Le bâtard
Depuis quelque temps je rencontrais partout un homme d'une trentaine d'années environ, petit, court, gros et gras. Ses joues roses et vermeilles, son éblouissante carnation, faisaient plaisir à voir ; t. i. i
elles annonçaient la paix du corps et de l'âme. Ce personnage avait de fort belles dents, et souriait toujours, pour les montrer sans doute, comme ces bouches de cire aux magnifiques râteliers qu'on voit encadrées chez les dentistes. Le voluptueux Olhon ne portait pas une chevelure plus bouclée, plus luisante, plus chargée de parfums ; mais ce qui frappait tout d'abord, c'était la blancheur de ses mains fines et potelées , tout enrichies de bagues qui n'étaient jamais deux jours de suite les mômes. J'avais cru remarquer que les turquoises étaient pour le lundi, lemeraude pour le jour suivant, la topaze pour le mercredi, et que le
reste de la semaine avait en partage !e rubis, l'améthyste et ie diamant.
Si, pour éviter la pluie, j'allais passer une demi-heure au concert bruyant de Musard, j'étais sûr d'y rencontrer mon homme, indolemment couché sur une banquette , et souriant à la foule. Sur le bouîcvart de Gand, vers sept heures du soir, je l'apercevais presque toujours sortant du café de Paris, un cure-dent à la bouche et dans une jubilation merveilleuse. Enfin, nos rencontres devenaient si fréquen-
\ les, qu'il avait fini par me remarquer
lui-même, dt m'adres?er chaque fois un t sourire de satisfaction qui restait
plusieurs minutes comme stéréotypé sur le visage de mon gros chérubin bouffi !...
Je voulais absolument savoir quel était ce drôle de corps. Il me semblait la plus complète réalisation du bonheur ici-bas; il me faisait l'effet d'un homme parfaitement heureux, heureux dans toute la signification du mot, sans regret du passé, sans peur de l'avenir, sans soucis, sans remords , sans douleur d'âme ou d'estomac.
— Voilà, pensais-je avec admiration, un gaillard bien joyeux detre au monde, un mortel qui ne songe guère à la mort, et qui doit être persuadé que le soleil et le
gaz brillent pour lui tout seul! Il ne donnerait pas sa place au café de Paris, j'en suis bien sûr, pour la meilleure banquette dans le paradis, entre les Gloires, les Trônes et les Dominations joufflues. Quel peut être cet original? quelque descendant de Pantagruel, sans doute. Il n'y a guère plus de trois semaines que je le rencontre : avant cela, sa large face, épanouie et rouge comme une pivoine, ne rayonnait pas sur le boulevard de Gand. Je ne sais pas si mon homme est classique ou romantique, républicain, légitimiste ou juste-milieu, mais je parie qu'il sera bientôt député , s'il ne l'est point déjà ; je parie qu'il demande le ruban de
la Légion -d'IIoiiiiciir, et qu'il a beaucoup de chances pour l'obtenir. En al tendant, il mange des truffes , boit du vin de C. .inpagne o:. se fait les ongles. Ce qui me parait clair comme le jour, c'est qu'A se fatigue le moins possible à penser, à lire et à écrira. Je ne l'ai jamais vu s'arrêter une seconde devant îe's affiches-monstres de Bahaire, tandis qu'il ne manque jamais de jeter un coup-d'œii encourageant et approbatif au:: «ragasJris de comestibles deat il aspire- en passant le voluptueux fumet. Ce monsieur -là s'embarrasse fort peu, salis doute, que la librairie se porte bien ou mal ; il doit spéculer sur les bitumes et les fers gai-
vaniscs.Taiit mieux pour lui!... H sera pair de France un jour.
li faut pourtant convenir que cette per- Eqnnificnlion matérielle du parfait bonheur ne m'occupait dans la journée qu'une minute ou deux, guère plus, c'est-à-dire quand je passais à côté de lui sur le boulevard ou ailleurs.
Un jour que je me promenais avec un de mes bons amis qui connaît tout le monde, et qui ne peut taire un pas dans la rue sans être à chaque instant salué et arrêté par des gens de toute espèce, militaires, artistes, députés, agens de change. etc., j'aperçus l'homme aux joues roses.
— Sais- ta quel est ce monsieur? demandni-je à mon ami Alexandre.
