‹ Le barreau au XIXe siècleChapitre 2 sur 13 · M. L.MNÉ · texte numérisé non relu

M. L.MNÉ

manifestèrent, dès les premiers mots, l'expression de son visage, et le tremblement de sa voix :

« On demande, s'il existe entre la France et les autres » nations, un traité qui oblige notre gouvernement à venir )) au secours de ces malheureux. Il existe un traité antérieur » à tous ceux qu'on trouve dans toutes les chartes de la diplo- )) matie, gravé dans tous les cœurs, ce traité fut respecté dans w tous les temps, par toutes les nations civilisées. Ne nous )) attristons pas, malgré notre détresse, de voir placé dans le » budget un fonds pour la générosité qui aide le malheur. » Peut-être jetterons-nous ainsi entre les peuples qui ont réci- » proquement à se pardonner des semences de réconciliation. » Les rois qu'on a si souvent comparés à des pères de famille, » quelquefois irrités comme eux, ferment l'entrée de leur » pays à des enfants égarés ; ils ne sont pas fâchés que des » parents ou des voisins aient recueilli ces fugitifs, pour les » leur rendre au jour de la miséricorde. «

La Chambre fut émue à ces belles paroles ; nul ne songea plus à contester les secours demandés. Voilà comme on est éloquent, et comme on est digne de l'être, par la justice et la vérité.

L'éloquence dcM.Laîné pouvait être inégale, mais elle était vraie, comme son àme. Il a eu une parole toute personnelle, ce qui est rare ; sans doute, ce n'est pas la parole irréprochable, impassible, hautaine de M. Roy er- Colla rd, qui ne dit jamais rien de trop, où tous les mots sont pesés à leur poids. Telles qu'elles sont toutes deux, on ne sait pas si on n'aime pas mieux la première; elle est plus émue, plus humaine, elle est mieux faite pour remuer une assemblée.

Entre ces langues et les deux hommes qui les ont parlées, il n'y avait pas seulement la différence des idées et des opinions; il y avait celle aussi des milieux dans lesquels ils ont vécu.

M. Royer-Collard avait beauc()Up vécu avec lui-même ; il se rendait compte de sa pensée avec la précision d'un esprit diflicile à être satisfait par les autres, plus difficile encore à se satisfaire ; il avait acquis une finesse, une profondeur, une

pénétration incomparables; il parlait comme un livre que lui seul était capable d'écrire.

Chez M. Laîné, il y a les entraînements et les défaillances de l'homme habitué à parler à des hommes ; il y a l'émotion et le mouvement du barreau .

Or, le barreau de Bordeaux ne ressemblait alors à aucun autre. On y sentait, je l'ai dit, un souffle particulier, venu de la Gironde et de l'esprit des lois. On y regrettait le passé avec une liberté qui permettait de le juger, tout en le regrettant. Les hommes qui le composaient étaient moins liés entre eux, par leur profession, que par une solidarité assez rare d'idées et de sentiments. Ils avaient dans les mœurs une politesse, une élégance dans l'esprit, une dignité dans le caractère, qu'on ne rencontre pas toujours au barreau et qui rendaient leur société pleine d'attrait. La plupart aimaient les lettres avec passion. C'est un spectacle à offrir à ceux qui les dédaignent, que celui de ces hommes, graves et expérimentés, qui étaient destinés presque tous à devenir des personnages considérables, pour lesquels les distractions des lettres étaient presque des occupations. Nous serions tentés aujourd'hui de sourire de la candeur de leurs admirations et du choix de leurs travaux. Ils avaient formé une société divisée en quatre sections, et qui se réunissait tous les samedis chez M. Ferrère. Le bureau du comité littéraire se composait de quatre lecteurs, et se renouvelait tous les trimestres. On ne sera pas fâché de savoir quelle en était la composition au mois de février 4809. Poésie française, lecteur Ferrère ; poésie latine, lecteur Peyronnet; prose française, lecteur Laîné; poésie latine, lecteur de Saget '.

M. Laîné y faisait, le 18 février 1803, un rapport sur un fameux roman de M"^ de Staël : Delphine, dont on se souviendra toujours, à cause du nom de son auteur, mais qu'on ne lira plus, et qui semble voué désormais à l'immortalité de

• j'emprunte ccs détails au livre plein d'intérêt de M. Henri Chauvot, avocat, ayant pour titre : Le Barreau de Bordeaux de 1775 à 1815.

l'oubli. Saus doute M. Laîné et ses amis valaient mieux que ce qu'ils faisaient; de tels exercices étaient au-dessous de leur force ; ces exercices étaient loin de leur être inutiles cependant. Les lettres ont cela de bon qu'elles ne polissent pas seulement l'esprit, elles l'ouvrent, elles l'élèvent, elles le grandissent ; elles nous apprennent à parler une langue que, sans elles, nous n'aurions pas parlée, et à voir des objets que, sans elles, nous n'aurions pas vus. Loin qu'elles nous détournent de nos travaux, elles nous y attachent par l'attrait nouveau qu'elles leur donnent. Il ne s'agit que de les aimer comme il sied à des esprits sérieux, qui veulent en faire, non l'emploi de leur vie, mais sa consolation et sa douceur.

Ou peut croire qu'elles ne nuisent à personne, même aux avocats, à en juger du moins par les avocats de Bordeaux.

On sait ce que furent MM. Laîné, Peyronnet, de Martignac.

Qui a été supérieur à M. Ferrère, pour la force et le pathétique; à M. Ravez , pour la science et la clarté? M. Ravez a été toute sa vie une lumière dans les affaires, une autorité dans la politique ; il a dominé longtemps le barreau de Bordeaux où il avait des émules redoutables. M. Ferrère qui fut le plus redoutable de tous, et qui l'emportait sur M. Ravez par l'éloquence, mais dont la bienveillance aimait à caractériser ses adversaires en les louant, l'avait appelé « le prépondérant. » Nul mot ne l'aurait mieux peint : il disait son talent ; c'était bien cette maturité, cette gravité, cette autorité de M. Ravez qui en ont fait un magistrat toute sa vie ; quand il plaidait, il décidait; ajoutez-y cette clarté que nul n'a égalée, et qui rendait sa parole transparente. Le jour oii la dernière fois cette parole s'était fait entendre au barreau, une main inconnue écrivait au banc que l'illustre avocat venait de quitter : « Vale lux ; » parole heureuse qui disait tout, puisqu'elle exprimait la grande qualité de M. Ravez, qui est la première de toutes pour l'homme qui parle, et qui devait faire de lui partout un maître.

M. Laîné, qui n'a jamais connu l'envie, qui comme beaucoup d'autres, avait accepté, dans une certaine mesure, l'as-

cendant de M. Ravez; qui pressentait les services qu'un pareil homme pouvait rendre à la cause que tous deux aimaient, l'avait désigné au roi Louis XVIII comme un instrument du plus grand prix ; il ne s'était pas trompé. M. Ravez a été un des personnages importants de la Restauration. Les assemblées ont eu des présidents plus impartiaux, elles n'en ont pas eu de plus majestueux et de plus habiles; les mœurs publiques ont fait des progrès sous ce rapport comme sous quelques autres. A cette époque le président se regardait moins comme le représentant de l'Assemblée que comme le serviteur et le défenseur du pouvoir. S'il en était ainsi le pouvoir ne pouvait pas mieux choisir pour le servir et pour le défendre.

M. Ravez était de Lyon ; il l'avait quitté lors des troubles pour se réfugier à Bordeaux; son père, dit-on, était marchand de parapluies, ses ennemis le lui reprochaient. L'histoire, si elle s'en inquiète, en fera honneur au gouvernement de la Restauration et à M. Ravez. A voir celui-ci, on ne l'aurait pas dit. Nul n'eut plus d'élégance et de distinction ; rien en lui ne sentait le robin. On l'eût cru né pour les grandes charges. Ce n'était pas un spectacle sans intérêt que celui de cet avocat, fils d'ouvriers, vêtu avec une noblesse que le régime de cette époque exigeait ; décoré des ordres du Roi ; qui donnait le ton à des hommes, presque tous patriciens, qui étaient comme lui passionnés, avec plus d'ardeur, avec moins de sagesse, et qui tous s'inclinaient devant sa raison, sa science, son expérience. Avec moins de verve, moins d'entrain, moins d'esprit que M. Dupin, M. Ravez a eu plus de dignité; il a le mieux donné l'idée de ce que devrait être celui qui dirige les débats d'une grande assemblée; s'il n'a pas eu plus d'intelligence, il a quelquefois eu plus de sang-froid, il a toujours eu autant de clarté. M. Ravez, en effet, excellait à tout comprendre et à tout faire comprendre ; il avait un calme que rien ne troublait, une tenue qui ajoutait à l'importance de sa fonction, et qui ressemblait à de la grandeur ; dans la discussion, il abrégeait tout, parce qu'il savait tout; il répandait partout

la lumière. Sa voix avait un accent particulier ; on aurait pu lui souhaiter plus de gravité. Une note un peu aiguë dont il n'avait jamais pu parvenir à adoucir l'éclat, semblait ne lui avoir ôté quelque chose de son charme que pour la rendre plus incisive et plus pénétrante.

M. Ravez avait été trop considéré et s'était trop considéré lui-même comme un instrument du pouvoir ; sa fortune tomba avec le ministère de M. de Villèle, auquel le rattachaient particulièrement sa modération, son habileté; il cessa d'être le président de l'Assemblée aussitôt que l'Assemblée manifesta le désir de s'appartenir à elle-même. Confondu dans les rangs de l'ancienne majorité dont il partageait les illusions, les passions, les regrets, il dut plus d'une fois s'en séparer à cause de sa science plus vraie et de son expérience plus profonde ; au fond il en était venu à appartenir sinon au parti, du moins à la cause des idées raisonnables.

Ajoutons qu'il se montra ferme aux jours de l'infortune, qu'il ne donna pas, comme quelques autres, le spectacle de ces retours qu'on peut prendre pour des apostasies, qui alarment et qui troublent la conscience publique ; qu'il sut honorer par sa constance, ses prospérités et ses erreurs.

On n'en a pas assez loué M. Ravez ; c'était pourtant un bel exemple que celui-là, donné par un homme que la reconnaissance seule inspirait, que rien ne rattachait aux traditions du passé, dans un pays où on a trop loué des hommes qui n'ont pas su se garder eux-mêmes, et qui ont flatté, servi et perdu tous les pouvoirs.

Tels furent les hommes avec lesquels M. Laîné passa les premières années de sa vie et qui furent ses émules, ses compagnons, ses disciples et ses maîtres. Il avait pris sa place au milieu d'eux ; cette place ne devait pas être la dernière, puisqu'elle le désignait h l'attention d'un gouvernement qui avait fait de l'étude des hommes son étude principale, et qui cherchait àr connaître et à récompenser le mérite. Il pouvait y avoir dans le barreau auquel il appartenait des avocats plus habiles, il n'y en avait peut-être pas qui , par leur caractère, leur ta-

lent, leurs opinions, fussent plus prêts et plus disposés à entrer dans la vie publique. 11 ne tenait en rien au passé, il n'avait d'attache ni de fanatisme d'aucun genre, il avait aimé la Révolution; pour s'être attiédi cet amour ne s'était pas éteint, il continuait de sentir ce qu'il y avait eu en elle de généreux et de nécessaire. Il n'avait pas, comme quelques autres, contracté de ces alliances équivoques qui vous gênent et qui vous nuisent. Rien ne l'empêchait de se rallier à l'Empire, à l'égard duquel il n'avait ni engouement, ni ressentiment.

L'histoire d'ailleurs n'offre rien de comparable à ce que fut l'Empire ; nous-mêmes nous n'en avons plus l'idée ; ce qui s'est fait depuis n'en a pris que le nom, il aurait été impossible qu'il en prît autre chose. On n'a rien à dire ici sur la gloire de l'Empire, tout le monde étant d'accord sur ce point.

Mais on n'a pas assez parlé de son mécanisme, qui en a fait le despotisme le plus ingénieux et le plus savant qu'on eût vu. Les tableaux brillants qu'on a tracés n'en ont montré que l'extérieur; le fond est resté dans l'ombre.

On a comparé Louis XIY à Napoléon pour la science du pouvoir; entre eux quelle distance! D'abord cette science, Louis XIV n'avait pas eu à l'apprendre; il l'avait reçue, toute apprise, avec l'orgueil de sa naissance qui devait le pervertir et dépraver la nation.

Leurs despotismes ne se ressemblaient pas : ils différaient entre eux par les mœurs, par l'époque, par le caractère, par le génie de ceux qui l'exerçaient. On était quelquefois moins asservi sous Louis XIY; on était souvent plus humilié. On ne sait que penser d'une époque brillante, qui fut témoin de beaucoup de vilenies, et d'une nation généreuse et spirituelle qui ne songeait pas à s'en étonner. Un roi, qui était loin d'être sans dignité, agissait devant les plus grands personnages de l'État avec un sans gêne dont l'idée seule donne du dégoùi. Il y a dans de tels actes, d'une part, un mépris, ef de l'autre un abaissement qui échappent à l'expression.

Si on ajoute pour moyen de défense, comme on l'a si sou-

vent allégué, que telles étaient les mœurs du temps, alors on a dit la chose la plus cruelle qu'on en pût dire. Elles étaient étranges, en effet, les mœurs du temps; elles seules suffiraient pour attester le vice des pouvoirs déréglés qui dépravent ceux qui l'exercent et ceux qui le subissent. Les cours les plus corrompues de l'Orient ont-elles offert quelque chose de plus triste que le spectacle des débauches officielles de Louis XIV, devant lesquelles tout le monde s'inclinait , les héros, les poëtes, les saints et les sages. Dans ce temps les mœurs des classes moyennes étaient pures; il y avait beaucoup d'honnêtes gens auxquels l'idée seule d'une infidélité dans le mariage ne serait pas venue, et que ne scandalisaient pas les adultères innombrables du roi. Le droit de les commettre faisait partie à leurs yeux de sa puissance. Il faudrait aller loin pour trouver quelque chose de comparable à cette exposition pubhque de bâtards doublement adultérins promenés triomphalement par toute la France; c'était, on peut le dire sans excès de langage, l'idolâtrie païenne divinisant les fruits des désordres de Jupiter. Jamais les notions de la justice et de l'honnêteté ne furent plus troublées; l'individu n'existait pas ; la propriété n'était qu'un mot; « l'État c'est moi, » a été de la part de Louis XIV, le cri d'un immense et sincère égoïsme. L'homme en lui valait mieux que le roi ; les mœurs valaient mieux que les institutions; la preuve, c'est que malgré l'idée qu'il avait et qu'on avait de son pouvoir, il n'en a pas trop abusé. D'ailleurs, ce pouvoir qui lui permettait tous les scandales était, en réalité, moins grand qu'on ne l'a cru ; c'était un despotisme rudimentaire que le sien ; il fonctionnait mal. Il était, si on peut se servir du mot, accroché à chaque pas par les restes de la vieille machine féodale qui n'avaient pu être entièrement extirpés.

Maintenant que la fantasmagorie du siècle de Louis XIV s'est évanouie, on sait mieux à quoi s'en tenir sur des embarras intérieurs dont l'histoire a cru devoir taire si longtemps le secret.

Le fait est que Louis XIV a toujours vécu comme uu fils de

famille aux expédients, dépensant au delà de ses ressources, prenant de l'argent de toutes les mains et par tous les moyens. M""* de Maintenon raconte les longues et dernières tristesses de ce règne, qu'elle voyait de si près; M"^ de Sévigné peint les États de Bretagne et de Provence marchandant avec le roi; toutes deux montrent les misères d'un gouvernement qui a laissé la France ruinée, dépeuplée, épuisée, hors d'état de se relever de ses chutes ; que les hontes de Louis XV, les faiblesses de Louis XVI n'ont pu refaire, et qui semblait dès lors une proie destinée aux révolutions.

Louis XIV, d'ailleurs, n'a été souvent maître que de nom ; il a eu des ministres comme Louvois, par exemple, qui l'ont dominé, qu'il a haïs comme on hait toujours ceux qui vous dominent, avec lesquels il a dû compter.

Comparez cela à la simplicité, à la gravité, à l'autorité du despotisme impérial, exercé par une volonté unique et toute puissante.

Si, dans l'Empereur, l'homme a eu des faiblesses, la France ne l'a su que parce qu'elle a voulu le savoir : la malveillance les a cherchées ; jamais gouvernement n'eut plus de tenue.

Les ministres de Napoléon ont été ses serviteurs, ses instruments, non ses maîtres. Il ne leur recommandait pas d'avoir du génie, parce qu'on ne recommande pas ces choses-là, et parce qu'il en avait assez pour eux et pour lui, mais seulement de la modération, rare et indispensable vertu que la nature lui avait refusée, que sa fortune ne lui avait pas apprise, sans laquelle on ne gouverne pas.

Il s'est confié à des hommes éclairés, probes, modestes, laborieux, qui l'ont servi, la plupart, sans bassesse; qui l'ont aimé sans flatterie et dont presque tous lui sont restés fidèles.

Jamais pouvon' si redoutable n'a été manié avec plus de mesure. Qu'on cite un pays où l'administration, la justice, la finance aient été confiées à de plus dignes mains? On reconnaît à ces signes, dans Napoléon, l'administrateur

puissant que le grand homme de guerre a trop fait oublier.

Son pouvoir fut absolu ; il tenait toute la place ; on n'entendait d'autre voix que la sienne. Il n'y avait plus ni magistrature, ni noblesse, ni clergé, ni tiers-état qui voulussent ou qui pussent parler. Aux agitations de l'ancien régime, aux tumultes de la Révolution avait succédé un silence qui pesait sur tout : sur la politique, les sciences, les lettres, les arts et qui semblait être une des conditions de règne ; c'était dans son efficacité sévère la discipline des camps appliquée à un grand État. Ainsi fonctionnait, avec une précision infiiilliblc, par suite du mouvement qu'elle avait reçu et qui l'anime encore, cette puissante machine qu'on n'a pu détruire, qui s'appelait alors l'Empire, qui s'est appelée depuis de beaucoup de noms différents.

L'Empire a eu cela de particulier qu'il a pu être un gouvernement aussi absolu que possible, à la condition d'y mettre des formes. Ces formes c'étaient les simulacres du gouvernement représentatif, que n'avaient pu décemment déserter ceux qui avant de fonder l'Empire, avaient aimé et défendu la Révolution.

Il n'y a rien de plus curieux à étudier que le mécanisme électoral sous l'Empire ; on y trouve tout l'art du despotisme. On s'était donné de garde alors de courir les hasards du suffrage universel dont s'était effrayée la Révolution elle-même, qui ne s'effrayait de rien ; on n'avait pas voulu créer non plus, comme le lit depuis la Restauration, une classe d'électeurs devenue dans l'État une puissance accessible à toutes les impressions du dehors, difficile à satisfaire, facile à mécontenter. On avait imaginé une combinaison dans laquelle tous les droits étaient absorbés et annulés, où l'électeur, sorte de fonctionnaire public, soumis à la discipline de l'État, n'avait d'autre mission que de créer, dans le membre du Corps législatif, un autre fonctionnaire public d'un ordre plus élevé. 11 ne venait à l'idée de personne qu'il pût en être autrement. Le Corps législatif en avait pris son parti ; il était uu asile pour quelques membres des anciennes assemblées dont on n'avait pu

faire mieux, ou un état pour des hommes honnêtes et tranquilles, qui y trouvaient une existence agréable et des moyens d'avancement et de patronage pour leurs familles. C'était l'opinion généralement acceptée, que l'Empereur avait tout fait pour entretenir dans les masses toutes les fois qu'il lui fut donné de s'expliquer sur le rôle qui appartenait au Corps législatif.

On n'avait rien négligé pour que le droit d'élire fût exercé sans l'agitation qui en est inséparable, qui est son danger et sa vertu; tout avait été réglé avec une précaution que l'époque explique. Les grands dignitaires de l'État furent institués présidents nés des grands collèges électoraux de l'Empire. M. de Cambacérès présidaitvers l'année 1818, en sa qualité d'archichancelier, le collège électoral de la Gironde, qui lui était dévolu par le sénatus-consulte de l'an XII; ce fut à cette époque que M. Laîné fut élu.

Les peuples que les révolutions ont ravagés, auxquels manquent les institutions nées d'accidents et d'intérêts divers, qui sont souvent des abus, mais qui sont quelquefois des appuis, n'ont pas d'autre ressource que d'être libres. La liberté leur est indispensable; sans elle, pour les pouvoirs qui voudraient abuser d'eux, ils seraient une proie trop facile.

Le despotisme qui s'exerce directement parles masses, offre un caractère et des dangers particuliers; s'il fait de plus grandes choses, il a de plus grandes chutes ; quelquefois même il a des chutes irréparables.

C'est ce que M. Laîné n'allait que trop savoir dans des circonstances au souvenir desquelles son nom restera lié irrévocablement.

On était à la fin de 1813 ; il faisait partie d'une commission chargée de répondre à une communication que le gouvernement venait d'adresser au Corps législatif.

Il est des gouvernements auxquels il n'est jamais aisé de dire la vérité ; tant qu'ils sont heureux il est trop tôt, il n'y a personne pour la dire, il n'y a surtout personne pour I'cd-

tendre; dès qu'ils sont malheureux il est trop tard. C'était pour cela qu'il aurait fallu la taire en 1813. On aurait dû penser qu'il y avait quelque chose de plus pressé que les hardiesses qui s'étaient tues depuis quinze années, c'était de défendre la France, qu'un seul homme alors pouvait sauver, si elle avait pu être sauvée ; c'est ce dont la commission du Corps législatif ne se souvint pas assez.

Dans son sein siégeaient des hommes honnêtes, distingués, libéraux, comme MM. Raynouard, Gallois, Flaugergues, Maine de Biran. Eloignés de l'Empire par leurs pensées secrètes, par des ressentiments anciens et comprimés, ils n'avaient pas les passions des masses et les instincts de salut qui quelquefois égarent, qui sauvent quelquefois, et dont une autre assemblée avait offert de terribles modèles.

La commission était présidée par M. Régnier, duc de Massa, ministre de la justice, un de ces hommes dont j'ai parlé plus haut, qui avaient exercé le pouvoir avec trop de complaisance, mais non sans modération et sans dignité. Il avait une sagesse bienveillante qui lui avait servi déjà, dans plus d'une circonstance, à tempérer la fougue de son maître. Lors du procès Cadoudal, il avait été pour quelque chose dans l'adoucissement subit qu'avait éprouvé l'Empereur, que les libertés de la défense et les incidents du procès avaient irrité.

Cette fois il avait été choisi à cause de sa débonnaireté ; sa présence au sein de la commission n'en suscita pas moins de vifs orages.

M. Raynouard parlant dans la discussion un langage auquel on n'était plus habitué. — « Orateur, lui dit le duc de Massa, ce que vous dites est inconstitutionnel. — Il n'y a d'inconstitutionnel que votre présence, w répliqua M. Raynouard.

L'adresse est de M. Laîné. Elle est longue, lourde, diffuse. On n'y reconnaît pas celui qui l'a écrite ; on y sent l'embarras d'un homme qui craint d'en trop dire et qui en dit trop. On y cherche les passages qui allaient exciter une si furieuse colère.

«Les noms de paix et de patrie, ne seront qu'un vain

son toutes les fois que les hommes ne pourront assurer les limites constitutionnelles et d'oià dépendent les bienfaits de l'une et de l'autre.

» Votre comité regarde comme un devoir impérieux, tandis que le gouvernement adopte les mesures les plus promptes pour la sûreté de l'État, de supplier S. M. de réprimer l'infraction aux lois. ))

Ces derniers mots avaient blessé le duc de Massa, qui parvient à y faire substituer ceux-ci : « de supplier S. M. de » maintenir l'exécution pleine et entière des lois qui assurent » aux Français les droits de la liberté personnelle et la sûreté » des propriétés ainsi que le libre développement de leurs » droits politiques. »

Tout cela était vrai. Ceux qui parlaient ainsi, à commencer par M. Laîné, étaient de bonne foi ; aucun d'eux n'a été mêlé aux intrigues de cette époque, de plus, ils avaient raison, rien n'était plus légitime que leurs doléances, mais ont- ils eu raison, à propos? C'est là ce que l'histoire s'est déjà demandé. C'est précisément parce que ces hommes étaient de bonne foi, que la question a pu quelquefois inquiéter leur conscience.

L'Assemblée avait voté l'impression de cette adresse à six exemplaires par chaque membre. Les exemplaires furent mis au pilon, l'adresse fut refusée, le Corps législatif fut ajourné, ses membres demandèrent à être admis à présenter leurs adieux à l'Empereur, on sait le discours que ce dernier leur tint, jamais il n'avait mieux calculé l'effet de cette parole, souvent éloquente et quelquefois habile dans ses violences et même dans ses trivialités.

