‹ Le Baron FrederickChapitre 12 sur 50 · PROFILS D ESPIONS DU GRAND MONDE PRUSSIEN · texte numérisé non relu

PROFILS D ESPIONS DU GRAND MONDE PRUSSIEN

Pour bien faire comprendre au lecteur la portée de l'exclamation poussée par Lucien Hartmann, lorsque l'inconnu était venu se jeter si étourdiment dans ses jambes à l'angle de

la rue de la Nuée-Bleue et du quai Kellermann; il nous faut faire quelques pas en arrière et revenir à la soirée précédente, pendant laquelle il s'était passé dans une maison de la. place du Broglie, une scène dont il est important d'instruire le lecteur pour la complète intelligence clos faits composant cette histoire beaucoup plus vraie qu'au premier abord on pourrait le supposer.

Au moment où minuit sonnait à la cathédrale, deux individus, marchant dans un sens opposé et venant chacun d'une extrémité de la place du Broglie, s'arrêtèrent presque ensemble devant une des plus belles maisons de cette place et se saluèrent par un geste silencieux.

Celui qui, le premier, avait atteint la maison, tira le bouton do la sonnette.

Aussitôt la porte s'ouvrit et les deux hommes entrèrent.

Ils se trouvèrent alors dans un -vestibule parfaitement éclah'é et dans lequel se tenaient immobiles, au bas d'un large escalier à marches de marbre, deux domestiques en grande livrée.

A la A r ue de ces inconnus, l'un des domestiques quitta son poste, gravit l'escalier en ayant soin de laisser entre lui et les silencieux visiteurs un espaqe de trois marches au moins.

Arrivé au premier étage, le valet de pied souleva une lourde portière, traversa sans s'arrêter un salon d'attente richement meublé et brillamment éclairé, et, ouvrant à deux battants une porte latérale, il s'effaça et annonça :

— M. le comte Ladislas Poblesko; M. Uiric Meyer.

Les deux étrangers rentrèrent.

Le valet de pied se retira, laissa tomber la portière et ferma la porte.

Les deux hommes se trouvèrent dans un cabinet de travail meublé avec tout le genre bric-à-brac de l'époque et avec cette richesse, plus fastueuse et apparente que réellement de

UNE POIMEE DE COQUINS

bon goût, qui d'ordinaire distingue les grands industriels ou les grands financiers.

Ceux-ci, plus aptes à aligner des chiffres qu'à faire preuve d'un goût véritable, ne cherclient, selon une expression vulgaire mais pleine de force et de vérité, qu'à jeter de la poudre aux yeux, ce à quoi, nous devons le constater, ils réussissent presque toujours tant les imbéciles sont en majorité.

Dans ce cabinet, assis derrière une table ou plutôt un immense bureau encombré de casiers et de registres, se tenait un homme qui, à l'annonce des visiteurs, recula vivement son fauteuil, se leva et s'avança vers eux, le sourire sur les lèvres.

Ce personnage, alors bien connu à Strasbourg, était tout simplement un des premiers banquiers delà ville. Sa fortune passait pour être colossal e, et ses relations s'étendaient dans les régions les plus éloignées des deux hémisphères.

Nous n'ajouterons que pour mémoire qu'il jouissait de la considération que donnent en général les sacs d'or.

C'était un homme entre deux âges, aux traits un peu heurtés. Son nez gros, sa bouche épaisse et lippue, son front qui commençait à se dégarnir aux tempes, ses yeux gris, petits, enfoncés sous l'orbite mais pleins do finesse, ses favoris d'un blond fade» taillés en côtelette, lui donnaient une physionomie où la fausse bonhomie de l'industriel luttait .perpétuellement avec la duplicité rapace de l'homme d'affaires.

Bien qu'il se donnât pour Lorrain, des gens qui se prétendaient bien informés soutenaient que c'était tout simplement un juif allemand du duché de Posen.

Quoi qu'il en soit de cette assertion, il jouissait d'une immense influence sur la place ,où sa signature était en grande faveur.

En ce moment, il était correctement vêtu de noir, cravaté de blanc comme un notaire et portait à îa boutonnière de son habit une

rosette constellée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

Cet estimable banquier répondait au nom de.Timoléon Jeyer.

— Soyez les bienvenus, messieurs; je vous attendais avec impatience, dit-il, en pressant les mains que lui tendaient le comte Poblésko et M. Meyer, Asseyez-vous et causons;.

Lorsque les deux visiteurs eurent pris chacun un fauteuil il leur tendit des cigares et continua. -

— ■ Eli bien ! que savez-vous de nouveau, messieurs?

— Mais, répondit le comte, il me semble, cher monsieur, que nul mieux que vous ne saurait être informé de ce qui se passe. ; ^

— Pour les affaires financières, reprit-il avec nonchalance, mais au point de vue poli^ tique...

— Ma foi, moi je ne sais rien, dit M» Meyer, et vous, comte ?

— Ni moi non plus.

— Comment, on ne dit rien en Yille ?

— Ma foi non, firent-ils tous les deux ensemble.

— Voilà qui est singulier ! Cependant les circonstances sont graves. Vous, monsieur le comte, placé par la confiance de M. Hartmann à la tète de sa fabrique, vous devez entendre causer les ouvriers, connaître leurs intentions ; et vous, monsieur Meyer, vous êtes un maquignon beaucoup trop actif pour ne pas avoir recueilli bien des nouvelles dans les villages que vous traversez continuellement.

— Ah ! très-bien ! dit le comte en souriant, je vois où voulez en venir; cher monsieur Jeyer, vous nous demandez quel, est l'envers do la situation?

— Le dessous des cartes enfin? appuya le maquignon avec un gros rire. ■" -"■

— Juste, messieurs, vous savez aussi bien que moi que toute situation, quelle qu'elle soit, a d'eux faces; celle dans laquelle nous nous trouvons doit en avoir au moins quatre ou cinq. Ce sont ces faces que j'ai besoin de

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