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connaître. Voyons, tous, monsieur Meyer, depuis quand êtes-vous à Strasbourg ?
— Depuis deux heures, cher monsieur. Je Tiens de parcourir pendant quatre mois toute l'Âlsacè et toute la Lorraine, m'arrêtant partout, dans toutes les villes, tous les villages, même dans les bourgs les plus retirés.
— Eh bien ! vous avez dû remarquer bien des choses, entendre bien des conversations.
— Oui, et de toutes les couleurs.
— En résumant tout cela, après y avoir mûrement réfléchi, quelle opinion a^ous êtesvous faite sur la situation des esprits dans ces deux provinces?
- — Voici mon appréciation exacte. Ces populations voient la guerre avec joie. Elles haïssent profondément les Prussiens. En Alsace surtout, ce sentiment de haine est poussé à un point qui dépasse toute croyance. Je ne parle pas ici des habitants des villes ; je parle despopulations rurales,des montagnard;*; chez eux, cette exécration est telle que le seul nom de Prussien les horripile et est considéré comme une insulte. Les Lorrains sont plus calmes, ou mieux, ils ne se livrent pas autant. Vous qui êtes Lorrain, cher monsieur Jeyer, ajouta-t-il avec le sourire moitié figue et moitié raisin qui lui était particulier, vous savez combien vos compatriotes sont madrés et combien il est difficile de savoir réellement ce qu'ils pensent. Cependant, je dois ajouter, pour rendre hommage à la vérité, qu'il pourrait y avoir quelque chose d'inquiétant, au point de vue français bien entendu, dans l'attitude d'une certaine partie de cette population que j'ai observée, si ce gouvernement
n'y prend pas garde.
— Eh ! eh ! ceci commence à devenir intéressant. Qu'entendez-vous par là?
— Vous savez, reprit le maquignon, que les guerres de religion ont eu très-peu de durée en France, mais que, si courtes qu'elles aient été, dans aucune contrée de l'Europe on ne déploya plus d'acharnement et de cruauté.
— Oh ! fit M. Meyer on hochant la tète-, en
France aujourd'hui l'indifférence en matière de religion est telle que le gouvernement n'a pas à se préoccuper de ce que pourraient tenter quelques cerveaux exaltés.
— Oui, voilà ce qu'on pense généralement.
Eh bien ! mon cher monsieur, à mon avis le gouvernement s'abuse étrangement; si la guerre éclate, ainsi que cela est probable, il pourra très-bien s'en apercevoir à ses dépens.
— Expliquez-vous plus clairement.
— Je ne demande pas mieux. Vous savez qu'en Alsace deux dogmes sont en présence ou plutôt deux religions sont en face l'une de l'autre : la religion catholique et la # religion protestante. Eh bien ! je ne crains pas de vous affirmer que, si la France déclare la guerre à la Prusse, cette dernière puissance pourra trouver dans ce pays, et cela même sans trop de peine, des appuis cachés, c'est vrai, mais tout dévoués et prêts aux plus grands sacrifices.
— Dans les rangs des catholiques?
— Non pas. Les catholiques, cher monsieur, n'ont qu'un but : la suprématie de leur Église, le pouvoir remis entre leurs mains, l'influence sur ceux qu'ils sont chargés de diriger. Tout catholique pur, ceci n'en déplaise aux casuistes, est un partisan avoué du despotisme. Or, le plus ferme partisan du despotisme en Europe, en ce moment, c'est l'empereur Napoléon. Les concessions qu'il a faites au clergé sont immenses. Il lui en fait tous les jours de nouvelles ; le clergé catholique est donc pour lui, et le soutiendra de toutes ses forces.
—7 C'est des protestants alors que vous voulez parler?
— Précisément, des protestants, mais entendons-nous bien, de la minorité, de l'infime minorité protestante. Dans toutes les religions, il y a des enfants perdus, des cerveaux brûlés, des tètes exaltées, qui mettent leurs idées bonnes ou mauvaises au-dessus de tout et qui, pour le. triomphe de ces idées,
UNE FOIGKNEE DE COQUINS
sacrifient tout, eux-mêmes les premiers. Or, eu Alsace, principalement dans les montagnes, il reste encore quelques familles puritaines ; remarquez bien que je ne dis pas protestantes , je dis puritaines afin de bien établir la nuance qui sépare ces deux sectes; il reste, dis-je, quelques familles puritaines qui, sans relations au dehors, vivent continuellement entre elles, daus la pratique exagérée de leur culte, considérant comme ennemis tous ceux qui ne pensent pas comme elles; des Épiménides enfin, qui semblent avoir dormi depuis le xvi° siècle et qui aujourd'hui sont animés de ce fanatisme fa- j rouche, je dirais presque féroce, qui exaltait les soldats de Croimvell, et qui animait leurs ancêtres quand ils défendaient contre les catholiques Montauban et La Rochelle. Ces familles, par leur isolement, n'ont pas de nationalité bien définie. Les questions politiques les occupent médiocrement, absorbées qu'elles sont par les questions religieuses. Aussi, partout, dans les villes, dans les villages, dans la plaine comme dans la montagne, ces familles s'isolent, forment une caste à part, et, à moins d'absolue nécessité, ne se mêlent jamais aux catholiques et encore moins aux protestants modérés qu'ils considèrent comme des renégats. C'est donc dans cette minorité infime depiétistes, c'est un des noms qu'on leur donne, que la Prusse pourra trouver des auxiliaires très-utiles à un certain moment.
Il y en a une assez grande quantité qui vivent dans la forêt de Haguenau. La frontière, surtout depuis Seltz,Lauterbourg, Wissembourg jusqu'à Niederbronn, en possède beaucoup.
Ces fanatiques semblent être d'ailleurs plutôt en communion d'idées avec les Allemands qu'avec les Français, doixt ils trouvent les mœurs un peu trop relâchées ; et ce qui le prouve, c'est qu'ils trafiquent de préférence avec les étrangers qu'avec leurs compatriotes. En somme, je crois que peu de chose suffirait pour nous les gagner.
— Bon ! le cas échéant, un accord se fera
entre eux et les autres protestants, fit M. Jeyer en se frottant les mains.
— Ne croyez pas cela, yous commettriez une erreur excessivement dangereuse. La majorité protestante est animée du patriotisme le plus grand. Elle aime la France et combattra pour elle avec le plus complet dévouement. Elle n'hésitera pas, soyez-en convaincu, je ne dis pas seulement à se mêler aux catholiques, car déjà vous savez qu'ici les catholiques et les protestants ne font qu'un, mais à faire si entièrement cause commune avec eux, à marcher tellement d'accord, que rien ne pourra les contraindre à rester neutres. Ils surveillent d'ailleurs attentivement les piéiislùs déjà, et malheur à ceux-ci s'ils osent essayer de trahir la cause française, ils trouveront* dans les protestants leurs plus cruels ennemis.
— Savez-vous, cher monsieur Meyer, que tout ce que vous me dites là m'inquiète fort? J'avais espéré, d'après vos paroles, que les protestants pourraient devenir, à un moment donné, sinon des alliés, du moins des amis tacites, et je vois que nous n'avons aucun espoir d'obtenir un tel résultat. Croyezvous, là, bien sincèrement, que ces piêlistcs, comme vous les appelez, aient si peu d'influence?
— Vous ne m'avez pas compris, monsieur.
Il faut que vous sachiez la vérité tout entière, La Prusse a contre elle tous les catholiques, tous les protestants, qui, à aucun prix, ne voudront pactiser avec l'ennemi de leur pays, et encore dans cette minorité infime que j'ai appelé les piétistes, la Prusse n'en trouverat-elle que très-peu qui consentiront à l'aider en secret. Les autres s'abstiendront. Ils resteront neutres.
— Alors, c'est désolant. Cependant, quoique la part du mal soit très-grande, il y a du bon dans ce que vous m'avez dit, monsieur Meyer, et ce bon, je me hâterai de le signaler à qui de droit, afin qu'on puisse agir sans retard. Et vous, monsieur le comte, vos ren-
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seignements sont-ils aussi mauvais que ceux de M. Meyer ?
— C'est selon, comment vous les apprécierez, cher monsieur. Quaut à la classe ouvrière, en Alsace, n'y comptez pas plus que sur le reste de. la population. Je L'ai étudiée avec soin. Excepté les provinces du nord, la France n'a peut-être pas de proAânces plus patriotes que l'Alsace et la Lorraine. Ce que vous a dit M. Meyer Aespiêlisles est d'une exactitude rigoureuse. Nous en avons ici même à Strasbourg. Ils sont bien tels que M. Meyer les a dépeints. Mais une chose m'étonne dans le rapport si lucide et si étendu qu'il vous a fait, c'est qu'il a négligé, ou plutôt oublié une classe d'individus que l'on trouve partout dans les deux provinces, qui, à pied dans tous les villages, dans toutes les villes , stî faufilent dans les plus petites bourgades, pénètrent dans les palais comme dans les chaumières ; une classe de gens qui se font les plus petits possible pour demeurer inaperçus et dont, si Ton sait s'en servir, le rôle pourra à un . moment donné devenir également d'une grande importance pour la Prusse.
— De quels gens voulez-vous parler? demanda M. Jeyer.
— Je ne vois pas où vous voulez en venir, ajouta le maquignon.
