II
sacrifier à des magistrats plus jeunes, plus ambitieux, plus entreprenants, plus passionnés, qu'il avait séduits par son art, conquis par ses idées, dont il allait faire des instruments et des louangeurs, avait commencé par lui être trop favorable.
Saint-Simon lui-même, au travers de ses ressentiments, laisse assez voir la haute idée qu'il s'était faite des vertus et des talents d'un homme qu'il trouve bon à tout, hors à être un homme d'État.
Toutes les harangues qu'on a prononcées en l'honneur de d'Aguesseau lui ont fait tort. Son nom en est devenu comme sacré : on n'y touche plus ; il y a mieux, l'assemblage assez rare des talents qui l'ont distingué semble maintenant lui nuire. Le jurisconsulte et l'écrivain chez lui, se gênent en quelque sorte. Les juristes, malgré sa science, ne le regardent plus comme un guide ; il n'est pour eux ni assez dogmatique ni assez pratique. Malgré son art, les hommes de goût ne le choisissent pas pour un modèle ; il n'est pour cela ni assez simple, ni assez naturel, ni assez vrai. Cependant on continue à le louer avec d'autant plus de résolution qu'on est décidé à en rester là. On le cite, on ne le lit pas, et ce qu'on cite le plus est précisément ce que j'airne le moins. On a jugé le reste sur le dessus du livre, on s'est trompé. D'Aguesseau méritait mieux que cette foi complaisante et craintive qui aime mieux croire que lire. Il y a de lui le style de tous les jours, qui est clair, précis, abondant, substantiel, disant tout ce qu'il veut dire, rien de plus, tel que devait être celui d'un homme qui écrit sur le droit, en jurisconsulte profond et en disciple de Descartes, de Port-Royal et de Malebranche.
La manière dont il a su mettre en pratique ces préceptes a fait de lui, pour les jurisconsultes, un écrivain classique. Dans tout ce qu'il a écrit sur le droit, ou sent la bonne époque. Alors on ne songeait pas à orner ce qui n'était pas susceptible d'ornement ; on avait en tout la sobriété qui est le signe de la force ; on laissait chaque chose et chaque mot à sa place ; on ne se permettait pas de transposer la langue d'une science, faute de pouvoir la parler dans sa véritable mesure.
Il y a de tout dans les œuvres de d'Aguesseau. Son discours sur la vie et la mort de son père, livre simple et touchant, vous reporte à un de ces intérieurs de paix, de travail et de vertu comme on en voyait autrefois, et dont ou a de la peine à détacher sa pensée et son regard. Ses méditations philosophiques témoignent de sa foi sensée et raisonnable. M'"" la marquise de La Tournelle, sa petite-fille, cite même de lui des vers où il y a de la grâce, qui sont assez bons pour des vers de garde des sceaux en disgrâce.
Il y a surtout une partie qui paraît digne d'attention : ce sont les lettres multipliées et détaillées qu'il a écrites, comme chanceher et garde des sceaux, à tant de fonctionnaires de tous les degrés qui relevaient de son autorité, à une époque oii les magistrats réglaient tout ou du moins avaient la prétention de tout régler : la religion, l'administration, les lettres, la police, les finances. La lecture de ces lettres, écrites avec l'austérité que le sujet comporte, est d'une utilité réelle pour ceux qui veulent regarder de près à l'état de l'ancienne société, perdue dans ces juridictions infinies, au milieu desquelles elle a peine à se mouvoir, et apprendre, par l'exemple de l'illustre chancelier, comment on remplit des devoirs difficiles.
Ses exils lui ont réussi. Après les années de sa jeunesse, il n'y arien de plus beau dans la vie de M. d'Aguesseau, que les années passées à Fresnes. On n'y trouvera pas le dédain de ces grands orgueilleux qui, soûls de pouvoir, dégoûtés du monde et d'eux-mêmes, étalaient leur isolement, comme ils auraient autrefois étalé leur grandeur; mais en revanche, un calme, une douceur, une sérénité qui vous charment et qui vous attendrissent ; il n'y a pas jusqu'à ses regrets qu'on aime, parce qu'il ne les cache pas trop, que ces regrets ne l'abaissent jamais et qu'ils permettent de voir l'homme plus à l'aise. M. d'Aguesseau était un homme aimable, un père plein de tendresse et de gravité : il y a telles de ces lettres que rappellerout plus tard celles de M. de Maistre, avec plus de grâce, peut-être, chez ce dernier, avec moins d'onction, de naturel, de simphcité.