Déjà en prononçant le décret de dissolution il avait dit :

« Voilà le décret que je rends et si l'on m'assurait qu'il doit dans la journée porter le peuple de Paris à venir en masse me massacrer aux Tuileries, je le rendrais encore, car tel est mon devoir. Quand le peuple français me confia sa destinée, je considérai les lois qu'il me donnait pour le régir, si je les eusse crues insuffisantes, je n'aurais pas accepté ; pour être devenu empereur, je n'ai pas cessé d'être citoyen. Si

l'anarchie devait être consacrée de nouveau j'abdiquerais pour aller dans la foule jouir de ma part de souveraineté, plutôt que de rester à la tête d'un ordre de choses oii je ne pourrais que compromettre chacun sans pouvoir protéger personne. »

Les paroles sont ce que les font les circonstances. Si celles-ci eussent été dites dans la prospérité, elles auraient trahi un entêtement et une ivresse sans grandeur comme sans excuse; prononcées par un souverain quin^ivait plus, pour défendre la France, qu'un reste de braves gens; qui sentait le trône crouler, dont la capitale était près d'être envahie , elles attestent un sentiment du pouvoir et une force de volonté dont l'histoire offre peu d'exemples. On y sent autre chose que le caprice du despotisme. C'est une leçon qu'il donne à tous les pouvoirs institués, dont la première obligation est de se défendre, puisqu'en se défendant ils défendent la société.

Le lendemain, 2 janvier 1814, il recevait le Corps législatif. Le souverain avait parlé la veille, c'est l'homme qui va parler aujourd'hui; on va trouver dans ses paroles ses emportements, ses haines, son originalité :

«Messieurs, vous pouviez faire du bien et vous n'avez fait que du mal.. Les onze douzièmes d'entre vous sont bons, les autres sont des factieux. Votre commission a été conduite par l'esprit de la Gironde et d'Auteuil. M. Laîné est un conspirateur, un agent de l'Angleterre avec lequel il est en correspondance par l'intermédiaire de l'avocat Desèze. Je suivrai de l'œil M. Laîné, c'est un méchant homme... Dans votre rapport vous avez mis l'ironie la plus sanglante à côté des reproches, vous dites que l'adversité m'a donné des conseils salutaires; était-ce par de pareils reproches que vous prétendiez relever le trône... Au reste, qu''est-ce que le trône? quatre morceaux de bois doré recouverts de velours... Le trône est dans la nation... Vous voulez imiter l'Assemblée constituante et recommencer une révolution. Mais je n'imiterai pas Louis XYI, j'abandonnerais le trône et j'aimerais mieux faire partie du peuple souverain que d'être roi esclave. » Cette dernière idée, c'était

l'idée de la veille, exprimée avec un accent plus vif et plus personnel. L'empereur se trompait, M. Laîné n'était ni un conspirateur^ ni un agent de l'Angleterre, ni un méchant homme. Nul ne fut moins propre aux intrigues. L'innocente grandeur de son âme y répugnait, c'était un homme de bien qui aimait son pays et la liberté, que l'Empire n'avait point maltraité, mais qu'il avait fatigué comme il en avait fatigué tant d'autres, qui était d'ailleurs inexpérimenté, imprudent et qui avait cru, ce qui n'est pas toujours vrai, que tous les temps sont bons pour dire toutes les vérités.

Il faut croire que l'opinion de l'Empereur, en ce qui touche M. Laîné, s'était notablement modifiée. La preuve c'est qu'on ne trouve pas le nom de ce dernier sur le décret du 1 2 mars 181û, où Napoléon avaitinscrit les noms des hommes qui avaient travaillé activement à la ruine de l'Empire; à ce titre, nul n'avait fait plus que M. Laîné pour y figurer. A cette époque même du décret il aidait M"^ la duchesse d'Angoulême lorsqu'elle essayait à l'aide de souvenirs éteints et d'un drapeau oublié, de combattre dans l'âme des soldats l'élan qui les ramenait vers l'homme dans lequel ils avaient, depuis longtemps, personnifié leurs souffrances et leurs triomphes : elle échoua; il ne lui restait qu'à quitter la France : son départ fut environné des respects qui étaient dus à son nom et à son courage ; M. Laîné qui l'accompagnait en eut sa part ; le général Dejean dit à M. de Martignac qu'il avait reçu ordre de l'Empereur de veiller à la sûreté personnelle de M. Laîné.

Celui-ci fut un des ouvriers de la première heure de la Restauration. Il n'avait été mêlé cependant à aucune des intrigues qui la précédèrent; on ne l'avait pas vu dans ces cohues d'enfants perdus et de grands seigneurs, comme on en a vu dans tous les temps, qui jouent à la politique, comme des joueurs aux abois, et qui réussissent quelquefois par des hasards inespérés. Rien de pareil n'aurait convenu à M. Laîné; il avait, plus qu'un autre, besoin de grand jour; il a accepté, aimé, servi la Restauration, avec la droiture et la sincérité de son caractère.

Il en donnait la preuve dès le commencement. Ainsi le 12 mars 1814, par exemple, il ne va pas avec M. le comte Lynch, maire de Bordeaux, ancien courtisan de l'Empire et avec quelques aventuriers, dans le camp anglais, à l'effet d'y solliciter de nouveaux maîtres. Le sentiment de sa dignité lui criait que là n'était pas sa place ; son bon sens qu'il avait conservé tout entier et que rien n'avait obscurci, lui disait tout bas qu'il n'y avait qu'à attendre, et que ce n'était pas là le baptême qu'il fallait souhaiter à la Restauration.

Il refusa des Anglais la préfecture de la Gironde ; il ne consentit à l'accepter qu'à la demande et sur les instances réitérées de M. le duc d'Angoulême. La conduite de ce prince dans ces circonstances, ne fut ni sans adresse, ni sans sagesse; elle annonçait la modération dont il donna depuis d'autres preuves, et qui ne l'abandonna qu'au moment où il en aurait eu le plus besoin, c'est-à-dire dans les crises de l'année 1830. La ville de Bordeaux avait une population protestante assez nombreuse confiée aux soins de deux pasteurs qui recevaient de M. Lynch, le 14 mars, la lettre suivante :

« Messieurs, S. A. R. m'ordonne de vous faire savoir qu'elle désire vous voir aujourd'hui entre onze heures et midi. J'aurai une satisfaction entière d'avoir l'honneur de vous présentera un prince qui vous aime comme Henri IV, qui est plus en situation de vous le prouver, et dont les idées libérales égalent l'extrême bonté. »

Il est assez curieux de rencontrer dès l'année 1814 dans le dictionnaire de la légitimité ce mot « d'idées libérales » qui est le mut du siècle et qu'on disait avoir été inventé par l'opposition quelques années plus tard.

Ce jour-là Louis XIV était puni dans sa mémoire, son descendant était obligé de se mettre sous la protection d'un roi qui ne fut pas un bon homme, quoiqu'en ait dit la chanson, mais qui fut plus grand, plus brave, plus habile que son petit-fils.

A la lettre de M. Lynch, l'un des pasteurs répondit : « J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, par

laquelle vous me proposez de me présenter à S. A. R. le duc d'Angoulême. Vous savez qu'en acceptant la place de pasteur de l'église réformée, à Bordeaux, j'ai prêté un serment solennel. Ma conscience se trouvant engagée, elle ne me permet pas de répondre à l'invitation que vous avez eu la bonté de me faire. »

C'était un exemple qu'aurait bien fait de suivre alors le clergé catholique et que feront bien de suivre les clergés de tous les pays et de tous les cultes; il n'y a qu'un moyen pour eux de garder quelque chose de leur force et de leur autorité, c'est de se séparer des intérêts et des passions terrestres.

La présence des Bourbons dans les camps ennemis n'en fut pas moins une faute qu'ils devaient payer cher. On a inventé depuis des théories à ce sujet. On a prétendu qu'ils avaient été des remèdes et des sauvegardes, et que la France avait été trop heureuse de les trouver. Les nations n'admettent pas ces théories-là ; quand il s'agit des masses surtout en pareille matière il faut y regarder de près ; il y a en elles de fières et ignorantes susceptibilités qui font l'honneur national, qu'un rien excite et que rien ensuite ne peut apaiser. La France n'était pas tombée si bas, qu'il ne s'agît que de disposer d'elle sans façon ; les précautions et les appréhensions de l'ennemi l'ont prouvé de reste.

Il pouvait se faire qu'une Restauration sage, libérale, conciliatrice, demandée et acceptée par la France, fût le meilleur moyen de salut. Il fallait alors compter pour quelque chose le temps, la réflexion, les intérêts généraux, l'opinion des hommes éclairés et le consentement du pays.

Rien de pareil n'a été fait. Les intrigants se sont mis à l'oeuvre ; la France a été mise en oubli. Les princes de la maison de Bourbon ont été vus dans les camps étrangers stipulant, moins pour le pays qui n'avait pas trop besoin de leur appui, que pour eux-mêmes.

On a comparé la Restauration des Stuarts à celle des Bourbons, entre elles, il n'y avait rien de commun que le nom. D'ailleurs tout différait : les temps, les hommes, les pays,

les événements. Les Bourbons valaient mieux que les Stuarls. Ils étaient plus de Jour siècle, ils avaient plus d'ouverture, plus de droiture, de mansuétude, un sentiment plus vif et plus naturel des grandeurs de la patrie ; ce qu'on sait d'eux permet d'affirmer que la Restauration ne fut pas un gouvernement indigne de la France. Il a mérité d'être, jusqu'au bout, servi par d'honnêtes gens. — L'Angleterre oserait-elle en dire autant du gouvernement de Charles II? — Les premiers auraient été plus dignes que les Stuarts de revenir en France, par la France. Ce changement, dans l'origine de leur pouvoir, changeait peut-être leur destinée. Il arrêtait, tout de suite, des malentendus qui devaient causer une gêne mutuelle, des difficultés renaissantes qui devaient aboutir enfin à une révolution, après avoir, dès les premiers jours, montré la fragilité d'un pouvoir sans racines. Il n'y aurait rien sans cela de plus inexplicable que le retour de l'île d'Elbe, si on ne songeait aux rancunes des soldats et du peuple qui y trouvaient une occasion de se satisfaire et de se venger.

M. Laîné, alors président de la Chambre des députés, fut à la hauteur de son rôle ; il voulait corriger le vice originel de la Restauration en la retrempant dans le sentiment populaire ; il appelait à se rallier autour d'elle tous les hommes qui n'avaient rien de mieux que cela à faire, puisqu'ils aimaient la liberté. M. de La Fayette lui-même, qui n'avait pas encore dit son dernier mot, et qui était alors tout entier à ses défiances de l'Empire, ne lui paraissait pas de trop. M. Laîné présidait la fameuse séance du 11 mars I8I0, qui s'était un peu fait attendre, où tous les princes de la maison de Bourbon vinrent prêter serment de fidéhté h la Charte constitutionnelle, en présence du roi Louis XVIII. Il paraît avoir été un des hommes qui virent le mieux la nature du mal et du remède qu'il convenait d'y apporter. « Il ('tait temps, disait-il, que la nation entendît des voix populaires et qui n'inspirassent pas de défiances, » mais c'était trop tard. Il faut qu'il soit bien difficile pour les pouvoirs menacés de fiire ;i propos les u. 3

concessions qui pourraient les sauver, puisqu'on n'en a jamais vu un seul qui ait su en bien prendre le moment. M. Laîné se retira à Bordeaux où il allait rejoindre M""' la duchesse d'Angoulême ; il espérait, grâce à la présence de cette princesse, y retrouver quelques restes de l'enthousiasme de 1814. Le pouvoir impérial le savait, il connaissait les projets de M. Laîné, ce qui ne l'empêchait pas de lui faire dire qu'il pourrait en toute sûreté reprendre, dans sa ville, l'exercice de sa profession d'avocat. On n'a pas fait assez d'attention à cet abrégé de l'Empire qui a, sous ce rapport, un caractère tout particulier. Jamais on ne vit pareille abnégation, pareille bénignité. A ces traits, qui reconnaîtrait le pouvoir impérial? Il semble qu'il n'y ait plus qu'une ombre d'Empire, et qu'un siècle entier nous sépare de l'Empire proprement dit; c'étaient encore là des concessions faites mal à propos, qui ne désarmaient quele pouvoir sans contenter et sans ramener personne.

La conduite de M. Laîné allait en être la preuve. Il répondait à la clémence de l'empire, par une provocation qui d'un autre que de lui aurait ressemblé à une bravade :

« Celui qui a été honoré de la qualité de chef des représentants de la France, répondait-il, aspire à l'honneur d'être, dans son pays, la première victime de l'ennemi du roi, de la patrie et de la liberté. »

Or, à cette époque, il ne s'agissait guère d'être victime. Qu'on cite, pendant les Cent-Jours, une seule violence du pouvoir; de semblables ressorts étaient brisés ; les mains les plus fortes n'auraient pas osé y toucher, tout y résistait • l'Empire avait autre chose à faire qu'à recommencer la Convention; chacun le sentait; il y avait une lassitude et une incertitude universelles. M. Laîné, qui était naturellement intrépide, aurait dû penser qu'il fallait réserver le courage pour le danger.

On eu pourrait dire autant de la proclamation dans laquelle il croyait avoir le droit, en quittant la France, d'affranchir les Français de leurs devoirs envers l'Empire, comme citoyens et comme soldats.

M. LAINK. 35

Jusque-là, d'ailleurs, il n'avait point eu de parti personnel à prendre, il n'avait été que ce que les circonstances l'avaient fait; il avait été porté par les événements. On sentait bien la droiture, la fermeté d'un homme de bien, qui étaient gâtées par un peu d'exagération; on n'aurait pu dire, au juste, quelles étaient ses vues et ses idées en politique.

Son rôle ne commença qu'après les Cent-Jours, avec cette Assemblée singulière, à laquelle ne manquèrent ni le talent, ni l'honnêteté, ni surtout la passion, qu'on appela ou qui s'appela la Chambre introuvable, qu'on ne devait plus retrouver, en effet, parce qu'elle n'avait été que la représentation passagère et artificielle des émotions et des entraînements de la France. On vit alors ce qu'on devait voir depuis dans d'autres circonstances, un pays surpris par les événements, se jetant, croyant se sauver, dans le courant qui l'entraînait. Aux deux époques, la France s'était livrée, pour les conjurer, à des passions qui n'étaient pas les siennes et à des expériences qu'elle redoutait, tout en s'y associant. Il semble qu'il y ait des moments où on ne doit plus en croire les peuple?. On leur fait dire tout ce qu'on veut.

Or, c'était ce courant auquel tant de gens cédaient, que M. Laîné combattit avec une énergie et une constance qui lui firent le plus grand honneur, comme homme d'État; il comprit vite ce qu'il y avait de factice dans l'enthousiasme qui avait produit la Chambre de 1815 et de funeste dans des passions qui, remettant tout en question, n'avaient qu'une chance, celle de tout perdre.

Président de l'Assemblée, il en dirigea les débats avec une impartialité éclairée et salutaire, qui lui valut les colères des hommes violents et quelquefois même leurs outrages.

Ministre de l'intérieur, appuyé par quelques personnages courageux et distingués, il chercha un moyen de salut dnns la combinaison électorale qui remettait le sort de la France aux main> drs cla-st-s moyennes; c'était alors ce qu'il y avait de plus sage. Uieii de plus (lifficlle et de plus relatif qu'une loi électorale pour laqui'Ue il faut prendre la mesure, quand le^

temps l'exigent et le permettent, des mœurs, des idées, des intérêts, des passions des peuples.

A"vec une loi comme celle-là, il y avait à craindre quelque explosion. Il n'était pas possible que la France eût été ainsi menacée sans qu'elle cherchât à prendre sa revanche; mais il fallait attendre que l'opinion, rendue à elle-même, remise de tant d'ébranlements, eût pris son équilibre au milieu des partis qui la divisaient, et que la loi électorale, dont on ne faisait que des applications partielles, eût produit tous ses fruits. Cette patience, on ne l'eut pas. M. Laîné fut plus impatient, plus inquiet, plus irrité qu'un autre, parce qu'il avait eu plus de confiance et de bonne foi ; sans expérience de la vie publique, sans connaissance des partis, il ne sut pas discerner chez quelques hommes des appréhensions hypocrites et des frayeurs intéressées ; il les partagea avec l'exagération et la sincérité de sa nature. Il ne fit plus entendre que des paroles d'effroi ; son imagination se troubla ; elle ne vit partout que des conspirateurs ; il ne put admettre, par exemple, que le crime de Louvel ait été un crime isolé ; il ne craignait pas de dire :

« N'est-ce pas là, Messieurs, un crime de génie, et croyezvous qu'un garçon sellier ait pu en préméditer la profondeur et en calculer les suites. »

Ne dirait-on pas, après ce que nous avons vu, qu'un poignard, aux mains d'un fanatique, demandât tant de profondeur et de suite. Et voilà où était entraîné un homme de bien par les excès de son langage, par les inquiétudes de son esprit, qui déjà l'avaient égaré plus d'une fois. Lors du procès du maréchal Ney, notamment, ils lui avaient dicté le triste manifeste par lequel M. le duc de Richelieu saisissait la Cour des pairs. On y lisait ce qui suit :

« N*)us osons dire que la Chambre des Pairs doit au monde une éclatante réparation : elle doit être prompte... car il importe de retenir l'indignation qui, de toutes parts, se soulève. »

M. Laîné n'avait plus rien à faire à la Chambre des députés ;

M. lAlNÉ. 37

sa présence y devenait un embarras pour des hommes qui le redoutaient, aux idées et aux projets desquels il n'aurait pas voulu s'associer.

Appelé à la Chambre des pairs vers l'année 1824, il ne lui resta plus à remplir qu'un rôle sans utilité, quoi qu'il ne fût pas sans grandeur, et qui lui a inspiré dans quelques circonstances des discours qui étaient dignes de sa renommée, de son caractère et de son talent. A la tristesse de ses paroles, on eût dit un prophète qui annonçait sa fin à la royauté légitime et qui était destiné à ne pas être écouté comme ont été assez souvent les prophètes.

« M. Laîné, disait M. Benjamin Constant, possède incontestablement des talents distingués : ses amis lui attribuent des qualités fort estimables. Ceux qui ont eu occasion de le voir ne peuvent lui refuser quelque chose qui séduit et qui impose ; je suis de ce nombre ; de tous les hommes qui pouvaient s'emparer de nos destinées, M. Laîné était le plus dangereux. On trouve chez lui un enivrement de paroles retentissantes et des prophéties lugubres. »

Quoiqu'il y ait du vrai dans ce portrait, on n'y trouve pas la finesse, le sens, la mesure de l'homme qui l'avait tracé. Dire de M. Laîné « qu'il était le plus dangereux de tous les hommes qui pouvaient s'emparer de nos destinées » est une énormité peu digne de M. Benjamin Constant.

Un historien de cette époque, M. Duvergier de Hauranne, a dit de M. Laîné avec plus de raison :

« Homme d'un caractère élevé, généreux mais irritable, et qui se laissait facilement émouvoir par les émotions des autres. »

Au fond, c'était une grande âme plutôt qu'un grand esprit; il ne dominait pas assez les ardeurs d'une nature facile aux entraînements ; il y avait en lui <lj> l'audace et de l'innocence. Il n'a jamais pu se faire aux manèges de la politique. M. de Peyronnet, qui était sévère et qui le jugeait avec de vieilles rancunes que le temps n'avait pu effacer, a dit de lui dans une de ses épîtres :

« Laine, candide enfant, qui joue avec l'orage. »

Il était rêveur comme un poète, il cherchait la solitude. Il n'aimait que les grands dangers; il était moins à l'aise dans un salon qu'à la tribune : les bruits du monde lui faisaient peur; ni les années, ni les succès, ni les grandeurs, n'onl pu vaincre sa timidité.

On ne lira pas sans intérêt ce qui est rapporté au sujet de M. Laîné, dans un livre consacré à la mémoire de M. Maine de Birau :

« M. Laine était l'ami de quelques hommes modérés et distingués comme MM. Ampère, Stapfer, Droz et Frédéric Cuvier.

» 11 les surpassait en éloquence, il ne les valait pas pour la pensée.

» Il les voyait souvent chez un homme avec lequel il était particulièrement lié, qui avait été son collègue à l'ancien Corps législatif, qui avait concouru avec lui à la fameuse adresse de 1813, qui sonna le glas de l'Empire, Maine de Biran, métaphysicien illustre, esprit élevé, caractère timide, cœur noble, qui n'a vécu que dans la pensée et pour la pensée, âme ayant un corps qui n'était pas assez fort pour la porter. »

Quelqu'un qui assistait dans l'année 1824 à la réunion des vendredis, parle ainsi de M. Laîné :

« La conversation tombait- elle sur la politique ou sur les grands intérêts moraux du pays et de l'humanité, M. Laîné, muet d'ailleurs toutes les fois qu'il s'agissait de métaphysique, s'animait alors, et, dans ses paroles, il y avait alors une si grande élévation d'idées, tant de chaleur de sentiment, une éloquence si entraînante, qu'il ravissait tous les esprits, et que sa supériorité ne pouvait être méconnue. »

De tels hommes sont difficiles à juger. Leur vertu a un tel éclat qu'elle ne permet pas toujours d'apercevoir leurs injustices. Il y a dans leur grandeur naturelle une sorte d'attrait austère auquel on ne résicte pas. Les mœurs modernes ont

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donné à une probité comme celle de M. Laîné un prix qu'il aurait été loin de soupçonner. Il servit la cause qu'il croyait juste et il n'a servi qu'elle. S'il ne lui a pas toujours été donné d'être impartial et modéré, du moins il ne s'est laissé jamais guider par des mobiles malséants ou par des convoitises peu avouables.

.Membre du Corps législatif sous l'Empire et pauvre, il donna la plus grande partie de son traitement aux hospices do sa ville natale. Président de la Chambre des députés, il refusait cent mille francs que venait de lui envoyer le roi Louis XVni au moment de son départ pour Gand. « Cette somme, disait-il à la personne chargée de la lui remettre, n'appartient pas à celui qui me l'envoie, reportez-la aux caisses publiques. »

Simple dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses mœurs, il laissait le luxe comme au-dessous de lui aux gens de commerce et de finance. Sorti pauvre des affaires publiques comme il y était entré, il allait chercher le repos dans une humble maison des champs, héritage de ses pères, perdue dans les landes de Bordeaux. Lorsqu'il mourut il n'eut qu'un désir qui fut satisfait, celui de reposer dans le cimetière de ce village, auprès de sa mère.

Avec tout cela, M. Laîné a plus honoré sa cause qu'il ne l'a servie. Il a eu trop de raideur, d'inflexibilité, de susceptibiUté. Il a demandé aux partis ce que ceux-ci ne pourront jamais donner, c'est-à-dire d'être sans passions. Son nom sera joint aux noms respectés de quelques personnages illustres qui n'ont pas eu une vertu assez humaine pour être mêlés utilement aux intérêts et aux disputes des hommes.

M. de Vatimesnil avait été magistrat, ministre, avocat, député, personnage public; il avait vu beaucoup de choses, il avait connu beaucoup d'hommes, il avait éprouvé des fortunes diverses, il avait eu sa part dans de grandes catastrophes ; à le voir, on ne s'en serait pas douté ; il n'y avait en effet, chez lui, rien de la facilité à laquelle on reconnaît toujours ceux qui ont été mêlés aux partis, qui ont touché à la chose publique et qui en ont subi les vicissitudes. Il en reste quelque chose d'adouci, de mobile, d'indulgent, que vous auriez cherché vainement chez M. de Vatimesnil.

Sa tète, qui s'était baissée un instant devant les événements, s'était relevée bien vite, il n'en avait ressenti qu'une légère et passagère agitation ; au fond rien n'était changé. On aurait dit qu'il était né pour un autre sort et pour un autre temps. Il avait la tenue, la patience, l'impassibilité de l'homme qui n'a qu'un devoir à remplir et qui le remplit. S'il est vrai que chacun de nous ait sa vocation, celle de M. de Vatimesnil l'avait fait magistrat.

On sentait en lui une discipline étroite, mais salutaire, qui tient l'esprit en équilibre, qui le gêne, mais qui le protège, et dont l'homme a besoin pour l'accomplissement des devoirs difficiles.

M. DE VÀTIMESNIL. 44

Cette discipline c'était celle des lois, dont la science avait été l'étude de sa vie. Il l'avait étudiée cependant moins en philosophe qu'en jurisconsulte; il avait trop cherché à la voir par tous les côtés, même par les petits côtés.

Bacon a dit que « la place montre l'homme, qu'une grande » place montre les uns en beau, les autres à leur désavan- )) tage. »

Le mot n'a jamais été vrai pour M. de Vatimesnil. En lui on n'a jamais connu l'homme, mais seulement le magistrat, le ministre, l'avocat, le député; vous aviez beau faire, l'homme échappait à vos regards, tant il avait de circonspection ; quand il remplissait son devoir, on aurait dit qu'il remplissait un rôle ; le naturel manquait et aussi la spontanéité qui est la plus séduisante des qualités , qui est même quelquefois le plus séduisant des défauts.

