‹ Le baron de Lahontan [microforme]Chapitre 8 sur 29 · ANNE-CITARLOTTE, SA FILLE, DE CÉDES LE 24 AOUST ET 11 OCTOBRE · texte numérisé non relu

ANNE-CITARLOTTE, SA FILLE, DE CÉDES LE 24 AOUST ET 11 OCTOBRE

Les premières lignes de l’inscription, qui relataient le nom du personnage enseveli en cet endroit sont effacées ; mais les lignes inférieures sont parfaitement conservées et très lisibles. Les dates des 24 août et 11 octobre 1694, sauvées de la destruction, sont celles de la mort de Messire (‘harles de Casamajor d'Orion, baron de Lahontan, décédé à quarante-deux ans, et de sa fille, décédée à l’âge de vingt-trois mois, et dont nous avons reproduit plus haut les actes de dévès et de sépulture,

Voici les armes des Casamajor d'Orion : écartelé : 1 et 4 à deux vaches passantes, 2? et 3 à une salamandre ; timbré d'une couronne de comte; supports: deux lions. (Paul Raymond, Sceaux conserrés aux archives départementales des Basses- Pyrénées, n° 208.) Marie de Blair, veuve de Charles de Casamajor d'Orion, dame de Lahontan fit enregistror ses armes dans l’Armorial de Dax, en 1696: d'argent, à un chevron de gueules accompagné de trois

annelets de même, deux en chef et un en pointe. (Rerue de Béarn, Navarre et Landes, 1884, tome IT, p. 110.) Les représentants de cette famille portèrent quelquefois le surnom d'Orion (Archives des Basses-lyrénées, E, 121" ;, jamais celui de Lahontan (Lettre de M. Dufau de Maluquer). Marie-Charlotte, née le 11 septembre 1699,

morte le 29 août 1694, était fille unique. Son père la suivit dans la tombe le 9 octobre, et Marie do Blair, baronne de Lahontan, mourut à son tour, laissant ses droits à son frère Samuel de Blair.

| Québec, il Pamena avec lui dans un voyage qu'il fit à Montréal presqu'aussitôt après son ( ner . , . . . \ , Lu D Q | | arrivée dans la colonie." Lahontan passa l'hiver malade à Québec? Au printemps de 1690, | ses

Frontenac voulut l'envoyer négocier la paix avec lestribus iroquoises, mais le baron, préférant conserver la douce oisiveté que Tai donnait sa convalescence, demanda qu'un autre fût chargé

Ê co de cette périlleuse mission. Bien lui en prit. Le chevalier d'Aux fat choisi. Les sauvages ee des Cinq-Cantons le reçurent à coups de bâton, puis Famenèrent prisonnier, pieds et poings | liés, À Boston. Pendant que le pauvre ambassadeur méditait À son aise dans les donjons pro anglais, sur la faveur que lui avait value l'amitié du soldat béarnais, celui-ci voyageait en à st joyeuse compagnie avec le gouverneur. se rendit à Montréal au mois de juin sur Île brigantin du gouvernement, et commanda pendant quelque temps diverses esconades de soldats destinées à soutenir les moissonneurs au fort Roland et à la prairie de la Madeleine.’ ns L'été s'était passé assez tranquillement à surveiller les frontières de lonest, lorsqu'au com- prof mencement d'octobre, un courrier de Québec vint en toute hâte annoncer au gouverneur qu'une flotte anglaise remontait le fleuve Saint-Laurent, Lahontan suivit Frontenac Gans la LA capitale, et assista à l'attaque infructueuse que fit alors l'amiral Phipps. Frontenac repoussa I l'ennemi,et se conduisit en héros avec une poignée d'hommes résolus, mal protégés, dans une com ville ouverte, Bien que la saison fût déjà très avancée, le général victorieux voulut annoncer la aussitôt à la cour les résultats de cette glorieuse journée, TT choisit Lahontan pour être le ie porteur de cette bonne nouvelle, datt

Parti de Québec le 16 novembre 1690, sur Ze Æleur-de- Mai, Lahontan arrivait à la regi Rochelle le 12 janvier 1691, après une traversée des plus dangereuses, sur un fleuve qui . charrovait des glaçons énormes, à travers un océan couvert des flottes ennemies. Lahontan He connaissait ses classiques : 11 n'ignorait pas que le sénat romain couronnait de lauriers les aper guerriers qui venaient lui annoncer une victoire, Pour mettre le comble à sa joie, Frontenac ord lui avait donné, pour M. de Seignelay, une lettre particulière, qui contenait les choses les plus ne avantageuses pour Tai. [ne doutait done plus de sa bonne fortune en mettant le pied sur pay ce sol de France, qu'il avait quitté depuis tantôt sept ans, simple garde de marine, à moitié dan

la d sieu cm plus grand malheur qui pouvait arriver à la marine de France, aux colonies des deux Goe

ruiné et sans avenir Hélas Een entrant au port, on lui apprit la mort de M. de Seignelay,

celui auquel il était particulièrement recommandé. C'est asstrément, éerivait-il alors, le

Amériques, et À moi en particulier, puisque la lettre que M. de Frontenae lui écrivait en ma tan, Û l'or, six

faveur, m'est inutile par sa mort.”

Le malheureux officier se rendit eependant à Versailles, pour y délivrer ses dépêches à cipa

M. de Pontchartrain, et lui fire un bout de cour. Le ministre écouta sa triste odvssée, plus : des nau d'Ai sur un ton enpuvé, cela est impossible, Vous aurez tout le temps de vaquer à vos affaires, cont

Mais que lui faisait à lui le sort de ee petit baron de Béarn, dont les biens étaient saisis et

qui avait mille procès à vider? Vous voulez laisser le service, lui dit-il assez froidement,

jusqu'aux derniers vaisseaux en destination de Québec, où il vous faut absolument retour- suce par

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Voyages de Lebeau, préface.

‘ Lettre x1x.

‘ Lettre xx. M. de Seignelay, fils du grand Colbert, mourut en effet le 10 novembre 1690, La lettre particulière que le gouverneur de Frontenac écrivit au ministre pour lui recommander Lahontan, et qui ne put | de I lui être remise, explique le silence des documents contemporains sur la mission du baron. | défi

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ner,” Le découragement dans l'âme, Lahontan prit le chemin de Paris pour ÿ rencontrer ses parents, qui le plongèrent aussitôt dans mille consultations d'avocat, !

Le 28 juillet 1691, le baron S'embarquait de nouveau à la Rochelle pour le Canada, en compagnie du chevalier de Maupeou, neveu de M de Pontehartrain, qui voulait voir du pays.

Pendant son séjour dans la capitale, Lahontan avait sollicité en vain les faveurs et la protection de la cour, On lui avait répondu que M. de Frontenac serait chargé de pourvoir à son avancement, En attendant, le roi lui donna, dès le mois de mai, une commission de

! Ces détails sont puisés dans les lettres même de Lahontan. Afin de contrôler le récit de l'écrivain, nous avons consulté les archives, et nous y avons constaté en effet qu’à cette époque Lahontan était plongé dans une suite de procès des plus ruineux, soit au sujet du prix d’adjudication de la baronnie de Lahontan, soit encore à propos du prêt que son père avait fait à la ville de Bayonne. Le lecteur pourra en juger par les extraits qui suivent :

“ Extrait du livre des déclarations des créanciers de la présente ville de Bayonne et reçues au greffe de l'hôtel de ladite ville.

