CHAPITRE PREMIER LA PEINTURE D'HISTOIRE DE L'ÉPOQUE RÉPUELICAINE
I. Les peintures triomphales. — II. Une fresque de l'Esquilin. -- III. Influence de cette peinture d'histoire sur le bas-relief historique de l'Empire.
Nous voici ramené à la question que nous posions au début de cette étude : Quelle est la valeur originale du bas-relief romain ? Par l'examen que nous avons fait des monuments euxmêmes, nous connaissons au juste les éléments qui le constituent ; mais ces éléments, les tire-t-il de son fonds ou les emprunte-t-il au dehors? Nous savons déjà qu'il ne craint pas de violer les lois qui lui sont imposées, qu'au lieu de demeurer avant tout sculptural, il supprime hardiment toute limite entre les genres et prétend rivaliser avec la peinture. Une conclusion alors se présente : c'est que ce relief n'a peut-être fait qu'imiter des peintures de batailles déjà existantes et transporter sur la pierre et le marbre des procédés de style et de composition appliqués dans des tableaux antérieurs peints sur muraille ou sur bois. Supposé, — le relief historique ne datant que de l'Empire, — qu'il existât sous la République une peinture historique, celui-là ne serait-il pas le développement naturel ou la continuation de celle-ci? Telle est l'opinion de Philippi dans son mémoire sur les Reliefs triomphaux ^ et de M. Helbig dans ses Recherches sur la peinture murale de Campanie^.
• Philippi. ouvraqe cité, p. 256-257.
- Helbig, ouvrage cité, p. 45.
Il y a eu, sous la République, une peinture d'histoire assez florissante, ([ui se révèle à nous, par des ténioignag-es écrits, vers le milieu du uf siècle avant notre ère. Faut-il même la faire commencer plus tôt, dès le temps de Fabius Pictor, et croirons-nous que les fresques, dont l'illustre patricien avait orné en l'an 3*>4 le temple consacré à la déesse Salus, représentaient déjà quoique scène de bataille? Pline' et Valère Maxime^ mentionnent sinq)lement les peintures et leur célébrité, sans nous en dire le sujet, et Denys d'Halicarnasse, appréciant les qualités techniques de l'œuvre, se borne à vanter la correction du dessin, l'éclat et l'agrément des couleurs 3. Mais comme le le temple avait été voué par C. Junius Bul)ulcus pendant la seconde guerre du Samnium^, quelques archéologues en déduisent que la décoration devait se rapporter aux exploits de ce consul en Apulie"'. Conséquence qui n'est nullement nécessaire. Pour ces époques, encore primitives sous le rapport de l'art, un tableau de bataille, comprenant toujours un assez grand nombre de figures, pouvait être d'une exécution trop difficile, et la médiocre habileté des artistes s'accommodait sans doute beaucoup mieux des sujets ordinaires empruntés à la mythologie hellénique ou de ces légendes troyennes qu'on voyait peintes, au dire de Quintihen'^, dans de très vieux sanctuaires de la ville. Si Fabius, au temple du Salut, avait traité des sujets vraiment nouveaux, on s'expliquerait mal que les auteurs, l)arlant des fresques avec éloge, se soient tus sur cette nouveauté, qui était un mérite de plus. Enfin le témoignage de Pline est décisif, et rien ne saurait aller à l'encontre'^.
1 Pline, llist. nal., 3r., 19.
- Valèro-Maxime. Vlll, 14,6.
3 Dfins Haoul-Kochotte, Peint, anl. iiiéd.,p. 21ii--211.
i Tite-Live, 'J, 43, et 10, i.
'' Philippi, oiivr. cité., p. 256; Urlichs, Malerei in liom vor Caesar's Diclatur, p. 1. Ils veulent du reste voir un peu partout de.s tableaux de liataillcs et plus tard, au ii* .sici^le avant notre ère, parce que c'est un temple d'Hercule que Pacuvius décore sur le Foruui Hoariuui, Urlichs déclare i,p. lli que la si,i;ui(ication f,'uerrière du dieu fait sonfj^er à des peintures du j;enre hisloriiiue.
•■' (Juintilien, I, 4, 16.
' Pline, 35, 22: « Princeps tabulani, picturaui proclii,... proposuit. »
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D'après lui, le premier exemple, sous la République, d'un tableau d'histoire ne remonte pas plus haut que l'année 490 de Rome (264 av. J.-C.) et que le triomphe de M'. Valerius Maximus Messala. Il est vrai que, une fois donné, l'exemple fut suivi avec empressement, et dès lors bataille gagnée, ville enlevée d'assaut, province conquise, principales opérations d'une campagne, il n'est presque aucun de leurs exploits que les généraux victorieux ne prirent l'habitude de faire poindre solennellement.
