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Le barreau au XIXe siècle

Je veux parler d'un homme sorti du barreau, qui, à peine entré dans la vie publique, mérita d'y figurer parmi les hommes d'État. Rien ne l'y avait préparé ; ni les loisirs de l'opulence, ni les traditions de la famille, ni les études spéciales, ni les pressentiments ambitieux qui excitent toujours l'intelligence et qui quelquefois la fortifient. Il avait vécu d'une vie laborieuse et modeste, au milieu d'hommes spirituels, dans une cité qui mettait les élégances de la vie et les agréments de l'esprit avant les spéculations de la politique, dans un temps où la politique n'était plus que l'art de la soumission. On ne peut pas prétendre qu'il a dû sa fortune à son caractère. Quand Voltaire a dit : « On réussit par le caractère, » il n'entendait pas parler d'un caractère comme celui-là. L'homme dont il est question était indépendant, susceptible, ombrageux comme quelqu'un qui aurait eu safortunefaite.il dédaignait les habiletés vulgaires ou il les ignorait ; il n'avait ni la circonspection, ni la patience, ni la prudence, qui font qu'on réussit; mais il avait mieux que cela; un instinct de vertu supérieure qui jamais ne manque et qui jamais ne trompe ; une passion des grandes choses que connaissent seules les belles âmes ; une distinction, une grandeur naturelles, qui rehaussent le talent ; qui servent à faire excuser les erreurs, II. 1

à réparer les fautes. Il a obtenu ainsi au milieu de ses contemporains, une place que les plus illustres lui auraient enviée et que l'histoire lui conservera.

L'habileté n'est pas toujours aussi habile qu'on l'imagine.

Ceux qui veulent réussir ne font pas assez de cas delà droiture et de la force morales ; celles-ci ont quelquefois servi à faire fortune, si on entend par fortune d'avoir rempli de grands devoirs dans de grandes circonstances. Tel fut le sort de M. Laîné. Son nom est resté uni au souvenir d'une époque mémorable. Il pourra être jugé diversement; il ne pourra être oublié. Il y a dans sa figure quelque chose d'élevé qui fait qu'on l'aperçoit de partout, au milieu des catastrophes où l'Empire s'est perdu, où est née la Restauration.

C'était sa voix qu'on avait entendue dans les derniers jours de l'année 1813, au milieu des angoisses de la patrie, au travers du bruit des armes; cette voix était sévère ; l'homme qui alors représentait et défendait la France, s'en émut comme d'un outrage ; il fil entendre quelques-unes de ces paroles qui ont, plus d'une fois, ébranlé les plus fermes volontés. La constance et la modération de M. Laîné n'en furent pas troublées ; il resta ce qu'il était. Les Cent-Jours le trouvèrent intrépide ; la seconde Restauration le revit sage et maître de lui. Il prêcha la paix, la liberté, la réconciliation à des hommes aveuglés par les violences et qui étaient décidés à ne pas s'entendre ; il montra le plus rare et le plus difficile de tous les courages, celui qui nous aide et qui nous apprend à être modéré dans le succès. Il eut assez de force pour combattre les passions de ceux qu'il aimait ; il fut l'égal de ceux qui méritèrent le mieux de la France. Les plus hommes de bien ne déployèrent pas plus de dévouement, plus de sagesse, plus de patriotisme. Il avait compté sans l'ingratitude des individus, sans la fureur des masses, sans l'injustice des partis, sans les caprices de la politique. Son âme s'en troubla, son caractère s'en aigrit, son ion sens en fut altéré. Il ne fit plus la part aux hommes, aux circonstances; il perdit l'équilibre dont la science constitue la politique ; il eut des mécontements qui égarent les esprits les

plus droits; il en voulut aux événements d'avoir trompé ses prévisions, et aux hommes d'avoir eu les faiblesses des hommes.

Il défit ce qu'il avait fait ; il se jeta, par dépit, dans un parti qui n'était pas le sien, au milieu d'hommes dont il ne put jamais parvenir à adopter qu'à moitié les illusions et les passions, et qui ne voulurent jamais écouter sa sagesse.

Cet homme excellent, mais qui n'avait point eu assez de sang-froid, assez d'expérience, assez d'indulgence s'éloigna trop tôt de la vie active; triste et isolé, il sentit peu à peu décliner ses espérances, jusqu'au jour où, au bruit d'une Révolution, il les vit s'évanouir comme s'évanouissent les rêves.

