CHAPITRE III
I. Les monuments du temps d'Hadrien. — II. Les monuments du temps de Marc-Aurèle. — La colonne Aurélienne. — Conclusion.
Nous avons reconnu dans la colonne de Trajan, qui appartient aux dernières années du règne, Tapogée du style historique. Non pas que sa décoration de reliefs, comme beauté d'exécution et valeur artistique, soit supérieure ou même égale à celle de Tare de Titus; mais de Tune à l'autre les caractères du genre se sont développés et sont arrivés à leur expression parfaite. Le sommet atteint, il ne restait plus qu^à descendre : on ne se maintient pas longtemps sur les hauteurs. Toutefois, avant d'en venir à l'époque de Marc-Aurèle, qui marque le commencement de la décadence, nous trouvons sous Hadrien un temps d'arrêt et même un retour au passé dont il nous faut dire quelques mots.
Hadrien aimait beaucoup les arts; c'était chez lui une passion. Mais, Romain par ses qualités d'administrateur, son incroyable activité, sa fermeté, sa vigilance, il était Grec dans ses goûts, uniquement Grec; il ne comprenait que la littérature et les arts qui avaient fleuri sous le ciel privilégié de l'Hellade. Curieux des belles choses et des beaux souvenirs,
ce voyageur infatigable, qui parcourut le inonde, n'avait aucun plaisir plus grand que de revenir dans le pays de Démosthèno et de Ménandre, de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Ce n'est pas assez de dire qu'il était Grec ; sa délicatesse était plus exclusive : il était Athénien. Athènes était pour lui la Grèce de la Grèce ^ Il présidait les jeux comme agonothète, les fêtes de Bacchus comme archonte avec le costume de sa charge; il se faisait initier aux mystères d'Eleusis. Combien Rome, au retour, devait lui paraître barbare, et son art grossier! On produisit beaucoup sous son règne, mais ce furent des imitations ou des copies des chefs-d'œuvre helléniques. Si cette influence de la Grèce, par un redoublement d'admiration pour les beaux modèles, maintint dans les productions de l'époque une habileté de métier et une élégance d'exécution encore remarquables, elle ne pouvait, on le comprend, qu'éloigner d'un genre, comme la sculpture d'histoire, qui suivait des voies plus nationales et répondait à des aspirations plus proprement romaines.
Ajoutons que, l'empereur eût-il même été plus tourné vers l'art national, celui-ci n'aurait pas trouvé à son développement les conditions favorables qui lui avaient permis de prospérer sous le règne antérieur. Hadrien avait horreur de la guerre, et, quoiqu'il fût un brave soldat et qu'il eût servi avec distinction comme lieutenant de Trajan, il mit autant de soin à ne pas la faire que son prédécesseur avait été ardent à l'entreprendre. Ce qui ne l'empêcha pas de s'occuper beaucoup des légions, de les inspecter souvent dans leurs camps retranchés, de veiller à la discipline, de fortifier les frontières ; mais, s'il entretenait ses armées, c'était avec l'espoir de ne pas s'en servir; il pratiquait l'adage : si vispacem^ para bellum. Et en effet son règne se passa dans la paix; avec lui TEmpire connut une tranquillité profonde et fut heureux, aussi heureux qu'on peut l'être. c< Quand la gloire des princes, dit un historien moderne, se mesurera au bonheur qu'ils ont donné à leurs sujets, Hadrien sera le premier des empereurs romains". » La sculpture pouvait donc célébrer en lui, comme le firent les médailles des différentes villes, l'auteur de la prospérité publique et le bienfaiteur du monde. Il n'en est pas moins vrai que c'est des
1 *EXXaSoc *EX>à; 'AOrivai (Epitaphe d*Euripide attribuée à Thucydide, Vie anonyme d'Euripide), ' Duruy, Hiat, des Romains^ t. V, p. 148.
LA PÉRIODE DK DÉCADENCE il7
exploits militaires que le bas-relief historique s*inspire le plus volontiers ; Hadrien, no lui fournissant aucune campagne ni aucune victoire, lui enlevait sa matière la plus riche ou du moins la plus éclatante.
Aussi les œuvres que nous avons à retenir de son règne sont très peu nombreuses. Encore n'y a-t-il pas longtemps qu'elles lui sont attribuées. Comme toutes celles dont l'origine était sûre appartenaient à Tépoque précédente ou à l'époque suivante, aucune à l'époque d'Hadrien, et qu'on savait d'autre part le dédain affiché par cet empereur pour l'art de son pays, le premier mouvement, très naturel, avait été de supposer plus âgés ou plus jeunes que lui les reliefs historiques dont l'origine était incertaine et de les mettre au compte ou de son prédécesseur ou de son successeur, de Trajan ou de Marc-Aurèle. Les restaurateurs venant ensuite obéirent au même sentiment, donnèrent à quelque tète mutilée les traits de l'un ou l'autre de ces deux princes, et la méprise se perpétua, consacrée par ces restaurations.
