LE CHANCELIER D'AGUESSEAU
Le chancelier d'Aguesseau est la grande figure judiciaire du dix-huitième siècle. On peut dire qu'il a été le dernier de nos grands magistrats. Après lui, il pourra y avoir des hommes savants, éloquents, courageux, mais auxquels manqueront cet ensemble de qualités, «cette proportion si juste entre toutes les parties, qu'elle ne soit que comme un concert de vertus et de dignités, » pour redire ses propres mots ; enfin, ces traits particuliers auxquels l'ancienne société était accoutumée à reconnaître la magistrature. Ces derniers se mêleront aux affaires, aux passions, aux séductions du monde ; ils seront hommes de secte ou de parti ; leur courage sera violent, leur piété sera étroite, leur désir du bien immodéré; ils se laisseront emporter; ils ne seront pas les maîtres de leur vertu. On touche aux magistrats convulsionnaires, aux magistrats philosophes qui, malgré des qualités singulières, n'en devaient pas moins, au milieu de courants divers, perdre l'équilibre qui avait si longtemps fait la force de leur institution.
On a quelque peine à se retrouver dans la confusion du dixhuitième siècle. La facilité extrême qui a aidé à l'agrément de la vie, au rapprochement des esprits, à l'enfantement d'une société nouvelle, n'en a pas moins eu pour effet d'effacer et d'abaisser ce qu'il y avait, dans l'ancienne, d'original et de
supérieur. L'éclat et la variété dont le souvenir nous éblouit ont dû blesser d'abord des regards habitués à plus de câline et de recueillement.
Pour le magistrat, par exemple, ce n'était pas assez de la science et de la probité; il y a un mot qui n'a plus de sens et qui seul alors suffisait à le peindre; il y avait les ma'» r.s du magistrat, auxquelles il devait sa vertu, et qui, le pliant de bonne heure au devoir, le lui rendaient par cela même plus facile. Tout cela allait changer; à l'ancienne discipline allaient succéder une humeur plus douce, un esprit plus libre qui, en rendant le magistrat plus aimable, plus humain, plus tolérant, ne devaient pas être cependant pour la magistrature sans danger. Le chancelier d'Aguesseau est comme la transition entre les deux époques.
Rien qu'à le voir, on reconnaissait l'homme d'un autre âge. La noblesse de l'esprit, la dignité du caractère, la gravité des habitudes, la tempérance des goûts, la sagesse des idées, la majesté de la parole, les imperfections mêmes tant reprochées à l'homme d'État, tout semblait le disposer à être un magistrat accompli. Qu'on lui donne plus de vivacité, de décision, de curiosité; qu'il soit plus hardi, plus éclatant; qu'il ait un sentiment plus prompt et plus profond de certains mystères ; que sa raison ait plus de fougue, son esprit moins de patience, son imagination plus d'ardeur, il sera plus philosophe, plus écrivain, plus orateur; il ne sera plus aussi magistrat; il pourra arriver à être M. de Montesquieu; il ne sera jilus M. d'Aguesseau. A rhomme destiné à juger les autres hommes, il est peut-être bon qu'il ne voie pas trop de choses à la fois : l'esprit se trouble souvent par la multiplicité des objets ofTerts à sa méditation.
Il était né à Limoges, le 27 septembre 1GG8, d'une de ces vieilles familles de l'ordre moyen que l'orgueil de Louis XIY aimait à élever en défiance de l'aristocratie féodale, et qui allaient être bientôt le soutien de lii royauté et devenir, dans l'ordre civil, la force et l'honneur de la France.
La famille du chancelier d'Aguesseau, sans être illustre, était
ancienne, cependant; nue ibis devenu puissant, les généalogies ne lui ont pas manqué : elles n'ont jamais manqué aux hommes puissants, même à l'époque où elles ne peuvent plus servir à grand'chose : c'est la chose dont ils ont le moins besoin, et dont ils peuvent le moins se passer. La vanité a d'incroyables et d'incorrigibles faiblesses !
Il avait eu de qui tenir, ce qui valait mieux, pour être digne, modéré, humain : son père, qui fut son maître, lui donna de bonnes leçons et de bons exemples. C'est une douce et noble figure que celle de Henri d'Aguesseau ; il y a peut-être moins de majesté que dans le chancelier, mais plus de candeur et de -^ grâce. Celui-ci ne parle de son père qu'avec un tendre et touchant respect; il lui reporte tout le bien qu'on lui a attribué. Saint-Simon en a tracé un portrait qui ne ressemble à aucun autre de ses portraits, par quelque chose de doux qui ne lui était pas ordinaire. Henri d'Aguesseau était très-lettré, trèssavant, très-pieux, et avec cela très-humain, très-indépendant, un peu original, humble et digne à la fois ; son fils l'avait pris pour conseil : il n'aurait pu en choisir un meilleur; il lui Usait ses écrits; son père ne leur trouvait qu'un défaut, c'était d'être trop parfaits, et c'était vrai.
Après avoir été, dans l'intendance de Limoges, un des prédécesseurs de M. Turgot, et s'être montré digne de l'être, il était devenu intendant du Languedoc, oîi il avait continué de rester ce qu'il avait été jusqu'alors ; il eut ensuite pour successeur, dans des circonstances qu'il conviendra de rappeler, le terrible et habile Bâville, qui fut pendant si longtemps le véritable roi de ces contrées.
Sous un tel maître, d'Aguesseau apprit tout et retint tout: langues, droit, histoire, sciences naturelles, miathématiques, philosophie, éloquence; il acquit les connaissances diverses par lesquelles il devait, jusqu'à la fin de sa vie, étonner et charmer ses contemporains ; il était à bonne école.
Quand il redira à son fils :
« Chaque profession a sa langue qui lui est propre, et celle des jurisconsultes romains est une des plus pures ; il est
d'ailleurs d'une utilité iuiinie de s'accoutumer à en parler en termes propres »; il ne fera que répéter ce que lui avait dit son père.
11 n'y a rien de plus touchant que le tableau tracé par d'Aguesseau de l'éducation qu'il a reçue, des circonstances au milieu desquelles elle lui fut donnée, et de cet intérieur plein de sagesse, de calme, de vertu dont nous n'avons plus l'idée, où sa vie se formait.
Son père voyageait beaucoup ; il parcourait les provinces confiées à ses soins. Il ne voulait pas être seul; sa famille l'accompagnait dans une de ces voitures immenses qui étaient propres à de lentes et longues promenades, et qui ne ressemblaient pas mal à une maison roulante,
La journée commençait de bonne heure ; après la prière des voyageurs, dite par M""^ Aguesseau, chacun se mettait au travail.
Henri d' Aguesseau était plein de sens, de droiture, d'instruction; il avait vécu avec les plus nobles esprits de son siècle ; il avait l'expérience que donnent l'habitude des hommes et la pratique des affaires ; il expliquait tout comme il convenait à un esprit hardi et soumis ; il ne connaissait rien audessus de la raison, mais de la raison d'accord avec la foi : on peut juger de ce que ses fils devaient gagner avec un tel maître.