Dans tout ce qu'il a écrit on remarque une inaltérable pureté, qui est son âme, qui fait contraste avec son siècle et qu'on ne retrouve guère chez les contemporains même les plus graves ; il n'y aurait qu'à lire les lettres du président Montesquieu et du président Bouhier.
A Fresnes, il y voyait plus clair dans les événements et dans ses propres sentiments; il y jugeait toutes choses avec impartialité ; vient-il à parler du Parlement il dit : « Le Parlement ne saurait se conduire avec trop de ménagement et de circonspection; il ne faut jamais pousser à bout les gouvernements, et après tout voyons l'extrême distance qu'il y a entre le roi et ses sujets. )>
11 traite les questions à l'ordre du jour, les actualités, comme on dirait aujourd'hui, avec sa droiture, sa science, son indépendance qui lui était rendue.
Ainsi, on a de lui deux œuvres curieuses sur les monnaies et sur le commerce des actions, qui, pour être des fruits de l'exil, n'en valent pas moins. Si on veut, en effet, apprécier de telles œuvres ce qu'elles valent, il faut se souvenir que leur auteur était jurisconsulte, magistrat, c'est-à-dire qu'il devait être livré plus qu'un autre, par éducation, par caractère, par profession, à des préjugés que l'usage consacrait, que l'Église sanctifiait, que la loi réglait, et dont n'avait pu se défendre la haute raison de Domat et bientôt l'admirable bon sens de Pothier. On ne sait pas assez ce qu'il faut d'études, de réflexion, de force d'esprit, pour atteindre à soi seul à de telles vérités jusqu'alors inaccessibles au vulgaire. Qu'on songe que jusqu'alors les plus habiles, les plus éloquents, s'étaient trompés sur ces matières et que la parole n'avait été donnée qu'à ceux-là. S'agit-il, par exemple, de la nature des monnaies et de leur usage, il faut lire ce qu'en dit Bossuet, dans son traité de l'Usure ; il ne comprend rien à la doctrine de l'intérêt de l'argent ; à ses yeux, l'argent est improductif. Il ajoute :
« Aussi, n'y a-t-il que ceux qui ont la tradition et les décrets de l'Église qui ont combattu cette doctrine. Bucer est le
MELANGES. io3
premier autfiui' que je sache qui ait ocrit quo l'usuro n'était pas défendue dans la loi nouvelle. Calvin a suivi; Sanmaise après. Dumoulin, qui a parlé conformément à leur pensée, était très-assurément dans l'hérésie ; il a mêlé tant de choses dans ses écrits, qu'on ne le regardera jamais comme un homme considérable en matière de théologie. «
En cela Bossuet était l'interprète non-seulement de l'Église, mais encore de la loi et de la jurisprudence. Nul n'avait plus que d'Aguesseau de foi en Bossuet dont il admirait le génie et dont il partageait les doctrines, ce qui ne l'empêchait pas de dire ce qui pouvait sembler hardi et nouveau dans toutes les bouches, et surtout dans la sienne :
« L'or et l'argent ont une valeur naturelle et qu'ils ne tiennent nullement du prince : en vain le prince voudrait forcer ce principe et faire violence à la nature même, l'autorité n'a pas le pouvoir de subjuguer pleinement la raison et d'asservir le sens commun. »
Il faut avouer que pour un garde des sceaux, même pour un garde des sceaux exilé, ce serait quelque chose d'assez fier, dans tous les temps, que cette parole : « sur VautorUé qui n'a pas le pouvoir de subjuguer pleinement la raison^ et d'asservir le sens commun. »
« Il y a longtemps, écrivait-il, que l'intérêt des monnaies est devenu en ce point comme il l'est, presque dans tout le reste, soustrait à l'autorité de la loi. »
Son livre est plein de traits pareils. La royauté n'y gagne pas; cette royaufé pour laquelle d'Aguesseau, comme tous les magistrats, professe un véritable culte ; il met avant elle la raison, la justice et la vérité ; il montre le rôle qu'ont joué les rois, qui n'a été ni honnête ni habile; Philippe le Bol, pour lui, n'a été qu'un faux monnayeur, le mot y est, et il ajoute :
« C'est là le vrai principe et la première époque de l'abus de compter par livres, mais par livres fausses ou imaginaires dont les princes se sont joués et se joueront encore longtciups à l'exemple de Philippe le Bel. »
Le Traité du commerce des actions a un caractère moins général, moins désintéressé. Exilé par Law et pour Law, il le combattait, ce qui était assez naturel, mais sans se démentir lui-même, toujours dans le môme but et avec les mêmes idées. Qu'on en juge par quelques lignes prises au hasard, et qu'on dirait écrites par un des disciples les plus orthodoxes de l'école économique. Si d'Aguesseau ne faisait pas la science, il la devinait. C'est du commerce qu'il s'agit :
« Ce n'est ni la loi, ni le prince, ni le magistrat qui tiennent la balance égale entre les uns et les autres. Au contraire, presque toutes les fois qu'elle veut s'en mêler, l'autorité détrait presque toujours un ouvrage qui est réservé à la nature. »
Quesnay et Turgot qui vont venir, ne diront pas autrement.