C'est ainsi que Tliorwaldsen, chargé de compléter un grand et beau relief du Latran où des licteurs escortent un empereur, avait figuré Trajan comme le personnage principal de la scène. M. Petersen (dont le nom revient souvent dans toutes ces discussions relatives aux monuments de l'Empire), a songé k rapprocher du fragment en question un autre fragment conservé au musée des Thermes de Dioclétien, qui s'adapte au premier avec une merveilleuse exactitude et se trouve être la partie supérieure du bas-relief tout entier*. Or, cet autre morceau représente le haut d'un temple, que l'on peut identifier par la décoration de son fronton et le nombre de ses colonnes : c'est le fameux temple de Vénus et de Rome construit en 135 par Hadrien et que nous font connaître des médailles'. Il est difficile de préciser la solennité dont le bas-relief devait garder le souvenir. Ce ne peut être une solennité religieuse, ni un sacrifice, ni une pompe triomphale, puisque les personnages ne portent aucune couronne sur la tête. Est-ce la remise du temple nouvellement terminé au sénat et au peuple romain? Une chose est certaine : il ne s'agit pas ici de Trajan. Mais on est surpris alors de voir à quel point se sont
» Romische Mitiheilufiffen, X, 1895, p. 244-251, pi. V. ^ Cohen, Monnaies impériales, 2< édition, H, p. 223-224.
m LES MONUMËNTâ
conservés les caractères de Tart antérieur : visages tous rasés (sauf la figure de gauche, dont la barbe est coupée ras), yeux traités sans pupilles, cheveux ramenés sur le front et séparés seulement par devant. L'on comprend qu'avant d'avoir connu le morceau complémentaire on ait, sans hésitation aucune, rapporté le monument à l'époque Trajane. Aujourd'hui même, n'était la surprenante et indéniable correspondance des deux fragments, on serait tenté d'hésiter.
L'opinion générale voulait encore qu'un autre bas-r.elief, encastré dans l'escalier du Palais des Conservateurs au Capitole et montrant un empereur reçu devant un arc par la déesse Rome^ appartînt cette fois au temps de Marc-Aurèle. Après avoir vieilli l'œuvre précédente, on rajeunissait celle-ci. On avait tort de nouveau : restituons-la, comme la première, à l'empereur Hadrien, et avec moins de scrupules; car les différences sont sensibles entre elles et les monuments qui datent certainement de Tépoque de Marc-Aurèle. Le style est plus large, la composition moins serrée, l'exécution plus simple; la barbe et les cheveux n'ont pas encore ces frisures savantes des derniers Antonins aux boucles nombreuses et compliquées. Il y a même un vieux Romain qui est représenté sans barbe ; détail inadmissible pour le règne de Marc-Aurèle, acceptable pour le règne d'Hadrien, qui est, à cet égard, une époque de transition. Les citoyens d'un certain âge, qui avaient connu d'abord sous Trajan l'habitude de se raser, devaient demeurer souvent fidèles à cette mode de l'ancien temps. La présence du personnage imberbe est donc une nouvelle preuve que le bas-relief remonte au moins au temps d'Hadrien, et c'est la tète de ce prince, non celle de Marc-Aurèle, comme l'a fait le restaurateur, qu'il faut placer ^ur les épaules de la figure impériale debout au premier plan.
Deux reliefs se font aussi pendant l'un à l'autre dans l'escalier de ce musée**, comme ils se faisaient pendant autrefois sur un même monument : les dimensions, le style, la provenance sont identiques. Ils ornaient un arc situé près de l'église actuelle San Lorenzo in Lucina et appelé au moyen âge r« arco di Portogallo )), à cause des ambassadeurs portugais qui habitaient dans
1 Ou par la déesse du courage viril, la Vit^tus, Cf. ce qui a été dit à propos de Tare de Titus, p. 126, note 2.
* Helbig-Toutain, Guide, 1, n** 549 et 550.
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le voisinage le palais Ottoboni. L'un représente Tapothéose d'une impératrice, qu'une femme ailée, au-dessus des flammes du bûcher, emporte vers l'Olympe ; l'autre, la proclamation d'un décret impérial. Sur le premier le visage de l'empereur est conservé, et il fallait être aveuglé par la prévention pour y avoir vu si longtemps les traits d'Antonin ou de Marc-Aurèle ; c'est au contraire, très nettement reconnaissable, le profil d'Hadrien ; il assiste à l'apothéose soit de Plotine, sa mère adoptive, soit de Sabine, son épouse. Puisque les deux fragments appartiennent au même ensemble, ce sera donc Hadrien aussi qui, sur le second relief, debout à la tribune, proclame au peuple un édit ; la tête actuelle est moderne et a été mal restaurée ^
Au point de vue du développement du genre historique, et comparées à la colonne Trajane, toutes ces sculptures sont loin de nous donner la même impression de scrupuleuse exactitude et de vigoureux réalisme. Sans doute la part de vérité y est grande encore ; le relief conserve parfois jusqu'à trois plans ; le fond demeure pittoresque avec l'architecture de ses temples ou de ses arcs ; certaines physionomies sont bien individuelles, notamment celle de l'homme âgé et presque chauve, au visage imberbe, dont nous avons parlé plus haut ; à chaque fois aussi la tête de l'empereur devait être un portrait ; enfin non seulement les cheveux et la barbe, mais d'autres détails encore, comme la toge des citoyens, les faisceaux des licteurs, les étendards des soldats, sont fidèlement rendus. Néanmoins ce n'est plus la foule de l'arc de Bénévent se pressant aux fêtes solennelles ; les personnages sont moins nombreux ; si la composition a plus d'air, la scène est moins réelle. De plus, parmi ces personnages, une moitié se compose d'allégories ou de divinités ; Jupiter, la déesse Rome, le Campus Martius, d'autres jeunes dieux personnifiant des quartiers de la ville, des femmes ailées prennent place sur les reliefs. Des figures tout idéales à côté de portraits, nous avions constaté ce même singulier mélange dans les œuvres du premier siècle de l'Empire ; mais le changement jusqu'à la colonne Trajane avait précisément consisté à restreindre l'élément allégorique, contraire à ce besoin de
1 On a voulu rapporter à TArco di PortogaUo un troisième bas-reUef qui est actuellement au musée Torlonia ; mais il représente Lucius Verus et non Hadrien. Voir Matz-Duhn, Anlike Bildwerke in Rom, lil, n* 3526.
