‹ Le bas-relief romain à représentations historiques: étude archeologique, historique, et littéraireChapitre 11 sur 25 · LA PÉRIODE DE PERFECTION. - LES ÉDDICES TRIOMPHAUX · texte numérisé non relu

LA PÉRIODE DE PERFECTION. - LES ÉDDICES TRIOMPHAUX

I. Bas-reliefs d'un arc de triomphe de Claude. — H. L'arc de Titus. — m. Monuments de Trajan : § 1 Les balustrades du Forum ; § 2 L'arc de Bénévent ; § 3 Les bas-reliefs encastrés dans l'arc de Constantin ; § 4 La colonne Trajane ; § 5 Le monument d'Adam-Klissi.

Une opinion répandue est celle qui fait dépendre de Tacr triomphal la naissance ou l'existence même du bas-relief historique. A supposer, dit-on, que Rome n'eût pas connu ce genre de monuments, ce genre de scidptures, lui non plus, n'aurait pas vu le jour; il y a, entre eux deux, liaison intime, connexion étroite, dépendance nécessaire. C'est la thèse que soutenait A. Philippi dans son mémoire souvent cité sur les bas-reliefs des arcs de triomphe * , et elle a pour elle que dans une visite de la Rome antique les arcs sont les monuments qui tout d'abord attirent et accaparent l'attention. On est donc facilement tenté de leur tout rapporter, de leur attribuer une importance, non pas seulement prépondérante, mais unique, et de croire que, par un simple et naturel effet de leur puissance intérieure, ils se sont créé à eux-mêmes leur décoration. Nous venons de constater, il me semble, qu'il n'en était rien. Pendant tout le principat d'Auguste et la première partie de celui de Tibère, nous avons vu se former sous nos yeux, de toutes pièces, le bas-relief historique, et nous n'avons point eu à tenir compte des arcs de triomphe.

1 A. Philippi, Ueber die rômiscken Triumphalreliefs und ihre Stellung in der Kunstgeschichte^ dans les Ahhandlungen der philoL-historisch, Classe der kôn, sàchsischen Gesellschaft der Wissenschaften, Vi, 1874, Leipzig.

Non pas qu'il n'en existât aucun, dès cette époque ou même que leur nombre ne fût déjà considérable. Si je voulais en relever la liste, les textes, où sont relatés les décrets du sénat et du peuple, et les monuments conservés m'en fourniraient aussitôt vingt-quatre ou vingt-cinq, élevés soit à Auguste et à Tibère, soit à Drusus l'Ancien et à Germanicus. Mais quoi? Le nombre ne fait rien à l'affaire : tout s'est expliqué sans eux. 11 y a plus : rien n'aurait été expliqué par eux ; aucun ne présente vraiment une décoration de figures sculptées ^ En dehors de la statue du triomphateur, qui, debout sur un char au sommet de l'édifice, est le morceau capital, ils s'en tiennent à de purs ornements, à quelques personnages mythologiques placés dans les angles au-dessus de la voûte, ou à des trophées. *A6{$6ç Tf:oxaicf)ipoi ou arcus ciim tropœis, ce sont les expressions mêmes dont se servent, pour désigner les arcs d'alors, Dion Cassius et Suétone 2; ils ne nous parlent jamais de reliefs à représentations humaines, et leur témoignage est confirmé par les monuments qui nous restent. Entendons-nous : nous ne voulons pas dire que les arcs ou les colonnes triomphales n'aient joué aucun rôle dans l'histoire du bas-relief romain ; loin de là, et nous-même, précédemment, nous avons fait pressentir que leur part est assez grande. Mais ils n'ont pas contribué à la constitution immédiate de ce bas-relief, et leur rôle, chronologiquement, ne commence qu'une fois les éléments du genre définis. Seulement, ce qui reste vrai, c'est qu'à peine, ou peut s'en faut, sont-ils rais en possession de cette décoration figuroe,

1 Sur le seul Forum, trois arcs de triomphe étaient élevés, deux à Auguste et ua à Tibère; à Auguste, d'abord à la suite de son triple triomphe sur Antoine, la Dalmatie et l'Egypte, 29 av. J.-C. [Dion, 51, 19 ; — pour les trois triomphes, voir Mommsen, Res gestaedivi Augusli (LB,t. I, 21 ; Gr. 11,9), p. 9; Macrob., Saluim., 1, 12, 35 ; Virg., Enéide, 8, 714 ; Servius, ibid. ; Suétone, Aug., 22 ; Dion-, 51, 21], puis, lorsqu'il eut reconquis sur les Parthes les étendards de Grassus, 20 av. J.-G. (Dion, 54, 8); à Tibère, ob recepla signa cum Varo amissa, duclu Germanici, auspiciis Tiberii, 16 apr. J.-C. (Tacite, Ann., 2, 41). — Nous manquons de détails sur le premier et sur le troisième de ces arcs; mais le second nous est connu par un denier de Tan 19 av. J.-C. (Cohen, Monnaies impériales (2* éd., Aug., n** 82-84). Or il porte au sommet Auguste dans un quadrige, entouré de deux Parthes qui lui présentent Tun une enseigne militaire, lautre une aigle légionnaire ; mais il n'a aucune décoration de basreliefs. Les arcs d'Auguste que nous avons conservés se trouvant dans les provinces, on aurait pu croire qu'ils ne valaient pas ceux de la capitale. En voilà qui ont été élevés à Home, sur la place même de la ville, auxquels on a donc apporté certainement tout le soin possible d'exécution : ils sont aussi peu ornés de figures que ceux d'Aoste ou de Uimini.

2 Dion, 49, 15 ; 51, 19; 56, 17 ; 60, 22; Suétone, Claude, 1.

ils lui donnent un développement, une étendue, une ampleur, que sans eux elle n'aurait jamais atteinte, gênée et comprimée qu'elle était encore dans les proportions trop exiguës d'un autel. Sur cette nouvelle surface dont elle s*empare, elle va trouver l'air dont elle a besoin pour vivre, l'espace où déployer librement la foule de ses personnages et les masses de ses combattants ; elle le sent et prend son essor. Inutiles donc pour la formation du genre historique, les édifices triomphaux étaient nécessaires pour l'amener à son point de maturité ou de perfection.

Vers le milieu du xvi* siècle, sous Pie IV, on découvrit au Cîorso, place Sciarra, un certain nombre de reliefs dont trois ont été conservés et se trouvent actuellement au Casino de la Villa Borghèse*. Ces reliefs sont les fragments non point, comme le pensait Winckelmann mal informé^, d'un édifice du forum de Trajan, mais d'un arc de triomphe élevé en l'honneur de Claude. Tout le prouve: le style, qui serait bien singulier s'il était contemporain de la colonne Trajane, mais dont la singulEirité s'explique au contraire, si nous admettons qu'il appartient aux premiers temps où l'on ait employé, sur les monuments triomphaux, des bas-reliefs à personnages ; puis l'existence, au xv" siècle encore, sur cette place Sciarra, d'un arc antique^; enfin la mise au jour, en 1641, toujours sur le même emplacement, d'une dédicace d'après laquelle le sénat et le peuple romain érigèrent un arc à l'empereur Claude en souvenir de ses victoires sur les Bretons*. Cette campagne de

' Philippi, ouvr cité, p. 271 ; Helbig-Toiitain, Guide, t. IT, p. 133.

' Winckelmann {Hist. de VArl, XI, 3, 31) les attribuait à un arc de Trajan ou à la Basilique Ulpienne.

3 Déjà très endommagé, il est vrai, et dont Tattribution n était plus connue. Mais ces ruines du xv siècle, si Ton tient compte du fait qu'il y avait certainement dans le voisinage un arc élevé à Claude, amènent à la conclusion qu'elles étaient justement les débris de cet arc de Claude.

* Coi'pus inscript. lat., VI, n* 920. — Dion (60, 22) rapporte que deux arcs furent élevés à Claude pour ses succès de Bretagne, Fun en Gaule, h Tendroit du rivage où son armée s'embarqua, l'autre à Rome : c'est avec le second qu'il faut identifier celui qui est mentionné dans l'inscription.

Bretagne est de Tannée 43 ; mais comme Tinscription rappelle, dans l'énuroération des titres honorifiques, que le prince est revêtu pour la onzième fois de la puissance tribunitienne, il faut admettre que Tare en question n'a été terminé qu'en 51-52 après Jésus-Christ.

Le sujet, au moins dans les fragments que nous possédons, n'offre aucun intérêt bien particulier. Des officiers et des soldats, les uns au repos, les autres défilant d'une marche lente; parmi eux, sur l'une des plaques de marbre, le prince, reconnaissable encore, malgré la mutilation du visage, à sa cuirasse, à son manteau de général ou paludamentum, surtout à ses chaussures richement ornées qui, sur les bas-reliefs des époques suivantes sont également données aux empereurs ; des tètes portant des casques surmontés de hauts panaches ; des étendards dont deux ont des portraits en médaillons suspendus à leur hampe : voilà cette représentation. Ce qui est plus curieux, c'est de noter la façon dont elle est traitée. Les reliefs sont sculptés sur deux plans seulement, l'un en vigoureuse saillie, presque en ronde bosse, l'autre aplati sur le fond, à peine ressenti, comme gravé. Pas de transition, mais un saut brusque du premier au second. Depuis soixante ans l'autel de la ï^aix Auguste est construit, et, si nous ne connaissions pas les monuments intermédiaires, il semblerait qu'il n'y a pas eu de changement; l'arc de Claude n'a pas recours à une facture différente, plus savante ou plus compliquée. Disons même qu'elle est moins heureuse ; car, si le sculpteur de l'Ara Pacis n'employait que deux plans, au moins se bornait-il à deux rangées de personnages; il ne donnait pas l'illusion de la foule, mais les exigences de l'art étaient respectées. Ici, ce qui l'emporte, c'est le désir de faire vrai; le sculpteur, pour imiter la réaUté, veut introduire la multitude dans son œuvre ; et, comme il ne se sert que de deux plans, il est bien obligé, sur le second, de faire émerger, en deux ou trois rangées superposées, toutes les tôtes de ses légionnaires : procédé maladroit, qui rappelle la gaucherie, encore excusable chez des primitifs, de la sculpture assyrienne. Il y a méconnaissance des lois de la perspective et, ce qui est plus grave, oubli des acquisitions faites antérieurement par le bas-relief historique.

On pouvait donc craindre que les destinées n'en fussent compromises, si après un effort de trois quarts de siècle, tout ou presque tout était à recommencer : elles ne devaient pas l'être. Ce

retour en arrière s'explique par ce fait que le monument de Claude est le premier arc romain * où la représentation d'un grand nombre de personnes humaines ait été admise dans la décoration du relief. De là les défaillances et la maladresse, qui sont les défaillances et la maladresse des débuts. Le sculpteur manquait de Texpérience nécessaire : il n'a pas su tirer parti de la vaste surface qui lui était nouvellement offerte. Joignez qu'il n'était pas de grand talent, que son exécution est médiocre, même là où l'on ne saïu'ait invoquer pour lui le bénéfice de l'inexpérience, qu'il garde une raideur archaïque, des conventions depuis longtemps répudiées, comme le sourire grimaçant de certaines figures ou les yeux représentés de face sur des visages de profil. Voilà suffisamment de raisons pour n'attribuer à son œuvre qu'une importance très secondaire : avec elle le relief historique a rétrogradé, — pour un instant seulement : en trois pas le terrain perdu est reconquis, les positions sont consolidées, améliorées, et nous sommes portés à l'arc de Titus.

Dans l'intervalle il y eut d'autres arcs de triomphe, ceux de Néron, par exemple, que Tacite mentionne en quelque mots 2. Qu'étaient-ils au juste? Nous ne savons. L'un nous est tant bien que mal connu par un revers de médaille, qui ferait croire à une grande simplicité de décoration 3. Ce qui est certain, c'est que, préparées ou non par les reliefs immédiatement antérieurs, les sculptures de l'arc de Titus nous renvoient accrus, amplifiés, groupés et renforcés par ce groupement même, tous les caractères que leur transmettaient celles de l'époque d'Auguste, et qu'elles marquent ainsi, sinon l'apogée, à coup sûr un moment décisif de l'évolution du genre. Dès lors, le long de notre route, nous ne verrons plus guère se dresser que des monuments illustres, d'une célébrité même populaire et universelle depuis les temps antiques jusqu'à nos âges, sur lesquels il nous fau-

1 Je laisse de côté pour Tiastant l*arc d'Oraage» — qui est hellénistique, non romain, s Tacite, ^nna/0«, 13, 41, et 15, 18.