De bonne heure, son fils aîné s'était mis au droit. L'étude des lois romaines avait commencé par l'ennuyer; elles n'étaient pour lui qu'un amas confus que Pothier n'avait pas encore éclairé de sa lumière, dont il ne connaissait pas l'histoire et dont il ne voyait pas le lien. Son père l'avait ramené à des idées plus justes à l'aide de Domat, qui avait été son ami, et dont les écrits formèrent ensuite le vrai fond de la science de son fils. On peut dire que l'esprit de celui-ci n'a jamais eu la curiosité qui sert à donner aux objets leur couleur ; il faisait peu de cas de l'érudition; ce qu'il lui fallait, c'était la science utile. C'est lui qui donne à Pothier lidée de son travail sur les Pandertes; il l'aide, il l'encourage, il le soutient. 11 s'agit, lui disait-il,
« de classifier cet immense recueil, d'écarter les textes inutiles, de rapprocher ceux épars qui se rattachaient au même sujet, de les ranger sous les titres qui les concernaient, de donner à chaque titre des proportions convenables.» En même temps, il lui écrivait : « Vous ne m'avez pas parlé, dans votre lettre, du plan que vous vous êtes formé sur le titre Verborum significatione, mais je présume que quand vous vous proposerez de faire imprimer ce titre séparément et d'une manière plus étendue, votre intention n'est pas de le faire dégénérer en dictionnaire ou en Lexicon juris semblable à celui de Brisson ou de Calvin, »
Tel était d'Aguesseau ; il devait rester, malgré sa science, insensible au mérite de certaines découvertes qui devaient donner à la science du droit tant de clarté, d'attrait et d'utilité. Il avait pris de bonne heure, de son père, le goût de la sobriété dans rintehigence que celui-ci, de bonne heure, avait enseignée à ses fils.
Il avait cherché à leur apprendre que l'esprit de l'homme a besoin de se contenir ; qu'il est un désir de savoir qui naît de l'orgueil, qui est au-dessus de notre nature, qu'on irrite souvent par de vaines recherches plus qu'on ne satisfait, et qui peut-être un danger et un mal. La leçon avait profité particulièrement à celui qui devait être le chancelier d'Aguesseau.
Après avoir beaucoup étudié la métaphysique, il lui était arrivé ce qui arrive à beaucoup de gens qui, comme lui, s'en sont trop occupés ; il s'en était dégoûté, il n'y avait pas trouvé ce qu'il avait cherché : trop de découragement avait remplacé trop d'ardeur ; il en est venu à se défier des métaphysiciens ; ils ne tiennent pas assez compte des faits.
Suivant eux, dit-il quelque part, il y a plus de vérité dans un seul principe de métaphysique et de morale, bien médité et bien approfondi, que dans tous les livres historiques.
Il raconte à ce sujet une anecdote qui fait connaître un rare esprit :
«Tels furent à peu près, ajoute-t-il, les discours que me tint un jour le P. Malebranche, lorsque après avoir conçu de
moi quelque bonne opinion, par les opinions que j'avais souvent avec lui sur la métaphysique, il la perdit presque eu un moment à la vue d'un Thucydide qu'il trouva entre mes mains non sans une espèce de scandale philosophique. »
On a maintenant l'idée de l'éducation que reçut le chancelier d'Aguesseau et de ce qu'il y avait de doux et de viril dans cette manière de préparer les hommes à laquelle il fut soumis, li apprit, ce qu'il n'aurait presque pas eu besoin d'apprendre, c'est-à-dire l'art d'être modéré, indépendant, souple et ferme tout ensemble.
Son père, sous ces rapports, n'était pas un modèle indigne d'être étudié, il n'est pas ici question de sa droiture, de son honnêteté que personne n'a eu l'idée de mettre en doute ; il avait comme fonctionnaire des qualités plus utiles ; d'abord, il n'avait pas de zèle, chose rare ! il avait du discernement, presque de l'indépendance dans la soumission ; il ne craignait pas, en obéissant d'en savoir plus long que ceux qui commandent, ce qui est un grand crime aux yeux des derniers; il adoucissait, en les exécutant, des mesures extrêmes qu'on ne prescrit avec une facilité si grande que parce que de loin on n'en soupçonne même pas les duretés ; il était, en un mot, un de ces fonctionnaires modérés qu'aucun gouvernement n'aime ; cette modération dont je parle allait être mise à de difficiles épreuves.
Il administrait le Languedoc au moment où commençaient à s'exécuter contre les religionnaires entassés dansées provinces, les mesures qui sont la honte d'une grande époque et dont on ne peut aujourd'hui lire le détail sans tristesse; M. d'Aguesseau père ne s'y associait qu'avec douleur ; chez lui tout y répugnait ; son caractère et sa foi ; il était d'autant plus tolérant qu'il était plus régulier et plus sincère. Ce n'est pas lui qui aurait songé à faire de la fui une affaire de politique. Un officier général, M. de Saint-Rhuc, avait reçu ordre d'attaquer tous les rassemblements des religionnaires, de faire des prisonniers, de les livrer à l'intendant. Celui-ci était chargé de les juger en dernier ressort, de faire raser toutes
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les maisons des condamnés, ainsi que les temples et prêches, rouverts au mépris des lois, d'imposer aux communautés rebelles de fortes contributions et de faire vivre les troupes à leurs dépens.
Il faut voir le portrait qu'en trace d'Aguesseau ; « d'une haute taille et d'une force herculéenne, il ne respirait que le carnage, et ne regardait presque cette expédition que comme une partie de chasse, propre à distraire ses ennuis. »
On conçoit qu'un tel auxiliaire n'ait guère été du goût de Henri d'Aguesseau ; quand aux ordres dont ils étaient chargés tous les deux, il devait se montrer tiède dans leur exécution ; de semblables douceurs de la part de l'intendant indignaient Louvois ; peu s'en faut qu'il ne trouve trop modéré le Saint- Rhue qu'on vient de voir, il écrivait à d'Aguesseau :
« On ne peut rien faire de plus préjudiciable que tout ce que vous avez exigé de M. de Saint-Rhue depuis qu'il a passé le Rhône, toutes les négociations de la part du souverain avec les peuples n'étant bonnes que pour les rendre insolents. »
En même temps il écrivait au duc de Noailles, heutenant général, en Languedoc :
« 11 est difficile de comprendre comment il a pu tomber dans l'esprit de M. d'Aguesseau d'imposer à M. de Saint- Rhue la patience qu'il a eue à soutenir les insultes de cette canaille. »
Le reste est facile à deviner. D'Aguesseau dut quitter son poste. Il eut pour remplaçant un homme plus résolu, plus habile peut-être, plus disposé à tout faire, M. de Râville, dont le nom dans ces contrées si longtemps malheureuses, est encore redouté.
On conçoit que l'ancien intendant du Languedoc rendu au repos ou à des fonctions plus conformes à sa nature, ait conservé peu de goût pour ses anciennes fonctions qui lui imposaient de semblables devoirs et qui lui réservaient de semblables récompenses ; il redoutait « la mer des intendances» comme il le disait d'une heureuse et vive manière. Aussi n'y destina-t-il jamais son fils. Il ne savait rien, ajoutait-il, de plus
beau que d'être conseiller au Parlement de Paris. Il y avait dans une telle charge qui était une dignité, qui participait à la puissance publique, qui ne demandait (jue de la science et de la justice, quelque chose qui allait mieux que tout le reste, en effet, à Thumeur studieuse, modérée, indépendante, d'un pareil homme. Ce qu'il n'avait pu être, il voulait que son fils le fût. C'était bien tomber, lorsqu'ils'agissait de ce dernier ; celui-ci était né magistrat ; il semblait qu'il eût reçu en naissant la dignité, la modération, la grâce austère et le trésor de connaissances qui devaient en faire, pour les fonctions qu'il a remplies, un homme incomparable ; aussi exauça-t-il, en les dépassant, les souhaits de son père qui vécut assez pour jouir de la renommée de son lils.