Ledit jour dix noufiesme du mois de janvier mil six cens huictante six, a comparu devers le greffu de l'hotel comun de la presant ville et citté de Bayonne M. Joseph de C'astelnau, bourgeois et greflier en chef au siege de la maistrise des ports de ladite ville, en qualitté de procureur, fondé de procuration expresse, qu'il a fait aparoir et quy sera cy après inceree, de messire Jean de St Mesmin, conseiller du roy, auditeur en sa Chambre de Comptes, à Paris, et dame Anne de Beaujeu, son espouze, en datte du vingte septieme decembre mil six cens huitante cinq, dattée à Paris, signée du sieur de St Mesmin, Benoit et Sauvelette, notaires royaux, a declaré et afirmé au presant registre, conformement a l'arret du Conseil d’Estat du xxx‘ de juin dernier, que par contract du treiziesme septembre mil six cens cinquante neuf, retenu a Bayonne par de Iaran, notaire royal, il estoit deub a messire Izaac de Lon d’Arce, seigneur baron de Lahontan, et dame Jeanne Guerin, sa première femme, trois mil livres de rente viagère, pour le sort principal de tranto mil livres par eux payées a la descharge de ladite ville, comme il apert du dit contract, declaré resolu par l'arret du Conseil d’'Estat du xvint juillet mil six cens soixante sept, et ordonné que ce quy setronvera avoir esté receu par ledit sieur d’Arce des arrerages de ladite pention viagère, sera desduit, distraction faitte des intretz, de ladite somme de trente mil livres, a la raison du denier vingt, pour du surplus en estre payé dans dix années, ensemble des intret<an denier vingt, quy diminueront a proportion des payements de laquelle somme, principale et intrets d’icelle, il n’est pas de la connaissance des s" de St Mesmin et dame de Beaujen, son espouze, qu'il aye esté rien payé depuis ledit arret de mil six cens soixante sept; sur quoy, la dame Francoiz: de Coute, espouze en segondes nopces dudit defunt 8° d’Arce, a fait cession et transport audit sieur de St Mesmin, son creancier, de la somme de vingteneuf (sic) mil livres de principal et intretz d'ivelle sur la comunauté dudit Bayonne, par acte retenu a Lahontan, le quatriesme aoust mil six cent soixante dix, signé de Goeytes, notaire, ratifié par le sieur d’Arce, le dix septieme aout mil six een soixante unze, au chattean de Lahontan, par autro acte, retenu et signé par de Lamaïson, notaire, incerez tous deux dans un autre acte de depot de l'orginal (sie) d'iceux, quy à resté au pouvoir dudit Sauvelette, notaire a Paris, du vingt septieme decembre mil six cent quatre vingtz cinq, signé, Benoit et Sauvelette, de laquelle somme de vingte neuf mil livres de principal et intrets d’icelle, depuis ladite cession, lesdits sieurs et dame de St Mesmin sont creanciers d’un cotté. De plus, est deub a ladite dame de St Mesmin, en conceqnence d’une sentance contradictoiremant randue par les m'° des requestes ordinaires de l'hotel du roy, du x aout mil six cent huitante trois, sur le deniers de ladite comunauté, ce quy provient des arrerages de la rente de mil soixante quatorze livresdhue a la succession dudit deffunt d'Aree et quy sont escheux jnsques au jour de la saisie relle faitte du sort prinsipal de ladite ronte et jusques a la concurance des arrerages escheus de la rente de cinq cens livres par an, dûes a ladite dame de St Mesmin par la succession dudit deffunt d’Arce, et ontre ve, la somme de seize cent livres a la meme dame de St Mesmin, adjugée par sentence du premier avril mil six cent soixante dix sept, enoncée a la precedanta, avec les arrerages et intrets quy eschoiront au jour du payement et delivrance quy sera faite par ledit corps de ville, de laquelle declaration et afirmation susdite ledit s' de Castelnau, audit nom, a requis estre retenu acte, pour servir et valoir auxdits s'* de St Mesmin et dame de Beaujeu, son espouze ce que de raison, et s'est signé, Ainsy signé sur le registre : Castetnau, procurur susdit.”” (Archives communales de Bayonne, CC, SIS, n° 12.)

23 juin 1699: Arrêt du parlement de Paris relatif a la distribution des sommes dues aux créanciers d'Isaac de Long d'Arcé (sic) seigneur et baron de La Houtan (sic).—Cet acte mentionne : “Jacques Thuvé Dautefort, bourgeois de Paris, tuteur de dame Marguerite Thuvé, sa fille, et de défunte Marguerite Brisset, sa femme, donataire de

défunte dame Jeanne Guerin, vivante épouse d’Isaac Le Long, sieur d'Arcé (sie) baron de la Hontan ; ” “Françoise sec, I, 1894, 12,

cupitaine de compagnie dans les troupes de la marine, et on lui fit l'honneur de le recevoir dans l’ordre de Saint-Lazare, dans la chambre même de M, de Louvois, ?

Un autre que le baron de Lahontan eût été fier de ce rapide avancement ; mais le gentilhomme béarnais avait alors d'autres pensées en tête. On raconte qu'Ilenri IV, voulant se moquer de la modestie gasconne, disait que S'il n'était roi de France il eût voulu être conseiller au parlement de Bordeaux. Lahontan eût préféré cent fois mieux la charge de conseiller au parlement, que son père avait tenue, et les tourelles qui se miraient dans le gave de Pau, que les plus beaux emplois dans l'armée d'Amérique, Du reste, il savait bien qu'un gouverneur de colonie ne pouvait pas lui donner de grade plus élevé que celui qu'il avait déjà, et il enrageaît de demeurer éternellement eapitaine à l'exemple de tant de vieux officiers blanchis sous les armes dans les forêts américaines,

Quant à sa nomination de chevalier de Saint-Lazare, il en moquait le premier. Elle Ti coûtait 100 louis, qu'il avait reçus en cadeau de son onele, l'abbé de Couttes, et la cérémonie de réception avait duré moins de temps que celle de compter Ta somme au trésor.

Le 18 septembre 1691, Lahontan était de retour à Québec. Compatissant aux épreuves du pauvre gentilhomme, que ballottaient depuis plusieurs années lumer et la fortune, le comte de Frontenac linvita à sa table et le logea dans son château.

Le gouverneur que possédait alors li Nouvelle-France, était un homme de beaucoup

d'esprit, doué d'une éloquence naturelle, cultivée par l'étude et entretenue par l'habitude de

le Fascheux de Pontac, veuve d’Arcé de La Foutan, tutrice de leurs enfants mineurs; ” (alias) “ Françoise Lefacheux de Couttes, veuve dudit deffunt Isaac de Longdarcé, beron de La Houtan;—une sentence du 30 septembre 1689, rendue entre Antoine Jasse de Pommerye, sieur des Aages, intendant de monsieur le prince de Conty, cidevant poursuivant les criées, vente et adjudication par decret de la terre, sciyneurie et baronnie de la Houtan, saisie réellement sur Isaac de Long d’Arcé, seigneur et baron de la Houtan, a la requeste dudit Claude Loys, conseiller, secretaire du roy, au lieu duquel ledit Jasse auroit repris la poursuite de ladite instance de criées, et À present poursuivant l’ordre et distribution de la somme de vingt-un mille livres, prix de la vente et adjutication de ladite terre de la Houtan sur Charles Carpentier, bourgeois de Paris, curateur créé à la succession vacante dudit de Long d'Arcé, et opposant audit decret......;”—"%* premierement, ladite Helaine Leverrier, veuve dudit Antoine Jasse de Pommerye, tant en son nom, à canse de la communauté qui a esté entre eux, que comme donnataire mutuelle dudit Jasse, a esté colloquée et mis en ordre comme creancitre et exerçant les droits de Jeanne Guerin, femme dudit Long darcé, du huitième février 1648, jour du contract de mariage de ladite Gruerin avec ledit Longdarcé, de la somme de seize cens six livres quinze sols, faisant les deux tiers do celle de deux mil quatre cens unze livres cinq sols sept deniers, payez et acquittez par ledit Jasse de Pommery pour arrerages de cinq cens livres de rente par luy constituées conjointement et solidairement avec lesdits de Longdarcé, Jeanne Guérin, sa femme, François Talon et Geneviève Leduc, sa femme, au profit de Françoise Poitevin, veuve Pierre de Labarge, par contract du

20 mars 1660...,”—% Armand de Longdasse (sie) fils et héritier dudit deffunt de la Houtan....”—"...,le défant obtenu par ladite le Verrier, veuve d'Antoine Jasse, demanderesse, suivant les requestes et exploits des vingt huitième février, quatre et neuf mars 1699, contre Armand de Longdarce, sieur de la Houtan, ——ile Sallus et de Longdarce de la Houtan, sa femme, et——de Longdarce de la Hontan, deffendeurs et defaillans....” (Imprimé de 26 pages in-folio)—(Archives communales de Bayonne, CC, SIS, n°24.)

Il importe, avec un écrivain comme Lahontan, dont la véracité a été si souvent contestée, de contrôler chacun des faits qu'il avance. Aussi le lecteur ne devra:t-il pas s'étonner si nous accompagnons le texte de ce travail de notes et de pièces abondantes.

1! A Versailles, le 31 mai 1691. Sa Majesté a fait choix du Sieur Baron de la Hontan, ci-devant lieutenant reformé d’une compaguie d'infanterie en Canada, pour servir en qualité de capitaine reformé de l’une des compas gnies qu'elle entretient au dit pays. (Collection de manuscrits de La Nouvelle-France, V1, 62).