vérité qui fait le fond du génie romain et le fond de la sculpture historique.
Toutefois nous assistons peut-être à un simple recul momentané, comme l'histoire du genre nous en a déjà présenté. Celuici était dû surtout au goût personnel d'un empereur ; il pouvait cesser avec lui. Il était du reste peu à craindre que la sculpture historique abandonnât définitivement le principe suivant lequel elle s'était constituée, et l'idéalisme grec, sous la forme de l'allégorie, aurait toujours trouvé dans le tempérament national, foncièrement réaliste, un contrepoids salutaire. Il y avait pour ce bas-relief une autre cause de mort : l'exagération même de son principe. Il s'était développé en essayant de lutter avec la peinture, de lui emprunter ses ressources et, par l'importance donnée à l'élément pittoresque, d'atteindre à un effet de vérité aussi complet ; mais à force de vouloir se confondre avec elle, il cessait d'être lui-même, perdait son caractère et sa valeur plastiques pour devenir un dessin tracé sur la pierre, et ainsi, en poussant à l'excès cela même qui l'avait fait naître et grandir, il n'avait travaillé qu'à une chose, sa propre destruction.
Nous allons le voir avec les monuments de l'époque qui s'ouvre. Cependant la décadence ne devient tout à fait sensible que sur les reliefs de la colonne de Marc-Aurèle, qui appartient aux dernières années du règne, si même le monument fut commencé avant la mort du prince. Jusque-là, nous retrouvons, en somme, les caractères généraux des bas-reliefs de Trajau. C'est l'exécution surtout qui diffère ; de jour en jour, elle se gâte. Le génie grec, interprète des conceptions romaines, avait encore, sous Trajanet sous Hadrien, maintenu l'art à un niveau élevé ; à mesure que cette influence diminue, peu à peu disparaissent les qualités de simplicité, de noblesse, d'élégance, en attendant que l'incorrection se montre et bientôt la barbarie des formes.
Nous avons réagi plus haut contre l'opinion répandue que, pour décorer son arc de la Voie triomphale, Constantin avait été prendre toutes ses sculptures à un môme arc du forum de
Trajan, et nous avons établi, à propos de la bataille contre les Daces, que d'autres monuments que des arcs avaient été dépouillés. Voici plus : non seulement les édifices du temps de Trajan, mais ceux d'autres époques encore ont été mis à contribution ; et par exemple les huit reliefs placés sur les grands côtés de Tattique datent du règne de Marc-Aurèle^ Bellori a prétendu y reconnaître des faits de la vie de Trajan et, après lui, tous les archéologues, à Texception de Zoega, ont professé le même avis. Regardons à notre tour ces reliefs. Les sujets eux-mêmes, stiovetaurilia^ allocutions aux troupes, entrée solennelle dans Rome, supplications de prisonniers, sont trop communs pour prouver quelque chose ; il y a évidemment des scènes semblables dans la carrière de Trajan 2, mais il y en a tout aussi bien dans celle de Marc-Aurèle. La forme des cadres nous donnera déjà une meilleure indication ; ces rectangles, beaucoup plus hauts que larges, n'ont pas leurs analogues dans ce que nous avons conservé de l'art de Trajan ; ils rappellent au contraire certains reliefs du Palais des Conservateurs qu'on restitue avec certitude à Tépoque antonine. En outre l'invention et la composition sont très inférieures à ce qu'elles étaient à l'époque précédente. Rien de la variété des scènes de la colonne Trajane : sur huit tableaux, quatre montrent l'empereur dans la même attitude, ^'adressant à ses soldats du haut de son tribunal. Rencontre-t-on quelque motif plus heureux, il n'est pas original ; l'enfant à cheval sur les épaules de son père est emprunté à Tare de Bénévent. Partout l'imitation des modèles plus anciens, surtout des bas-reliefs de Trajan, est manifeste. Enfin l'exécution ne permet pas de confondre les deux époques ; les draperies, la barbe et les cheveux sont travaillés au trépan : c'est déjà l'emploi de ces procédés mécaniques qui seront si funestes à l'art. Je relèverais encore quelques différences de détail, la décoration des étendards par exemple ; il me suffit d'ins.ster sur le point essentiel : toutes les figures d'hommes» soldats, officiers, amis de l'empereur, sont barbues. Il n'y aurait donc aucune hésitation à rapporter les reUefs aux Antonins, si la figure principale, celle du prince, n'était pas les huit fois représentée imberbe ; mais on s'aper-
ï BeUori, Veteres Arcus^ pi. 47, etc. ; Hossini, Gli archi trionfali, pi, LXXI ; Romische Mitiheilungen, 1890, p. 73.