Il y avait toujours eu en M- Laîné une mélancolie naturelle que la solitude avait nourrie, que la politique avait accrue, que l'expérience seule de la vie suffirait à produire, qui pénétra son talent, qui est tout entière dans quelques paroles demeurées fameuses, oîi se trouve l'expression de plus d'une tristesse :

« Combien l'Europe n'a-t-elle pas vu en ce siècle, d'émigra- » tions, de rechutes terribles, dont ne préservent ni les » chartes, ni les pouvoirs absolus, ni les armées! A cet aspect » des choses, les uns avec une secrète joie, les autres avec » une douleur muette, sont tentés d'appliquer aux souve- » rains le mot d'un ancien sur les dieux : Les rois s'en » vont. « Il parlait ainsi après 1830.

Ce devait être comme le dernier mot d'un homme que les Révolutions avaient affligé sans le surprendre, qui avait trop de sagesse pour ne pas s'y soumettre, trop de fierté pour s'y plier; destinée digne d'envie cependant, à laquelle rien n'avait manqué, ni les faveurs du sort, ni ses disgrâces, sans qu'il eût été abaissé par celles-ci ou enflé par celles-là !

Humblement commencée , mêlée à des événements que l'histoire n'oubliera pas, traversée par des obstacles, égarée par des passions, jamais souillée par des bassesses, tristement

mais noblement finie, elle a oiïert le spectacle de tout ce qui peut honorer l'homme.

Sans doute M. Laîné n'a pas rendu à son pays tous les services que celui-ci pouvait en attendre ; il n'a pas rempli sa destinée ; il n'a pas eu assez de patience, comme si la patience ne devait pas être la première des vertus pour ceux qui s'occupent des affaires des peuples. 11 a abandonné trop vite la partie; c'était par des hommes comme lui, sans prévention, sans passion, sans aveuglement, sans engagement, dont la vertu était éclatante, dont le dévouement était incontesté, que la Restauration aurait dû être sauvée, si elle avait pu l'être. Il a changé de courant, comme un pilote inexpérimenté, sans savoir où le courant le mènerait; il ne connaissait pas assez les ménagements et les tempéraments. Par l'effet d'un contraste, moins rare qu'on pense, il était modeste et absolu, mobile et entêté.

Avec cela il est un des hommes de cette époque, dont le souvenir intéresse le plus. Son austérité vous frappe, son talent vous émeut, sa candeur, sa droiture, sa susceptibilité vous touchent. On a beau se dire que la politique veut autre chose et qu'il y faut plus de calcul et plus de sang-froid. On serait tenté d'en vouloir à la politique de ne pouvoir se contenter de qualités pareilles. Qui, dans son temps, a eu plus de courage, d'éloquence, de sincérité ? Il ne lui aura manqué que des défauts ; il faut croire que c'est beaucoup dans un pareil métier.

M. Joseph-Henri-Joachim-Hostein Laîné est né à Bordeaux, le 11 novembre 1767, d'une famille modeste, livrée au commerce, qui avait, comme presque tous les commerçants de cette époque, ses principaux intérêts dans les colonies. Trèsjeune encore, il y alla; il fut témoin de la ruine des siens. Il assista à des scènes qui plongèrent son âme dans la tristesse, en lui montrant combien il est difficile aux révolutions de s'arrêter et aux hommes de faire le bien. Elles ne le détournèrent pas alors d'une cause qu'il croyait être celle de la justice et de la liberté. Il a été de ceux dans le barreau de Bordeaux, qui devait fournir tant de victimes à l'échafaud, qui,

loin de répudier les principes de la Révolution, les adoptèrent avec une ardeur que son âge, son caractère, son temps expliquaient. La République, comme il la concevait, était faite pour enflammer un esprit austère et sincère, que rien ne rattachait au passé ; qui se sentait de force à supporter des vertus et des devoirs difficiles. On le lui a reproché, lorsque vingt-cinq années plus tard, ramené par la réflexion, par l'expérience, par la mobilité de sa nature à d'autres idées, il confiait son nom avec quelque imprudence à des partis qui devaient le compromettre ; on rappela qu'il avait participé aux excès d'une autre époque et qu'il avait été vu, dans les rues de Bordeaux, coiffé d'un bonnet rouge. Quand sera-t-on délivré de cette hypocrisie intolérante, à laquelle il faut si peu pour condamner et qui ne pardonne pas même à la vertu, quand la vertu veut s'appartenir. « Jamais le bonnet rouge, écrivit M. Laîné, n'a souillé » mon front, ni à Bordeaux, ni ailleurs. » On pouvait en croire un pareil homme sur parole. D'ailleurs, sans s'expliquer, il ne désavouait rien des opinions de sa jeunesse; il était certain qu'il avait aimé la Révolution, qu'il l'avait défendue et qu'il avait osé, dans la Gironde , n'être pas Girondin.