Il n'avait rien de puissant qui subjuguât, rien de brillant qui attirât; mais en revanche une science et une raison auxquelles il fallait se rendre. C'était une intelligence sûre qui devait avoir sa place partout, à la condition d'être bien employée.

Seulement on se trompe. On s'imagine que pour avoir réussi à quelque chose dans la mesure de ses moyens on doit réussir à tout ; de là les mécomptes de quelques hommes distingués, qui ont eu à regretter de s'être trompés eux-mêmes, ou de ce que d'autres se soient trompés sur eux.

M. de Vatimesnil ne devait pas éviter ce danger ; le magistrat éminent, le savant jurisconsulte a pu se plaindre plus d'une fois d'avoir été déporté dans la politique, à laquelle ses idées, ses passions, ses études ne l'avaient pas préparé. Il y fallait une autre imagination, une autre parole, plus de liberté, plus de hardiesse, plus de souplesse.

M. de Vatimesnil, en effet, parlait bien, mais tristement; avec sa chaleur un peu factice, son élégance un peu froide, il ne frappait ni n'émouvait, ni ne charmait; on reconnaissait vite en lui un très-habile homme, maître dans l'art de discuter, auquel ne manquait aucune des qualités que les esprits

bien faits sont assurés d'acquérir par la réflexion, par l'expérience, par le travail.

Magistrat, on eût dit que M. de Yatimesnil avait besoin de sa fonction pour avoir de la force ; il semblait qu'il en fût de lui comme de certains soldats qui ne se battent jamais mieux que derrière les remparts.

On s'en est mieux aperçu lorsque M. de Yatimesnil, devenu avocat, n'a plus rien dû à son pouvoir ; il a montré alors une hésitation et une timidité que la science augmente souvent, loin de les guérir, qui étaient dans sa nature, que la magistrature avait presque surmontées et qu'elle avait, dans tous les cas, empêché d'apercevoir.

Il n'y a rien là qui puisse ôter quelque chose au mérite de M. de Yatimesnil. Ce mérite était éminent et vrai. Nul n'a plus dû à lui-même, et moins dû aux habiletés, que le talent ne dédaigne pas toujours assez.

Son art était tellement austère qu'à peine s'il en méritait le nom ; ses discours étaient nus. On aurait dit les temples d'où les figures étaient bannies. Il prenait le tribunal de première instance de la Seine (1'" chambre) pour le tribunal d'Egypte, devant lequel, selon Uossuet : « La vérité ne pouvait être expliquée d'une manière trop sèche '. w Avec cela l'ensemble de ces qualités sans grandeur, sans couleur, sans éclat, c'est-à-dire l'ordre, la déduction, la logique, manié par un esprit plein de ressources, avait fini par donner un caractère solide et complet à un talent qui a été quelquefois un talent supérieur, et qui n'a jamais été un talent ordinaire.

M. de Yatimesnil a été l'homme du travail et du travail appliqué à un seul objet; c'est un éloge qui a été rarement mérite dans aucun temps, et surtout dans celui-ci.

Il a pu aimer les lettres, comme il sied à un esprit sage qui met l'amour des lettres au rang des convenances et presque des devoirs. Ainsi 5 par exemple, il a traduit en 1 832, pour la bibliothè-

* Dincours sur l'Histoire universelle, p. 414.

que latine-française de Panckoucke, ki Clémence, de Sénèque, avec des notes historiques et philologiques ; il a publié quelques travaux dans le Correspondant, mais il a aimé les lettres avec discrétion et comme un homme qui aurait craint de se compromettre par un commerce trop étroit avec elles; là, en effet, n'étaient pas son goût, sa passion, sa vocation. Tout le ramenait vers la science du droit: tout l'y retenait.

Ce qu'il a su dans ce genre, et il savait beaucoup, il ne l'avait pas deviné, il l'avait appris, non pas à la liàte, à peu près, mais de suite, à fond, et comme on n'apprend guère aujourd'hui. Il avait mis le temps à être savant comme on mettait le temps autrefois à être riche. Il n'a rien dû à cet agiotage de l'esprit qui a produit trop de richesses éphémères. De là l'économie des vrais savants. Ils dépensent difficilement ce qu'ils ont gagné difficilement; le travail, qui enseigne le bon emploi de la science, rend-il toujours assez généreux? L'esprit ne perd-il pas d'un côté ce qu'il gagne de l'autre ? A force de se renfermer dans un seul objet, il s'y emprisonne. En faudrait-il un autre exemple que celui de M. de Vatimesnil? — Chez lui pas de témérité, mais pas de hardiesse. Sa science est-elle assez profonde, assez originale ? En cherchant ce qui est, a-l-il assez cherché ce qui devrait être? A-t-il fait la part assez belle à ce désir du mieux qui est le besoin, l'écueil et l'honneur de l'esprit humain?

En un mot, a-t-il été philosophe, comme l'ont été les grands jurisconsultes des grandes époques, comme doivent l'être dans tous les temps les jurisconsultes dignes de ce nom.

Il y a là une mesure qu'il est difficile d'observer si on ne veut pas que les deux sciences, en se confondant, ne se perdent l'une dans l'autre, sans laquelle cependant le Droit n'est qu'une pratique, et que M, de Yatimesnil n'a pas atteinte dans la crainte dv la dépasser.

11 a été un des disciples les plus habiles de l'école de M. Merlin, qui a rendu un grand service en enseignant le respect et l'étude des textes; qui en aurait rendu un plus grand encore, s'il avait appris à l'homme qu'il vaut mieux

que cela et qu'il est fait non-seulement pour savoir ce qu'il y a dans les textes, mais encore ce qu'il y a dessus et dessous, c'est-à-dire pour se pénétrer de l'esprit qui les a inspirés, qui doit les modifier et les transformer un jour. Autrement, le droit, au lieu d'être une science digne des méditations des esprits élevés, ne serait qu'une sorte d'exercice manuel à l'usage des hommes patients ; il serait tout au plus, le plus beau des métiers, ainsi que l'a dit Pascal de la géométrie. Il ne servirait de rien dans les progrès de l'intelligence, il laisserait l'esprit où il l'aurait pris.

La clarté est un mérite assez rare et assez beau pour qu'on n'ait jamais peur d'en tenir trop de compte à ceux qui en sont doués. Il y a cependant des clartés de plus d'un genre : il y a les grandes et les petites. Il en est, par exemple, qui ne réjouissent pas l'esprit en lui dévoilant ce qu'il veut connaître, qui, loin de se répandre indistinctement sur tous les objets, ne les éclaire qu'en détail et par les petits côtés. Ainsi l'ensemble échappe ; on arrive à savoir les coins et recoins d'un sujet; on ne sait pas le sujet tout entier; Tintelligence ne gagne rien en étant guidée de la sorte, qu'à être affranchie des efforts qui font sa puissance.

Savoir les dehors de la loi, c'est beaucoup ; il faut néanmoins à l'esprit, une lumière qui l'aide à pénétrer plus avant. De telles réflexions ne sont pas inutiles quand il s'agit d'un des hommes qui ont le plus répandu et le mieux appliqué, dans la magistrature et au barreau, la science des textes à laquelle il a donné le plus d'influence et le plus d'autorité. On verra ainsi comment, suivant la place et l'occasion, il a souvent réussi et quelquefois échoué.

L'étude d'un homme sage, heureux, distingué, qui a réussi dans ce qu'il a entrepris sans avoir occupé dans le monde une de ces places sur lesquelles sont attirés et fixés les regards, n'est pas pour cela sans intérêt. Il ne s'agit que de la rattacher aux problèmes qui tiennent à notre nature et dont il ne sera jamais donné de trouver le fond.

M. de Vatimesnil était iié ù Roiini, le lo décembre 1789; son père était conseiller au parlement de Normandie. Sa naissance, son éducation, son caractère, son esprit, tout le destinait à la magistrature ; il en avait contracté de bonne heure les habitudes et les goûts : il était austère, laborieux, patient, avec cela fin, subtil, avisé, comme sont ceux qui aiment presque autant à chercher les difficultés qu'à les résoudre; il avait le tour d'esprit particulier au pays qui l'a vu naître. Le ;23 janvier 181:2 il entrait comme conseiller auditeur à la cour impériale de Paris. Le IS octobre 18i5, après les Cent- Jours, il était nommé substitut près le tribunal civil de la Seine par le gouvernement de la Restauration, qu'il avait accueiUi avec transport et auquel il était resté fidèle dans les jours d'épreuve. Dès lors sa place était marquée. Le noviciat était fini avant qu'il fût commencé pour d'autres. Son talent avait trouvé son emploi.

On n'étonnera personne en disant que U. de Vatimesnil était passionné; il serait plus extraordinaire que, dans de telles circonstances, il en eût été autrement d'un magistrat de vingtcinq ans, et qu'il eût gardé son sang-froid au milieu de tant de gens qui l'avaient perdu et que leur âge, leur expérience, leur indifférence auraient dû préserver d'un mal ridicule et contagieux : le mal de l'enthousiasme. Ajoutons à la louange de M. de Vatimesnil qu'il a été moins ridicule que bien d'autres ; il voyait presque clair au travers de sa passion, ce qui n'est donné qu'à ceux qui ont de la justesse, de la prudence et de la raison. Comme il n'était pas romanesque du tout, il avait bien vite vu qu'on ne fait pas de romans en politique; qu'on n'en était plus, en supposant qu'on y eût jamais été, aux dévouements sans condition; qu'il fallait en venir à ce qui était la réalité et la vérité, c'est-à-dire à un gouvernement constitutionnel, objet, depuis vingt-cinq années, des désirs des hommes sages et qui devait èlrt; désormais, entre la monarchie et la France, l'unique moyen de réconciliation et de paix.

Lorsque M. de Vatimesnil, à la chute du ministère de M. de

Villèle, entrait dans le ministère de M. de Martignac, au scandale de ses adversaires, à la douleur de ses amis, à l'étonnement de tout le monde, il changeait moins qu'on ne l'a cru. Il n'avait pas en vain assisté aux luttes des partis; les années, les événements n'avaient pas été sans instruction pour son intelligence réfléchie et attentive. Il n'était plus déjà séparé que par des nuances des hommes dont il allait devenir le collègue, et avec lesquels tous les partis, à commencer par le parti de la royauté, se sont montrés imprévoyants, impatients et injustes.

Nulle part, si ce n'est au parquet de la Cour de cassation, oîi était sa véritable place, M. de Vatimesnil n'a exercé l'influence que semblait lui promettre son incontestable talent, sur lequel on s'était plu à asseoir d'autres espérances. La tribune l'a vu gêné, froid; il a étonné par son embarras, presque par son impuissance, ceux qui ne connaissaient de lui que son nom, ses travaux, ses succès. Il ne savait que faire alors de cette logique tenue qu'il maniait mieux que personne, qui est excellente pour la discussion des textes, et qui, h cause de cela, ne convient guère à la politique. Celle-ci demande tout à la fois plus de laisser-aller et plus de grandeur ; il y faut de la passion que M. de Vatimesnil ne ressentait pas et ne simulait pas. Aussi, malgré les lumières qu'il y a jetées et les services qu'il y a rendus, les assemblées publiques n'ont jamais été son fait ! II y avait trop d'à peu près pour un esprit dogmatique, absolu qui avait contracté l'habitude et qui s'était imposé le devoir de tout prouver. M. de Yatimesuil n'a pas été le premier, parmi les hommes habiles, que leurs qualités n'ont pas toujours servis, et qui, à force de les cultiver exclusivement, sont arrivés à en faire des défauts.

Ne dirait-on pas que c'est de lui que parle Cicéron, quand il parle de Rutilius, savant et habile homme, et des stoïciens, ses maîtres, dont la parole, pleine d'art et de pénétration, est grêle et impropre aux assemblées populaires. «Quorum peraciitum et y> artis plénum orationis genus, sc'ire tamen esse exile, nec salis y> populari assensioni accomodalum. « On se le figure bien

mieux à une époque de réconciliation et d'autorité, dans les jours du Consulat, par exemple, si purs et si beaux, au milieu desquels son adolescence s'était écoulée ; assis à côté des Bigot, des Tronchet, des Portails, des Maleville, esprits comme lui, sages, droits, instruits, timides, travaillant tous ensemble à ce monument de lois civiles achevé trop vite, auquel on ne devra toucher, cependant, qu'avec des ménagements extrêmes, et qui restera une des œuvres les plus précieuses qu'ait enfantées, sinon le génie, au moins la raison des hommes. C'est là qu'il se serait montré tout entier ; c'est là que sa science si sûre et si vraie aurait porté ses fruits ; ce qui a pu lui nuire ailleurs lui aurait servi. Il n'aurait pas eu trop de toutes ses qualités, pour cet immense travail de rajustement et de coordination qui réclamait tant de soin et tant d'art. Il se serait trouvé, par un changement de rôle auquel il n'était pas habitué, en avant de ceux dont il aurait partagé la tâche. Ce ne serait pas se tromper que d'affirmer que cet homme si peu hardi aurait été plus hardi que les hommes qu'on vient de nommer; comme jurisconsulte, il ne manquait pas d'initiative. Il pensait, non sans raison, que la loi civile, surtout quand on l'a destinée à servir de supplément ou de complément à la loi politique, ne saurait être trop étudiée et trop parfaite. Il connaissait si bien celle-là qu'il en voyait les défectuosités et qu'il n'hésitait pas à y chercher des remèdes, comme on l'a vu dans les discussions de l'Assemblée législative des années 1850 et 1851.

Ce qui lui manquait, c'était, on l'a dit, la liberté, le naturel que les livres ne donnent pas, que l'expérience n'apprend pas, qui laissent à la pensée de celui qui parle toute sa valeur, même plus que sa valeur , quile rendent toujours maître de lui-même, quelquefois maître des autres.

Cet heureux don du natui'el avait été refusé à M. de Vatimesnil. 11 ne recherchait pas l'éclat, son talent, son caractère s'y seraient opposés; il était sans prétention, sans nfff'ctation ; il excellait dans la didactique et dans It; pur droit qu'il nu plaidait pas dans ses banalités et on coui'ant, mais avec

l'abondance pleine et discrète d'un homme véritablement maître de son sujet. Il y avait profit et plaisir à l'entendre pour les esprits préparés à de pareilles discussions. Sa parole était propre, habile, convenable; avec cela peu d'autorité, peu de charme, de la clarté sans lumière! trop de raisons quand on a raison. Cette dernière doit être crue sur parole, la brièveté ne lui messied jamais; elle était plus qu'une convenance, elle était un devoir dans la bouche d'un homme comme M. de Yatimesnil. A force d'avoir voulu être avocat il l'était trop ; il exagérait comme font souvent ceux qui ne sont pas habitués à leur rôle. 11 oubliait trop à la barre le persçnnage consulaire. On l'aurait tenu quitte avec moins d'efforts ; la vie publique avait cet avantage chez les anciens qu'ils s'en souvenaient, et qu'elle donnait à leur parole la noblesse, qui est une puissance dont nous ne faisons plus assez de cas. La politique a eu de telles vicissitudes qu'elle a ôté, en les prodiguant, beaucoup de prix à ses grandeurs. A peine si nous en reconnaissons, si même nous en cherchons l'empreinte chez ceux qui en ont été revêtus. Il était loin d'en être de même, lorsque M. de Yatimesnil parut au barreau; alors l'autorité avait conservé son prestige, les hautes dignités n'avaient rien perdu de leur éclat, nous n'avions point encore assisté au spectacle sur lequel nous sommes blasés, comme nous sommes blasés sur tant d'autres choses, de ministres de tous les régimes redevenus avocats, unis dans les mêmes disgrâces, cherchant à oublier, quelques-uns y parvenant moins aisément que d'autres, les grandeurs passées; tous confondus dans le labeur et dans la familiarité du barreau.

Ou nous nous trompons, ou 31. de Yatimesnil donna le premier un exemple, qu'il étaitpeut-être bon d'offrir, en montrant ce que valent contre les fantaisies de la fortune le travail, le succès et le talent. On ne trouverait pas, avant lui, un autre exemple d'un ministre devenu avocat. Les institutions et les hommes d'alors ne s'y seraient pas prêtés; peut-être même que nos mœurs s'en seraient offensées comme d'une diminution de Tautorilé; qui sait si elles n'auraient pas eu raison?

Resterait en effet à savoir si les sociétés pour lesquelles il n'y a plus de passé, plus de tradition, qui ont abaissé toutes les supériorités, qui sont cependant condamnées au respect, si elles ne veulent pas mourir, ne sont pas plus que d'autres obligées à respecter dans certains hommes le souvenir de l'autorité dont ils ont été revêtus, seule supériorité devant laquelle elles puissent s'incliner sans s'avilir et se démentir.

En 1830, l'opinion cherchait sa voie qu'elle n'a pas encore trouvée au milieu de beaucoup d'efforts et de beaucoup d'épreuves. La vue d'un ministre devenu avocat ne laissa pas que de jeter quelque surprise parmi ceux, en assez grand nombre, auxquels il ne faut pas de nouveau, parmi ceux en plus grand nombre encore qui auraient été presque disposés à en vouloir à M. de Vatimesnil d'avoir compromis, en descendant à une profession privée, la puissance publique dont le dépôt avait été, un instant, remis dans ses mains.

Les hommes, bons pour tous les rôles, sont rares. Il en est que rien ne gêne et qui se mêlent sans se confondre; d'autres, plus heureusement doués encore, descendent du pouvoir sans tomber, et se font, par l'éclat du talent, une dignité qui remplace et qui vaut toutes les dignités. Ainsi, il arrive que soit par la distinction, soit parla familiarité, qui sont deux puissances, on continue de s'appartenir et qu'on échappe aux coups du sort. 11 n'y avait rien de pareil chez M. de Vatimesnil, Son mérite n'avait rien d'éclatant, rien de populaire, il fallait être du métier pour sentir ce qu'il valait; il n'avait ni la grandeur ni le laisser-aller : on ne reconnaissait pas chez lui l'homme qui avait touché au pouvoir, et qui avait parlé la langue de la tribune et des affaires publiques. Avec cela, il ne fallait que le voir au barreau pour être convaincu qu'il n'était pas et qu'il ne se trouvait pas à sa place. Il y avait en lui un embarras qui n'était pas sans hauteur, une timidité qui n'était pas sans dédain ; qu'il a essayé plus d'une fois de vaincn; sans en venir jamais à bout; qui faisaient qu'il n'était à son aise avec personne, et que personne n'était à son aise avec lui. Il avait été élevé à une école où on apprend peu ;\ connaître et

à pratiquer les hommes. Nul n'a plus besoin des autres que le politique, ne fût-ce que comme d'instruments pour l'exécution de ses projets. C'est en politique, surtout, qu'on a souvent besoin de plus petits que soi. Elle a de telles nécessités et de tels retours qu'elle ne permet de dédaigner personne. Aussi que d'études, de séductions, de précautions employées dans tous les temps par ceux qui y ont réussi : ils ne voyaient que des amis dans ceux qui avaient été les compagnons de leurs combats et de leurs triomphes. Quelle différence avec le magistrat! Celui-ci vit seul: longtemps, il s'en est fait une gloire, presque une vertu. Il ignorait les hommes ; il les éloignait afin de les juger avec plus d'indépendance. Même aujourd'hui, malgré le changement des mœurs, des idées, malgré la transformation de son pouvoir, le magistrat n'a pu perdre une sorte de roideur qui tient à ce pouvoir lui-même, dont il ne peut parvenir à se défaire et qui ne lui est peutêtre pas inutile pour protéger et conserver sa dignité.

Ainsi, M. de Yatimesnil n'a jamais pu se décider à avoir l'air d'un avocat, quoiqu'il en eût autant que qui que ce fût, l'esprit, la science et l'habileté.

Salluste parlant d'une grande dame romaine Sempronia, mêlée aux entreprises de Calilina, dit quelque part qu'elle avait plus de grâce et d'agrément qu'il ne seyait d'en avoir à une honnête femme : « Psallere, saltare, elegantius, quam îiecesse est probœ. »

Si on osait, on dirait que M. de Yatimesnil plaidait mieux qu'il ne convenait à un ancien ministre; moins de ressources, de précautions, d'habiletés, n'auraient point été contre lui objet à reproches. Ce n'était point ainsi que devaient plaider les personnages consulaires lorsqu'ils cherchaient à reconquérir au forum la puissance que la parole leur avait donnée et que la fortune leur avait enlevée.

M. de Yatimesnil a eu au barreau une grande influence, sans y avoir une très-grande place ; son avis était une autorité. Il avait tellement réfléchi sur la loi, les analogies des textes ou leurs différences étaient tellement présentes à sa pensée,

M. DE VATLMESML. 51

il possédait si bien la science des précédents qu'il avait pris tout de suite son parti sur les questions difficiles, oîi les autres hésitaient et cherchaient long-temps. Tl aura été un des derniers qui auront mérité le beau nom d'avocats consultants, oublié aujourd'hui, qui était autrefois le but de l'ambition du barreau par lequel les avocats couronnaient et complétaient leur carrière et leur renommée. Quand il quitta le palais, dans la maturité de l'âge et du talent, au milieu de circonstances qui donnaient quelque chose de douloureux à cette retraite prématurée, on aurait pu dire ce que Pasquier, en son temps, disait de Mathieu Chartier : « que le palais, s'il » faut ainsi dire, alloit chez lui, car il estoit comme l'oracle » de la ville. »

Avec cela il est permis d'ajouter que sa science n'a pas trouvé tout son emploi; trop de soucis l'ont diverti, trop de soins divers, qui n'allaient pas tous à sa nature l'ont troublé plutôt qu'occupé. 11 n'aura pas rempli sa vie, il devait être un chef de compagnie considérable, il aurait été digne de joindre son nom aux noms des plus savants magistrats et de prononcer les oracles de la justice. Son talent comme orateur ne puuvait donner de lui qu'une idée incomplète ; sa parole en effet, était étroite si elle n'était pas superficielle ; il n'a pas assez connu l'art de dire, qui n'est pas seulement celui de parler avec élégance, mais surtout de donner à la pensée par la parole toute l'ampleur qu'elle peut avoir. Cet art-là, le magistrat du ministère public en a plus besoin que l'avocat, par la mison qu'on demande particulièrement au premier la raison des choses. Il y a telles considérations générales dont l'avocat doit être avare qui, pour le magistrat, ne sont ni ambitieuses ni déplacées. Or, M. de Vatimesnil excellait dans la discussion ; jamais on n'a eu plus de ressources, il était froid, d'ailleurs, et incomplet pour le surplus; il négligeait l'ensemble pour les détails, il ne s'attachait pas a'^sez à généraliser et à résumer ses idées ; il y a beaucoup de causes pour lesquelles il faut mieux que cela; il n'y suffit pas de la finesse, de la pénétration, de la clarté, de la science des textes; une

certaine grandeur n'y serait pas de trop surtout dans la bouche de celui qui représente et qui défend la société. C'est cette grandeur qui a manqué à M. de Vatimesnil, et qui ôtait à sa parole quelque chose de son autorité, en lui ôtant la dignité dont elle ne peut se passer. Ce qui lui a encore manqué, c'est une certaine grâce, qui est comme la fleur de l'esprit, que sa jeunesse n'a pas connue, que l'âge ne devait pas lui donner, que les livres ne devaient pas lui apprendre , et, sans laquelle le langage, soit qu'on blâme, soit qu'on loue a quelque chose de contraint : « Mediocris in dicend doctissimus in disputando. »

Il débutait, après l'année 1815, devant le tribunal de première instance de la Seine dans l'affaire d'un officier de l'ancienne armée, le lieutenant-colonel Bernard, prévenu d'avoir distribué de fausses nouvelles. Le prévenu n'avait aucune importance, la cause n'avait aucun intérêt; il n'y aurait rien à en dire si elle ne montrait pas, dans M. de Yatimesnil, dès ses premiers pas, le défaut de mesure dans le langage dont on s'étonne chez un homme qui avait d'ailleurs beaucoup de mesure et l'exagération dans la louange que la sagesse de l'esprit ne sert quelquefois qu'à rendre plus maladroite.

Il parle de Louis XVllI, le roi « qui n'eut jamais de pré- » jugés, qui est sans passion, à moins qu'on ne donne ce nom » au sentiment sublime qui se peint dans son regard et qui » rayonne sur sa figure quand il parle du bonheur de son » peuple. ))

L'art de flatter s'est gâté en se perfectionnant au milieude nos révolutions ; il est devenu grossier ; il a été sans délicatesse parce qu'il a été sans naturel. La flatterie elle-même ne peut se passer de vérité et de liberté ; il n'y a que celles-ci qui peuvent l'assaisonner.

Chez M. de Vatimesnil c'était manque de goût, rien déplus ; il s'imaginait qu'on ne pouvait pas trop flatter du moment qu'on s'y mettait. Avec tout cela il ne pouvait pas être un homme de parti dans le sens excessif et exclusif attaché à ce mot; s'ill'a cru, il s'est trompé; il avait eu de bonne heure

trop de bon sens, de modération, de raison. L'étude des lois, en lui enseignant les besoins et les droits de la société civile, n'avait pu avoir pour résultat de lui faire haïr ou craindre outre mesure la liberté politique.

