‹ Le barreau moderne français et étrangerChapitre 68 sur 75 · EGYPTE · texte numérisé non relu

EGYPTE

Le ressort de la cour d'Alexandrie embrasse toute rÊgypte, et comprend trois tribunaux de première instance, siégeant à Alexandrie, au Caire et à Ismaïla.

Il existe près de cette cour un barreau ou compagnie d'avocats, groupés en corporation : ce barreau est soumis à un règlement délibéré par la cour et .s'étudie, dit-on, à observer les mêmes règles et à s'inspirer des mêmes traditions que leiarreaude France et celui d'Italie.

Les avocats inscrits au tableau sont tenus de résider soit à Alexandrie, soit au Caire soit à Ismaïla. Ils doivent être munis d'un diplôme de licencié en droit ou d'un diplôme correspondant. Ils ont seuls droit de plaider devant la cour.

Il n'y a point de barreau spécial institué auprès des tribunaux. Tout mandataire peut en conséquence y représenter les parties et plaider en leur nom. Mais, en fait, il n'y a guère que les avocats inscrits au tableau qui soient choisis par les parties pour les représenter, même devant les tribunaux.

LE BAEREAU ÉTRANGEB. 477

Il n'y a point d'avoués devant la cour ni devant les tribunaux. Les avocats ou mandataires font, ou plutôt font faire par des secrétaires, les actes de procédure.

C'est le barreau à l'état rudimentaire. Mais, même dans cet état, il dénote un progrès considérable là où le nom de l'avocat était inconnu, et où la défense, il y a quelques années encore, n'existait point devant les tribunaux (1).

(1) Voyez Tétude de M. Jozon sur les tribunaux et le barreau en Egypte, dans le Bulletin de la société de lègUlatùm cofnparée «le 1877, p. 468.

£E BARREAU MUET A ATHËITES

Il jf % quelques années, un des hommes, les ptai qMrquants duPalais, accusaieup éloquent et fougueiijx ^ur le siège du ministère pul)lic, qui fonda sa reraQmmé§>. savant juriste à. la cour de cassatio«ii„ qiji. vint couronner pour lui une brillante carrièreip. Mu. Plwgoulm donnait une traduction des di^coiwa ÇQiUtiques de Démosth^ne qui fut comme une réyél^iqn et reste une œuvre de très haute valeur aussi l^H: daAS^ le monde judiciaire que dans celui dea lettrés et des éiîudits* En relisant avec lui ces. di^ (MM^. que: la vexsion faisait si douloureusement éclore sur? lei^ hwfis du collège, on put se demander comment, en dépit des admirations convenues de la rhétorique, on les avait trouvés si effacés, si peu remuants, disons-le, si complètement monotone/^

4801 LE BABBEAU MODEBf^.

C'est que le nouveau traducteur, orateur lui-même, initié à tous les secrets de la parole parlée, avait su rendre à celle de l'avocat athénien cette action qu'il estimait tant ou plutôt cette vibration particulière sans laquelle il n'est ni discours ni plaidoirie.

Une autre tâche non moins périlleuse restait à remplir. Il s'agissait de restituer avec la même vérité, avec leur couleur originale, les plaidoyers civils de Démosthène, si maltraités jusque-là par les traducteurs. Que dire en effet des plus renommés d'entre eux, d'Auger, de Stiévenart, qui prennent le demandeur et le défendeur pour l'accusateur et l'accusé, les procès civils pour des causes criminelles, et font parler celui qui défend son champ comme le malheureux qui défend sa tète I Ignorant le droit, n'ayant aucune idée du style judiciaire et des choses de l'audience, ils n'ont pas traduit, ils ont tra<vesti ces plaidoyers qui valaient la peine d'être connus. C'est ce qui a frappé M. Rodolphe Dareste; mettant au service d'une véritable réhabilitation la science du jurisconsulte et les connaissances d'un helléniste consommé, il nous offre cette seconde partie des œuvres de Démosthène sous la forme la plus limpide, la plus vivante et la plus exacte (1).