Il ne devait pas en être de M. Laîné comme de tant d'autres, qui se sont dépouillés de leurs anciennes opinions comme de vêtements usés ; il avait gardé de celles qu'il avait professées un souvenir qui ne lui pesait pas, puisqu'il ne s'y rattachait le souvenir d'aucune mauvaise action. Ce qu'ily ade vrai, c'est qu'il y a eu peu d'hommes auxquels il aurait dû moins en coûter d'être républicain, si la République devait être le régime de la justice, de la droiture et de la probité. Ses amis comme ses ennemis ne s'y sont jamais trompés. Dans cette âme fière, ils eurent bientôt fait d'apercevoir les luttes intérieures dont il ne triompha pas toujours sans effort, et l'empreinte ineffaçable que la jeunesse y avait laissée; suivant eux, il était le républicain le plus dévoué aux Bourbons. Le roi Louis XVllI,qui se connaissait en hommes, ne s'y trompa pas non plus. Il aimait M. Laîné ù cause de son dévouement; il

l'aurait craint si on osait dire à cause de sa\ertu ; il l'appelait le Romain. Il sentait bien qu'il n'aurait pas prise sur lui comme il avait prise sur tant d'autres. Le dévouement de M. Laîné ne ressemblait au dévouement de personne ; il n'y avait là rien du courtisan, rien du cupide, rien de l'ambitieux ; c'était le dévouement d'une âme profonde et facilement agitée , qui ne se reprend pas quand elle s'est donnée, qui met de l'affection dans la politique, qui n'accepte pas tous les jougs, parce qu'elle s'est donnée avec sincérité et avec liberté.

Il avait dû à son désintéressement, vertu rare dans tous les temps et que trop de besoins rendront rare de plus en plus, une sorte d'autorité imposante et originale, qui semblait tenir à ses premières idées, qu'il partageait avec peu de monde et devant laquelle tout le monde s'inclinait. Si les gens de la politique savaient quels avantages ils perdent en désirant l'or, ils le désireraient moins. M. de Chateaubriand aimait M. Laîné et il en était aimé; il le payait en phrases doses services et de son amitié*

« Rome, au temps de Fabricius, écrivait-il, eût avec orgueil » nommé consul un tel citoyen. »

M, de Chateaubriand savait mieux qu'un autre qu'il n'était pas facile de mériter un tel éloge ; les existences besogneuses et luxueuses n'y doivent jamais prétendre.

Tel fut toute sa vie M. Laîné, tel il était déjà, lorsqu'ennuyé par des fonctions obscures, dégoûté des excès, épouvanté des violences, séparé de tous les partis, touchant à l'âge mûr, dl allait demander un refuge au barreau de Bordeaux, où l'attendaient des émules dignes de lui, dont il devait égaler et surpasser même quelquefois la renommée.

, M. Laîné avait vu et voyagé ; il semblait avoir étudié à peine ; -sa jeunesse s'était consumée dans les soucis des affaires privées et dans les embarras de l'administration municipale d'une petite cité ; les agitations de son époque ne l'avaient pas épargné ; il ignorait le long apprentissage par lequel on se prépare à la vie judiciaire. Il devenait avocat à trente ans, et bientôt •avocat remarquable au milieu d'hommes tous distingués,

dont quelques-uns étaient remarquables eux-mêmes. L'éclat d'un tel barreau, loin de l'éteindre, ne servit qu'aie mettre en lumière; il lui fallait de semblables émules; d'autres ne lui auraient pas assez appris ce qu'il valait : son esprit a toujours eu besoin d'être forcé.