On a fait longtemps des romans sur « le système. » Les excès ont succédé aux excès ; nous n'en sommes peut-être pas encore à comprendre la conception d'un grand et audacieux esprit que s'est trompé moins qu'on ne l'a cru ; qui a été plus loin qu'il ne voulait aller ; qui a été jeté dans l'abime, avec la France, par des hommes affamés de jouissances auxquels il ne fallait que de l'or.
Ce sontces hommes que M. d'Aguesseau combat, sa droiture, sa sagesse, faut-il le dire, sa colère, tout l'y invite ; c'est moins le crédit qu'il attaque cependant que l'exagération du crédit qui, comme toutes les exagérations, s'attache et nuit aux causes qu'elle croit servir.
Il montre ce que vaut cet agiotage qui ronge les nations, change les mœurs, fait naître des goûts qui sont bientôt des besoins et des richesses fictives. Il y a telle page qu'on croirait écrite d'hier, tant les hommes se ressemblent, et tant leurs passions sont les mêmes, malgré les temps. Seulement dans ce qu'écrit d'Aguesseau, il y a bien le cachet de l'époque :
« Ceux qui se croiraient déshonorés, s'ils avaient acheté du drap pour le revendre, ne rougissent pas de faire un trafic de papier encore plus vil et plus misérable, parce qu'il est plus intéressé et qu'il ne se soutient que par une manœuvre plus ignoble et plus roturière. »
MÉLANGES. i?)5
De qui parle-t-on ici ?
Il y a au milieu do tout cela de nobles maximes, qui vaudront toujours la peine d'ôtre reproduites :
« // n est pas nécessaire, écrit-il^ que l'État soit sauvé, s'il ne peut Vêtre que par une iniquité. »
Cette maxime qui fait, non de l'intérêt, mais de la justice, la suprême loi des sociétés, vous émeut par l'excès môme de son désintéressement. Tl y avait quelque chose de mieux à dire cependant : c'est que les empires ne peuvent jamais être sauvés par les iniquités, et que la Providence qui gouverne le monde ne se donne pas à elle-même de semblables démentis.
Ce livre était encore, je l'ai dit, un des fruits de sa disgrâce ; il n'y avait que d'Aguesseau pour en tirer un pareil parti ; c'est lui-même qui nous l'apprend avec une grâce moins solennelle que celle qu'il mettait d'ordinaire à ce qu'il écrivait :
« En tout cas, quand j'aurais abusé en ce point du repos dontje jouis à présent, ce ne serait pas un grand malheur, si mon ouvrage avait le sort des corbeilles qui occupaient le loisir des solitaires de la Thébaïde, et qu'ils jetaient souvent au feu à la fin de la semaine, lorsqu'ils ne trouvaient pas à en faire usage. »
Il n'est guère possible de parler de d'Aguesseau sans penser au Parlement de Paris, sur lequel l'histoire n'a pas dit son dernier mot; qui a été attaqué au nom des principes les plus opposés et condamné à la fois par des hommes qui ont pu s'étonner de se trouver d'accord. Les esprits libres se sont émus de ses rigueurs, les âmes pieuses se sont scandalisées de ses entreprises, les amis de l'autorité lui en ont voulu de ses résistances, les amis de la liberté de son idolâtrie du passé. Il a compté parmi ses ennemis ceux que la raison humaine compte parmi ses défenseurs les plus hardis et les plus ardents. Turgot, magistrat lui-même, semble n'avoir traversé le Parlement que pour mieux apprendre à s'en défier; Voltaire applaudissait à sa ruine; J.-J. Rousseau gémissait de son « étrange pouvoir; ^^
Rabelais le maudissait en souvenir des martyrs dont le sang fumait encore.