« Voir l'arc de Bénévent, p. 140 et suiv.
çoit bientôt que les huit fois la tète a été restaurée, et, comme une pareille fréquence exclut l'idée d'un pur hasard, il faut admettre que, au temps même de Constantin où de nouveau reparut la coutume de se couper la barbe, on ne voulut pas que les sculptures enlevées aux monuments antérieurs fussent en trop violent désaccord avec les usages et les hommes do Tépoque présente. On respecta les portraits de Trajan,dontle visage rasé se rapprochait de celui de Constantin ; on changea au contraire les têtes barbues de Marc-Aurèle, par trop dissemblables.
C'est donc bien Marc-Aurèle qu'il faut restituer par la pensée sur les bas-reliefs rectangulaires de l'arc célèbre voisin du Colisée, Marc-Aurèle avec son front plissé, ses yeux à l'orbite saillante, aux sourcils relevés et aux paupières supérieures tombantes, sa chevelure crépue, sa barbe frisée, toute son expression naïvement étonnée, d'une douceur un peu bonasse. Ce qui nous confirme dans cette opinion, c'est qu'autant les sculptures s'éloignent de la colonne Trajane, autant elles se rapprochent des reliefs encastrés dans Tescalier du Palais des Conservateurs et qui appartiennent, sans doute possible, au règne de Marc-Aurèle ^ Les dimensions sont les mêmes; la facture est analogue. Les reliefs du Capitole représentent tantôt l'empereur à cheval recevant les supplications des vaincus, Marcomans ou Sarmates, tantôt célébrant son triomphe debout sur son char, tantôt devant le temple de Jupiter Capitolin offrant au dieu un sacrifice d'action de grâces. Ces sujets n'ont rien de bien nouveau et sont traités surtout avec un art bien médiocre. Pourtant on retrouve encore les trois plans des monuments antérieurs; les personnages, Romains ou Barbares, sont presque tous rendus d'après nature ; les figures continuent par leur entassement à donner l'idée de la multitude serrée aux côtés de l'empereur ; les accessoires du décor sont toujours fidèlement reproduits, et le temple du Capitole, avec son fronton, est parfaitement reconnaissable ; les allégories enfin, sauf l'inévitable Victoire devant le char du triomphateur, sont restreintes et s effacent devant l'humanité. C'est la même recherche d'exactitude qu'à l'époque de Trajan, le même réa- Hsme de bon aloi et contenu encore dans de certaines limites.
1 BartoU-BeUori, Admîranda^ pi. vii-ix; Romische Mittheilungen^ 1890, p. 74-76.
Je n'en dirai plus autant de la colonne Aurélienne*. Cette fois, grossièreté d'exécution, exagération de la tendance réaliste, rien ne manque. Il est facile de constater que ces deux défauts réunis précipitent sans retour le genre historique vers sa décadence et que la décadence est rapide •.
Quand fut élevée la colonne Aurélienne ^ ? D'après le témoignage d'Aurélius Victor, la construction ne commença qu'après la mort de l'empereur, sur un décret du sénat et du peuple*. Elle était sans doute achevée en l'année 193, car, k cette date, un affranchi de Septime-Sévère, du nom d'Adraste, gardien du monument, demande à son maître la permission de bâtir une véritable maison à la place de la cabane provisoire oii il est logé, « afin de pouvoir mieux, dit-il, s'acquitter de sa fonction^ ». La dédicace officielle portait les noms de l'empereur et de sa femme ; c'était la colonne des divi Marcus etFaustine et non du seul Marcus. Il faut donc supposer que la statue de l'impératrice se dressait à côté de celle du prince sur la plate-forme de l'édifice, comme Mausole et Artémise
* Je Tappelerai Aurélienne, pour éviter toute confusion, et non pas Antonine. Comme Antonin a eu aussi sa colonne, il est bon que les deux monuments se distinguent par deux noms différents.
- Je laisse de côté deux bas-reliefs de la villa Albani représentant les Puellae Faustinianae. A Timitation d' Antonin, Marc-Aurële avait créé des œuvres de secours pour les jeunes filles pauvres, auxquelles il avait donné le nom de sa femme, la seconde Faustine. Les deux bas-reliefs, conçus comme tous ceux du même genre que nous avons déjà vus, mais d'une exécution inférieure, n'apportent aucun caractère nouveau et peuvent être négligés sans inconvénient (cf. Helbig-Toutain, Guide ^ t. Il, n"' 736, 737).
