivèrent en effet à Michillimakinac le 10 mai 1688 (Relation de Joutel, dans Margry, IIL,513). Ils y restèrent mai et juin et partirent le 20 de ce mois.

# Mais nous soupçonnons ici, dit Lahontan, qu’il doit être mort, puisqu'il n’est pas venu lui-même.” Il avait été tué, en effet, par 8es propres gens le 19 mars 1687.

notre récit sur des pièces et des documents complètement étrangers aux relations mêmes que Lahontan a laissées de sa vie et de ses voyages, Lei commence, dans la carrière du buron béarnais, un épisode dont la vérité n été vivement contestée par la plupart des historiens : c'est le voyage à la rivière Longue, Afin de ne point briser l'enchaînement des faits, nous allons suivre de point en point le journal que Tahontan a fait de cette expédition, nous

réservant de l'étudier quand nous parlerons du livre de l'auteur,

Le 24 septembre 1688, six canots, pesamment chargés, laissaient la grève silencieuse de Michillimakinae, Seuls, les pêcheurs de poissons blanes, levés avant l'aube pour raccommoder leurs filets, les virent s'avancer lentement à la file indienne sur les eaux tranquilies de la baie, puis disparaître derrière la langue de terre qui sépare le lue Huron de celui des Hlinois.! Ni les officiers de la petite garnison, ni les missionnaires n'étaient descendus au rivage pour les saluer au départ, ainsi que cela se faisait d'habitude, C'était la Hotille orgnnisée par Lahontan, Le vent qui soutflait du nord la mena heureusement en quatre jours à l'entrée de la baie des Pouteonatumis, *

Le 29, les voyageurs atteignaient le fond de la baie, et se reposaient trois où quatre jours à la mission florissante que les pères jésuites y avaient établie, Reçus en grande cérémonie par les Sakis, sauvages de ces contrées, ils se remirent en route le 4 octobre pur la rivière aux Renards dont ils franchirent les rapides, puis arrêtèrent de nouveau pour prendre langue au village des Kikapous, Après avoir traversé le territoire habité par les Malomines," Lahontan et ses compagnons plantaient leurs tentes le 13 au matin en face du fort des Outagamis.! [s'agissait d'obtenir du chef de cette tribu des guides pour continuer l'expédition, les cinq sauvages Outaouais qui l'avaient accompagnée jusque-là ignorant la route qui restait À parcourir, C'était du reste la loi commune parmi les tribus indiennes, que pour tranchir une rivière, il fallait payer tribut et demander un laissez-passer au chef de lu nation principale qui vivait sur ses bords, Après d'assez longs pourparlers et une distribution de présents faite à propos, le chef des Outagamis donnait au voyageur dix guerriers bien versés dans la langue des Eokoros, peuplade de la rivière Longue, alliée des Outaganis depuis tantôt vingt ans, Le 19 octobre, l'expédition atteignait la tête du Wisconsin, fleuve sauvage et désert, roulant ses eaux bourbeuses et sales sur un lit de limon, entre une chaîne de coteaux escarpés, Ne laissant aller au courant, la petite Hottille apercevait entin, le 23 octobre au soir, près d'un mois après son départ, les rives du Mississipi, bordées de prairies et de bois de haute futaie, On se eabana dans lune des îles du grand fleuve, qui se trouve visd-vis l'embouchure du Wisconsin. Le lendemain, refoulant les courants, les eunots remontaient le Mississipi, et se trouvaient, le 2 novembre, à l'entrée de la rivière Longue, celle qui devait à jamais rendre le nom e Lahontan fameux. Lei, nos voyageurs allaient vers l'inconnu, L'embouchure de la riv.ère Longue est remplie de jone, et ses eaux y sont si calmes que l'on dirait d'un lac, rapporte Lahontan. C'est ce qui lui avait fait donner par les aborigènes le nom de rérière morte. T& 8 novembre, Lahontan, qui avait suivi le cours de cette rivière, bordée de coteaux et de prairies, rencontrait un premier campement de sauvages, [était

1 L'horizon de Michillimakinac est si beau, dit Lamothe-Cadillac, que du port on peut voir les canots d'aussi loin que la vue la plus fine peut joindre.

2: La baie Verte (Green-Bay) ancienne baie des Puants. Le S mai 1689, avait lien la prise de possession oflicielle de cette baie par les autorités françaises. (Cf. Collection Marmette.)

* Les Folles-Avoines.

* Les Renards.