Le baiTcau laisse d'ordinaire un pli qui ne s'efface pas ; il a une langue dont on garde l'accent, on y prend des habitudes qu'on ne perd plus ; ceux qui y ont réussi sont plus que d'autres exposés à de tels dangers : plus grand a été le succès, plus profonde est l'empreinte. Ceux-ci auront beau faire, ils ne pourront parvenir à faire oublier ni à oublier ce qu'ils ont été ; chez eux tout s'en ressentira ; ils auront peut-être plus d'art, d'habileté ; leur art et leur habileté n'en auront pas moins un caractère particulier. Sous l'homme public vous retrouverez l'avocat ; qu'on cite un homme sorti du barreau qui n'ait pas offert le caractère qui leur a été commun à tous.

11 faudrait excepter M. Laîné ; chez lui, en effet, il n'y a rien eu de pareil. Son éloquence ne ressemblait à aucune autre; il avait la taille élevée, le regard triste, le geste noble, la voix émue ; il aurait été éloquent sans parler ; on sentait en lui quelque chose de naturel, de touchant, de pathétique.

Un homme qui se connaît en éloquence, M. Guizot, a peint ainsi M. Laîné à l'époque de la Chambre introuvable, qui fut la belle époque de sa vie : « Choisi par la Chambre elle-même et par le roi pour la présider, M. Laîné, en gardant avec une dignité à la fois naturelle et un peu apprêtée l'impartialité qui convenait à sa situation, partageait pourtant les sentiments de la minorité modérée et la soutenait de son influence morale, quelquefois même de sa parole. L'élévation de caractère, la gravité des mœurs et, dans certains moments, l'effusion passionnée de l'âme, lui donnaient une autorité que son esprit et ses lumières n'auraient pas suffi à lui assurer. »

S'il ne connaissait pas tout ce qui était la finesse delà politique, il n'ignorait rien de ce qui devrait en être la grandeur; il en avait la passion, l'honnêteté, la sincérité. On eût dit qu'il n'avait jamais défendu que la chose publique, tant il en pos-

sédait le langage. L'orateur politique avait tout de suite conquis une telle importance, que la renommée qu'il avait acquise ailleurs s'y était absorbée et confondue. C'était une injustice. On avait comme perdu la trace de cette noble parole ; on ne savait plus d'où elle venait; on ne se rappelait pas assez que le barreau de Bordeaux y était pour quelque chose. Qui sait, en effet, si le barreau d'une ville comme Paris aurait produit les mêmes résultats. Il "est des proportions que nous ne connaissons plus, ou que nous dédaignons, dont le secret se perd de plus en plus dans des témérités impuissantes, proportions auxquelles ont été dus les talents parfaits. M. Laîné avait passé les belles années de sa vie dans une cité qui laissait le temps de vivre, qui honorait le talent, qui n'était pas assez étroite pour vous étouffer, pas assez grande pour vous engloutir. Il avait vécu avec des hommes graves, sages, délicats, que charmaient tous les travaux de l'esprit, qu'aurait blessés l'idée seule de certaines faiblesses, qui exerçaient la profession d'avocat avec fierté, qui tous étaient faits pour recevoir et pour donner les bonnes leçons et les bons exemples ; parmi eux, rien de bas ; on y respirait l'air pur qu'on respire dans les lieux élevés. On ne sait pas assez ce que vaut une telle discipline.

Si M. Laîné dut beaucoup au barreau, il dut plus encore à lui-même. Personne ne lui avait appris l'inaltérable et austère droiture qui a été quelquefois la cause de ses erreurs et qui a été toute sa vie le fond de son caractère. Il ne tenait que de lui les rares qualités qui en auraient fait yn orateur imposant dans toutes les occasions, dans tous les pays et dans tous les temps.

Un homme que nul n'a surpassé en courage, en grandeur, en imagination, et qui a payé trop cher son orgueil et sa mobilité, a dit de M. Laîné :

« M. Laîné, c'est l'orateur des yeux ; il aurait ému et convaincu même par son silence. »

On peut dire de M. Laîné ce qu'a dit Féuelon de Démosthènes : qu'il faisait honneur à la parole, non pas tant par l'éclat qu'il y a jeté, par l'art avec lequel il l'a maniée, par les

triomphes qu'il lui a dus, que parce qu'elle a toujours été pour lui un instrument d'honnêteté, de vérité, d'émotions et de passions généreuses.