— Ecoutez-moi, messieurs. Je ne vous demande que quelques minutes de patience, et bientôt, je le crois, vous reconnaîtrez que j'ai raison, et qu'en ce moment surtout il faut atout prix s'attacher eus individus, ou du moins les plus influents d'entre eux.
-— Mais quels indiAÛdus ?
— Voici près de quatre ans que je suis en Alsace,. Les besoins de la fabrique que je dirige m'ont contraint à faire de fréquents voyages dans.les sept départements et jusque dans le Luxembourg. D^ns ces voyages, j'ai
■ été àinème d'étudier avec une surprise mêlée d'intérêt les mœurs singulières des gens dont je veux parler. Ces gons ne sont autres que des juifs. Mais, entendons-nous bien, mes-
sieurs, ces juifs ne ressemblent en rien à tous ceux que vous avez pu voir en n'importe quelle contrée. Je leur donne le nom de juifs faute de meilleure acception, et parce qu'en apparence du moins ils professent la religion juive ; mais en réalité, et autant qu'il m'a été permis de m'en assurer après de sérieuses études et de grandes recherches sur leur compte, je crois qu'ils ne sont pas plus juifs que chrétiens, et qu'ils ne se rattachent, ni de près ni de loin, à. aucune des races qui peuplent notre vieille Europe.
— Allons donc ! vous plaisantez! s'ecrîa le banquier.
— Laissez dire, laissez dire, fit le maquignon, qui prêtait attentivement l'oreille, je crois au contraire que M. Poblesko parle trèsbien et très-sérieusement. Continuez, comte.
— Ces gens qui sont nombreux en Alsace, ainsi que je vous le disais, reprit ce dernier, se divisent en deux catégories bien distinctes: les nomades, c'est-à-dire ceux qui sont continuellement par monts et par vaux, qui font les métiers de chaudron ni ers ambulants, de maquignons, de colporteurs,- de gagiie-petit, que sais-je encore, et ceux qui ont adopté la vie sédentaire. Ceux-là sont groupés ça et là par hameaux, bourgades et grands villages, établis en grande partie sur la frontière française, de façon qu'ils ont, à la fois uo pied en France et l'autre à l'étranger. Ces villages sont exclusivement habités par les gens dont je vous parle ; ils se livrent à toute espèce de métiers interlopes. La contrebande est un de leurs principaux moyens d'existence. Ils croupissent dans l'ignorance la plus abjecte et la saleté la'plus repoussante-, parlent un patois compris d'eux seuls, se régissent par des coutumes particulière^, et en réalité n'ont accepté aucune nationalité. Leur type est plutôt asiatique qu'européen. On croirait, aies voir, quand on les visite chez eux, se trouver au milieu de ces bandes nomades qui apparurent a a moyen âge en Europe, sur laquelle elles s'abattirent comme une nuée de sauterelles
sans que l'on sût ni d'où elles venaient ni où elles allaient; qui traversèrent tous les pays sans accepter les coutumes d'aucun, et disparurent enfin en laissant derrière elles et comme des épaves abandonnées, quelques familles qui ne se mêlèrent jamais au mouvement général delà civilisation qui les entourait. Une particularité singulière à noter dans l'existence de ces juifs, puisque c'est ainsi que nous les nommons faute de mieux, c'est que les Alsaciens, si tolérants et si hospitaliers par caractère, n'ont jamais voulu frayer avec eux;, qu'ils les ont en hoiTeur et les tiennent pour ainsi dire parqués et relégués dans les villages qu'ils ont établis et autour desquels le mépris public semble avoir élevé un cordon sanitaire. Et, remarquez bien ceci, messieurs, c'est que quand je dis les Alsaciens, car c'est plutôt là qu'en Lorraine qu'on rencontre ces parias de la civilisation, j'entends la population tout entière sans acception de religion : les catholiques, les protestants et même, fait bien plus extraordinaire, les israélites alsaciens, ceux qui ont reconnu la loi française, se sont mêlés à la population ; qui professent toujours, il est vrai, leur religion, mais dont, le type s'est considérablement perdu dans les croisements de race. Yoilà pourquoi,. lorsque tout à l'heure je vous disais que je donnais à ces gens le nom de juifs, c'était faute de "pouvoir les désigner autrement; car, pour moi comme pour tout le monde dans ce pays, ce sont des gens qui n'appartiennent à aucune secte, qui au fond sont païens et comme, leurs ancêtres- du moyen âge ne vivent que de vols et de rapines. -
— C'est bien cela, appuya le maquignon.
Monsieur le comte a raison sur tous les points* il a comblé une lacune très-importante. Je ne sais comment j'avais laissé échapper des renseignements aussi précieux.
— Ainsi, vous croyez, comte, reprit le banquier, qu'au besoin on pourrait utiliser ces gens?. -.
— C'est ma conviction, monsieur,, et principalement ceux de la frontière. Je vous le répète, ils ne reconnaissent aucune nationalité; par la vie qu'ils mènent, vie essentielle^ ment errante, iln'estpas desentier de chèvre, dans les b.ois, qu'ils ne connaissent. Leur • seule passion est l'or. Pour acquérir ce précieux métal dont -Us font leur dieu, il n'est pas de trahison, d'infamie dont ils hésitent à se rendre coupables. Le sens moral est d'ailleurs tellement oblitéré chez eux, qu'ils n'ont pour ainsi dire pas conscience de leurs actes et qu'ils ne font pas de différence entre le crime et la vertu, n'ayant le sentiment ni de l'un ni de l'autre et trouvant au contraire bien et bon, tout acte, quoiqu'il soit, qui leur rapporte un bénéfice métallique.
— A la bonne heure! s'écria le banquier, en se frottant les mains, voilà d'honnêtes gens avec lesquels il sera facile de- s'entendre et qui, à l'occasion, deviendront de précieux auxiliaires.
— J'ai pris par écrit, continua le comte en présentant un papier au banquier, les noms des hommes les plus influents de ces singulières tribus, ainsi que les villages qu'ils habitent et la situation géographique de ces villages.
— Parfait, dit le banquier. Et vous, monsieur Meyer,"n'avez-vous pas quelques notes à me donner?
— Pardonnez-moi, monsieur. J'ai pris les noms de certains piélistes, exaltés bien entendu, et de quelques anabaptistes qui pourront devenir urilcs à la cause que nous servons... Comme monsieur le comte, j ? ai pris soin de mettre en regard de leurs noms ceux des lieux qu'ils habitent.
— ^ Fort bien! messieurs. Toutes ces notes seront transmises au ministre dans le plus bref délai. Maintenant que ce •sujet est épuisé, passons au rapport. Voyons l'Alsace d'abord.
— Monsieur, reprit le comte, je vous avais promis dans notre dernière entrevue de vous
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remettre le plus tôt possible la dernière par- i tie de la carte commencée il y a dix ans par les agents envo3 7 és dans ce pays par le ministre. Cette carte, dressée avec un soin extrême, où pas un buisson, pas un monticule, pas un ruisseau n'ont été oubliés, est enfin terminée. J'ai eu l'honneur, en plusieurs fois déjà, de vous en remettre quarante feuillets, Yoici les dix derniers, ce qui forme un total de cinquante. Avec cette carte il est impossible de ne pas aller à coup sur et sans s'égarer dans n'importe quelle bourgade d'Alsace, si ignorée qu'elle soit. Je doute que le gouvernement français en possède une aussi détaillée et aussi scrupuleusement exacte.
Voici de plus le cahier qui avait été demandé ave c i nsistance p aï le mini stre . Vo us y tro u v erex pour chaque ville, village, bourg, hameau.
tre saura reconnaître vos généreux efforts comme ils le méritent, Déjà, à plusieurs reprises, il vous a fait parvenir par mon entremise l'expression de sa satisfaction. J'espère que vous en aurez cette fois des preuves plus grandes encore, A votre tour, M. Meyer,
— Moi, monsieur, à part la carte dont je n'avais pas à m'occuper, j'ai, comme monsieur le comte, fait pour la Lorraine ce qu'il a fait pour l'Alsace. Ce cahier, très-peu volumineux, parce qu'il est écrit en chiffres, renferme tous les renseignements qui ont élé demandés. J'ai recueilli et condensé tous les rapports de nos agents. Comme monsieur le comte, je les ai fait contrôler avec soin, et ! leur exactitude ayant été reconnue, je vous
; les apporte.
Grâce au moyen adopté par Son Excelle chiffre exacte de la population, les noms des ! louée le ministre, dit M, Jcvor avec un sou-
maires, adjoints, receveurs, notaires, enfin do tous les hommes influents à quelque litre que ce soi t , avec le chiffre exact de leur fortune, puis le rôle des contributions, le nombre îles chevaux, ânes, mulets, bestiaux de toutes sortes, des voitures et jusque des charrettes. Enfin tous les renseignements "les plus complets qu'il soit possible de se procurer.
— Très-bien !
■ — Voici maintenant, monsieur, les rapports détaillés qui m'ont été fournis par les officiers du génie, d'artillerie, etc., qui ont consenti par patriotisme à servir comme domestiques, intendants, cuisiniers, les généraux, les intendants et jusqu'au maréchal qui commande en chef. Ces rapports que j'ai fait contrôler avec soin, ne contiennent que des chiffres minutieusement exacts en hommes, armes, munitions de toutes sortes, etc. A^ous y verrez aussi les plans détaillés des villes fortes de la hante et basse Alsace et de la Lorraine. Ce travail excessivement difficile a exigé cinq ans de soins et de recherches. Aujourd'hui, grâce à Dieu, il est complet.