* C<msulter Archflologischer Anzeir/er^ 1896, p. 2 et suiv. ; Petersen, Domaszewski et Caldcrini. die Marcussaille auf Piazza Colonna in Rom, 1 vol. de texte, 2 vol. de planches, 1896, in-folio, Munich. — J*ai passé sous silence la colonne Antonine proprement dite, élevée par Marc-Aurèle et Lucius Verus à Antonin le Pieux. Le socle seul s'en est conservé dans le jardin de la Pigna, au Vatican. Les bas-reliefs des faces latérales sont curieux, parce quïls reproduisent certains détails des cérémonies relatives à la consécration des empereurs (la decursio funebris, fantassins et cavaliers en armes courant autour du bûcher) ; mais ils sont bien pauvres d'invention et de style. La scène principale de Tapothéose représente l'empereur et son épouse, Faustine Talnée. emportés tous deux sur les ailes du Génie de l'Eternité; avec cette composition symbolique, les allégories de Rome, du Campus Martius et le mélange de figures idéales et réelles, nous sommes ramenés à un bas-relief tout semblable de l'époque d'Hadrien (voir p. 179) : nous ne pourrions que redire ce que nous avons dit alors.
^ Aurelius Victor, epit. de Caesar., 16. — Julius Capitolinus, dans sa vie de Tempereur Marc-Aurèle ne parle pas de la colonne.
* Corpuê in9cr%pt, latin., VI, n* 1585.
étaient réunis au sommet du fastueux tombeau qui a perpétué le souvenir du roi de Carie.
Les sculptures qui en décorent le fût ne se rapportent pas à toutes les guerres du règne, assez obscures d'ailleurs ; elles ne comprennent qu'un intervalle de quatre années, pas davantage (172-fîn 175), qu'on divise généralement en deux périodes : la guerre contre les Marcomans et les Quades, peuplades germaniques, la guerre contre les Sarmates et surtout les Jazyges, de race tchèque ou slave. Cette division n'est pas entièrement juste, et les choses dans la réalité ne furent pas aussi tranchées. Ces tribus étant voisines se soutenaient entre elles, et, dans la guerre contre les Sarmates, les Romains eurent encore affaire avec les Quades. L'empereur ne vint à bout ni des uns ni des autres. Toutes les fois que les Barbares se sentaient serrés de trop près ou avaient essuyé une défaite plus sérieuse, ils demandaient la paix, acceptaient les conditions imposées, quitte à violer bientôt leurs engagements et à reprendre les armes. Les Marcomans paraissent, une fois vaincus, avoir été les plus soumis ; mais les Quades et les Jazyges furent de terribles adversaires; on en jugera par ce seul détail qu'aux premiers on eut une fois à réclamer cinquante miUe prisonniers et que les seconds purent en rendre le double*. Pendant quatorze années d'un règne qui en dura dix-neuf , Marc-Aurèle dut combattre presque sans interruption ces peuples du Danube : et ce n'est pas un spectacle sans tristesse que celui de ce grand honnête homme aux prises avec une tâche qui lui pèse, philosophe obligé de faire constamment la guerre, méditatif égaré dans l'action, et dans l'action violente ; ce ne fut pas non plus un bonheur sans mélange pour Rome d'avoir à sa tête un sage couronné et de ne trouver qu'une belle âme là où il aurait fallu la main vigoureuse d'un soldat. Antonin, par sa longue inactivité militaire, Tabandon des traditions de vigilance de son prédécesseur, son administration peut-être trop douce, avait enhardi les Barbares à se remettre en mouvement et à envahir de nouveau les frontières ; Marc-Aurèle laissa à son fils cet héritage de guerres. La colonne a négligé pour sa décoration de reliefs les luttes des premières années (de 168 à 172) et celles des dernières (de 175 à 180). Elle a retenu la plus intéressante partie, la période des grands efforts, et, autant
> Dion, 71, 13 et 16.
qu*il est possible avec une guerre qui se passe sur des théâtres divers et dont la scène se déplace fréquemment, la période qui forme le plus un ensemble. Après avoir chassé les envahisseurs d'IUyrie et de Pannonie, Tempereur, en 172, se décide à franchir lui-même le Danube et à poursuivre Tennemi sur son propre territoire : le passage du fleuve est le premier basrelief du monument. En 175, les Barbares sont assez défaits et découragés pour signer une paix qui permet à Marc-Aurèle de se retourner du côté de TOrient contre un de ses lieutenants
révoltés, Avidius Cassius; les campagnes du Danube sont momentanément suspendues : là s'arrêtent les reliefs.
Que la colonne Auréliennne soit une imitation directe de la colonne Trajane, c'est ce qui saute aux yeux les moins exercés. Même forme de part et d'autre et forme assez particulière pour que Tune apparaisse nettement comme le prototype de l'autre. Non seulement même forme, mais même hauteur; chacune a 100 pieds romains*, et de là leur nom de columnœ centenariœ. Même genre de décoration en spirales s'enroulant autour du fût. Même sujet de décoration ou sujet analogue : si la guerre contre les Marcomans et les Jazyges ne fut pas suivie, comme la guerre contre les Daces, delà conquête du pays et de la colonisation d'une nouvelle province, elle eut une durée à peu près équivalente ; elle fut faite aussi contre les Barbares du nord du Danube ; enfin Tempereur y avait pris également une part effective, conduisant en personne les opérations. L'idée devait venir, dans un temps où l'invention originale était morte, de glorifier Marc-Aurèle suivant la façon dont Trajan avait été glorifié.