Il mourut en 1716 au moment où son fils allait être fait chancelier, il n'assista pas à ce dernier triomphe qui devait être si près de la chute ; sa mort fut digne de sa vie, elle toucha profondément M. d'Aguesseau qui, en apprenant cette nouvelle à sa fille, M""' de Contades, lui disait :
« Ma fille, j'avoue que je ne suis pas assez parfait pour désirer la mort... Mais en même temps j'ai une si grande confiance dans la bonté de Dieuetdans les mérites de Jésus-Christ que je ne saurais la craindre. »
Avocat du roi au Chàtelet, le i29 août 1G90, il était nommé avocat général au parlement au mois de novembre.de la même année. Il n'avait pas vingt-deux ans.
Les choses se passaient ainsi dans ce temps- là. Il en était alors de la France comme il en a été de l'Angleterre. M. d'Aguesseau a commencé au même âge que M. Pitt. Tous les pays à privilèges procèdent de la môme manière. Ils prennent le talent dans sa fleur afin qu'il puisse mûrir tout à l'aise et donner tous ses fruits ; il y a bien à dire sur de pareilles pratiques àlidée desquelles nos mœurs, façonnées pour l'égalité ne pourraient pas s'accoutumer.
On ne peut nier pourtant ce ({u'il y a eu quelquefois de grand et d'heureux eu elles; elles affranchissaient les hommes des soucis vulgaires, elles les préparaient de bonne lnure à
des devoirs pour lesquels ils n'ont pas trop de toute leur force et de toute leur vertu.
Pour d'Aguesseau on peut affirmer que les dix années qu'il a passées au Parlement de Paris comme avocat général ont été les plus belles années de sa vie. Le souvenir de son nom est là. Jamais de telles fonctions n'avaient été exercées avec plus de sagesse et plus de noblesse. Les défaillances, les tristesses, les amertumes, les mécomptes, ne viendront qu'après.
Quand il les quitta il avait trente-deux ans ; il venait d'épouser mademoiselle d'Ormesson ; c'est à ce sujet que M"^ de Sévigné, qui a si souvent parlé de M. d'Aguesseau, écrivait :
« Je n'ai jamais vu d'union mieux assortie et plus dési- « rable. »
Je ne veux pas peindre M. d'Aguesseau comme avocat général, parce que je n'aurais la prétention de rien apprendre à personne, et que la chose n'est pas aussi aisée qu'elle en a l'air, quoiqu'elle ait été faite trop souvent ; il y a un certain goût qui nous manque, moins grand, moins apprêté, moins délicat, et qui ne nous rend plus assez sensibles peut-être à certaines beautés qui enchantaient ses contemporains ; il nous faut plus de simplicité : pourtant la postérité ne le connaît guère que dans ce rôle-là. S'agit-il en effet de d'Aguesseau? il semble qu'on entende encore l'écho des mercuriales et des discours; on n'était pas accoutumé alors à une telle raison, à une telle élévation, à une telle élégance.
Peut-être fut-il trop vanté. Yoltaire lui-même s'en est mêlé ; c'est de d'Aguesseau qu'il a dit :
« Le plus savant magistrat que la France ait jamais eu, trèsinstruit dans l'histoire, profond dans la jurisprudence, et, ce qui est plus rare, éloquent. Il fut le premier, au barreau, qui parla avec force et pureté ; avant lui, on faisait des phrases. »
C'était aller trop loin en fait de louange, ce qui était rarement le cas de Yoltaire. Il dit de d'Aguesseau, « qu'il était le plus savant magistrat que la France eût jamais eu. » Comment le savait-il ? Quant à son style, on ne laisse pas que de s'éton-
ner de l'admiration que Voltaire en ressent; on ne s'y serait pas attendu de la part de celui qui trouvait « un peu traînante » la prose de Fénelou, qui était un bien autre écrivaiu que d'Aguesseau. Ce qu'il y a de certain, c'est que celui-ci faisait des phrases comme en faisaient ses prédécesseurs ; que c'était le vice de sou style dont il ne pouvait parvenir à se corriger, seulement il les faisait mieux ; il y a autant de noblesse, mais plus de simplicité, plus de mouvement, d'idées; c'est de tout cela que Voltaire lui savait un gré infini, et Voltaire avait raison.
Il avait fallu, en effet, l'esprit souple, orné, facile de M. d'Aguesseau pour se tirer comme il l'a fait des difficultés que l'usage et sa fonction lui imposaient. Il savait rajeunir, par la forme, des thèmes déjà bien vieux à l'époque où il les traitait ; il leur donnait, sinon de la nouveauté, ce qui aurait été impossible, du moins une sorte d'éclat qui y ressemblait. Ses périodes paraissaient être des périodes de Cicéron.
C'est peut-être pour cela que quelques amis de d'Aguesseau ont eu ridée de le comparer à Cicéron. Sans admettre la comparaison, je la conçois, toute proportion gardée entre le génie de l'un et de l'autre, surtout entre les temps, les événements, les personnages auxquels ils ont été mêlés. Il y a loin, en effet, des disputes de la bulle Vnigenitus aux discussions du Sénat et du peuple romain, du cardinal Dubois à César, des Pliilippiques et du Traité des devoirs aux Mercuriales et aux Méditations métaphysiques, de la longue et douce carrière de d'Aguesseau, traversée par de majestueux exils, finie au sein du repos, des honneurs, des richesses, aux orages de la vie de Cicéron, mourant sous la hache des triumvirs. Malgré cela, à travers les siècles, à travers les transformations des mœurs, des institutions, des idées, il semble qu'on les reconnaisse à certains traits comme deux esprits de la môme famille séparés, ainsi qu'il arrive trop souvent dans les familles, parla diiïérence du talent, du rang et de la fortune. Chez tous les deux, il y a l'amour du bien, la passion du beau, le sentiment du droit, le besoin de savoir, l'industrie de la parole, avec l'éclat qu'ils reçoivent
dans le premier, d'uu des plus beaux génies qui aient honoré les hommes. 11 y a de plus l'ambition honnête, timide, ardente, qui essaie plus qu'elle ne peut, qui fait la part trop belle au talent, qui s'étonne de ses mécomptes, ambition qui sera dans tous les temps celle des hommes vertueux, dédaigneux, irrésolus, dont Cicéron est condamné à demeurer le modèle éternel et inimitable.
Ce qui n'empêche pas que M. d'Aguesseau n'ait jugé trèssévèrement Cicéron, comme il nous arrive quelquefois à l'égard de ceux auxquels nous ressemblons le plus; nous voulons bien avoir leurs qualités, nous ne voulons pas avoir leurs défauts.
Dans une des instructions destinées à son fils, et qui toutes témoignent d'un si grand sens et d'une si grande lecture, il écrivait :
« Cicéron était plus orateur que philosophe, et plus propre à exposer les pensées des autres qu'à penser de lui-même. »
11 peut y avoir du vrai dans ce que dit M. d'Aguesseau, et c'est précisément à cause de cela qu'il n'aurait pas dû le dire. Sans doute on ne trouve pas dans Cicéron l'originalité, la substance qui font le philosophe, mais il donne aux pensées des autres une telle clarté, un tel éclat, qu'on les dirait de lui; l'art d'exprimer, sous sa plume, vaut presque l'art d'inventer. C'est ce qu'a fait M. d'Aguesseau dans un ordre moindre, avec moins d'éloquence, moins de génie.