— Je vous remercie, monsieur le comte. Je suis convaincu que Son Excellence le minis-
rire, tout en laissant tomber la main sur les documents qu'on lui avait remis, ces précieux renseignements sont condensés dans un si petit espace qu'un homme seul va pouvoir s'en charger, sans éveiller T attention ni les soupçons. Demain le colonel von Stadt, qui se trouve à. Kehl, les emportera à. Berlin.
J'irai moi-même !<>s lui remettre. Justement je dois me rendre demain à Kehl, en compagnie de l'intendant militaire, pour visiter une maison dont j'ai fait il y a quelques jours l'acquisition. Yous voyez que l'occasion est ; toute trouvée.
— ■ En effet, dit le comte, la plaisanterie est excellente.
— • Que voulez- vous, messieurs, on se tire d'affaire comme on peut. Maintenant, je dois ; vous informer, messieurs, et cela sous le i sceau du secret, que la guerre est parfaitement résolue en principe. La Prusse la veut.
L'empereur Napoléon, qui sent son trône lui échapper, la veut encore davantage, espérant avoir aussi bon marché de la Prusse qu'il Ta eu de l'Autriche et réussir, grâce à une guerre heureuse, à, raffermir son trône et à assurer j sa dynastie. Une seule chose arrête encore la
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Lorsqu'un pus léger fit craquer le sable d'une allée voisine, et une jeune fille parut. (Page 7x.)
guerre : une question de forme. La Prusse, tout en y poussant, autant que cela est possible, veut éviter un cas us belle, afin de laisser à l'empereur tout Todieux de la déclaration et lui aliéner ainsi les sympathies de l'Europe ; en un mot, le roi veut que ce soit la France qui lui déclare la guerre. Réussirat— il ? Tout me porte à le croire. En ce moment, les débats sont excessivement vifs à la Chambre des députés à Paris. La gauche de la Chambre a flairé le piège. Elle sait que la France ne veut pas la guerre, que le gou-
vernement n'estpas prêt àla faire ; MM. Thiers, Jules Favre, Gambetta ont parlé avec force contre elle ; mais, vous le savez, ajouta-t-il avec un sourire sardonique, la Prusse a des amis partout. Les hommes qui sont au pouvoir en France en ce moment sont généralement au-dessus des préjugés. Ils sont sensibles à certains procédés touchants, et surtout sonnants, et je crois être en mesure de vous assurer que, quoi que fasse la gauche, elle prêchera dans le désert. La guerre sera déclarée malgré elle, et, avant un mois, les
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deux armées mesureront leurs forces. L'empereur Napoléon et le roi de -Prusse jouent leurs couronnes dans cette lutte de géants.
Quand la France verra l'abîme où son souverain l'aura conduite, elle L'abandonnera ; sans doute la République sera proclamée.
C'est alors seulement que la lutte deviendra sérieuse. 11 faut donc nous tenir sur nos gardes, être prêts à tous les événements et à tous les hasards. Que comptez-vous faire, messieurs, lorsque la lutte sera engagée ? Je suis chargé par le ministre de vous interroger à cet égard.
— Messieurs, mon rôle est tout tracé, dit le comte. Je suis un gentilhomme polonais, réfugié en France; Je hais la Prusse, la Russie et l'Autriche, qui se sont partagé les lambeaux de ma malheureuse patrie. La France m'accorde une généreuse hospitalité ; je ne l'abandon lierai pas dans le péril où elle va se trouver. Je la servirai de tout mon pouvoir, de mes conseils et de mon bras, s'il le faut. C'est ainsi que je payerai la dette contractée envers elle par la Pologne, Depuis longtemps, j'ai tout préparé autour de moi au cas où se présenterait Té ventuali té qui nous occupe en ce moment. Je me suis fait des amis parmi les hommes des partis avancés. Mes opinions républicaines sont bien connues et, quand sonnera l'heure d'agir, je serai chaudement appuyé par ceux qui me connaissent.
— Allons, allons, dit en riant M. Jeyer, le ministre avait raison de me vanter votre capacité et votre intelligence hors ligne. Je vois que, de même que ce roi de France qu'on nommait, je crois, Charles IX, vous saurez parfaitement, lorsqu'il le faudra, jouer votre petit rôlet. Et vous, hérr Meyer, qui êtes là tout songeur et tout pensif, à quoi diable rêvez- vous ?
— > Mon cher monsieur Jeyer, répondit le
maquignon avec sa bonnomio railleuse, vous
lu savez^ je ne tmis pas un homme politique.
Je n'entends-rien aux. affaires gouveruemou-
'ta! es. Ah! parlez-moi de chevaux. Voila ce
que je connais; il faut que les pauvres gens [ gagnent leur vie. Et puis, moi, je suis Luxembourgeois, Hollandais , greffé de Français.
J'aime la France à cause de ses institutions libérales et je déteste cordialement la Prusse, Je le fais bien voir chaque fois que je passe dans les villages, à là moindre occasion qui se présente-. Aussi, n*ayêz pas peur, je suis connu partout. Le père Meyer ! l'ami des pauvres! le bon patriote ! l'ennemi implacable des Prussiens ! Je ne vous le cache pas, herr Jeyer, j*ai quelques économies. Eh bien ! si la , guerre est déclarée» je-më mettrai fournisseur. : Je vendrai des chevaux au gouvernement français» Enfin je le servirai par tous les \
moyens. \
— Voilà qui est entendu. Je suis convaincu, I cher monsieur Meyer, que vous serez aussi .utile à la France que M. de Poblesko. ^
— Oui, j'en ai le pressentiment, reprit en riant le maquignon. D* ailleurs, je ug vous [ cache pas que depuis que je parcours les villages, je travaille en ce sens* Seulement, une chose m'embarrasse.
— Laquelle ? cher monsieur Meyer.
— Dame ! vous savez, on â ses petites habitudes. Ainsi, par exemple, je viens vous faire visite de temps en temps \ nous causons de choses et d'autres. 11 y a d'autres personnes comme vous que je visite aussi dans mes tournées ; eh bien, si la guerre se déclare, il faudra rompre ces douces habitudes, car sans doute ces personnes-là quitteront le pays. Et vous-même, monsieur Jeyer, est-ce que vous resterez ici ?
— Hum ! vous me demandez là une chose que j'ignore moi-même. Tout ce que je puis vous affirmer, quant à présent, c'est que je demeurerai à Strasbourg autant que cela me sera possible. J'ai de trop grands intérêts financiers qui me retiennent ici pour que je m'éloigne. Il faudrait des circonstances exceptionnelles pour que je consente à partir. Et encore n'irai-je pas bien loin. Je me tiendrai
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UNE POIGNEE DE COQUINS
toujours sous la protection de l'armée française...
— Bon, bon, je vois que vous avez aussi pris vos mesures. Un homme prudent doit être préparé à tout événement. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que nous sommes appelés avant peu à en voir surgir de trèsgraves.
— Amen /firent en riant les deux hommes.
— Un dernier mot avant de nous séparer, messieurs, c'est à vous particulièrement que je m'adresse, monsieur le comte.
— Je vous écoute, monsieur Joyer.
— C'est un simple avertissement que je veux vous donner, avertissement dont M. Meyer pourra prendre sa part. Car, bien qu'il ne connaisse pas la personne dont je veux parler, il peut se présenter telle cix*constance imprévue qui le mette en rapport avec elle, et il est bon qu'il sache à quoi s'en tenir sur son compte.
— Voici un préambule qui présage (1rs choses fort grave?, dit le comte.
— Graves, jusqu'à un certain point, monsieur; pour vous peut-être, qui êtes jeune, et qui, si vous n'étiez pas prévenu, pourriez vous laisser entraîner plus loin sans doute que vous ne le voudriez.
— Dans tous les cas, monsieur, et quoi que vous ayez à me dire, veuillez vous expliquer; je vous avoue que je n'ai aucun talent pour deviner les énigmes.
— Soyez tranquille, je serai clair.
— Je vous écoute, monsieur.
— M'y voici. Il y a environ dix-huit mois, une jeune femme, fort belle, ma foi, fort riche et se disant veuve de je ne sais plus quel général français mort il y a deux ans en Afrique, vint s'établir à Strasbourg. Cette dame, qui se fait appeler la comtesse de Valréal, acheta une des plus jolies maisons de la rue de la Toussaint, fit venir de Paris des meubles magnifiques et ouvrit ses salons avec un luxe et un faste remarquables. Cette dame eht une brune magnifique, d'une coquet-
terie qui prend parfois des proportions et des l'afftnements étranges. Son regard clair et perçant a quelque chose de magnétique, qui blesse et qui séduit tout à la fois. Est-elle comtesse et s'appelle-t-elle de Valréal? J'en doute fort; ceci me paraît être un nom et un titre de comédie; mais ce qui pour moi est certain, c'est que cette femme, quelle qu'elle soit du reste, est la sirène la plus dangereuse qu'un jeune homme puisse rencontrer sur sa route. Tout individu pris dans les filets de cette aimable créature est irrémissiblement perdu. Aussi, est-ce avec douleur, presque avec épouvante, que -je vous vois fréquenter les salons de cette dangereuse enchanteresse. Vous me répondrez peut-être que vous ne jouissez d'aucune privauté dans la maison ; que vous entrez dans ses salons lorsque la foule est le plus compacte; que souvent vous y demeurez inaperçu, que lorsque vous vous retirez, vers une ou deux heures du matin, personne ne vous a remarqué. Vous êtes dans l'erreur. Cette femme, qui ne vous adresse pas quatre fois la parole dans une semaine, si.ee n'est pour échanger avec vous 'quelques banals compliments, cette femme a un regard qui parle un langage. irrésistible. Osez me soutenir que vous n'êtes pas sous le charme général? que vous avez résisté aux avances de cette Armide qui s'est fait un peuple d'adorateurs?