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habité pur les Eokoros, peuple civil et doux, distribué en douze villages, et qui pouvait mettre vingt mille guerriers en campagne, Hdemeura au milieu de cette nation jusqu'au 21, Le 27, uu bout de 60 lieues de navigation, il arrivait chez les Essunnpés, La capitale, où village principal de cette nation, où habitait Le grand chef, se tronvait à 50 lieues plus loin, sur le bord d'un ne. Lahontan y arriva le 3 décembre, C'était une grande confédération que celle des Essanapés, Ces bons sauvages croyaient à la métempsyeose, et suivaient ainsi, sunx le savoir, les doctrines de Pythagore. Leur chef ne sortait jamais sans être porté par six esclaves, et l'on jecait alors sur son chemin, des feuilles d'arbre et des fleurs, Ce superbe potentat apprit au baron que beaucoup plus loin, dans l'intérieur, vivait un peugle composé d'honnêtes gens, qui lui était allié depuis un quart de sièele, Fluiotfrit trois cents hommes pour l'escorter, S'il désirait s'y rendre, Les Gnacsitares—c'était le nom de ce peuple=avaient pour adversaires acharnés une nation inquiète, turbulente, belliqueuse, fort nombreuse, puisqu'elle pouvait armer vingt mille guerriers, On les appelait les Mozemleks. C'est pour se défendre contre les Mozemleks que les Essanapés et les Gnuesitares s'étaient liés d'amitié depuis si longtemps, Le 19 décembre, après quinze nouvelles journées de navigation, le baron béarnais mettait pied à terre au milieu des îles où les Gnaesitares faisaient d'ordinaire leurs résidences, Ceux-ci le prirent ainsi que ses compagnons de voyage, pour des Espagnols, On voulut même lui faire un mauvais parti, Des coureurs furent envoyés jusqu'à 80 lieues dans les régions du sud ; ils en ramentrent des experts, qui déclarèrent que ces étrangers, qui étaient venus s'asseoir à leurs foyers, n'étaient point de l'Estramadure ni des Asturies, Les Er sagnols, à ce que raconte Lahontan, habitaient à 80 tuyous, é'est-dire à 240 lieues de 1, et étaient fort craiuts de tous les aborigènes de ces contrées, Chez les Gnaesitures, le baron vit plusieurs prisonniers de la nation des Mozemleks, et il se plaît à nous dire comment ils avaient le teint basané, la barbe touffue et une longue chevelure,

Les Gnacsitares lui tracèrent sur une peau de bœuf une earte intorme du pays des Mozemleks, Ce pays était situé sur les bords d'une rivière qui prenait sa source dans les montagnes d'où sort la rivière Longue. De ces hautes montagnes, larges de plus de 6 lieues, la rivière de Mozemlek se dirigeait vers l'ouest, et, après une course de 150 lieues, se déchargeait dans un grand lue d'eau salée, de 300 Tienes de cireuit. Autour de ee lue, on pouvait

voir plus de cent villages, A l'embouchure de cette rivivre s'élevaient dix villes avec dos

murailles de pierre. La puissante nation des Mozemleks eultivait les arts, et la mécanique

feurissait parmi eux. On y fabriquait des étottes et des haches de cuivre. Un des esclaves mozemleks portait À son cou une médaille de cuivre, que Lahontan dit avoir fait fondre, À son retour, par l'arquebusier de M, Tonty, au fort Saint-Louis des Hinois,

Les Gnaesitares parlèrent encore à Lahontan d'un grand peuple voisin des Mozemleks, et qu'ils appelaient les Tahuglauks. Ces Tabuglauks portaient la barbe, étaient coiftés d'un bonnet pointu, se couvraient d'une longue robe qui leur descendait à mi-jambe, et chaussaient une large bottine, dont ils relevaient la jambière jusqu'au genou. Tous ces peuples passaient l'été à la chasse des bœufs sauvages,

Faute d'interprôtes, Lahontan ne put tirer plus de lumières sur ces nations nouvelles, et c’est en vain qu'il essaya de persuader à quelques Mozemleks de le suivre au Canada.

Le dégel étant survenu, Lahontan dut retourner sur ses pas. Le 26 janvier 1689, il quittuit le pays des Gnacsitares, après avoir fait planter chez ces derniers, un poteau aux armes de France, que ses soldats appelèrent la borne de Lahontan.