* Donaldson, Archilectura numismalica^ n* 56,

drait longuement insister, — si Ton n'y avait beaucoup insisté avant nous. Les sources sont abondantes; au moins nous permettront-elles de passer plus vite et de ne retenir que Tessentiel, ce qui est directement utile à notre seul objet.

On sait à quelle occasion fut élevé Tare de Titus*. Après cinq années de résistance, dont cinq mois de siège continu, la révolte des Juifs de Jérusalem se terminait dans le sang et les flammes par une des plus épouvantables catastrophes de Thistoire; dispersés à travers le monde, les vaincus étaient rayés à jamais du nombre des nations. L'année suivante, au mois de juin 71, Titus, le principal vainqueur, partageait avec son père Vespasien les honneurs du triomphe. Tous les deux, après une nuit passée aux portes de Rome, au temple d'isis, entraient dans la ville chacun sur un char, couronnés de laurier et vêtus de pourpre, et, tandis que Simon, fils de Gioras, un des chefs révoltés, était traîné au Forum, battu de verges et exécuté, ils montaient au Capitole offrir au Jupiter très bon, très grand, avec leurs remerciements pour cette victoire, les sacrifices habituels des suovetaurilia. Plus tard, quand Titus fut empereur, un arc de triomphe, élevé dans le Cirque Maxime, rappela le souvenir de l'exploit glorieux: ce n'est pas celui qui subsiste. L'arc que nous voyons encore debout, commencé peutêtre du vivant de Titus, ne fut certainement achevé et consacré qu'après sa mort, sous Domitien (apr. 81). Titus, étant appelé divin [diviis) dans l'inscription dédicatoire, était, à l'époque oîi elle fut mise en place, nécessairement défunt. En outre, au milieu de la voussure, dans les caissons du haut, un bas-roliof, en le i-eproscntant comme un nouveau Ganymède emporté dans l'Olympe par un aigle, rappelle la cérémonie de l'apothéose, dont c'était depuis Auguste le symbole ordinaire'-. Le monument se dresse, comme se dressaient la plupart des arcs, sur la Voie Sacrée que suivait le cortège triomphal ; mnis il est particulièrement bien situé, au point le plus élevé de la route, au col de la Vélia, sorte de crête qui relie le Palatin à

1 Sur l'arc de Titus, voir Philippi, ouvr, cité, p. 252 ; Baumeister, Denkmàler (les classischen Allerlhums^ ^, 1879; Salomon Reinach, Revue des Etudes juivesy 1890, t. 20, p. lxv, — et tous les dictionnaires ou manuels d'archéologie.

- Voir notamment à la Bibliothèque nationale le camée appelé l'Apothéose de Germanicus (Babelon, Catalogue des Camées antiques et modernes^ 1897, p. 137, n* 265).

l'Esquilin et sépare le Forum du Colisée. De partout il s'aperçoit, profilant avec netteté son architecture sur le ciel, gracieux dans sa simplicité, élégant dans ses petites proportions*. Si l'on s'approche et que Ton examine ses sculptures, toutes empruntées à la pompe même du triomphe, on admire la plus belle décoration figurée peut-être que Rome nous ait laissée en ce genre.

Il faut faire une réserve cependant pour la frise qui court sur Tarchitrave, du côté du Colisée ; elle nous donnerait aussitôt un cruel démenti. Quoiqu'elle soit très mutilée, il en reste assez pour en reconstituer l'ordonnance, et cette ordonnance est médiocre. Nous y voyons la partie du cortège où les taureaux du sacrifice, parés de festons et de guirlandes, sont conduits parles victimaires et les prêtres; des soldats les escortent, les uns armés de boucliers, les autres élevant des hampes surmontées de tablettes où sont inscrits les noms des victoires remportées et des villes conquises. Au milieu du défilé, la statue du Jourdain est portée sur un brancard ; ces fleuves personnifiés, vieillards à longue barbe couchés et appuyés sur le coude, étaient un des éléments accoutumés des pompes triomphales^; les textes nous l'apprenaient : nous en avons ici la preuve sous les yeux. Mais curieux par le sujet et les détails historiques qu'il révèle, le bas-relief est vraiment faible comme exécution. Cette série de figures, presque toutes indépendantes, rarement réunies, marchant l'une derrière l'autre à intervalles réguliers, avec de grands vides entre elles, et formant de distance en distance autant de lignes verticales et parallèles, tout cela est de l'efi'et le plus monotone et le plus disgracieux. Rappelezvous uno autre procession, pacifique, mais également solennelle, le cortège des Panathéncos sculpté sur la frise do la coll.i du Parthénon. Quelle vie et quelle variété! Là aussi il y a des victimes menées au sacrifice, des jeunes gens pour les conduire, des prêtres et des magistrats drapés dans leurs tuniques; mais toutes ces figures sont groupées et non juxtaposées ; au

ï !5*,40 de haut sur iS^.SO de large et 4"',75 de profondeur {¥r. Reber, die Ruinen Roms, 2" écUt., Leipzig, 1819, p. 397-4U0).

» La môme attitude couchée est donnée par l'art ancien à toutes les représentations de fleuves qui nous sont parvenues: monnaies, bas-reliefs, statues (cf. les célèbres statues du Nil et du Tibre). — Quant à cette habitude de les faire figurer dans les triomphes, cf. ce que dit Ovide {Ponliquea, 111, 4. 107) et ce que nous savons des triomphes de César sur la Gaule et l fCgypte [le Rhin, le Rhône et l'Océan parurent dans le premier, le Nil dans le second (Florus, 4, 2)].

122 LES MONUlflENTS

lieu d'être de raides silhouettes, surprises de se trouver rapprochées, elles sont liées entre elles, concourent à une action commune, et, malgré la distance oîi elles sont du spectateur, il n'en résulte pour lui ni trouble ni confusion*.

En revanche, les autres sculptures de Tare de Titus sont intéressantes au plus haut degré ; la différence entre les deux séries est même telle qu'on les croira difficilement parties de la même main. Le sujet commencé sur la frise se développe encore dans ses principaux épisodes sur les deux reliefs placés à rintérieur de Tare, de chaque côté du passage, au-dessus des impostes. L'historien juif Josèphe nous a conservé l'ordre dans lequel eut lieu le défilé du triomphe 2. Après les images des dieux, les victimes et les sacrificateurs, après les captifs et de grands tableaux oîi était figurée dans toute son horreur la prise de Jérusalem, venaient, élément de curiosité toujours nouveau, les dépouilles des vaincus et le butin enlevé au temple de Jéhovah : la table d or des pains de présentation avec les deux vases où brûlait l'encens, les trompettes d'argent qui annonçaient les fêtes, et le candélabre à sept branches. Ces objets du culte, précieusement renfermés dans le tabernacle, avaient été respectés par Pompée, cent trente-quatre ans . auparavant, lorsque, soumettant la Judée, il avait pénétré dans le Saint des Saints. Titus ne montra pas la même modération ; il pensait peut-être, s'il anéantissait la religion juive dans tout ce qu'elle avait de matériel et de périssable, en finir plus sûrement avec ce peuple d'exaltés auquel sa religion donnait d'indestructibles espérances ; il était surtout très désireux, en étalant sous les yeux des Romains d'aussi rares trésors, d'ajouter à l'éclat de la solennité triomphale.

C'est la procession de ce mobilier sacré qui occupe tout le champ du bas-relief, placé à gauche quand on regarde le Capitole. Le chandelier et la table oii s'appuient les trompettes sont portés sur deux brancards par des soldats sans armes, couronnés de laurier, qui sont au moment de franchir un arc ou une porte. Même sujet donc, comme thème fondamental, que sur la frise de l'architrave, ou continuation du même

ï Philippi a donc tort (p. 274) d'aUéguer, pour justifier l'artiste de Titus, la hauteur où était placée la frise et la petitesse des figures ; Texcuse ne vaut rien. Au Parthénon, les personnages sont plus grands, mais, la hauteur étant plus grande aussi, le rapport est & peu près le même pour le spectateur placé au bas de l'édifice.

' Josèphe, Bell.judaiCy VII, 5, 17,

sujet, mais traité de quelle autre façon ! Nous revenons au principe délaissé de la composition pittoresque, avec ses plans différents et ses profondeurs successives. La chaîne de la tradition est ressaisie, et de main de maître. La perspective devient la loi absolue sous laquelle s'ordonnent les objets et les personnages. Non seulement elle y est ce que j'appellerai fictive, c'est-à-dire que deux figures de saillie équivalente, si Ion fait mordre l'une sur l'autre, ou si l'on rapetisse la seconde, peuvent, comme sur un dessin, sembler placées l'une derrière l'autre et séparées par une distance plus ou moins grande ; mais elle y est surtout réelle ; en d'autres termes, ce n'est point seulement par une illusion de notre œil, c'est en fait et matériellement, par une saillie inégale donnée aux différents points de la surface de pierre, que personnages ou accessoires du décor sont tantôt plus rapprochés, tantôt plus éloignés. Voici bien trois plans, le premier qui enlève vigoureusement les figures, le troisième qui les détache à peine du fond sur lequel elles sont comme gravées à la pointe, le second ménageant la transition et par un relief médiocrement ressenti permettant de passer sans secousse des parties les plus hautes aux parties les plus basses. Tous les trois se trouvaient déjà sur l'autel du Genius Augusti à Pompéi; mais, entre les deux reliefs, il y a la différence d'une œuvre où un changement s'ébauche à une autre, où, réalisé dans sa plénitude, il reçoit son expression définitive. L'effet de profondeur obtenu par le ciseau du sculpteur est maintenant analogue à celui que le peintre obtient sur une toile avec sa palette.

Aussi, malgré leur nombre, tous les personnages se disposent-ils dans ce cadre sans paraître entassés. L'air les enveloppe, circule largement autour d'eux. Aucune confusion ; et cependant aucune symétrie non plus. La symétrie a quelque chose d'artificiel et de froid et, si elle ne tue pas complètement la vie, elle y met de la raideur. Or, avant tout, rien de froid, mais la vie et le mouvement, et de là l'emploi des masses ; mais la diversité aussi dans les mouvements et les attitudes pour rompre la monotonie en brisant les lignes, et de là le brusque arrôt de ce porteur du premier rang qui tourne la tête en arrière et regarde le cortège ; la marche de ceux qui le suivent en est plus ou moins suspendue, et ce ralentissement fait mieux ressortir par contraste l'allure continue des autres ^

1 Cesi la remarque que fait M. Wlckhoff, ouvr, cité^ p. 43.

Ce n'est pas assez. Pour atteindre à un degré de vérité de plus, Tartiste, par une nouveauté hardie, veut encore que l'éclairage naturel lui-même, la lumière du soleil, concoure à l'effet général; en un mot, il se soucie des jeux de l'ombre sur la forme du relief. Il a raison pour le but qu'il poursuit ; puisqu'il prétend rivaliser avec le peintre et produire comme lui le maximum d'illusion, l'ombre portée, si essentielle dans la peinture, doit tenir une place égale dans ses préoccupations sculpturales. Tout relief, dès que la lumière tombe sur lui, projette nécessairement une ombre, de même que tout corps dans la nature quand il est frappé par les rayons du soleil. S'il n'y a qu'un plan, l'ombre des figures est portée sur la paroi du fond, comme il arrive des personnes passant le long d'un mur; si cette paroi, d'autre part, est laissée unie et lisse sans accident de terrain ou de paysage, elle peut être assombrie sans dommage pour l'ensemble. Mais supposez plusieurs plans, tous d'une saillie plus ou moins forte, supposez le fond chargé d'accessoires; la première rangée de figures jette son ombre sur la seconde, celle-ci sur la troisième, celle-ci à son tour sur les accessoires du décor, et, au miheu de ces ombres, les contours se perdent ou se noyent, la paroi cesse de reculer et les objets de s'enfoncer. Comment résoudre le problème? D'abord le sculpteur de l'arc de Titus, ne superpose jamais les trois plans à la fois ; devant une figure du troisième plan il en fait défiler une autre, et une autre seule, tantôt du premier, tantôt du deuxième ; de la sorte est évitée cette chute successive et désagréable des ombres. Puis il travaille les figures du dernier plan avec un relief extrêmement faible, pour ainsi dire nul, si bien qu'elles ne projettent elles-mêmes aucune ombre sur le fond ; cette ombre, invisible pour le spectateur, sera censée toni[)or derri'jro la paroi. Mais, du coup, c'est la paroi qui semble ne plus exister qui cède et s'entrouvre ; laissée lumineuse, elle permet aux objets qui s'y disposent d'avoir leur vraie valeur, valeur qui dépendra uniquement de leur propre saiUie, légère ou vivement accentuée ; l'œil, appréciant la distance, les situera aisément à leur place. Et voilà, par ce jeu savant des ombres et des lumières, l'effet de profondeur pleinement atteint, et avec lui l'effet proprement pictural ou pittoresque.