— Monsieur, permettez-moi de vous faire observer que vous entrez dans un ordre d'idées qui n'a rien de commun avec la mission dont le ministre a daigné me charger et que je remplis, je le crois, avec to-it le dévouement dont je suis capable.
— Monsieur le comte, croyez bien que je n'ai en aucune façon l'intention dé vous blésser. L'intérêt seul que je vous porte m'engage à vous parler ainsi que je le fais, tout en vous laissant libre de ne pas suivre mes
, conseils s'ils vous déplaisent. Seulement, je vous ferai observer, monsieur le comte, que nous jouons unepartie excessivement sérieuse.
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Il y va de notre tête si nous sommes découverts. Les Français ne comprennent pas l'honneur comme nous le comprenons. Ils ont des raffinements et des susceptibilités ridicules. Pour eux, le patriotisme a des bornes qu'il ne peut franchir. Chez nous il n'en est pas ainsi. Tous les moyens nous sont bons quand il s'agit de servir notre patrie. Si nous sommes découverts, nous serons traités d'espions et nous subirons la mort des traîtres. Absous par notre conscience, honorés par nos compatriotes, nous serons déshonorés et flétris ici. Voilàce qu'il ne faut pas. Ne nous perdons pas dans de grands mots et de grandes phrases ; pour le succès même de cette mission dont vous êtes chargé et dont nous, vos associés, nous avons comme vous accepté toutes les charges, il importe, avant tout, qu'aucun soupçon, si faible qu'il soit, ne puisse nous atteindre. Je ne sais pas si vous aime/ cette femme, je ne veux pas le savoir, cela ne me regarde pas; mais, je vous le répète, c'est une enchanteresse. Ceux qui l'ont vue une fois sont à jamais sous le charme; ils doivent subir sans espoir le joug de fer qu'elle leur impose. Je n'ai pas plus que les autres échappé à cette puissance qui annihile toutes les- volontés. Malgré moi, je me suis senti attiré vers elle; mais j'ai résisté, car il y a chez cette femme je ne sais quoi de sombre, de mystérieux qui m'épouvante. Rien ne me prouve que ce n'est pas une aventurière. Eh ! mon Dieu, nous le savons mieux que personne nous autres! qui vous dit que cette femme n'est pas venue s'établir ici, à Strasbourg, sur la frontière même de France, afin de surveiller les ennemis de son pays? Qui vous dit qu'elle n'est pas chargée d'une mission secrète de son gouvernement? Est-ce que la Prusse n'a pas envoyé en France plusieurs dames du plus grand monde, dont la mission est de surveiller ses intérêts ?
— C'est vrai, monsieur, je reconnais la justesse de tout ce que vous me dites. Ces observations que vous me faites, je me les
suis faite* à moi-même bien des fois déjà.
Vous croyez que j'aime cette femme? Il n'en est rien. Rassurez- vous. Ce que j'éprouve pour elle ressemble plutôt à de la haine qu'à de l'amour. Le mystère qui l'enveloppe et qui perce malgré elle dans sa conduite est précisément ce qui m'attire sur ses pas.
— Je ne vous comprends pas du tout, mon cher comte.
— C'est bien simple, pourtant. Comme vous, j'ai cru deviner en elle une ennemie de la Prusse, mais non pas une ennemie comme vous l'entendez. Cette femme, croyez-le bien, travaille pour son propre compte. Bien qu'elle se dise Française, parfois, lorsqu'elle ne s'observe pas, elle laisse sentir un accent bavarois très-prononcé dans ses paroles. Je vais plus loin. Quoique je ne puisse donner aucune preuve de ce que j'avance, j'affirme que cette femme est mon ennemie particulière ; si vous me voyez aussi assidu à ses réunions, c'est que je poursuis la" découverte de ce mystère qui vous intrigue si fort.
— Prenez garde ! mon cher comte, la tâche que vous vous imposez est rude. Votre ennemie est bien fine. Souvenez-vous que de la haine à l'amour il n'y a qu'un pas, qui est bientôt franchi. Du reste, vous voilà averti. Vous en ferez ce que vous voudrez. Si vous pouvez échapper aux filets de madame de Valréal, j'en serai ravi; si vous vous y laissez tomber, tachez au moins qu'elle ignore toujours qui vous êtes et les raisons qui exigent votre présence ici.
— Voilà précisément où la question devient sérieuse, cher monsieur Jeyer. C'est que, si cette femme est ce que je la soupçonne d'être, elle me connaît. Elle sait qui je suis, elle connaît tous les détails delà mission qui m'a été donnée. Comment a-t»elle obtenu ces renseignements? je l'ignore, mais il est évident pour moi qu'elle sait parfaitement à quoi s'en tenir sur mon compte.
— Vous m'effrayez, monsieur.
— Puisque nous sommes en train de nous
UNE POIGNEE DE COQUINS
faire nos confidences, je préfère vous parler nettement. J'ai eu une maîtresse que j'ai beaucoup aimée. Lorsquô j'ai rompu avec elle, je dois l'avouer ici, tous les torts ont été de mon côté. En un mot, je me suis mal conduit envers elle, car cette femme m'aimait de l'amour le plus dévoué; elle m'en avait donné des preuves. . .
— Et vous supposez...
— Je ne sais à quoi m'en tenir encore.
Parfois, je crois être certain que c'est elle, puis un instant après j'ai la conviction contraire.
— Madame do Valréal ressemble donc bien à votre ancienne maîtresse?
— Si elle lui ressemble! reprit le comte, c'est sa voix, son geste, sa taille, ses traits même; et si, au lieu d'être brune, elle était blonde, je vous dirais que c'est elle. Tenez, il y a deux jours, elle causait avec quelques personnes dans son salon. Je me plaçai derrière elle sans qu'elle m'aperçut et, caché au milieu des personnes qui l'entouraient, je murmurai à voix basse son nom à son oreille : « Anna Sievers. » Madame de Valréal demeura immobile; elle n'eut aucun tressaillement; elle ne détourna pas la tète et continua à causer comme si elle n'avait pas entendu. Et pourtant,- fut-ce une illusion, je ne sais; mais, dans. une glace placée en face d'elle et qui reflétait ses traits, je vis son visage se couvrir subitement d'une pâleur mortelle et devenir presque aussitôt d'un rouge foncé; mais cela n'eut que la durée d'un éclair, et ne fut remarqué de personne.
— Ceci est grave, fort grave, monsieur le comte ; qu'en pensez-vous, lierr Meyer ?
— Je pense, répondit nettement le maquignon, que M. le comte a eu tort de tenter cette expérience qui, à mon avis, est concluante. Cette femme ne lui pardonnera pas de l'avoir démasquée. Il est évident pour moi que, renonçant à la vengeance que sans doute elle avait rêvée, elle en choisira une autre plus expéditive. Dans tous les cas, il faut la
prévenir. N'oubliez pas, messieurs, ce qui a été dit il y a un instant. Nous jouons un jeu terrible où nos têtes sont engagées.
— Et vous concluez ?
— Que cette femme, doit disparaître.
— Il faut quelle meure! dit le comte.
Il y eut un instant de silence.
— C'est bien, messieurs, reprit le banquier, d'une voix brève; je nié charge de cette affaire. Retirez-vous et soyez sans inquiétude. Cette femme mourra.
OU LE PROVERBE : ALLER CHERCHER DE LA LAINE ET REVENIR TONDU , TROUVE SON APPLICATION.
La rue de la Toussaint est une des plus tranquilles et des mieux habitées de Strasbourg. Pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas cette ville, nous dirons qu'elle commence rue de la Gare ou de Sébastopol, et qu'elle finit au faubourg de Pierres.
Cette rue renferme plusieurs couvents, une maison de retraite assez semblable aux béguinages de Flandres et dans laquelle se retirent les personnes auxquelles leur âge, la misanthropie ou le malheur fout un besoin de l'isolement. Dans cette maison, placée sous la protection de sainte Barbe, les pensionnaires, âgés pour la plupart, reçoivent moyennant une pension assez élevée, les soins les plus intelligents et les plus assidus. Quelques personnes riches se sont fait construire aussi dans la rue de la Toussaint de charmantes maisons, s 1 élevant entre cour et jardin, ce qui fait ressembler cette rue à ces anciennes voies du faubourg Saint-Germain à Paris, que l'industrie boutiquière n'a pas encore envahies.
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C'est dans une de ces maisons que nous introduirons le lecteur, quelques jours après la conversation rapportée dans notre précédent chapitre..
Il était environ deux heures de l'aprèsmidi. Il faisait une chaleur qui aurait été étouffante si une brise assez forte, courant dans les branches des arbres, dont elle faisait doucement frissonner les feuilles, n'avait pas rafraîchi l'atmosphère.