Aussi on ne trouvera chez lui ni les rêves gothiques de M. de Marchangy dont l'imagination aimait à rebâtir les donjons et les tourelles, ni la foi crédule et passionnée à M. Bellart, ni l'amertume hautaine de M. de Broé. 11 aura une autre manière d'entendre ses devoirs ; il laissera aux autres le côté surnaturel ; il n'en prendra que le coté terrestre ; tandis que ceux-là adoraient la légitimité dans le ciel, il n'aurait pas été fâché de l'en faire descendre, ne fut-ce que pour voir si elle pourrait prendre racine au milieu des mœurs et des besoins de la société moderne.

Qu'on le suive dès le commencement, on le verra souple, adroit, habile, laissant à d'autres les invocations, les métaphores, les principes à priori, mais armé de la loi, dont il sait tous les secrets, plaidant avec mesure, avec ardeur, avec ténacité pour la Restauration qui est sa cliente, comme il plaidera plus tard pour ses clients, toujours suffisant, rarement supérieur ; jouant par cela même un rôle un peu effacé au milieu d'hommes dont la parole était plus écoutée et plus retentissante.

Il n'en fut pas pour cela plus ménagé par les partis qui se déclarent inviolables, qui n'y regardent pas de si près pour être injustes et qui ne lui tinrent compte ni de la convenance de son langage, ni de la modération de son esprit.

Sa maturité précoce qui a promis peut-être plus qu'elle n'a tenu , sa science, sa gravité, son habileté, lui avaient valu de bonne heure, non pas la renommée qui sourit à la jeunesse, mais une considération sérieuse qui n'est guère d'ordinaire le prix que du travail, de l'expérience et des années.

M. Mérilhou, autrefuis son collègue comme conseiller-auditeur, plaidant contre lui, en 1810, pour MM. Comte et Dunoyer, auteurs du Censeur européen., lui avait rendu des hommages dont les termes que je veux rappeler attestent la place

qu'avait déjà su se faire le jeune substitut au Tribunal civil de la Seine.

u Heureux, disait-il, de compter pour contradicteur ce ma- )) gistrat pour lequel l'estime publique n'a point attendu les » progrès d'une lente vieillesse, et dont la profondeur de con- » naissances, la justesse d'esprit, la maturité de discussion, » nous paraîtraient le fruit d'une longue expérience, si nous ne )) nous souvenions d'avoir partagé ses travaux académiques, » et d'avoir applaudi naguère à ses premiers succès. »

La modération de M. de Yatimesnil, dans cette affaire, avait été remarquée. Il s'agissait d'hommes jeunes et courageux dont la sagesse et la fermeté avaient résisté à la tempête des Cent Jours, que des haines communes semblaient rapprocher des victorieux à une époque où les partis n'avaient pas encore eu le temps de se classer et de se compter. Ils étaient comme des brebis égarées que le magistrat voulait ramener au bercail par des paroles qui ressemblaient à des éloges. Il n'est pas donné à tout le monde de savoir être indulgent. La mansuétude de M. de Yatimesnil avait quelque chose de dédaigneux. On aurait mieux aimé plus d'entraînement et de passion que cette impassibilité glaciale.

D'ailleurs il serait injuste d'omettre les paroles qu'il prononça et qui servent à l'histoire puisqu'elles peignent une époque où tous les partis semblaient d'accord pour croire à la liberté.

La liberté de la presse est, suivant M. de Yatimesnil a char- » gée de former l'opinion publique. Cette liberté qu'il fallait )) respecter à cause de son utilité, aimer comme une institu- » tion noble et généreuse, digne du caractère de franchise et » de courage propre à notre nation , qu'il fallait encourager )i à demander la révision, l'abrogation même des lois insuffi- » santés et défectueuses, mais avec les égards commandés aux » citoyens lorsqu'ils parlent des lois et de la volonté du » prince. »

M. de Yatimesnil avait une qualité qui tend à devenir chaque jour plus rare ; il était maître de lui, il savait cacher sa pas-

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sion, il lie donnait pas le spéciale des exagérations auxquelles certains hommes se laissent aller trop souvent au risque de méconnaître leurs devoirs et d'amoindrir leurs fonctions. Il se regardait non comme un avocat défendant une cause au succès de laquelle son intérêt et son amour-propre étaient liés, mais comme un personnage public chargé d'un devoir public pour Taccomplissement duquel il ne saurait y avoir trop de modération.

Il s'interdisait ce que l'avocat ne se croit pas toujours obligé de s'interdire, les vivacités extrêmes et les attaques personnelles qui, dans certaines bouches, ont pu quelquefois servir à l'éloquence, mais qui, dans aucune, n'ont jamais servi à la justice.

On aurait voulu y voir plus de feu, plus d'entraînement, plus d'éclat; mais peut-être est-ce ainsi que de telles fonctions doivent être remplies ?

Je veux citer un exemple de cette impassibilité dont M. de Vatimesnil s'était fait une loi dans toutes les occasions et qui, cette fois, empruntait une sorte de singularité aux circonstances du procès et au personnage qui y figurait comme prévenu.

Ce personnage c'était M. de Pradt, ancien archevêque de Malines, homme spirituel, mais brouillon, inquiet, intempérant, qui était mêlé depuis trente ans à toutes les intrigues, à tous les partis, qui avait maudit 1789, qui av.iit déserté la France, qui avait adulé l'Empereur et qui l'avait outragé comme font quelquefois ceux qui adulent; qui avait aidé à faire la Restauration par haine , qui cherchait à la renverser par dépit ; qui au fond ne savait où il allait et qui ne voulait que le bruit; prêtre sans tenue que la passion n'excusait pas et que ne recommandaient ni la dignité de la vie, ni la droiture du caractère, ni ia constance des opinions; sorte de successeur du cardinal de Retz, moins la hardiesse, la grandeur, moins le génie d'écrire qui ont fait de ce dernier un aventurier illustre, qui valait mieux que ce qu'il a fait, qui a mérité que l'histoire airètàt sur lui ses regards.

M. de Pradt ne visait pas si haut, il avait les ardeurs des petites âmes et les hardiesses des petits caractères. C'était au fond une nature stérile à laquelle le tapage suffisait. En fait de scandale il ne dédaignait rien, il était porté à croire qu'il y avait toujours quelque chose à y gagner pour ceux qui tiennent à ce qu'on parle d'eux et qui prennent le bruit pour la gloire.

Prélat indifférent et en disponibilité depuis de longues années, il n'en avait pas moins tenu à paraître eu archevêque devant la Cour d'assises de la Seine. A cet effet, il avait emprunté une croix archiépiscopale ; il y a une mise en scène que ne négligent pas ceux qui se sont habitués à regarder le monde comme un théâtre et la vie comme un rôle.

M. de Pradt portait habituellement l'habit court, mais pour cette fois il s'était présenté devant ses juges en costume ecclésiastique, il portait en sautoir le grand cordon de la Légion d'honneur et sur sa poitrine la croix archiépiscopale. Le spectacle était nouveau, curieux, intéressant, et M. de Pradt le compléta en prononçant lui-même, un discours calme, digne et, par extraordinaire exempt de toute forfanterie ; puis le jury se retira dans la chambre des délibérations d'où il sortit une demi-heure après pour déclarer le prévenu non coupable. A ce mot, des acclamations unanimes retentirent dans l'auditoire et peu s'en fallut que M. de Pradt ne fût porté en triomphe '.

Ce procès se plaidait le 14 juillet 1820. Le temps, la cause, le prévenu, le public, tout était fait pour remuer. Pour la première fois depuis six années, la Restauration avait entendu gronder autour d'elle les passions qui la menaçaient en attendant de la renverser; on avait revu sur les quais, sur les places publiques, sur les boulevards les ouvriers des faubourgs sombres, agités, irrités, prêts à recommencer cette œuvre des révolutions qui n'est jamais faite à leur gré. Les classes moyennes troublées dans leurs droits et dans leurs prétentions,

* Histoire du Gouvernement parlementaire en France, par M. Duvergier de Hauranne, l. VI.

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livrées d'ailleurs à leur inexpérience et à leur mobilité incorrigibles, étaient inquiètes et mécontentes. Les partis s'étaient ouvertement séparés et avaient chacun trouvé leur cri de guerre ; la jeunesse des écoles, des boutiques, des ateliers répondait par le cri de vive la Charte, au cri de vive le roi que faisait entendre une jeunesse militaire brillante et brave, qui paraissait rassemblée autour du trône au moins autant pour le compromettre que pour le servir. 11 n'y avait partout que passions et qu'inquiétudes, que les années n'avaient fait qu'aigrir au lieu de les calmer , qui, comprimées à peine, ne demandaient qu'à éclater. Les fils des combattants de 1789 se trouvaient, trente ans après, en face les uns des autres avec les mêmes passions qui avaient anime leurs pères sans que les temps y eussent rien changé.

Paris semblait décidé à se donner le spectacle d'un soulèvement populaire dont il était privé depuis trop longtemps. Le repos des vingt dernières années lui pesait. Ce repos n'avait pu effacer le souvenir des terribles journées dont le tableau avait ému et effrayé notre enfance , il agitait, encore des esprits jeunes, des imaginations ardentes que n'épouvantait pas assez l'idée des discordes civiles. Hélas ! ceux-ci ne devaient être que trop satisfaits. Qui leur eût dit qu'un jour ils seraient les témoins de la solitude et de la désolation de Paris et que, dans son sein, se livrerait une bataille comparable aux grandes batailles auprès de laquelle celles de la Révolutionne seraient que des jeux.

Mais alors on n'eu était qu'au prélude. On s'était rencontré sans se frapper, c'était partie remise, le sang avait coulé cependant par un de ces hasards ou de ces calculs funestes qui ont plus d'une fois décidé des révolutions. Un jeune homme, nommé Lallemand, étudiant eu droit, appartenant à une honnête et modeste famille de Paris, avait été tué à la grille du Carrousel par un soldat de la garde royale qui croyait avoir obéi à sa consigne.

Telles furent les circonstances au milieu desquelles allait se plaider devant la Cour d'assises le prùcè.s de l'ancien arche-

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vêqiie de Malines, dont l'ouvrage incriminé avait trait à ces circonstances elles-mêmes.

Avec cette exagération sans laquelle il semble qu'on ne puisse parler de la politique, il qualifiait « d'infâme guetàpens contre la représentation nationale » les mesures du gouvernement, et il comparait tout simplement aux dragonnades les précautions qu'il avait employées à l'effet de ne pas être surpris par des ennemis qui n'auraient pas mieux demandé que de le surprendre.

Il y avait là, il faut en convenir, de quoi passionner la parole la plus sage, excepté cependant celle de M. de Yatimesnil, pour laquelle il n'y a jamais eu d'entraînement. 11 n'en est ni plus émouvant, ni plus ému; des événements publics, pas un mot; de l'écrivain lui-même, qui prêtait bien à quelques sévérités, à peine s'il est question.

« Le personnel de l'auteur (ô d'Aguesseau!) et le plus ou le » moins d'estime qu'il peut se croire fondé à revendiquer, sont » des considérations à peu près indifférentes dans ces sortes » de causes. Les grands moyens de décision, les seuls dignes » de vous, Messieurs, sont : le livre, son but, son esprit, les » circonstances dans lesquelles il a paru. Ainsi, nous ne nous » occuperons en aucune manière de la personne de l'auteur. »

Yoilà tout. Quant à la cause, il la discute, comme il aurait fait d'une cause civile ordinaire, pied à pied, avec la précision d'un logicien imperturbable, sans y rien oublier, mais sans rien y mettre ; on ne trouvera dans sa bouche aucune considération qui aurait donné au procès son caractère véritable. Fntre son adversaire et lui, on eût dit que c'était une guerre de textes plutôt qu'une guerre de principes.

Cet adversaire c'était M. Dupin aîné, qui avait fait de cette cause une très-grande cause, qui l'avait étudiée longtemps, qui s'était retiré à Raffigny, qui jamais en effet ne fut plus abondant, plus débordant, si on peut dire, et en même temps, plus piquant, plus spirituel, plus positif, qui n'aurait pas été homme à ne voir qu'une question de droit dans la thèse qu'il était chargé de soutenir, et qui, s'était attaché,

au contraire, à prendre tout le monde au sérieux, même M. de Pradt, qui fut acquitté.

M. de Vatimesnil siégeait dans le cours de l'année 1821, comme avocat général, dans une affaire aujourd'hui oubliée, où figuraient deux personnages qui avaient alors l'espèce d'importance que les partis donnent toujours à ceux qui les servent, MM. Goyet et Sauquaire-Souligné, tous deux du département de la Sarthe, prévenus, celui-ci de propositions non agréées d'un complot contre la sûreté de l'Étal; M. Goyet, de non révélation de ce complot.

L'affaire en elle-même n'avait aucune gravité; il aurait été difficile d'y voir autre chose que des rêves de mécontents. On y avait rattaché cependant certains épisodes qui ne laissaient pas que de lui donner quelque intérêt. On a^ait trouvé chez les prévenus des lettres d'hommes considérables tels que MM. La Fayette et Benjamin Constant, lettres qu'on avait saisies et que le pouvoir d'alors n'était pas fâché de faire connaître à la France. Peut-être le procès n'avait-il pas d'autre cause. On savait d'ailleurs que ces messieurs seraient cités comme témoins à la requête des prévenus, et on pouvait être assuré qu'aucun d'eux ne manquerait à l'appel; leur présence devait donner aux débats une animation inaccoutumée. Aussi la foule était grande.

Nul n'a eu le calme, la politesse, la hauteur, le dédain du général La Fayette ; sa voix qui ne s'élevait pas, avait un accent particulier; l'esprit, le courage ne suffisent pas pour parler de la sorte , il faut un monde, des habitudes dont nous ne nous faisons plus l'idée; la preuve, c'est que des hommes comme ceux-là, une fois disparus, n'ont pas été remplacés. M. de La Fayette n'a jamais parlé haut dans les circonstances les plus graves.

Dans la circonstance aciuelle, par exemple, il déclare qu il reconnaît ses lettres, qu'il persiste dans des sentiments qui sont ceux de toute sa vie et qu'il a exprimés toutes les fois que l'occasion lui en a été offerte à la tribune de la Chambre des députés.

Ici s'engage entre le témoin et le président un dialogue qui devait faire tout l'intérêt de ce procès.

A peine le général avait-il fini sa déposition que le président s'adressant directement à lui, dit que la Cour voyait avec une douleur réelle qu'il persistât dans les principes énoncés dans ses lettres ; la Cour ne doit pas plus souffrir d'hérésies en droit qu'en politique.

M. de La Fayette ayant déclaré qu'il était député, et qu'il n'acceptait pas la mercuriale : Vous êtes témoin ici, non député, répondit le président, il appartient à la Cour de relever les principes destructifs de l'ordre public ; est-ce ainsi qu'un bon citoyen, qu'un loyal député doit user de son influence. Je vous dirai que les révolutions font le malheur des contemporains et doivent appeler les malédictions de la postérité. — Je suis fort touché de votre aimable sollicitude et de vos savantes leçons. Si le ministère public me croit coupable, il peut demander ma mise en accusation. — Nous le ferions, dit alors M. de Valimesnil, si les principes contenus dans ces lettres avaient été publiés. C'est uniquement le défaut de publication qui arrête notre action.

C'était la seule chose qu'il y eût à dire. La réponse de M, de Vatimesnil était la réponse d'un magistrat. Ce n'est pas lui qui aurait engagé avec M. de La Fayette une controverse qui dépassait les droits du président, qui pouvait compromettre son caractère, qui ne pouvait pas avoir pour effet de convertir ou d'intimider le général Lafayette, qui servait de distraction au public, et dans laquelle la justice n'avait qu'à perdre.

M. de Vatimesnil avait trop de réserve, c'est pour cela qu'il a été un magistrat excellent et que nul n'a rendu plus de services; à quoi auraient été bonnes autrement tant de science, de sûreté, de raison? Il est permis de croire, cependant, que jusqu'alors il n'avait pas trouvé l'emploi entier de son talent, auquel, à raison de sa nature même, il fallait un cadre particulier. Sa précision ressemblait à la sécheresse, sa finesse ressemblait à la subtilité ; il y a un vernis dont tous les talents ont besoin, qui n'ajoute rien à leur valeur.

mais qui ajoute quelque chose à leur éclat et qui lui manquait. Il n'avait pas assez de liberté pour déployer sa science, il semblait gêné par les faits qu'il ne savait pas mettre sous leur vrai jour. Il lui fallait la Cour de cassation où il entrait comme avocat général, le 0 août 1824 : là était sa place. Aucune de ses qualités n'était perdue, ses défauts mêmes devenaient des qualités, il pouvait y parler à son aise et dans sa sévérité la langue du droit puisqu'elle était la seule qu'on y parlât; il n'avait plus la crainte de savoir mal plier le droit aux variétés infinies des faits.

C'est à cause de cela que la Cour de cassation n'est point une magistrature, le propre du magistrat étant précisément d'appliquer le droit au fait, mais bien plutôt une institution, participant du pouvoir politique au moins autant que du pouvoir judiciaire, à laquelle il appartient de rendre à la loi son caractère et de la redresser au milieu des déviations qu'elle subit.

Elle est à part comme institution, elle ne devrait figurer à aucun degré dans la hiérarchie judiciaire : le juge, en tant que juge, ne devrait pas en faire l'objet de son ambition. On peut être un magistrat plein de sagacité, d'équité, de pratique et manquer de ce savoir fort et substantiel que la Cour de cassation exige, sans lequel sa mission n'est pas remplie, et qu'on n'acquiert que dans un commerce austère et continu avec la loi. Elle devrait appartenir bien plus à titre de devoir qu'à titre de récompense, à tous ceux, et le nombre n'en est pas grand, qui pourraient y apporter le secours d'une science réelle.

Ainsi l'avaient compris les hommes qui l'avaient créé. Il est remarquable que sur les premières hstes on ne voit figurer aucun membre des grandes magistratures, qui n'y ont reparu que dans un autre temps, moins pour la fortifier que pour l'orner ; en revanche des choix éclairés avaient été chercher dans tous les partis, dans tous les rangs, cette génération d'hommes modestes, laborieux, savants, indépendants, auxquels elle a dû sa réputation et son autorité.

M. de Vatimesnil aurait été digne de figurer parmi ces

hommes-là. Il avait leur sagesse, leur science, leur amour du travail ; parmi tant de personnages distingués qui alors et depuis ont paru au Parquet de la Cour de cassation, il était de tous peut-être celui qui a eu le plus de droits à recueillir l'héritage de M. Merlin.

Un semblable mérite dans un homme jeune qui avait encore tant à gagner, avait frappé un autre homme qui s'y connaissait, qui était à cette époque président de chambre à la Cour de cassation, dont la vie avait été déjà traversée par plus d'une épreuve, et qui portait, sans en être écrasé, un nom illustre quoique nouveau. M. Portails était un magistrat éminent. Moins bien peut-être que M. de Vatimesnil, il savait ce que la loi était; mieux que lui, il savait ce qu'elle aurait dû être; le cercle de ses connaissances et de ses études était plus étendu ; il était philosophe, publiciste, jurisconsulte, il avait un esprit plein de ressources , il écrivait avec noblesse et simplicité, avec clarté et profondeur ; sous ce rapport, il était supérieur à son père dont le style qu'on a trop vanté se ressentait de son époque et des maîtres dont il fut le disciple.

Son fils était doué d'une inépuisable et réelle fécondité; dans les questions où on avait tout dit, il avait quelque chose de nouveau à dire ; il agrandissait la discussion sans la déplacer et la dénaturer.

Pellisson avait un frère, qui fut spirituel comme lui, qui était resté plus fidèle que lui à sa religion, qui avait été appelé, dans un des parlements du Midi, à faire partie d'une de ces chambres qui jugeaient les procès entre les protestants et les catholiques; il n'y avait été admis qu'à la condition qu'il y parlerait toujours le dernier, quel que fût son rang, attendu qu'après lui il ne resterait plus rien à dire. M. Portalis aurait été digne qu'on prît à son égard une telle précaution qui ne l'aurait pas encore trop gêné.

Il donnait l'idée de ces magistrats d'autrefois, souples, savants, expérimentés, blasés, qui savaient servir tous les pouvoirs et s'en servir, qu'on employait à tout, parce qu'ils étaient bons à tout. En effet, il aurait été tout ce qu'il aurait

voulu, il aurait été même homme d'I^tat, si on pouvait l'être, sans résolution et sans conviction. On n'allait que trop tôt s'en apercevoir.

Ce fut lui, assure-t-on, qui, appelé aux sceaux dans le ministère auquel M. de Martignac devait avoir l'honneur de laisser son nom, décida le roi Charles X à employer M. de Vatimesnil dont l'habileté était connue du monarque et dont les opinions étaient faites pour le rassurer.

En cela, M. Portails se trompait, il avait tort de conclure de l'habileté du légiste à l'habileté du politique, tant il y a entre elles de différence.

De plus il rendait à M. de Yatimesnil un assez triste service, il l'arrachait à des études qui lui étaient chères, aune carrière qu'il était destiné à parcourir avec éclat, il le livrait aux incertitudes, aux orages de la vie publique.

La politique n'était pas le fait de M. de Yatimesnil, il ne la savait pas. On ne l'apprend guère dans les fonctions du magistrat et dans les livres des jurisconsultes. Cet art du juste et de l'injuste qu'ils enseignent, n'est pas tout à fait la politique : M. de Yatimesnil y entrait avec l'inexpérience d'un homme jeune qui sait beaucoup, avec la raideur d'un magistrat, sans soupçonner ses séductions et ses dangers.

Il avait été chargé d'un ministère qui, pour ne pas être le plus important de tous, est le plus difficile parce qu'il touche non à des intérêts sur lesquels on se met plus facilement d'accord, mais à des principes qui divisent les esprits et qui passionnent les consciences. M. de Yatimesnil allait bientôt prouver qu'il ne suffît pas toujours du désir de bien faire et de l'habileté pour venir à bout de certains obstacles.

Pourtant rien dans sa conduite n'avait justifié les rancunes dont il devait être l'objet. Seulement on lui en voulut d'avoir manqué aux opinions qu'il s'était faites ou qu'on lui avait faites. Au lieu d'un ministre étroit, exclusif, serviteur des coteries, on fut comme scandalisé de trouver un ministre libéral, prévoyant, qui sentait ce que comportait de devoirs le ministère dont il avait accepté le fardeau, qui avait compris

qu'il n'y avait rien à gagner à méconnaître l'opinion publique. M. de Vatimesnil favorisait l'enseignement, il secourait la pauvreté des instituteurs, il rappelait dans leurs chaires des maîtres illustres que l'imprévoyance du parti victorieux en avait bannis; il pressentait l'avenir, il cherchait à faire ce qu'ont fait depuis, il convient de le dire à leur louange, la plupart des hommes qui ont occupé le même ministère. Il y a des difficultés qui ne sont rien, et qui alors étaient chose grave ; elles étaient pour M. de Vatimesnil plus difficiles peutêtre que pour d'autres. Placé entre ses scrupules, qui sait ? entre ses sentiments et la loi, il put hésiter, mais enfin il prit son parti, il fut pour la loi.

11 était pieux ardemment et sincèrement, mais à la manière des anciens magistrats, qui mêlaient à leur piété l'indépendance et la défiance ; les souvenirs et les monuments du passé lui étaient chers ; il voulut rétablir dans l'enseignement ecclésiastique les quatre articles de la fameuse déclaration de 1682, « l'un des plus tristes monuments de l'histoire, » s'il faut en croire M. de Maistre, qui a gardé quelque chose d'équivoque, et qui eut le singulier sort d'être désavouée à peu près par tout le monde, et d'abord par Louis XIV, dont la vieillesse se scandalisait de tant de hardiesse, en l'honneur et en faveur de qui cependant elle avait été faite.

Si M, de Vatimesnil ne prit pas part directement aux fameuses ordonnances du 16 juin, œuvre spéciale de MM. Portails et Feutrier, qui eurent pour objet de refréner la puissance du prêtre en soumettant au régime universitaire les établissements des Jésuites, en limitant aux proportions légales le nombre des écoles ecclésiastiques, du moins il défendit CCS ordonnances avec ardeur, à ce point qu'il en fit comme son œuvre, et que le souvenir et la responsabilité en sont restés attachés à son nom ; quand il parlait de tout cela, on sentait en lui l'homme nouveau :

« En cette matière comme eu toute autre, disait-il, il faut » accorder, non pas une liberté illimitée, qui est une chimère » dans l'ordre civil, mais la mesure de liberté qui est compa-

M. DE VATIMESML. G5

» tible avec l'ordre public et le bien de renseignement. Si la » législation ne comporte pas encore cette mesure de liberté, ï> il faut s'en approcher prudemment, progressivement, sans » léser aucun intérêt et sans hasarder des expériences qui » sont toujours dangereuses, surtout quand il s'agit de l'in- » térèt de l'enfance. »

Dans ce qui fut fait alors et qui blessa Charles X, rien ne le blessa davantage que ce qui parut avoir été fait contre les droits et les intérêts de l'Église. 11 eut cela de commun avec son frère Louis XVI. Triste ressemblance entre deux princes faibles, qui n'étaient ni sans lumières, ni surtout sans bonté ; qui cédaient trop à des scrupules que les princes doivent quelquefois ignorer, que les mêmes causes devaient conduire, sinon à la même catastrophe, du moins à la môme chute.