Dire que rien de tel n'eût été déjà tenté dans le bas-relief romain serait inexact. Je le répète, tout était trouvé dès

Tépoque d'Auguste, et le sculpteur de l'Ara Pacis avait donné le modèle de ces silhouettes sans relief, recevant lombre portée des figures du premier plan et n*en projetant aucune sur le fond. Mais Tautel de la Paix n avait point à vaincre des difficultés aussi grandes, puisqu'il se bornait partout à deux plans et que, dans la frise de la procession tout au moins, le décor n'existait pas. De plus les reliefs en étaient exécutés visiblement d'après une esquisse en terre; le souvenir du travail de l'argile y est très sensible; les figures saillantes nont aucune indépendance par rapport au fond ; leurs « dessous » ne sont pas creusés ; bien loin de pouvoir, dans une certaine mesure, se détacher de la paroi, elles y sont fixées au contraire par des sortes de tenons ; l'on comprend alors que les ombres n'aient plus toute leur puissance et que le contraste avec les lumières soit fort atténué. Sur l'arc de Titus, le relief est sculpté directement dans la pierre ; en haut et en bas seulement se retrouve l'épaisseur primitive du bloc de marbre. Le fond n'est plus une surface plate d'une épaisseur partout uniforme, comme Test la plaque d'argile qui sert de modèle et sur laquelle on applique des figures d'une saillie plus ou moins forte : c'est le fond luimême qui a été creusé à des profondeurs difi'érentes et dont les inégalités constituent toute la série des plans : les ombres portées gagnent aussitôt en vigueur.

A cette vérité de la perspective s'ajoute la vérité des détails, des objets portés en triomphe, du costume des personnages; à la vérité de la'forme, la vérité de la couleur. Selon l'usage de l'antiquité, le relief était peint, et, bien qu'il n'ait conservé aucune trace de polychromie, il n'y a pas lieu de supposer une dérogation aux usages ordinaires. La porte sous laquelle s'engagent les soldats est même une preuve de la fidélité à ces habitudes ; si elle n'est qu'à moitié exécutée en pierre, c'est que l'autre partie était peinte et que les couleurs complétaient l'œuvre de la sculpture. Couleurs nullement conventionnelles; étant donné l'état de la peinture à cette époque, tel que nous le révèlent les fresques de Poiupéi, les tons devaient être d'une entière exactitude. Figurons-nous donc le candélabreet la table des Juifs resplendissants d'une couleur d'or, les trompettes revêtues d'une couleur argentée , les tuniques des Romains blanches ou d'un brun-clair, le tout se découpant sur un fond bleu de ciel*.

1 Voir sur cette reconstruction polychrome Wickhoff, ouvr, cité, p. 44 et

Joignez la vérité des attitudes et des physionomies, et, si les visages ne sont point des portraits, la franchise caractéristique du type qu'ils reproduisent. Joignez enfin une facture large, point méticuleuse, et, dans une composition aisée, la correction et Télégance des formes, Thabile traitement des draperies, l'allure* qui emporte le cortège. Jamais Rome n'avait mieux fait. Fera-t-elle jamais mieux? Donnera-t-elle jamais avec plus de force le sentiment d'un défilé, d'une multitude qui passe et s'écoule? C'est du meilleur réalisme, parce que cela repose sur l'observation. Cela a été vu, pris sur le vif et rendu avec un heureux choix de moyens appropriés. Et cela aussi fait voir, évoque, non pas seulement dans Tesprit, mais dans l'œil du spectateur, la scène même de l'histoire, et c'est justement la fin que se propose de toutes ses forces la sculpture historique.

Le second bas-relief, qui sert de pendant au premier sous la voûte de l'arc, représente et devait représenter Titus lui-même triomphant sur son char. C'était la conclusion naturelle des précédentes compositions, comme c'était aussi dans la réalité le spectacle qui terminait le défilé. Nous savons qu'en dernier lieu seulement, après toutes les magnificences étalées, l'empereur apparaissait et fermait la marche de ce cortège qui était son œuvre* Son œuvre, mais celle des dieux aussi; car une pareille splendeur semblait plus qu'humaine. Et l'imagination de l'artiste, sans efi'orts, plaçait aux côtés du prince Rome et la Victoire personnifiées ; l'une, sur notre relief, couronne le vainqueiu*, l'autre conduit son char*. Il traduisait ainsi le sentiment général ; il était également dans la tradition romaine continue. Dès le début nous avons remarqué, et sur presque tous les monuments nous avons vu se poursuivre cette alliance du terrestre et du divin : un coin de fantaisie, chose étrange, pénétrant sous la forme deraliégorie dans cette réalité scrupuleusement reproduite. Le camée de Vienne, en particulier, nous avait montré les deux mêmes figures de la Victoire et de la déesse Rome associées à Auguste et à Tibère. Ici, le sculpteur, plus à l'aise que le graveur enfermé dans le cadre étroit de sa pierre, a donné aux divinités une vie plus

45. Ce sont des conjectures sans doute ; mais, comme il dit, l'importance de l'œuvre excuse les conjectures.

> Quelques-uns, au lieu de la déesse Rome, y voient la Virtus, ou déesse du Courage viril (Petersen, Rômische Mittheil., VII, 1892, p. 246, note 1, et p. 257).

intense. La Victoire agite ses ailes en frémissant et, dans sa marche, Rome, vierge puissante, se retournantvers l'empereur, entraine le quadrige d'un superbe mouvement. De l'autre cùté, un jeune homme, qui a la demi-nudité des héros, est encore quelque figure allégorique ' ; les autres personnages sont des licteurs et des sénateurs. Quant à Titus, debout sur son char.

(CUcM Alk«i.)

sa tête maintenant mutilée offrait sans aucun doute cette physionomie douce, mais épaisse et commune, que nous connaissons par les statues et les bustes, dans toute sa vérité peu flattée. L'art consistait donc à unir ces deux éléments disparates de fiction et de réalisme ; le sculpteur y a réussi en transformant les froides allégories en personnes agissantes et mêlées étroitement à l'action (fig. 6). , Quant à l'exécution, on ne saurait trop louer l'adresse avec

' H PelerieD (ouur. cilé, p. 2S7) l'appelle le Génie du peuple romain et ■uppcae que dons le bras gauche rompu devait ftre placte une corne d'abandance.

laquelle il a su, par le contraste des licteurs à la silhouette aplatie sur le fond et des chevaux, sur le devant, travaillés en très haut-relief, donner du recul aux premiers, et produire Tillusion d'un grand espace, d'une voie libre oii s'engage le char. Mais, k d'autres égards, on peut dire que sa hardiesse l'a perdu, et, s'il ne nous laisse pas sous la franche et vigoureuse impression de tout à l'heure, c'est pour avoir voulu trop oser. Il a cherché un effet nouveau, d'une réalité frappante et inattendue. Quand vous attendez le passage d'un cortège le long d'une route, vous avez, à certains moments, la sensation qu'il se dirige sur vous ; c'est ceite sensation que l'artiste, faisant violence à toutes les lois du relief et aux conditions particulières de la technique du marbre, s'est efforcé de traduire. Le quadrige ne défile donc pas devant celui qui le regarde, suivant un plan parallèle au plan même de la plaque du fond ; il est orienté vers le spectateur. Le char et Titus, sortant de l'angle droit du cadre, semblent s'avancer sur lui. Que s'en suit-il? A part les licteurs du fond exécutés en profil, le reste de la composition se présente de trois quarts. La chose n'a pas d'inconvénients pour les personnages. Mais le char, vu en raccourci, produit déjà par lui-même un effet désagréable. Cet effet est encore plus malheureux, si l'on regarde en même temps le char et les chevaux. Ceux-ci n'ont pas et ne pouvaient avoir une orientation correspondante à celle du char, c'est-àdire être tournés aussi vers le spectateur. Leurs têtes, leurs jambes de devant, leur poitrail même, auraient fait une saillie telle, en dehors du cadre, qu'elle était inexécutable ; il a bien fallu les rabattre sur le plan de ce cadre, ou sur un plan parallèle, et, par une conversion vers la droite, les présenter plus ou moins de profil. Mais là encore, nouvelle imperfection : au lieu d'être résolument présentés de profil, ils ont reçu, pour ne pas se masquer les uns les autres, une obliquité qui augmente du premier, le plus en saillie, au quatrième où elle s'exagère d'une façon fâcheuse.

Ainsi mauvaise ordonnance des chevaux entre eux, mauvaise ordonnance des chevaux par rapport au char et aux personnages, l'ensemble marcfie de travers, d'une allure gauche et choquante. Qu'on se rappelle le relief opposé, la procession des objets sacres, et ce mouvement uniforme qui animait tous les personnages d'un bout à l'autre de la plaque de marbre; et que Ton compare. Ici, au Heu d'une dii^ection

unique, des changements de direction ; au lieu de la ligne droite, une ligne qui se brise à deux reprises pour Tœil de Tobservateur, d abord presque perpendiculaire, puis parallèle, enfin obliquement enfoncée vers la gauche ; tels, les trois côtés d'un trapèze, dont le quatrième ou la base serait le fond même du relief. L'artiste a demandé à la sculpture plus qu'elle ne peut donner ; il a voulu se soumettre la matière et lui faire tout exprimer, et celle-ci s'est vengée de cet oubli de ses lois en lui infligeant un échec. Car le résultat, par un juste retour, est tout autre que celui qu'il visait. 11 a cru ajouter au réalisme, et il se trouve qu'il atteint à un bien moindre effet de vérité : le mouvement du char et des chevaux est contraire à la nature. Il a cru augmenter l'illusion, et il a détruit cette illusion même. Mais la leçon ne sera pas perdue pour l'époque suivante, et les artistes de Trajan ne s'attaqueront plus à de pareils problèmes.

Domitien, qui succéda à Titus, avait la passion des bâtiments non moins que celle des spectacles et des fêtes, et ses deux flatteurs attitrés, Stace et Martial, qui saisissent toutes les occasions de le louer, nous vantent maintes fois ses somptueuses constructions. Suétone aussi les énumère ^ Anciens sanctuaires restaurés, nouveaux temples bâtis, le Capitole relevé de ses ruines après l'incendie qui l'avait dévoré pour la troisième fois : l'empereur, on le voit, n'oubliait pas les dieux. Mais il songeait également aux intérêts de sa vanité, et elle était énorme, égale à celle de Néron. Lui qui, malgré le médiocre succès de ses armes, prenait des surnoms glorieux comme les grands généraux, se faisait proclamer vingt-deux fois imperator et décerner des honneurs pour des revers qu'il transformait en \'ictoires, ne pouvait manquer de s'ériger à lui-même des arcs de triomphe. 11 en eut tant, dans tous les quartiers de la ville, et de si grandes dimensions, qu'on finit par s'en moquer.

