M. DELORME
MÉDECIN PRINCIPAL DE PREMIÈRE CLASSE PROFESSEUR A L'ÉCOLE DU VAL-PE-GRACË
Au nom du personnel enseignant de l'École du Val-de-Grâce, comme titulaire de la chaire que le baron H. Larrey y a occupée pendant dix-sept ans, je viens rendre hommage à ce maître vénéré qui fit tant honneur à cette Ecole, et lui apporter notre tribut d'admiration et de respect.
Nos pertes se multiplient et se rapprochent. C'est pour ainsi dire hier que nous rendions les hommages funèbres à Villemin et à Maillot; aujourd'hui, nous sommes appelés à les rendre à notre doyen, dont la verte vieillesse semblait compter si peu avec les limites communes de la vie.
A rencontre des premiers qui, seuls, se sont avancés dans la carrière, dont les pas ont été marqués par des luttes et des succès mêlés de décep-
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lions et d'amertume, mais dont le nom, bien mis par eux en évidence, a recueilli vite tout le fruit de leurs efforts; guidé par son illustre père, jouissant après lui d'un appui que sa modestie et sa droiture ne lui ont jamais fait rechercher, mais qui l'élevait malgré lui, H. Larrey a franchi les étapes de la sienne sans hasard, d'une marche sûre et régulière. Par contre, par une sorte d'exigence compensatrice de la renommée, il ne lui fallut rien moins qu'une longue vie de labeur, qwe les plus hautes situations professorales, qu'une intervention active et continue au sein des grandes Sociétés savantes pour que sa personnalité, se. dégageât du poids écrasant de la gloire de son père et qu'il occupât la place qu'il mérite parmi les maîtres qui ont le plus honoré la chirurgie au xix° siècle.
Après les discours que vous venez d'entendre, je n'ai plus à rappeler ici tous les actes qui honorent sa mémoire et dont toute sa vie est si bien remplie, ni ses éminentes qualités d'homme, la rigidité de son caractère masquée sous les dehors d'une politesse et d'une modestie exquises, pas plus que l'influence que par ses documents sur la guerre d'Italie, frappants d'évidence, par ses discussions à la Chambre des députés et par son initiative personnelle il prità notre émancipation. Il serait également superflu de remémorer la place qu'il tint dans les Académies, dans les autres Sociétés savantes et dans le Corps de Santé militaire; mon rôle est ici plus modeste :
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je n'ai qu'à retracer devant vous ce qu'il fut comme professeur du Val-de-Gràce.
Il avait, depuis quelques années, conquis de haute lutte, à la Faculté de médecine de Paris, le titre d'agrégé en chirurgie dans un concours auquel Sédillot, Malgaigne, Lenoir, Le Baudy, Delmas, Huguier avaient pris part ; il avait, pendant plusieurs années, à l'hôpital des cliniques, remplacé le professeur J. Cloquet lorsqu'il obtint, au concours encore, les places de professeur de pathologie chirurgicale (1841), puis de clinique chirurgicale au Val-de-Gràce (18o0). C'est dans cette Ecole que, de ISil à I808, s'écoula la partie la plus active de sa vie scientifique; c'est là qu'il acquit sa grande expérience de la chirurgie; c'est de celte période que datent la plupart de ses travaux : ses nombreuses observations sur les traumatismes par armes à feu, ses remarques sur les blessés de 1848 et de Crimée, qui font suite aux mémoires quil avait déjà consacrés à ceux de 1830 et du siège d'Anvers et qui marquent dans l'histoire de la chirurgie militaire française. Sa monographie sur l'adénite cervicale, insérée dans les mémoires de l'Académie de médecine, est restée classique. Elle fait époque dans l'étude de cette question, et certaines prescriptions prophylactiques qui y sont contenues ont servi, vous le savez, à débarrasser l'armée d'usages surannés et pernicieux. Son travail sur le trépan est toujours consulté avec profit, comme celui qu'il nous a donné
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sur les plaies de la vessie par les armes à feu, comme son discours académique sur les amputations consécutives à l'ostéomyélite, sujet d'importance alors majeure en chirurgie d'armée et dont l'examen l'amena à opposer une conservation relative à une opération trop radicale. Ses aperçus ou mémoires sur les appareils contentifs, les hémorragies, les fractures articulaires et diaphysaires, les mutilations de la face et, en particulier, celles de la mâchoire inférieure, les blessures des nerfs, les amputations et résections, la prothèse, etc., méritent encore d'être rappelés.