Pourquoi cet usage se développa rapidement, il n'est pas difficile de l'imaginer. Les tableaux, peints le plus souvent sur panneaux de bois mobiles, étaient promenés dans la pompe même du triomphe dont ils étaient un des ornements. Après la cérémonie, les généraux les exposaient dans la Curie ou au Forum, les suspendaient dans les temples des dieux, dispensateurs des victoires, ou peut-être les conservaient dans l'atrium de leurs maisons, à côté des archives domestiques et des masques en cire des ancêtres i; de toutes façons ils perpétuaient le souvenir de leurs propres hauts faits et la gloire de leur famille. Mais du même coup ils honoraient en leurs personnes le peuple tout entier, et, en lui montrant le succès de ses armes, c'était Rome aussi dont ils exaltaient la puissance. Remarquons en outre à quelle date Valerius Messala fait exécuter son tableau. C'est en l'année 264 avant notre ère, à la suite d'une brillante victoire qu'il a remportée à Messine sur les Carthaginois et leur allié, Hiéron de Syracuse. Ainsi, au moment même où s'ouvrent les guerres puniques, les plus redoutables que Rome ait eu à soutenir, apparaît un nouveau genre de peinture qui demande ses sujets à l'histoire de la patrie. Comme si l'on pressentait la grandeur de la lutte, il semble que l'on ait voulu célébrer d'une façon particulière les premiers succès obtenus, exciter l'enthousiasme national, développer l'émulation civique, apprendre au peuple à vaincre en mettant sous ses yeux des taldeaux de victoire. Le panneau de la bataille de Messine, exposé dans un des côtés de la curie
' A vrai dire, les tableaux placés dans Tatrium et en évidence (in prima parte aedium, Valère-Maxime, V, 8, 3) paraissent avoir été plutôt les portraits en pied des triomphateurs eux-mêmes, revêtus de la toge de pourpre avec broderies d'or et debout sur leur char, que la représentation des scènes de victoire (Juvénal, 8, 3). Les textes du moins ne parlent que des portraits (Valère Maxime, V, 8, 3 ; Sénèque, de Benef., III, 28, 2).
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d'IIostiliiis, fut accueilli avec la plus grande faveur. Pline nous renseigne encore à cet égard : c'est à partii* de Messala que la peinture trouva surtout à Rome considération et crédita Si donc les généraux n'avaient pas vu dans ces représentations de batailles un moyen de se glorifier eux-mêmes, ils y auraient encore vu un enseignement pour leurs concitoyens ; et satisfaction personnelle ou leçon à l'adresse du peuple, c'en était assez pour les engager à développer un genre dont l'utilité leur apparaissait évidente.
On n'attend i)as que nous examinions longuement la suite de ces peintures. Raoul Rochette et L. Urlichs ont cité tous les textes qui s'y rapportent, et nous renvoyons le lecteur à leurs ouvrages-. Sachons seulement que Scipion l'Africain après la victoire de Zama •\ son frère l'Asiatique après la défaite d'Antiochus'*, Sempronius Gracchus, après la conquête de la Sardaigne^, Paul Emile vainqueur de Persée'', firent peindre, à l'exemple de Messala, des tableaux représentant leurs différents exploits. Les peintures, commandées par Messala et par Sempronius Gracchus, furent-elles portées en triomphe avant d'être exposées d'une façon permanente, l'une dans la Curie Hostilia, l'autre dans le temple de la Mater Matuta ? Les auteurs ne nous en disent rien ; mais comme ils mentionnent positivement le fait pour les peintures des deux Scipions et de Paul Emile, on est endroit de supposer de leur part une omission pour les autres, quand ils n'en parlent pas. Exécutées à l'occasion d'un triomphe, comment n'y auraient-elles pas figuré? Les Romains, avec leur goût du pompeux, leur sens de l'effet et de la mise en scène, n'étaient pas gens à jamais rien négliger qui pût en quelque manière relever l'éclat d'une cérémonie et frapper les imaginations. Ces tableaux durent être certainement, au même titre que le défilé du butin et des prisonniers, un des éléments ordinaires des cortèges triomphaux.
Les personnages y étaient nécessairement fort nombreux et les accessoires du sujet très variés : localités, accidents de
' Pline, 35, 22 : « Dignatio praecipua Hoiiiae increvit a M'. Valerio Maxumo Messala. »
■■* Voir plus haut, p. 196, note 5.
3 L'an 203 avant Jésus-Christ. — Appien, Punie, 8, 66 : Ypaçai t(5v yzyo'^6■:tù^.
* L'an 188. — Pline, 35, 22 : « Tahulain victoriac suae .\siaticae in Capitolio posuit. »
& L'an 174. — Tite-Live, 41, 28.
« L'an 1()8. — Pline, 35, 135. « Pictorein ad triumphuiu excolenduui fpetiit].»
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terrain, bâtiments, fortifications, ouvrages d'architecture de toute sorte, figuraient dans ces compositions. Le préteur L. Hostiiius Mancinus, qui le premier, au siège de Cartilage, avait pénétré dans la place, exposa sur le Forum un tableau où la position de la ville, ses remparts, les travaux d'attaque et de défense étaient relevés avec assez d'exactitude et les différentes phases de l'assaut reproduites avec assez de détails pour qu'un commentaire oral ne fût pas inutile i; debout à côté de sa peinture, il donnait complaisamment au peuple toutes les exphcations qu'on lui demandait. Quelques années auparavant, au triomphe de Sempronius Gracchus avait paru un tableau relatif à la conquête de la Sardaigne, où la partie topographique et descriptive était de même singuHèrement développée. Ou y voyait un plan de l'île, dit Tite-Live, et l'image peinte de tous les combats qui s'y étaient livrés -. C'était un curieux mélange de géographie et de représentation historique, une carte accompagnée de ce que nous appellerions des vues, une sorte de géographie illustrée. Il faut supposer ou que la carte était placée au-dessus des scènes de batailles ou plutôt, comme le texte latin nous y invite, que, à l'intérieur même de la carte, dans le cadre de l'île, les batailles étaient peintes aux localités correspondantes.