Aussi il l'aimait ; il sentait que là étaient son honneur et sa force. Dans son amour pour l'éloquence se confondait celui qu'il avait gardé à une profession qu'il devait aimer en effet, puisqu'il l'avait honorée, et dont le souvenir, pour lui, semblait être devenu plus doux au travers des combats et des désenchantements de la vie publique.

Il ne souffrait pas qu'on en parlât avec dédain. Il s'indignait contre certains hommes de son temps, qui ressemblaient aux hommes médiocres et passionnés de tous les temps ; lesquels sont toujours prêts à quereller le talent, à se faire un titre de leur impuissance, à calomnier, ne pouvant les combattre, ceux qui osent et qui savent être éloquents.

« Non, s'écriait-il un jour, ce n'est pas l'éloquence de Démosthènes qui perdit son pays; si ses concitoyens l'eussent plus tôt écouté, Athènes n'eût pas été asservie. Cicéron préserva Rome de l'incendie, et s'il ne put la sauver, il retarda du moins sa chute. Ce sont les dieux qui la défendirent mal, parce qu'ils n'étaient pas comme les dieux des chrétiens, le Dieu de la liberté. »

Dans une autre circonstance, et dans un des beaux discours qu'il ait prononcés, il semble être revenu sur ce qu'il avait dit. On y sent plus d'amertume, plus de lassitude. Il répondait à M. Bignon, au général Foy, qui venaient d'accuser, à propos des affaires étrangères, à propos surtout des congrès de Troppau et de Laybach, les hommes qui lui avaient succédé, que M. Laîné défendait en défendant le ministère dont il avait fait partie :

« On vous parle souvent, dit-il en terminant, de la responsabilité des ministres, mais les assemblées et leurs membres ont aussi leur responsabilité devant un juge sévère, devant l'histoire. L'histoire accuse les discoureurs prétendus populaires de l'antiquité d'avoir causé autant de malheurs que les gouvernements tyrauniques, et peut-être a-l-elle ilétri plus

iO LE BARREAU AL' XIX^ SIÈCLE.

d'orateurs turbulents que de mauvais ministres. On parlait tout à l'heure des ruines d'Athènes et de toute la Grèce, l'histoire ne dit-elle pas que c'est aux excès des disputes, à la haine des sophistes, à l'injustice, ou même à l'ambition de la parole qu'il faut imputer les malheurs auxquels cette région est en proie. Cherchons du moins une leçon dans ce souvenir, et apprenons à mêler la prudence et la justice à la véritable liberté des débats. »

Son succès fut grand. La politique n'est pas toujours aussi éloquente. La chambre, qui venait d'être armée de nouveaux pouvoirs, empêcha M. Manuel de répondre à M. Laîné. « Le seul des orateurs ministériels qui eût dit quelque chose, » avait déclaré le premier.

Il y eut dans le discours quelques mots qui, dits par M. Laîné, émurent l'assemblée :

« Le général Foy, avait-il dit, demande ce que le ministère a fait depuis cinq ans dans l'intérêt de la France et pour sa dignité... Il a travaillé, et quelquefois il a réussi à réparer de grands malheurs dus principalement à l'événement dont demain (20 mars 1822) sera le terrible anniversaire. Le ministère trouva la France occupée par les alliés, envahie de toutes parts. Des baïonnettes environnaient la capitale ; des canons étaient braqués sur le palais de nos rois. Les puissances étrangères manifestaient des prétentions plus qu'hostiles, et ce qui s'est passé depuis dans une assemblée où l'on a la liberté de la parole, vous a démontré que le projet de réduire la France n'avait pas été une chimère. Sans doute, la France ne l'aurait pas souffert, et ce n'est pas au ministère que j'attribue l'honneur d'avoir empêché l'exécution de ce dessein; mais il a contribué à éloigner les malheurs qui nous menaçaient. Déjà la nouvelle carte de la France était dressée. Il m'a été donné de la voir. Elle est à la possession d'un homme qui, par son crédit, ses efforts, sa loyauté, n'a pas été inutile à Tabandon de ce funeste dessein. Yoilà le premier acte du ministère. »

De semblables bruits avaient déjà couru. On les croyait faits pour émouvoir l'opinion déjà si émue et agiter les masses.

M. LALNÉ. 11

Ils n'avaient guère trouvé que des incrédules. C'est la première fois qu'ils étaient dits, et surtout dits à la tribune d'une manière aussi imposante et par une bouche aussi respectée.