De tout cela, rien n'a survécu. On sait quelle explosion de joie haineuse éclata lors de la chute du tyran. Son principat

1 Suétone, Domitien^ 5 et 13.

avait été particulièrement odieux ; avait-il mérité de l'être plus que d'autres? Après Vespasien, sous lequel on avait recommencé à goûter la douceur de vivre, après Titus, « les délices du genre humain, » il avait ramené les mauvais jours et fait revivre les règnes de Tibère et de Néron, dont on se croyait à jamais délivré ; de là une fureur d'autant plus violente que les illusions avaient été plus grandes. On le poursuivit jusque dans la mort; on s'acharna contre sa mémoire. Ses images, bustes, statues, médaillons, furent impitoyablement renversées et brisées contre terre * ; les inscriptions à son nom, jetées bas et mutilées. Ses édifices triomphaux durent subir le même sort, et ainsi de tous les empereurs des deux premiers siècles, il est le seul dont il nous soit parvenu aussi peu de monuments. L'arc de Titus, bien qu'achevé par lui, fut protégé par le souvenir de son frère, que sa courte existence avait eu l'avantage de laisser très populaire, et le Forum qu'il avait commencé fut sauvé par Nerva, qui, l'ayant terminé, lui donna son nom. Une seule médaille nous a conservé l'aspect général d'un de ses arcs de triomphe^. La décoration, à ce qu'il semble, si le graveur ne l'a pas simplifiée pour les besoins de sa médaille, se réduisait à quelques figures isolées ; et des reliefs des autres monuments nous ne pouvons rien dire.

Quant à Nerva, eût-il même eu le goût des édifices, ses seize mois de règne ne lui auraient pas donné le temps d'en élever un grand nombre. Il ne bâtit que son Forum, où se dressaient un temple de Minerve et un portique lui servant d'enceinte. Deux colonnes corinthiennes du portique sont encore debout avec une architrave richement ornée de bas-reliefs; on y voit, sous la forme de femmes, les différents arts appliqués que surveille et protège Minerve, la divine ouvrière, l'industrieuse Ergané. Le sujet est tout hellénique. Grecques aussi sont les figures, grec également le style : nous n'avons point à nous y arrêter.

Trajan, lui, fut un grand constructeur, et, si toutes ses constructions ne sont pas demeurées, du moins sont-elles encore représentées pour nous par un majestueux ensemble. Construc-

^ Pline, Panégyrique^ 52; — Suétone, Domit,, 23.

* Donaldson, ouvr. citéj n* 57. — Cet arc est peut-être celui-là même dont Martial, dans une épigramme, fait une description assez précise (8, 65), et qui lui fut décrété par le Sénat au retour de son expédition contre les Sarmates (93 ap. J.-C).

LA PÉMQDE DE PEIIFEGTION i3t-

tions sortant partout de terre, dont il couvrit l'Italie et TEmpire,, de rOcéan aux déserts d'Arabie, qu'il exécutait lui-même ou faisait exécuter par les provinciaux, actif pour son compte et stimulant l'activité chez les autres. Constructions de toutes sortes, d'utilité générale tout d'abord: ponts sur le Rhin, le Danube et TEuphrate, pour permettre aux légions de tenir toujours en respect les peuplades soumises au-delà de ces frontières, à l'intérieur anciennes routes réparées et nouvelles créées, où la poste pût circuler plus sûrement et plus vite, ports améliorés comme celui d'Ancône, fondés de toutes pièces comme celui de Cenium Cc/te(Civita Vecchia), canaux, aqueducs, bien d'autres travaux encore, destinés à faciliter le commerce, à pourvoir aux nécessités de la vie, à développer le bien pubhc ; puis constructions d'art, qui embelhssaient Rome et les municipes : dans la capitale le célèbre forum avec sa vaste basilique, ses bibliothèques grecque et latine, son arc et sa colonne triomphale, place qui dépassait toutes les autres en magnificence et dont la vue arrachait plus tard à Constance des cris d'admiration* ; dans les provinces, des arcs de triomphe qui publiaient la grandeur du peuple romain et la gloire de l'empereur. Et, pour réahserses desseins, Trajan avait la fortune de rencontrer un architecte de rare mérite, Apollodorede Damas, le dernier architecte, peut-on dire, de Tantiquité, qui, à des conceptions grandioses appropriées au génie romain et au caractère des monuments qui lui étaient confiés, « joignait une pureté d'exécution digne de la meilleure époque- ». Déterminer exactement toute la part qu'Apollodore prit aux travaux d'alors est bien difficile dans la pénurie de renseignements où nous sommes ; mais il est certain que cette part fut grande, et l'ensemble de monuments, en tout cas, auquel s'attache surtout la splendeur artistique du règne, le forum, nous le savons par Dion Cassius^, fut son œuvre ^.

Ainsi tout contribuait à jeter sur ces années un merveilleux éclat : l'empereur qui, victorieux et conquérant au dehors, administrateur sage, ferme, éclairé au dedans, faisait

i Ammien MarcelUn, XVI, 10, 15

< Brunn, Geschichte der griechischen Kùnatler^ II, p. 336.

' Dion Cassius, 69, 4.

^ ApoUodore n'exerça pas seulement son activité dans les constructions décoraUves. Nous le trouvons associé à l'œuvre militaire de Trajan. Ce fut lui qui bâtit, malgré les difficultés accumulées par une iiature sauvage, Taudacieux pont de pierre du Danube (Procope, de jEdif.^ 4, 6).

de grandes choses, matière d'une grande histoire ; un artiste capable de les traduire sur le marbre, digne collaborateur du prince ; Rome elle-même tout entière, remuée par ces spectacles de gloire, et, autant qu'elle le pouvait après une oppression qui l'avait courbée si longtemps, reprise d'une fierté patriotique. « Nunc demum redit animus, » s'écrie Tacite ^ Disait-il vrai? Les Romains devaient-ils jamais retrouver complètement le cœur et l'énergie? Le ressort des âfhes, s'il n'était pas brisé, n'était-il pas trop affaibli? Trajan voulait que son peuple montrât quelque virilité; mais les peuples ne deviennent pas virils sur commande, quand, depuis un siècle, ils se sont fait une habitude de servir. On ne peut nier cependant que la soumission de la Dacie n'ait excité un véritable enthousiasme dans la nation. La Bretagne mise à part, qui fut réunie sous Claude, aucune province nouvelle n'avait été, depuis Au^ste, ajoutée à l'empire, et la politique des empereurs précédents, avec raison peut-être, avait été une politique défensive, nullement conquérante. Mais Trajan, élevé dans les armées 2, aimant la guerre pour elle-même, aimant aussi la gloire que donne la guerre 3, s'empressa de renouer les traditions belliqueuses de la Rome républicaine. Ses conquêtes frappèrent d'autant plus les esprits qu'on en était déshabitué depuis plus longtemps. Claude, malgré les succès militaires de ses lieutenants, était demeuré un empereur sans prestige ; ses succès eux-mêmes ne parlaient pas à Timagination ; les Bretons, c< situés aux extrémités du monde », ne semblaient pas redoutables comme les Daces, toujours prêts à descendre de leurs montagnes pour franchir le Danube et envahir le territoire. On se crut, avec Trajan, revenu à Auguste et, de même qu'au temps d'Auguste, les écrivains se mirent en devoir de chanter les exploits éclatants du prince. Caninius méditait une épopée sur l'expédition de Dacie, et Pline le Jeune, transporté, ne pouvait s'empêcher, pour féliciter son ami, d'employer lui-même des termes poétiques '*.

Il y eut donc sous ce règne un réveil du sentiment national. Les empereurs suivants, Hadrien, Antonin le Pieux, Marc- Aurèle, peu soucieux de gloire guerrière, veilleront surtout aux

1 Tacite, AgricoUiy 3.

3 Pline, Panégyr,^ 14.

» Dion, 68, 17.

^ Pline, Lettres^ 8, 4 : « Gur enim non ego quoque poetice cum poeta ? »

intérêts de la paix, sans chercher à étendre les limites de l'empire. C'est au début du siècle, sous Trajan, qu'à la prospérité matérielle, à cette félicité des temps célébrée par la littérature, les monuments et les médailles, se joint la satisfaction patriotique de voir les aigles promenées triomphalement chez des peuples jusque-là insoumis. Ces deux mômes conditions, réunies déjà sous Auguste, avaient produit dans l'art l'essor que nous avons vu et créé la sculpture historique; il n'y a pas à s'étonner que, reparaissant cent ou cent trente ans plus tard, elles aient abouti aux mêmes conséquences et développé, comme par une seconde poussée, toute une floraison de bas- reliefs.

Parmi ces monuments, les uns, comme les deux fragments de balustrade trouvés au Forum, perpétuent le souvenir d'illustres événements pacifiques ; un autre, la colonne Trajane, est entièrement destiné à raconter et glorifier des exploits militaires; d'autres enfin, d'un caractère mixte, l'arc de Bénévent par exemple, mêlent les scènes de la vie civile aux scènes militaires et montrent en une suite de tableaux, sous ses deux aspects, un raccourci du règne tout entier.

Commençons par les fragments de balustrade*. Aussi bien serons-nous d'accord avec la chronologie : ils datent des premières années du principat. En 1872, sur le Forum, près de la colonne de Phocas, furent découverts deux bas-reliefs portant chacun sur le revers trois animaux alignés à la file, porc, béUer, taureau, les victimes ordinaires d\i sacrifice des suovelaurilia, et sur l'autre face des scènes historiques à nombreux personnages. Aucune inscription d'ailleurs qui permit de les attribuer à une époque déterminée ; mais dès l'abord le style des rehefs semblait indiquer la fin du i'''' ou le début du II* siècle : un examen plus attentif des scènes représentées amène à préciser davantage. L'une d'elles est divisée en deux parties : à droite, un empereur siégeant sur son tri-

1 Consulter sur ces balustrades Henzen, dans le BuUeltino delV Instituto^ 1872, p. 274 et suiv. ; Marucchi, ihid., 1881, p. 9 et 33; Hûlsen, dans les Romische Mittheilungen, IV, 1889, p. 239 ; Petersen, ibid,, XII, 1897, p. 326. — Monum, Ined.^ IX, pi. XLVII ; Jordan, Topographie^ I, 2, p. 219.

1)unal ; devant lui une femme porte un enfant sur le bras, — elle en tenait à la main un second qui a disparu; — à gailche, debout sur une tribune, un personnage vêtu de la toge adresse une proclamation au peuple assemblé qui Taccueille avec les plus vives marques d'approbation. Sur l'autre monument, au milieu est un bûcher où des hommes, à la tunique relevée par une ceinture, viennent jeter des tablettes liées ensemble par paquets; l'empereur, dont Une reste plus qu'un fragment, veillait du haut des rostres à l'exécution de ses ordres. Henzen, qui a commenté ces reliefs, ne s'y est pas trompé : il s'agit là de deux des actes qui honorent le plus le gouvernement intérieur de Trajan, dont l'un môme, faisant de la bienfaisance un devoir essentiel de l'Etat envers les particuliers et la tirant du cercle de l'initiative privée pour l'installer dans les conseils des princes, la répandre largement et sur tous, aurait à lui seul suffi à mériter à son auteur l'universelle reconnaissance des peuples; je veux parler des célèbres lois alimentaires. Cette belle institution venait en aide aux enfants pauvres et donnait à de malheureux garçons ou filles de Rome et de l'Italie des secours, soit en argent, soit en nature sous forme de distributions de blé {ptteri et puellœ alimentariœ). L'empereur, en prenant ces mesures, avait assurément une arrière-pensée politique : il voulait alléger pour les pères les charges de famille, afin de favoriser le nombre des naissances et- de repeupler ainsi cette Italie « à Téternité de laquelle il veillait * ». Mais, quelque vue intéressée qu'on lui prête et qu'on ait raison de lui prêter, combien il y avait loin de ces libéralités intelligentes, parties de sentiments élevés, à ces largesses que faisaient autrefois les Césars et les Flaviens, largesses nées de la peur, qui consistaient à jeter du pain à la populace pour qu'elle se tût ! Je sais que Nerva avait eu la première idée de cette institution 2, qu'Hadrien 3, Antonin^, Marc-Aurèle^ continuèrent l'œuvre

i C'est une inscription qui le dit en propres termes, Orelli, 784; Corpus inscript. latin., VI, 1492.