Regardons de plus près. L'imitation n'est pas seulement générale ; elle s'étend au détail. La décoration de reliefs est coupée on deux moitiés par une figure de Victoire écrivant sur son bouclier, souvenir manifeste de la première colonne ; la figure est à demi nue, au lieu d'être vêtue comme elle l'est sur le monument de Trajan : c'est toute la différence. Le nombre des scènes qui composent l'ensemble est lui-même égal des deux côtés, à très peu de chose près, comme aussi le nombre de fois où l'empereur est représenté. Ajouterai-je que, régulièrement encore, les Romains occupent la gauche de la scène, tandis que les ennemis en occupent la droite ? De
1 Sans compter le piédestal et la partie qui couronne le chapiteau.
pareilles coïncidences ne sauraient être l'effet du hasard *. Par endroits enfin l'imitation devient une copie véritable: c'est alors que l'influence du modèle éclate d'une manière irrécusable. Le i
début du récit, notamment, en est reproduit trait pour trait, transcrit mot pour mot. Voici tout ce que nous connaissons par la colonne Trajane, le Danube et, sur ses rives, les postes fortifiés des Romains, le retranchement de palissades, les soldats qui montent la garde ; il n'est pas jusqu'à la tète de lion sur la porte de Tune des tourelles qui ne soit scrupuleusement copiée. Voici les barques chargées d'approvisionnements, le fleuve personnifié, dans la môme attitude, avec la même ceinture de rochers faisant autour de lui comme une grotte ; puis une localité semblable (ici c'est Carnuntum, là c'était Viminacium) ; puis la série des scènes identiques, le passage du Danube sur un pont de bateaux, l'allocution de l'empereur une fois le pont franchi, la purification de l'armée et le sacrifice (lusiratio). Ailleurs encore bien d'autres motifs trahissent des emprunts non déguisés, l'empereur sur son tribunal, au milieu de ses officiers, haranguant ses troupes ou jugeant des prisonniers, les toits des huttes barbares embrasés par des torches, la manœuvre de la tortue, les personnifications atmosphériques, etc. A voir cette transcription de détails aussi minutieux, dont quelques-uns sont trop petits pour avoir été observés depuis le bas de la colonne ou seulement à quelque distance, on est amené à supposer ou que des échafaudages furent appliqués contre l'original pour permettre de l'étudier de tout près^, ou qu'il y avait un carton de la colonne Trajane qui fut conservé et utilisé ensuite pour la colonne Aurélienne.
Imitation ou copie, ce n'est pas l'invention seule qui est faible; l'exécution est mauvaise, et un coup d'oeil jeté sur les reliefs nous donnera la mesure de la faculté artistique de l'époque. Ces reliefs ont beaucoup soufi'ert à travers l'histoire, par suite, croit-on, de l'incendie de quelque édifice voisin ou
^ Qu'il y ait malgré tout quelques différences entre les deux monuments, nous l'admettrons sans peine ; mais elles sont loin de frapper comme les ressemblances; puis c'est sur les ressemblances seules que nous avons à insister ici.
2 On pouvait, dans lantiquité, se placer soit à Tétage supérieur de la basilique, soit aux fenêtres des deux bibliothèques, pour examiner les bas-reliefs de la colonne Trajane. Mais cela suffisait pour un examen général des sculptures, non pour une étude de détail.
LA PÉRIODE DE DÉCADENCE Idt
des secousses d'un tremblement de terre'. Mais leur médiocrité actuelle n'est pas toute imputable à ces accidents des âges modernes; elle vient aussi du génie romain, médiocre exécutant quand il est laissé à lui-même, sans le secours de l'habileté grecque. Et c est pour ce motif sans doute qu'ils ont peu attiré l'attention des artistes et des archéologues. Tandis que la colonne de Trajan était l'objet des études constantes que l'on a vues, celle de Marc-Aurële, depuis les dessins du xvr et du XVII* siècle et l'ouvrage de Pietro di Santé Bartoli en 1704, n'avait inspiré jusqu'à ces derniers temps aucune espèce de travail. MM. Petersen, Domaszewski et Calderini viennent d'en donner tout récemment une grande publication, avec des photographies soignées et un texte des plus richement imprimés 2. Publication utile, puisqu'elle nous fait mieux connaître le monument ; intéressante au point de vue archéologique, lequel n'est pas celui de l'art proprement dit ; mais dont le luxe cependant parait disproportionné avec le mérite de l'œuvre publiée. On pourrait s'étonner d'une telle somptuosité, si les Allemands ne s'attachaient à la colonne pour des raisons spéciales et si, pour eux, ces anciennes représentations de Germains, intérêt archéologique mis à part, n'avaient encore un intérêt national.