Que de contradictions dans son histoire ! Qu'on songe qu'il condamna à mort le prince de Condé ; qu'il fit le procès à la mémoire de Coligny; qu'il accepta l'inquisition, contre laquelle il ne fallut rien moins que la ténacité et l'habileté de L'Hospital ; qu'il versa le sang à flots ; qu'il prenait des martyrs jusque dans son sein ; qu'aucune rigueur ne l'effrayait ; qu'aucune nouveauté ne le tentait; qu'il n'y eut pas d'esprit plus rétrograde que le sien, et qu'on s'étonne ensuite que tant d'hommes sages et indépendants se soient éloignés et défiés d'un pareil pouvoir. Ils en étaient venus, en haine des parlements, à redouter le gouvernement des assemblées oîi les passions se croient tout permis. Jasmin Marillac, archevêque de Vienne, avait soutenu vivement aux États de 1560, la nécessité des États-Généraux ; Pasquier l'en reprend :
« C'est une vieille folie qui court en l'esprit des plus sages Français, qu'il n'y a rien qui puisse tant soulager le peuple que telles assemblées ; au contraire, il n'y a rien qui lui procure plus de torts, pour une infinité de raisons que si je vous déduisais, je passerais les bornes et termes d'une missive. ))
Ce qu'il y a de curieux, c'est que Bayle, ce libre esprit qui ne tenait qu'à dire ce qu'il pensait, et qui aurait comme Alceste « fui dans un désert » afin d'en mieux venir à bout, est, sur ce point, de l'avis de Pasquier.
c( Si on en appelait à l'expérience, il est apparent que l'opinion de Pasquier l'emporterait, car « il serait bien difficile de marquer les avantages que la France a tirés de ces assemblées, et bien facile de prouver qu'elles ont servi à fomenter le désordre... Les Anglais ont raison de dire que la tenue fréquente du Parlement est nécessaire au bien du pays ; mais la France ne peut dire la même chose des États Généraux. Personne ne doit reconnaître cette vérité plus franchement que ceux de la religion, car c'était dans ces assemblées que leurs ennemis prenaient de nouvelles forces. Il y a des gens qui comparent les États Généraux avec les conciles : ce sont, disent-ils, toutes
assemblées de mauvais augure. Elles sont un témoignage que les maux publics sont grands, et que l'on commence à désespérer de la guérison. On fait alors comme dans les maladies à peu près désespérées, on assemble quantité de médecins, on les fait venir de loin, ils consultent, ils disputent, ils s'accordent rarement; il en faut venir à la pluralité des suffrages... ils font si bien que le malade peut dire : La multitude des médecins m'a fait 7no»r/r/ Les belles harangues ne manquent pas dans les assemblées, mais les cabales et les intrigues y manquent encore moins... »
Les masses ont été sur ce point plus impartiales que Bayle, plus sages que Turgot, plus spirituelles que Voltaire. Elles ont aimé le Parlement ; elles lui ont beaucoup pardonné en faveur de sa constance et de sa vertu. Le fier courage du Parlement allait à leur instinct comme leur vont tous les courages. Elles ne se sont pas inquiétées de ses querelles avec les grands, avec les papes, avecles philosophes ; elles se sont associées à ses disgrâces et à ses triomphes ; dans leur pensée, il représentait ce qu'il y a de plus sacré pour le peuple quand il n'est ni perverti ni corrompu, je veux dire le droit, la justice et la liberté. Pour les masses, le Parlement n'a pas cessé d'être populaire jusqu'à la fin, c'est-à-dire jusqu'au jour où, tous les voiles étant déchirées, on y a vu trop clair pour les fictions. Il faut que la liberté ait un grand attrait, puisque rien que son image a suffi pour défendre des hommes que rien ne devait rendre populaires. Que ces hommes aient été excessifs, exclusifs, obstinés, personnels, que l'orgueil les ait trompés, que l'esprit de caste les ait séduits, qu'il y ait eu en eux de la routine et de la faction, qu'ils aient contrarié le pouvoir, taquiné l'esprit humain, que leur autorité immense, indéfinie, illimitée, ait été bien souvent un embarras plutôt qu'un secours, qui le conteste? Mais avec cela ils étaient tous, ou presque tous, purs, probes, courageux, religieux, généreux, indépendants; ils résistaient et ils apprenaient à résister. Ils donnaient à la France le goût et l'espérance d'une liberté plus réelle. Quant à l'esprit de corps qu'on leur reproche, peut-être ne faut-il pas
trop leur en faire un crime, quand on pense qu'ils lui ont été redevables d'une partie de leurs vertus; qu'il était pour eux un lien et un appui, et que c'est grâce à lui que la France a pu se douter quelquefois qu'elle était une nation.