* Lettre XXI.

* Dans un acte de baptême du 16 octobre 1691, conservé aux registres de la cure de Quebec, Lahontan est qualifié chevalier de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel. Lahontan, dans ses lettres, dit qu’il fut reçu chevalier de Suint- Lazare. Depuis 1688, l'ordre s'appelait Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare. Vide: Précis Historique des ordres rehgieux et militaires de S. Lazare et de NS. Maurice, par le ch. LE. Cibrario, Lyon, 1860, p. 69,

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ee qu'il y avait de plus grand la cour, Venu au Canada alors qu'il était parfaitement ruiné, et pratégé contre ses créanciers par des lettres d'Etat, Frontenae prenait plaisir À sympathiser avee ceux qui se trouvaient aussi bien que lui dans leurs affaires, Il ne manquait pas alors dans la colonie, de cudets de qualité de Gruscoyne, qui ne faisaient pts sourent rentr des lettres de change de leur pus.

Atin de faire pièce aux bourgeois prétentieux qu'il détestait souverainement, Frontenac s'entourait de ces caractères aventuriers et audacieux. I aimait du reste leur franc parler et ne dédaignait pas leur esprit satirique et mordant,

Parmi ces irréguliers, que le gouverneur façonna de sa main énergique, jusqu'au point d'en faire quelquefois des héros, citons Cavelier de la Salle, du Luth, la Forest, Bizard,

Barois, Ferbin, Lamothe-Cadillac, Mareuil. Il ne fut pas longtemps À reconnaître qu'il l $ l I

ne fallait point laisser confondre dans la foule, un gentilhomme du caractère de Lahontan, qui savait plaire, et qui pouvait se rendre utile au besoin. Lahontan, comme Frontenac, du reste, touchait par quelques côtés à la Gascogne, et les sympathies du grand seigneur exilé sur le rocher de Québec, devaient naturellement se porter sur ee compatriote, que les malheurs de sa funille avaient forcé de se réfugier au milieu des forêts du nouveau monde, ?

La colonie était alors partagée en deux factions. Tune avait Frontenac pour chef L'autre était commandée par l'intendant Duchesneau, que l'on a appelé un jésuite en habit court, Cette dernière se eomposait de Lemoyne, Jolliet, Leber, Boucher, Varennes, la Chenave, Soumande, Elle ne voulait voir en Frontenae qu'un rieur renard qui ne sarait que protéger le vice, s Que de fois les officiers qui faisaient partie de la faction du gouverneur, en butte aux persécutions de lintendant et des siens, levaient les veux au ciel et S'écriaient dans la faiblesse

de leur foi: Sancte Krontenue, ora prone, :

Frontenac aimait les plaisirs de la table et les bonnes causeries d'après dîner. Les gais convives se réunissaient au château Saint-Louis et l'on ÿ passait les longues soirées À parler un peu librement de tout. Lamothe-Cadillac racontait ses projets d'établissements sur le bord des grands laes, du Luth décrivait les plaines sanvages de POuest mystérieux, Barois et Bizurd diseutaient de commerce, Parfois la robe brune d’un franciseain apparaissait au milieu des brillants uniformes de ces officiers. C'était le P, Chrestien Leclereq, qui venait lire au gouverneur, les bonnes pages du livre qu'il préparait sur l'histoire de la Nouvelle- France, Un des neveux de Frontenac, Faber de Montmor, était évêque de Perpignan, 5 mais cel n'empêchait pas le bouillant chevalier de pousser des pointes sur le domaine ceclésiastique. [ne dédaïgnait pas même de corriger de sa main le manuscrit du moine historien, et d'y accentuer par quelques notes piquantes, les traits que le récollet décochait aux missions de la compagnie de Jésus,

Il nous semble voir le fier châtelain se promenant au milieu des groupes animés dans la

vaste salle du palais Ka grande taille, son air noble, mêlé de donceur, imposaient. Il se

Le

! C'est ainsi que le marquis de Denonville recommande le chevalier de Vaudreuil dans une lettre du 21 octobre 1687,

? Il y a encore dans le département du Lot, en France, une petite commune du nom de Frontenae. Elle est située dans le canton de Cahors, arrondissement de Figeac. Elle compte 32 habitants (Malte-Brun.)

% Commentaires sur l’oraison funèbre de Frontenac.

* Lettre de Lamothe-Cadillac.

® Vide: Margry, V, pp. 137, 142, 145, de curieux détails sur cette famille.

dégageait de toute sa personne un cachet d'originalité frappant, Il avait le verbe haut et rer aimait À discourir. Lorsqu'il s'échautfait au milieu de la discussion, son bras droit, dont il | ina ne se servait plus, depuis qu'il avait été cassé à Ortibello, en 1646, restait appuyé au manteau col de la vaste cheminée, mais de l'autre il développait ses arguments comme S'il eût manié une

épée,

Quand arrivait le carnaval, le comte faisait jouer la comédie. Les acteurs se recrutaient Lx parmi les officiers de la garnison, et Corneille, Racine et Molière y trouvaient de dignes interprètes. Les hommes distingués de la colonie étaient invités avec leurs femmes à assister à ces représentations, Tout cela ne plaisait guère, comme on le pense, à la coterie de Duchesneau, l'intendant, qui posait pour l'homme rangé et sévère,

L'hiver de 1691-1692, que Lahontan passa à Québee, fut encore plus brillant que d'habi- qu tude, Les Français avaient lait prisonnier de guerre un riche négociant de la Nouvelle- me Angleterre, M. Nelson, qui faisait commerce sur la rivière Kénébec, C'était un fort galant ses homme, très généreux, et qui aimait les plaisirs de la société, ha

Frontenae lui avait donné l'hospitalité, et le traitait avec toute sorte d'honnôtetés. TI col y'avait encore au château M. de Maupeou, neveu de M"de Pontchartrain, puis une pletade les de jeunes et brillants officiers, qui s'étaient distingués pendant la dernière guerre. Dans ces réunions intimes, on essavait de faire épouser à ces militaires les filles des colons, :mciens le] gentilhomimes où riches habitants, afin de les attacher au pays. Parmi les jeunes filles — qu'attiraient les soirées du château, se trouvait M Geneviève Damours, dont le père, Mathieu au Damours, riche armateur, était conseiller au conseil souverain, M, Damours et ses fils qui étaient fort aimés de M, Nelson, qu'ils avaient souvent rencontré à leur établissement de rép Jemsek, sur la rivière Saint-Jean, où ils faisaient avec lui un grand commerce de castors étai Geneviève Damours était filleule de Frontenae, et au dire de Lahontan, assurément une des mé personnes les plus aceomplies de son siècle. Elle avait alors dix-huit ans et était belle ct sé charmante. Lahontan, lui, avait vingt-sept ans. Il avait su résister jusque-là aux charmes S'il et aux séduetions des beautés de la capitale de la colonie, I se vantait de son eélibat et -

posait pour un endurci. I médisait de toutes les femmes, et disait ne pas croire à l'amour.

Mais, enfin, tout homme peu près a senti, ne ft-ce qu'un jour, un instant, cette étrange vil

ivresse, [lv a eu un visage dont l'éclat illuminait ses insomnies ; il v a eu des veux dont il a cherché le regard, comme la plante cherche Fair et le soleil; une voix entre toutes à fait tressuillir les cordes intimes de son âme; et il a cru que ce visage, ce regard, cette voix

étaient nécessaires À son bonheur, à sa vie même.!

Les charmes de la belle Geneviève Damours réussirent done À amollir le cœur du baron, [lui fit quelques visites, puis S'aperçut qu'il n'éprouvait pas de plus grand plaisir que de la conduire à l'église, 1 fallut bientôt expliquer son empressement et ses assiduités. Frontenac, comme parrain de la jeune fille, fit tout ce qu'il put pour engager Lahontan à l'épouser, Celui-ci demanda du temps pour + penser. I lui fut donné deux mois, puis quatre. M. Nelson, dans Fintervalle, offrit un grand dîner aux futurs époux, au gouverneur, à l'intendant, à l'évêque. Afin de presser le mariage, il promit 1,000 éeus le jour des noces, et l'évêque en fit autant. Comme M Damours avait elle-snéme 1,000 éeus de dot, et que Frontenac en offrait 7,000 où 8,000 en congés, sans compter un avancement infaillible, le baron se trouvait à faire en réalité un mariage fort avantageux. Mais, au moment de signer le contrat, il

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renonça à tout pour garder sa liberté, Le gouverneur fut très mécontent de ce dénouement inattendu, et pendant plusieurs jours Lahontan dut garder la ehambre afin d'éviter son courroux.!