Au fond d'un bosquet fort touffu, et qui ne laissait passer qu'après les avoir tamisés, les rayons du soleil, une jeune femme, assise sur un banc de gazon et tenant un livre ouvert sur ses genoux, faisait prendre une leçon de lecture à un charmant bambin de cinq à six ans au plus, dont la chevelure blonde et bouclée mêlait parfois ses mèches soyeuses aux boucles brunes de sa charmante institutrice/
Cette dame était la comtesse de Valréal.
Nous ne ferons pas son portrait, mais nous nous contenterons de constater qu'en ce moment, une grande pâleur était répandue sur son visage, dont l'expression ordinaire semblait être la mélancolie; que 'parfois ses yeux se remplissaient de larmes ; que ces larmes tremblaient comme des perles au bout de ses longs cils, et coulaient lentement le long de ses joues, sans qu'elle songeât aies essuyer.
L'enfant suivait attentivement sur le livre le doigt mignon de sa mère et épelait, en riant et en chantonnant, les syllabes qui s'offraient, tour à tour à sa vue.
Rien n'était gracieux et triste à la fois comme ce tableau, auquel le bosquet servait de cadre et que les rayons du soleil caressaient en le nuaçant de teintes dorées.
La leçon de lecture, ou plutôt le jeu de la mère et' de son enfant duraient depuis près d'une demi-heure déjà, lorsqu'un pas léger fit craquer le sable d'une allée voisine, et une jeune fille parut.
Nous disons une jeune fille, parce que la
personne qui arrivait paraissait avoir vingt ans à peine. Elle était grande, bien faite, et offrait dans toute sa personne le type parfait de ces élégantes soubrettes du dix-huitième siècle, dont la race semble aujourd'hui perdue.
Cette jeune fille se nommait Hélène; elle était la servante ou plutôt l'amie dévouée de la comtesse, qui n'avait pas de secret pour elle.
Hélène, de quelques années plus jeune que sa maîtresse, avait grandi â ses côtés, ayant été, pour ainsi dire, élevée par la mère de madame de Valréal; la comtesse ne l'avait jamais perdue de vue ; aussi Hélène était-elle, nous le répétons, car il est important que nous appuyions sur ce point, plutôt l'amie que la servante de sa maîtresse, pour laquelle elle professait un respect profond et un dévouement à toute épreuve.
En entendant le bruit des pas qui s'approchaient, la comtesse s'était vivement redressée, avait secouée la tête comme pourchasser les idées tristes dont elle était assaillie, et, par un mouvement furtif, elle avait essuyé ses larmes, mais trop tard, car ce geste n'avait pas échappé à la jeune fille.
— J'en étais sûre, dit-elle d'une voix mutine avec un accent de reproche, vous pleuriez encore.
— Hélas! murmura la comtesse en couvrant son fils de baisers convulsifs, cela t'étonne-t-il, Hélène? Ne sais-tu pas que je pleure toujours ?
— Eh! c'est précisément cela que je vous reproche, je voudrais vous voir forte contre la douleur.
— De quoi te plains-tu? répondit-elle avec un mélancolique sourire, je ne pleure que lorsque je suis seule ; que nul ne peut me A r oir, surprendre mes larmes. Ne suis-je pas forte, ainsi que tu viens de le dire, lorsque je suis au milieu de la foule qui encombre mes salons? N*ai-je pas des paroles pour chacun, des sourires gracieux, de vives reparties ? Ma
UNE FOIONEE DE COQUINS
chère enfant, crois-le bien, le masque dont j'ai couvert mon visage est bien attaché; Nul, si ce n'est toi à qui je n'ai rien à cacher, ne surprendra en moi un moment de faiblesse.
J'ai trop longtemps étudié mon rôle pour ne pas le savoir. Je suis comme ces artistes aimés du public qui, devant la salle qui les acclame, semblent être tout à la joie, au bonheur; mais lorsque le rideau est tombé, qu'ils rentrent dans la coulisse, payent souvent bien cher ces courts moments d'enivrement dont leur oiv gueil est saturé. Alors, comme moi, la tristesse les envahit, et ils pleurent ! Je suis dans la coulisse en ce moment. Ne me reproche pas ma tristesse; laisse couler mes larmes en liberté. Elles me font du bien, si je les retenais, elles me retomberaient sur le cœur. — * Vous feignez de ne pas me comprendre, madame, dit la jeune fille en s' asseyant près de sa maîtresse dont elle prit tendrement la main, tandis que l'enfant auquel sa mère avait rendu la liberté se roulait sur le gazon avec un magnifique chien de Terre-Neuve qui était accouru en bondissant sur les pas de la jeune fille.
— Que veux -tu dire ? reprit nonchalamment la comtesse, le regard fixé sur l'enfant dont elle suivait les ébats avec cette sollicitude maternelle qui nes'endort jamais.
— Je veux dire, madame, que vous me croyez aveugle.
— Je ne te comprends pas, HéLène?
— - Au contraire, -vous me comprenez trop, et voilà pourquoi vous ne voulez pas me répondre. Pourquoi avez-vous quitté Paris où nous passions une vie si douce, si calme, si tranquille? Pourquoi ètes-vous revenue ici?
— Pourquoi? s'écria-t-elle, et un éclair traversa son regard.
— Je vais vous le dire : parce que cet homme est ici, et que vous l'aimez encore.
— Oh ! non. Cela n'est pas. Cela ne saurait être, murmura-t-elle- d'une voix frémissaute. Je buis venue parce qu'il est ici, c'est vrai, mais non pas parce que je l'aime.
; — Pour quelle raison, alors?
— Parce que l'heure de ma vengeance approche.
La jeune fille secoua sa tête mutine, et un sourire railleur plissa ses lèvres de corail. .
— La vengeance? Hélas! madame, vous cherchez à vous donner le change à voust même. Vous ne parlez que de votre vengeance, et intérieurement, vous no songez qu'à votre amour.
— Tu te trompes, Hélène, je te le jure;
— Eh ! mon Dieu; ce n'est pas moi qui me trompe, c'est vous qui ne voyez pas clair dans votre cœur. Heureusement que je suis là, moi; pendant que vous vous endormez, que vous vous bercez de douces illusions, je veille sur vous.
— - Que veux-tu dire ?
— Faut-il vous avouer tout ce que je sais.
Vous ne vous en ferez pas une arme contre moi ?
— Oh! peux-tu supposer...
— Eh bien ! madame, sachez ceci : vous vous croyez bien changée, n'est-ce pas, bien méconnaissable?
— Mais il me semble...
— Vous êtes dans l'erreur, ma bonne maitresse. L'homme pour lequel vous êtes revenue à Strasbourg, que vous avez réussi à attirer dans vos salons, cet homme, s'il ne vous a pas reconnue, vous a devinée,. sachez-le bien ; si complet que soit le déguisement que l'on adopte, il est une chose que l'on ne saurait changer en soi, c'est le regard, et cet homme a si bien saisi votre regard qu'à la
dernière soirée à laquelle il a assisté, il a osé
vous appeler par votre nom. C'est vous-même qui me l'avez répété,
— Que faire? murmura-t-elle. Comment lui donner le change maintenant.
— C'est à quoi je songe depuis que vous, m'avez lait cette confidence. Mais cda n'est rien encore; il y a quelque chose de beaucoup plus sérieux.
— Quoi encore ?
LE EARON FREDERICK
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lui:
— Savez-vous comment cet homme répond à votre amour ? En méditant votre mort.
— Ma mort! lui? s'écria-t-elle avec une surprise mêlée d'épouvante. Oh! tu es folle, Hélène, cela ne peux pas être.
— Cela est, reprit la jeune fille avec insistance. Je le sais, j'en suis sure, j'en ai la preuve.
— ISon ! c'est impossible.
— Eh bien! écoutez-moi donc, puisqu'il faut tout dire. Lorsque nous sommes arrivées ici, le hasard m'a fait rencontrer un homme dont vous connaissez le père, car il était presque notre voisin à Munich. Cet homme est aujourd'hui le valet de chambre, l'homme do confiance de M. Jever, le riche banquier chez lequel, entre parenthèses, une partie de vos capitaux est déposée, dépôt que, si vous m'en croyez, vous lui reprendrez aujourd'hui même.
— Passons, passons, fit- elle avec impatience.
— Ce garçon, qui se nomme Cari Brunner...,.
— Comment, le fils du vieux Brunner, le menuisier?
Celui-là même, oui, madame. Donc il a toujours ou du goût pour moi. Lorsque je l'ai rencontré, il m'a exprimé tout le plaisir qu'il avait à me revoir. Enfin, il a ajouté, mais je n'en crois pas un mot, que, désespéré de ce que j'avais quitté Munich et ne sachant où me rencontrer, il avait abandonné sa ville natale qui lui était devenue insupportable.
En me revoyant, ce pauvre Cari m'a fait une déclaration dans toute les règles, déclaration à laquelle, bien entendu, je n'ai répondu que par un éclat de rire. Il ma juré un amour éternel, un dévouement absolu, etc., etc. Je lui ai répondu que j'étais au service de la comtesse de Valréal, qui était très-bonne pour moi, et que j'aimais beaucoup ; puis, comme l'entretien menaçait de se prolonger indéfiniment, je l'ai planté là et m'en suis allée.
— En quoi tes amours avec ce garçon me regardent-elles, chère enfant ?