Si H. Larrey ne nous a donné aucun travail de longue haleine, il n'a laissé perdre aucune des occasions qui s'offraient à lui d'observer les faits pathologiques, en particulier ceux de la pathologie du soldat, et de tenir compte des données qu'elle lui fournissait. Les résultats d'une si vaste expérience se retrouvent dans un grand nombre de noies, de remarques, d'observations, de rapports, de discussions, de mémoires dispersés surtout dans les comptes rendus de la Société médicale d'émulation, de la Société de chirurgie, de l'Académie de médecine. Il me serait impossible d'en rappeler ici le simple énoncé.
De tous ces travaux, nul mieux que son mémoire sur les plaies de la vessie par les armes à feu ne peut donner une idée de la nature de son esprit et du caractère de ses écrits. C'est l'imao^e fidèle de
l'homme éminent que vous avez tous connu. C'est un chef-d'œuvre de méthode, de coordination dans les idées, de fidélité dans les descriptions, d'érudition de bon aloi et prise aux sources, de sincérité dans la discussion, de pondération dans les préceptes, de rectitude dans le jugement. On a l'impression constante qu'il est écrit par un chirurgien sage et prudent, soucieux, avant tout, de l'intérêt d'un malade dont il ne veut pas compromettre le sort par des interventions audacieuses, possibles entre les mains de quelques chirurgiens éminents, mais pernicieuses si leur emploi se généralisait. Les progrès de la chirurgie contemporaine n'ont pu modifier de si judicieux préceptes. Sa langue est si châtiée et si pure que ce mémoire semble dû à la plume de l'un des maîtres écrivains de l'ancienne Académie de chirurgie; on y retrouve enfin l'expression, sans cesse renouvelée, du souvenir vivace et attendri de son illustre père, du culte qu'il a consacré à sa mémoire et qui le porta si souvent, injuste pour luimême, à sacrifier ses propres observations, fussentelles plus démonstratives, à celles que D. Larrey a consignées dans ses Mémoires.
H. Larrey n'a rien dit, rien écrit qu'il ne l'ait vu, rien fait qu'après un examen réfléchi. Les préceptes que nous lui devons ont vieilli sans doute, comme ceux des chirurgiens de l'époque si proche et pourtant si différente qui a précédé la nôtre, mais son observation reste ; maintes de ses déductions sont
encore exactes ; une impression de haute raison s'en dégage toujours; les sentiments de généreuse compassion que lui inspire un malade qu'il protège et qu'il aime s'y font sentir sans cesse et nous attirent vers l'homme honnête et bon qui les éprouve. En nous faisant aimer le chirurgien, il nous fait chérir la chirurgie.
Ne pourrions-nous être taxés d'ingratitude si, trop pénétrés des bienfaits étonnants de la chirurgie actuelle et faisant dater notre art d'aujourd'hui, nous oubliions les efforts de nos devanciers, le labeur qu'ils ont fourni pour augmenter le fonds commun de nos connaissances ou de nos pratiques et la part glorieuse qu'ils ont eu à tenir le sceptre de la chirurgie, alors que ses interventions ne comportaient qu'entraves, incertitudes, dangers et responsabilités?