On conçoit les ressentiments dont M. de Vatimesnil fut l'objet ; on lui en voulait plus qu'à un autre, à raison même des espérances qu'il avait trompées.

Il fut le seul auquel Charles X ne voulut accorder aucun de ces témoignages de bienveillance que les souverains ne refusent jamais aux minibtres déchus et qui tiennent à la dignité même du pouvoir que ceux-ci ont exercé. Il eut à subir, lors de la remise de son portefeuille, de la part du prince, des observations qui n'étaient pas sans sévérité et qui n'étaient pas dans le caractère de Charles X, on lui refusa le titre de ministre d'État.

On lui dunna seuUnneiit une pension qu'il n'avait pas demandée, que sa fortune lui rendait inutile et qu(! son désintéressement aurait dédaignée.

Il est à remarquer, comme un épisode assez piquant de la vie publique, que M. Portails, qui n'avait pas été pour peu dans les actes qu'on punissait dans la personne de M. de Valimesuil, contresignait l'avènement du ministère Polignac, recevait des honneurs nouveaux et obtenait la première présidence de la Cuur de cassation. C'est qu'il était habitué à de tels orages, et qu'il savait prendre ses précautions.

C'est ce qui a fait qu'il n'a jamais été qu'un politique de second ordre ; le caractère manquait ; il faisait une trop grande place aux intérêts ; la vraie politique ne se satisfait pas aussi aisément, elle veut plus de grandeur.

Ainsi éconduit, blessé, mécontent des autres, mécontent peut-être de lui-même, trompé par l'incertitude de son caractère et par son inexpérience de la politique, livré à un courant qu'il n'est pas aisé de remonter, M. de Vatimesnil semblait dès lors appartenir, comme cela s'est vu pour tant d'autres dans d'autres circonstances, à un parti qui n'était pas le sien. Position la plus difficile de toutes, qui vous expose à tous les dangers et qui vous inflige des engagements que vous ne pouvez remplir. Nommé député au mois de juin 1830 par le collège électoral de Yalencieunes, il se trouvait mêlé au mouvement qui avait suivi l'adresse des 221, à laquelle il n'avait pris aucune part. Qu'aurait-il fait? On n'en sait rien. Le sort lui épargna une pareille épreuve. Ce qu'il y a de certain, c'est que s'il ne fit pas la révolution de 1830, il parut l'approuver. Il assista le 31 juillet à la réunion dans laquelle fut reçue la déclaration de M. le duc d'Orléans acceptant le titre de lieutenant général, dans laquelle fut rédigé le manifeste des députés félicitant le peuple de Paris d'avoir « abattu le drapeau du pouvoir absolu,» il fut de ceux qui portèrent cette adresse au Palais-Royal. Rendu plus tard à ses opinions véritables, revenu du trouble où l'avaient jeté des plaies qui saignaient encore et des événements non éclaircis, il ressentit de ce qu'il avait fait ou de ce qu'il avait paru approuver à cette époque une sorte de tristesse qui s'ajoutait à la gravité naturelle de son caractère et qui s'est répandue sur toute sa vie. On eût dit qu'il cherchait les occasions de prendre sa revanche et de manifester des sentiments qui ressemblaient à un repentir.

Ainsi, lorsqu'on 1841, le R. P. Ravignan publiait son mémoire à consulter en faveur de l'institut des Jésuites, on ne vit pas sans quelque surprise l'ancien ministre de 1828 soutenir à ce moment, en faveur des Jésuites, des thèses que,

comme dépositaire du pouvoir, il avait si vivement coiubatlues. Suivant lui, rien de plus légal que Fexistence des Jésuites; dans l'ardeur de son zèle il avait oublié les lois anciennes et les lois nouvelles. 11 avait oublié ce que M. de Vatimesnil, ministre de l'instruction publique, écrivait dans l'article 2 dv l'ordonnance du 21 juin 1828: « Nul ne peut être ou demeurer chargé, soit de la direction, soit de l'enseignement dans une des maisons d'éducation dépendant de l'université ou dans une des écoles supérieures ecclésiastiques s'il n'a affirmé par écrit qu'il n'appartient à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France. »

Des deux parts c'était trop ; c'est là où mènent les convictions incertaines et excessives; nos mœurs, grâce à Dieu, n'admettent plus les tyrannies de l'âme, qui sont les plus odieuses et les plus funestes de toutes. A quoi bon ainsi se démentir? Il y a des changements qui ressemblent à des apostasies ; l'esprit de pénitence ne doit jamais mener aussi loin.

M. de Vatimesnil mourut le 12 novembre 18G0 ; rendu au moment suprême à toutes les clartés de son esprit, que n'obscurcissait plus aucun intérêt, aucune vanité, aucune prévention, il s'exprimait ainsi au sujet des ordonnances de juin 1828, dont le souvenir ne l'avait jamais quitté, qui avaient été l'événement capital de sa vie : u Si j'ai pu alors agir contre les droits et les intérêts de l'Église, je ne l'ai pas voulu ; j'ai consulté, j'ai éclairé ma conscience; si je me suis trompé, j'en demande pardon à Dieu et aux hommes, mais je ne le ci ois pas, et je n'ai voulu en cela que servir les intérêts de la religion et ceux de mon vieux roi, le bon et loyal Charles X. »

L'histoire dira que M. de Vatimesnil a eu raison et que ceux qui, comme lui, ont essayé de ramener les esprits à la modération et de dégager le gouvernement d'une solidarité qui devait le perdre, ont rendu un vrai service à leur pays. Touchantes paroles que celles-là, pleines de confiance et d'humilité, où rhonnnt; qui finit se retrouve tout entier. Alois nous redevenons ce que nouis sommes. Notre esprit

longtemps fermé se rouvre à ce qu'il a cru être dès les premiers instants où il s'est appartenu, la justice et la yérité. Malgré les années, malgré le sort, malgré des transformations apparentes, nos opinions que le temps a apaisées ou modifiées restent en nous pour nous accuser ou nous absoudre ; elles sont le témoignage persistant de nous-mêmes. La société et l'individu n'ont qu'à y gagner; il y a des asservissements qui ne profitent à personne. En vain on voudrait rêver une unité impossible, la religion y a échoué, la politique y échouerait bien davantage ; la variété des opinions est le besoin et le signe de la civilisation. Sans elle, asservis à la force, courbés sous le joug, instruments de tous les pouvoirs, inhabiles à mieux faire , immobiles comme les castes de l'Inde , les hommes seraient des troupeaux.

Il ne faut pas avoir vu longtemps les hommes de près pour être convaincu que les renommées les plus éclatantes ne sont pas les plus dignes d'envie; on les paie trop cher; ici-bas, rien ne se donne. Si on savait ce que se vendent les biens dont nous sommes jaloux, personne n'en voudrait. Il n'y a pas jusqu'au bruit de nos noms, dont notre orgueil s'étourdit, qui estsi vite oublié, qui nous coûte plus qu'il ne vaut. La gloire, ou ce que nousprenons pour la gloire, n'estsouvent pourla plupart de nous qu'une ombre qui, embrassée à peine, s'évanouit ; l'homme avait à peine vécu, que déjà il s'étonnait de la vanité de ses désirs et de son bonheur. « 0 grandeurs humaine^, » s'écrie le vieil Eschyle, brillantes et vaines images, qu'une » ombre peut obscurcir, une goutte d'eau effacer. La prospé- » rite de l'homme me fait plus de pitié que son malheur! »

Il en est de la gloire comme de la fortune; elles ne veulent être, ni l'une ni l'autre, poussées à bout. Pour les esprits sages et délicats, il y a un milieu qui vaut mieux qu'elles, qui n'a pas leur éclat, mais qui n'a pas leur ivresse, et qui a suffi, dans tous les temps, à ceux qui ont été dignes d'élre heureux.

C'est le refuge d'hommes qui souvent valent mieux que leur fortune ; qui mettent au premier rang des biens, le repos,

ce bien si précieux, et qui tiennent à vivre dignement, mais doucement, sans y mettre trop du leur.

Jamais, peut-être, on n'eut plus besoin qu'à présent de se modérer soi-même.

Les sociétés comme la nôtre demandent au delà de leurs forces à ceux qui sont condamnés à y vivre. Elle ne laisse à aucun de nous le temps de s'appartenir; au bonheur il faut trop de place aujourd'hui. Le petit coin dont se contentaient les heureux d'autrefois serait trop étroit pour le loger; nous nous perdons dans nos désirs, nos ambitions s'élèvent sans que nos âmes s'élèvent avec elles. Il n'y a plus de grandeur simple, l'aspect général s'en ressent ; on ne voit qu'esprits inquiets et que visages troublés; tout annonce un monde nouveau, où les biens seront plus vivement et plus chèrement disputés; l'homme restera le même, sans aucun doute; les conditions de son existence auront changé. Il n'est personne qui ne pressente l'avènement d'une société autre que celle qu'ont vue nos pères, autre que celle que nous avons vue nous-mêmes, et qui réserve à ceux qui sont destinés à y vivre d'autres épreuves et d'autres félicités.

C'est ce qui fait que l'œil fatigué par un spectacle auquel il ne lui sera pas donné de s'habituer, s'arrête non sans douceur sur la figure oii se lisent des pensées calmes et des désirs modestes et satisfaits.

Il en est d'elles, comme des peintures domestiques, dans lesquelles, sous des costumes vieillis, des regrets pieux aiment à deviner les mœurs du passé. Les unes et les autres reposent du présent; leur vue vous calme ; on éprouve à les contempler l'attr.nt qu'inspire aux âmes sensées l'aspect des monuments que le temps n'a pas entièrement détruits. Il est des esprits qui sont plus propres à conserver les anciennes empreintes, qui gagnent avec les années ; leur originalité quelquefois timide finit par acquérir, par l'effet du temps et des contrastes, une saveur qui a son prix.

Il n'est pas donné à tout le monde de ne pas être de son siècle; il faut avoir, pour cela, une vertu réelle et personnelle.

M. BF.RVILLE. 71

On aurait bientôt fait de citer les noms de ceux qu'on pourrait déjà prendre pour des anciens, qui soumis avec dignité, hardis avec mesure, personnels sans égoïsme, circonspects sans crainte, libres sans violence, curieux et sages, aimant les arts, les plaisirs doux, aimant la gloire sans bruit, fuyant les grands et la foule, contents d'eux-mêmes sans emportement, parlant une langue qui n'est presque plus de leur temps, ont su se faire, dans la retraite, un bonheur et une renommée qui finissent bien la vie, et qu'affectent de railler quelques hommes dont la fin n'aura pas la même quiétude et la même douceur.

Parmi ceux-là, il faudrait placer M. Berville, un des avocats les plus aimables de la Restauration, un des magistrats distingués de la Révolution de 1830, dont la physionomie, grâce à ses goûts, à ses idées, à son talent, n'en est pas moins au milieu d'autres physionomies plus accusées, facile encore à reconnaître.

Il ('tait de son temps pour le fond, il n'en était pas pour la forme; il exprimait des idées nouvelles dans une langue qui n'avait ni la mâle simplicité de la vieille langue, ni l'éclat de celle d'aujourd'hui, mais dont le charme n'en séduisait pas moins le public, et n'a pas été oublié par ceux qui l'ont entendu : sa taille, sa figure, son geste, sa voix, faisaient de M. Berville, moins un orateur de barreau qu'un causeur d'académie ou de salon, ils n'ont pas nui pour cela à son succès ; s'il ne vous troublait pas, il ne se troublait pas : on l'a vu arriver sans encombre au bout de ses harangues; il a parcouru ainsi une longue et honorable carrière, qui n'a été marquée que par de doux triomphes.

M. Berville était né à Amiens, le 22 octobre 1788 ; son père, homme de bien ei de mérite, était secrétaire général de l'administrilion provinciale sous l'ancien régime, secrétaire général de; radministi'atidu départementale sous la République; on trouve son nom dans des jours difficiles, au bas de protestations courageuses ; secrétaire général di' la Préfecture sous

72 LE BARREAU AU XlX' SIÈCLE.

l'Empire, député des Cent-Jours, juge de paix ensuite à Charenton, il avait montré à son fils, par son exemple, comment on peut servir avec dignité tous les gouvernements qui ne sont pas indignes d'être servis.

Il lui apprit de plus, ce qui valait mieux, à aimer la Révolution comme il l'avait aimée lui-même, avec modération, mais avec constance.

Nos destinées ont des hasards. Nous ne nous faisons pas nos opinions, nous les recevons toutes faites; elles sont dans l'air que nous avons respiré, dans les premières paroles qui ont frappé nos oreilles; seulement, il nous appartient ensuite avec l'expérience et les années de les redresser, de les tempérer. M. Berville devait en être la preuve. Il avait été à bonne école pour apprendre à aimer la liberté comme l'aimèrent les Girondins, ceux-ci avec plus de vivacité, avec moins de sagesse; le premier nom célèbre qui ait éveillé son attention a dû être celui de M""^ Roland : il a connu plus tard l'âme de cette femme héroïque par son amie la plus tendre, M"^ Canet, qui était d'Amiens. Celle-ci mariée en premières noces à M. Muyard de Vouglans, le criminaliste sévère, avait épousé en 1814, après une seconde union et déjà arrivée à la vieillesse, M. Bervillele père; elle est morte dans sa quatre-vingt-neuvième année, ayant assisté aux spectacles les plus émouvants et les plus merveilleux.

Ces premières impressions expliquent la conduite et les opinions de M. Berville; demeuré fidèle aux idées de 1789, il ne les a ni exagérées, ni désertées. Élevé à une pareille école, il a toujours compté pour quelque chose l'expérience et la raison; sous plus d'un rapport, comme tant d'hommes ses contemporains, il n'est déjà plus de son siècle, dont nul cependant n'a adopté avec plus d'empressement les idées généreuses. Il y a un dédain du bon sens, un art de ne douter de rien, qu'il ne connaîtra jamais : à chaque génération, sa tâche. La sienne se sent dépassée; il en sourit avec indulgence, peut-être avec espoir; il ne changerait pas le monde où il a vécu pour celui qui se découvre à ses regards; il met avant tout la grandeur

et la grâce de l'esprit ; le superflu de rintelligence est le seul à ses yeux qui soit nécessaire, il fait bon marché du reste. Un garçon de caisse lui en remontrerait dans Tart de faire fortune, à la modestie de sa vie, à la délicatesse, à la simplicité de ses goûts, on dirait que le dix-neuvième siècle n'a pas passé par là.

Il ne quitta Amiens que vers 1816, ayant atteint sa vingthuitième année, c'est-à-dire sa première jeunesse écoulée et le pli pris. Ce fut un malheur. Il avait dès lors ce qu'il a toujours eu, la passion des lettres, l'amour et la connaissance des arts, et particulièrement de la musique, une facilité heureuse, une grâce qui pouvait se passer d'apprêts, un désir de plaire excité par des triomphes faciles dans une ville de province, qui l'a empêché de jamais rien dédaigner, ni les petits sujets, ni les petits succès. Il était bien le compatriote de l'aimable Gresset, en même temps que l'admirateur de Delille, dont il écrivit, pour l'académie de sa ville natale, l'éloge qui obtint les suffrages de ses juges. Il y avait en lui la sûreté de raison, la droiture de caractère, la fermeté de principes, la mesure du langage, la sagesse de l'esprit, rares qualités qui empruntaient une sorte d'originalité aux formes dont M. Bei'ville les avait revêtues. Loin de grossir sa voix, comme tant d'autres, il tenait à l'adoucir et, pour ainsi dire, à l'éteindre. Les mots semblaient s'amincir dans sa bouche, il fallait y regarder à deux fois pour voir ce qu'il y avait très-souvent dans ses idées de ferme et de résolu.

.M. Berville sera peut-être, de tous les avocats de l'époque actuelle, celui qui aura moins à redouter de l'avenir; au lieu de perdre avec le temps, il a la chance d'y gagner. Il y a pour cela plus d'une raison.

Son talent n'avait rien d'extérieur ; les aimables qualités qu'on y remarquait survivront à l'orateur; ceux qui nous suivront pourront les goûter comme nous les avons goûtées nous-mêmes. Il serait difficile d'en dire autap.t de celui ([iii a été véritablement éloquent.

L'éloquence tient à un certain mystère qu'il faut renoncer à comprendre et surtout à expliquer. Qui pourra jamais dire d'un homme pourquoi il a été éloquent? C'est chez lui un mot qui vous remue, un geste qui vous émeut, un éclair qui vous éblouit; c'est la figure, l'attitude, la voix; c'est l'occasion qui fait l'homme éloquent, comme elle a fait quelquefois l'homme brave. L'esprit, l'imagination, la science, le travail, l'art de bien dire, rien n'y sert si le don d'en haut vous a été réfusé. N'est pas éloquent qui veut, et je n'ai jamais pu m'étonner assez de milord Chesterfield , homme de beaucoup d'esprit, lequel, comme toys les gens d'esprit, se flattait que l'esprit peut suffire à tout ; il prétendait qu'il ne s'agissait que de vouloir être éloquent pour le devenir ; il engageait en conséquence, fort sérieusement, son fils à apprendre l'éloquence comme il apprenait la danse et l'équitation.

Je suis bien plus disposé à être de l'avis du président Duvair, qui se connaissait en ces matières mieux que milord Chesterfield, et qui, parlant de son ami Pibrac, dont il célèbre les mérites et dont il fait grand cas, ajoutait :

« Toutes fois, cela me demeure tousiours à redire en lui >> qu'il n'était pas capable d'une haute et pleine éloquence ; )) sa douce et gracieuse humeur ne pouvait concevoir des » passions fortes et telles qu'il les faut pour animer une » pareille orayson. »>

Voilà qui est bien dit et qui est de tous les temps, aussi bien de notre temps que de celui de Duvair. L'histoire de Pibrac est celle de beaucoup d'hommes savants, élégants, beaux diseurs, qui valent mieux que leur réputation et leur talent. Afin de consoler ceux qui ne sont pas éloquents, j'ajoute que « la haute et pleine éloquence » dont parle Duvair a été quelquefois le partage d'hommes ardents et ignorants, mais passionnés, transportés par la passion, hors d'euxmêmes ; éloquents, pour ainsi dire, sans le savoir, comme l'instrument est mélodieux.

Pour cette éloquence-là, il n'y a pas de règle, parce qu'il n'y en a pas pour être ému et pour émouvoir.

On est bien aise cependant de savoir, ne fût-ce qu'à titre d'étude et d'observation, puisqu'il s'agit de M. Berville, pourquoi un homme comme celui-là n'a pas été tout ce qu'il pou- \ait ôtrc dans ce métier de la parole, et pourquoi il n'a pas rempli son talent et sa renommée.

Qu'il ne soit plus question df l'éloquence, par la raison qu'il est bien rare qu'on ait à s'en servir, et qu'il est bien facile de s'en passer. En est-il de même de la vigueur, de la chaleur avec lesquelles on vient à bout des convictions? L'effort, c'est la vertu de l'homme. Dieu l'a dit, puisqu'il a promis le royaume des cieux aux violents.

Or, chez M. Berville l'effort a manqué. Il se ménageait. On aurait dit à l'entendre d'un artiste qui ne voulait pas donner toute sa voix. Sa grâce n'était pas sans recherche, son charme sans mollesse ; il tenait trop à plaire ; chez lui la raison n'était pas assez armée.

Il y a plus d'un chemin qui mène à la conviction. Ceux-ci la surprennent en la charmant, ceux-là la subjug\ient. M. Berville a été des premiers ; il captive les esprits, il ne les subjugue pas.

« Suavis videri mahiit quam gravis, sed suavitate eâ, quâ » perfunderet animoa, non quâ perfringeret. » Peut-être aussi qu'il parlait trop bien. Il faut que l'avocat s'en souvienne : quand il parle, il agit. Ce n'est pas pour lui un petit défaut que de trop bien parler ; sa pensée s'en ressent, elle plie sous l'ornement, elle s'use sous la lime ; l'action y perd sa puissance, le discours son naturel.

Après l'avoir entendu, on ne pouvait s'empêcher de se souvenir de Montaigne. «Retournant à la vertu parlière, je ne » trouve pas grand choix entre ne sçavoir dire que mal ou ne « sçavoir rien que bien dire : Non est ornamcntum virile con- » rinnitas. »

L'action n'existait pas chez M. Berville; sa parole abondante et facile coulait d'un cours toujours égal ; il n'avait de l'orateur ni les défaillances, ni les réveils, mais bien la politesse des salons et des académies ; il se serait fait scrupule d'ajouter

par le mouvement et par le geste quelque chose à la parole ; il n'y avait chez lui rien du monstre.

Il y a des talents qu'on dirait venus à l'ombre et auxquels, malgré tous les soins, a été refusée la chaleur que le soleil seul peut donner. Tel était Isocrate, qu'admirait Cicéron, et que l'habileté de l'illustre rhéteur enchantait. Seulement il aurait voulu voir des nuances plus colorées et plus vives à celte parole polie et froide comme un beau marbre.

Tout en le regrettant, il avait garde de s'en étonner; il aurait été disposé, au contraire, à trouver la chose assez naturelle de la part d'un homme qui avait toujours vécu enfermé dans son cabinet, et sur lequel n'avait jamais lui la lumière du barreau « forensi luce carnit. »

Qui ne sait d'Isocrate que la parole n'était qu'un art à ses yeux, et qu'éloigné de la lutte par une nature timide, amoureux du repos et de la perfection, il a employé sa vie à fouiller la langue et à composer, me permettra-t-on le mot, des plaidoyers sur mesure. Avec un tel homme, il n'y a pas à compter sur la réalité ; il y aura toujours en lui quelque chose de feint; à son éloquence il ne manquera rien que la vie. Par un noble contraste, il s'est trouvé que le rhéteur, avec le caractère d'un sage, avait l'âme d'un héros et qu'il n'a pu survivre aux hontes de sa patrie. Il a laissé des héritiers qui ne le valent pas; — qui aurait le temps d'être Isocrate aujourd'hui ? — mai? qu'à leurs qualités, comme à leurs défauts, il ne saurait renier pour ses disciples. C'est de lui que viennent les esprits délicats et difficiles que la simplicité ne frappe pas, que la forme enchante et désole, que trouble l'imprévu, qui passent leur vie à être mécontents des autres et d'eux-mêmes, qui guettent les mots avec une infatigable patience, pour lesquels il n'y a jamais rien d'assez parfait, et qui se sont rendus à plaisir inhabiles aux hardiesses et aux victoires de l'éloquence. Tous les Isocrates ne sont pas restés chez eux ; il en est qui ont plaidé, mais ils ont plaidé comme aurait fait Isocrate lui-même, sinon avec la même perfection, du moins avec le même amour de l'art, le même soin et la même timidité.

M. BERVILLE. i i

La postérité, que n'agiteront plus les mêmes passions, goûtera mieux peut-être que les contemporains des qualités qui gagnent à vieillir et auxquelles le temps donne, en les mûrissant, une sorte de montant qui leur avait manqué.

M. Berville écrit autrement qu'on n'écrit d'ordinaire au barreau ; Voltaire qui a ri quelquefois du style des avocats, et particulièrement de celui des avocats qui étaient ses amis, aurait pu désirer plus de force, de naturel, de substance, dans le style de M. Berville, mais non plus d'ordre, d'élégance et de clarté. Il y a en lui un soin continuel et un art de bien dire, qui tenait aux études qu'il aimait et que suffirait à expliquer la nature de son esprit et de ses goûts. Il ne s'en fiait pas au premier mot venu comme tant d'hommes, plus éloquents que lui, qui précisément, en leur qualité d'hommes éloquents, ne se fatiguent pas à chercher ce qu'ils doivent dire; ils comptent sur eux. Ces hommes-là qu'on a appelés les rois de la parole, frappent en effet, comme les rois, les mots à leur image, et leur impriment cours forcé, de l'autorité du talent.

La pensée n'appartient en propre à l'homme que lorsqu'il s'en est rendu le maître par l'expression ; jusque-là elle flotte devant ses yeux comme une vision.

Le style seul peut conserver la pensée et lui rendre, après des siècles, l'éternelle jeunesse qui vous charme dans quelques grands écrivains. La postérité vient vite pour les avocats : aujourd'hui est loin d'hier. On s'étonne de voir ses plus éclatants succès sitôt oubliés, et M. Berville aura dû à son talent d'écrire le bonheur, rare au barreau, de sui'vi\re au bruit de ses succès.

Il n'y a pas jusqu'au genre de causes qu'il affectionnait et auxquelles son nom a été mêlé pendant quinze années, qui ne soit désormais pour lui un avantage.