C'est le tort et le malheur de certains hommes qui ont trop donné à l'art extérieur, qu'ils touchent leurs succès comptant, si on ose dire, que leur mérite s'efface avec le temps, et qu'on ne leur tient plus assez de compte de leurs talents et de leurs efforts. Nous pourrions bien en être là avec d'Aguesseau. Après l'avoir trop vanté, on en fait trop bon marché ; on ne se fait pas une idée de la tâche qu'il a remplie ; dans ses Mercuriales, qu'on ne lit guère, il n'y a pas seulement une fort belle rhétorique, il y a de la morale, du droit, de l'histoire, de la philosophie, le tout revêtu d'un style qui n'est plus de notre temps, c'est vrai, qui n'est .pas plus mauvais pour cela, qui est bien
le style môme du sujet, qui rappelle une époque de grandeur, et dont on a plutôt fait de railler que d'imiter la noblesse. On dirait que d'Aguesseau a inventé les sujets mêmes de ses discours, qu'il en a pris la fleur, et qu'après lui, qui a tout dit, il ne reste plus rien à dire. C'est une erreur; au dix-septièm.e siècle non plus qu'à présent, il n'était aisé de parler « de Vamour de son état, de la grandeur d'âme, de la dignité du ina~ gifitrat, de l'amour de la simplicité, de V attention, de la témérité, de la fermeté, de la prévention, de la discipline. »
11 y avait dès lors, comme il y a aujourd'hui dans de tels sujets, quelque chose de banal et de nouveau qui les rendait singulièrement difficiles. L'homme est ainsi fait, qu'il change en restant le même, et qu'il faut beaucoup d'attention pour discerner les nuances, et beaucoup d'art pour les exprimer.
Tout est dit, tout est à dire, tout est usé, tout est nouveau, tout se transforme, en effet, avec les lois, avec les mœurs, avec les institutions qui, elles-mêmes, se transforment; il n'est pas jusqu'au cœur de l'homme qui, avec les mêmes instincts, les mêmes entraînements, les mêmes faiblesses, semble néanmoins se renouveler.
C'est à quoi ne songent pas assez ceux qui ne veulent pas savoir que la société est condamnée à se refaire sans cesse, et que les misères du monde et celles de l'homme en particulier seront toujours, pour ceux qui voudront y fouiller, une mine inépuisable.
Le fond de M. d'Aguesseau c'était le bon sens, la mesure, la modération. On l'a vu plus d'une fois, faible et mobile comme sont les hommes chez lesquels le caractère n'est pas au niveau de l'intelligence ; mais en réalité, il voyait les choses telles qu'elles étaient, il n'était dupe de rien, il était sensé, prudent, raisonnable. Kcrivait-il au contraire, il ne pouvait se retenir, il se laissait aller à l'exagération. Ses idées prenaient sons sa plume quelque chose d'outré. C'était moins la vérité qu'il cherchiiit que Téloqucnce, ce qui n'est pas toujours le plus sûr moyen d'être éloquent. Il faisait à sa pensée une sorte de parurequi la rendait méconnaissable. S'agis- II. 28
§ait-il par exemple de la grandeur d'âme, il en fait une vertu d'apparat pour laquelle il n'y pas de théâtre assez vaste :
« Il semble que le privilège d'être véritablement grand ait été réservé au sénat de l'ancienne Rome et que la solide, la sincère grandeur attachée à la fortune de l'empire romain ait été comme enveloppée dans sa chute et ensevelie sous ses ruines. »
Il n'y a pas là seulement une faute contre la vérité de l'histoire; il y en a encore une, ce qui est pire, contre la vérité du cœur humain. Celle-ci en effet nous apprend que Dieu ne mesure pas la grandeur de l'âme à la grandeur de la destinée, qu'on trouve la première dans les fortunes les plus humbles, et que c'est là au contraire qu'elle se laisse voir de la manière la plus noble et la plus touchante.
Mais alors on était pris par les mots ; il y avait comme un faux jour répandu sur toute l'antiquité qui empêchait de juger les choses et de voir les hommes, et qui leur donnait à tous un faux éclat. On savait les détails, on ignorait l'ensemble, il y manquait une lumière que l'expérience et l'étude ne nous ont peut-être pas encore fournie.
Il n'y avait pas seulement chez d'Aguesseau cet amour immodéré de l'antiquité qui devait le tromper, comme il en a trompé tant d'autres; qui a eu sa grandeur et sa puérilité ; qui n'a pas été pour peu dans la Révolution française et qui a été le signe distinctif de quelques-uns des hommes les plus éminents de l'ancien régime.
C'était bien la fonction qui convenait à M. d'Aguesseau, en elle tout lui allait : la fonction d'abord, dont il était si digne par sa droiture et son talent, ensuite le prix qu'il en recevait, c'est-à-dire cette gloire discrète et séduisante qui ne se faisait guère entendre que dans l'enceinte du palais, et qui était juste ce qu'il fallait à son ardeur et à sa timidité. Avant tout il aimait le bien ; le pouvoir à ses yeux ne valait la peine d'être goûté, que parce qu'il en était l'instrument le plus efficace. Mais il aimait aussi les grandeurs; il était loin d'être insensible à leur prestige : il semblait né pour elles ; sa ma-
jesté y trouvait son compte, il en joussaitnon sans de secrets délices, il les quittait non sans regret ; elles lui laissaient un vide que ses amis ont remarqué, que la religion, la philosophie, les lettres, les tendresses de la famille n'ont jamais rempli qu'à moitié. Avec eela il ne pouvait se décidera les payer leur prix. Il n'était pas assez philosophe pour s'en passer, pas assez politique pour les garder.
Delà ses mobilités, ses irrésolutions, ses faiblesses qui tenaient à sa nature ; que sa vertu ne servait qu'à montrer davantage et que ses contemporains lui ont impitoyablement reprochées. A aucune époque il n'en fut exempt, même à celle où la jeunesse laisse à la vertu ses illusions et son charme. De bonne heure, on remarque en lui une sorte de calcul qui n'excluait pas la chimère, dont on s'étonne, dont on serait presque tenté de s'affliger dans une âme aussi belle.
Nul n'eut plus de sincérité et avec cela moins de fanatisme que d'Aguesseau ; ce n'était pas seulement sa raison qui l'en aurait éloigné, aussi bien que le véritable esprit de la foi chrétienne dont il n'a jamais cessé d'être animé ; il y avait en lui certaines défiances, certaines appréhensions, qui devaient le rendre plus tolérant qu'un autre et le porter à voir dans les réformés des frères en Jésus-Christ ; nul, par conséquent ne dut 'assister avec plus de tristesse et de dégotit au spectacle des rigueurs qui ensanglantèrent les dernières années du règne de Louis XIV.
Tout cela n'empêche pas qu'il ne laisse échapper aucune occasion de vanter un roi qu'il ne pouvait plus aimer, dans des termes qui ne convenaient ni au chrétien, ni au citoyen, ni au magistrat : .• '
« Grâces immortelles, dit-il à cette époque, au nouveau David, au nouveau Constantin, destructeur de l'hérésie, vengeur de la foi, roi et pnUre tout ensemble? Qup la Providence qui lui a donné le cœur royal et sacerdotal, le consorye longtemps !»
Louis XIY, qui était difficile en fait de louange et de pouvoir, mais que l'âge commençait à plier, qui en était au re-
gret de la déclaration de 1682, ne laissait pas que de s'effrayer de tant de zèle; il ne voulait pas être appelé « évêque, « il tenait à être bien avec les évêques. Surtout, il craignait le pape. « Qu'on ne m'en donne pas plus qu'il ne m'appartient, » disait-il. Puisque j'en suis à cet art de conduite, qui ressemble un peu à l'adresse même, contre laquelle l'esprit, et l'honnêteté ne suffisent pas toujours à vous défendre et qu'on ne se serait pas attendu à rencontrer dans d'Aguesseau jeune, j'en veux citer un exemple plus singulier. 11 avait aimé Fénelon comme un ami, il trouvait « son commerce délicieux, son génie sublime. « Cela se conçoit sans peine. Deux hommes pareils devaient se convenir ; ils se touchaient en effet, par beaucoup de points; chez le prélat cependant il y avait plus de hardiesse, plus de vue, un éclat plus pur, une grâce plus vraie.