Le talentde M. Laîné, comme avocat, a fait partie de sagloire; sentaient, comme orateur politique, en procède et en profite; on ne peut taire l'un ou l'autre sans nuire à sa renommée.

Un homme comme celui-là ne pouvait pas être avocat comme tout le monde; sa sincérité, sa sensibilité, sa susceptibilité ne s'y seraient pas prêtées; il fallait que quelque chose le soulevât et mît son âme de la partie. Il n'était éloquent qu'à ses heures ; tous les sujets ne lui étaient pas bons ; quoiqu'il eût aimé le barreau, quoiqu'il y eût réussi, quoiqu'il l'eût regretté, là n'était pas sa vocation. De sa part, il n'y avait pas assez de souplesse : le barreau n'avait pas assez d'air, assez de liberté, assez d'espace. Il répétait souvent un mot qu'on ne dit guère au barreau, qui est celui des hommes qui ont moins tenu à réussir qu'à s'appartenir : « Sachons penser par nous-mcme. y>

Pourtant M. Laîné a été un grand avocat. Il aurait été à peu près impossible qu'il en fût autrement. Quoiqu'il eût trop reçu de la nature à cet effet, il lui en restait encore assez pour remplir sa tâche.

Ami et compagnon d'hommes distingués, s'il ne les a pas toujours valus, il a souvent valu mieux qu'eux.

Moins émouvant que M. Ferrère, moins savant que M. Rayez, il les a surpassés par la grandeur. Plus simple que le premier, plus puissant que le second, il avait une élévation et une noblesse qui promettaient un orateur à la politique. Il n'était pas venu là sans peine. Il n'imaginait pas qu'on pût conquérir sans efforts la place à laquelle il se croyait appelé; on n'avait pas encore trouvé le secret du talent aisé. Pour ces hommes, l'éloquence n'était le premier des arts que parce qu'il en était le plus difficile. Ce n'était pas seulement de dire des choses utiles et sensées qu'il s'agissait pour eux, mais de les dire de manière à mêler ensemble la passion et la raison comme le voulait Platon. Tl est possible qu'un jour, pour en

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venir là, on trouve une autre route. Qui peut dire comment il faudra s'y prendre avec des hommes désenchantés et découragés? Jusqu'à nouvel ordre, cependant, faisons comme on a fait si longtemps; les plus grands peuples et les plus grands orateurs ne s'en sont pas mal trouvés : que leur art ait été excescessif , qu'il faille à la parole plus de simplicité, que la leur ait eu trop d'éclat, que la raison doive avoir aujourd'hui une meilleure part; qu'il en soit des peuples comme des individus auxquels on parle un langage différent suivant leur âge ; que nous en soyons à l'éloquence des intérêts comme nous en avons été à l'éloquence des passions, tout cela est possible : l'art de convaincre n'en deviendra que plus difficile en devenant plus austère.

Les hommes qui ont eu le plus de puissance par la parole ont toujours ainsi pensé; ils n'ont jamais mis le talent de parler qu'au second rang ; ils ne préféraient pas l'art de dire les choses aux choses elles-mêmes. Tel était au fond, l'avis de M. Laîné ; il n'a jamais été avocat, si on peut le dire, qu'à moitié ; il visait plus haut.

Aussi au barreau de Bordeaux il a plutôt tenu une grande place qu'il n'a eu un grand emploi : les affaires lui faisaient peur ou ne l'intéressaient pas toujours assez. Il n'avait pour y suffire ni assez de complaisance, ni assez de souplesse, ni assez de vanité, ni assez de cupidité; il se perdait dans leurs détails; il ne se plaisait pas aux petites difficultés; il était moins jurisconsulte que publiciste ; il a moins étudié les lois que l'esprit des lois; il était plutôt le disciple de Montesquieu que celui de Pothier. C'était une de ces intelligences profondes et passionnées auxquelles tout ne réussit pas, parce qu'elles ne peuvent ni ne veulent se plier à tout. Il lisait beaucoup. Une lecture de bonne heure l'avait séduit; c'était celle de la Bible; il était de son siècle, cependant ; il en avait les incertitudes ; mais la Bible a des grandeurs que son siècle a méconnues et qui devaient frapper son âme forte et naïve; un pareil commerce ne lui a pas été inutile , il lui devra, plus tard, sa puissance et son originahlé.