— Attendez ! attendez ! elles vous regardent beaucoup plus que vous ne le supposez, madame.
— Alors achève.
— Ce n'est pas moi qui m'arrête, c'est :
vous qui m'interrompez, je vous réponds.
Mais ne vous impatientez pas, je reprends :
Il y a quatre jours je reçois un billet signé a Cari Brunner. » Comprenez-vous, madame, qu'il avaitl'aûdace de me demander un rendezvous sous prétexte, disait-il, qu'il avait des choses importantes à me révéler. Je les connais, ces choses importantes ; je suis une honnête fille et je ne donne pas comme çades rendez-vous aux garçons. Il va sans dire que je ne lui répondis pas. Je croyais en être débarrassée, lorsqu'il y a une heure le concierge me fit prévenir par un valet de pied qu'il y avait dans sa loge une personne qui désirait me parler un instant pour affaires graves. Je me rendis sans défiance dans la loge du père Fritz, et qu'est-ce que j'aperçois en entrant ? M. Cari Brunner étalé sans façon dans le grand fauteuil de cuir du père Fritz, qui était assez bète pour se tenir droit devant lui. J'allais éclater en reproches et tancer vertement mon présomptueux adorateur, mais celui-ci ne m'en donna pas le temps. Il posa un doigt sur ses lèvres en me regardant, et, se tournant versleconcierge, il le pria tranquillement de nous laisser seuls pendant cinq minutes, ce que le père Fritz fit docilement en fermant la porte derrière lui. Comprenezvous ca, madame ?
— Ma chère, petite, je comprends que tu bavardes, tu bavardes, et que ton histoire n'a pas le sens commun.
— Bon ! vous allez voir, fit-elle, d'un air mutin. Aussitôt que le père Fritz eut disparu, Cari se leva et sans me permettre de lui dire un mot, il s'empara de la conversation. — Mademoiselle, me dit-il, je vous aime comme un fou ; je vous aimerai toute ma vie ; je sais
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Oh! madame, imidaroel s 1 écria lo banquier ou tombant à genoux e t se cac i mu t, | a tète dans sa main. (Page 87.)
que je vous suis indifférent, ce qui nie plonge dans un désespoir qui abrégera mes jours, mais ce n'est pas décela qu'il s'agit en ce moment. — De quoi s'agit-il alors, lui répondisse? — Vous le sauriez déjà, si vous étiez venue au rendez-vous que je vous ai donné.
— Monsieur, je n'accepte pas de rendezvous des jeunes gens. — Hélas! je lésais, mademoiselle, j'en ai la preuve. — Voyons, que me voulez-vous? finissons-en. — Vous dire deux mots au sujet de votre maîtresse.
— De ma maîtresse? m'écriai-je en ouvrant
l'oreille. — Oui, de votre maîtresse, écoutezmoi. Et alors voici ce qu'il nie raconta : — IL y a plusieurs jours, un soir, vers minuit, Cari se trouvait dansla chambre à coucher deson maître où, ainsi qu'il le fait chaque soir, il mettait tout en ordre pour le coucher, lorsqu'il entendit son maître prononcer à voix haute, dans son cabinet, où depuis une heure environ il était enfermé avec plusieurs personnes : — Madame de Valréal ressemble donc à votre ancienne maîtresse? La conversation continua à voix basse, et Cari , que ce nom avait mis en éveil
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parce qu'il sait que je suis à votre service, ne .nut rien comprendre, M* Jeyer et ses amis seihbraient discuter avec une certaine animation. Tout à coup le banquier s'écria trèshaut: — Vous conclue^ ? — Que cette femme doit disparaître, répondit une voix inconnue. — Il faut qu'elle meure, ajouta une autre personne. — C'est bien, messieurs, cette femme mourra. Il y eut un bruit assez fort de meubles dans le cabinet. Les visiteurs sans doute se retiraient. Cari, craignant d'être surpris dans iâ chambre à coucher, la quitta précipitamment et n'y revint que lorsqu'il y fut appelé par la sonnette de son maître. Et maintenant à mon tour, je yous dirai : madame que concluez-A f ous 1
— Je conclus que tu es folio, répondit la comtesse, en haussant les épaules avec un sourire de pitié. Ton Cari Brunner est un mauvais plaisant qui, ne sachant comment te voir et obtenir de toi un rendez-vous, a inventé cette fable pour t'obliger à l'écouter.
— Oh! madame, s'écria la joune fille scandalisée, Cari Brunner n'est pas ce que vous pensez. Il est né en Bavière, c'est vrai, mais vous savez comme moi qu'il est d'origine française . Son grand-père était Franc-Comtois. Cari n'est pas capable de me tromper ainsi. Non, non, tout cela est bien vrai, allez.
— Tu es folle, te dis-je. Ton Cari Brunner a mal entendu ou mal compris. Voyons, ma chère petite, bien que nous soyons voisins de la forêt Noire, il y a longtemps que Schinderhannes est mort sans laisser de successeurs. La police est trop bien faite. Ce digne M. Jeyerrirait commeun fou, s'il savait qu'on le métamorphose ainsi à son insu en chef de bandits. Il est financier, c'est vrai, ajoutât-elle avec un sourire railleur, mais ce n'est pas une raison pour en faire un voleur de grand chemin. Voyons, emmène Henry qui se roule depuis trop longtemps avec Dardar, viens m'habiller et donne Tordre d'atteler, je vais sortir.
— Vous suivrai-je, madame?
— Non, c'est inutile, je ne compte faire que quelques visites. Seulement j'emmènerai Henry.
La comtesse rentra, suivie d'Hélène qui n*osait plus ouvrir la bouche, mais qui se dédommageait en embrassant l'enfant et en l'agaçant pour le faire rire.
La comtesse étaità peine depuis dix minutes dans son appartement lorsque Hélène lui annonça la visite de M. Jeyer.
La jeune fille était pâle et tremblante.
Malgré ce que lui avait dit sa maîtresse, elle était plus que jamais convaincue de laveracite de son candide amoureux. Aussi fut-elle littéralement frappée de stupeur lorsqu'elle vit sa maîtresse accueillir cette nouvelle d'un air de bonne humeur.
— Priez M. Jeyer de m'attendre un instant dans le salon rose, dit-elle.
La soubrette se retira sans répondre.
Un quart d'heure plus tard, la comtesse plus belle, plus éblouissante que jamais, lit son entrée dans le salon*
Sa mise était d'un goût exquis, d'une simplicité et d'une richesse extrêmes. Elle avait son chapeau et tenait a la main une ombrelle.
— Mon Dieu, madame, s'écria M. Jeyer en l'apercevant, vous me voyez réellement désolé d'avoir si mal choisi mon temps. En arrivant j'ai vu attelée votre voiture devant le perron. Vous allez sortir sans doute ?
— En effet, monsieur, répondit la jeune femme en lui indiquant un siège du geste, j'ai à faire une visite que je ne puis remettre. Cependant, si vous n'avez que quelques mots à me dire, aj outa-t-ellê avec un sourire, je suis à vos ordres et toute prête à vous écouter.
— ^ Je ne voudrais pas abuser de votre complaisance, madame: l'affaire dont je désire vous entretenir, bien qu'assez grave, peut cependant se remettre : veuillez m'indiquer à quelle heure vous pourriez me
UNE FOIQ-NÊE DE COQUINS
recevoir, et je me ferai un devoir de satisfaire à vos désirs,
La comtesse sembla réfléchir un instant,
puis, se tournant vers le banquier avec un
sourire charmant :
— Faisons mieux, dit-elle : ètes-vous libre
en ce moment? Pouvez- vous disposer d'une
heure ou deux ?
— • Oh! complètement, madame. Je n'ai fait que paraître à la Bourse, et je suis venu tout droit chez vous. Je puis disposer à mon j gré du reste de ma journée. i
. ^— î Eh bien ! alors, s'il en est ainsi, cher ! monsieur Jeyer, reprit-elle de sa voix douce | et harmonieuse en lui souriant de son air le plus gracieux, c'est convenu, je vous enlève.
. Vous allez renvoyer votre voiture et vous m'accompagnerez dans la visite que j'ai à l'aire. Vous serez mon chevalier servant.
Cela vous convient-il?
— Oh ! madame la comtesse, cette faveur que vous daignez m'accorder va me faire bien des envieux.
— Ainsi vous acceptez ?
— Avec i^econnaissance, madame.
-~ Eh bien, venez, partons.
Ils se levèrent et sortirent du salon.
— - Est-ce que madame la comtesse n'emmène pas son fils ? demanda Hélène qui se tenait debout sous le vestibule "tenant l'enfant par la main.
^r Non, j'ai réfléchi : il vaut mieux qu'il reste ici,
— Mais, madame...
— Allez, Hélène, reprit la comtesse en lui rendant l'enfant .après l'avoir embrassé deux ou trois fois,
I3t profitant de l'absence momentanée du banquier qui donnait des ordres à son domestique, elle se pencha vers la jeune fille en posait un doigt sur sa bouche.
— Tu doutes de moi ? dit-elle à demi -voix, eh bien, tu sauras bientôt ce dont je suis capable. '
Et laissant la jeune fille tout ébahie, la
regarder d'un air effaré, elle descendit, légère comme un oiseau, les marches du perron et s'installa dans sa voiture dont un valet de pied tenait la portière ouverte.
— Je vous attends, monsieur Jeyer, ditelle.