Quant vint au Parlement la triste affaire du livre des Maximes des Saints qui avait suscité entre deux hommes illustres une longue querelle et oii Bossuet, quoiqu'on ait dit, a joué un assez vilain rôle, ce fut iM. d'Aguesseau qui, comme avocat général, fut chargé de requérir l'enregistrement de la bulle du pape qui condamnait le livre de M. de Cambrai.
Il ne paraît pas qu'il ait rien fait pour être dispensé d'un devoir qui avait dû lui être pénible. Il est juste d'ajouter qu'il sut le remplir avec le respect dû au génie et les égards que réclamait de lui le souvenir d'une ancienne amitié.
Le plus curieux, c'est la lettre qn'il écrivait quelque temps après et dans laquelle il donnait de la conduite qu'il avait tenue en ces conjonctures et des ménagements qu'il y avait ! gardés, une explication qui est étrange :
« Je ne dissimulerai pas non plus que, prévoyant combien îles révolutions sont, ordinaires à la cour et prévoyant que celui qu'ojiivenait de flétrir par une censure rigoureuse, pourrait lyi a'd venir 'UB jour pour; -y jouer le premier rôle, j'avais cru .qu'il était , de la prudence de faire sentir à l'archevêque de Cambrai que, ne pouvant approuver les pieux excès de son Kèle, je n'avais eessé; d'admirer ses talents et de respecter ses vertusu.» . u'» mp ,iiii .
En d699, Louis XIY, déjà vieux, était plus vieux que son âge ; il s'éteignait dans les tristesses de sa fin. Le duc de Bourgogne vivait. On savait le lien qui l'attachait à son ancien précepteur; les hautes destinées de celui-ci en certains cas n'étaient un secret pour personne. M. d'Aguesseau n'avait pas eu de peine à être prophète, on en est fâché cependant. D'ordinaire on a moins de prévoyance à vingt-cinq ans.
Il resta depuis, trop sévère pour Fénelon. Beaucoup de causes les séparèrent ; il faut peut-être mettre en première ligue les ({uerelles religieuses, qui ne sont pas de toutes les querelles les plus faciles à oublier.
« Il voulait, a dit d'Aguesseau de Fénelon, être philosophe ou théologien, quoiqu'il ne fût jamais qu'un orateur, caractère qu'il a conservé dans tous les ouvrages qui sont sortis de sa plume jusqu'à la fin de sa vie. »
Que la chose soit vraie, ainsi que le dit d'Aguesseau, il est au moins douteux qu'elle puisse être tranchée aussi vite; on conviendra qu'il lui convenait moins qu'à un autre d'être aussi rigoureux pour un homme d'un beau génie qui « n avait été quiin orateur. ^^
Avant de quitter l'avocat général, je veux citer quelques mots qui m.e semblent éloquents, dits par lui dans une affaire d'un membre de la grande maison de Longueville, qui avait été poursuivi en interdiction :
(c Tel est en même temps le sort déplorable et la triste destinée de la maison de Longueville, si illustre dans sa naissance, si glorieuse dans son progrès, si élevée vers la fin, que tout ce qui lui reste de sa grandeur passée est la seule question de savoir si le dernier héritier d'un nom si éclatant a été insensé six mois plus tôt, ou six mois plus tard. Six mois font tout; l'intérêt de ce combat célèbre qui se passe sous vos yeux, et dont l'éclat ne sert qu'à publier plus hautement le néant de la grandeur et l'inconstance de la fortune. »
II n'y eut pas de commencements plus beaux que ceux de d'Aguesseau ; jamais magistrat n'en eut de pareils. C'était presque la gloire avec quelque chose de plus doux, de [lus
stable, de plus enviable que la gloire elle-même. Sa jeunesse eut un éclat particulier; on y admira tout de suite cette maturité fleurie qui fut dans tous les temps le caractère et le signe de son talent. Il était pour tous une autorité, les plus difficiles l'écoutaient etils étaient heureux de son approbation. Boileau lui-même disait à l'avocat Marais, ainsi que ce dernier le rapporte :
«M. d'Aguesseau, avocat général, est prodigieux en tout; il m'est venu voir ; je lui ai récité mes vers sur l'Amour de Dieu. Il en a retenu cinquante tout de suite et est retourné chez lui les copier. » É
Il y a peu d'exemples de facultés aussi rares, aussi heureusement et aussi proraptement appliquées et soutenues par une telle force d'attention et de volonté.
« C'est pour les sciences que d'Aguesseau était né, a écrit Saint-Simon. Il eût été encore, il est vrai, un excellent premier président, mais à quoi il eût été plus propre c'est d'être à la tête de la littérature des académies de l'Observatoire , du Collège royal, de la librairie. Il eût eu affaire à des savants comme lui et non avec le monde qu'il ne connut jamais et dont, à la politesse près, il n'avait aucun usage. »
C'est le portrait qu'il termine ainsi :
« Yoilà, un long article... Mais je l'ai cru d'autant plus curieux qu'il fait mieux connaître comment un homme de tant de droiture, de talent, de réputation, est à peu près parvenu à rendre sa droiture équivoque, ses talents pires qu'inutiles, à perdre sa réputation et à devenir le jouet de la fortune. »
Aux vertus, aux talents de d'Aguesseau, il n'a manqué que pins de décision et de fermeté. Il était né au confluent de deux siècles; il avait été mêlé aux plus illustres personnages : à Louis XIV d'abord, àBossuet, à Fénelon, à Racine, à Boileau, à M""' de Sévigné, plus tard, au duc de Saint-Simon, à Montesquieu, à Voltaire ; il avait perdu au lieu d'y gagner ; il's'en était comme effacé, il n'avait ni la grandeur des premiers, ni l'éclat des seconds ; il s'était fait au lieu de cela une majesté un peu factice qui n'en avait pas moins une dignité réelle et
qui ressemblaitpresqiie à l'cloquence pour des personnage? graves, qui n'avaient jamais entendu rien de pareil à un tel langage, qui étaient étrangers par les travaux et les habitudes de leur vie aux délicatesses et aux sévérités du goût et qui étaient heureux et fiers de retrouver dans la bouche d'un jeune magistrat, devenu leur orgueil et leur espérance, l'expression ennoblie de leurs sentiments.
Nul n'a mieux parlé la langue de la magistrature que d'Aguesseau ; elle est déjà dans sa bouche plus humaine, plus unie, plus éloquente que celle des magistrats ses prédécesseurs; elle n'est ni trop simple, ni trop hardie, il a trouvé le ton qui lui convient et qu'on essaiera vainement d'imiter après lui.
De là ses triomphes qui n'ont point été égalés et qui produisirent en lui l'eiFet que produisent toujours les triomphes. Ils l'aitachèrent à des fonctions sur lesquelles il jetait un éclat qui rejaillissait en réalité sur la magistrature elle-même, qui a été sa vocation véritable, qu'il n'a cessé d'aimer et de favoriser même quand il avait l'air de la combattre.
On s'est demandé à quoi d'Aguesseau, avec les facultés et les aptitudes diverses dont il était doué, aurait été particulièrement propre ; Saint-Simon n'avoulu voir en lui qu'un président d'Académie ; Saint-Simon se trompait ; il y a même eu cela de singulier que le chancelier ne fut pas de l'académie quoique nul n'en eût été plus digne ; ce n'était pas chez lui dédain des lettres, qui ont été une des passions de sa vie, c'était moins encore dédain de l'Académie où figuraient les noms les plus illustres de l'État, où les princes du sang allaient s'asseoir ; c'était l'effet de cette modestie excessive qui tenait d'Aguesseau éloigné de toutes les grandeurs excessives du monde et qui a fait partie de sa vertu.