* Aurelius Victor, epit., 12 ; — Eckhel, Doctrina velerum nummorum^ VI, 407.

* Spartien, Hadrien, 7.

^ Capitolin, Antonin, 8. — A la mort de sa femme Faustine, Antonin institue les puellae Fauslinianae. C'était un certain nombre de jeunes fiUes qui venaient s'ajouter à ceUes que Ton assistait déjà.

^ Capitotin, Marc-Aurèle, 11 et 26.

LA PÉRIODE DE PERFECTION i35

une fois créée. Mais l'un fit encore trop peu et les autres n'eurent plus assez à faire pour que le mérite doive -leur en revenir : tout l'honneur reste à Trajan. Les contemporains en jugèrent bien ainsi, et, sur les médailles* comme sur les inscriptions ^, c'est pour avoir fondé ces lois de bienfaisance qu'il est célébré souvent et appelé le restaurateur de l'Italie^. Les arcs de triomphe aussi le représentent au milieu des enfants qu'il nourrit et élève*. Le témoignage des monuments, et des monuments de toute sorte, prouve donc, à défaut de celui des écrivains^, à quel point fut profonde l'impression produite. Or ce grand dessein l'occupa dès l'année 100, quand il fut venu à Rome prendre possession de l'Empire^, et il y donna ses soins jusqu'en l'année 112. C'est entre ces limites déjà circonscrites que se placent les sculptures du Forum.

Mais du second bas-relief on peut tirer quelques nouvelles indications et, à l'intérieur de nos limites, fixer une date à peu près sûre. Le sujet en est relatif à l'impôt du vingtième sur les successions [vicesima hereditatinm) et à l'incendie des registres contenant les sommes dues sur les petits héritages et non encore acquittées. Auguste, qui avait établi l'impôt 7, n'avait voulu frapper que les grosses fortunes ou les successions indirectes ; par la loi Julia il avait exempté les autres. Mais il n'avait pas songé que les personnes entrées dans la cité postérieurement à sa loi, si elles n'obtenaient point, en même temps que le titre de citoyens, le droit de parenté ou jus cognationis ^ devenaient étrangères pour le reste de leur famille, de même que leur famille leur devenait étrangère, et qu'alors, quelque petite succession qu'elles eussent à transmettre à un vivant ou à recevoir d'un défunt, fussent-elles même au degré de parenté le plus proche, la succession à transmettre ou Théritage à recevoir ne bénéficiait point de l'exemption attachée à la loi Julia. C'est cotte inégalité entre les anciens et les nouveaux citoyens que Trajan supprima par un édit spécial, et, pour que tout le monde pût se réjouir, pour

» Cohen. II, Trajan, 13, 14, 208, 299, 300, 30Î, 302, 303-3^4, 321, 373.

2 Henzen, Ann. delV Instiluto^ 1844, De tabula alimentavia Baehianorum,

s Cohen, ibid., 208, 313. Cf. 13, 14, 299-30'» avec la légende ALIM-ITAL-

* L'arc de Bénévenl par exemple; voir plus bas, p. 141.

^ Le Panégyrique de Pline est à peu près seul à nous en parler (25-29).

« Dion, 68, 5 ; Pline, Panégyr., 28.

7 Dion, 55, 25.

qu'on « cessât de rien devoir dans le passé sur un impôt qu'à l'avenir on ne devrait plus «^ il ne voulut point reconnaître les dettes antérieures à son édit : il fît brûler sur le Forum les titres de l'Etat établissant ces créances injustes. C'est Pline, dans son Panégyrique, qui parle, sur le ton solennel et pompeux qu'on lui connaît, mais qu'on excuse en la circonstance, de cette remise des droits en faveur des pauvres gens 2; comme il prononça son discours en Tannée 100, lors de son élévation au consulat, il faut en conclure que les deux bas-reliefs du Forum ne sont pas postérieurs à cette année. Ils célèbrent donc les premiers actes de Trajan, actes d'humanité par lesquels il avait voulu inaugurer glorieusement son règne.

Toutes les tentatives faites pour proposer une autre date, ou plus ancienne ou plus récente, nous semblent malheureuses ; il n'est rien qui ne s'explique aisément, si l'on attribue le monument à l'époque de Trajan ; il n'est aucune explication qui ne présente des difficultés, si on l'attribue à cçUe de Domitien ou à celle d'Hadrien. Dira-t-on que les suovetaurilia figurés sur le revers des deux fragments étaient le sacrifice expiatoire ou lustrum, qui, tous les cinq ans, lors de l'entrée en charge des censeurs, le recensement des citoyens terminé, accompagnait la clôture de l'opération? que, Domitien ayant été le dernier censeur, c'est donc jusqu'à lui que doivent remonter les sculptures en question? qu'alors elles représentent deux événements de son règne, d'une part la promulgation de l'édit par lequel il interdisait la mode orientale des eunuques-^, de l'autre l'exécution de l'ordonnance contre les écrits diffamatoires [libelli ou scripta famosa) qui devaient être brûlés en place publique^?

Mais les suovetaiirilia ne servaient pas seulement aux cérémonies de purification qui terminaient le cens ; ils figuraient dans une cérémonie purificatoire quelconque ; or les actes les • plus divers, en paix et en guerre, prenaient un caractère reli-

1 Pline, Panégyr,, 40

• Id., loc. cit.

3 Dion, 67, 2; Martial, Epigr., 9, 8; 6, 2; Slace, Silves, III, 4, 74, et IV, 3, 13; Suét., Domitien, 7.

^ Suétone, Domit.y 8. — C'est l'opinion de L. Cantarelli, Osservazioni suite scène storiche rappvesentate nei due bassorilievi marmorei del Foro Romano (dans le Bullettino Comunale^ 1889, p. 99-115). Il reprend, du reste, une thèse exposée par un anonyme dans VOsservatore Romano du 25 septembre 1872 et réfutée déjà en partie par Henzen (Bultetlino delV Institulo, 1872, p. 278 et 280).

gieux et entraînaient, avant d'être accomplis, la nécessité d'une purification préalable. On purifiait notamment le terrain sur lequel on devait construire un monument public. Ainsi des suovetaurilia se retrouvent sur les reliefs de l'arc de Suse élevé à Auguste en souvenir de l'achèvement de la route qui reliait la Gaule à l'Italie*, sur les reliefs de l'arc de Bénévent^ destiné à rappeler la réfection de la voie Appienne ordonnée par Trajan^. Dans le cas des deux balustrades, si, comme nous le croyons '•, elles furent destinées à décorer l'escalier des rosira veterà^ lorsque Trajan entreprit une restauration de cette tribune, l'immolation des trois victimes consacrées a très bien pu accompagner la dédicace du monument. — Quant à l'interprétation des sujets, pouvons-nous admettre que les scènes dont on nous parle à propos de Domitien, importantes sans doute, mais malgré tout d'une importance secondaire, aient mérité de passer à la postérité, sculptées sur le marbre et exposées d'une manière durable en plein forum? Ajoutons une difficulté particulière tirée du second bas-relief; ce qui est apporté sur le bûcher, ce ne sont pas des livres, comme il le faudrait dans l'hypothèse de libelles poursuivis et brûlés ; ce sont des diptyques ou des triptyques, c'est-à-dire des documents officiels. Enfin n'avons-nous pas insisté sur l'acharnement avec lequel on détruisit tout ce qui rappelait Domitien ^? Et c'est de ce prince exécré qu'il serait resté un monument placé aussi en évidence, sous les yeux du peuple romain, à l'endroit où se concentrait toute la vie de la cité? Dira-t-on, en revanche^, que les deux reliefs sont plus jeunes que l'époque de Trajan, que la distribution de secours aux enfants pauvres est ordonnée par Hadrien, qui développa l'institution de son prédécesseur', et que Tincendie des registres

ï Rossini, Gli archi trionfali, pi. II, III.

^ Voir plus bas, p. 139 et 142.

* Quant aux suovetaurilia qui se rencontrent sur la colonne Trajane (Cichorius, pi. XX et XXXVIll ; Frôbner, pi. 110, 136), ou sur les reliefs encastrés dans l'arc de Constantin (Dellori, Veleres arcus, 27. Cf. Tacite, Ann., 6, 37), ou sur la colonne Aurélienne (Petersen, Domaszewski, Calderini, die Marcussaiile, pi. VI et XIII, p. 54 et 58 du commentaire), ils accompagnent des scènes de guerre; les cérémonies purificatoires étaient également habituelles au début d'une campagne ou à la tin d'une expédition.

* Richter, Topographie von Rom (dans le Handbuch der klass, Allerthumswissensch. d'Ivan von Miiller), III, p. 789.

^ Suétone, Domitien^ 23.

« Brizio cité par Henzen [Bulletlino, 1872, p. 279*280).

' Spartien, Hadrien^ 7 : « Pueris ac puellis incrementum liberalitatis

adiecit. »

fait' allusion aux créances fiscales que le même empereur brûla comme don de joyeux avènements Sans doute Hadrien fut un grand prince; mais il a personnellement assez fait pour sa gloire sans qu'on ait besoin de le louer aux dépens de son devancier. Pourquoi le monument du Forum ne rappellerait-il pas la fondation des lois alimentaires par Trajan, puisque tant d'autres monuments la rappellent, arcs de triomphe, inscriptions et médailles, qui se rapportent à coup sûr à l'époque Trajane^? 11 y a plus, et sur certaines monnaies où une femme, l'Italie, ayant un enfant à ses pieds et un second dans les bras, se tient devant Trajan assis sur sa chaise curule, nous retrouvons fidèlement la scène même du bas-relief^. Pourquoi encore, si Trajan a pris, non moins qu'Hadrien, une mesure généreuse à l'égard des débiteurs de l'Etat, ne serait-ce pas la générosité de Trajan dont le souvenir serait ici perpétué? La conjecture acquiert de la certitude, pour peu que Ion prête attention à l'endroit oîi se passe la scène. Le fond des reliefs n'est pas indifl'érent ; il est rempli par des édifices que l'on reconnaît aisément pour appartenir au vieux forum de la République. Or c'est au forum de Trajan que furent brûlées par Hadrien les listes des citoyens en retard avec le fisc.

Nous sommes donc de tous côtés ramené à notre première explication : les deux bas-reliefs ouvrent le second siècle de notre ère. Et ils ont alors cet intérêt pour nous que, ouvrant aussi le règne de Trajan, ils nous montrent dès l'abord dans quel esprit seront conçus et dans quel style exécutés les monuments de cette période, féconde entre toutes. La tendance qui avait prévalu jusqu'alors et dont les sculptures de l'arc de Titus étaient une si vigoureuse expression, se poursuit, tendance à l'exactitude, désir de faire vrai. Les acquisitions techniques, d'autre part, ne sont point perdues. Voici la foule des citoyens qui applaudit la proclamation des lois alimentaires, celle des appariteurs occupés k jeter les registres dans les flammes, les uns et les autres rendus avec mouvement, dans des altitudes variées et naturelles. Los têtes sont toutes mutilées; mais soyons sûrs que celles des personnages historiques, de Tcmpereur en particulier, étaient des portraits ressemblants. Les

> Orclli, 805 ; Dion. 69, 8 ; Spartien, 7 ; Eckhel, ouvr. cité, VI, p. 478 ; Cohen, ouvr. cité, II, n" 1046-1049.

* Voir plus haut, p. 135.

3 Cohen, ouv, cité, II, Trajan, 303-305.

LA PÉRIODE DE PERFECTION i39

figures se disposent parfois sur trois plans, toujours sur deux, et le fond se couvre d'accessoires, motifs d'architecture destinés à localiser la scène avec précision*. Que la tribune aux harangues qui apparaît sur chacun des reliefs soit exprimée par voie d'allusion, au moyen des éperons de navire ou rostres qui la décoraient, c'est là une de ces conventions auxquelles le sculpteur, qui ne saurait disposer d'un espace aussi grand que d?ns la réalité et qui veut cependant être clair, est, malgré ses intentions réalistes, obligé parfois de recourir.

