‹ Le barreau moderne français et étrangerChapitre 23 sur 75 · THOURET AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

THOURET AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

presse, nul doute que cette belle institution n'eût rendu au pays tous les services qu'il devait en attendre ; mais bientôt affaiblie et faussée par un parti violent, elle allait manquer même de la force nécessaire pour protéger la vie de ceux qui en avaient voulu faire la sauvegarde des libertés publiques» Thouret vit monter l'effroyable tempête qui devait l'envelopper avec ses amis de l'assemblée et n'en parut point troublé; on le prévint qu'il était question de lui au comité de salut public, mais on ne put le déterminer à assurer sa sécurité personnelle. Le 24 novembre 1 793, il présidait encore le tribunal de cassation et y faisait le rapport de plusieurs affaires. Le 26 au matin, il était arrêté à son domicile et incarcéré au Luxembourg. Le mandat d'arrêt n'articulait aucune accusation précise, et longtemps on lui laissa ignorer quel crime on lui reprochait. Il fît de la prison son cabinet de travail; c'est là qu'il écrivit pour son jeune fils le magnifique programme d'histoire, aujourd'hui publié, et qu'il lui envoyait par cahiers. Couthon imagina enfin un complot ; c'était le grand moyen quand il n'y avait absolument rien à dire. On accusait Dillon et Simon d'avoir essayé de délivrer Danton et Camille Desmoulins et d'armer les contre-révolutionnaires contre la convention. Thouret fut mis au nombre des conjurés. Il ne voulut point répondre à cette accusation ; mais

sa famille s'efforça de la détourner. Son frère, le médecin Thouret, vit Couthon, entreprit de le convaincre : un passage du Moniteur démentait les faits. En l'envoyant à Couthon, il lui disait : « Tu vois, citoyen représentant, qu'il n'existe aucune charge contre mon frère... C'est à la droiture de ton cœur, à ton amour pour la justice que nous remettons à déterminer s'il doit être mis en cause, ou s'il ne mérite pas au moins une exception particulière, le bon citoyen qui n'a cessé de servir de tout son pouvoir et de toutes ses facultés k cause de la liberté et de la chose publique (1). » Thouret ne fut point compris dans l'affaire de Dillon et de Simon, mais il resta détenu au Luxembourg; son nom était souligné à l'encre rouge sur les listes de Robespierre. Que lui reprocher cependant? Le 4 mars 1794, le comité de salut public, croyant avoir mis la main sur un bon chef d'accusation, invitait Fouquier-Tinville à consulter les pièces de l'armoire de fer et à s'attacher à une conversation de Thouret, Chapelier et Desmeunier sur « la constitution monarchique qu'ils avaient fabriquée. » Dans cette pièce, un personnage anonyme rapportait au roi que le 10 juillet 1791 les trois interlocuteurs, membres du comité de constitu-

(1) Nous devons la communicalion de cette pièce à un éminent magistrat, M. Casenave, qui fut l'ami de Thouret fils, mort en 1832.

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tion, avaient exprimé l'avis qu'il fallait rejeter l'idée du républicanisme, la combattre avec force par cela même qu'il était exclu de la constitution, et conserver le roi seul pour monarque ; « mais, avait dit Thouret, vous ne faites pas une réflexion : si le roi, bien conseillé, travaillait de son côté à une charte constitutive, et si, dans le moment où vous lui présenteriez la vôtre, il la refusait et vous en faisait remettre une plus populaire et plus favorable au pouvoir exécutif en nous sommant de renvoyer le tout aux assemblées primaires, que feriez-vous ? » L'entretien avait roulé sur ce point. Selon Chapelier, il n'y avait rien de semblable à craindre ; un plan donné par le roi « aurait toujours un vernis d'aristocratie et de prêtraille » qui permettrait facilement de le déjouer. «Je le crois bien, avait ajouté Thouret; néanmoins, si mon rôle était de le défendre, je vous promets que je saurais vous embarrasser. » De là les trois membres du comité avaient conclu qu'il fallait éloigner du roi tout ce qui pourrait lui suggérer l'idée d'un tel projet, et hâter l'achèvement de la constitution. Dans cette conversation, Thouret et ses interlocuteurs s'étaient bien prononcés contre la forme républicaine, mais en même temps ils s'étaient montrés unis contre la monarchie absolue et l'ancien régime. Le document ne fournissait donc aucun motif

à l'accusateur public.

^0 LE filRBfiAU XfflllElNE.