Le 2 murs, l'expédition atteignait le Mississipi, qu'elle descendit jusqu'à la Wobash ou

86 J.-EDMOND ROY Ohio. Le 9 avril, Lahontan était à l'embouchure de la rivière des Minois, IT revint par le le Michigan à Michillimakinae, où il abordait le 22 mai 1689. IT v apprit par M. Pierre de Repentigny, qui, de Québee, était monté jusque-là sur les glaces, que le gouverneur Denonville venait de conelure une paix générale avec les Iroquois.

DÉPART DE LAHONTAN DE MICHILLIMAKINAC (8 JUIN 1689).—Ir SE REND À QUÉBEC. — ARRIVÉE DE M. DE FRONTENAC, QUI VIENT REMPLACER LE MARQUIS DE DENONVILLE.—LA GUERRE EST DÉCLARÉE.—LE BARON OBLIGÉ DE DEMEURER DANS LA COLONIE,—ITIVER DE 1690.—KNIÈGE DE Q ÉBEC PAR PHIPS.—LAHONT. : EST CHARGÉ D'ALLER ANNONCER À LA COUR LA DÉLI- VRANCE DE LA COLONIE.—IL EST NOMMÉ CAPITAINE (1691).— FAIT CHEVALIER DE NAINT- LAZARE.—SON RETOUR À QUÉBEC.— PROTÉGÉ PAR FRONTENAC.—M GENEVIÈVE D'AMOURS ET LE BARON BÉARNAIS.

Le S juin 1689, Lahontan quittait Michillimakinae, en compagnie de douze sauvages de la nation des Outaouais. Après avoir remonté le cours de la rivière des Français, traversé le lae Nipissing et descendu l'Outaouais, il arrivait à Montréal, le 9 juillet. En franchissant les rapides du sant Saint-Louis, son canot echavira, un de ses rameurs fut englouti dans les flots, et lui-même eût trouvé une mort certaine dans cette tragique aventure, si le chevalier de Vaudreuil ne se fût trouvé à point sur le rivage, pour le sauver. Quinze ans auparavant, Jolliet, revenant de son vovage de découverte vers Mississipi, avait failli périr au même endroit, Il y avait perdu toutes les notes prises pendant son expédition. Plus heureux que son dévancier, Lahontan n'eut à déplorer que la perte de quelques ballots de pelleteries.

Le gouverneur Denonville se trouvait alors à ontréal. Le baron profita de cette bonne aubaine, pour aller Tnt faire le récit de ses aventures. Après s'être reposé quelques jours de ses fatigues, il prit le chemin de Québee, où il se trouvait à la fin de septembre. Pendant qu'il était encore aux sources de la rivière des Outaouais, Lahontan avait fait la rencontre d'un otficier de li colonie, M, de Sainte-Hélène, qui lui avait appris lachute de Jacques F, la fuite en France du roi détrônt, et la résolution de Louis XIV de faire la guerre À l'Angleterre, [avait su aussi que M de Frontenae était appelé pour la deuxième fois au gouvernement du Canada. Haitendait donc avec anxiété l'arrivée des navires de France. Depuis tantôt un an, il était du reste sans nouvelles de sa famille, et ilavait hâte d'aller mettre ordre à ses affaires, !

M. de Frontenue arriva À Québec le 15 octobre au soir. Le navire qui Famenait apportait À Lahontan une lettre de Fun de ses parents, qui lui confirmait lt nouvelle que sa baronnie avait été vendue par autorité de justice, ?

l Lettre xvIr.

La terre de Lahontan fut adjugée, le 4 décembre 1684, sur Charles Carpentier, bourgeois de Paris, curateur créé à la succession vacante du sieur Isaac de Lom d'Arce et d'Esleich. (Margry.) Elle avait été saisie à la requête de Claude Loys, conseiller-secrétaire du roi. Ce fut noble Charles de Casamajor d'Orion, qualifié sieur de Lahontan et abbé d'Orion dans un acte du 7 octobre 1685, qui se porta adjudicataire. Louis de Lom d’Arce était alors au Canada, mais le jeune officier contesta pendant plus de cinq ans cette vente judiciaire. C’est ce qu'il appert d'nne sentence rendue le 30 septembre 1689. (Lettre de M. Dafau de Maluquer du 4 octobre 1890.) Comme on le voit, les archives conservées aux dépôts de France, confirment le récit que Lahontan nous donne.

Un mot sur les Casamajor.

Aussitôt après son acquisition, Charles de Casamajor, abbé d’Orion, s'établit à Lahontan. (Lettre du curé

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