Maïs on peut dire que la convention porte seulement sur les parties accessoires de, la scène et que, la femme exceptée qui personnifie l'Italie, mère nourricière des citoyens, tout le reste de la représentation est exposé directement par les seuls moyens de l'imitation de la nature et sans qu'il soit demandé de concessions à la bonne volonté complaisante du spectateur. Cette convention est bien autrement grande et cette complaisance bien autrement nécessaire avec les reliefs de l'arc de Bénévent^. Il n'y a pas une seule des quatorze grandes scènes, sculptées sur les deux façades et de chaque côté du passage, qui ne contienne au moins une et généralement plusieurs figures allégoriques ou divines.

1 M. 0. Marucchi (BulletUno^ 1881, p. 9 et 10) prétendait que les monuments représentés appartenaient tous au côté occidental et méridional du Forum depuis le temple de Vespasien jusqu'à celui de Castor et Pollux, et que les deux balustrades se faisaient suite, étant seulement coupées au milieu pour laisser un passage. M. Petersen {Rômische Mittheil., 1897, t. XII, p. 326, communication dans la séance du 10 décembre) a bien montré toutes les difficultés auxquelles se heurtait cette opinion. Les monuments sont d'une part ceux du côté nord de la place, depuis la Curie jusqu'à la basili({ue Emilicnne et, de Tautre, ceux du côté sud, depuis la basilique Juliajusqu au temple de Saturne, auxquels se joignent ceux du côté Ouest avec le temple de Vespasien et le temple de la Concorde (qui manque aujourd'hui sur la plaque). En conséquence, les balustrades étaient parallèles ; elles ont dû décorer Tescalier de la tribune aux harangues (les rostra veiera)^ et cette décoration fut ajoutée lors d'une restauration de la tribune entreprise par Traja;^(Richter, loc. cilato), L^endroit où on les a découverts (les environs de la colonne de Phocas) confirme la supposition.

* Petersen, VArco di Trajano a Benevento (dans les Rômische Mitlheilungen^ t. VII, 1892, p. 239 et suiv.); WickhofT, otii;r. cilé^ p. 58. — Rossini, ouvr,cité, tab.38.

UO LES HONDHENTS

Cet arc, appelé la Porte d'Or, fut élevé en H4-H5 par le sénat et le peuple i"omain à Trajan {forlissinws princepa, dit l'inscription'), pour le remercier d'avoir, à ses frais, réparé la voie Appienne entre Bénévent et Brindes. L'empereur était alors on Orient, occupé à sa campagne d'Arménie; on l'attendait au retour de son expédition victorieuse, et on se préparait à le saluer solennellement, lorsque, suivant pour rentrer dans sa capitale cette voie Appienne qui était son œuvre, il passerait sous l'arc de triomphe qu'on venait de lui dresser. Ce retour n'eut pas lieu : Trajan mourait de fatigues, moins de deux ans plus tard, à Sélinonte de Cilicie, avant d'avoir pu se rembarquer. C'est donc l'un des derniers monuments construits en son honneur, comme les balustrades du Forum en étaient l'un des premiers. Sa carrière était bien remplie à cette date : institutions charitables, mesures d'ordre et de justice, victoires et conquêtes, rien ne manquait à sa gloire. L'artiste a voulu, unissant sur un même édifice les triomphes pacifiques et les triomphes militaires, donner un résumé des grandes choses accomplies déjà par le prince ; il s'est trouvé résumer, sans le savoir, le règne lui-même tout entier.

L'édifice, en marbre de Paros, est vraiment beau; il rappelle l'arc de Titus par la forme et les proportions ; on peut se demander même s'il ne l'a pas pris pour modèle. Quant aux sculptures, elles ne sont pas connues comme elles le méritent ; inférieures peut-être à celles de l'arc de Titus, elles sont plus développées, plus nombreuses, revêtent le monument tout entier, sur toutes ses faces ; plus constamment belles que celles de l'arc de Constantin, oii les inégalités sont par trop choquantes, elles forment le plus remarquable ensemble que nous ayons de sculptures romaines. Les énumérer toutes et les décrire dans le détail nous entraînerait trop loin. Le travail, du reste, a été fait avec beaucoup de soin ingénieux et d'habile discernement par M. Petersen : il nous suffit d'adopter le résultat de ses recherches. La seconde guerre contre les Daces. la Dacie érigée en province romaine, le retour de l'empereur à Rome et son entrée au Capitole, la soumission

s Barbares du Nord. Gaulois et Germains, des ambassades peuples étrangers, de Parthes sans doute : voilà pour les

Corpui itucripl. lalin,, IX, 1S58.

exploits guerriers * ; Tinstitution des piieri alimentarii qui rend à Tltalie sa prospérité agricole, la fondation d'Un port (Portus Trajani ou Ancône), les représentants des cités et des provinces venant se mettre sous la protection de Tempereur : voilà pour les œuvres de paix 2, Ajoutez tout autour du monument, au-dessus de Tattique, une frise avec la procession triomphale, à droite et à gauche du passage un sacrifice de remerciement aux dieux et un congianum ou distribution au peuple, et vous aurez les principaux sujets représentés sur les reliefs de Tare. Nous sommes si pauvres de renseignements sur le règne de Trajan qu au point de vue de l'histoire générale ces sculptures sont d'un grand intérêt. Quel intérêt ontelles à notre point de vue, à nous, et quelle place prennentelles dans révolution du bas-relief historique 3?

Ce qui frappe au premier abord, dans une représentation* consacrée au récit d'événements contemporains, à l'histoire de la veille, à celle du jour même (car la conquête d'Arménie n'est pas achevée), à une histoire en un mot tout humaine, c'est l'abondance de personnages pris en dehors ou au-dessus de l'humanité, dieux et déesses, abstractions personnifiées, personnages symboliques ; et, la tendance réaliste étant celle de l'esprit romain, ce qui étonne, c'est le nombre de figures qui contrarient cette tendance. Nous avions déjà remarqué cette contradiction, dont les sculpteurs n'étaient que rarement parvenus à se débarrasser^; mais jamais nous ne l'avions constatée d'une façon aussi complète. La Dacie vaincue est

1 Soit E la façade extérieure, J la façade intérieure, Icf, lit/, \\\d les trois tableaux de droite,!^, \\g^ III^, les trois tableaux de gauche de chaque façade(c'est de ces indications que se sert M. Petersen), les renvois des scènes indiquées dans le texte aux différents reliefs de Tare seront les suivants : El*/, Eld, JI7 et d, ?A\g et EIII^, Eilld, Jill^ et d.

2 Eilrf, nid, JII.9.

* Notez que la disposition de tous ces motifs est adroite; delà plate-forme de Tédifice jusqu'au bas, on suit une progression conforme à Tordre des temps ; puis la façade intérieure, celle qui regarde la ville, est comme la continuation de la façade extérieure, et les tableaux qui se font pendant de chaque côté déroulent deux phases successives d'un même événement ; enfin les scènes pacifiques, au centre de chaque façade, sont encadrées en haut et en bas par des scènes militaires. Il y a une composition.

« Je laisse de côté la frise de Tarchitrave. Ce n'est point, il s*en faut, le meilleur de l'œuvre, et ce défllé monotone, sur un seul plan, de raides silhouettes dont la plupart se répètent invariablement, appellerait à peu prés les mêmes observations que la frise de l'arc de Titus.

^ Rappelons, parmi ces cas rares ou exceptionnels, les fragments de l'Ara Pacis représentant le défilé du cortège, et surtout le bas-relief de l'arc de Titus où

une femme suppliante, agenouillée aux pieds de l'empereur qui la relève ^ S'agit-il du retour de Trajan et de Taccueil queJui préparent les trois ordres de l'Etat^; un homme barbu, à la physionomie idéale, rappelant celle de Jupiter, figure le sénat; un adolescent aux cheveux longs et frisés , semblable à TEubouleus d'Eleusis, la tête ceinte d'un bandeau, tient une corne d'abondance dans le bras gauche : c'est le Génie du peuple romain; l'ordre équestre enfin apparaît sous la forme d'un personnage idéalisé, portant une couronne murale, et dont la toge seule rappelle la condition humaine. Dans le tableau du congiarium quatre femmes, avec des couronnes murales elles aussi, symbolisent quatre villes ou peut-être toutes les cités qui ont eu part à la distribution du prince 3. A plus forte raison, pour célébrer l'institution alimentaire, le sculpteur reprendra-t-il l'allégorie déjà employée par son devancier sur les balustrades du Forum : des enfants auprès d'une femme qui est l'image de l'Italie secourue et florissante. Il développera même la partie extra-humaine^ ; car l'Italie n'est pas seule, elle est accompagnée de l'Abondance et d'une autre personnification, peut-être la Clémence ; elle est protégée par le dieu Mars, guerrier armé de sa cuirasse, de son casque et de son bouclier, qui regarde afi*ectueusement sa nation préférée et la recommande à l'empereur. Beaucoup des reliefs de l'arc ont ainsi, à côté de figures allégoriques, une surcharge de figures divines. Les délégués des provinces ou des peuples étrangers sont assistés de leur patrie ou de leur ville personnifiée ; et ils ont en outre leurs dieux particuliers qui veillent sur eux, Jupiter, Hercule, Diane, Neptune, Apollon^, etc. Que l'empereur parte pour la guerre dacique ou qu'il revienne triomphant au Capitole®, c'est tout un groupe de divinités qui lui fait cortège ou le reçoit, la triade capitohne naturellement, mais d'autres encore, Bacchus, Cérès, Diane, Mercure et Silvain. Nous sommes ramenés, semble-t-il, de plus d'un siècle

le mobilier sacré enlevé au temple des Juifs est transporté sur des brancards par des soldats sans armes : aucun mélange alors d'élément allégorique ou divin.

» Elrf.

3 A gauche du passage pour qui vient de la ville.

* EIW.

* n\g et EII^.

c EI.7, Jl^ et d.

A. POKTEMOIhC HU£. LXXX[, PI. [II

ARC DE TRAjAN A BÈnÉVENT Groupe dtr divinités

en arrière, à la cuirasse de l'Auguste de Prima Porta. Non seulement le sentiment inspirateur de Tœuvre n'a pas changé : on exprime toujours Tidée du bonheur donné au genre humain, de la paix et de la prospérité assurées au monde ; mais la traduction plastique de ce sentiment par voie d'allégorie ne s'est pas non phis modifiée.

On alléguera, pour expliquer cette survivance des anciens procédés, que le sculpteur, aux prises avec un sujet aussi vaste que Thistoire entière du règne de Trajan, non seulement devait se borner à la résumer dans ses principaux épisodes, mais encore ne pouvait introduire ce résumé dans le cadre étroit dont il disposait qu'en usant de procédés abréviatifs et de simplifications hardies; dès lors l'ailégorie ou le symbole, qui personnifient des abstractions et donnent une réalité concrète à des idées générales, se présentaient d'eux-mêmes à son esprit comme instruments de condensation ^ On alléguera aussi ^ que ce public romain avait une plus grande dose de naïveté que le public moderne, que, ne connaissant pas, comme nous les connaissons aujourd'hui par les photographies, les gravures et les illustrations de journaux, les traits de tous ceux qui ont pris part à quelque cérémonie importante, il était moins exigeant et acceptait plus aisément ce mélange d'allégories et de divinités avec les personnages de la vie réelle.