LAHONTAN PROPOSE D'ORGANISER UNE FLOTILLE SUR LES GRANDS LACS=NON DÉPART POUR LA FRANCE.—F'AIT ESCALE À PLAISANCE ET S'Y DISTINGUE EN AIDANT À REPOUSSER UNE ATTAQUE DES ANGLAIS. —BEAU TÉMOIGNAGE QUE LUI REND M DE BRoUILLAN (1692).

Ine faut pas croire que pendant ces rigoureux hivers du Canada, le temps ne se passait qu'en dîners, en réceptions où à la comédie. La vieillesse active de Frontenac avait Fart de mener vivement les hommes. Pendant que dans la bourgade de Québec, il faisait oublier à ses officiers les fatignes des campagnes de l'été, des partis continuels parcouraient les forêts, harcelant sans cesse les frontières ennemies, Dans le vieux ehâteau, il interrogeait les coureurs de bois, les trafiquants, les courriers, se tenait toujours en relations constantes avec les avant-postes.

Frontenac voulait reprendre le détroit des lacs Erié et Huron; ilavait à cœur de réaliser

le programme ébauché par son prédécesseur Denoaville, et d'avancer où eclui-ei avait reculé,

l Lahontan (t. IT, p. 79, édition de 1703), raconte cette aventure sous le nom d’un autre. C’est lui pourtant qui est en scène. Il suffit de lire l'épisode pour s8’en convaincre. Ce jeune capitaine, qu'on voulait marier malgré lui, qui avait accoutumé de manger chez M. de Frontenac, ce cavalier si prompt à frire des extravagances, ce capilaine qui répondait qu'ayant bu quelques rasades d'un vin fameux, son esprit était pas assez libre pour juger des conditions qui étaient insérées au contrat de mariage, ne peut être que le baron gascon. Lahontan aimait Pagréable liqueur du bonhomme Noë. (Voyages de Portugal et Danemark, p.160.) C’est lui qui raconte que, dans un diner à Copenhague, chez M. de Gueldenlew, vice-roi de Norvège, après avoir bu plus que de raison, il déchargeait sa conscience au pied de la table (p.162). Ilse consolait de sa ‘lisgriîce et de ce généreux exploit en citant le proverbe allemand : S'il est honteux de trop prendre, il est glorieux de rendre (p. 162).

Lahontan ajoute que le jeune oflicier garda la chambre jusqu'à ce que M.de Fronteñae, chez qui il avait accoutroné de manger, l'envoya quérir. Le baron logeait alors à la basse-ville de Québec. Dans ses Foyages du Portugal et Danemark, p. 199, il dit : J'ai traversé plus de cent fois à minuit le cimetière de Québre, en me retirant seul à la Basse- Ville.

Dans l'automne de 1691-95, il y avait deux ofliciers à qui M. de Frontenac offrit sa table: Lahontan et le chevalier de Maupeou, et Lahontan dit expressément que Manpeou ve fut pas le héros de l'aventure que nous avons racontée.

Lahontan désigne Mi: Damours sous la lettre D..... La simple lecture du texte suftit pour nous donner son nom.

Le 11 décembre 1691, Lahontan était parrain à Québec, et la commère qu'il conduisait au baptôme était Geneviève Damours. Voici l'acte de baptême, tel que nous le trouvons aux registres de la paroisse de Québec :

“Le mardi, onzième décembre mil six cent quatre-vingt-onze, a esté baptisée dans l’église paroissiale de Nostre- Dame de Québec, par moy prestre missionnaire soussigné, Geneviève, fille de Pierre Moisan, demeurant à la fontaine Champlain, et de Barbe Rateau, sa femme, née le mesme jour, le parain Armand Louis de Lom d'Arce baron de la Hontan et Herleche chevalier de l’ordre de Nostre-Dame du Mont Carmel capitaine reformé des troupes de la marine, la marainne Geneviesve Damour fille de M. Damours conseiller au conseil souverain de ce pays qui ont signé— Moisan—La Hontan—Geneviesve Damour—N. Du Bos p.” C’est le seul acte où le ne de Lahontan apparaisse dans les registres de la colonie.

L’épouse de Pierre Moisan, pilote, avait pour mère une Ciasconne du nom de Cassillac.

Ce n’est qu'en 1703 que Geneviève Damours épousa, à Montréal, Jean-Baptiste Céloron de Blainville, chevalier de Saint-Louis, lieutenant d'une compagnie de la marine. Elle avait peut-être attendu le baron infidèle et volage, pendant douze ans. Elle mourut après deux mois d'union, l'année même où Lahontan, rappelant ses souvenirs, vantait dans son livre la belle qui l'avait charmé un jour.

Les commandants des postes éloignés de l'ouest lui avaient envoyé des relations détaillées : il avait causé souvent avec Lahontan de ces pays, qu'il avait parcourus, et des moyens qu'il faudrait prendre pour Sy établir. Le baron offrit pour défendre ectte frontière,

[demanda cinquante matelots basques, À cause de l'habilité et de l'adresse des marins de cette province, exprima ensuite le désir d'avoir deux cents soldats choisis dans les troupes de la colonie. Avec ces moyens, il se proposait de construire trois fortins en différents endroits : le premier, à la décharge du lac Erié, le second au lieu où avait commandé en LOST-8K, et le troisième à la pointe de l'embouchure de la baie de Toronto, Quatre-vingtdix hommes devaient sutlir, selon lui, pour garder ces trois redoutes. De, il devait lui être facile de transporter, quand il voudrait, avec ses bâtiments, quatre cents sauvages dans le pays des Troquois :ilen pouvait convover deux mille, et porter autant de saes de blé d'Inde qu'il en faudrait pour l'entretien de ces forts durant hiver et l'été. L'oceupation de ces postes permettrait de faire des chasses abondantes dans toutes les îles, d'entreprendre des traversées, où Fon poursuivrait les Troquois dans leurs eanots, que l'on coulerait À fond, parec que ces derniers étaient lourds et que ceux des F "anenis étaient légers,

Comme ce projet était de nature à chagriner les Froquois en tonps de guerre et à les con tenir en temps de paix, il sourit À Frontenae, Quoique Lahontan fût jeune, il le crut capable de soutenir cette entreprise. [lui permit done d'aller développer ses plans à la cour, Le 27 juillet 1691, Lahontan S'embarquait à Québec sur la frégate le Sainte-Anne, avee les dépèches de M. de Frontenue. Dans sa route il rencontra, par le travers des monts Notre-Dame, d'Iberville qui, monté sur /e Pol conduisait À Québec douze vaisseaux marchands, Le T8 août, le Suinte-Anne faisait escale À Plaisance, dans l'île de Terre-Neuve, Elle y attendit

pendant un mois la flotte des pêcheurs basques qu'elle était chargée de convover en France.

! Lettre xx1n1 (éd. de 1705, 1, 426, 339). Nous avons compulsé attentivement les volumes XI et XIT de la Correspondance générale du Canada aux Archives de la Marine, pour les annces 1690-1691-1692. Ces @ cuments ne contiennent rien sur Lahontan. La lettre de Frontenac des 1? et 20 novembre 1690 (vol. IT, f”* 86-100), de même que celle du 15 août 1691, contenue dans le même volume ( f° 221), ne mentionnent pas la mission ni le projet dont parle le baron. Deux mémoires de Frontenac, l'un du 12 novembre 1690, l’autre du 20 novembre 1692, en faveur de divers ofliciers, gardent le plus complet silence sur l'officier béarnais. Nous trouvons au volume XII de la Correspondance générale (F° 152), un mémoire sans nom de lieu,sans date ni signature, concernant l'établissement d’un poste au détroit. Le projet se rapproche de celui dont parle Lahontan dans sa xxin lettre, et nous croyons devoir publier ce mémoire en entier.

“ L'établissement d'un poste au Détroit paraît nécessaire pour faciliter aux habitants de Canada le commerce avec les Sauvages et particulièrement pour empêcher les Anglais de s'en emparer.