Le ciel l'avait fait pour être magistrat. Il en avait les mérites, les vertus, les faiblesses. On peut ajouter qu'il n'a pas poussé sa destinée jusqu'au bout, elle devait faire de lui un premier président du Parlement de Paris ; c'était là sa vraie place ; jamais cette grande compagnie n'aurait été plus dignement et plus noblement représentée.
Il était fait pour le train d'une société régulière ; il excellait dans les affaires ordinaires, nul ne les jugea avec une sagesse plus profonde, ne les discuta avec plus d'éclat ; il les élevait à sa hauteur; il en faisait des affaires publiques ; tout l'y aidait, sa science, sa raison, sa droiture, sa probité, sa grandeur morale. Sous ce rapport il demeurera un incomparable modèle.
Dans les affaires publiques il n'était pas tout à fait le même. Son esprit s'y troublait. Il y avait en elles, comme une complication qui semblait le dépasser. Entre sa vertu et sa faiblesse, il ne savait quel parti prendre ; en pareil cas, l'hésitation seule est une faute ; du moment qu'on hésite on est perdu.
Le fait est que comme homme public, il est au-dessus de Ini-même ; qu'on a peine à le reconnaître, qu'on est obligé de l'excuser et qu'il est peu d'affaires de ce genre où il n'ait laissé beaucoup de sa renommée et quelque chose de sa vertu.
La grande affaire de sa vie a été celle de la bulle Unigenitus ; il y était tout entier par ses croyances et par ses affections ; il était chrétien trop sincère, en effet, pour faire de sa foi une chose de soumission, de complaisance ou de politique. Ses lumières d'ailleurs qui étaient grandes en pareille matière, le guidaient à coup sur, tant qu'elles ne furent pas obscurcies par ses faiblesses. Il appartenait à la race des magistrats dans lesquels semblait inné le sentiment des droits de la société ; qui étaient citoyens avant tout ; qui n'auraient pas voulu courber le pouvoir civil, devant le pouvoir religieux ; qui aimaient et respectaient dans le prêtre, le consolateur et le soutien, mais qui se seraient peu souciés de lui livrer, comme dans l'enfance des sociétés, le gouvernement de ces sociétés ellesmêmes. En un mot, il était comme l'avaient été ses prédécesseurs, qui furent les plus religieux et les plus illustres adversaires de la théocratie. Ainsi, on le vit, comme avocat général et procureur général, s'opposer à l'enregistrement de la bulle Uniqenitus. Le chancelier Voysin, qui était un complaisant, un courtisan, et dont il devait être le successeur, ne voyait en lui qu'un factieux ; Louis XIY qui allait M bientôt mourir, qui s'ennuyait de toutes ces résistances, *
MÉLANGES. 4il
mande à Versailles le premier président et le procureur géui;ral. Sans les appeler des factieux comme l'aurait presque voulu son chancelier, il ne les traita pas moins assez durement ; il leur fit sentir qu'il avait assez de tant de retards qui scandalisaient sa dévotion, qui inquiétaient presque sa puissance. « Menez-moi cela rondement, » leur disait-il en teiminant. Ils ne purent mener la chose aussi rondement qu'il l'aurait voulu. Le roi était mort avant que cet ordre dans lequel on ne reconnaissait pas Louis XIV, fût accompli.
On peut se faire une idée de l'importance que d'Aguesseau attachait à ses fonctions parles paroles qu'il adressait au Parlement lors de son installation :
« Par où pouvons-nous mieux commencer les fonctions de notre ministère, disait-il aux magistrats, qu'en vous adressant les nobles et sublimes paroles que l'Écriture consacre à la gloire et à l'instrustion des magistrats : Juges de la terre, vous êtes des dieux et les enfants du Très-Haut. »
Il est tristement curieux de voir comme dès cette époque les plus sages et les plus grands esprits, à la vue de trop d'abus, de trop de misères, de trop de scandales, semblaient avoir le pressentiment de désastres assurés et prochains ; ainsi, M. d'Aguesseau écrivait :
« Mais nous sommes dans un pays où l'on peut moins que partout ailleurs hasarder des prophéties sur l'avenir le plus prochain, w
Ce ne fut pas aussi sans quelque émotion qu'il reçut, dans de telles circonstances, l'ordre d'aller à Versailles. A ce sujet, sa femme, d'Ormesson par sa naissance, c'est-à-dire de race parlementaire, qui avait les opinions, presque les passions de son mari, avec ce quelque chose de particulier qu'y mêlent les femmes, lui parlait de la sorte :
« Allez, monsieur, et agissez comme si vous n'aviez ni » femme ni enfants. J'aime beaucoup mieux vous voir con- » duire avec honneur à la Bastille, que de vous voir revenir » ici déshonoré. »
Il ne s'agissait cependant que d'aller de Paris à Versailles,
ce qui n'est ni long ni difficile maintenant, et ce qui ne devait être ni bien long ni bien difficile alors.
Cependant il convient de goûter de semblables paroles. La grandeur de l'âme y était; or, cette grandeur ne se mesure pas au danger qu'on a couru, mais à l'idée qu'on s'en était faite et à l'efFort qu'elle avait exigé. Qu'on s'imagine ce qu'était Louis XIV même à la veille de la mort, majestueux par sa dignité, rendu plus majestueux par l'âge, à ce qu'était d'Aguesseau par son caractère, par sa fonction qui en faisait l'homme du roi, et on se convaincra qu'il mettait bien haut le devoir, puisqu'il le mettait avant la volonté du monarque.
Ainsi il commençait dans les querelles fameuses, c'est-à-dire avec noblesse, avec courage, avec indépendance; on sait comme il a fini.
Il fait un peu l'effet de ces chefs d'opposition qui, arrivés au pouvoir, sont bientôt amenés, soit faiblesse, soit sagesse, à mettre leur programme dans leur poche, et s'arrangent ensuite comme ils peuvent pour faire entendre raison à leurs amis. Il lui arriva d'ailleurs ce qui ne manque jamais d'arriver en pareille circonstance : il ne satisfit personne ; tout le monde l'accusa; les uns en voulurent à l'ancien procureur général, les autres en voulurent au ministre. Tandis que Saint-Simon s'obstine à ne voir dans le chancelier qu'un homme « tout pétri des idées du Parlement, » l'avocat Barbier, qui se souciait assez peu du Parlement, mais qui était l'écho fidèle des méchancetés du palais et qui a l'invective facile, le déclare « un plat génie ou un homme sans honneur. »
Au fond, il était ce qu'il devait être, c'est-à-dire gallican et parlementaire, mais en homme auquel la modération naturelle, accrue de l'usage, qui sait? de l'amour du pouvoir dont il avait vite connu les difficultés, éprouvé les vicissitudes, avait appris à se débarrasser promptement, trop promptement peutêtre, d'amis bruyants qui le gênaient sans l'éclairer et sans le servir. Il pourrait bien se faire qu'il eût raison. Nous sommes assez de sang-froid aujourd'hui pour être disposés à croire que de bonnes lois, de sages réformes, une administration pré-
voyante, un pouvoir honnête et respecte, tout ce que voulait d'Aguesseau et ce qu'il a eu l'honneur d'exécuter en partie, valait mieux pour la France que les agitations des sacristies et des enquêtes auxquelles il essayait de mettre un terme. Malgré tout, on serait bien aise pour lui qu'il eût eu un peu moins raison, ou que du moins il n'eût pas attendu pour cela à être chancelier. Les sociétés sont ainsi faites, avec leurs emportements et leurs lassitudes, qu'il y a quelque chose qui vaut peut-être mieux encore pour elles que la raison, qui leur est d'un bien plus salutaire exemple : c'est la constance et le dévouement. Oii serait le mal que le spectacle leur fût offert quelquefois de ce qu'on appelle les vertus outrées? On peut être sûr qu'il n'y aurait pas de danger, et l'âme s'y relèverait de ses abaissements. .