Pour nous, dont les ancêtres ne figurent point parmi les guerriers des reliefs, nous avons seulement à chercher sur le monument les symptômes de la décadence prochaine. Elle devait venir de l'exagération même du principe autour duquel s'était formé et développé le genre historique. Ce principe était : faire vrai, aussi vrai que possible, et, puisque la peinture faisait plus vrai que la plastique, dérober à la ' peinture ses procédés. Mais encore fallait-il rester dans le possible, ne pas franchir toute limite, ni rejeter toute entrave, ni s'affranchir entièrement des conditions hors desquelles c'en est fait de la représentation plastique elle-même. Et cependant, entraîné sur la pente, le genre en arrive maintenant jusqu'à cet excès : il va tenter l'impossible — et se perdre du même coup.
La colonne de Marc-Aurèle pourrait, sur certains points, faire
1 La colonne Trajane a mieux résisté à ces secousses, à cause de la qualité supérieure de son marbre : il venait de Paros, non de Carrare, comme celui de la colonne Aurélienne.
' L'ouvrage a été entrepris sous les auspices impériaux et est dédié à Tempereur Guillaume II et à Timpératrice.
illusion et donner à croire que la tendance réaliste, bien loin d'y être exagérée, n'est même pas aussi profonde que Tarait montrée la colonne de Trajan. Ainsi les arbres du paysage se répètent avec monotonie : ce sont toujours les deux ou trois mêmes espèces qui paraissent : on ne sent pas là l'observation des variétés naturelles. A plus forte raison, tentes, ponts, bateaux, se reproduisent-ils d'après un modèle qui sert une fois pour toutes. De même il y a sans doute des portraits parmi les personnages représentés, et c'est peut-être là le meilleur de la représentation. Si la physionomie de Marc-Aurèle n'est pas partout également bien venue, cardes artistes divers ont travaillé aux sculptures, en général pourtant, là où elle n'a pas été abîmée par le temps, elle est ressemblante. Quelques officiers de l'escorte aussi sont aisément reconnaissables, le légat Pertinax, surtout le Syrien Claudius Pompéianus, le gendre de l'empereur, auquel son type sémite, son nez un peu recourbé, son front haut, dégarni et sillonné de rides, ses cheveux crépus sur les tempes, sa barbe épaisse et courte, donnent beaucoup de caractère. Mais ces portraits sont ceux des grands personnages, des tout premiers rôles ; descendons jusqu'à la foule, jusqu'aux acteurs secondaires seulement, nous né retrouvons plus cette diversité si riche des physionomies particulières que nous offrait la colonne Trajane ; les combattants sont moins des individus que des types; les Romains se distingueront surtout par leur costume et leur armement rigoureusement exacts, les Barbares par les traits généraux de la nation et de la race à laquelle ils appartiennent. Germains et Sarmates s'opposent les uns aux autres en deux groupes bien tranchés S ot ces deux nationalités barbares réunies s'opposent nettement aussi aux Romains. Les sculpteurs ne se sont servis pour chaque peuple que d'un très petit nombre do modèles, peut-être d'un seul, qu'ils se sont bornés à répéter ; et le type de la race en ressort certainement avec plus de relief. Mais cela semble de nouveau attester une observation moins poussée et un réalisme moins exact et contredire ainsi ce que nous avancions au début.
ï Les Germains apparaissent seuls jusqu'à la cinquième spirale de la colonne; puis les Saruiates sont quelquefois mêlés à eux. Après la figure de la Victoire, les Sarmates alternent avec les Germains pour demeurer vers la fin les seuls adversaires des Romains. Cf. Petersen et Domaszewski, ouvr. ciléy p. 46.
C'est qu'il faut tenir compte de la faiblesse dans l'exécution des reliefs et de la décadence générale de l'art à cette époque. Ce qui manque aux sciilpteurs d'alors, ce n'est pas la volonté d'être vrais jusque dans le plus petit détail, c'est la capacité de réaliser ce désir. Leur intention est franchement réaliste, mais leur main trop gauche ne peut rendre leur intention. Reproduire uniformément le même Barbare ou le même Romain, reporter toujours le môme arbre de distance en distance, cela leur est plus facile que de saisir les nuances multiples et délicates de la vie réelle, cela fait- mieux les affaires de leur médiocrité. Et puis, pour exprimer la vie, il faut commencer par l'aimer, et ils ne l'aiment pas assez ; il y faut un peu de ce plaisir qu'apporte le bon ouvrier à son œuvre, cette joie de produire, de créer des formes vivantes, qui animait les artistes de la colonne Trajane. Ceux de la colonne Aurélienne. ne se soucient que de raconter pour raconter, satisfaits s'ils ont instruit le spectateur de ce qu'ils avaient à dire, ne cherchant pas la meiUeure façon de le lui dire. De là une manière froide, sèche, abstraite et pauvre, en face de la richesse et de la plénitude des reliefs antérieurs, manière vide de toute substance, où les figures tendent au type et la représentation tout entière à une formule.