De M. Laîné, avocat, il ne reste guère que des souvenirs ; soit que Toccasion, le sujet lui aient manqué, soit que l'éloquence judiciaire n'ait pas été son fait, ses plaidoyers ne donnent de lui qu'une idée incomplète. On les étudie cependantcomme on étudie les manières successives des grands artistes ; on veut savoir par quelle route ils sont parvenus au faîte oii ils sont montés.

Dans M. Laîné, il y aune certaine façon générale et élevée de dire les choses, qui n'est pas du barreau, et dans laquelle on pressent le législateur et l'homme public; il y a bien là l'empreinte de Montesquieu, son maître.

C'est ainsi que, plaidant pour un enfant que son père avait désavoué, il expliquait et justifiait la légitimité dans le mariage par des raisons et dans un style qui n'auraient pas été indignes de Montesquieu :

« Les mœurs ne sont pas seulement des rapports de con- » duite privée entre les sexes, ce sont les coutumes, les ha- » bitudes, les opinions ; elles ne se gravent ni sur l'airain. » ni sur le marbre, mais dans le cœur des citoyens. Or la » coutume la plus constante, celle qui est la mieux consa- » crée par la sagesse des nations, c'est la légitimité des en- » fants qui naissent durant le mariage. Le moindre change- » ment dans cette coutume, fût-il même avantageux, tour- » nerait toujours au préjudice des mœurs, car elles forment » la seule morale d'une nation telle que la nôtre. »

Dans cette cause, M. Laîné avait M. Ravez pour adversaire : le sang-froid de celui-ci, sa raison, sa logique, l'avaient mis hors de lui; son impétuosité l'avait emporté. « Les malheurs naissent sous vos paroles, » lui disait-il éloquemment.

Quand on fouille dans des hommes comme M. Laîné, c'est moins leur talent qu'on cherche que leurs opinions et leurs sentiments. On veut savoir ce qu'ils ont pensé sur les questions qui ne seront jamais résolues et qui sont destinées à d'éternels débats. Tout à l'heure je disais que M. Laîné était de son siècle ; en voici la preuve :

« C'est une opinion commune aux sauvages et aux peuples » civilisés qu'il faut suivre la religion de ses pères. Peut-être

» même que dans le flux et le reflux des opinions humaines » selon les siècles, la régie la plus naturelle à suivre, pour un » cœur droit, est de croire qu'il a reçu avec la vie le jour de » la vérité. »

On est loin des doctrines de la grâce et des sévérités de la loi chrétienne ; il semble qu'on entende l'écho de l'indifférence et de la tolérance de Voltaire,

Il est des questions qui restent les mêmes, quoiqu'elles paraissent avoir changé; telle est la question du serment, par exemple. Aujourd'hui que la loi ne reconnaît plus que des citoyens, chacun veut prêter le serment civil. Les Juifs ne se sont crus définitivement affranchis que lorsqu'ils y ont été admis ; des hommes que leurs scrupules, leurs préjugés, séparaient de la communion chrétienne, et qui regardaient le serment comme un blasphème, tels que les Quakers, tenaient à être protégés, dans ce grand acte, par les rites de leur croyance.

C'était là la thèse que M. Laîné soutenait en leur faveur, dans un plaidoyer qu'il prononça pour John-Tones, que son adversaire refusait d'admettre en sa qualité de Quaker, à l'affirmation judiciaire.

Il rappelait à ce sujet qu'une députation de Quakers s'était présentée, le 10 février 1791, devant l'Assemblée nationale, qu'ils avaient demandé, au nom de leurs frères, à être dispensés du serment devant Dieu, et que le président leur avait répondu, entre autres choses :

«"Vous n'avez pas pris Dieu à témoin, mais vous avez attesté votre conscience, et une conscience pure n'est-elle pas un ciel sans nuages, w

Or, celui qui parlait ainsi, c'était Mirabeau, qui avait exercé avec tant de dignité les fonctions de la présidence, dont il croyait avoir eu besoin pour son ambition, s'il n'en avait pas besoin pour sa gloire. Cet esprit, qui était très-simple parce qu'il était très-grand, ne savait pas s'exprimer simplement; les grands mots ne lui faisaient pas assez peur. Sous ce rapport, il était de son siècle : c'était pour cela qu'il était venu

si aisément à bout de le dominer et de le charmer; qu'on lui donne plus de goût, de simplicité, il aurait été moins compris.