Alexandre ne m'avait pas encore répondu , quand le chérubin vermeil passa tout près de nous en souriant, et salua d'un air enclianté mon ami, qui lui fit un léger salut de la main sans ôtcr son chapeau.
— Tiens, Alexandre, tu le connais?...
dis-je avec surprise.
— Moi ? certainement.
— Et depuis quand , mon cher ?
— Parbleu ! voilà bien une douzaine d'années , répondit Alexandre d'un air assez indifférent.
— Mais tu ne m'avais jamais dit cela, reprisrje.
— Ma foi , mon cher, tu ne me l'avais jamais demandé.
— Eh bien! je t'en prie, lui dis-je, doime-moi quelques détails sur ce personnage. Son nom, d'abord?
— Son nom? répliqua mon ami, en souriant; ma foiî je crois qu'il s'appelle maintenant le comte Evariste de Gorvieux.
— Comment! tu n'en es pas sûr?
— Non, pas le moins du monde, dit Alexandre. Il se peut même que j'estropie son nom. Ce dont je suis très certain,
c'est qu'il osl comte depuis quelque temps. Tiens, parbleu ! la première fois que je le rencontre, il faut que je iui demande au juste comment il s'appelle.
— Mais c'est une plaisanterie, Alexandre. Tu le connais à peine, n'est-ce pas?
— Je l'ai perdu un peu de vue; mais autrefois, nous étions fort liés.
— Eh bien! sur ma parole, je te fais compliment de ta bonne mémoire. Tu retiens fort joliment le nom de tes amis intimes.
— Que diantre ! repartit vivement Alexandre, je reliens leur nom tant qu'ils
le gardent; mais lorsqu'ils en changent et qu'ils oublient de m'en faire part, il est assez difficile que je devine leurs nouveaux noms, prénoms et qualités.
— Ce monsieur-là , mon cher , a donc changé de nom ?
~ Oui trois ou quatre fois, pour le moins.
— Ah! je comprends, lui dis-je; il avait sansdoui^ un nom ridicule et trivial, qui
faisait le plus étrange contraste avec sa figure et ses manières? Il s'appelait peutêtre M. Maigre, M. Sentiment, M. Pâlevisage1! Quelque chose d'analogue.
— Non, mon ami, répondit Alexandre.
Il avait un nom tout comme un autre; seulement assez roturier. Mais je te jure que ce personnage irais et rouge, qui te parait aussi froid qu'un mouton, avait un coeur bouillant comme un cratère il y a une dizaine d'années, un sang qui prenait feu comme du vitriol.
— Tu m étonnes, luidis-je, aussi gravement que ce fameux héros d'Henry Monnier, oui, tu m étonnes! Je n'aurais jamais cru...
— Les apparences sont quelquefois trompeuses ! interrompit Alexandre, d'un air grave et sentencieux.
— Mais enfin, repris-je avec l'énergie de la conviction, il est impossible de voir un être plus trivial, plus bourgeois, plus ventru, un être mieux façonné pour ressortir monstrueusement dans les rangs tortueux de la garde nationnaie. Il doit faire l'exercice d'une façon très divertissante , mais sa conversation ne peut manquer d'être fort agréable au corps-de-garde pendant les longues et puantes veillées d'hiver? Il doit parler merveilleusement giberne, bonnet à poils et buffieteries? à la façon desGéorgiques de Virgile, il doit enseigner l'art de rendre les moissons de grenadiers ou de chasseurs abondantes, sous quel s,\gnequo s ider e'ûï'àut ouvrir l'hôtel des
Haricots, pour y fourrer MM. les réfractaires et marier l'uniforme au biset, le voltigeur au grenadier? II sait:
Quœ cura boum, quis cullm habendo
Sit pccori; apiùus quanta experienùa parcis.
Ce qui veut dire, à très peu de chose près, en style d'Ordre public : « Les soins « qu'on doit à la plaque en cuivre de son « bonnet à poils, pour la tenir toujours « nette et brillante; la manière degaran- * tir son uniforme des mites et de*s papillons « destructeurs, l'expérience que demande « l'usage des armes à feu ; enfin l'économie « de bouts de chandelles qu'on peut faire
<r chez soi les jours de garde. » Mais après avoir célébré tour à tour le blanc d'Es^ pagne et le îripoli, qui changent en soleils les boutons du guerrier-citoyen, je gage qu'il doit fulminer comme M. Plougoulm contre l'immoralité du siècle, toujours croissante, et cette exécrable littérature de romans et de drames, qui exalte les jeunes têtes et les précipite du crime à lechafaudlî!