(1) Les plaidoyers çivUs de Démosthène, 2 ?ol. în-i2. — Paris

Mais Démosthène était un orateur politique, c'est à ses harangues que son nom doit d'avoir franchi les siècles sans être séparé du souvenir de l'éloquence. Quelles sont donc ces trente-trois plaidoiries qui nous arrivent à peu près comme nous sont arrivées celles de Chaix-d'Est-Ange, de Philippe Dupin, de Paillet? Et d'abord sont-elles bien de l'effroyable adversaire dont Eschine, longtemps après l'audience, croyait encore entendre les beuglements ? C'est là le sujet d'un débat qui a passionné les savants et n'est point encore vidé. Du moins l'authenticité des deux premières plaidoiries est-elle hors de doute, puisqu'elles furent prononcées par Démosthène plaidant pour luimême contre ses tuteurs et contre un créancier hypothécaire. Les autres furent écrites pour des particuliers. M. Dareste a désigné celles qui peuvent être attribuées à des mains étrangères.

Eh quoi ! A l'exemple des rhéteurs, Démosthène écrivait des plaidoiries pour autrui ? Oui. Les lois de Solon avaient fait naître une fausse école en exigeant que les citoyens fussent leurs propres avocats devant les juges. C'était aller trop loin, n'en déplaise au sage. Alors surgirent ces logographes se chargeant de préparer des défenses qu'ils ne devaient point prononcer et qu'ils ajustaient de leur mieux aux faits et aux personnages. Des offices s'ouvrirent où l'on trouvait assortiment de plaidoyers et de répliques, de

i$2 LE BÂRftElU MODËtfO:.

mouvemente chalcuwux, dé traits ironiques et d'apostrophes écrasantes à de justes pris:. Certes, il nous fâcherait quelque peu de rencontrer le grand maître de la parole dans ces iteliers de confectian oratoire. Mais hommes et choses dodrent être jugés avec leur temps. Que nous affirme-ton en effet, que nous dit M. Dareste, après MM. Georges Perrot et E^er? C'est que non-seulement Tavocat était inconnu à Athènes, mais que son nûnistère, tel que nous l'entendons, était absolument interdit. Le plus éloquent des orateurs n'aurait point obtenu ^«âce devant la rigueur des lois. Gomme tant d'autres, avocat muet, il aurait fak parler le plaideur coocnine il eût parlé lui-même, s'il n'avait été condamné an silence. Son rôle, pour les affaires ordinaires, aurait donc consisté à entrer tant hien que mal dans la peau des personnages qui devaient faire les gestes en répétant ses paroles devant le public ! Mais cela est-il bien démontré î

Avant tout, il nous semble qu'il y ato^it deux époques à observer dans l'organisation judiciaire à Athènes. La première, voisine des lois de Solon, de la doctrine de Socrate, vit l'essai des lois, s'il en existait (ear on ne les a point retrouvées) qui imposaient à tous les citoyens le soin de leur défeme pei^onneile en justice. C'est à cette époque que la force des choses amena les rhéteurs et lès logagmpiies, et déjà

