M. NICAISE
MEMBRE DE I, ' A C A D É M I E DE M K D E C i'n E
Messieurs,
C'est avec une profonde émotion que nous venons, au nom de l'Académie de médecine, rendre les derniers honneurs au baron Larrey. C'est encore un de nos anciens au noble caractère, un des gardiens vigilants de nos traditions, que l'inéluctable destin éloigne de nous, au lendemain de la mort de Pasteur, et peu de temps après celle de A. Guérin et de Verneuil.
Larrey, héritier d'un grand nom, a porté sans défaillance son lourd héritage pendant près d'un siècle.
Né en 1808, il suivit, au temps voulu, la carrière où son père brillait au premier rang, et commença ses études médicales à la Faculté de médecine de
Strasbourg; il vint ensuite au Val-de-Grâce et fut reçu docteur à la Faculté de Paris en 1832.
La carrière de Larrey comme chirurgien militaire fut active et bien remplie; il obtint successivement tous les grades jusqu'à celui de médecin inspecteur et de Président du Conseil de Santé ; il prit part à plusieurs campagnes et fut pendant de longues années professeur au Val-de-Gràce et chirurgien dés hôpitaux militaires.
En 1841, il est nommé au concours professeur de pathologie chirurgicale, et plusieurs années après il échange cette chaire contre celle de clinique qu'il garde jusqu'en 1858, époque à laquelle il est élevé au grade de médecin inspecteur. Il avait professé pendant dix-sept ans.
En même temps, il était attaché aux hôpitaux militaires, dans lesquels il servit pendant trente ans, de 1828 à 1858. Il fut, comme son père, chirurgien en chef du Gros-Caillou, et il remplit ensuite les mêmes fonctions à l'hôpital du Val-de-Gràce.
Larrey appartenait également à la Faculté de Paris; il avait été élève de Dupuytren, de Roux, de Velpeau. En 1835, il devint par concours professeur agrégé de chirurgie, et c'est à ce titre qu'il suppléa J. Cloquet pendant trois ans à l'hôpital des Cliniques.
Jeune encore, il avait pris part au siège d'Anvers. Longtemps après, il est chirurgien en chef de l'armée d Italie. C'est alors qu'il fit prévaloir ses idées sur l'évacuation rapide des blessés après le
LE BABON LARREY 31i>
combat. Lors de la guerre de 1870, il fut chargé du service de santé de l'armée du Rtiin, mais les événements le ramenèrent à Paris pour prendre la direction des ambulances.
Le baron Larrey appartenait à un grand nombre de Sociétés savantes. Il faisait partie de la Société de chirurgie, dont il était le président trois ans après son entrée dans la Société.
En 1850, il est élu membre de l'Académie de médecine; il en est le président en 1863. Notre éminent collègue est donc deux fois le doyen de notre Académie, par son âge et par la date de son élection qui remonte à quarante-cinq ans.
De nouveaux honneurs l'attendaient, car en 1867 il remplaça Giviale à l'Académie des sciences, et dans ces dernières années le Congrès français de chirurgie le choisit pour son président, voulant honorer en sa personne et la cliirurgie militaire et un de ses représentants les plus dignes.
Malgré ses fonctions de professeur et de chef d'un service d'hôpital qu'il remplissait avec le plus grand zèle, Larrey a publié de nombreux travaux scientifiques, des rapports, des mémoires, et plusieurs ouvrages assez considérables, dans lesquels il traitait de la plupart des questions de la chirurgie militaire.
Notre éminent collègue était un des derniers représentants de la génération qui a précédé la venue de la période antiseptique; il appartenait à ce qu'on appelait l'école conservatrice. Il a pris part
aux travaux sur rencombrement des hôpitaux, sur l'intoxication nosocomiale, que l'on rendait responsable de la plupart des désastres de la chirurgie.
Si Larrey n'a pas attaché son nom à quelque grande découverte ou à quelque travail considérable, il a contribué à maintenir la chirurgie militaire au premier rang des sciences médicales, situation qu'elle n'a cessé d'occuper depuis le commencement du siècle. Il aimait cette chirurgie avec passion, il était heureux et fier de ses progrès et des travaux importants par lesquels elle a, particulièrement dans ces dernières années, contribué au bon renom de la science française ; il voyait dans ces progrès la continuation de l'œuvre à laquelle son père avait si glorieusement collaboré.
Lorsque Larrey prit sa retraite en 1871, il fut nommé grand-officier de la Légion d'honneur; alors commence une nouvelle période de sa vie : au chirurgien militaire va succéder l'académicien, et le baron Larrey apportera dans les Académies l'activité, le zèle, la ponctualité qu'il avait toujours montrés dans ses fonctions. Pendant plusieurs années il suit régulièrement les séances de la Société de chirurgie, mais il fut jusqu'au dernier jour un membre assidu de l'Institut et de l'Académie de médecine.
Il suivait avec intérêt les travaux de notre Académie, prenant souvent part aux discussions et nous apportant l'appoint de sa longue expérience. Il présentait volontiers les travaux de ses collègues
de l'armée, et en faisait ressortir toute la valeur.
La droiture de son caractère, la dignité et l'honorabilité de sa vie professionnelle, son affabilité lui avaient conquis l'estime et le respect de tous, et l'ardeur avec laquelle il défendait les prérogatives et les traditions de l'Académie lui avait créé une situation à part. Si chacun l'entourait d'égards, lui de son côté se plaisait au milieu de ses collègues, auxquels il a donné dans ces derniers temps un témoignage de son affection en fondant un prix annuel de statistique médicale. L'Académie lui est reconnaissante de sa générosité.
Le baron Larrey est arrivé aux plus hautes situations qu'un médecin puisse désirer ; il fut comblé de distinctions, il devînt le chirurgien de l'Empereur ; mais il est toujours resté un homme modeste, et n'a jamais cherché à se servir de son influence pour se mêler d'intrigues. C'était là un mot qu'il ne connaissait pas.
Sous son apparence calme et même un peu froide, il y avait un caractère ferme et énergique et un patriote ardent.
Quoiqu'il aimât la société et fût recherché par les salons, le baron Larrey paraissait cependant plus occupé par les choses du passé que par les faits contemporains. Il éprouvait une joie intime à s'abgorber dans le culte de son père et le souvenir de ceux auxquels il avait voué sa foi politique, par reconnaissance pour l'élévation qu'ils avaient contri-
Lb Baron Lauuey. — 21.
bué à donner au nom qu'il portait. C'est par dévouement à cette foi qu'il entra au Parlement, où il siégea pendant deux législatures. On se souvient qu'il y prit vigoureusement la défense de l'autonomie du Service de Santé.
Longtemps nous garderons le souvenir de notre éminent collègue, de sa vie exemplaire, dont les mobiles ont toujours été les plus nobles sentiments. Il semble que notre regretté collègue avait pris pour devise les paroles inscrites au testament de Sainte- Hélène. Il a voulu que le jugement porté sur son ancêtre s'appliquât au fils et que tout le monde pût dire : Le baron Hippolyte Larrey était, comme son père, un homme vertueux et un homme de bien.
DISCOURS