— Tudîeu! mon brave, reprit Alexandre en riant aux éclats; avoue que tu es passablement vexé dans ton amour-propre de romancier moral? En vérité, la mitraille oratoire de M. l'avocat-généra! a porté
juste, oh! terriblement juste. Tu vas te gendarmer aussi contre moi, mais entre nous soit dit, mon cher, je pense qu'il n'a pas tout-à-fait tort, ce vertueux magistrat ; je pense même qu'il a parfaitement raison, et j'ai l'honneur de faire chorus avec lui.
— Absurde! absurde! trois et quatre fois absurde! interrompisse avec un mouvement de colère que je n'avais pas la force de comprimer. Il ne pourra donc plus se commettre un vol de réglisse ou de pruneaux chez l'épicier, qu'on n'accuse immédiatement de ce vol les romans de madame Sand et les drames de ton illustre homonyme, de ce cher cl bon Alexan-
dre, qui a eu le malheur de faire le plus beau drame, peut-être, du théâtre moderne, Antomjï
— Parle-moi de Calicjula, dit Alexandre avec un flegme désespérant, c'est une jolie pièce , à la bonne heure. Il y a bien par -ci par -là quelques pensées un peu fortes, un peu libidineuses, mais c'est en vers! et en vers, tout cela passe. D'ailleurs, c'est une tragédie! Des noms romains, des toges, des sandales! c'est, à peu de chose près, la véritable Melpomène. Le public ne sera jamais tenté de faire comme les héros de tragédie : ce sont d'autres hommes ; il n'a rien de commun
avec eux. D'ailleurs , comme dit , je crois , Tacite : « E lonrjinquo rcverenlia. » Mais Antony! un homme comme nous!!... en frac, en chapeau rond, avec des souspieds ! un homme qui poignarde sa maîtresse, la femme d'un autre!... Oh! ce n'est pas tolérable ! Je ne dis pas cela pour moi, car, en définitive, je trouve que ce drame est assez attachant. Il ne me fera jamais assassiner une femme, qu'elle me résiste ou non; mais sur une centaine de jeunes gens qui vont aller voir celte pièce, il y en a cinquante, pour le moins, qui s'empresseront d'acheter un poignard, une bonne lame, pour faire comme Antonv dans l'occasion.
Je gardai le silence. *
— D'abord, reprit Alexandre avec un acharnement qui ne lui était pas habituel dans nos discussions littéraires, et qui ne pouvait s'expliquer que par mon obstination à me taire , d'abord , moi , je prétends que tous vos drames et tous vos romans ne sont pas une fidèle peinture de
* Noia. Ne m'en Veuille pas trop , mon cher Alexandre, quand tu liras eeei; mais je trouvai ce jour-là ton raisonnement si déplorable, si mesquin, si désolant, que jo fus sur le point de te tourner le dos sans répondre. J'eus le bonheur pourtant de n'être pas si malhonnête et je me contentai de ne pas ouvrir la bouche, n'ayant absolument rien à dire, ou plutôt, beaucoup trop de choses qui m'auraient sans doute Inutilement 'ùuimié,
l'époque!... Ils la calomnient au contraire, et d'une façon monstrueuse. Où, diantre ! voyez-vous dans la société des crimes et des horreurs comme en contiennent vos livres? Moi , je soutiens que tout cela n'existe absolument que dans vos imaginations malades.
— Et moi, repliquai-je avec une certaine aigreur, je soutiens que la société est beaucoup plus mauvaise encore et plus dissolue que dans nos ouvrages!
J'avais entièrement oublié le sujet principal de notre conversation , le petit homme aux joues vermeilles , et je ne son-
geais plas quadéfcndre unguibus et rostro l'honneur du roman et du drame modernes, si cruellement attaqué.
Alexandre était ravi de me voir enfin prendre feu; il continua donc la dispute avec ardeur, beaucoup moins cependant pour l'amour du Classique, que par esprit de contradiction : en général, il était assez froid pour toutes les questions artistiques et littéraires, depuis surtout qu'il faisait d'excellentes spéculations sur les chemins de fer cl sur les houilles.