Les causes purement privées, une fois l'émotion qu'elles ont fait naître apaisées, produisent un peu l'effet de théâtres dont la toile est baissée et où l'œil chercherait, en vain, dans l'obscurité les prestiges qui l'ont ébloui. Il peut y avoir

quelque chose pour le magistrat, pour Tayocat, pour le jurisconsulte, il n'y a rien pour le public. Il n'en est pas de même des causes politiques, qui restent quelquefois des événements pour l'histoire, et souvent des aliments pour des passions, qui étantrhorame même, sont destinées à ne pas mourir.

Il y a des procès dans lesquels le public se considérera toujours comme partie nécessaire, et ce sont ceux-là que M. Berville a principalement plaides, non pas qu'il ne fût propre à autre chose. A quoi donc aurait servi l'assemblage des plus heureuses qualités, si M. Berville ne leur avait pas dû d'avoir été un avocat dans la plus complète acception du mot. Ceux qui l'ont entendu, dans les affaires civiles, savent qu'il n'a dépendu que de lui de s'y faire un nom et une place. On a eu rarement plus d'ordre, de tact, de finesse, de pénétration. Je pourrais nommer l'affaire des héritiers Bouclier contre M. le duc d'Orléans, dans laquelle il a donné des regrets à ceux qui auraient voulu voir un talent si fin et si sage plus utilement employé aux affaires du palais. Mais là n'était pas sa vocation. Il y fallait un effort trop constant. Où sera la place pour les livres, pour la causerie, pour la rêverie, pour la poésie, pour la musique? Ses goûts, ses amitiés, ses opinions, ses passions, si on peut ainsi parler, lorsqu'il s'agit de M. Berville, l'appelaient ailleurs, et c'est ainsi qu'on le voit au premier rang des avocats politiques, depuis le commencement de la Restauration jusqu'à la fin. En 1816, il plaidait, à côté de i\I. Mauguin, dans une affaire à laquelle on a conservé le nom de l'Épingle noire, oi^i de malheureux insensés avaient mis en commun leurs impuissantes haines, triste procès dont il faudrait effacer le souvenir et qui prouvait, une fois de plus, ce que coûtent et ce que rapportent les vengeances qui se parent vainement du beau nom de la justice.

En devenant avocat politique, M. Berville avait bien choisi sa voie, et la preuve, c'est qu'à peine à ses débuts il se voit chargé des affaires les plus graves et conquérir à côté de rivaux redoutables une importance incontestée.

iM. BERVILLE. 79

Eo 1819, il défendait MM. Simon Lorière etGévaudan dans l'affaire des amis de la liberté de la presse. C'était une grande cause qui marquait le réveil de l'opinion, qui trahissait des dissentiments regrettables, ranimait des espérances éteintes, secondait des projets cachés, excitait des esprits passionnés, et qui réunissait, autour d'un même drapeau, des hommes, dont les uns essayaient, avec sincérité, d'accoutumer la France à la vie publique ; dont les autres ne cherchaient qu'un prétexte pour leurs desseins, et qui devaient tous être, par conséquent, après avoir paru un instant d'accord, si promptement et si ouvertement divisés.

Il s'agissait de marquer le caractère et de poser la borne du droit de réunion qu'avait confisqué l'Empire ; que la Restauration n'avait pas restitué; auquel notre nature semblerait nous avoir rendus plus propre qu'aucun autre peuple sans notre impétuosité qui a sitôt fait de se lasser, dans le calme, et de s'allumer à un contact immédiat et continuel ; que les partis n'ont fait qu'exploiter au lieu de l'exercer; qui se prête à toutes les combinaisons; qui expose à tous les périls et d'où devait naître un jour une révolution.

On ne trouverait rien d'ailleurs, dans le plaidoyer de M. Berville, qui rappelât le mouvement des esprits et l'agitation de l'opinion ; il adoucit sa voix, déjà si douce, afin de mieux cacher, s'il est possible, la gravité de la cause qu'il défend ; peu s'en faut qu'il ne transforme la maison de M. Gévaudan, personnage riche de l'époque, où s'assemblaient des hommes jeunes, ardents, ambitieux, qui n'avaient pas peur du bruit, en une sorte dhùtel de Rambouillet, consacré aux madrigaux de la politique.

Il disait en commençant :

« Lorsque des citoyens paisibles, parmi lesquels je m'ho- » nore d'être nommé, se réunissaient sous les auspices de la » confiance et de l'amitié, et par des entretiens où régnaient » la modération, la décence et la bonne fui, cherchaient à » s'éclairer sur des questions que la Charte a livrées à la » méditation de tons les Français, lorsqu'ils voyaient des

» membres de Cour souveraine, des députés, des pairs de » France s'empresser à ces réunions, l'autorité leur applaudir, » des ministres reproduire leurs principes à la tribune lé- » gislative. Lorsque d'autres réunions, moins ostensibles et » peui-être moins innocentes se propageaient pourtant sans » obstacle, autorisées par le silence du pouvoir, certes, les f) citoyens étaient loin d'imaginer que leurs conférences fus- » sent illégales, et qu'en venant s'instruire dans le salon )) d'un ami, ils se rendissent les complices d'un délit contre » la paix publique. »

Ainsi, de M. Berville, dans toutes les causes, il ne sera jamais ni plus ardent, ni plus pressé ; rien ne pourra déranger la symétrie de sa phrase, et c'est à cause de cela, peut-être, qu'il était plus propre qu'aucun autre à une lâche qu'il aimait ; on n'avait rien à crainde de ses entraînements ; on a\ait tout à espérer de son art et de sa facilité.

Vous le trouverez le même dans le procès des Lettres normandes, pamphlet périodique du temps qui avait pour auteur M. Léon Thiessé, ancien préfet du gouvernement de 1830, fils d'un des hommes les plus honorables de la révolution, qui fut compris dans l'élimination dutribunat, pour être resté fidèle avec fermeté, dans les jours d'épreuve, à des principes qu'il avait défendus avec sagesse dans les jours de triomphe. L'avocat avait devant lui une de ces thèses dont s'emparent avec joie les passions violentes, qui sont pleines de périls, qu'il vaudi'ait mieux laisser dormir dans le silence et qu'on ne peut s'empêcher de vider une fois qu'on y a touché. De quel droit la Restauration, eu consacrant par un anniversaire funèbre, le £1 janvier 1793, a-t-elle imposé un deuil officiel à la France? Telle est la question que l'écrivain non plus que l'avocat n'ose regarder en face, et qui appartient à l'histoire plus encore qu'aux révolutions. Aussi, M. Berville esquise-t-il les fins de non-recevoir afin d'arriver au fond du procès.

« Et ne craignez point, ombre auguste et touchante, qu'ici » je veuille arrêter les pleurs qu'attendent vos royales infor-

. M. BERVILLK. 81

» tunes ! Quel cœur assez insensible pourrait en refuser à vos » vertus, à vos malheurs? Quel est l'ami de l'humanité, » quel est l'ami de la liberté (ces deux titres sont insépara- » blés) qui n'ait gémi sur la tombe du monarque dont l'hu- » manité et la liberté ont tant de fois éprouvé les bienfaits ; » qui supprima les corvées, abolit la servitude, proscrivit la » torture, qui, réunissant les états généraux, rendit un organe » à l'opinion publique, depuis trois siècles condamnée au ï) silence. Quel Français ne serait pénétré de douleur au récit y> de vos revers? Qiiis^ tulia fando, temperet a lacrymis?)^

J'ai voulu citer quelques passages du discours de M. Ber- \ille, qui donnent bien l'idée de la manière de l'avocat, aussi bien que du goût du temps. On en était encore à l'apostrophe et à la prosopopée :

« Eh! n'avons-nous pas assez souffert de nos discordes » civiles? disait l'orateur en finissant; n'avons-nous pas assez » gémi ? Nos discussions n'ont-elles pas porté des fruits » assez amers? Lorsque César arriva sur les bords du Rubi- )) con, la patrie désolée, suppliante, le sein déchiré, les yeux » pleins de larmes, apparut à ses regards, implorant la w pitié de celui qui Fallait frapper. Que ne peut-elle ainsi )) vous apparaître, vous dont les passions imprudentes attisent )) chaque jour le foyer de nos divisions intestines! A défaut » de sa voix, écoutez du moins la voix de ces augustes vic- » times dont nous pleurons la destinée. Louis XVI, conduit )» à l'échafaud, lève les yeux au ciel et pardonne. Atteint du ») fer homicide, son neveu, couvert déjà des ombres de la » mort, ranime un instant sa voix défaillante et demande » grâce pour son assassin... 11 pardonne au coupable... » pardonnez à la France innocente... »

M. Berville avait raison, et la mort de Louis XYI que rien ne justifiait dans le fait, que rien ne légitimait dans le droit; \iùlence pour laquelle des hommes ou faibles ou emportés, préludaient à toulus les violences, a été pour la Fr.iuce un irréparable malheur? — Mais était-ce bien là le véritiible et dernier mot du procès?

8â LE BARREAU AU XIX® SIÈCLE.

Parmi tous les faits accomplis, les révolutioDS sont peut-être ceux qui s'imposent le plus à la soumission de tous, non pas tant à cause du bien qu'elles ont fait, que pour les ruines qu'elles ont entassées et les désastres qui en sont nés. Qu'on y touche, et le sol tremble. La société construite avec des matériaux nouveaux, se sent menacée jusque dans ses fondements. On ne demande pas aux dieux le prix de la liberté, une fois qu'il a été payé, si cher qu'il soit. Il n'est donné à personne de se prévaloir, en pareille matière, d'une susceptibilité inflexible, et notre siècle a été témoin d'incroyables accommodements. Que M. Berville ne rappelait-il qu'on avait vu Louis XIV mettre sa main, par celle de son ambassadeur, M. de Neuville, dans la main de Cromwell, teinte encore du sang de Charles I", gendre de son aïeul Henri IV? Qui osera se vanter d'être plus royaliste que Louis XIV?

Tous les temps ne sont pas bons pour toutes les vérités ; l'histoire elle-même désarme devant les grandes infortunes. On comprend les ménagements de M. Berville, quand on pense qu'il parlait au mois de mars 1820, c'est-à-dire le lendemain du jour où le poignard de Louvel venait de jeter l'effroi dans les âmes.

On se rappelle la mode des mémoires apocryphes, objet d'un engouement futile, où les personnages et les événements étaient travestis, et qui n'ont pas peu contribué à pervertir l'esprit public et à répandre dans les masses trop de notions et d'idées fausses. Un jeune écrivain avait publié, dans les commencements de l'année 4830, sous le nom de Levasseur, conventionnel obscur, membre de la Montagne, mort pauvre, proscrit et oublié avec les passions de la jeunesse, qui restent quelquefois dans des esprits honnêtes, mais étroits, solitaires entêtés, incapables de s'ouvrir à l'expérience et à la raison, des mémoires écrits avec l'ardeur de la jeunesse et l'audace du fanatique. Des écrivains distingués voués à la cause de la Révolution avaient déjà tenté de ramener l'opinion, habituée, depuis trente-cinq ans, à condamner les mêmes noms, mais c'était la première fois qu'on faisait violence au sentiment

public, si on peut parler de la sorte, avec cette naïveté audacieuse. Nous n'étions pas faits encore à cette poétique de la terreur, devenue depuis un lieu commun, dans laquelle des rhéteurs ont prétendu enseigner à la France, du haut de leur infaillibilité, l'art de faire des révolutions. Pour la première fois, la France voyait se dresser, devant elle, des fantômes couverts de linceuls ensanglantés, qu'elle croyait ensevelis pour toujours dans la fosse commune de thermidor et de prairial.

Le moment était venu, les esprits étaient prêts pour de pareilles controverses ; l'air était chargé d'orage , les partis n'avaient rien à ménager. Les morts fameux qui, plus sages que leurs apologistes , avaient condamné leur mémoire à l'oubli, s'étonnaient dans leurs tombeaux d'une justification à laquelle ils n'auraient pas osé prétendre.

M. Achille Roche, auteur de ces mémoires, fut poursuivi et défendu par M. Berville, qu'on ne reconnaît pas dans ce procès. Il est tout à la fois hardi et sage ; hardi, parce que les temps étaient venus de parler hardiment ; et sage, parce qu'il était impossible que M. Berville fût autrement. Il y a même dans ce plaidoyer des mouvements oratoires d'une beauté vraie et simple qui ne perdent rien dans sa bouche, pour être traduits de Démosthène.

L'organe du ministère public avait laissé échapper d'imprudentes paroles sur l'invasion.

M. Berville lui répond :

« C'est au milieu de nos campagnes oii s'étendit le ravage ; » c'est sur les tombeaux de nos soldats, tombés en combat- » tant pour la patrie, qu'on vient présenter l'invasion pres- » que comme un bienfait... Ils étaient donc criminels, ces » généreux citoyens qui se précipitaient sur la frontière, en » défendant le lléau de l'anarchie contre le fléau de l'inva- » sion ; mais non, Français, non, non, vous n'avez pas failli » en repoussant l'étranger, j'en jure par les mânes de ceux >» qui sont morts aux plaines de Jemmapes et de Fleurus. »

Que si on veut mesurer le chemin que les esprits ont fait.

il faut voir avec quelle hardiesse un avocat du caractère de M. Berville s'exprime sur certains événements de l'histoire contemporaine :

« Vous ne voulez pas, s'écrie-t-il, qu'un montagnard ap- » pelle sainte la cause qu'il a défendue. Oubliez-vous que » cette cause était celle de l'indépendance nationale? »

M. Berville n'a pas toujours été aussi hardi ; il était courageux cependant, mais il aimait à fermer la main pleine de vérités et à ne pas tout dire ; pour qu'il en fût autrement, il fallait qu'il y fût contraint par la cause et par le temps.

Il aimait les ménagements dans lesquels il excellait ; s'il eût tout dit, son art n'eût plus été qu'un art inutile.

Le 28 janvier 1828, il plaidait devant la Cour royale de Paris, pour un écrivain qui a eu un jour d'éclat, qui est mort de notre temps aux environs de Paris, pauvre, vieux, oublié, résigné, obstiné, dans la solitude de sa misère et de sa pensée; pour M. de Sénancourt, auteur d'Obermann, qui avait publié pour un libraire du temps un « Résumé des traditions religieuses » dans lequel Jésus-Christ était qualifié tantôt de jeune sage, tantôt de « respectable moraliste. »

Redoutable thèse que celle-là, qui agite les consciences, qui émeut les passions, qui n'éclaire personne et qui ne sert pas à la vérité! 11 se passera du temps encore avant qu'on sache si les yeux de l'homme permettent qu'on déchire sans les blesser tous les voiles. Le sage y met plus de ménagement, il n'inquiète pas par d'inutiles et bruyantes révélations tant d'âmes assez heureuses pour que la foi leur soit nécessaire et qui demandent, avant tout, à être soutenues et consolées.

Poursuivi à raison de cette publication, M. de Sénancourt avait été condamné par le tribunal correctionnel de la Seine, pour délit d'outrage à la morale publique et religieuse, à la peine de neuf mois d'emprisonnement.

« Attendu, disaient les juges, que l'ouvrage intitulé Résumé » contient, dans son ensemble, les outrages de la nature la » plus grave à la religion de l'État et aux autres cultes chré- » tiens légalement reconnus en France ; que les outrages

M. BEnVILLE. 85

» consistent principalement à nier la révélation des vérités du » christianisme, à nier également de la manière la plus i'or- » melle la divinité de Jésus-Christ en le qu.xliûant tantôt de » jeune sage, iàn'.ài àe respectable ??io?'a//s/é', auquel, après sa » mort, en a prêté les attributs d'une personne allégorique. »

M. de Sénancourt avait interjeté appel ; M. Berville le défendait, il faut voir avec quelle mesure et quelle sobriété extrême! La question est une de celles auxquelles il ne faut pas toucher de trop près ; il l'indique plutôt qu'il ne la plaide :

u Deux systèmes opposés, dit-il, ont régné tour à tour sur » le monde, ont régi tour à tour les opinions humaines. L'un

rt a pour fondement l'autorité, l'autre la liberté Voici les

» conséquences du système de l'autorité : l'inquisition, la » Bastille, la Saint-Barthélémy, les dragonnades, la cen- » sure. C'est lui qui, dans Athènes, présente la ciguë à So- » cratc, coupable d'avoir enseigné l'unité de Dieu, qui, dans » Rome encore païenne, livre aux bêtes féroces les premiers » confesseurs du christianisme; qui, dans Florence catho- » lique, met aux fers Galilée pour avoir deviné les lois de la w nature et l'ordre de l'univers.

)) 11 est un autre système, enfant des lumières et de la )) saine philosophie, qui rejette toute contrainte en matière » d'opinions; là le pouvoir, ministre de tolérance et de paix, » ne descend point de son auguste sphère pour se mêler aux » disputes humaines. Il se borne aies contenir dans de justes » limites , il ne les juge point, il les modère ; il protège l'opi- » nion paisible, -il réprime l'opinion turbulente. Content de » maintenir le calme dans la société, il laisse à la vérité le )» soin de prévaloir par elle-même. Ya, semble-t-il lui dire, » va, fille du ciel, la force n'est point en moi; elle est en toi- » même ; parais et tu triompheras. Tu n'as pas besoin de » secdurs humains pour fonder ton empire. »

il disait en terminant :

« Naguère un de nos confrères et dont la piété vous est » connue, me disait en parlant de ce procès : Si la sentence » est maintenue, je ne donne pas trois ans pour voir s'établir

» l'inquisition en France. Il disait vrai, le jugement que j'at- » taque n'est qu'un jugement d'inquisition. Messieurs, nos )) parlements dont vous tenez ici la place ont jadis repoussé » l'établissement de l'inquisition dans notre patrie ; héritiers » de leur pouvoir, vous ne répudierez pas l'héritage de leur » sagesse. »

Il faut convenir que les parlements et l'inquisition n'avaient rien à voir dans cette affaire. C'est ainsi qu'on parlait en I(S28; tous les moyens étaient bons pour se défendre ou pour attaquer ; les parlements étaient à la mode ; quant à l'inquisition, il ne faudrait pas y regarder de trop près. Resterait à savoir le rôle que plus d'un parlement y a joué ; en ce qui touche les choses de la conscience, en général, les exemples qu'ont donnés les parlements ne sont pas à citer. L'histoire, qui a respecté leur souvenir, n'a jamais mis la tolérance au rang de leurs vertus.

M. de Sénancourt et le libraire furent acquittés, ils devaient l'être. Il y a des faits qui ont d'autres juges que les tribunaux.

M. Berville a réussi à gagner le public et à charmer les juges dans toutes les causes qu'il a plaidées, et il n'a été, grâce à son tact, à son art de bien dire, au-dessous d'aucune d'elles.

Une fois cependant son habileté fut mise à une assez difficile épreuve; son talent subit une sorte d'éclipsé, ce qui arrive aux talents les plus brillants, ce qui n'arrive même qu'à eux. Il défendait un homme qu'on a trop vanté, qu'on ne vante plus assez, qui n'était pas, sans doute, le plus grand écrivain de son temps, comme on l'a quelquefois dit, mais qui n'en restera pas moins un des plus rares artistes en style que la langue française ait comptés en aucun temps. Je me sers d'un mot dont on abuse parce que nul ne peindrait aussi bien l'homme dont il est ici question. A l'écrivain il faut l'ampleur, la pensée, la passion qui lui ont manqué. Au fond, la vraie passion, la seule peut-être qu'ait eue Paul- Louis Courier, a été la passion littéraire. Otez-lui quelques accès de misanthropie, de mauvaise humeur, de susceptibi-

lité maladive, de délicatesse exquise, cherchez ce qui l'a ému ; de là son admiration pour les grandes époques de la littérature, aussi bien dans l'antiquité que dans les temps modernes, après lesquelles, pour lui, il n'y a plus rien. Ce vigneron révolutionnaire, ce canonnier indiscipliné en est resté au siècle de Louis XIV, tout en regrettant la naïveté, la liberté du seizième siècle : qu'on ne lui parle pas de ce qui s'est écrit depuis cinquante années, il n'en sait mot.

« Surtout, écrivait-il à M. Boissonade, gardez-vous de « croire que quelqu'un ait écrit en français depuis le règne de » Louis XIV. La moindre femmelette de ce temps-là écrivait )) mieux que les J.-J. Rousseau, Diderot, d'Alembert, con- » temporains et postérieurs. Ceux-ci sont tous des ânes bâtés, » sous le rapport de lalangue; pour user d'une de leurs phrases, » vous ne devez pas seulement savoir qu'ils aient existé. «

Quel dédain! Quel est celui, parmi les adorateurs du passé, qui a parlé de la sorte? S'agit-il de lettres, il y a du dévot dans Courier. Il est amer, exclusif, 'intolérant comme les dévots le sont quelquefois, quand ils ne font pas à la raison, à la bienveillance, la place qui leur revient. Or, les mots expriment les choses ; on est bien près de s'entendre quand on parle la même langue.

Après la passion des lettres, bien fin et bien heureux qui en trouverait une autre dans Paul-Louis ! Les transports de 1789, qui ont ému, qui émeuvent encore les générations, lui ont à peine porté au cerveau. Qu'on cherche trace en ses écrits, si on peut, des questions économiques, sociales, humanitaires, ainsi qu'on dit. Quant à l'Empire, il ne l'a pas ha'i ! il l'a plutôt raillé comme il raillait, c'est-à-dire avec une amertume particulière qui en a fait quelquefois un terrible railleur ; il fait bon marché des orateurs et des journalistes qui font trop de bruit, qui parlent et qui écrivent dans une langue à laquelle il ne peut s'habituer. Ce qu'il ne pardonne pas à l'Empire, c'est son défaut de goût. Il lui en veut de cette majesté artificielle dans laquelle se plaisait celui qui pouvait si bien s'en passer. Son héros à lui, c'était César, grec plutôtque

romain pour le génie et pour la langue, artiste, orateur, écrivain, et qui n'était pas seulement un gagneur de bataille, qui aurait été digne, ce qui valait bien mieux pour Courier, d'être compatriote et contemporain de Périclès.

On ne voit pas non plus qu'il ait boudé la Restauration ; nos désastres suprêmes ne lui arrachent pas un cri. Il n'a pas un mot pour Waterloo, pas un souvenir pour ses anciens compagnons.

C'était l'époque où il racontait, non sans quelque satisfaction, les succès qu'il obtenait dans la bonne comxpagnie de la Touraine et chez M. le marquis d'Autichamp, dont il aimait à redire les mots aimables.

Ce n'est pas ainsi qu'on se figure d'ordinaire le terrible Paul-Louis. Le fait est qu'il n'a commencé à s'apercevoir que la France pouvait fort bien être blessée que lorsqu'il s'est senti blessé lui-même, jusque-là il n'avait pas mal pris la chose. Son maire l'a jeté hors de lui ; il n'a fallu rien moins qu'une telle dispute pour lui mettre la plume à la main. De là, malgré l'art de l'écrivain, ce qu'il y a de petit dans ses œuvres et qui nous frappe davantage à mesure que nous nous éloignons davantage de l'époque oii elles ont été écrites.

Les générations nouvelles qui, en fait d'art, se contentent à meilleur marché que le faisait Courier, que n'émeuvent plus beaucoup la souscription de Chambord, les doléances du garde Bonneau, les refus de danser, pour lesquelles, en fait de style, il n'y a rien d'assez nouveau, en fait d'idées, rien d'assez hardi, commencent à s'étonner de la réputation qu'on a faite au vigneron de la Charonnière, qui se nourrissait de Platon et de Lucien, et qui tâchait tout bonnement d'écrire comme écrivaient Rabelais et Pascal. Celui-ci, s'il vivait, s'en étonnerait moins; il avait dédaigné les masses, les .masses l'ignorent, à chacun sa part. A celles-ci, il faut autre chose que l'art sévère et savant de l'homme pour lequel il n'y avait rien de trop simple et de trop délicat dans l'expression, et qui a fait de lui, au milieu des langues modernes, un des derniers grecs. On dirait qu'il avait choisi à dessein des sujets de

M. BKRVILLE. <S9

peu d'importance afin de laisser à sou art tout son prix, comme auraient fait les anciens, ses modèles et ses maîtres. Nul n'était plus difficile à satisfaire; les délicats sont malheureux. Il avait horreur du gros style et des idées convenues qui sont adoptées comme de la menue monnaie dans le commerce des intelligences.

L'avocat et le client n'avaient rien de commun, ni pour le fond, ni pour la forme.

Au fond, sans qu'il y parût, il y avait plus de passion peutêtre dans M. Berville que dans Courier.

Le premier était attaché à la Révolution par plus de liens ; il en avait mieux sucé le lait, il en avait adopté davantage les souvenirs, les émotions, les sentiments, les préjugés; il lui devait déjà une partie de sa renommée, il en attendait plus encore. Il vivait dans un monde où les esprits, toujours en fermentation, étaient plus ardents, plus agités, plus crédules; avec cela, chez lui plus de douceur, plus de bienveillance, plus de justice; il n'a ni l'humeur, ni l'amertume, ni la moquerie de son client. Celui-ci, doué d'un esprit exquis plutôt qu'élevé, avait le malheur de peu aimer les hommes; il en admirait trop quelques-uns afin de pouvoir mieux rire des autres.