cette apparition démontrerait assez que la règle so- Ionienne était impraticable, puisque des défenses toutes faites étaient livrées au plaideur : il n'avait plus qu'à les débiter ; rien de plus simple en apparence, rien de plus difficile en réalité. S'il est honteux, au dire d'Aristote, d'être incapable de se défendre à l'aide de la parole, à qui s'en prendre, à l'homme ou à la nature qui en a (ait l'instrument le plus merveilleux, mais le plus long à étudier et le moins commode à conduire ? On assista donc, on peut le comprendre, à de lamentables spectacles, car rien n'est plus douloureux à voir que le bon droit qui se défend mal ou d'une façon ridicule. Est-ce que la puérilité de pareilles lois fut longtemps à se révéler ? On ne saurait le croire, et quand Aristophane prend sur lui de les livrer à la risée publique, il est bien permis d'imaginer que déjà elles ne sont plus obéies devant les tribunaux. Dans les Chemliers, c'est un malheureux marchand de boudin, obligé de se défendre lui-même, qui récite à tout propos et surtout hors de propos, le pla^idoyer qu'on lui a préparé pour l'audience. « Voyez donc le beau parleur, s'écrie Clléon. Ahl vraiment s'il te tombait quelque affaire, eonmie tu saurais l'attaquer et la trancher dans le vif ! As-tu. assez bu d'eau en répétant ta leçon? L'as-tu assez marmottée pendant la imit, déclamée dans la rue, débitée au premier venu? Et pour cela tu te crois

un orateur? Imbécile 1 » La violence du trait plaisait au public, qui disait comme Cléon. Le satirique le savait bien. Aussi dans les Nuées y dans les Guêpes s'attaquait-il avec la même verve aux praticiens qui élaboraient ces discours.

C'était là évidemment une autre période. La nécessité avait fait courber la règle tout aussi bien que les railleries d'Aristophane, et de véritables avocats avaient pris pied à l'audience. Comment en douter? Est-ce que les femmes, les mineurs, les corporations, l'état lui-même ne devaient pas être défendus en justice? A qui donc était confiée leur défense, si ce n'est à des avocats? M. Egger n'y a pas pris garde, quand il a conclu contre l'existence du barreau à Athènes (1). Il y a plus, le passage de Quintilien qui paraît l'avoir frappé si fort, servirait, contrairement à son opinion, à préciser au besoin la distinction que nous voulons établir entre les deux époques qui ont marqué l'art de la parole en Grèce. Quintilien rappelle que Socrate, qui avait blâmé l'intervention des avocats à l'audience, refusa lui-même le plaidoyer que Lysias avait composé pour sa défense; puis il ajoute : < Car c'était l'usage, surtout à cette époque (tum maxime)^ d'écrire pour les plaideurs des défenses

(1) Si les Athàniitu ont connu la frofenion d^aooeat (Mémoires de littérature ancienne).

qu'ils prononçaient eux-mêmes ; de cette façon, on éludait la loi qui défendait de plaider pour autrui » • Mais un siècle s'était écoulé de Socrate et Aristophane à Démosthène I Le changement qui s'est opéré s'accuse dans les faits mêmes que rapporte M. Egger; il reconnaît qu'il arriva un moment où celui qui avait composé le plaidoyer se tint à côté du plaideur pour l'aider et le suppléer, ce qui était une première et considérable dérogation à la règle : « Quand la par tie, dit-il, était une femme, il fallait bien qu'un autre plaidât pour elle. Ainsi se multiplièrent les cas d'une intervention étrangère, souvent inévitable, bien qu'elle fût en principe toujours condamnée ou tenue pour suspecte. L'ami officieux qui parlait pour le plaideur était d'ordinaire, on le devine, quelque praticien et professeur d'éloquence, volontiers prêt à passer de l'auditoire de son école à celui du tribunal. Plus d'une fois il avait dû composer le premier discours comme il faisait la réplique ; c'est ce que nous voyons dans les deux plaidoyers contre Nééra, qui portent le nom de Démosthène. Mais une législation soupçonneuse ne lui permettait pas d'avouer sa profession, ni dans l'un ni dans l'autre rôle ; elle lui défendait plus sévèrement encore d'en tirer profit en se mettant au service de quelque intérêt privé » . Encore ce dernier point, pour le dire à l'instant, n'est-il pas bien établi. Un autre écrivain, M. Georges Perrot,