— Franchement, poursuivit-il avec un calme doctoral qui me fit bouillir le sang
dans les velues, franchement, ie inonde n'est pas tel que vous le peignez, vous autres; à vous en croire, messieurs les dramaturges, il n'y aurait dans la société qu'adultère, inceste, viol, assassinat!... que sais-je, moi, toutes les gentillesses des Atrides. Eh bien ! mon ami , rien de plus faux! Jamais les femmes n'ont gardé plus religieusement la fidélité conjugale! Quanta l'inceste, je veux perdre demain vingt cinq pour centsur les houilles, si tu peux m'en trouver un seul à Paris. Pour la rareté du fait, je voudrais perdre: Il y a bien encore, de temps à auirequeiquespetils assassinats, quelques légers suicides, mais seulement dans la basse classe. L'assassinat mainte-
liant est du pîns mauvais goût; le suicide est encore plus trivial !... II n'y a vraiment plus que les filles de portière amoureuses , qui s'asphyxient avec un réchaud ; les filles de portière qui ont eu le malheur de lire Werther, cette détestable rêvasserie allemande qui peut bien aller avec Antony!
— Encore Anîony ! mtérrômpis-je avec force. Eh bien ! moi, je me déclare hautement le champion de ce drame. Je dis et répète que c'est un chef-d'œuvre , et que de tous les draines modernes c'est le plus vrai peut-être avec René. Songe qu'Anton y est sorti bouillant d'une révolution comme une lave d'un volcan ! et que c'était bien là, sans
doute, l'ardente personnification d'un siècle incrédule, nerveux et passionne, qui s'agitait, furieux, dans les vieilleschaîncs du préjugé social , cet antique et puissant lien que je respecte comme une religion , puisque sans lui , ii n'y a plus de société possible, plus de frein, plus de lois, ni repos, ni bonheur!... ce lien fort et sacré qui ne se brisera qu'avec le monde, mais qui, tout vénérable et saint qu'il peut être, comprime, étrangle horiblement toutes ces natures excentriques, toutes ces dévorantes imaginations qui veulent toujours un bonheur frnpossible et s'égarent plutôt que de suivre la route battue. D'ailleurs , je dis, moi , que c'est notre époque fiévreuse et inquiète,
oui, noire époque qui est le véritable auteur d'Anlony, comme le siècle des Guelfes et des Gibelins a faille terrible enfer du Dante. Voilà pourquoi Àntony restera comme le type douloureux de notre époque; voilà pourquoi Antony est un drame magnifique!
— Je ne dis pas le contraire, répondit tranquillement Alexandre qui commençait à trouver la discussion un peu longue; mais enfin chacun a sa manière de voir et de penser en littérature comme en morale. Moi , d'abord, je n'estime guère les drames en frac et les romans de mœurs, quoique j'en fasse une effroyable consommation. Je
lis tout cela quand je n'ai rien do mieux à faire, pour teer le temps , mais je vois avec peine qu'au lieu de l'occuper d'études sérieuses et d'ouvrages solides, tu cultives amoureusement un genre détestable, qui ° ne mène à rien du tout.
— Je sais fort bien qu'il ne mène ni à l'Académie, ni à la fortune, mon cher Alexandre , mais tout stérile et ingrat qu'il puisse être, je n'en continuerai pas moins avec courage et bonheur , bien qu'il soit assez rude, j'en conviens, de se voir mêlé et comme perdu dans une foule d'éerivailîeurs, plus épais que mouches en vendange, suivant l'expression du vieux Régnier.
— Tu ferais pourtant mieux, répondit Alexandre , en tirant de sa poche un cigarro d'Espagne qu'il alluma gravement, oui, dix mille fois mieux d'achever tes traductions littérales envers des poètes latins et de Shakspeare! A la bonne heure au moins , ces travaux-là sont honorables , ils conduisent un jour ou l'autre au fauteuil académique; ils procurent des pensions et des creix. Ou bien, que ne fais-tu de l'histoire? la dé cadence de l'Empire Romain, par exemple ! ce n'est pas nouveau , mais n'importe ! Il y a toujours à faire là-dessus î
— Quoi! depuis Montesquieu, Gibbon, Chateaubriand?...
