LETTRE DE M. DUPIN
Avant de parler des mémoires de M. Dupin dans la Revue des Deux Mondes ,d\x 1«^ janvier 1863, je m'étais permis de manifester à l'homme politique la surprise que m'inspiraient les citations qu'il avait empruntées à Tacite et à Cicéron pour justifier ses doutes sur l'accord possible du pouvoir et de la liberté. En recevant le deuxième volume de ces mémoires, je lui écrivais à Raffigny, le 6 juillet 1856 :
Monsieur et très honoré confrère (1),
La lecture de cet ouvrage nous reporte au régime constitutionnel. Quelle différence hélas t entre ces temps où écla-
(1) M. Dapin n'était plas magistrat. îi avait donné sa démission do procureur général à la cour de cassation à Foccasion des décrets da ââ janvier i852 prononçant la confiscation des biens de la maison d'Orléans. Il devait un jour revenir à ces fonctions, mais alors il avait repris son titre d'avocat et nous appelait au barreau « ses confrères » . On avait vu dans ce qu'il disait du pouvoir et de la liberté comme une condamnation des gouvernements libéraux au profit de l'Empire et certains y présageaient sa rentrée à la cour de cassation.
tait à la tribune votre éloquente verve et ceux où s'accomplit, comme en cachette, Télaboration législative ! Il y eut. sans doute, alors bien des excès de parole, mais c'était Texamen, la libre discussion, la lumière. Nous faut-il donc désespérer de cette liberté parlementaire qui nous a donné de si bons orateurs et de si belles lois ? Les gouvernements ne peuvent-ils subsister que dans fe crépuscule ou les ténèbres?
Je lis votre proiogue et au frontispice même de ces magnifiques débats parlementaires, je vois deux terribles citations qui pourraient décourager, si véritablement Tacite et Cicéron aTaient ainsi pronostiqué de nos institutions modernes. Mais se peut-il que le plus profbn^l historien et le plas grand orateur ée Tantiquité aient entendu coadaHoer la seule forme de goavernement qui ne soit peint oppressive? Je veux en douter encore; il me semble que Tacite aurait aimé notre gouvernement constitutionnel parlementaire s'il l'avait connu, et je me demande s*H Ta bien connu. Je préférerais sur ce point le sentiment de Voltaire et de Montesquieu, qui avaient, je pense, une idée plus exacte de cette forme de gouvernement et en ont parlé avec une incontestable auAoïiié* S'il est vrai «pie: Cicéron lui-mênie ait voulu parler de ce goavememenl^ il faut recmmattire qo'il ne le trouvait pas plus éphémère que les autres; il se borne à regretter que la même forme de gouveroemeni ne pnisfie durer longiemfis. : nec cUutias UÊiq^arm tenetur idem reifmUicsp modw, et il a grandement rartson. Hais, de tous ces gOBvemements, celui quMl préfère est précisément celui-là qui repose sur Talliaiice des trois pouvâii*s doniil parle et dans lequd on peut scalenieBl tdiercher rimage es notre' gouvernement constitutionnel, parce qtfil est, dit-il', encore le
plus solide : hac consUtutio babet firmitudinem (De Repub., lib. 1, 4I§).
Je sais bien, Monsieur, que vous vous êtes toujours élevé contre la versatilité des masses; que le dernier mot de votre intéressant écrit sur le gouvernement de 1830, reproduit en grande partie dans ce volume, était : sachons nom firer. Je sais bien que plus d'un grand discours d'opposition sous ce gouvernement a été inspiré par le seul désir d'avoir une place ou le dépit de ne l'avoir point obtenue. Mais cette honteuse cûmpétiiioii, dont l'opinion d'ailleurs sait faire justfce, cette élasticité de conscience que vous dépeignez si bien, sont-elles la condamnation à mort du gouvernement constitutionnel sainement compris? Rendent-elles inconciliables le pouvoir et la liberté, prmcî/?a/Mm£^ lihtrtatem^ que Nerva avait su pourtant concilier, selon Tacite lui-môme, <;e qui lui faisait dire sous Trajan, qui continuait à les associer l'un à l'autre, res olim dissocïabiles'i (Agricol, |3). Il serait désolant d'arriver à cette conclusion et, pour mon compte, je ne puis admettre que ce soit la vôtre. Un jour, Cicéron, qui, lui aussi, avait assisté à tant de perturbations sociale^s, s'écria qu6 les gouvernements avaient bien peu de dorée, mais, du moins il ne désespéra pas de la liberté politique et le gouvememeot constitolionnel resta toujours pour lui le meilleur et le plus ferme.