semble le révoquer en doute quand il nous dit que Démosthène, tout homme d'Etat qu'il fût, chercha dans la préparation des plaidoyers une occupation accessoire, un moyen de gagner l'argent nécessaire pour supporter les charges de sa situation et pour subvenir à des goûts de luxe (1). Dans tous les cas, si pour la cause des incapables le défenseur est admis, si dans les affaires ordinaires le rhéteur passe de son cabinet à l'audience, s'il assiste le client, s'il est là pour la réplique, si, le connaissant, le tribunal le laisse parler, et il le connaît en effet et le laisse parler, on peut dire que le barreau existe. La vieille règle n'est plus qu'un mot, à l'exemple de ces antiques lois anglaises qui continuent à édicter la peine de mort là où les tribunaux actuels ne voient plus même un délit.

Certes, quand des hommes comme MM. Egger et Georges Perrot émettent une opinion sur les choses de leur domaine, il est prudent de regarder & deux fois avant d'y contredire. Nous nous permettons d'insister néanmoins. Il nous semble que leur manière de voir se fonde sur des documents trop peu décisifs. Ils n'ont point retrouvé la trace d'un barreau oi^nisé, ils ont recueilli des plaidoyers faits pour des tiers et

(1) L'éloquence politique et judiciaire à Athènes (Lysias).

attribués à des orateurs connus» De là ils ont conclu que le barretu n'existait point à Athènes. Ils n'ont pas songéaucaradèrederkstitution qu'ils recherchaient dâiis ces obscurs loîntaiiiSi. Ils n'ont pas aperçu qu'il est précisément de l'essenee du barreau de subsister par la sente force des. traditions et des usages. Répondant aux besoins de la défense individuelle dans tous les temps, s'imposant eoaxune une nécessité sociale, il ne relève point de la loi, qui pourrait l'assujettir et le dominer ; il ne relève que de lui-même. Comment donc est-il i^é? Il a surgi de son propre mouvement dans les groupes assea nombreux pour qu'il y eût à y débattre des questions de liberté, de fortune, de sécurité personnelle* Il n'est pas plus consacré par une loi que le droit naturel et imprescriptible de la défense, qu'il personnifie et représente. Aussi, vivant de sa vie propre, de ses traditions, de ses usages, de la nécessité qui l'impose,, a-t-il toujours repouœé les réglementations. Il y a un siècle, le barreau français jottiissait, dans laplus complète indépendance, d'une autcfliomie puissante et respectée. Si donc il s'agissait de rechercher la véritable constitution de notre barreau à cette: époque dans les lois, de l'état, dans les règlements ou les écrits, on courrait grande chance d'être amené à croire,, de k meilleure foi du monde, que le barreau n'existait pas ou ne jouait qu'un rôle infime et prépaire sous l'ancienne monarchie.

Aujourd'hui même, en dépit des réglementations du premier empire, qui furent pour la robe de véritables punitions, l'étude de nos lois en général ne saurait donner qu'une imparfaite idée de la défense devant nos tribunaux. Longtemps le barreau romain ne vécut lui-même que de ses propres traditions. On le jugerait dès lors très-mal d'après les quelques textes de l'empire qui le concernent dans l'ensemble des lois romaines. Serait-il bien surprenant que le barreau à Athènes n'eût laissé que de très faibles traces de son passage et de ses agissements dans les institutions de l'ancienne Grèce ? Constatons du moins que Démosthène plaida pour lui et pour les autres. Au dire même de M. Egger, il plaida pour Phormion et, dans le procès sur la couronne, pour Ctésiphon ; il plaida deux fois contre Nééra, mais nous sommes loin d'avoir tous ses plaidoyers. S'il en est ainsi, il plaida autant qu'il voulut pour autrui, et les autres orateurs eurent incontestablement le même privilège. Les citoyens pouvaient donc trouver des défenseurs et il n'est plus exact de dire et d'ériger en maxime que le barreau fut inconnu à Athènes.