Thouret afvait-il jamais pactisé avec la cour? Une autre- pièee de Farrnoke de £er eo£tAc»ait à cet égard une curieuse révélation:* Lorsque ]KLiral>eau pn)f)osa d'agir par. diifferents moyens sun l'assemblée^ sur Paris et sm? les pro^inceSy il avait désigné, lesi dépiortés inâuenis qu'il était nécessaire d'eniraxner pour VexiéciiticHx de ce. p^jet : c'étadi de Bennay^ F abbé de Moâ[^tesqiEi(Hii ei; Gazalès pour le eàllé droite Clermoni-Tonnerre, Baadréj, Duquesnoy, Tévêque d'AutiiMy, Eminsery^ GhapdULer, Tbouret^ Barnave et lui ; mais, il recoso^mandiait bien de leur cacher le fond de la Jtactique;. « Il ne îbvA ni leur accorder une égale eonâance^ nâ faire connaître ài chacuin d'eux ceux qui dcjyfrofflit le seconder, ni leaar faire part du projet que Von veut exécuter. U loe faut pas que Chapelier et Tkouret sacheot que Bamave et moi soyons leurs auxiliaires. » Tel était l'objet de la quarante-septième note secrètenae&t afdresssée par Mirabeau h k cour. Avec cela, cooxkment prétendre que. Thooret avait eu le proj^et de c^ dissoudre U représentation nationale, die rétablir le desfkOftisme et tout autre pouvoir attentatoia?e à la souveraineté du peuple ? » Telle fut en effet la fonnule de l'accusation dirigée contre lui, et l'on conçoôii q^6 ^^ pièces de l'armoire de fer eussent été écartées de l'in^uetioii. Toutefois l'accusation restait un peu vague. Ne devaif-on pas plus de précision dans les motifs à un avocat célèbre, à un président

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du tribunal de cassation? Fouquiep-Tinville le^ sentit san& (teute-, car en relisant l'acte d'aceusation if y ajoeta de sa main ce* nouveaai chef^ pariai renT^i en mEWge : » eft ei*cope Ihouret, pour avoir, de coropli'cité' airec KUon et Simon, formé le plan» de forcer les prisons, de tomber et assassiner tes membres Af comité de salut public et de la conrention » (1). A celte date, Dîllo» et Simon avaient déjà payé de leuT tête le prétendu: complot auquel Thouret étaiit enfin» rattaché' àr la dernière heure par raecusateur'publicî. Extrait du Luxembourg le îl avril 4TO4 et transféré à la Coneiergerie, 'Riouret j reçut la copie de l'acte d*aîccaBâ*ion daté du jour même. Le lendemain, dans la chambre où quelques mois auparavant il présidait eafïcore les audiences de la cour suprême,, il comparaissait devant le tribunal révolutionnaire avec le- vieux Malesherbes, ChapeEw, d'Ëprémesniï el neuf autres accusés au nombre desquels étaient M"" Lepelletier de Rosambo, de Chateaubriand, de Foucault, de' Rochechouart , de Grammont et W^ veuve* du Ghatelet. Fouquier-Tinville ne vint point à Faudience; il s'était troublé et avait bal^ butié devant tes Girondins. Depuis lors, dfens tes a-ffiaires où il avait à redouter les aecusés, il cédait sa

(1) Dossier criminel de Thouret, aux Archives nationales, où sont déposés les papiers du tribunal révolutionnaire.

place à un substitut. On avait appelé plusieurs témoins à charge. De leur nombre était un nommé Parmentier, qui déclara ne connaître aucun des accusés. Ce n'était pas là ce qu'attendait de lui le tribunal. Sur les réquisitions verbales du substitut de service, le témoin est mis séance tenante en jugement. Le sort des accusés fut promptement décidé* A onze heures du matin était rendu l'arrêt qui les condamnait tous à la peine de mort en même temps que le témoin Parmentier; à cinq heures du soir, leur sang se confondait sur la place publique.

Ainsi que les hommes qui partageaient ses convictions, Thouret a été l'objet d'accusations contradictoires. A propos du veto absolu, il souleva contre lui la partie violente de l'assemblée, qui le dit vendu à la cour. Quand il parla contre les biens ecclésiastiques, le clergé et la noblesse s'écrièrent qu'il sollicitait les bonnes grâces du parti républicain. Il était cependant en parfait accord avec lui-même, avec ceux qui, comme lui, voulaient l'abolition de l'ancien régime, mais qui, en même temps, sans détester la république, étaient convaincus que sous la pression des masses elle conduirait à l'anarchie et ramènerait le despotisme, ce cruel châtiment des nations troublées. Pour ces hommes, une monarchie libérale, réglée par une bonne et loyale constitution, était le rêve où s'arrêtaient leurs aspirations. Avec Barnave, ils voyaient dans la

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