Sans doute on voudrait leur voir mieux employer leur vertu; on souffre de leur entêtement, on s'épouvante de leur rigueur, on est presque embarrassé, pour leur mémoire, des disputes par lesquelles ils devaient finir. Après cela, il faut se dire qu'on ne choisit pas les occasions d'avoir du courage, et que c'est quelque chose que d'avoir du courage dans toutes les occasions.
Tous comptes faits, la France a dû aux Parlements le triomphe du pouvoir civil, qui est le cachet des peuples civilisés, une religion sage, la stabilité dans le pouvoir, la dignité dans la justice, la probité dans l'administration, le sentiment du droit, les lois obéies et le spectacle unique jusqu'alors et qu'on ne reverra plus, de ces mœurs fortes et héréditaires qui les séparaient du monde, les défendaient contre les bassesses et faisaient de la haute magistrature française une institution sans précédent comme sans imitation dans aucun pays.
Parmi tant de mérites de d'Aguesseau, je n'ai pas insisté sur son mérite principal, sur celui qui l'a rendu un magistrat illustre, et qui sera son titre aux yeux de la postérité : il a eu le génie des lois civiles; il les a vues en jurisconsulte plutôt qu'en érudit et en philosophe; il n'en faisait pas un objet de curiosité, mais de règle et d'utilité : il a devancé son siècle. Inférieur en beaucoup de points à Montesquieu, il le surpassait en celui-là. Ce dernier, malgré l'éclat et la profondeur de son esprit, a des systèmes; d'Aguesseau n'en a pas. Nul esprit ne fut plus que le sien soumis à l'expérience et au bon sens ; dans cette grande raison de Montesquieu, il y a comme des éclipses qui lui dérobent la lumière ; c'est ainsi qu'en économie publique, il a commis tant d'erreurs; qu'il est contre l'unité des lois, pour la vénalité des charges, pour
les privilège? du rang et de la fortune. Son imagination trop souvent est attirée et séduite par des paradoxes. Chose singulière! Montesquieu n'avait été magistrat qu'en courant; il avait écrit en se jouant « les Lettres persanes ; )> ses saillies, sa liberté, son originalité l'avaient détourné de la magistrature ; il n'avait guère plus été magistrat que Montaigne ; pour M. d'Aguesseau, au contraire, la magistrature avait été la passion et l'occupation de sa vie. Le plus parlementaire des deux, ce n'était pas d'Aguesseau cependant. Un pareil désintéressement n'annonçait pas un esprit ordinaire. Tous deux d'ailleurs voyaient les choses de deux côtés opposés : Montesquieu en philosophe et en politique; d'Aguesseau en jurisconsulte et en magistrat; le premier en aristocrate, le second en bourgeois, quoiqu'ils fussent bourgeois tous les deux ou guère s'en fallait.
Il avait paru à Montesquieu que l'Angleterre, sur laquelle il avait toujours les yeux, ne s'était pas trop mal trouvée pour la liberté, de la variété dans les lois et de l'inégalité devant la justice. Or c'était la liberté qu'il aimait.
D'Aguesseau, au contraire, appartenait à cette école de magistrats, d'administrateurs, d'hommes d'État, definanciers, qui tenaient beaucoup à laliberté civile, parce qu'ils ne tenaient que médiocrement à la liberté politique ; qui se flattaient que les peuples s'en contenteraient ; qui avaient cherché à mêler les intérêts des masses à ceux du trône, au risque de fonder le despotisme. Les classes privilégiées ne s'y étaient pas trompées ; elles avaient affecté de voir dans ce qu'elles appelaient la chimère de V unité une atteinte à leurs droits comme elles y voyaient, avec plus de raison, un instrument commode et permanent de despotisme.
Il n'y a pas ici de théorie h. établir. Chaque peuple a son génie, qui le mène où il doit aller par les voies que la Providence ouvre devant lui.