Ce qui paraît plus certain, c'est que le barreau parlait et écrivait tout à la fois. Il faisait pour autrui de courtes défenses, à la façon sans doute des mémoires que rédigeaient nos avocats consultants du dernier siècle. Seulement, l'organisation des tribunaux athé-

niens ne comportait que les mémoires sous forme de défense. Les juges étaient nombreux et pris dans le peuple comme nos jurés. Ils se décidaient, non par l'étude des dossiers, mais sur les impressions d'audience. De simples consultations eussent été sans objet. Démosthène a donc écrit et parlé au civil comme les avocats de son temps. Par une coïncidence qu'on a signalée, ce sont la plupart des plaidoyers qu'il a composés pour autrui qui nous sont parvenus. Les autres se sont-ils évanouis plus facilement parce qu'ils ne les prononça que sur de simples notes? C'est là un point que nous laissons à apprécier. Mais il est au moins vraisemblable que, pour eux-mêmes, les orateurs négligeaient le soin d'écrire en entier leurs plaidoiries. Alors faut-il s'étonner, avec M. Egger, que sur les cent dix plaidoyers que nous possédons des orateurs attiques, presque tous ont été faits pour autrui, qu'il en est peu que l'orateur paraisse avoir prononcés comme avocat, et en conclure nécessairement, ainsi qu'il le fait, que « la rareté de ces cas de patronage spécial ne fait que mieux ressortir la force du règlement qui les interdisait, lorsque tant de raisons devaient tendre à les multiplier ? » Encore une fois, les prescriptions de Solon tombèrent promptement en désuétude par la force des choses et l'on peut affirmer, sans trop de témérité, qu'elles n'existaient déjà plus quand Aristophane les

490 LE lURKEAa MODERNE.

raillait comme des bouffonneries devant ce publie qui, le même jour, passait du théâtre aux séances agitées des tribunaux. On n'eût pas toléré que le plaideur se donnât le ridicule de rappeler à l'audience la scène grotesque de Cléon et du charcutier. Le peuple athénien se passionnait pour les litiges, il avait le goût des affaires et de la belle parole. Là, comme partout, comme toujours, le barreau naquit de la nécessité, et s'il ne nous apparaît pas mieux d^ini dans ses allures, cela se conçoit, quand toute l'histoire de la Grèce repose sur des débris de mcH3uments, sur des km* beaux d'écrits édiappés aux ravages des révolutions et à l'action non moins destructive du temps. L'abbé Barthélémy passa trente années de sa vie à eoUiger les documents sur lesquels fut édifié Anacharsis et il n'affirma rien, dans ce merveilleux livre, qu'il ne fût à même de prouver par un texte^ Il n'a avancé que ceci sur les plaideurs athéniens : « La plupart ne récitent que ce que des bouches éloquentes leur ont dicté en secret. Tous peuvent, après avoir cessé de parler, implorer le secours des orateurs qui ont mérité leur confiance, ou de ceux qui s'intéressent à leur sort V . Or, dans œs quelques lignes, on retrouve tout à la fois et le souvenir des lois de Solon, qui exigeaient les explications personnelles de la partie, et la preuve que néanmoins les avocats se tenaient à Taudience prêts à parler après le plaideur. Paît-

être n'a-t-an rien dit de mieux encore sur ce sujet.

C'est avec ces réserves, c*est après avoir examiné de près l'institution de la défense à Athènes qu'il faut aborder l'étude des plaidoyers civils du grand orateur si fidèlement restitués par M. Dareste. Ceux-là furent écrits, non pas précisément pour des plaideurs dans l'embarras ; ils étaient plutôt préparés pour des hommes notables, pour des citoyens habiles de la langue comme les Grecs distingués, capables de poser euxmêmes leurff conclusions et de commencer sommairement le débat, en attendant le secours promis de l'orateur. Ramenées à ce cadre, ce sont là des défenses brèves, correctes, n'ayant que la chaleur et le mouvement strictement nécessaires, mais d'une clarté qui touche à la perfection. La partie qui parvenait à les retenir et à les prononcer ainsi, à supposer que cela se rencontrât jamais, parlait avec une incompa rable mesure, comme si elle eût été désintéressée du débat. C'est par là que ces œuvres nous attirent si vivement encore. Il fallait un avocat rompu à l'audience et ayant toutes les souplesses du langage pour donner cette forme heureuse à des plaidoiries d'une demi-heure ou d'une heure au plus, suivant le signal de la clepsydre.