C'est donc l'infériorité de leur sens artistique et leur inhabileté qui a gêné et limité chez ces sculpteurs l'expression de leur réalisme. Car pourquoi encore, dans presque tous leurs tableaux, au lieu de placer les figures comme le veut la perspective, les unes derrière les autres, les placent-ils les unes au-dessus des autres, nous demandant d'admettre que celles de la rangée la plus haute sont les plus éloignées? Est-ce simplement pour imiter la colonne Trajane ? Ils n'ont pas compris alors ce qu'ils imitaient. La colonne Trajane avait renoncé à la perspective en raison de sa forme spéciale et de sa très grande hauteur, parce que, disposées en profondeur, les figures du second plan auraient été, pour l'observateur placé au pied de l'édifice, entièrement masquées par celles du premier. Recourant au procédé inférieur de la superposition, elle avait voulu au moins en avoir les avantages, c'est-à-dire faire clairement apercevoir, depuis le bas, toutes les parties du relief; aussi avait-elle évité qu'aucune d'elles fût en trop forte saillie. Les sculpteurs de Marc-Aurèle ont donné au contraire à leurs personnages un relief des plus vigoureux, presque l'épaisseur
de la ronde bosse ; ils retombent dans Tinconvénient provenant de l'élévation de la colonne, auquel leurs devanciers avaient tâché d'échapper : cette maladroite saillie des figures masque ou obscurcit tout ce qui les entoure. De plus, la colonne Trajane s'était contentée de montrer ses personnages ne se dépassant que de la tête, tout au plus que delà moitié du corps ; elle avait soigneusement maintenu le lien entre les uns et les autres : ils appartenaient encore bien tous à la même scène. Maintenant ce sont les figures tout entières, en pied, qui sont superposées dans deux registres distincts ; elles n'ont plus entre elles aucun point de contact. Concluons que si, à l'époque oii nous sommes, la perspective n'est plus observée, ce n'est pas que l'on se rende compte des exigences nouvelles imposées à l'artiste par une forme nouvelle de monument, c'est seulement que la perspective est difficile à rendre et qu'il est plus commode d'étager les personnages : c'est un retour aux procédés enfantins de l'art primitif.
Mais, dès que, pour être exprimé, le réalisme ne se heurtera pas à des difficultés trop grandes d'exécution, soyons sûrs que nous le verrons reparaître, avec une sécheresse, mais aussi avec une exactitude remarquable autant qu'exagérée et funeste. Le sol sera plus fortement marqué que sur la colonne Trajane; les accidents du terrain et les détails du paysage, maisons, murailles, fleuves, rochers, seront plus nombreux. Tous ces renseignements sont nécessaires pour localiser la scène et la préciser, de même qu'ils sont nécessaires sur un plan pour permettre au voyageur de s'orienter : on ne saurait donc trop les multiplier, et ils sont multipliés en efi'et: les accessoires deviennent presque le principal. Sous Trajan, ils demeuraient subordonnés à l'ensemble; les voici qui rompent souvent la composition, accaparent l'attention aux dépens des personnages. Et comme le paysage n'est pas traité pour lui-même, pour l'intérêt qu'éveillent les choses de la nature, mais simplement comme indication de lieux, à titre de document géographique, il n'importe que la valeur plastique en soit mince; il suffit qu'on le comprenne. Les formes se réduisent de plus en plus à des lignes, les objets à des schémas, et de pittoresque la représentation devient uniquement topographique.
On songe, en voyant ces reliefs, à ce que seront plus tard les cartes du Moyen Age, où la configuration du terrain et les indications géographiques sont accompagnées de dessins
représentant les êtres et les choses de la régoin, animaux, hommes, maisons, monuments, etc. La colonne Aurélienne ne leur ressemble pas encore tout à fait ; les personnages y gardent une trop forte saillie pour que la décoration perde tout caractère sculptural. Mais que le relief s'aplatisse, que les accidents du terrain finissent par tout envahir, qu^au lieu de deux étages de figures il y en ait trois, quatre superposés, et la ressemblance avec les dessins dont nous parlons sera complète. C'est justement ce qui arrive moins de vingt ans plus tard : les reliefs de Tare de Septime-Sévère ne sont pas autre chose qu'un plan tracé sur la pierre.
Nous n'avons pas à descendre plus bas dans l'histoh^e de l'Empire ; nous n'y trouverions désormais qu'une odieuse barbarie de formes, chaque jour grandissante. Si la rudesse des primitifs, qui n'est que l'imperfection de l'enfance, mérite toute notre attention, devant la grossièreté qui n'est que l'impuissance d'un art vieilli, il faut passer sans s'arrêter. Au reste, l'évolution dont nous suivions la marche est maintenant terminée, et le bas-relief historique est arrivé au bout de sa carrière. Il s'était détaché des autres genres de sculpture en se rapprochant de la peinture. Chaque pas fait dans la voie nouvelle l'en avait de plus en plus rapproché, et la loi de son développement était de tendre à se confondre avec elle ; mais du même coup il s'était acheminé vers sa fin. Du jour en efi*et où la fusion est achevée, il n'a plus d'existence propre. Quand, sur lare de Septime-Sévère, il est traité suivant tous les procédés des arts du dessin, c'en est fait de lui ; il ne compte plus ; il est devenu autre chose : parti de la sculpture, il est allé s'anéantir dans la peinture.