“La facilité de ce commerce serait tout à fait grande et avantageuse pour la Colonie de Canada siS M. permettait aux habitants de cette coïonie de former une compagnie qui eut seule le privilège de le faire dans les postes au-dessus de Montréal, dans laquelle on serait obligé de recevoir tous ceux qui 36 présenteraient pour telles sommes qu'ils voudraient fournir en préférant cependant les plus pauvres aux plus riches, de manière que s’il se trouvait plus d'argent qu’il ne serait nécessaire pour le fonds de ce commerce on en rembourserait une partie à cenx qui y auraient les plus grosses sommes pour prendre les petites que les pauvres habitants y voudraient mettre, et cela afin que le bénéfice de ce commerce ne tombât pas entre les mains de quelques particuliers seul ment mais qu'il fût répandu en celles du publie, si les expédients que le S. Charron propose * pour transporter: ; marchandises chez les Sauvages et en rapporter les pelleteries réussissaient, ce qui est immanquable tant que nous aurons la paix ; ce privilége ne serait pue nécessaire dans la suite par l'impossibilité où se trouveraient les partiticuliers de donner en ces lieux-là les marchandises au même prix que la compagnie.

“ Cette Compagnie supplierait très humblement S. M. de vouloir bien lui faire fournir la quantité de poudre, plomb et armes nécessaires à la traite avec les Sauvages pour le même prix qu'il les a du partisan afin que les

#* Ces expédients sont d'avoir des barques au fort Frontenac pour naviguer durs le lne Ontario etau fort qu'on établiruit peur naviguer dans les lacs qui sont au-dessus de la chute de Niagara. (Note de l'auteur du mémoire.)

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Le 14 septembre, cinquante vaisseaux pêcheurs se trouvaient réunis au pied du bastion de Plaisance, n'attendant plus qu'un vent favorable pour se mettre à la voile, lorsque, sur les deux heures de l'après-midi, deux soldats de la garnison, que le gouverneur avait envoyés à la poursuite de quelques déserteurs, le long. des côtes de la mer, arrivèrent au fort apportant la nouvelle qu'une escadre de ein vaisseaux anglais était mouillée au cap Sainte-Marie, dans l'anse du Pourchet, à 5 lieucs de Plaisance. Serrés de près par les chaloupes de l'ennemi ces deux soldats s'étaient jetés dans les bois pour venir en toute diligence donner l'éveil. M de Brouillan, qui éommandait alors Plaisance, envoya aussitôt à la découverte, Les éelairoeurs apereurent, en effet, la flotte ennemie, toutes voiles dehors, qui faisait route vers li rade, où elle mouilla le lendemain, 15 septembre,

M. de Brouillan n'avait avec lui qu'une petite garnison de cinquante hommes que come mandaient les Houtenants Pastour, Costebelle et Saint-Ovide, tit venir les capitaines des navires pêcheurs, et ceux-ci lui promirent main-torte,

Plaisanec se trouve situé à l'extrémité d'un petit détroit de cinquante toises de large on barra celui-ci au moyen de quatre cables solidement attachés de chaque côté par de grosses aneres enfoneées dans le sable, Après avoir donné à chaque canonnier son poste de combat, le gouverneur s'oceupa de défendre les approches de tr place. détacha Lahontan avec soixante matelots basques à un endroit appelé li Fontaine, éloigné du fort d'environ un quart de lieue, était à craindre que l'ennemi n'y tentât une descente, et aurait pu gagner de lune montagne qui commandait le fort, et empêcher par sa mousqueterie Le service des batteries. Le jour même où ces dispositions étaient prises, les vaisseaux anglais entraient en rade, Le premier jour, l'ennemi se contenta de faire des sondages et d'examiner Le fort de loin avee des télescopes. Le 17, on vit sept à huit cents soldats S'embarquer dans des chaloupes et S'approcher de anse où Lahontan était embusqué avec ses soixante Basques,

Ceux-ci, couchés dans les broussailles, ne purent attendre dans leur ardeur que les pre-

donnant auxd. Sauvages à meilleur marché que les Anglais, on leur put ôter toute envie de porter leurs pelleteries chez cette nation.

“Jlfaudrait pour l'établissement de ce poste que S. M. eut pour agréable d'y entretenir environ 100 où 150 hommes de troupes seulement avee un commandant et des ofliciers expérimentés présentés par la Compagnie et approuvés par la Cour ou par le Gouverneur, auxquels il serait expressément défendu sous peine de cassation aux officiers et de punition corporelle aux soldats de faire aucun commerce directement ni indirectement; et à l'ésard de ‘eur subsistance, comme elle couterait sans doute quelque chose de plus qu'à Québec où Montréal, la Compagnie serait obligée d'y pourvoir en fournissant ce qu'il faudrait excédant la paie du roi.

“Jlne faudrait point encore donner de concession dans ce lieu-là de craindre d'affaiblir la Colonie en l'étendant trop.

“ Par cette voie on s'assurera du Détroit qui est un poste très avantageux et dont les Anglais tîchent de se saisir par toute sorte de moyens. On facilitera le commerce particulièrement des peaux de bœuf dont on prétend même que la laine puisse servir en France ; on augmentera au Sauvage le prix de son Castor par la diminution de celui des marchandises qu'on lui traitera, ce qui est le seul moyen eflicace pour maintenir ceux qui sont dans notre alliance et pour y attirer même ceux qui n'y sont pas et enfin on empéchera ce grand nombre de coureurs de bois qui est la source des plus grands désordres qui se commettent dans ce pays-là lesquels étant oblisés de rester dans la Colonie la fortifieront en s'appliquant à la culture des terres, à la pêche de la morue ou à l'établissement de quelque manufacture.

“ Et si on était dans la suite indispensablement obligé de fixer la quantité de Castor qu'on pourrait recevoir de la Colonie l'établissement de cette Colonie deviendrait absolument nécessaire pour éviter les inconvénients qui arriveraient infailliblement tous les jours si le Castor était dispersé entre les mains de plusieurs qui ne manqueraient pas de cabaler de leur mioux chacun pour son intérêt particulier pour faire prendre sa partie de Castor préférablement à celle d'un antre ce qui troublerait considérablement le repos publie de cette Colonie, et en ce cas ou serait aussi obligé de ne recevoir de castor que lad. Compagnie.”

mivres chaloupes eussent abordé le rivage, Ts se démasquèrent trop tôt, et, l'ennemi en les apereevant vira de bord, pour se porter une demi-liene de, vers une pointe de terre, où il su contenta de mettre le feu et de se embarquer ensuite précipitammment,

M. de Brouillan profita de ce premier insuecès de l'ennemi pour se mieux fortifier encore. tit élever une redoute de pierre sur le haut dela montagne, d'où l'on pouvait éteindre le feu de ses batteries, Les navires pêcheurs se rangèrent en ligne pour défendre l'entrée du détroit, où l'on placa quatre DOUVOAUX CANONS du côté opposé uu tort,

Le IN, à midi, une chaloupe portant pavillon blane, partit du bord de l'amiral pour wauner le fort, Le gouverneur envova un sergent à st rencontre. On banda les YOUXx au parlementaire et on le conduisit au commandant, C'était M Williums, général de la Hotte assiégeunte, qui faisait savoir qu'ilavait avec lui plusieurs prisonniers français qu'il pourrait peut-être échanger

Dans le but de connaître les forces de l'ennemi, M. de Brouillan choisit Lahontan et Costebelle pour aller entamer les négociations, T'amiral reçut ces deux officiers avec la plus grande courtoisie, les fit entrer an carré, leur donna toutes les nouvelles d'Europe, leur offiit des mets et les meilleures liqueurs, puis leur fit visiter son bâtiment, Au moment de les quitter, launiral les embrassa, puis fit crier par trois fois à ses matelots 2 Vire le roi,

Pendant que ces pourparlers avaient lieu, M, de Brouillan régalait de son mieux le pure lementaire qu'il avait gardé comme ôtage,

Quand les deux officiers français furent de retour au fort, l'envové ennemi prit congé du gouverneur et lui apprit que son général Pavait chargé de le sommer de se rendre, A quoi M. de Brouillan répondit qu'il était trop bon sujet du roi pour faire une Beheté pareille ; qu'on m'aurait qu'à lattaquer vigoureusement, qu'il se défendrait de même,