Ses contemporains avaient une si haute opinion de sa vertu, qu'ils avaient dit de lui en le voyant faillir : « Et homo factus est, » c'était trop.
Il n'y a que Dieu dont on ait pu parler de la sorte ; les saints eux-mêmes étaient des hommes, sans cela ils cesseraient d'être pour nous un objet d'édification réelle et d'utile enseignement. Seulement les faiblesses de l'homme de bien empruntent à sa vertu quelque chose de singulier. Il y a en lui une gaucherie qui fait qu'on le reconnaît tout de suite. Il est gêné dans ses désirs ; il voudrait réussir sans payer le succès le prix qu'il coûte trop souvent; il finit par ne plus être ni assez franc ni assez habile; son ambition, pour être plus scrupuleuse sans être moins ardente, ne fait que l'exposer à plus de mépris et à plus de mécomptes. C'est là un peu l'histoire de d'Aguesseau; ce sera celle de tous les hommes qui, comme lui, à cause des habitudes d'une vie innocente et grave, de la vertu et la piété jamais trahies, ne sont, malgré des velléités continuelles, il faut qu'on me passe le mot, que des ambitieux honteux.
Il a eu le malheur, qu'il n'est pas donné à tout le m(»nde d'avoir, que sa vertu a rtMidu ses changements plus inexcusables. Dans les reproches dont il est l'objet de la part de vieil-
lards inflexibles, fidèles à d'austères traditions, qui s'étonnent qu'on puisse changer, il y a quelque chose de touchant. On n'assiste pas en effet sans tristesse, même de loin, à sa chute dans la séance du grand conseil, et plus tard dans le lit de justice du Parlement, où le chancelier, désavouant le procureur général, infidèle à lui-même, fait procéder à l'enregistrement pur et simple de la bulle Unigenitus. « Où donc avez-vous pris de pareils principes? disait-il à un conseiller en l'interrompant. — Dans les plaidoyers de feu M. le chancelier d'Aguesseau, » répondait le magistrat. Le régent, qui n'était pas difficile en convictions, s'émerveillait de sa facilité à parler : « d'Aguesseau a été fort opposé d'abord à l'enregistrement au grand conseil, cependant il s'y est conduit comme si c'eût été son avis. « On souffre de ce qu'il a dû souffrir. On n'entend pas sans émotion la voix tendre et sévère de M. de Lesseville, magistrat octogénaire, surpris d'être plus parlementaire que d'Aguesseau. Entre lui et l'abbé Pucelle, si le premier a eu raison, qui n'aimerait mieux avoir tort avec ce neveu de Catinat, en qui s'était personnifiée la constance du Parlement, et qui n'avait commencé par porter les armes qu'afin qu'il eût tous les courages : celui du magistrat, du soldat et du prêtre? Ce dernier, il lui en voulait moins encore de ses privilèges menacés, ces privilèges qui lui étaient si chers ! que de ses illusions évanouies. A un autre, il aurait pardonné peut-être ce qu'il ne pouvait pardonner à celui qui avait été si longtemps son orgueil et son espérance. Tous, ils se demandaient à quoi bon tant de talent, de vertu, de renommée, si c'était pour finir, comme les autres hommes, dans les vains désirs et dans les changements intéressés. Leur admiration les rendait injustes; elle leur cachait ce que leur bon sens leur aurait laissé voir. Ils oubliaient qu'aux vertus de riiomme il y a toujours une ombre, et que ce qui obscurcissait celles de d'Aguesseau, c'était une indécision née souvent de trop de clairvoyance, que la méditation et l'étude, en ouvrant à l'esprit des horizons nouveaux, ne font qu'accroître, et que parviennent à vaincre moins que d'autres ceux qui, enchaînés à la règle,
ont obéi pendant toute leur \ie à d'invariables devoirs. Avec une belle âme, beaucoup de lumière, peu de passions, avec tout ce qu'il faut pour honorer, servir et éclairer les hommes, il n'avait jamais été propre aux agitations et aux surprises de la politique.
Son rôle à la mort de Louis XIY fut le pire de tous ; il fut équivoque ; il ne sut rien oser et rien empêcher ; il lui fut donné de profiter d'événements auxquels il ne semblait avoir pris aucune part. Sans soupçonner sa vertu, on voudrait pour lui qu'il en eût été autrement.
La France, qui se lasse de tout et qui ne sentait plus, d'un long et glorieux règne, que les derniers ennuis, espérait, en changeant, avoir toutes les félicités. On en était aux illusions et aux rêves. Le Télémaque devint à la mode. « On l'imprime, écrivait M"^ de Caylus, et Ton s'en promet l'âge d'or. » Le Télémaque a été le contrat social des premières années du dixhuitième siècle. On se berce avec l'idée de la liberté de Salente et avec les joies imaginaires que Fénelon promettait à ses élus. C'était un vertige qui n'épargnait personne et dont d'Aguesseau lui-même fut atteint. Beaucoup de choses cependant auraient pul'en défendre : son âge, sa fonction, son caractère, son expérience. Il aurait pu ne pas oublier qu'il avait été appelé par Louis XIV et par M"' de Maintcnon ellemême, aux actes qui changeaient si notablement l'état des princes légitimés. Ce souvenir encore si récent aurait pu le retenir davantage. Nul cepend;uit n'accueillit avec plus de transports quoiqu'il les cachât, la venue du pouvoir nouveau. — Tous les historiens sont d'accord sur ce point. — Un d'eux va j usqu'à dire que cette ardeur n'était pas désintéressée, et que la place de chancelier due à son mérite était dès lors promise à ses désirs. — C'est une erreur : d'Aguesseau ne céda pas à un semblable mobile; il n'y eut en lui que ce qu'il y avait chez tout le monde : la lassitude, le découragement, le besoin de changer, les inquiétudes et les aspirations vagues qui sont la maladie des peuples en croissance, et dont l'expérience, l'honnêteté et le talent ne serventpas toujours à vous garantir.
Il y eut de plus les rancunes et les espérances du parlementaire blessé par l'excès d'une autorité sans limite, que le pouvoir nouveau avait caressées avec tant d'art, et qu'il devait si vite et si amèrement tromper.
Si l'on veut avoir une idée du travail qui se faisait alors dans les esprits et de l'ébranlement qu'ils venaient de recevoir des événements à peine accomplis, il faut lire le dernier discours sur l'amour de la patrie que d'Aguesseau prononça comme procureur général. Il n'y a rien de trop fort pour exprimer son enthousiasme ; le mot de république ne fait pas peur à un magistrat élevé dans la discipline et dans le culte de la monarchie.