Pour la forme c'était bien autre chose : Courrier est tout ancien ; il est curieux de connaître ses secrets ; après les Grecs il lui faut les écrivains de la vieille langue. C'est à peine s'il pardonne au dix-septième siècle sa froide et irréprochable correction.

M. Berville, au contraire, date de la fin du dix-huitième siècle, ('e sont les mêmes idées vagues et généreuses, c'est la même parole facile, un peu banale et effacée. Ainsi l'avocat et le client ne pensaient pas de même et ne parlaient pas de même ; le moyen de s'entendre. Il n'y avait qu'un avocat au barreau qui aurait pu convenir à Courier, c'aurait été M. Dupin, si deux hommes pareils avaient pu se décider un Instant à être du même avis. Chez l'un et chez l'autre même amour du vieux, même originalité, même sentiment personnel, même crainte des partis, même langue simple et vive, avec plus de

naturel chez l'orateur, plus de science chez le vigneron.

Quant à M. Berville, il s'est mépris au sens de l'œuvre qu'il avait à défendre, peu s'en faut qu'il n'ait vu dans le « smple discours » impitoyable satire où la royauté est flagellée; où les cadavres de François P% d'Henri IV, de Louis XIY sont traînés sur la claie, où la société française est liwée au mépris, « cagoterie, chevalerie, qu'êtes-vous devenues? » une sorte de parabole évangélique comme celles que soupirait Massillon pour rassurer l'innocence et distraire les ennuis d'un enfant roi, qui devait s'ennuyer toute sa vie.

Paul-Louis a dû plus d'une fois hocher la tête en entendant parler son avocat. Ce Grec déguisé en Scythe cherchait sans la trouver, dans la bouche de M. Berville, sa moquerie imitée par lui de première main, des maîtres, que d'autres avec moins d'art essaieront vainement d'imiter après lui. Il a dû regretter sous les ornements dont elle était recouverte la savante nudité du simple discours qui lui avait coûté tant d'efforts.

On sent qu'il n'a pas été tout à fait défendu comme il aurait voulu l'être, et qu'il lui aurait fallu quelque chose de plus ancien :

« Ainsi parla M. Berville avec beaucoup de facilité, de » netteté dans l'expression et de force parfois. A ce discours, » Paul-Louis voulait ajouter quelques mots, mais ses amis )) l'en empêchèrent. »

11 ne fallait pas plus de mots que cela à l'homme qui savait si bien se servir des mots pour exprimer ce qu'il voulait dire.

On voudrait savoir, cependant, s'il en a pensé et s'il en a dit davantage.

Sa correspondance qui a été recueillie, et dont la plus grande partie n'en valait pas beaucoup la peine, n'apprend rien de plus à ce sujet; le 10 juin 1821, il écrivait à sa femme :

« J'ai pris un avocat que tu connais peu-être, il se nomme

M. BERTILLE, 01

» Benille, il venait chez ta mère autrefois, c'est un jeune » homme de beaucoup d'esprit et fort aimable. »

Au mois d'août 1 821 , à la même :

« J'ai fait hier un dîner d'avocats où je me suis assez diverti, » chez Berville, à la campagne, aux carrières de Charenton. » On a beaucoup parlé de moi et de mon affaire, je te conte- » rai tout cela; on croit généralement qu'ils n'oseront pas » me condamner. Il y a des circonstances favorables que je )) ne puis t'écrire. On est fort curieux de savoir comment » je me tirerai de ma harangue. Les avocats croient et espè- V rent que je ne réussirai pas, je suis à peu près sûr du con- » traire si je me décide à parler, mais peut-être jugerai-je » plus à propos de me taire, w

Et, en effet, il se tut. Il est jugé, condamné; ensuite plus rien sur ses juges, sur son avocat. On aurait voulu avoir l'humeur d'un pareil homme prise à la source, s'il est possible, et non transportée, adoucie dans le style dont il est le maître. Avant tout le style est son affaire : il faut que tout porte son cachet; la moindre œuvre sortie de sa main le prouve.

Aussi le soin qu'il y met est extrême ; il a bientôt fait d'oublier tout le reste : il s'occupait alors du pamphlet fameux où M. l'avocat général de Broé, allait être traité avec une injurieuse sévérité.

« Mon Jean de Br... paraît demain ; une foi paru, quelle » joie !

» Ma brochure a un succès fou, écrit-il, quelques person- » nés voudraient que je fusse député, je serais fort fâché que » cela réussît, cela ne me convient pas du tout; au reste, il y » peu d'apparence, car je crois que je ne conviens à aucun » parti. »

Il avait raison, et il y avait pour cela plus d'un motif: le premier de tous et le meilleur, c'est qu'en réalité, il n'était d'aucun parti. Jamais homme ne fut plus spirituel, plus personnel, moins disposé à être entraîné. Nul lien n'a pu le retenir, mille émotion n'a pu le toucher, nulle discipline! n'a pu le soumettre, pas même lu discipline des camps ; avec cela

OU ne comient à aucun parti. Quelques esprits difficiles et délicats continuent à vous goûter. Quant au public, de telles délicatesses ne lui vont pas, il admire sur parole, il vous ignore d'abord, et il a bientôt fait de vous oublier.

La réputation littéraire de M. Berville, qui avait peutêtre servi à fixer, en sa faveur, le choix de Courrier, a nui au premier plus qu'elle ne lui a servi. Mieux aurait valu un avocat qui n'eût été qu'avocat ! il y avait trop loin de l'élégance apprise dans les salons et dans les académies, que la moindre hardiesse faisait rougir, à cette science du langage qui a fait de Courier, à force de précision, de sévérité, de délicatesse, un écrivain presque original.

La révolution de 1830 qui avait fait de M. Berville un premier avocat général sans qu'il l'eût désiré, n'avait pu parvenir à changer ses goûts, ses habitudes, son langage; quelque temps après il était nommé député. Un tel fardeau n'était pas trop lourd pour lui, il était homme à le porter. Mais il avait u n épicuréisme honnête et doux, un désir de plaire qui s'accommodaient assez mal de l'austérité de tels devoirs et qui lui faisaient chercher le repos au milieu du bruit. De là, ce qu'il y a eu d'effacé dans le rôle qu'il a rempli pendant plus de dix-huit années. On n'est pas précisément avocat général pour avoir toutes ses aises, la société veut qu'on se donne plus de mal pour la servir.

L'amour des lettres a tenu une si grande place dans la vie de M. Berville, qu'il serait -malaisé de n"en pas dire un mot.

Avocat, dé, uté, magistrat, homme privé, il n'a pas cessé de les aimer avec un entêtement aimable et une coquetterie qui a son charme, mais qui a ses inconvénients. L'esprit y perd le naturel et la simplicité.

Il faisait des vers, où il y avait du talent et même plus de talent qu'on n'aurait pu en attendre vu la qualité de l'auteur ; qui auraient été bons pour tout le monde, qui étaient excellents pour des vers de premier avocat général, que l'auteur préférait peut-être à des œuvres plus .sérieuses et plus méritoires, par une faiblesse ordinaire à tous les magistrats qui ont fait des

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vers, depuis le chancelier L'Hôpital jusqu'au chancelier d'Aguesseau ; qu'il aimait à lire à demi-voix, qu'on répétait à demivoix ; que ses amis admiraient, qu'ils admiraient même trop, s'il faut en croire un homme qui était aussi sou ami, et qui devait s'y connaître presque aussi bien que tous les autres.

Béranger alors retiré à Fontainebleau lui écrivait au sujet de vers que M. Berville lui avait envoyés, et d'une conversation qu'il avait eue avec M. Michaux, alors procureur du roi à Fontainebleau, depuis juge à Paris, homme aimable, bon, spirituel; magistrat comme M. Berville, qui, comme M. Ber- \ille, aimait les vers et en faisait.

« Seulement, je trouve que M. Michaux estime un peu » trop les faiseurs de vers. Nous avons parlé de votre char- » mante épître sur la rime. J'en faisais l'éloge qu'elle mérite, » et j'exprimais mon étonncment de trouver en vous cette )' perfection du métier qui semble ne devoir appartenir qu'aux » gens de la balle. Mais ne voilà-t-il pas M. Michaux qui » s'avise de dire que ce morceau excellent lui donnait encore » une plus haute idée de vous. Ah! par ma foi, j'ai trouvé » cela trop fort, moi qui avais sous la main vos plaidoyers, » et qui attache plus de prix à la pensée qu'à la rime. Si je » l'avais plus connu, je crois que je me serais fâché. Mais, je » vous le dénonce : traduisez-le à voire tribunal, et appre- » nez-lui à tenir plus de compte des richesses d'une brillante » élocution, et des ressources d'une raison haute et forte. »

M. Berville a trop écrit pour les réunions qu'il aimait, où il était aimé ; oii son caractère, sa grâce, sa façon de lire, lui assuraient d'avance sans son talent, un succès trop facile. Doué d'une rare facilité, il n'a pas su assez s'en défendre.

On n'improvise pas les succès des lettres, quand on ne demande à celles-ci que les nobles satisfactions de l'esprit, et quand on n'ambitionne que les suffrages des gens de goût.

Elles veulent plus de patience, de recueillement.

Sous ce rapport, M. Berville est bien resté l'homme du siècle qui l'a vu naître, de ce siècle amoureux de tons les plaisirs, et surtout de;^, plaisirs de l'esprit, qui a remué trop

d'idées pour n'avoir pas mêlé beaucoup de vérités à beaucoup d'erreurs, et qui se plaisait a unir dans la même personne tous les contrastes.

M. Berville est même plus vieux que cela, sans qu'il s'en doute. Ily a en lui malgré son bon sens et sa raison, une gravité un peu frivole qui rappellerait quelques-uns des personnages du seizième siècle. Quand on a lu les petits vers qu'il a répandus d'une main trop prodigue sur beaucoup de sujets, on songe malgré soi aux magistrats des grands jours de Poitiers, auxquels la puce de M"" Desroches a inspiré de savants madrigaux.

M. Berville a écrit pour l'Académie de Caen, sur Voltaire et sur Rousseau, des notices sensées, impartiales, mais superficielles. La notice sur Rousseau se termine ainsi :

« Voltaire nous représente l'Apollon pythien, perçant de » ses traits les monstres nés de la fange ; Rousseau nous » apparaît comme un autre Prométhée animant l'argile gros- » sière avec la flamme apportée du ciel. »

Je ne sais pas ce qu'aurait dit Rousseau; mais je me tiens pour certain que Voltaire aurait été un peu étonné de se voir comparé à l'Apollon pythien.

En général, M. Berville n'enfonce pas assez ; il écrit comme il parle, à fleur de sujets ; de là sa grâce un peu timide, il faut déchirer la terre pour qu'elle produise. Chose singulière ! les lettres ont été pour beaucoup dans la douce gloire de M. Berville, et avec cela, elles n'ont pas laissé que de lui faire du tort; elles ont caché, dans l'avocat et le magistrat, des qualités auxquelles on n'a peut-être pas rendu la justice qui leur était due et qu'il n'aurait dépendu que de lui de rendre plus utiles et plus fécondes ; il a perdu à une alliance que n'admettent plus nos mœurs, plus exclusives et plus positives que celles d'autrefois.

Les professions sérieuses sont devenues jalouses; peut-être ont-elles raison? il faut nous défier des vocations qui ne brillent devant nous que pour nous égarer. Les temps d'ailleurs se prêtent mal aux superfluités j nous sommes les es-

claves des vanités du siècle et de nos propres vanités. Trop de soucis dévorent notre vie pour que nous puissions la partager. Heureux nos pères, qui, grâce à leur modestie, s'appartenaient tout entiers et doublaient leur existence par l'emploi qu'ils savaient en faire.

Quant à nous, aimons les lettresdans le secret, puisque telle est notre destinée; qu'elles servent à charmer notre jeunesse, à consoler nos dernières années, à en adoucir les inévitables amertumes, à nous sauver des basses ambitions et des repentirs intéressés.

Aussi bien, le lieu serait mal choisi pour dire du mal des lettres et du culte que leur ont conservé quelques belles âmes, quand on pense que M. Berville, qui les a peut-être trop aimées, n'a pas eu à s'en repentir puisqu'il leur a dû sa renommée, et ce qui vaut mieux, son bonheur, la sagesse constante de ses opinions et la dignité tranquille de sa vie.

M. Barthe avait trente-cinq ans lorsqu'il entrait, pour n'en plus sortir, dans les grands emplois du gouvernement et de la magistrature ; il quittait le barreau déjà célèbre, et ayant mérité de l'être quand d'autres commencent à s'y faire connaître; ilatteignait le faîte lorsque la plupart gravissent àpeine les premiers degrés.

Depuis on n'a plus connu de lui que le ministre, le pair, le sénateur, l'homme public, le magistrat : l'avocat avait disparu. Je n'imagine pas que, dans aucun des discours qu'il ait prononcés, à aucune époque de sa vie, on trouverait une allusion, même indirecte, à une profession qui avait été sa force, à laquelle il avait dû sa fortune.

Nul peut-être ne paraît avoir oublié davantage les épreuves de sa vie passée, tant son silence est obstiné et absolu. Ce n'était pas vanité, c'était effet d'un tempérament qui s'ignorait et qui s'était fait vite au régime des fonctions publiques.

Il y a dans celles-ci une mollesse, une sécurité, une importance extérieure auxquelles s'était tout de suite accoutumée sa nature indolente et impétueuse. Son feu était jeté ; il ne lui restait plus rien à dire Aussitôt qu'il eut goûté du repos, il ne voulut plus du bruit; il offrit le spectacle d'un homme accoutumé aux applaudissements de la foule, aux

vivacités et aux adulations des partis, et que la fortune a tout d'un coup assoupli et calmé.

Ceux que la fortune a bien traités, mais qu'elle a enchaînés n'ont pu s'empêcher souvent de regretter les douceurs et jusqu'aux amertumes de la liberté. L'histoire est pleine de ces contradictions des âmes ambitieuses, qui consolent des disgrâces du sort, et dans lesquelles se retrouve la vanité de nos désirs et de nos succès. Il en a été ainsi particulièrement du barreau, comme l'attestent de nombreux exemples, soit qu'il y ait dans le barreau quelque chose de plus séduisant, soit qu'il nous reste cher à cause de la jeunesse dont il est pour nous un souvenir, soit que ses devoirs aient des dédommagements plus doux, soit que l'homme s'y fasse mieux voir : le fait est que, si beaucoup l'ont quitté sans peine, nul n'y a songé sans regret. On doit en excepter, je l'ai dit, M. Barthe, chez lequel, en aucune circonstance, au milieu des ennuis et des vicissitudes de la politique, on n'a pu signaler rien de pareil. Il est peut-être le seul, parmi les personnages considérables sortis du barreau de notre temps, qui ait offert cette singularité; tous ou presque tous ont eu occasion de se souvenir qu'ils avaient été avocats, et ils en ont profité.

M. Ravez, ancien président de la Chambre des députés, premier président de la Cour de Bordeaux, chevalier des Ordres du roi, descendu noblement et volontairement de son siège, redevenait avocat et écrivait en cette qualité des consultations dont quelques-unes ont été des monuments, et qui toutes ont fait autorité.

L'orgueil de M. de Peyronnet, tombé de haut, n'avait pas cru trop se compromettre lorsqu'il allait redemander au barreau de Bordeaux un titre qui avait toujours eu quelque prix à ses yeux, et qu'il n'avait pas répudié aux jours de sa prospérité. Accusé, il s'en souvenait; condamné, il s'en souvenait mieux encore; redevenu libre, il avait voulu que la robe d'avocat servît de linceul à sa philosophie un peu fastueuse.

M. de Yatimesnil est mort avocat, après avoir été parmi 11. 7

les avocats un des plus laborieux, des plus occupés et des plus savants.

M. Laîné ne parlait qu'en termes touchants de cette profession vers laquelle l'avaient toujours rappelé la fierté de son âme et la simplicité de ses goûts, et dont il n'avait pu oublier la tranquille indépendance au milieu des épreuves qui troublèrent si souvent ce cœur ardent.

M. de Martignac, qui fut tant de fois éloquent, ne fut jamais plus éloquent que lorsque rendu à son caractère, à son talent, à son penchant, redevenu avocat en un mot, il défendait M. de Polignac.

Ainsi il en a été des ministres de tous les régimes. Exclu un moment des fonctions publiques, M. Persil n'eut rien de plus pressé que de rentrer au barreau. Cette voix habituée à l'active industrie des affaires, ne pouvait rester muette. Elle s'essayait de nouveau aux audiences, au milieu de tant de voix jeunes, qui pouvaient apprendre en l'entendant, la netteté, la vigueur, la précision, lorsque rappelé au service du pouvoir, dans une occasion qu'il aurait pu mieux choisir, l'ancien garde des sceaux consentait à devenir conseiller d'État. Quant à M. Dupin, qui se donnait à ce moment-là même un congé assez court, comme procureur général, il ne trouvait d'autre moyen, pour consoler ses ennuis, qu'en se mêlant de loin, comme ancien bâtonnier, à des querelles qui animaient sa retraite, et dans lesquelles il s'était plu si longtemps.

Aujourd'hui, le barreau offre un spectacle qu'il n'a jamais oiîert, celui de ministres de tous les régimes, longtemps divisés, adversaires, ennemis peut-être ; ralliés à la même profession, réunis par les mêmes devoirs, les mêmes travaux, les mêmes éloignements ; qui depuis quinze ans ont appris à se connaître ; qui s'étonneraient de leurs haines, s'ils ne s'étonnaient pas davantage de leurs amitiés.

Il faut qu'il y ait dans le barreau un puissant attrait, puisqu'il y ramène, au milieu de tant de circonstances diverses, des hommes de toutes les opinions et de toutes les fortunes.

M. B.iRTIlE. 99

Cet attrait, M. Barthe ne paraît pas l'avoir connu. Une fois hors du barreau, il n'éprouve plus le besoin de bruit qui est comme une nécessité chez ceux qui ont eu aftaire au public. Il y a en lui une circonspection et une gravité qui frappent. On aurait dit d'un de ces personnages d'autrefois, vivant à part, habitués à respirer loin de la foule, à l'esprit desquels il ne serait jamais venu de descendre au milieu d'elle.

Il a laissé au barreau le souvenir d'un talent inégal, mais éclatant et puissant. Si on voulait le peindre, il faudrait renoncer aux procédés ordinaires ; il n'y aurait pas lieu d'appliquer les règles qu'on apprend par le travail, la réflexion, l'expérience, à l'aide desquelles on devient éloquent si on peut, et qui servent enfin à étiqueter et à numéroter l'éloquence. Jamais talent ne fut plus spontané, plus naturel, plus personnel que celui de M. Barthe. Il n'avait pas fait la part assez belle à l'art et à l'étude. La parole coulait de sa bouche comme la lave du volcan, avec ses scories. Les moins difficiles auraient voulu quelque chose de plus correct et de mieux dégrossi. Aussi, il y avait de tout dans un pareil talent; de la langueur et de l'éclat ; du feu et de la fumée ; de l'ombre et de la lumière. 11 ne brillait et n'éclatait que par intervalles. On aurait dit d'un noble marbre plein de veines et de richesses, qui s'allument comme des étincelles sous les rayons du soleil, et qui s'éteignent de même. Ainsi de sa parole. A cette parole on sentait qu'il manquait quelque chose pour devenir tout ce qu'elle pouvait être, et ce quelque chose, c'était le dernier effort de l'artiste qui, dans tous les genres, loin de gâter la nature, l'achève et la perfectionne. Or, ce dernier effort n'est jamais venu ; M. Barthe ne l'a pas essayé. Soit paresse, soit dédain, soit impuissance, soit que le temps ait manqué, il s'en est tenu aux dons d'une belle organisation, qui en ont fait un avocat rare et singulier, quoique incomplet et imparfait.

Pourtant il a mérité sa renommée; il s'y prenait comme il l'entendait; le fait est qu'il était éloquent, ce qui n'arrive pas souvent, même aux habiles. 11 y a dans l'éloquence

iOO LE BARREAU AU XIX* SIÈCLE.

une telle magie, qu'elle fait tout oublier. Il n'en a pas été de lui comme de quelques avocats irréprochables, auxquels on n'a pu jamais reprocher que leur froide et impuissante perfection. Il dominait ses défauts par ses qualités. Si l'ordre manquait, la netteté, la clarté, la correction, la science des détails, l'entente des affaires, l'art de l'exposition qui l'ont rendu plus d'une fois insuffisant et obscur ; en revanche, il avait le mouvement, le naturel, la sensibihté, le pathétique, quelque chose d'ému, de touchant, de sympathique, de grand et de simple à la fois, qui faisaient de lui pour certaines causes, un avocat incomparable. Telles sont celles, par exemple, oii l'homme parlant à l'homme plus qu'au juge, de ses misères, de ses douleurs, de ses hontes, a, par cela même, moins besoin d'artifices.

Qui a parlé au jury avec plus de grandeur, de naturel, d'émotion, de puissance. Il n'y avait dans sa bouche rien d'exagéré, rien de factice, rien qui sentît le métier ; de grands traits, de la sensibilité, de la négligence, voilà sa parole.

Rien qu'à l'entendre on était remué ; sa voix, sa figure, son geste, son silence même, tout parlait; sa figure était puissante mais irrégulière; elle avait une expression singulière et quelquefois irrésistible, à laquelle ne nuisait pas son irrégularité même ; il avait une taille courte et ramassée qui annonçait la force, comme l'ont eue la plupart des grands orateurs, comme l'avait Mirabeau, par exemple. Sa voix, une des plus belles qu'on eût entendues, était sans art; on sentait qu'il ne devait qu'à la nature ce qu'il y avait en elle de grandeur, de puissance et d'harmonie ; elle avait le charme des voix du Midi, avec quelque chose de particulièrement grave, simple et naturel.

Sa facilité qui était sobre, n'avait ni assez d'art ni assez de grâce ; elle était trop touffue, si on peut le dire ; l'air n'y pénétrait pas; pourtant elle avait de la noblesse et de l'accent; elle ne ressemblait en rien à ce parlage qui diminue les idées, à force de les réduire en petite monnaie.

Tout en reconnaissant ce qu'il y avait de senti et de yrai

.M. nAnTiiR. iOl

dans la parole de M. Barthe, on ne pouvait nier qu'elle n'eût un mérite presque exclusivement physique ; il semblait qu'elle s'adressait aux sens plus qu'à la raison : elle était toute en dehors ; elle vous agaçait. On ne pouvait se défendre en l'entendant d'un ébranlement douloureux ; malgré ses qualités et ses succès, M. Barthe était l'avocat des nerfs et des yeux ; il se dégageait de lui comme un courant électrique auquel on ne pouvait se soustraire.

En dépit de soi, après avoir été ému par lui, on pensait à ce que dit BufFon de réloqucnce. Le grand peintre de la nature qui ne savait pas parler, peint l'art de la parole en homme qui ne l'aime pas, qui s'en défie, et qui ne craint même pas de le calomnier un peu.

De qui voulait parler Buffon, si ce n'est de M. Barthe, ou de ceux qui lui ont ressemblé dans tous les temps, lorsqu'il a dit : « Les hommes qui sentent vivement s'affectent de » même, le marquent fortement au dehors, et, par une im- » pression purement mécanique , transmettent aux autres » leur enthousiasme et leurs affections. C'est le corps qui » parle au corps. Tous les mouvements, tous les signes, » concourent et servent également. »

Voilà M. Barthe : on peut s'en rapporter à ceux qui l'ont entendu ; il est peint comme M. de Buffon savait peindre.

Il y a eu des hommes richement doués, qui n'ont su que faire de leurs qualités, auxquels a manqué la puissance de réflexion, qui, si elle ne fait pas le talent, l'ennoblit, l'éclairé et le rend digne des suffrages des gens de goût.

Ce que dit Abélard de son maître, l'écolâtre Anselme de Laon, brillant esprit, auquel l'ordre faisait défaut, a été ingénieux et vrai dans tous les temps :

Cùm ignem accenderet domum suarn fumo implebat non luce iUustrabat. Arbor ejus, tola in foUis aspicientibus a longe conspicua videbatur, sed propinquantibus et diligentius intuentibus, infructuosa reperiebatur.

Devant de tels hommes on hésite. On craint ou de ne pas leur tenir assez de compte des qualités naturelles, qui sont,

102 LE B.iRREAU AU XIX^ SIÈCLE.

après tout, les premières des qualités et qui ont fait d'eux des orateurs pleins d'émotion et d'imprévu; ou d'être trop indulgent pour des faiblesses qui déparent l'éclat des plus beaux dons, et qu'il leur eût été si facile de racheter par le travail.