— Me voici, comtesse, me voici, répondit le banquier, rouge de joie et d'orgueil.
Lorsque M. Jeyer eut pris place près d'elle, la comtesse se pencha vers le valet de pied, immobile et le chapeau bas à la portière, et laissa tomber ces trois mots d'une voix nonchalante :
— Touchez pour Iiehl, - Elle se laissa retomber au fond de sa
voiture où elle se blottit au milieu d'un flot de dentelles, comme un bengali dans les fleurs.
— î Comment, madame, nous allons à Kehl?
j demanda le banquier avec surprise.
— * Nous allons même plus loin; nous franchirons la frontière. Vous le voyez, c'est \m enlèvement dans toutes les règles.
— Mais vous me comblez réellement, madame.
— En quoi? répondit-elle en minaudant.
— En m'accordant l'insigne faveur de vous accompagner.
— Vous vous répétez, monsieur, prenez-y garde, vous m'avez déjà dit cela.
— C'est vrai, madame ; mais, je suis tellement ébloui, tellement surpris de ce qui m'arrive que, franchement, je vous avoue ne plus savoir où j'en suis.
— Oh ! fit-elle en lui lançant à travers ses longs cils un regard d'une expression singulière, auriez-vous peur déjà? Je croyais que vous, messieurs de la finance,, vous étiez cuirassés contre les séductions de toutes sortes. ;,
— Épargnez«nous, madame. ..Nous- ne sommes que- des hommes, et souvent nous fai-ons comme les poltrons qui chantent pour se donner du cœur.
— C'est-à-dire, si je vous comprends bien,
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que vous criez hautement que vous êtes imprenables, pour que la pensée ne vienne à personne de vous attaquer. Est-ce cela?
— Beaucoup, madame.
— Eh bien, rassurez-vous, cher monsieur, fit-elle en éclatant d'un rire cristallin qui fit courir un frisson dans les veines du banquier, tant il renfermait de malignité railleuse ; vous êtes sauf près de moi, je n'ouvrirai pas la tranchée devant votre cœur.
— Voilà qui ne me rassure qu'à demi,.
madame.
— Comment cela ?
— Parce que peut-être il est trop tard déjà.
— Mon 'cher monsieur Jeyer, reprit-elle, toujours riante et moqueuse. Je vous en prie, ne prenez pas ces airs langoureux. Remarquez que nous traversons en ce moment les quartiers les plus populeux de la ville et que, si vous continuez, vous nous donnerez en spectacle.
— Vous êtes méchante, madame, murmura-t-il en se renfonçant dans l'angle de la voiture d'un air de mauvaise humeur.
— Vous croyez? fit-elle d'une voix mordante.
En effet, la voiture s'approchait de la porte d'Austerlitz et allait s'engager dans la magnifique allée d'arbres qui aboutissait au pont de Kehl, ce chef-d'œuvre de l'art français qui a coûté tant de millions et devait durer si peu.
— L'équipage de la comtesse se croisait incessamment avec d'autres voitures et des cavaliers, et à chaque pas, pour ainsi dire, il y avait échange de sourires et de saluts entre la comtesse et les personnes qu'elle rencontrait.
— Ah çà ! mon cher monsieur, reprit la jeune femme, au bout d'un instant, avec une voix câline, est-ce que vous allez longtemps me bouder- ainsi ?
— Vous bouder, moi, madame ! en ai-je le droit? fit-il, les lèvres pincées.
- — Cher monsieur, cette question de droit à laquelle vous faites allusion est fort difficile à résoudre.
— Comment cela, madame?
— Parce que lés hommes ont l'habitude de s'arroger tant de droits, sans compter ceux qu'ils ont ou qu'ils pensent avoir, qu'il vaut mieux, je crois, que vous n'attaquiez pas cette ■ question.
— Aloi*s, madame, je ne sais plus que dire, ni comment vous répondre.
— Tenez, cher monsieur Jeyer, laissezmot être franche avec vous. Vous êtes en ce moment mon hôte, il est de mon devoir de ne pas A r ous laisser vous engager dans une impasse dont, si je ne vous aide, bientôt vous ne saurez plus comment sortir. Vous me connaissez peu, et par conséquent, vous me jugez comme tout le monde. Vous vous figurez avoir affaire à une coquette qui se fait un malin plaisir de torturer ceux qui rapprochent. Il n'en est rien. Je suis une femme toute simple, au contraire; je suis jeune, j'aime le plaisir, le mouvement et la vie un peu égoïste du monde. Je porte un beau nom; mon mari m'a laissé une grande fortune et j'en jouis du mieux que je peux, tout en restant sourde aux galanteries que Ton s'obstine à me murmurer à l'oreille, aux propositions que parfois on ose me faire ; j'ai près de moi un double chaperon qui me défendra contre toutes les attaques : le souvenir de mon mari et l'amour de mon fils. Ainsi, oubliez mon âge, oubliez que je suis belle; pas de galanterie entre nous ; ne voyez en moi qu'une femme bonne, simple, sans prétention, qui est toute prête à vous accepter comme ami, et causons entre nous comme si cette amitié existait déjà.
Ces paroles, prononcées d'une voix douce, un peu tremblante, accompagnées d'une certaine rougeur et d'un sourire d'une expression toute féline, bouleversèrent le banquier.
Cet homme dont jusque-là toutes les facultés s'étaient concentrées sur des chiffres,
Pu.
dont la vie n 1 avait été qu'un long calcul, était | mal préparé pour résister à une si rude attaque.
Comme tous les financiers, il était habitué à tout ramener à uue question de chiffres.
Les sentiments les plus purs, les plus honnêtes, le laissaient indifférent ou lui faisaient hausser les épaules.
— Peuh! se disait-il à part lui, lorsqu'on sa présence on parlait de désintéressement, de loyauté ou de vfertu, tout cela est trèsjoli, mais il ne s'agit que d'y mettre l'argent.
Mais ici, la question changeait complètement.
Il se trouvait en face d'une femme jeune, belle, séduisante à tous égards, et très-riche ainsi que l'indiquaient les sommes -déposées chez lui.
Cette femme lui disait nettement, d'une voix séduisante, il est vrai, avec un charmant sourire, mais elle le lui disait, que toutes les tentatives qu'il pourrait faire pour être aimé d'elle seraient en pure perte, et elle lui conseillait, en le persiflant, de renoncer à lui faire la cour.
Peut-être si elle ne lui eût pas donné ce charitable avertissement, aurait-il renoncé à se poser près d'elle en adorateur et se serait -il borné à quelques galanteries banales et sans importance; mais elle l'avait emmené à ^improviste; elle l'avait assis à côté d'elle, dans son équipage, montré comme quelque chose de curieux aux regards ébahis de toutes «es connaissances, et, lorsqu'elle l'avait ainsi, de parti pris, compromis devant tout le monde, elle lui offrait nonchalamment son amitié.
C'enétait trop.
Le banquier n'était pas homme à se donner ainsi gratuitement en spectacle. Son immense orgueil se révoltait de se voh* à ce point bafbué.
Ce qu'il y avait de plus terrible pour lui, dans tout cela, c'est qu'il lui fallait accepter en apparence sa défaite et se montrer, non
pas seulement satisfait, mais charmé de l'offre ironique de la perfide comtesse.
Toutes ces pensées tourbillonnaient dans la tête du banquier; .ce que nous avons mis tant de temps à expliquer traversa comme un éclair son cerveau en désarroi.
— Madame, répondit-il, la rage atu cœur, et le sourire sur les lèvres, rien ne pouvait me rendre plus heureux que les paroles qtie vous avez prononcées; seulement, permettez-moi de vous faire observer que, tout en acceptant avec bonheur ce titre d'ami si gracieusement offert, il est de mon devoir de constater que vous vous êtes méprise sur le sentiment qui m'a poussé à vous palier comme je l'ai fait. Il y a des astres si resplendissants et si haut placés dans le ciel, madame, que les mortels, si audacieux qu'ils soient, n'oseront jamais se hasarder à les regarder en face; ils seraient trop certains d'être aveuglés. C'est ce qui m'arrive avec vous, madame la comtesse. Moi, avoir la prétention ridicule que jamais un de vos regards tombera sur ma chétive personne ! Oh ! vous ne le croyez pas, madame, ce serait de ma part une telle outrecuidance!...
— Pourquoi donc cela, monsieur? interrompit-elle en minaudant. Et surtout, pourquoi parler de prétentions ridicules ? Qu'y-at-il en vous qui puisse déplairo à une femme? Vous avez quarante-cinq ans, au plus ; c'est l'âge des grandes passions.
— Madame...
— Ne rougissez pas, cher monsieur Jeyer; vous le savez, malheureusement l'humanité est ainsi faite, que c'est précisément lorsque sa jeunesse s'en va et qu'un homme se croit à l'abri des passions, que le choc qu'il reçoit est plus terrible et surtout plus irrésistible.
— Je vous avoue, madame, qu'il m'est impossible de raisonner de ces matières. J'ai été pendant toute ma vie tellement absorbé par les affairés, que les passions ont glissé sur moi sans m' atteindre.
— Alors, prenez garde, cher monsieur,
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prenez garde, fit-elle en le menaçant gentiment du doigt, je vous prédis que, si jamais vous devenez amoureux d'une femme, quelle qu'elle soit, cet amour vous r.endra fou.