Le génie de la France c'était l'unité ; il n'y a plus maiiilcnant ni à le discuter, ni à le démontrer.
C'est ce que ne voulaient pas comprendre les hommes qui, en l'opposant à l'unité, tenaient en échec la fortune même de notre pays.
A la veille de 1789 le Parlement de Besançon disait: « Les lois d'un vaste royaume ne doivent pas être uniformes. »
Il ne faisait que répéter ce que venaient de dire les prélats du royaume.
« Il est bien essentiel que tous les pays observent les lois, il ne l'est pas que tous les pays aient les mêmes lois. L'unité d'un tribunal, en France, n'est un avantage qu'autant que l'uniformité des lois pourrait en être un. »
Voltaire n'en a pas dit autant ; son rare bon sens qui l'a tant de fois servi, quand la passion ne le troublait pas, avait été souvent blessé par la variété des lois et des coutumes ; mais avant tout homme du milieu, son caractère et son esprit avaient besoin d'une transaction ; sous ce rapport, l'égalité devantla loi, ne laissait pas que de l'embarrasser un peu.
« Ce n'est pas qu'on prétende que les différents ordres de l'État doivent être assujettis à la même loi. On sent bien que les usages de la noblesse, du clergé, des magistrats, des cultivateurs, doivent être différents. »
Ainsi, d'Aguesseau, sans qu'il s'en doutât, était en avant de Montesquieu, de Voltaire lui-même. C'est qu'il savait mieux qu'eux les lois civiles, et qu'il n'ignorait pas que le propre de pareilles lois, pour être dignes de leur nom, c'était d'être propres et accommodées au plus grand nombre.
Il aura été au dix-huitième siècle la personnification la plus élevée et la plus éclatante de cette classe d'hommes modestes, laborieux, désintéressés, indépendants avec sagesse, pieux avec mesure, envers lesquels la France ne saurait jamais être assez reconnaissante, puisqu'elle leur doit les premiers de tous les biens, c'est-à-dire la liberté et l'égalité civiles, après lesquelles tant de peuples soupirent encore aujourd'hui ; qui le préparaient et l'excitaient à la liberté politique, sans laquelle aucune des deux ne saurait exister, quoiqu'on dît.
Ces hommes-là, ils étaient hardis dans l'innocence de leur âme et sans le savoir : ils ne se doutaient pas qu'ils allaient faire une révolution. Ses belles ordonnances sont pk-incs du sentiment de justice et d'égalité. Il y a en lui une liberté d'esprit qui annonce une raison supérieure ; il voit tout de haut, même les vanités du corps auquel il appartient. Il écrit une lettre remarquable au premier président du Parlement d'Aix.
« C'est en vérité un grand malheur, écrivait-il, qu'il ait fallu que la vanité des hommes domine sur les lois mêmes. »
Cet homme que nous avons vu changeant, irrésolu, une fois dans son élément, n'est plus le même. Son style est ferme comme son esprit : « La loi est l'expression d'un principe » écrit-il. Il lui suffît d'un mot pour dire ce que devrait être dans tous les temps le devoir de ceux qui font des lois. Voilà ce qu'on lit dans la préface de l'ordonnance sur les donations :
« La justice devrait être aussi uniforme dans ses dispositions que la loi est une, dans ses dispositions, et ne pas dépendre de la différence des temps et des lieux, comme elle fait gloire d'ignorer celle des personnes. »
D'Aguesseau eut à vaincre, pour l'accomplissement de ses projets, plus d'une difficulté. Il en est quelques-unes dont le détail seul fait rougir. Le honteux gouvernement de Louis XV, qui jetait les millions pour les débauches des princes, ne trouvait pas de quoi payer des employés destinés à aider le ministre dans la reconstruction et dans la réforme des lois. Il en était sur ce point réduit aux expédients.
Il était digne de vivre à une autre époque. Il est bien tel, en effet, que devait être le législateur d'un peuple libre et éclairé, fuyant les chimères et les excès, ramené par ses malheurs à la raison et à la modération, cherchant à se faire des lois dignes de ses mœurs. On se le figure comme un autre Portails, aidant le premier consul dans ses travaux. 11 aurait été comme PortaUs, sage, savant, élégant, tempéré, mais
il aurait eu une sagesse plus libre, une science plus vraie, une élégance plus ferme, il aurait plus eu le langage du législateur : il n'aurait jamais dépassé « la simplicité amie des lois, » pour lui rendre un mot qui lui appartient.