Les siècles dont l'esprit humain a gardé le souYenir et qui ont le mieux attesté sa puissance, sont ceux qui ont marqué un temps d'arrêt dans sa marche comme pour le laisser reposer. Les langues parvenues à leur maturité entière, acquièrent une saveur, une distinction, une précision qui les rendent propres à tontes les recherches de l'intelligence, elles sont les dignes interprètes des esprits délicats ; c'est le règne des gens de goût. Si précieux que soit le goût, cependant il y a quelque chose qui vaut mieux encore : c'est le mouvement qui pousse les masses, qui les élève sans les exalter, qui les convie à de nouveaux devoirs et à de nouveaux droits.

Les langues alors cessent d'appartenir au petit nombre; elle s'élargissent pour recevoir de nouvelles idées ; elles sont plus profondes et plus troublées; elles perdent la limpidité au travers de laquelle on apercevait toutes les nuances de la pensée ; désormais il faudra se décider à trop dire si on veut être compris : de là l'exagération, qui est le défaut de certains siècles et de certains hommes auxquels ces siècles ont obéi.

• Nul; avec plus d'éloquence, n'a eu plus d'exagération que Mirabeau. Il en a été de même de M. Laîné ; avocat, député, ministre, il n'a pu parvenir jamais à se corriger d'un défaut qui était celui de son temps, de son pays, de son imagination, qui, loin de nuire à ses succès, y a contribué. On trouve trop souvent dans ses plaidoyers « la faux sanglante de la mort, » — « le pénible voyage de la vie^ » ces mots disent l'époque à laquelle ils ont été écrits.

Nous sommes trop sévères pour de semblables défauts, ils sont moins ceux de l'homme que de son temps, ils sont souvent rachetés par des beautés véritables.

Si M. Laîné n'avait pas toujours du goût, il avait toujours de la grandeur. Sa parole a dû à celle-ci un éclat qui frappe et que les années n'ont pu eifacer. 11 a été dans tous les temps pour les causes généreuses, sans trop faire attention à la politique. Pair de France, il défendait la cause des Grecs, lorsqu'elle n'a-

vait pas été encore troublée et compromise par tant de complications, qu'on ne sait de quel nom appeler et qui était alors celle de toutes les belles âmes et de tous les esprits cultivés. M. Laîné y apportait, de plus, l'élan qui lui était propre et qui a donné à sa parole, en quelque occasion, une puissance irrésistible.

« Pour cette cause sacrée, s'écriait-il, j'irais embrasser les autels ; mais les autels sont froids : ils sont de marbre. »

Il y a là un mot qui trahit de douloureuses amertumes et qu'on n'avait pu entendre sans émotion. On n'avait pas le temps de réfléchir à ce qu'il y avait de forcé dans ses idées et dans ses images.

Chacun a le caractère de son talent ; il est en nous, il fait partie du talent lui-même ; nous pouvons l'atténuer, le modifier, nous ne pouvons le changer.

La Chambre des députés a eu longtemps dans son sein un homme aimable, léger, spirituel, qui s'était préparé à la politique par l'opéra comique, qui avait commencé par être censeur avant d'être tribun; que ses amis, et il en avait beaucoup, comparaient tout simplement à Pascal, "pour des lettres qu'il écrivait dans La Minerve ; qui, en réalité, s'entendait assez bien à ne dire les choses qu'à peu près, et à ne pas rendre les sévérités de l'opposition trop menaçantes.

M. Etienne, c'était son nom, avait conservé de son ancien métier le goût et l'habitude des plaisanteries, qu'il répandait sur tous les sujets avec une facilité qui n'était pas toujours heureuse.

C'était à lui que M. Laîné disait : « Chacun apporte à la tribune son caractère ; le mien est de traiter sérieusement les choses sérieuses. »

Le propre de la parole de M. Laîné c'était le sérieux ; c'était de plus une onction que lui inspirait la noblesse de son âme.

Ministre de l'intérieur, il défendait, le 24 février 1817, les réfugiés espagnols , auxquels les hommes violents du côté droit disputaient le pain de l'aumône.

Il monta à la tribune, plein d'une agitation intérieure que

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