L'idée directrice de H. Larrey, dans ses écrits comme dans sa pratique, celle qui fait le plus honneur à son jugement et à sa mémoire, c'est la valeur qu'il attacha, dès le début de sa vie professorale, à la méthode conservatrice. Les paroles qu'il prononça devant la tombe d'Amussat, en 1856, renfermaient déjà, avec sa profession de foi, la règle chirurgicale qui l'a guidé toute sa vie :
« Il alliait, disait-il, et pourrions-nous dire de lui, la prudence à la fermeté ; il ne cherchait pas à faire briller son talent ou à grandir sa réputation aux risques et périls de ceux qui se confiaient à lui." Il savait leur parler le doux langage de la persua-
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sion pour les soumetlre aux dures épreuves des opérations les plus graves ou les plus redoutables ; mieux encore, il savait les leur épargner toutes les fois que les ressources de l'art lui permettaient de satisfaire à la plus salutaire des indications, à celle qui seconde si bien et si heureusement les merveilleuses ressources de la nature, h celle que tous les chirurgiens devraient s'efforcer d'atteindre à force de soins, de patience, d'abnégation et d'espoir, à cette indication enfin qui a mérité le nom de chirurgie consercatricr. »
Les hautes fonctions que le baron H. Larrey remplit pendant la guerre d'Italie, celles de médecin en chef de l'armée, lui fournirent une occasion unique den généraliser et d'en démontrer les bienfaits. Suivant, en cela, une tradition laissée par ses illustres devanciers qui, au début des hostilités, avaient soin de préparer les médecins placés sous leurs ordres aux devoirs sacrés qu'ils avaient à remplir et de les éclairer sur les règles générales de leur conduite, H. Larrey prescrivit à ses collaborateurs l'emploi de cette méthode thérapeutique dans la plus large mesure possible, et c«tte pratique, d'une application bien plus délicate alors et plus difficile que la méthode radicale, fut acceptée même pour le traitement des fractures les plus graves, pour celles de la cuisse, lesquelles, pour la majorité des chirurgiens de l'époque, réclamaient sans réserve le sacrifice immédiat du membre. Les heureux résultats
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obtenus pendant cette campagne, comparés à ceux des guerres allemandes et de la guerre de Sécession, la plus terrible du siècle, campagnes durant lesquelles l'amputation des membres ou l'excision des os fracturés furent poussées jusqu'à l'abus, vinrent affirmer l'excellence de ces sages préceptes en démontrant que la méthode conservatrice, qui a déjà l'immense avantage de n'imposer aucun sacrifice, était encore moins meurtrière que les opéralions radicales. De cette époque, la cause de la chirurgie conservatrice appliquée aux plus graves des fractures par les armes de guerre fut gagnée en France et, encore une fois, l'initiative de son adoption est due en grande partie aux efforts de H. Larrey; or, si l'on songe à l'extrême fréquence des lésioas auxquelles elle est applicable dans les luttes gigantesques des temps modernes, où les fractures par projectiles se chiffrent par milhers, on comprendra toute la valeur de l'heureuse inspiration de H. Larrey. Praticien, il avait les qualités des maîtres de son temps, dont les efforts n'étaient point absorbés, comme ils le sont aujourd'hui, par les obligations d'une chirurgie suractive et épuisante ou par des recherches destinées à en préciser et à en étendre les progrès. Il avait l'observation patiente, le souci, l'amour du diagnostic lent et rigoureux, que notre génération ne possède plus assez et que la nouvelle reprendra sans doute. Egalement sobre d'opérations à issue trop souvent funeste, il était également habile
à les faire et, dans ses interventions actives, il montrait beaucoup de méthode, d'adresse et de sangfroid. Une anecdote bien connue, relative à celte opération d'une chirurgie qui n'était pas la sienne et qu'il dut faire sur le champ de bataille de Solférino, aux côtés de l'Empereur, alors qu'il venait de courir les plus grands dangers, rappellera, mieux qu'aucun autre exemple, le degré de possession de lui-même dont il était capable.