Je fie pm croii^ Monsieur, que vous so^ez allé plus Imn dans vos appréciations, l'ai donc repoussé l'interprélaiion que j'ai entendu donner autour de moik vos paroles^ dans lescpnelles on Yûuîiait trouver, ce qui flatterait beaucoup <ertakis partis, tout k la lois un arrêt et «oe condamna iion. Pour moi, oeliiî qui a écrit la Li6nsd^srmdf$^kccusé$^ et tant de ^pages éloqueiites, qui ont |placéâ:baiUie barreau
français dans Topinion publique, peut, à coup sûr, se plaindre comme Cicéron de l'inconstance des hommes, mais il ne saurait désespérer des seules institutions qui nous consolent des autres en nous donnant ce second pain de la vie, la liberté. Ai-je bien fait ? J'en ai l'espérance.
C'est pourquoi je vous prie. Monsieur, d'accueillir ces trop longues réflexions avec votre bienveillance habituelle.
Veuillez bien agréer l'expression de mes respectueux sentiments.
Jules Le Berquier.
Paris, le 6 juillet I806.
Sans s'expliquer sur les passages quelque peu forcés de Tacite et de Cicéron, M. Dupin me répondit aussitôt :
Mon cher et excellent confrère,
Ni Tacite ni Cicéron n'ont condamné le gouvernement des Trois pouvoirs : ex his tribus. Loin de là, c'est celui qu'ils préfèrent, et moi aussi. Mais ils ont constaté l'un et l'autre que si l'équilibre de ces trois pouvoirs est désirable, il est difficile à trouver, plus difficile encore à conserver, et que, par cette raison, il ne pouvait ni durer longtemps : haud diutumus esse potesi, dit l'un ; — ni se soutenir longtemps sans altération, dit l'autre : nec dtutius unquam tenetur idem.
C'est avec douleur qu'ils le disent, et que je le dis avec eux, mais ils le disent, parce qu'ils ont vu tous les éléments de ce beau gouvernement s'altérer successivement : le pou-
f9oir constilaire, lorsqu'après avoir vu des Cincinnatus, des Camille, des Paul Emile et des Scipion, ils ont vu des Marius, des Sylla, des Pompée, des César ; — le sénats lorsqu'à côté des Scaurus, des Caton, des Cicéron, ils ont vu des Catilina et des Lentulus ; — le peuple, lorsqu'il est devenu la proie des Claudius.
C'est ainsi que les choses périssent par les hommes !
Montesquieu et Voltaire n'ont parlé du gouvernement constitutionnel qu'en vue de l'Angleterre * ils ont vu ce gouvernement dans sa force; ils n'en ont pas vu le déclin; j'espère que nous n'en verrons pas la ruine; — mais on la verrait bien vite arriver, si son aristocratie devenait stupide et inintelligente au point de méconnaître elle-même les avantages qu'elle trouve dans la place que lui a faite la constitution; et si le peuple, devenu envieux et ennemi de tout ce qui est au dessus de lui, déposait tout esprit public pour n'écouter que sa jalousie ou un amour propre démesuré, en criant vive la réforme ! I !
En France, à force de vouloir faire une classe moyenne, on a laissé dehors la tête et la queue; on a séparé la bourgeoisie de la milice, qui jusque là avaifc marché sous sa bannière; on a créé le pouvoir des masses que les Romains avaient prudemment rejetées dans une seule et dernière catégorie. Et cette bourgeoisie, restée seule, divisée avec ellemême, avec ses pédants et ses lettrés s'arrachant, comme on dit, le nez en dépit du visage, en est venue au point d'être isolée au milieu de la nalion, effrayée de son petit nombre, et plus effrayée encore de se voir à la tête d'un groupe de douze à quinze mandarins, envieux et jaloux les uns des autres, et détruisant, par leurs compétitions et leurs attaques contre ceux qui étaient au pouvoir toute la
m^ ANNE&ES.
' chance qu'ils auraient eue d'y arriver et d'y rester euxmêmes avec quelque solidité.
£1 quaud les amis du gouveamement représentatif voieoi ces mêmes individus s'agiter encore comme des serpents coupés, dont les tronçons ehercbenl à se réunir et à se /»sionner, et se présentent comme la panacée umversdle de Tavenir, croyez-vous qu'un peuple tant éprouvé puisse ^oir dans le retour de ces bommes^unis pour le butin^ divisés au partage, une chance bien prochaine du rétablissement d'un gouvernement parlementaire'?....
Ainsi,, on peut aimer et regretter ce gouvernement comme Tacite et Cicéron^ mais on comprend aussi avec eax comment il porte souvent dans son sm des causes de ruine.
Peut-on nier ce qu'on a vu ?•...
Quant à ce qu'on verra, c'est le secret de la Providence, qui a donné pour loi à toute chose de vivre par la règle et de dépérir par l'abus : Pilaxn rapiunt mter se.
Tout à vous de tout mon cœur,