« Cet amour presque naturel à l'homme, cette vertu que nous connaissons par sentiment, que nous louons par raison, que nous devrions suivre même par intérêt, jette-t-elle de profondes racines dans notre cœur, et ne dirait-on pas que ce soit comme une plante étrangère dans les monarchies, et qui ne fasse goûter ses fruits que dans la république... Seronsnous donc réduits à chercher l'amour de la patrie dans les Etats populaires et peut-être dans les ruines de l'ancienne Rome ? ))
Ce n'est pas Montesquieu, ce n'est pas Voltaire lui-même qui auraient parlé de la sorte. D'abord ils n'étaient pas assez républicains pour cela ; ils n'étaient pas non plus assez amoureux des anciens, Voltaire particulièrement. L'un et l'autre savaient ce qu'ils voulaient. Ils se seraient bien gardés de courir après une ombre. Les gens qui savent ce qu'ils veulent ne prennent pas le change aisément ; ils sont par cela même plus contenus et plus fermes. D'Aguesseau n'en était pas là ; son intelligence qui s' était exercée sur tant de sujets, enchaînée par les habitudes et les traditions de la magistrature, n'avait jamais songé à la liberté politique. A un esprit comme celuilà, imbu de certaines idées, ébloui par son admiration pour le sénat de Rome, trompé par le semblant de la liberté répubUcaine, il n'en coûtait pas plus, une fois les barrières abaissées, de s'égarer dans les rêves. Il ne faut pas croire que les
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esprits les plus honnêtes, les plus instruits, soient les moins enclins à la chimère. Tout les y porte : leur honnêteté, leur science, leur désir du bien, leur ignorance des hommes et la solitude intérieure dans laquelle ils vivent, qui a ses mirages comme toutes les solitudes.
Il en a été de même de sa conduite à l'occasion du système de Law. Trop honnête pour le soutenir, trop faible pour le combattre, il donna d'abord au milieu de beaucoup d'excès, l'exemple d'un noble esprit livré à toutes les incertitudes. Congédié par Law, ramené par lui, il se prêta à tout et ne songea à quitter le pouvoir que sur une futile querelle de préséance ; il ne servit qu'à donner son nom à des actes qu'il condamnait. On peut affirmer que plus de hardiesse et de résolution auraient été moins nuisibles que tant de faiblesse. Aussi fut-il l'objet de beaucoup d'accusations ; tout le monde trouvait à redire en lui : les uns lui reprochaient son abstention comme une lâcheté ; les autres sa présence comme une complicité. Nul, parmi ceux qui avaient le plus fait, ne fut traité comme d'Aguesseau ; il faut lire les écrits du temps pour s'en faire une idée ; on lui faisait presque un crime de sa vertu. Il y avait du vrai dans ce dernier reproche ; quand les hommes vertueux semblent s'en mêler, ce ne sont pas eux qui font le moins de mal. On lui en voulait de sa vertu. Mais on ne la niait pas ; rien n'avait souillé sa pureté ; par le cœur, par les inclinations, par les sentiments, il était resté magistrat.
Il a dû à cet attachement aux idées, le dirai-je, aux préjugés de son état, la considération qui demeure attachée à son nom, et le respect avec lequel la postérité le traite encore aujourd'hui. U a eu raison contre Saint-Simon, contre Voltaire ; si j'osais, j'ajouterais qu'il a eu raison contre lui-même. On a oublié ses faiblesses pour ne se souvenir que de ses vertus. Il y a eu pour cela plus d'un motif. Nous sommes moins impitoyables que nous ne le pensons ; une fois le premier feu passé, nuus nous remettons vite : nous nous étonnons de nos duretés; nous étions prévenus, nous devenons justes. Quel-
ques années à peine écoulées, et c'est tout au plus si nous pouvons, au milieu de la mobilité des événements, retrouver 1er traces des haines qui nous ont divisés. Que sera-ce quand le temps, achevant son œuvre, les aura entièrement eflacées? 11 ne restera des hommes, que la mémoire du bien ou du mal qu'ils auront fait ou qu'ils auront voulu faire.
Quant à nos querelles de chaque jour, auxquelles succèdent si vite d'autres querelles, on n'en parlera plus. Qui est-ce qui se soucie aujourd'hui des vilenies du Système ou du tapage de la bulle Unigenitus ? Excepté les esprits curieux, et ce ne sont pas les esprits curieux qui donnent la gloire, qui est sûr de savoir qui a eu tort ou qui a eu raison, dans cette mêlée un peu confuse? S'agit-il, au contraire, de vertu, de probité, de bonnes lois, de devoir accompli, tout le monde est d'accord. Voilà le cas de d'Aguesseau, et c'est ce qui fait qu'il a eu si bon marché des passions contemporaines. Les premières colères apaisées, on n'a plus regardé à ses défaillances que sa vertu dominait et faisait oublier. La réaction s'est faite trop vite. A l'homme on a substitué, presque à l'instant même, un personnage comme on n'en voit guère dans la vie réelle, étranger aux faiblesses de l'humanité, que les gens de justice canonisent à l'envi depuis plus d'un siècle. Il était mort depuis quelques années à peine, que l'Académie française mettait son éloge au concours. Thomas, qui remporta le prix, et qui ne s'y épargnait pas, comme chacun sait, lorsqu'il s'agissait d'éloges, disait tout simplement de d'Aguesseau :
« C'était à Caton à être le censeur de Rome, c'était à d'Aguesseau à l'être de la France... Le chancelier delà France meurt ; au même instant d'Aguesseau est revêtu de cette dignité. 0 vertu, tu n'es donc pas toujours persécutée sur la terre... Ce serait à Platon à peindre d'Aguesseau... Si pour sauver l'État il eût fallu un Decius, d'Aguesseau l'eût été... c'était un Spartiate parmi le faste de la Perse. »
Tout cela ne laisse pas que de paraître un peu singulier, lorsqu'on vient de lire dans le livre de M. Monnier l'agréable description du château de Fresnes, ancienne résidence de
jyjme ^^ Plessis-Guénégaiid, que semblait animer et embellir encore la présence de M"" de Lafayette et de Sévigné ; lorsqu'on sait la politesse qui y régnait, les divertissements dont nul ne songeait à se faire un crime, l'aimable compagnie qu'y conduisait, sous un prince débonnaire, l'attrait d'une douce disgrâce, ce qui n'empêchait pas l'heureux exilé de guetter le retour delà fortune.
« Le parc était fort grand et planté des plus beaux arbres, ormes, frênes, peupliers et sapins. Devant le château et à peu de distance, un canal, alimenté par des sources dont la contrée est pleine, roulait au milieu des saules ses eaux plus claires qu'un miroir; il formait un grand hémicycle devant le château, puis se prolongeait en ruisseau limpide à droite et à gauche jusqu'aux extrémités du parc; il s'y jetait dans une petite rivière qui traversait de grands massifs de verdure, et qui s'appelait la Beuvrome. L'ensemble de cette résidence était encore égayé par des tapis de gazon, des parterres de fleurs, des jardins ingénieusement dessinés, par des perspectives ouvertes avec art, par des pièces d'eau et par un grand nombre de statues qui peuplaient les cours, les jardins et jusqu'aux plus secrètes solitudes. Non loin do l'entrée principale, et du côté des jardins, s'étendait une grande prairie où le chancelier se promenait volontiers avec son fils. Elle aboutissait à des bois taillis en hautes futaies, oîi l'on pouvait jouir du plaisir de la chasse. Les dames préféraient la promenade sur l'eau, et disposaient alors de plusieurs nacelles qui stationnaient sur la plus grande pièce d'eau. »
0 Fresnes! lieu charmant cher à mon souvenir!
LOUIS RAOl.XE*.
On peut dire qu'il a été donné à peu d'hommes d(; jouir aussi vite et aussi pleinemsjit de leur renommée qu'à d'Aguesseau. Voltaire, qui devait plus tard le traiter sévèrement et le
♦ Le chancelier d'Aglesseau. Sa conduite et ses idées politi<|ues, par M. Francis Monnier, professeur au collé|^c Rollin.