Quoi qu'il faille penser de ces raisons, la question demeure : les sculptures de l'arc de Bénévent, si elles avaient été exécutées sous Auguste, n'auraient-elles pas été tout ce qu'elles sont? Et l'époque de Trajan, malgré un siècle écoulé, a-t-elle apporté aucun changement à la manière établie dès le début? N'assistons-nous pas enfin à un de ces reculs dont l'évolution du genre historique nous a off'ert déjà quelques exemples ? Non ; car à côté de ces éléments symboliques, idéales simplifications de la réalité, il y en a d'autres juxta-

1 YoUà pourquoi les graveurs de médailles, renfermés dans le champ encore plus restreint de la pièce de monnaie, n'ont pu se servir que d'allégories pour exprimer leurs idées et se sont ainsi souvent rencontrés avec les sculpteurs de reliefs dans l'emploi des mêmes motifs. Par exemple, la Dacie personnifiée, la Dacie à genoux devant Home et Tempereur, les enfants qu tendent les mains à Tltalie protégée par Mars, le Génie du sénat et celui du peuple romain avec la patère et la corne d'abondance. Cf. Peterson, art. cité, p. 242, note 3 ; p. 247, 255-256.

« Wickhoff, ouvr. cité, p. 58.

posés, qui sont empruntés directement à la réalité elle-même ; et si Ton considère, non plus les personnages isolés, mais le groupement de ces personnages, Tesprit qui préside à la composition apparaît alors nettement réaliste.

L'impression de foule, et de foule compacte, y est rendue avec une incroyable vérité. L'arc de Titus nous avait montré une procession en marche, et nous avions admiré le mouvement du cortège ; mais, par sa nature, un défilé ne comprend pas beaucoup de personnages de front; les. porteurs des objets sacrés étaient sur deux, sur trois rangs au plus de profondeur, et Teffet artistique en valait mieux. Ici, scènes de paix ou de guerre, toutes laissant les acteurs au repos, c'est, autour de lempereur qui fait le centre de chaque tableau et vers qui convergent toutes les têtes, un entassement de personnages humains, allégoriques ou divins, licteurs, officiers, citoyens, barbares soumis, députés des provinces et des villes, dieux et déesses, qui, l'un à côté de l'autre ou l'un après l'autre, du bord extérieur jusqu'au fond très creusé, remplissent le cadre tout entier. Ils le remplissent parfois jusqu'à déborder; il y a trop de figures ; elles sont étouffées. Mais on ne peut nier que ce ne soit le spectacle fidèle d'une multitude se pressant, s'écrasant dans quelque cérémonie publique. L'espace est mesuré même aux autorités officielles, et l'empereur, serré contre les assistants, a tout juste la place de sacrifier, de saluer, de recevoir les hommages. Cela même est bien observé et complète l'impression générale que le sculpteur a voulu rendre.

Dans un tableau déjà si encombré de personnages, les accessoires du décor devaient nécessairement se restreindre : où pouvait-on les loger? Quelquefois cependant un pont ou un arbre pour les scènes qui se passent aux frontières du Danube, un édifice, un arc, un temple pour celles qui se passent à Rome, servent à préciser les lieux. C'est encore la même recherche de vérité qui a fait donner à certaines des figures une physionomie ressemblante ; car les portraits alternent avec les allégories, et ainsi se poursuit ce singulier mélange d'idéal et de réel qui est le caractère de l'arc tout entier. On reconnaît aisément dans le tableau de l'entrée au Capitole Hadrien présenté à Trajan parla déesse Rome. Mais surtout, c'est Trajan lui-même dont les traits sont rendus avec une scrupuleuse exactitude. Dans douze scènes sur quatorze il paraît; le visage, a été parfois mutilé ; mais celles des têtes qui ont été conser-

vées permettent de répondre pour les autres, et dans les douze scènes se retrouvait, soyons-en sûrs, ce menton proéminent, ce nez droit et long, ce front bas et plissé, cette expression finaude et madrée, si caractéristiques de sa physionomie. Enfin (ce n'est qu'un détail, mais il achève de nous convaincre que l'artiste est loin d'avoir abdiqué le réalisme de l'observation), dans le tableau du congiarium, au milieu des quatre femmes à la tête ornée de couronnes murales, deux pères qui ont amené leurs enfants les tiennent à cheval sur leurs épaules : coin de scène charmant, familier, pris sur le vif, et par oîi ce qu'on appelle le genre s'introduit dans le relief historique.

Ce qu'il faut surtout retenir de l'arc de Bénévent, c'est la manière de procéder par accumulation de figures et par masses, l'efi'et voulu d'entassement. La foule assiste calme à des fêtes civiles ou religieuses : il restait à la montrer en mouvement dans une action violente, dans une scène de bataille. Jusqu'à l'époque de Trajan nous ne voyons pas qu'aucun artiste impérial ait osé s'attaquer à une représentation aussi difficile que celle d'une mêlée. Aussi bien est-ce là de ces sujets que la sculpture, avec les seuls moyens légitimes dont elle dispose, est impuissante à reproduire : il y faut les ressources bien autrement variées et riches de la peinture. Et cependant, nous le disions plus haut, c'est à traiter de pareils sujets que le bas-relief historique tendait, par la loi même de son développement et la seule force de soo évolution intérieure. Si rien de semblable n'avait encore été fait, c'est que, §elon le mot de La Bruyère, il y a un point de maturité dans l'art comme dans la nature, et qu'il fallait laisser aux germes, semés dès l'époque d'Auguste, le temps de croître et de mûrir. La guerre, jusque-là, était traitée par simples allusions et s'enveloppait d'allégories, ou bien, ce que l'on représentait d'elle, c'en étaient les préliminaires et le dénouement, d'un côté le départ pour l'expédition, de l'autre le retour victorieux et le triomphe ; le moment même de la lutte, la bataille, n'était pas figuré. La voici vive, entière, avec toute son ampleur, sur un grand relief divisé aujour-

d'hui en quatre parties et inséré dans Tare de Constantin ^ On sait comment fut décoré cet arc élevé en 312 par le vainqueur de Maxence, après la bataille du pont Milvius. Telle était l'impuissance artistique d'alors que piliers, colonnes, chapiteaux, sculptures furent en partie dérobés à des constructions antérieures. L'opinion généralement admise est qu'un seul édifice de Trajan eut à souffrir de cette spoliation, l'arc de triomphe, dressé à l'entrée principale de son forum '^. Mais comment, dans ce cas, expliquer que l'empereur Constance ait été encore, au iv® siècle, ébloui de la magnificence de cette place ^ ? En outre le relief de bataille dont nous parlons n'a pu certainement faire partie d'un arc de triomphe; les quatre parties dont il se compose, une fois rapprochées, donnent une longueur de plus de 15 mètres, qui excède les dimensions de n'importe quel arc*. Il concourait donc à décorer un autre monument. De quelle sorte? Il serait bien audacieux de rien conclure, alors que manifestement le choix des reliefs et leur disposition dans le nouvel édifice ont été faits un peu au hasard, selon les nécessités de l'espace à couvrir. L'architecte de Constantin n'a pas été cependant, comme on l'a prétendu quelquefois^, jusqu'à* scier brutalement la frise de 15 mètres en quatre morceaux pour l'introduire plus à son gré dans sa construction. A vrai dire, elle était déjà formée de huit plaques, qu'il s'est contenté de grouper deux par deux^.

Réunissons les quatre fragments actuels ; nous y reconnaissons des épisodes de la guerre contre les Daces : la défaite des Barbares dans une grande bataille où Trajan à cheval paye de sa personne aux premiers rangs, et le retour de l'empereur, accueilli par Rome, couronné par la Victoire. Les deux épisodes ne sauraient être isolés l'un de l'autre ; ils se Uent dans une sorte de récit contenu. Le second nous est familier, grâce à des représentations analogues ; le premier au contraire, motif nou-

^ Deux parties sont encadrées sous la voûte principale de Tare, à droite et à gauche du passage ; les deux autres occupent les bas-côtés de Tattique.

* Voir déjà BeUori, Veteres arcus, tab. 45.

3 Ammien Marcellin, XVI, 10, 15.

^ En réalité, ce n'est pas à un seul, mais à plusieurs monuments, et à des monuments d'époque différente, que ces sculptures ont été empruntées. — Je ne parle que des sculptures. Pour les colonnes et les piliers, cf. Petersen, Romisch, MittheiL, IV, 1889, p. 314 et 315.

^ Reber, Ruinen, p. 425.

* Petersen, loco citât., p. 316.

veau, est traité avec un mouvement et une verve que nous n'avions pas encore rencontrés, que nous ne pouvions pas rencontrer dans les autres sujets antérieurs. La lutte touche à son terme ; c est le dernier effort, le plus acharné, la charge finale ; les deux armées se sont pénétrées mutuellement ; les rangs sont confondus. Cavaliers avec leurs lances ou leurs épées, enseignes, trompettes. Barbares à pied essayant encore de résister, parant les coups, culbutés : tout est pêle-môle, tout est rendu par un observateur, soucieux non pas de choisir ni de grouper ses personnages en de belles attitudes, mais de tout dire, et qui ne veut, semble-t-il, d'autre louange pour son œuvre que celle d'avoir approché le plus possible de la réalité. Après ce relief, où se développe si clairement la tendance propre du genre historique, il n'y a pas à s'arrêter à d'autres sculptures contemporaines, d'une qualité supérieure, d'une exécution plus fine, mais d'une technique toute différente: je veux parler des huit médaillons, encastrés aussi dans le même arc de Constantin sur chaque façade principale*. Les scènes de chasse y alternent avec les scènes de sacrifice et, à chaque fois, l'empereur en est le héros. Ce prince soldat avait la passion des rudes exercices, et, quand il ne faisait pas la guerre, il aimait à en retrouver l'agitation et, jusqu'à un certain point, le danger dans des chasses violentes, poursuivant les sangliers, les lions ou les ours : Pline nous l'apprend dans son panégyrique 2, et c'est ce que nous montrent les médaillons. Mais ces figures (quatre au plus), alignées sur un seul plan, ce fond uni et lisse san» profondeur, quel contraste avec la bataille contre les Barbares ! Si les artistes grecs au service de Trajan, dont nous connaissons le plus grand, ApoUodore de Damas, se sont souvent plies aux conceptions romaines pour les interpréter magnifiquement, il semble qu"ciils se soient surtout souvenus des anciennes traditions helléniques. Passons donc rapidement et hâtons-nous d'en venir au monument qui peut être considéré comme l'expression la plus complète du bas-relief historique, à la colonne Trajane,

> Us décoraient auparavant, ceux-là, un arc de Trajan, mais lequel? (Petersen, loco citât. ^ p. 328.) — Sur ces médaiUons, voir Petersen, / nlievi tondi delV arco di Constantino (dans les Rom, Mittk., IV, 1889, p. 317 et suiv.). Pour les reproductions, Mm, Mitth., ibid., pi. XI!, et Antike Denkmnler^ 1, pi. XLll et XLlIl. — Sur Tun d'eux on a cru retrouver Antinous; mais la ressemblance est vague, et rien n'empêche de maintenir à Trajan Tattribution de ces médaillons.

* Pline, Fanégyr,y 81.

148 LES MONUMËxNTS

Elevée sur le forum de Trajan, elle contribuait, avec les deux bibliothèques grecque et latine qui Tentoui^aient, l'arc de triomphe de l'entrée, la vaste place flanquée de portiques, l'immense basilique aux cinq nefs pavées de marbre phrygien, à former un ensemble grandiose, « unique sous le soleil, dit Ammien Marcellin, capable d'éblouir les dieux eux-mêmes* ». Trajan aimait la gloire sous toutes ses formes, et il entendait bien que la splendeur de ses édifices rendit témoignage, auprès de la postérité, de l'éclat des arts sous son règne et des grandes actions qu'il avait accomplies. Mais il aimait aussi les choses pratiques, et, s'il voulait des constructions magnifiques, il les voulait en même temps utiles. Son forum, dans sa pensée, n'était pas seulement destiné à éclipser ceux de ses prédécesseurs ; il devait établir une communication facile entre le forum de la République et le quartier du Champ de Mars. Une butte reliait les deux collines du Quirinal et du Capitole ; au moyen d'une tranchée de plus de 40 mètres de hauteur, un passage fut ouvert qui dégagea l'ancienne ville. Et de même, la colonne ne devait pas seulement servir de tombeau à l'empereur comme nous l'apprend Dion Cassius^, ou transmettre le souvenir de ses victoires, comme les rehefs sculptés tout autour du fût semblent cependant bien l'attester; elle s'élevait « pour marquer l'altitude de la montagne qui avait dû être déblayée pour permettre de si grands» travaux ^ ». Cette raison est la seule qui soit mentionnée dans la dédicace de l'édifice. Croyons, puisque Trajan le dit, que ce fut l'une des raisons : la colonne a, en effet, comme la colline disparue, 43 mètres de hauteur. Mais croyons aussi que dans cette déclaration il y avait, de la

» Ammien, XVI, 10, 15. — La bibliographie complète serait longue à indiquer. Mentionnons seulement les ouvrages principaux, et les plus récents : Frœhner, la Colonne Trajane, Paris, 1865, in-8"; Frœhner et Ârosa, la Colonne Trajane reproduite en phototypographie, Paris, 1872-1874, in-f*; Duruy, Hist. des Romains, t. IV, p. 759-770 ; Salomon Reinach, la Colonne Trajane au musée de Saint-Germain, 1886, in-12*; enûn, Conrad Cichorius, die Heliefsder Trajanssùule, texte in-8% aUasin-f% Berlin, 1896.