Le lendemain, vendredi, 19 septembre, les vaisseaux anglais se firent remorquer par leurs chaloupes jusqu'à une demi-portée de canon et se mirent en ligne d'attaque. Pendant cette manœuvre, laniral envoya dire à M, de Brouillan, que 5 voulait parlementer pendant le combat, il eût à hisser pavillon rouge. M. de Brouillan, que toutes ces hésitations avaient singulièrement ranimé, jugeant que l'ennemi faiblissait dans ses desseins, et qu'il pouvait bien penser que la flotte de vaisseaux marchands embossée derrière le fort, et dont on n'apercevait que les mâts du côté de la rade était puissamment armée en guerre, fit feu tout À coup de toutes ses batteries an er répété de Vire le roi Les Anglais répondirent sur le champ. Pendant six heures, ce fut des deux côtés un feu très vif Puis M. de Brouillan, voulant ménager sa poudre, laissa l'Anglais continuer dans espérance de lépuiser, Les coups partis des redoutes françaises avaient si bien porté que l'amiral fat bientôt obligé d'éloigner «a bigne de combat. Plusieurs de ses vaisseanx avaient eu toutes leurs manœuvres hachées, d'autres avaient soutftert dans leurs œuvres vives,

Cette retraite inespérée sanvait Brouillan, qui en était réduit à sa dernière gargousse de poudre, et qui ne se servait plus que des boulets ennemis que Fon ramassait dans les habitations qui en étaient presque toutes eriblées, Deux mille coups de canon avaient été tirés contre la place,

[était impossible qu'une flotte aussi bien armée que l'était celle des Anglais, se retirât apres avoir fait Si pen. M, de Brouillan, qui eraignait une deuxième attaque, fit travailler sans relehe à réparer les brèches, Pendant six heures de lutte la plus chaude, m'avait ea que cinq hommes de mis hors de combat.

Le 20, un Français, prisonnier à bord de l'amiral, se jeta à la mer pendant la nuit, et vint

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aborder À la nage à l'endroit où Lahontan était en embuscade, Conduit chez le gouverneur, lui apprit que les Anglais étaient découragés, et qu'ils n'avaient pus er Plaisance si bien lortifié. En effet, ils s'éloignèrent bientôt, puis allèrent brûler les habitations de la pointe Verte, où un détachement envoyé par le commandant de Plaisanee, ne put arriver à temps, à cause d'un orage violent qui avait brisé les chemins, P'incendie de quelques cabanes, tel fut tout le fruit que les Anglais rapportèrent de leur expédition.

Ainsi finit ce siège que l'on peut appeler glorieux, quand'on considère le nombre des asaillants et le pen de ressourees que Brouillan avait à sa dispositions Tout le monde y avait fait son devoir, Les capitaines des navires marehands avaient pointé eux-mêmes lex canons des batteries, et leurs équipages avaient merveilleusement aidé à fortifier ln place,

M. de Brouillan, faisant an ministre le récit de cette attaque, rendit justice 4 tous. Après avoir fait l'éloge de ses officiers, Costebelle, Pastour et Saint-Ovile voulut fre une mention spéciale de Lahontan,

“ Le baron de Lahontan, éeritil, à voulu comme nous avoir part à la gloire de bien servir le roi, et il n'est pas juste que je lui ôte celle qu'il eue, d'avoir donné beaucoup de marques de sa vigilance dans les détachements que je lui ai donnés, pour empêcher les ennemis de faire descente dans un lieu où il était à craindre qu'ils ne la fissent, qui est derrière la montagne, où j'ai eu l'honneur de vous marquer qu'il était besoin de faire bâtir une bonne redoute, Il POuUrra vous dire le quelle conséquence cola est, espère que l'avant charge de mes lettres pour vous les présenter, vous aurez li bonté de l'écouter, afin qu'il vous rende compte de toutes choses,” ?

C'est ainsi qu'à deux ans d'intervalle, Lahontan se trouvait chargé d'aller annoncer à la cour de France une deuxième victoire : après la levée du siège de Québec en 1690, celle de

Plaisance en 1692,

LAHONTAN NOMMÉ LIEUTENANT DE ROI À PLAISANCE.—SES DÉMÊLÉS AVEC M, DE BROUILLAN. IE, EST PROPOSÉ COMME COMMANDANT DES ÎLES NAINT-PIERRE ET MIQUELON.—SA FUITE DE TERRENEUVE (14 décembre 1693).

Embarqué de nouveau pour la France le 6 octobre 1692, Lahontan abordait le 23 du même mois À Saint-Nazaire, après une traversée de dix-sept jours. I partait aussitôt pour Versailles. La cour n'écouta guère le projet qu'il avait formé de défendre les grands lacs au moyen d'une flotille de eanots montés par des Basques ; mais sa belle conduite en aidant à délivrer Plaisance des Anglais, lui fit donner la lieutenance de roi de cette place et la survivance d'une compagnie de cent hommes. C'est ainsi qu'après avoir rêvé la gloire d'explorateur et de commandant naval sur les mers de Touest, le pauvre baron se vovait

! Lahontan raconte les détails de cette attaque dans sa x xt lettre (éd. de 1703, t. I, pp. 242-246). Comme il s'y donne un certain rôle, nous avons cru devoir contrôler son récit au moyen des pièces qui suivent et qui sont conservées aux Archives de la marine: 1° relation de l'attaque de cinq vaisseaux anglais de soixante canons au fort Louis-de-Plaisance, commandé par M. de Brouillan, gouverneur de l’île de Terre-Neuve; 2° journal du mouvement que les ennemis ont fait depuis qu'on a eu connaissance de leur approche au fort Louis (1692); 3° lettre de M. de Brouillan du 1° octobre 1692. Voir aussi Charlevoix, IT, pp. 117-120. Nous avons ces pièces sous les yeux, et elles prouvent que Lahontan n’a dit, cette fois, que la vérité.

2? Lettre de M. «le Brouillan, du 1‘ octobre 1692 (Archives de Terreneuve).

Sec. I, 1894. 13.

conduit, et réduit à aller servir au milieu des brumes de Terreneuive dans une bicoque, auprès d'un gouverneur qui était loin d'être celui qu'il venait de laisser sur le rocher de par Québec, Quoi qu'il en fût, c'était un avancement et une compensation jusqu'à un certain

point, bn

Lahontan, pour expliquer l'insuccès de ses démarches, dit que les bureaux de marine saut répondirent que son projet porterait les sauvages alliés des Français à faire ln guerre aux exp Lroquois, plutôt qu'à chasser le castor, QU

I est difficile de démêler le vrai du faux dans ce projet d'armement des laes dont

Lahontan prétend avoir été l'auteur. Chose certaine, c'est que Frontenae, conne nous foi l'avons dit déjà, ne mentionne pas dans sa correspondance de 1691-92 Le nom du baron, Sous Le la date du 4 novembre 1693, on trouve, par exempue, une lettre de Frontenae et de Cham Li pigny au ministre, où il est dit que Lamothe-Cadilluc propose de garder avec des hétiments He Lyers les rivicres, les detroits et les plac N qui se trouvent sur le route ordinaire des DULENTTTE) et des Li Anglais rendant d'Orange, x Ce projet ressemble beaucoup à celui de Lahontan, doi ÿ Antoine Lamothe-Cadillac qui était entré dans l'histoire de la colonie dans des cireons- UT tances aussi singulières que Lahontan, était, comme ce dernier, fils d'un conseiller an aur parlement, Tavait, lui aussi, servi d'abord dans un régiment, puis tourmenté du désir de mil voir, il était passé an Canada, vers 1683, pensant v trouver la toison d'or, Homme de grand TTTU mérite, Cadillac reprit le projet de Lahontan, fat mieux écouté et obtint enfin la protection a va qui avait été refusée au Béarnais, Mais, pour en arriver 1, lui fallut supporter bien des déboires, On le traita de visionnaire, on le menaça de Ta Bastille, on Tai tit toutes esptcees viv d'avanies, Habile, souple et spirituel, il surmonta des obstacles que Lahontan n'aurait pu roi franchir avec son caractère entier, boudeur et atrabilaire, n'est pas donné à tous de savoir vol éprouver la contrariété. Lahontan fit sauter le fort Saint-Joseph, Presque sur ses ruines, Ati op a vu que quelques années après Lumothe-Cadillae fondait la ville maintenant fameuse de Détroit. sal La construction du Griffon, par Cavelier de la Kalle, le projet de flotille de Lahontan mé et ies propositions de Cadillac, marquent dans Fhistoire de l'Amérique du Nord, les débuts de pes

cette marine intérieure, qui, dans les guerres de 1776 et de 1813, devait engager de brillants combats sur les lacs Champlain, Ontario et Erié.!