ïl y avait dans M. Barthe plus qu'il n'en fallait pour faire un remarquable avocat. 11 suffisait de l'avoir entendu pour en demeurer convaincu. C'est ce qui fait que beaucoup se sont demandé s'il y avait en lui l'étoffe d'un avocat véritable, c'est-à-dire l'ordre, la suite, la science, l'exactitude, qui sont le fond du talent du barreau. Une telle impétuosité, une telle spontanéité, une telle éloquence, se seraient-elles assujetties jamais à cette discipline, à laquelle les esprits peuvent perdre comme gagner, et dont ils ne sauraient se passer. Cependant, pour les luttes journalières auxquelles les avocats sont destinés et condamnés, nulle part, moins qu'au barreau, la parole ne peut être un jeu de hasard ; on peut espérer l'inspiration, il ne faut pas y compter : c'est là surtout que l'éloquence a besoin d'esprit de conduite, si on ne veut pas qu'elle s'affaisse et qu'elle tombe.

Le riche talent de M. Barthe se serait-il émondé. On n'oserait l'affirmer, tant il est malaisé parfois de comprimer le jet de certaines natures. Il faut reconnaître d'ailleurs que les dernières années par lui passées au barreau, avaient été signalées par plus de gravité, de mesure et d'habileté de métier, si on peut dire. On sentait l'homme qui y prenait goût, qui s'y faisait, et auquel il ne fallait plus qu'un pas pour qu'il rejoignît les plus avancés.

Il a quitté le barreau trop tôt pour que la question pût être entièrement résolue ; peut-être son nom y a-t-il gagné? On ne s'est souvenu que de ses qualités ; il n'a pas laissé à son éloquence le temps de vieillir. Il en aura été de lui comme des génies heureux dont la renommée demeure sous la protection éternelle de la jeunesse ; qui n'ont livré au monde que leur fleur, et auxquels on sait gré des promesses qui nous avaient charmés et qu'ils n'auraient peut-être pas tenues.

il. RARTIIE. 103

M. Félix Barthe était né le 28 juillet 1 795, à Narbonne, où son père était avoué. Il apprit avec lui la procédure qu'il savait trèsbien, ce qu'on n'a jamais paru soupçonner, et dont il donna des leçons dans les premières années d'une jeunesse qui fut pauvre, honorable et laborieuse. Il fit son droit à Toulouse ; il vint à Paris vers les premières années de la Restauration. Il ne tarda pas à se faire une place au milieu de jeunes gens comme lui, ardents et impétueux. Tout y avait contribué : la passion, le talent, le caractère. Pour la passion, nul n'aurait pu lui en remontrer ; la sienne avait emprunté au soleil de son beau pays quelque chose de particulièrement vif et éclatant ; son caractère attirait par une bonhomie qui était loin d'être sans grâce. Son talent qu'on voyait de loin fut bien vite reconnu par des hommes dont l'âme s'ouvre vite à toutes les émotions, à tous les enthousiasmes; qui, n'ayant été jusqu'alors mêlés à aucune jalousie, à aucune iniquité, à aucune intrigue, n'avaient rien de mieux à faire qu'à être justes. Il devint bientôt un des chefs de la jeunesse; il fut en cette qualité recherché parles hommes puissants auxquels il faut des instruments ; qui, dans tous les temps, et surtout dans les temps de troubles, ne dédaignent pas de caresser la jeunesse, afin de mieux s'en servir.

C'était lui qui, au mois de juin 1819, conduisait le deuil de Lallemand, dont le nom, aujourd'hui oublié, rappelle un des événements funestes de la Restauration. C'était un jeune homme sage et modéré, appartenant à une honnête famille de marchands du quartier Montorgueil, qui étudiait en droit; qui n'était point étranger aux opinions de son âge, de son temps, de sa classe ; qui s'était mêlé à des manifestations bruyantes, mais inoffensives ; qui avait trouvé la mort dans un de ces hasards funestes que n'expliquent que trop la rigueur de la discipline militaire et le désordre des troubles intérieurs. Un soldat qui était de garde aux Tuileries, devant lequel ne s'était pas dissipé le rassemblement dont Lallemand faisait partie, tua ce dernier d'un coup de fusil que l'intention n'avait pas dirigé. L'émotion de cet accident fut profonde ;

après ce que nous avons vu, nous pourrions nous en étonner. Mais alors on était désaccoutumé de pareils spectacles. Les populations, depuis plus de vingt années, s'étaient habituées au calme, à l'ombre d'un pouvoir fort ; le sang imprudent versé dans les rues rappelait des souvenirs funèbres. On aurait voulu choisir la victime, afm d'exciter l'opinion, qu'on n'aurait pu mieux frapper : c'était la jeunesse, la science, l'industrie, qui se sentaient atteintes ; les classes moyennes criaient vengeance ; le peuple proprement dit, paraissait étranger à ces querelles.

Le gouvernement de la Restauration a eu cela de singulier que beaucoup de funérailles ont été pour lui des ^événements et quelques-unes même des dangers. Celles de Lallemand avaient un caractère auquel on n'aurait pas dû se méprendre. Une foule immense s'y pressait, composée d'hommes appartenant tous aux classes aisées que semblait animer un même sentiment, qui, s'il n'était pas encore ouvertement hostile, ne devait pas tarder à l'être.

Ces hommes avaient choisi M. Barthe pour être leur interprète auprès du tombeau entr'ouvert d'un jeune homme obscur, et que sa destinée semblait réserver à de moins bruyants regrets. Ce choix seul, en montrant l'espèce d'importance qu'avait prise un jeune avocat arrivé à peine de sa province, indique assez l'idée qu'on se faisait de son talent et de son audace. M. Barthe, en effet, parla avec sa véhémence, avec son éloquence naturelles, que les circonstances et le lieu ne favorisaient que trop. De plus, il avait vingt-quatre ans; rien n'avait encore refroidi ce premier feu de la jeunesse qui se fait encore sentir, même quand il est éteint, et qui n'échauffe que les âmes généreuses.

Ce jour-là M. Barthe avait appris ce qu'il valait par le choix dont il avait été l'objet, et par l'émotion qu'il avait produite ; il prit possession de sa renommée. Ce n'est pas trop dire que d'ajouter que le garde des sceaux de 1830 date du mois de juin 1819.

A partir de ce moment, sa réputation marcha ^^te ; on trouva

son nom partout, ou au moins dans les affaires que le public connaît ou qu'il veut connaître.

Dès l'année 1821, il se trouvait mêlé à plusieurs avocats, ses contemporains, dont plus d'un était déjà célèbre ou bien près de l'être, comme MM. Hennequin, Philippe Dupin, Chaixd'Est-Ange, dans un procès jugé devant la Cour des pairs, et qui fut dirigé, avec une noble modération, par M. d'Ambray, chancelier.

Ce procès, dernière et menaçante manifestation de l'esprit exclusivement militaire, s'est appelé dans l'histoire du nom de la Conspiration du mois d'août 4820.

M. Barthe y défendait un courageux et imprudent soldat, le colonel Caron, qui fut acquitté cette fois, mais que le fanatisme des camps et des souvenirs militaires devait toujours enivrer ; qui était destiné à être la victime de toutes les intrigues, la dupe de tous les pièges, et auquel la mort devait octroyer un bien court délai.

Ici on touche à des détails qui ont leur place dans la vie de M. Barthe, qui ont leur place surtout dans les procès qu'il a plaides et sur lesquels il n'est plus besoin de se taire, puisqu'ils appartiennent désormais à l'histoire.

Les ennemis du gouvernement de juillet ont accusé M. Barthe avec une persistance et une violence qui ne sont pas démenties d'avoir, comme quelques-uns d'entre eux, trempé dans la charbonnerie.

J'entends encore un des hommes les plus engagés dans ces entreprises, lui jeter à la face cette accusation devant la Cour des pairs, et je vois l'impassibilité dédaigneuse avec laquelle M. Barthe l'accueillait. C'était à n'y pas croire. Le fait était vrai cependant. Un écrivain circonspect, bien informé, donne à cet égard des explications qui ont la certitude et la gravité que l'histoire n'a pas toujours '. Il affirme que lors de la formation de la charbonnerie, M. Barthe fit partie de la haute vente avec MM. de La Fayette, d'Argenson, de Corcelles, de

' Histoire parlementaire de M Duvergicrde Hauranne.

Schonen, Mérilhou, Kœchlin ; il ajoute cependant qu'il se laissa faire, que son humeur indolente se prêtait assez mal à de telles menées et que c'est moins son bras qu'on voulait que son nom. Ce nom, en effet, avait déjà fait quelque bruit, il n'était pas sans influence sur la jeunesse qui est, dans tous les temps, la force des partis extrêmes et qui compte pour beaucoup l'éloquence, l'ardeur et l'audace.

On ne voit en effet M. Barthe participer activement à rien de ce qui fut fait ou tenté alors ; il reste étranger à toutes les entreprises de ce genre, même à la conspiration de Béfort, qui ne fut pas le moins curieux épisode des sociétés secrètes, et par le but qu'on voulait atteindre et par les hommes de toutes les conditions et de toutes les opinions qui s'y trouvaient réunis. On y voyait beaucoup de ces hommes que la passion excite, que le danger séduit, que les aventures attirent.

Parmi eux était un étudiant nommé Guinand, fils d'un colonel de l'Empire, tué sur le champ de bataille, qui s'était fait remarquer parmi les plus ardents; M. Barthe le défendit devant la cour d'assises du Haut-Rhin, lorsque Guinand, ainsi que ses compagnons, eurent à rendre compte à la justice de leurs rêves plus encore que de leurs actions. L'opinion était pour eux. Il ne pouvait en être autrement dans ces vaillants pays pleins de souvenirs et de douleurs patriotiques, oîi les haines étaient injustes comme le sont toujours les haines. C'est une si belle chose que la jeunesse, qu'on est toujours prêt à l'absoudre de ses erreurs comme on lui fait crédit pour des dettes qu'elle a le temps de payer. M. Barthe fut éloquent dans cette cause comme il ne l'avait pas encore été. L'homme, l'avocat, le citoyen, oserons-nous le dire, le complice y était tout entier. Jamais sa voix ne fut plus émue, plus entraînante, plus pathétique. On sentait l'homme qui plaidait en quelque sorte pour lui-même. On ne devrait jamais citer de plaidoyers. Ils n'ont qu'à y perdre. Il n'en est pas d'eux comme des écrits destinés à être lus, œuvres inspirées du genre humain qui vivront autant que les grandeurs, les joies et les douleurs de l'homme. Pourquoi arracher à l'oubli sans l'accent, sans la

voix, sans le geste de celui qui les a dites, des paroles auxquelles vous ne rendrez pas Tair et le soleil de l'audience. Nul n'y aurait plus perdu que M. Barthe, qui a peu connu les secrets de la composition et l'art d'écrire. Ce que j'en ai dit suffît pour donner une idée de ce talent puissant, singulier, mais trop extérieur, trop superficiel. Souvent ou le cherchait parce qn'il se cherchait lui-même. Il était alors lourd, diffus, embarrassé. Quand on le trouvait, on était ravi. Nulle part plus de feu, plus de lumière. Ce sont les qualités qu'il faut renoncer à voir dans ce qui reste de ses plaidoyers. A peine avaient-elles brillé qu'elles s'éteignaient. M. Barthe était bien de la race des hommes auxquels pouvait s'appliquer le fameux mot de Démosthènes sur Eschine.

On ne peut s'empêcher, avec cela, de faire connaître le talent par le talent même, surtout lorsque le talent était dans sa floraison.

On en a toujours voulu au ministère public de trop étendre la prévention, et de chercher le crime hors du crime, comme le médecin cherche le mal moins dans l'individu qui en souffre que dans l'air, dans le sol, dans le climat, dans la saison, dans les mille accidents divers qui l'ont produit.

On appellera cela comme on voudra. Un tel système, comme tous les systèmes, a du faux et du vrai. Il restera comme un thème éternel de dispute entre celui qui accuse et celui qui défend, jusqu'à ce qu'on soit parvenu à briser le lien qui unit l'individu à la société.

II aurait été difficile qu'à propos de l'affaire de Béfort, on ne parlât pas de l'agitation des esprits et de l'attitude des partis; il aurait été impossible que, pour un client de vingt ans, l'avocat acceptât un pareille solidarité. Aussi s'élèvet-il contre les faits généraux :

« Les faits généraux, s'écrie-t-il ! Ici, nous avons entendu » se développer dans tout son luxe et dans tout son éclat, ce » système qui, d'ailleurs, n'est pas nouveau. Le système des » faits généraux, des preuves générales, est toujours injuste : » quelquefois, il est immoral. C'est une information faite à

» grands frais contre la société pour la faire retomber sur un » seul homme qui n'a pas le moyen de la repousser. Tantôt » on dit qu'il y a en France des sociétés secrètes ; tantôt il » s'agit d'un comité directeur invisible, et pour le compte » duquel, en attendant mieux, on ferait tomber la tête d'un » jeune homme qui ne connaît nr sociétés secrètes, ni comité » directeur. Malheureuse conception de l'esprit de parti et » de persécution. On imagina aussi le comité directeur, » lorsqu'on 1793, la commune de Paris voulut détruire la » Gironde ; on disait qu'il était composé des députés giron- » dins, et c'est avec une semblable allégation qu'on les con- » duisit à l'échafaud. »

On sent à ces dernières paroles que nous en étions alors aux rudiments de l'histoire de la Révolution. Nous épelions son terrible livre, qui est encore, pour nous, plein de mystères. La commune fut pour peu dans la perte des Girondins. La cause en était plus haute. Cette cause durera aussi longtemps qu'il y aura des changements et des hommes, dont les uns voudront les exciter et les autres les arrêter. En réalité, c'était la Convention qui se déchirait. C'était la Révolution qui dévorait ses enfants.

Dans la cause dont il s'agit, c'était moins le jeune Guinand que défendait M. Barthe, que la jeunesse tout entière dont celui-ci était un des chefs et un des maîtres ; à laquelle ils appartenaient tous les deux à des degrés rapprochés, par leurs idées et par leur âge.

M. Barthe s'en souvenait, lorsqu'il prononçait ces belles et sages paroles :

« Il y a à peine quelques jours, je vivais avec cette jeunesse qu'on n'a pas craint de calomnier quelquefois. Susceptible, il est vrai, de se laisser entraîner par de brillantes illusions, la haine n'approche point de son âme. Peu disposée à flatter les puissances, elle se passionne pour l'infortune, quelquefois pour un tombeau, dont on lui interdit les approches. Riche aujourd'hui des fautes de ses pères, amie de la justice et de la paix, elle en est la plus belle espérance, et

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ce n'est pas dans son sein que la génération qui s'écoule a le droit de choisir des victimes de ses erreurs ou de ses exagérations passées. »

Je ne sais pas si je me trompe, il semble que le tribun se calme ; sa parole est adoucie et presque conciliatrice.

Ce que je sais, c'est qu'en pareil cas il ne faut pas s'en fier aux hommes éloquents, moins pour leur défaut de sincérité qu'à cause de leur mobilité, qui leur rend trop \ives des impressions, auxquelles ils doivent leur éloquence.

La vérité est qu'à cette époque M. Barthe n'était pas apaisé, que ses ardeurs étaient les mêmes ; la preuve allait bientôt en être offerte.

Le colonel Caron dont on a parlé, avait été condamné par un conseil de guerre. Il avait été victime de machinations auxquelles il avait cédé avec une facilité qu'on appellerait ridicule, si la mort, vaillamment subie, pouvait jamais être ridicule.

Les circonstances de l'affaire, le mystère dont elle était couverte, la sinistre rapidité de l'exécution, avaient irrité l'opinion ; les hommes les plus sages s'en étaient émus. Un député du Bas-Rhin, homme ardent, énergique, M. Kœchin, avait publié, sous son nom, une brochure où les faits de cette affaire étaient rapportés avec une violence qui ressemblait à une accusation dirigée contre le pouvoir.

Poursuivi à ce sujet, M. Kœchlin comparaissait devant la Cour royale de Paris, siégeant en audience solennelle, le 10 juillet 1823. Les membres de l'opposition, parmi lesquels on remarquait MM. La Fayette, Foy, Kératry, Casimir Périer, Girardin , avaient accompagné leur collègue au banc des prévenus. M. Barthe défendait M. Kœchlin. Une occasion pareille ne lui avait pas encore été donnée; il en fut digne. La cause, le prévenu, les spectateurs, le pubUc, ses souvenirs personnels, tout le soulevait. Jamais il ne fut mieux inspiré. 11 y avait cela de singulier chez lui que c'était moins la chose dite qu'il fallait admirer que l'accent avec lequel elle était dite, tant il y avait, dans cet accent, d'énergie et

quelquefois de grandeur. Bien souvent ou a pu le prendre pour l'éloquence. C'était à s'y tromper. Qui a entendu ce jour M. Barthe peignant l'embauchage dans lequel était' tombé le malheureux Caron, et montrant le drapeau de Contras et de Fontenoy, dont on avait fait une enseigne pour la perfidie, a ressenti de la parole humaine un des plus saisissants effets qu'elle pût produire. Sa voix eut des vibrations qu'aucune voix n'a jamais eues, sous lesquelles les spectateurs, les juges eux-mêmes, avaient tressailli. Ajoutons ce qui était vrai, que la pensée resta modérée ; seulement elle semblait jurer avec la parole qui l'exprimait. L'effet de celle-ci fut tel que le sang-froid de M. de Broé n'y put tenir : il requit, séance tenante, contre l'avocat quïl accusait, « d'avoir dépassé toutes les bornes en faisant le procès au gouvernement du roi. »

C'était alors à M. Barthe à se défendre lui-même, après qu'il avait défendu M. Kœchlin. En général, la réplique qui demande moins d'art, moins d'exposition, moins de recherche, moins de travail, était son fort; il s'y sentait à son aise; il n'avait qu'à se laisser aller pour être éloquent. Qu'on juge de ce qu'il dut être lorsque jeune, avec un nom déjà connu, accepté par l'opinion, près de toucher à la fortune et à la gloire, il défendait son avenir contre les sévérités qui le menaçaient. Il n'y eut dans sa bouche ni soumission ni bravade ; il fut simple et digne, comme un homme qui ne veut avoir raison qu'avec mesure :

« Quand j'ai embrassé la carrière du barreau, disait-il en terminant, j'ai cru devoir sacrifier tout à ce qui me paraissait bon et juste. Si j'avais su que dans ce cercle il dût m'être imposé des limites, je n'aurais pas suivi cette profession, ne pouvant l'exercer sans dignité et sans gloire. Quand je l'ai embrassée, j'ai cru qu'on devait y entrer où en sortir par une bonne action. »

La cour délibéra longtemps. Déjà il s'était manifesté dans son sein plus d'une disposition secrète que secondait l'opinion, et dont le pouvoir avait paru s'inquiéter. La mo-

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dération de la peine qui contrastait avec la sévérité des réquisitions, montrait assez l'esprit qui l'avait inspiré. L'arrêt qui suspend comme avocat un homme qui devait être deux fois garde des sceaux et premier président le reste de sa vie, appartient à l'histoire du barreau. On doit le rapporter ici :

« La cour, en ce qui touche Barthe, attendu qu'il a abusé du droit de défense, continué le délit de son client et attaqué l'autorité de la chose jugée, le suspend de ses fonctions pendant un mois. »

A partir de ce moment, M. Barthe marqua au premier rang des avocats, et particulièrement des avocats politiques. C'était moins son talent qui l'avait placé là qu'une certaine manière de s'en servir. Il y avait trop de réserve personnelle dans M. Mauguin, trop de politique dans M. Dupin, trop d'art dans M. Berville. Ils se prêtaient plutôt qu'ils ne se donnaient. M. Barthe, au contraire, satisfaisait à peu près tous les partis. Les uns l'aimaient pour sa fougue, les autres pour son bon sens. Il n'y avait pas jusqu'aux rigueurs bénignes qu'il avait éprouvées devant la justice qui ne fût un titre aux yeux de bien des gens.

Quant à lui, sans être fâché d'avoir donné des gages à des opinions qu'il ménageait, en croyant les partager, il se connaissait déjà assez lui-même pour être assuré qu'on ne le mènerait pas plus loin qu'il ne voulait aller.

Les occasions ne manquent jamais à ceux qui savent en profiter. L'avocat suspendu par la Cour de Paris allait montrer bientôt qu'il n'était violent qu'à l'épiderme, qu'il savait parler comme un autre la vraie langue du barreau et qu'il saurait même parler, s'il le fallait, la langue de la politique.

Vers les commencements de l'année 1826, le gérant du journal le Commerce, organe modéré de l'opposition de cette époque, fut mandé à comparaître devant la Chambre des députés comme prévenu d'offense envers elle. C'était la première fois que la Chambre exerçait un semblable droit; elle était alors présidée par M. Ravez.

Il y a des moments pour tous les gouvernements, et ce ne sont pas pour eux les moins difficiles, oii les principaux obstacles vaincus, il semble qu'ils n'aient plus rien à désirer, ni rien à craindre. La Restauration en était là; elle avait résolu beaucoup de questions ; elle avait désarmé ou apaisé ses ennemis ; il ne lui restait plus que ses ami:5 à satisfaire ; elle redoutait plus le zèle des uns que lahaine des autres. En attendant, elle était ce que sont les pouvoirs trop heureux, c'est-à-dire excessive, exclusive, susceptible, intolérante. La Chambre des députés, élue à une de ces heures d'affaissement oîi les ressorts publics sont brisés, exprimait les passions aveugles et assujetties qui nuisent au pouvoir qu'elles veulent trop servir. Il en est de l'opinion comme de la mer. Il faut étudier ses inconstances et ses mobilités. C'est ainsi qu'on évite les naufrages.

Tous les partis, et surtout les partis victorieux se font, de ceux qui les combattent, des portraits de fantaisie à l'aide desquels ils prennent plaisir à se tromper. Nul parti n'y fut plus enclin que Cflui de la Restauration. Dédaigneux et exclusif plutôt que violent, il s'indignait du moindre schisme qui blessait son orthodoxie. Qu'on juge de ce qu'il en devait être à l'égard d'un homme tel que M. Barthe, qui avait un autre symbole que le symbole légal, qui parlait une autre langue que la langue usuelle, qui défendait les hommes audacieux en homme audacieux. Il semblait, avec un pareil homme, qu'il n'y avait pas d'excès qu'on eût à craindre et qu'on ne dût se préparer à punir. M. Barthe fut habile, sage, mesuré; sa voix fut moins ardente, son geste plus contenu; loin d'en trop dire, il n'en dit pas assez ; au heu de se laisser entraîner, il se retient. Ce jour-là il remporta le plus difficile triomphe qu'il eût remporté jusqu'alors, puisqu'il triompha de lui-même ; il étonna tout le monde, ses amis, plus encore que ses ennemis ; il trompa toutes les craintes, il dépassa toutes les espérances.

En plaidant pour le journal le Commerce, il avait donné plus que sa mesure, en ce sens qu'on le revit rarement aussi sage, aussi maître de lui.

Son nom avait grandi. Sa renommée y avait gagné. Il fut,

M. B.VRTHE. i\'6

depuis l'avocat indispensable de toutes les grandes affaires publiques.

Il défend, par exemple, la liberté de conscience dans la personne de M, le colonel Touquet, apôtre oublié du petit libéralisme, qui mêlait l'industrie à la politique, fameux par ses tabatières à la Charte et par ses évangiles, moins les miracles, un de ces hommes qui gâtent ce qu'ils touchent. S'il en est qui ont rendu la liberté impossible, il en est d'autres qui font pire encore, ils la rendent ridicule.

Après M. Chaix d'Est-Ange, il plaide pour M. Cauchois- Lemaire, écrivain d'un talent qui fut sans attrait, quoiqu'il ne fût ni sans facilité, ni sans correction, ni sans sel, qui s'en était pris à M. le duc d'Orléans, dont il voulait faire un roi en dépit de lui, et auquel il offrait la couronne de France sans cérémonie. M. Cauchois-Lemaire, condamné sévèrement, paya cher l'honneur assez rare d'être prophète dans son pays. On ne pourrait omettre, sans injustice, l'affaire que M. Barthe plaida pour M. Isambert, à côté de M. Dupin, avec un éclat incontesté et mérité. C'était du droit d'arrestation qu'il s'agissait, de la base même sur laquelle repose la liberté civile, c'est-àdire d'une de ces thèses dont la discussion demande moins des émotions que des raisons, et qui montrait sous un jour nouveau le talent de l'avocat. Ce fut encore lui qui, après M. Dupin, défendait Béranger le 10 novembre 1828. A cette occasion, M. Dupont (de l'Eure) écrivait au poëte :

« Vous avez bien fait de tenir bon pour être défendu par notre ami Barthe. 11 y a en lui une belle âme et un beau talent. Personne n'est plus digne que lui de défendre votre cause qui est véritablement celle du patriotisme et de l'honneur français.»

Telle était l'idée qu'on s'était faite du talent et de l'ardeur de M. Barthe, que les hommes les plus susceptibles en fait d'opinion comme celui dont j'ai dit le nom, se portaient ses cautions pour les causes qui leur paraissaient les plus dignes d'intérêt. Ainsi il était arrivé au premier rang parmi les avocats que le public connaît. Si beaucoup de noms curent plus

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