— Oh! oli ! fit-il avec un gros rire. Quelle sinistre prédiction me faites-vous, madame?
Savez- vous que vous me donnez presque l'envie d'essayer?
— D'essayer quoi ? de devenir amoureux d'une femme !
. -^ Non; de me faire aimer d'elle.
— Je ne vous le conseille pas.
— Eh bien ! madame, ce que vous me dites, .au lieu de m* arrêter, m'engage au contraire à tenter l'épreuve.
— Contre qui? mon Dieu! fit-elle en riant,
— Contre vous, si vous le permettez, madame, fit-il en la saluant.
-*- Vous aurez tort, cher monsieur.
— Pourquoi donc cela?
— Paixe que votre défaite serait trop facile et ne vous ferait aucun honneur.
— Est-ce une déclaration de guerre ? madame la comtesse.
— Qui sait? fit-elle en riant.
— Prenez-y garde, à votre tour, madame, vous jouez avec le feu. Ne m'avez-vous pas prédit que si je deA r enais amoureux, cet
* amour me rendrait fou ?
— Oh! mon Dieu, monsieur, qui attache de l'importance à ces prédictions faites en l'air? On m'a prédit bien d'auires choses à moi,
— Sans doute la fée qui a présidé à votre naissance vous a prédit que vous seriez belle et aiméo de tous.
— . J'ignore si une féo a présidé à ma naissance et ce qu'elle a pu prédiïe ; mais, ce que jepuis affirmer, c'est ce que l'onon'a pi'édit à moi personnellement il n'y a pas fort longtemps de cela.
— Quoi donc, vous m'effrayez, madame?
— * Arrêtez, François, dit la. comtesse on
s' adressant au cocher qui retint aussitôt les guides. Je vous demande pardon, cher mon-
sieur Jeyer, ajouta-t-elle en se penchant vers le banquier, nous voici presque arrivés à l'endroit où je désire me rendre. Je me sens un peu fatiguée d'être demeurée si longtemps en voiture ; si vous y consentez, nous mettrons pied à terre; je prendrai votre bras et nous ferons à pied le reste du trajet, ï
— ■ Eh ! chère madame, où sommes-nous donc ici? Dieu me pardonne, nous avons dépassé Kehl ; nous nous trouvons en pleine " campagne.
— Le chemin, je le vois no vous a pas sem- :
blé long. [
^- Près de vous, madame, en pourrait-il \ être autrement? Dites qu'il a passé avec la ra- [ pidité de l'éclair ; je ne sais même pas où nous r sommes. !
— Tenez, là devant vous, à cinq cents pas, ; apercevez-vous ce groupe de maisons rouges ( \ Eh bien! ces maisons forment un village, ce [ village se nomme Neiimulh. f
— C'est donc à Neiimulh que nous nous rendons?
-r- Non pas. Tenez, apercevez-vous là-bas i cette charmante maisonnette enfoncée dans r
les arbres et dont les cheminées seules sont visibles?
— Parfaitement, madame.
— Eh bien ! là habite, m'a-t-on dit,, un médecin de grand talent, le docteur Jacobus.
— ■ Je le connais de réputation, madame.
Vous désirez le consulter?
— Oui, non pour moi, mais pour mon fils, dont la santé s'altère, sans cause visible, co qui, je vous l'avoue, commence à m/inquiéter sérieusement. Consentez- vous a m'accompagner jusque-là?
— Trop heureux mille fois, madame.
— : Venez donc, alors.
Et laissant ]a voiture arrêtée sur le bord
du chemin, la comtesse prit le bras du. banquier et s'engagea avec lui dans un étroit sentier qui serpentait sous bois.
— C'est charmant , dit-elle d'une voix joyeuse. Ne trouvez-vous pas , monsieur
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UtfE POIGKNEE :DE COQUINS
Jeyer, que nous avons l'air de deux amoureux?
— Ah ! comtesse, c'est mal. •
— Quoi doue ? fit- elle d'un air naïf.
— C'est tous qui commencez l'attaque.
-~- Oh ! encore, monsieur ; laissons cela,
je vous prie. Nous sommes à la campagne, l'air est tiède, les bois sont parfumés, les oiseaux chantent sous la feuillée. Est-ce que tout cela ne vojis dit rien ? ne vous émeut pas? Quant à moi, je vous avoue que je me sens rajeunie de dix ans.
— Dix ans, ce serait de trop madame, car il ne tous en resterait plus que dix à peine.
— Vous êtes un détestable flatteur, s'écriat-elle en le menaçant du bout de son ombrelle.
— Eh bien! soit, puisque ce sujet de conversation vous déplaît, parlons d'autre chose, je le veux bien. Tenez, madame, au moment où vous avez ordonné d'arrêter la voiture, vous alliez me raconter certaine prédiction qui vous a été faite.
— C'est vrai, murmura-t-elle en devenant subitement pensive et en s 'arrêtant près d'un sapin contre lequel elle s'appuya machinalement. C'est vrai, j'allais vous parler de cette prédiction. Ou croirait qu'il y a dans tout cela quelque chose de fatal : ce bois où nous sommes, l'heure avancée de la journée, la solitude qtii règne autour de nous...
— Que voulez-vous dire, madame? vous m'inquiétez.
— Eh bien, puisque j'ai commencé, j'achèverai. D'ailleurs, je suis près de vous, je n'ai rien à redouter, n'est-ce pas?
— -Oh! non, madame, fit-il d'un, geste d'énergique dénégation.
* — Je le sais, au besoin même vous me défendriez. Et, cependant, malgré moi, je me sens frissonner. Terreur de femme, folle et sans cause ! Pardonnez-moi, monsieur. Savez vous ce qui m'a été prédit! Mais, d'avance, je vous affirme que je crois à cette prédiction, toute sinistre qu'elle soit . - : -.--
— Serait-ce l'annonce d'un malheur? fit le banquier qui se sentit pâlir.
— Mieux que cela, reprit-elle avec un sourire triste. On m'a prédit que je mourrais jeune, de mort violente, dans le pays où nous sommes, et cela avant peu,
— Madame, madame, que dites- vous donc là?
— La prédiction que vous m'avez demandée.
— Et l'on ne vous a rien annoncé de plus ?
— Àh! sur mon âme, fit-elle avec un rire sérieux, permettez-moi, monsieur Jeyer, de trouver la question naïve. Que peut-on m' annoncer de plus que la mort? Mais on a ajouté ^eci : Vous serez tuée par trois hommes dont l'un prétend avoir été aimé de vous, ce qui est faux, dont le second vous est parfaitement inconnu, et dont le troisième...
Elle fit une pause.
— Le troisième? demanda le banquier d'une voix haletante.
— Le troisième que vous connaissez, et en qui vous avez une certaine confiance, se fera l'instrument du meurtre, parce qu'il vous hait mortellement.
— Oh! madame, madame! s'écria le banquier en tombant à ses genoux et cachant sa tête dans ses mains.
— Mon Dieu! que se .passe-t-il? qu'avezvous donc, monsieur Jeyer? pourquoi à mes genoux.
— Pourquoi? pourquoi? s'écria-t-il d'une voix haletante, parce que vous me l'avez bien dit, madame, je suis fou, je ne comprends rien à ce qui m' arrive, ma tête est en feu ! Oh! madame, madame, ayez pitié de moi, je suis à vos genoux, vaincu et repentant.,. Je vous aime!
Il cacha sa tète dans ses mains et éclata en sanglots. ..---;
La jeune femme le considéra pendant quelques secondes avec une expression de pitié, de mépris et de haine satisfaite impossible à
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rendre ; puis, se penchant doucement vers lui, I elle lui posa lentement la main sur l'épaule, ; et, d'une voix douce et harmonieuse comme j un chant d'oiseau.
— Monsieur Jeyer ! lui dit-elle.
— Que me voulez-vous, madame Ç fit-il, en relevant vers elle son visage pâle et inondé de larmes. M'auriez-vous pris en pitié ?
— Quesais-je!
— Oh! si vous saviez comme je souffre et combien je vous aime !
— L'aniour est parfois un remords, murmura la jeune femme comme si elle se fût parlé à elle-même.
Le banquier baissa la tète sans répondre.
— Relevez-vous, monsieur, on peut venir.
Donnez-moi votre bras et continuons notre route. Peut-être consentirai-je à oublier.
— Oh ! moi, je n'oublierai pas, madame, s*écria-t-il aveepassion , car, je vous le répète, je vous aime.
Le docteur Jacobus était absent.
Après s'être reposés pendant quelques instants, la comtesse etle banquier retournèrent à Kehl.
Ils n'échangèrent pas un mot pendant tout le trajet. La comtesse fit arrêter sa voiture sur la place du Broglie, devant la maison du banquier.
— De grâce, madame, un mot, dit celui-ci, avant de descendre.
— Parlez, monsieur.
— Me sera-t-il permis de vous revoir ?
— Je suis toujours chez moi pour mes amis, fit-elle avec un sourire ambigu.
Et, sur cette phrase à deux tranchants, ils se séparèrent.
Hélène attendait sa maîtresse avec anxiété.
— Eh bien? lui demanda-t-elle aussitôt qu'elle l'aperçut.
— Ton Cari Brunner est fou, répondit en riant la comtesse, et toi encore plus folle que lui. Monsieur Jeyer m'adore.
— Mais, qu'en avez-vous fait ?
— Mon esclave.