Au dire de ses élèves, dont plusieurs sont devenus des maîtres, d'après les traces écrites qu'il a laissées de son enseignement, ses leçons n'avaient pas le mérite d'être faciles, abondantes, riches en aperçus originaux; mais, fruits d'une longue méditation et préparées avec le plus grand soin, elles étaient n'ourries de faits, d'une logique sévère, lucides et d'une réelle utilité pratique. D'un homme méthodique, laborieux et sage, on ne pouvait attendre l'enseignement brillant, mais inégal et parfois hasardeux, d'un novateur ou d'un improvisateur. Pénétré de l'influence pernicieuse que pouvait exercer sur ses élèves une autorité scientifique non contestée, doublée d'une haute autorité hiérarchique, il avait soin de ne s'arrêter qu'à des règles proclamées, consacrées par l'expérience des autres et vérifiées par la sienne. Ses leçons étaient donc, comme ses écrits, le produit de l'étude et de la réflexion.
Aussi dédaigneux d'une vaine popularité qu'éloigné des manières impérieuses qui impressionnent mais
éloignent, il avait sur ses élèves l'ascendant que donnent le langage de la persuasion, la préoccupation constante d'un devoir à accomplir, la rectitude du jugement et la variété des connaissances. Ses élèves se rapprochaient de lui et éprouvaient bientôt les effets de sa sollicitude et de la bienveillance si grande qu'il leur prodiguait, comme il la dépensait à profusion pour ses malades. Plus tard, laissez-moi le rappeler, il ne cessa de témoigner cette bienveillance au sein des Sociétés savantes, non seulement à ses collaborateurs, mais à tous les laborieux. Tous ceux^ et je suis du nombre, qui en ont été l'objet, savent qu'il la leur accordait sans compter et sans souci du degré apparent de reconnaissance qui devait s'y attacher. Il semblait qu'elle fût pour lui l'expression obligée de l'affection d'un père pour ses enfants, de l'attachement d'un chef pour ses subordonnés, bien plus, un devoir qu'il semblait avoir contracté envers le Corps dont il faisait partie et dont il avait à cœur d'augmenter le fonds déjà si riche de considération et d'estime qui s'attachent à lui. Avec une si haute conception de ses obligations, elle ne fut jamais le prix d'une complaisance, la récompense d'une satisfaction passagère donnée àl'amour-propre du savant ou du chirurgien ou le prélude de services à réclamer ; elle était aussi digne de celui qui la dépensait que de celui qui en était l'objet. Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, H. Larrey nous a laissé un bel exemple.
Par ses travaux, par la part qu'il a prise à l'euGeignement, par la place qu'il a su conquérir au sein des Sociétés savantes, H. Larrey aurai! donc été utile ; il survivrait non seulement dans notre souvenir et celui de ses contemporains, mais aussi dans l'estime de la postérité, si son nom seul, sur lequel il a jeté un nouveau lustre et qui, pour tout Français, rappelle nos gloires nationales, les succès de nos armes comme nos malheurs, ne suffisait pas déjà pour le rendre impérissable. N'est-il pas encore, ce nom, l'expression concrète de ces trésors de bravoure, d'abnégation et de dévouement que nos chirurgiens d'armée, héros obscurs mais sublimes, ont semés sur tant de champs de bataille, pendant près d'un siècle, de Valmy à Waterloo, d'Anvers aux: luttes de 1870!
Baron Larrey ! pendant plus des trois quarts d'un siècle, vous avez été la personnification la plus noble des qualités du médecin et du chirurgien d'armée qui ont pour devise: labeur, dévouement, dignité; la haute considération qui s'attachait à votre personne et à vos travaux a rejailli sur notre Ecole comme sur le Corps de Santé militaire tout entier; avec un sentiment indescriptible de regrets et de reconnaissance, de respect et d'admiration, au nom de lEcoIe du Val-de-Grace, nous vous disons adieu, mais votre souvenir et votre exemple resteront à jamais gravés dans nos annales, comme dans notre^ enseignement et dans nos cœurs.
DISCOURS