Ce qui constituait aussi un élément des cérémonies triomphales, c'étaient des peintures allégoriques représentant les Villes et les Nations vaincues. Depuis le jour où, au iv* siècle, le Sicyonien Eutychidès, élève de Lysippe, avait sculpté sa statue de la ville d'Antioche, ces allégories avaient fait une rapide fortune 3. Les artistes au service de Rome étant d'origine hellénique, on comprend qu'elles aient passé avec eux de Grèce en Italie, et, bien accueillies par un peuple qui avait le goût des abstractions et du symbohsme, elles concoururent habituellement à la célébration du triomphe. Marcellus commença ; il orna son cortège d'un tableau figurant la ville de Syracuse prisonnière \ et Fulvius Nobilior avait voulu décorer le sien avec
1 En l'année 146. — Pline, 33, 23.
" Tite-Live, 41,33.
3 Cf. Percy Gardner, dans le Journal of Hellenic Studies, 1888, p. 47, Countries and Ciliés in ancien t Arl.
* Tite-Live, 26, 21 : « Cum siniulacro captarum Syracusarum. » L'expression simulacrum pourrait faire penser à une statue et non à une peinture. Mais la valeur en est déterminée par d'autres endroits du même auteur (Tite-Live, 24, 16; 41, 33. Voir aussi Gicéron, de Inverit., 2, 1), où le mot simulacrum est
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l'ima'io (l'Ambracie captive'. Derrière le char de Scipion l'Asialique s'avançaient les cent trente-quatre portraits des cités qu'il avait soumises'-. Au triomphe de Cornélius Balbus sur les Garaniantes, ce fut bien autre chose encore'^ Cette fois non seulement les villes ou les nations, mais les lleuves, les montagnes mêmes de la contrée étaient représentés sous forme allégorique et offraient aux yeux (( toute une géographie de l'Afrique personnifiée^ ». Ce n'étaient pas là des tableaux de batailles, mais c'était encore de la peinture historique, et plus tard ce fut presque la seule qui subsista.
Enfin, au dernier siècle de la République, le genre, un peu modifié, prit de plus amples proportions pour retracer en une suite de tableaux, non pas seulement les combats eux-mêmes, mais les événements postérieurs aux combats et les conséquences de la lutte ^. A côté des grandes pages épiques consacrées au récit des succès de Rome, le peuple aimait à contempler des drames historiques où se jouait le sort des illustres vaincus et se déroulaient les émouvantes catastrophes des protagonistes. Le triomphe de Pompée, un des plus beaux qu'on eût vus, étala sous les yeux de tous, avec la défaite et la fuite de Mithridate, la mort du roi de Pont, celle de ses femmes, de ses fils et de ses filles, la ruine entière de cette puissante maison''. L'émotion fut encore plus vivement excitée, au triomphe de César,
rapproché de pinr/i. II ressort, sans aucun doute possible, que Tite-Live peut l'employer dans le passage en question avec le sens de tableau peint.
1 Tite-Live, 38, 40.
- Id., 37, 59. — De même au triomphe de Paul Emile (VcUeius Paterculus, 1,9).
3 Pline, 5, 36.
■» Raoul-Uochette, Peint, ant. inéd., p. 316. — Il ne faut pas confondre ces personnifications peintes avec les statues du portique ad Xdliones, prés du théâtre de Pompée, siinuhicra f/entium, qui étaient des statues de bronze (Suétone, Néron, 46), ou avec les bas-reliefs de la basilique de Neptune construite par Agrippa (Ilelbig-Toutaiu, Cuide, I, n" 537). Ces villes et nations étaient sculptées aussi parfois en ivoire ou en bois (Quintilien, VI, 3. 7 : eborea oppida au triomphe de César, lignea oppida à celui de P'abius Maximus, quelques jours après).
* Il faudrait citer des tableaux comme celui que Marins, échappé de sa prison de .Miatiimcs, dédia i>lus tard dans le temple de Marica, la divinité du lieu, et où il avait fait peindre toutes les circonstances de cet événement (Plutarque, Marins, 40) ; — celui où Sylla recevait de l'armée romaine, sous les murs de Nola, la couronne de gazon, la plus haute récompense militaire (Pline, 22, 12). Ces deux exemples prouvent (|u'en dehors des cérémonies trioiiipiiales d'autres occasions s'oll'raient aux peintres de cultiver le genre historique; mais elles furent sans contredit beaucoup plus rares et peuvent être considérées comme des exceptions.
* Appien, Milhridul., 117.