La lecture de ce livre vous saisît d'une étrange îm-

pression. A coup sûr, ce n'est pas sans un assez grand effort d'imagination qu'on se figurerait Démosthène vivant au milieu de nous et portant notre robe. Cependant, écoutez. Voilà qu'il plaide k l'une de nos chambres. M. le président lui a donné la parole j il traite une question d'hypothèque, et certainement l'un de nos maîtres va se lever pour lui répondre. L'illusion est complète. C'est bien ainsi qu'un débat d'intérêt purement civil s'engage aujourd'hui devant nos tribunaux. Démosthène peut se passer de nos félicitations, mais son éminent traducteur mérite et nos éloges et notre gratitude, car nous lui devons cette illusion qui nous fait accepter comme un compte rendu du jour, celui d'une audience qui se tenait sous le beau ciel de îa Grèce, il y a deux mille ans passés.

Nous parlions de Philippe Dupîn, de Paillet, de Chaix-d'Est-Ange. M. Dareste fait un rapprochement que Ton fera sûrement après lui : « Notre admiration, dit-il, pour les chefs-d'œuvre d'éloquence athénienne ne sera pas sans réserve ; mais, cette réserve faite, où trouver de plus parfaits modèles ? Où rencontrer un style plus ferme, une discussion plus serrée, un ton plus naturel et plus juste ? Supposons un de ces plaidoyers prononcé aujourd'hui devant nos tribunaux. A peine trouverait-on quelques mots

à changer. Nos grands avocats pourraient se reconnaître » . Oui, la plaidoirie moderne est à compter et, à tant de siècles de date, voilk des orateurs qui se rapprochent et se touchent dans leurs œuvres. Ce fut Gerbier qui marqua ce retour au vrai débat, à la plaidoirie qui dit ce qui est à dire et le dit bien, avec la chaleur qui convient, avec la simplicité qui est le dernier trait de l'art à l'audience. Mais avons-nous notre Démosthène ? Siérait-il de décerner ce sublime hommage à celui qui fut chez nous un si émouvant orateur ? L'avenir le dira, car le temps se charge de tout arranger ; mesurant plus exactement les éloges et les critiques, il efface ce qui doit disparaître et ne garde que ce qui doit durer. MaisBerryer n'aura point, à l'exemple de l'orateur grec, retouché et poli son œuvre. Le débat fini, sa puissante parole s'éteignait dans le vide ; il ne voulait rien revoir, rien corriger, comme s'il eût dédaigné de faire revivre par un soin, par un effort quelconque, ce qu'il ne sentait plus. Aussi, bien peu de ses plaidoiries donnentelles une juste idée de son génie. Qui redira le forum et jus et tous ces traits qui tenaient de la foudre ! Du moins, Gerbier a-t-il laissé des successeurs. Nous les connaissons : les uns sont morts, les autres chaque jour font l'honneur de la barre. Il faudrait les prendre un peu partout, à Paris, dans nos grandes cours, ailleurs encore. Notre barreau peut être fier de s'être

494 LE BÂBREAU MODBRNE.

ainsi rapproché^ après une longue intermittence de bari^arie et de ténèbres, des orateurs qui ont le mieux mérité de l'éloquence et dont le plus éminent comme le plus illustre sera toujours celui qui, austère et droit à tous les moments de sa vie, ne cessa de livrer les ardeurs de sa grande âme à la défense de la patrie et des libertés publiques.

Page 70

Page 1