3 Dion, 68, 16. L'urne d'or contenant les cendres était déposée dans le socle, derrière l'entrée.

• Corpus inscript, latin., VI, n* 960.

part de Tempereur, un peu de feinte modestie. La postérité ne s y est pas trompée ; elle a vu surtout dans la colonne un monument triomphal.

C'est dans les années qui suivirent la seconde guerre dacique, après 107, au milieu de la tranquillité partout rétablie, que Télan fut donné aux constructions d'art et d'utilité publique. Quand Apollodore de Damas se mit-il à l'œuvre pour les travaux du forum ^ ? On ne saurait le dire exactement. Mais l'inscription, gravée sur le piédestal de la colonne, indique l'époque oîi elle fut achevée. D'après les titres honorifiques que Trajan y reçoit, elle date de l'année 113-H4; c'est le moment où l'empereur allait partir pour son expédition d'Arménie. Les embellissements de Rome terminés, l'administration intérieure réorganisée, il pouvait reprendre le commandement des légions et chercher à renouveler sur l'Euphrate et le Tigre ses exploits du Danube. La Colonne Trajane se place donc à l'apogée du règne ^, comme elle marque l'apogée de la sculpture historique.

A bien des égards, elle est digne de solliciter notre attention. Pour nous, Français, il est de tradition de nous en occuper et, plus qu'aucun autre peuple, nous avons attaché notre nom à la colonne ; ce sont nos souverains, François I*', Louis XIV, les deux Napoléon, nos architectes, Vignole et Valadier, nos archéologues, Montfaucon et M. Frœhner, qui presque toujours, depuis trois à quatre siècles, ont pris l'initiative de tous les travaux à faire. Pour l'histoire de l'art moderne, elle a ceci de précieux qu'elle rappelle d'illustres souvenirs, si c'est elle qui aida les grands maîtres de la Renaissance, les Michel-Ange, les Raphaël, à connaîtra et admirer l'art antique^, elle dont l'étude a fait « la force et la grandeur de leur dessin »*, elle dont ils se sont

1 Nous ne voulons pas dire qu' Apollodore fut Tauteur des bas-reliefs de la colonne. Rien ne le prouve. Pour un aussi vaste ensemble de constructions, il dut avoir sous ses ordres bien des artistes et notamment un ou plusieurs sculpteurs qui se chargèrent de décorer le monument.

- L'expédition d'Orient, plus tard, ne donna pas tous les résultats qu'on en attendait, et la situation sur les frontières était moins calme, à la mort de Trajan, qu'elle ne Tétait en l'année 113 (Spartien, Ha(fnen,îj).

* Voir le Journal du Voyage du cavalier Bernin en France, par M. de Chantelou, publié par Ludovic Lalanne, 1885. L'opinion de Michel-Ange y est rapportée par le Bernin, p. 249.

* Id., loc. citât. Le peintre Jacopo de Bologne avait fait une série de dessins d'après la Colonne Trajane ; à cette occasion il avait imaginé une machine pour étudier de prés toutes les sculptures. Jules Romain avait exécuté aussi un grand dessin encore existant de toute la décoration de la colonne.

itO LES MONUMENTS

même inspirés directement, dont certaines figures ont été reproduites par le peintre d'Urbin dans les Batailles de Constantin, TAttilaet les Loges ^ Pour l'histoire proprement dite, elle supplée en partie au silence des textes ; Trajan, « qui mieux qfue tout autre méritait un historien, n en a pas^ » ; j'entends d'historien qui compte; car Ton, ne saurait donner ce nom aux tristes abréviateurs dont le récit nous est parvenu. Pour l'archéologie curieuse de renseignements sur les mœurs, les coutumes, les particularités de la guerre, les détails de l'armement, elle est « à la vie militaire des Romains ce que Pompéi est à leur vie civile, la représentation fidèle de choses disparues depuis dix-huit cents ans^ ». Pour l'archéologie de l'art enfin, notre point de vue, c'est elle qui, résumant le mieux tous les caractères du bas-relief historique, se trouve être le plus parfait représentant du genre et, par lui, du bas-relief romain tout entier.

Cherchons donc comment tous les éléments antérieurs se groupent ici et se fondent dans une synthèse d'un eff'et saisissant. Car on est saisi, on ne saurait s'en défendre. Ces cent cinquante-cinq compositions qui s'enroulent en une spirale continue trahissent au premier coup d'œil une remarquable intensité de vie. On a l'impression immédiate que ce ne sont pas des tableaux imaginés, mais que l'artiste a modifié, arrangé le moins possible les éléments fournis par la réalité. Mettez-vous en présence des reliefs ; voyez cette minutieuse description de la campagne : marches, passages de rivières, constructions de ponts, batailles dans les bois ou sur les bords d'un fleuve, assauts, campements, conseils de guerre, sacrifices, revues, négociations, ambassades des rois daces, supplications des prisonniers. Voyez aussi cette variété pittoresque et exacte des costumes et des types: Gaulois vêtus de saies, Germains le torse nu jusqu'à la ceinture, auxiliaires numides avec leurs tuniques courtes, leurs boucliers circulaires, leurs bras et leurs jambes nus, frondeurs baléares, archers orientaux recouverts d'une longue tunique et la tête coifi'ée d'un casque pointu. Voyez les Barbares à la longue chevelure, à la barbe inculte,

1 Témoignage de PEspagnol Alphonse Chacon (notice de 1576, en tête de 130 planches gravées par Villamena), confirmé par le Bernin (Sal. Reinach, ouv. cité, p. 13 et note 1).

• Duruy, Histoire des Romains^ IV, p. 797.

' Id., ouvr. cité, IV, p. 759.

LA PÉRIODE DE PEKFECTION Ibl

aux épais sourcils, aux larges pantalons serrés à la cheville, les catafractaires sarmates avec leurs étroites cottes de mailles, les chefs daces portant le haut bonnet conique, les femmes cachant leurs cheveux sous un foulard. Les scènes, on les sent prises sur le vif; les personnages, on les sent copiés sur nature. Pour décrire les unes, l'artiste s'est entouré de renseignements sur le pays, les mœurs des habitants, les opérations de guerre elles-mêmes ; peut-être a-t-il visité les lieux ; à coup sûr il a interrogé les témoins de l'expédition. Pour peindre les autres, il avait des témoignages personnels, pouvant connaître les vainqueurs, puisqu'ils étaient de sa nation, et les vaincus, puisqu'ils avaient défilé sous ses yeux dans la procession du triomphe, enchaînés, selon l'habitude, derrière le char de l'imperator. Ce qu'on lui a dit, ce qu'il a observé directement, il l'a transporté tel quel sur le marbre, en y mettant le moins possible de luimême, avec le seul désir d'être vrai.

C'estdoncunmerveilleuxdocumentquecettecolonne; c'est une chronique qui raconte, avec toute la série de leurs épisodes, les deux expéditions daciques, depuis le moment où les Romains traversent le Danube jusqu'à celui où le Décébale se tue pour ne pas tomber vivant aux mains de ses ennemis. Pline le Jeune, voulant encourager son ami Caninius à composer une épopée sur la guerre de Dacie, lui vantait la beauté dramatique du sujet : la lutte contre une nature aussi sauvage que les hommes, des fleuves détournés de leur lit et rejetés dans des plaines arides, des ponts bâtis avec une audace sans exemple, des armées campées sur d'inaccessibles montagnes, un roi intrépide forcé d'abandonner sa capitale et la vie. « Où trouver, disait-il, une matière plus nouvelle, plus riche, plus propre aux ornements de la poésie, où la vérité ait plus lair de la fable?... Il n'y a qu'une difficulté, mais terrible: égaler son style à de pareils exploits*. » Nous n avons pas l'épopée de Caninius. L'aurions-nous, je me méfierais d'un poème composé suivant les recettes de Pline; je craindrais que Caninius, en disciple trop docile, n'eût cherché à orner sa matière et, pour la rendre plus poétique, ne lui eût donné justement « cet air de la fable ». J'ai plus de confiance dans les bas-reliefs de la colonne: tout y est raconté simplement, sobrement, sans grands gestes ni éclats de voix ; cela même donne au témoignage plus

» Pline, Lettres. VUI, 4.

de force : il y a dans le naturel et le pathétique contenu un accent de vérité qui ne trompe pas.

Cette impression d'ensemble, il nous faut maintenant l'analyser et la justifier par le détail ^ Le sujet lui-même, le récit d'une campagne militaire, obligeait l'artiste, s'il voulait imiter fidèlement la réalité, à introduire dans ses tableaux un grand nombre de figures : il n'y a pas manqué. La représentation des foules q,t de ce que j'ai appelé les masses est là, aussi complète que possible. Nous avions vu ces foules dans une action calme sur l'arc de Bénévent, dans une action au contraire violente et fougueuse sur le grand relief de l'arc de Constantin (la bataille contre les Daces). Noue trouvons Tune et l'autre action sur la colonne Trajane, scènes de repos quand des siiovetaurilia sont offerts aux dieux^, quand Trajan réunit ses officiers en conseil^, harangue ses troupes ^ ; scènes de mouvement, plus fréquentes comme il est naturel, et avec tous les degrés du mouvement, depuis la simple marche jusqu'à l'élan des armées en bataille, la course des fantassins, la charge des cavaliers. Les troupes franchissent les étapes, pénètrent en pays ennemi, passent des fleuves ^, traversent des forêts 6, ou s'avancent en rase campagne '* : c'est un mouvement réglé et composé. Elles élèvent desretran-

1 Aussi bien Toccasion est favorable, et nous pouvons aujourd'hui étudier commodément les sculptures. A Rome, la hauteur de Toriginal est un obstacle à bien distinguer les parties les plus élevées. Dans Tantiquité, ApoUodore avait remédié à cet inconvénient, en entourant la colonne d'une galerie à deux étages, contiguë aux bibliothèques grecque et latine et d'où on pouvait Texaminer. Au xvi* siècle, Raphaël et ses disciples montaient sur les toits des maisons environnantes. A présent, ces ressources nous échappent : la colonne est isolée. Heureusement nous avons les moulages du musée de Saint-Germain qui nous permettent de prendre des bas-reliefs une connaissance exacte. M. Frœhner, après une notice intéressante écrite en 1865, les a reproduits, avec le concours de M. Arosa, dans une publication de luxe, en 1S72-1874. Mais voici qui vaut mieux : tout dernièrement M. Ctchorius nous a donné, avec un commentaire in-8*, de bonnes héliogravures dans un format plus maniable que les quatre énormes in-folio de MM. Frœhner et Arosa. Seulement Touvrage n'est pas achevé, & notre connaissance, et la première guerre dacique seule a paru. Servons-nous toujours de cet aide précieux, nous réservant, pour les emprunts que nous devons faire à la seconde campagne, de recourir aux phototypies Arosa

« PI.' IX et X, XXXVIII-XXXIX de Cichorius.

s PI. IX.

* PI. XI, XXI, xxxm, XXXVI-XXXVII, XAXIX, LVI, etc.

6 Pi, VU-VIII, XX-XXI, xxv, xxxv.

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