Embarqué à Naint-Nazaire le 12 mai 1693, Lahontan était de retour à Plaisance le 20 juin, après avoir pris un navire anglais chargé de tabac, sur les écores du bane de Terreneuve,

Dès qu'il eut mis pied à terre, il alla saluer le gouverneur Brouillan pour Ini témoi-

gner la joie qu'il avait de servir sous ses ordres Celui-ci, à ce que raconte Lahontan, Ti répondit qu'il était bien surpris qu'il eñt sollicité ses emplois, sans Int en avoir communiqué le dessein l'année précédente, et qu'il voyait bien que le projet d'entreprise pour les lies du Canada, dont 1 lui avait parlé, était faussement inventé. Un peu surpris de cette froide réception, le baron essava de le dissuader, mais dès lors les deux hommes s'étaient juré

guerre à mort,

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Le nouveau lieutenant de roi fit descendre ses meubles à terre et prit lu maison d'un particulier en attendant qu'ilen eût fait bâtir une.

Les premiers jours que Lahontan passa dans la petite colonie furent employés tout entiers À son installation, Les capitaines basques Tui prêtèrent les charpentiers de leurs pavires, sans intérût, ot ils firent si bion, qu'en septembre, le lieutenant de roi entrait en son logis, 1 espérait y trouver la paix et le repos, après tant d'années d'agitation ÿ mais il avait compté «unis son hôte,

M, dé Brouillan, gouverneur de Plaisance, appartenait une bonne funille de gentilshommes de Guyenne, C'était an ancien officier d'infanterie, qui servait depuis 1670, Homme d'esprit et de mérite, bien expérimenté au métier de la guerre, il n'avait pas le don, cependant, de se fuire aimer de coux qui étaient sous nes ordres, ni de ceux que lu pêche de lu morte attrait duns son goucermement, avait la réputation d'être avide et intéressé? On l'aceusait, à tort où à raison, d'avoir gagné plus de 50,000 écus depuis son arrivée dans le pays!

On a vu le froid aceueil que le gouverneur avait fait à Lahontan à son arrivée. Bien des raisons l'engageuient à prendre cette attitude réservée, M, de Brouillan, qui avait déjà auprès de Tuiun de ses neveux, M, de Saint-Ovide, enseigne dans les troupes de la garnison, aurait voulu donner la place de major kun de ses frères, le chevalier de Brouillan, brave Militaire qui avait été blessé en 1698 en Piémont, où il servait comme capitaine dans le régiment de Cuisson, Ce frère était alors en mer pour venir à Plaisance, et l'arrivée de Lahontan avait déjoué les plans du gouverneur!

Depuis deux ans, M, de Brouillan avait l'habitude de faire luismême la distribution des vivres aux soldats, IE v avait 1 des bénéfices à réaliser, La nomination d'un licutenant de roi attribuait ces fonctions à ce dernier, Tout cela n'allait guère an gouverneur, Aussi voulait-il faire nommer un garde-magasin de ses amis, à peine de le payer de ses deniers.’ Atiu de mieux parvenir à ses fins, il écrivait au ministre :

“NME Te baron de Lahontan n'a voulu entrer dans aueun détail pour prendre connaissance de qualité et quantité de vivres, comme également du coulage des eaux-de-vie,

mélasses, non plus que des diminutions que les entrepreneurs ont faites sur la grandeur et

pesanteur des quarts de lard et euu-de-vie qui ne sont point dans l'ordre, J'ai cru devoir

l Lettre XxXv.

Résumé d’une lettre de M. de Brouillan au ministre, en date du 14 juillet 1699 :

M. de Costebelle, lioutenant de la compagnie qui tient garnison à Plaisance, a demandé à s'embarquer à cause d'une maladie qui le tient en languneur, Il avait commencé à se bâtir, mais il a cédé sa maison à M. de Saint-Ovide, enseigne (neveu de M. de Brouillan), à condition qu’il le remboursät des dépenses qu'il a faites. Cependant comme la maison destinée pour M, de la Hontan, lieutenant de roi en l’laisance, ne sera pas sitôt en état d'y habiter commodément, quoiqu'on ÿ travaille, il a pris en attendant la inaison de AM. de Costebelle,

? Voici le portrait que fait Charlevoix de ce gouverneur (LT, p. 186, 1696). “M, de Brouillan était un brave homme, un oflicier intelligent et expérimenté; mais il n'avait le don de 8e faire aimer de ceux que la pêche de la morue attirait dans son gouvernement. Le désir d'accumuler ne nanque guère de produire ce fâcheux eftet : il sert au moins de prétexte, et fournit des occasions pour accuser de violences et de vexations ceux qui n'ont pas su réprimer cette passion, ou la dissimuler. M. de Brouillan, pour son malheur, avait la réputation d’être avide et intéressé, et le service du roi en souffrit autant que sa gloire.”

* [létait venu à Plaisance au printemps de 1691. Dès lors, les marchands commencèrent à porter plainte contre lui.

* Voir lettre de M. de Brouillan du 7 octobre 1693,

* Lettre de M. de Brouillan, du 7 octobre 1693 (Archives de Terreneuve).

vous en donner avis, M. de la Hontan m° ‘ant témoigné qu'il demandait un ordre du roi pour se charger à l'avenir de cette distribution, à quoi je veillerai toujours comme vous me l'avez ordonné, avee li même application que je l'ai fait jusqu'à présent.”

Comme question de fait, Lahontan voulait lui-même avoir la distribution des vivres, et c'était son droit en sa qualité de lieutenant de roi, vu qu'il n'y avait pas de garde-magasin à Plaisance, [avait été nommé à cette position sans appointements, mais on lui avait donné les émoluments et les profits d'une compagnie franche de cent hommes, Or, Brouillan retenait la paye des soldats employés à la pêche des morues pur les habitants, et faisait travailler les autres sans salaire, On conçoit qu'un homme du caractère de Lahontan ne pouvait subir longtemps ces misères, Comme Brouillan n'était aimé ni des habitants ni des pêcheurs, le lieutenant de roi, qui avait le verbe haut et la camaraderie facile, ne tarda pas À s'associer à leurs plaintes et à former coterie avec eux.

Rien de plus curieux que de suivre les lettres que M. de Brouillan adressait alors au

ministre pour dénoncer la conduite de son lieutenant,

“Toutes les précautions que je puis prendre, ditil, afin que le service du roi se fasse régulièrement, ne sauraient empêcher qu'il ne soit fait inparfaitement par le peu d'officiers que Jai à y tenir la main, les habitants ne pouvant S'accoutumer, ni pratiquer l'application que vous me marquez par vos lettres qu'il faut qu'ils aient au fait des armes. Je les trouve si souvent hors de leur devoir, quand ils sont de garde, que cela m'a obligé de taire des règlements pour imposer des peines corporelles À ceux qui y manqueraient, J'ai cru devoir modérer celles que méritent les sentinelles qu'on trouve endormies sur le rampart, paree que cela arrive si souvent qu'on serait tous les jours dans la peine de punir de malheureux pavsans qui ne savent point la conséquence de cela, Je me suis contenté d'en faire passer un par la baguette suivant le règlement que j'en ai fait, quoique ce châtiment soit petit pour un cas pareil, il s'en est peu fallu qu'il n'ait causé bien du désordre,

“M. le baron de Exhontan avant des raisons particulières pour prendre l'intérêt de habitant à qui appartenait celui qui a été châtié, ia porté les choses à un point qui a full m'ôter la liberté de faire cet exemple qui me paraissait de la dernière conséquence pour la sûreté de ce poste, Je lui aurais volontiers épargné cette peine en relâchant ce domestique Si je m'avais cru blesser l'autorité du roi ne m'étant plus libre de me relâcher sur des ordonnances si justes et si publiques, lesquelles j'avais fait lire à la tête des troupes et des milices et athicher à tous les corps de garde, sur quoi M le lieutenant de roi prétend que je suis trop sévère avant dit publiquement qu'il vous en éerirait, et que je n'étais pas en droit de faire exécuter les ordonnances et règlements que je fais, disant même que les janitions que j'ai fait fire de la sentinelle qu'un officier à trouvée endormie sur le rampart faisant sa ronde était comme le jugement de N°$K.

+,Fai honte, Monseigneur, de me servir de ee terme, mais est pour dire les mêmes dont il s'est servi, est ce qui me serait aisé de prouver, Si le fallait, connne anssi de ee qu'il a is en avant que S'il avait pris plus d'intérêt à celui qui a passé par les baguettes, il l'aurait été enlevé du corps de garde où il était en prison et aurait cassé la tête d'un coup de pistolet à celui qui SV sert opposé,

“Je n'ai pas cru qu'il fût du service du roi de contraindre par la foree les soldats de la

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où ils sont véritablement occupés à mettre les casernes en état pour se loger ; je ne n'y serais

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pas opposé s'ils l'avaient voulu faire de gré à gré, étant fort assuré qu'il est fort difficile d'avoir iei du boîis de chauftage et je serais dans la même peine si je n'entretenais un assez grand nombre de domestiques qui travaillent actuellement à cela et qui seront pendant l'hiver employés à faire le service du roi comme le reste des gens qui sont ici.

“Je puis vous assurer sans animosité que M de la Hontan ne se mêle iei de rien du tont que de ce qui peut servir à ses plaisirs, il est même aisé de le remarquer par le refus qu'il a fait de prendre connaissance d'aucune affaire de celles qu'il a fallu décider, je ne croyais même pas qu'étant sous mes ordres il dût refuser de venir chez moi l'en ayant fait prier afin de l’engager À veiller à des travaux du roi qui étaient pressés, moi ne le pouvant à cause de la forte indisposition, ce qu'il refusa prenant le parti de S'absenter du fort pendant toute la journée.

#,.. . . . Je vous envoie les plaintes que font plusieurs gens contre ses violences, il serait à souhaiter qu'il traitât plus humainement qu'il ne fait un sergent de la garnison et quelques autres personnes qui sont iei les seules à qui je puis me confier pour les travaux du roi.

6... . J'ai estimé qu'il était à propos de cesser ceux des fortifications de la redoute pour les remettre en un temps plus favorable, de crainte d'accident fâcheux, quelque mal intentionné ayant ii fait entendre que je faisais sur cela beaucoup au delà de ce que vous n'ordonnez par vos instructions, lesquelles je nr'attache de suivre de point en point 3 et si l'on n'impute le contraire, j'ose assurer V, G, que je n'aurai point de peine à vous prouver que ma conduite est sans reproche,

# Quoique M. de la Hontan prétende le contraire, comme il le dit par des chansons outrageantes qu'il à faites sur moi, sur quoi je me suis contenté de me borner de le faire prier de ne plus me conter dans ses œuvres satiriques qui sont devenues si publiques dans ee lieu que personne n'ignore sa manière de voir à mon égard, cela me touche à la vérité beaucoup moins que tout ce qu'il a fait d'ailleurs qui me semble être opposé au bien du service de NS. M. J'ai cru qu'ayant ici fort peu d'officiers il était à propos de tolérer ses emportements et porter les choses à la douceur-sans lui faire cor aître que l'expérience de vingt années de service m'a assez bien instruit pour n'ignorer pas le parti que j'avais à prendre pour le remettre à son devoir,

“,.,. . . . J'ajouterai à tout ce que je prends la liberté de vons marquer que d'abord qu'il voudra vivre d'intelligence avec moi je sacrifierai tous mes intérêts afin de faire voir au peuple que nous vivons d'une assez bonne union pour être également portés an service de S. M.”

Nous avons cru devoir citer ce document en entier parce qu'il nous peint Lahontan dans l'intimité du service, tel qu'il devait être et tel qu'il s'est montré lui-même du reste, Cet officier qui chansonne son gouverneur dans les tavernes de Plaisance, au milieu des pêcheurs de morue, et qui laisse courir sous le manteau, à la veillée, ses vertes satires contre l'administration, n'est-ce pas le pamphlétaire en herbe qui cherche sa voie et qui s'exerce À son futur métier ?

Il est évident que la présence du gentilhomme de Béarn sur les grèves de Plaisance

gènait beaucoup M. de Brouillan. Celui-ci crut trouver un moyen in

génieux de se débarasser ‘le cet incommode compagnon, A 40 licues de Plaisance, au milieu des brumes éternelles du golfe, se trouvent les îles

Saint-Pierre et Miquelon, Ce sont des rochers arides et sans verdure, Les Français y avaient

Îl 102 J-EDMOND ROY alors un poste de pêche habité par quelques funilles pauvres et besognenses. M. de Brouillan & Dr se init à précher le ministre que les habitants de ces îles, fort éloignées de Plaisanec, étaicat en insubordonnés, et si peu protégés, qu'en 1602 les Anglais v'avaient détruites établissements, prié faudrait, disaitil, v construire un petit fort et v mettre un homme d'autorité pour contenir pas : ces peuples dans le devoir Pour commander dans ce lien, ajoutait-ilune autre fois il suffirait sera d'envoverun détachement des soldats de la garnison de Plaisanee pour conserver le fort qu'on y Vous ferait bâtir sil faudrait seulement quelques canons Enfin, après avoir bien fuit comprendre de Î; l'importance de ee poste dans plusieurs lettres, 1 disait tout Le fond de sa pensée, On m'a dom assuré que M. le baron de la Hontan vous demandait 1e commandement de ee Tien 13 si vous lui accordez comme il Sv attend, vous agréerez S'il vous plaît que je vous dise que je ne pris vois pas un meilleur sujet pour remplir son emploi, que le sieur de Monie, qui a servi ci-devant en qualité de major-général des troupes du Canada.” A moins que Lahontan ne fût alors complètement dégoûté des choses de ce monde, il est impossible de croire qu'il ait demandé lui-même à S'exiler sur ces rochers déserts et inhos- Lan pitaliers, et dont on peut faire letour en une journée, Cette idée avait germé dans le cerveau fertile de M, de Brouillan. Quel triomphe pour lui Sil eût pu enchaîner 14 son caustique adversaire, comme Prométhée sur son roc Tout cela ne manquait pas d'habileté, mais une , s LE à ; : : | 1695 nouvelle frasque de Lahontan fit éelater Brouillan, dont la colère jusque-là avait eu peine ; à se contenir. Voici comment le baron raconte cet épisode de sa vie : nt Le 20 novembre 1693, un mois après le départ des vaisseaux pêcheurs, pendant que Lahon- . tan donnait à souper à quelques habitants de Plaisance, M. de Brouillan, qui s'était masqué FR pour la circonstance, entra tout à coup dans la maison avee ses valets eassant vitres, bouteilles, verres, renversant tables, chaises, armoires et tout ce qu'il trouva sous st main. Les masques disparurent avant que Lahontan eût eu le temps de mettre Ta main sur ses pistolets. Le lendemain, les valets de Brouillan firent main basse sur ceux de Lahontan et les roucrent : de coups. La patience de celui-ci était 4 bout, mais les récollets qui desservaient la petite ; bourgade S'interposèrent et parvinrent à le calmer. Pour dissiper son chagrin et sa colère, ts : : cote:

le baron se renferma et se plongea dans la lecture de ses livres, ses seuls amis. Au bout de 169 trois jours, Brouillan fit arrêter deux soldats que Lahontan avait envoyés faucher du foin as dans les prairies à une demidieue de la place, et les traita comme des déserteurs. Pressé de je nouveau par les récollets, Lahontan se décida à aller faire des excuses au gouverneur, Les Le deux ennemis se reconcilièrent, S'embrassérent, puis jurèérent qu'ils oublicraient tout ce qui He s'était passé entre ceux. Mais Lahontan, ayant appris en sous main existence du dossier nn formidable que le gouverneur avait préparé contre lui, et qui était déjà parti pour la cour, résolut de échapper de Plaisanee avant la venne dela flotte du printemps, de peur d'être Fe arrôté ot d'être jeté à la Bastille, Ces On était alors au commencement de l'hiver 1693 (14 décembre) et il n'y avait plus qu'un ro petit vaissean en rade. Lahontan proposa an capitaine de le prendre à son bord et de le Apt

jeter quelque part sur les câtes d'Europe, moyennant 1,000 écus,

Voici comment M. de Brouillan, le jour même, annonçait ce brusque départ à la cour :

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! Lettre à M, de Brouillan au ministre (1693).

* Lahontan, si canseur d'ordinaire, ne dit pas un mot de ce projet dans ses lettres, et ilest vraisemblable qu'il Tine ;

ne le connut jamais.

‘ C'est la lettre que nous avons citée, et qui 86 trouve aux Archives de Terreneuve.

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