— N'importe! la matière est vaste, inépuisable. L'histoire, mon cher, oh! l'histoire , voilà certes la plus magnifique occupation d'un homme qui pense ! Tout le reste, draines et romans, ne sont que fariboles!
— Eh bien ! morbleu ! m'écriai-je impatienté , pourquoi dévores-tu ces fariboles ? Pourquoi n'ouvres-tu jamais un livre d'histoire ?
— Parce que vous m'avez gâté, vous autres, avec vos diables de romans historiques ! L'histoire toute pure est maintenant un peu fade pour mon palais blasé;
je n'en disconviens pas. îl me faut l'assaisonnement du drame. Le genre Walter Scott est pernicieux, détestable, quoiqu'il m'amuse prodigieusement. Walter Scott nous a falsifié l'histoire!
— Quel blasphème! répliquai-je avec un élan d'indignation. Walter Scott vous a rendu un immense service, et vous n'êtes que des ingrats. Avant ses admirables chroniques, vous ne connaissiez guère mieux les mœurs et l'histoire d'Ecosse que celles de l'intérieur de l'Afrique; et ce que ce grand homme a fait pour l'Ecosse, un autre l'a fait pour notre histoire nationale : un autre a remué, feuilleté, compulsé tous
ces manuscrits poudreux qui dormaient au fond des bibliothèques, ces lourds in-folio des Bénédictins, abîmes de science où la vie d'un homme s'engloutit tout entière. 11 a soufflé la vie sur tous ces cadavres historiques qui ont senti de nouveau ie sang courir dans leurs veines ! Ehbien ! cet homme, ce laborieux écrivain, ce bibliophile dont je ne veux pas faire 1 eîoge, parce qu'il sonnerail moins bien dans ma bouche, cet homme aussi a fait des romans comme Waher Scott; il a lait de l'histoire, el cependant il ne trône pas encore sur le fauteuil académique ! Ses romans, tu les as lus, comme tous les gens du monde ; quant h ses ouvrages d'histoire, lu en fais grand cas sans
doute , mais tu ne les as jamais ouverts Voilà comme vous êtes, vous tous ! Maintenant, lu me parles de traduction en vers, d'éludés classiques et consciencieuses, de cette littérature difficile exaltée par M. Nisard. lié ! mon pauvre ami, quand j'aurais publié Perse, Juvenal et Horace, qui jaunissent dans mon porte-feuille depuis huit ou dix ans, que m'en reviendrait-il ? Serais-je seulement bien sur d'avoir un lecteur?
vel umisP connue dit Perse. Franchement, lirais-tu quinze mille vers de traduction, toi qui n'as jamais pu écouter saus dormir les quinze petits vers du prologue de Perse, qui m'ont coulé près d'une semaine de travail, quand le démon classique de la
traduction me tenait jour et nuit dans ses griffes ! Mes romans, au moins, lu les as lus...
— Oui, je l'avoue, interrompit sardoniquement Alexandre, mais j'ai beaucoup de peine à te les pardonner! les litres surtout.
— Eli! qu'importent les titres? qu'importe l'enseigne! Dis-moi, lamain sur la conscience , sont-ils dangereux , immoraux , comme l'ont prétendu quelques gens pudibonds et chagrins, qui n'avaient guère lu que le litre? Grois-lu, fermement, qu'ils donnent de mauvais conseils et poussent à faire le mal?
— Je ne dis pas cela précisément, répondit Alexandre qui voulait sans doute ménager à la fois l'auteur et l'ami ; mais tu dois convenir qu'une mère n'en permettra jamais la lecture à sa fille.
— Non, vraiment, si la fille est encore au couvent, par exemple; si môme elle n'a point deux ou trois jours de mariage. Mais dis-moi, une jeune fille de quinze ou seize ans , qu'a-t-elie besoin de lire des romans ou des drames? Qu'elle étudie l'histoire, ces grands ouvrages, honneur de l'esprit humain, comme chaque nation en peut citer quatre ou cinq avec orgueil. Plus tard, elle ne feuillelera plus, qu'en baillant
peut-être, ces nobles et vieux modèles:
l'imagination devient lente et paresseuse avec l 'âge ; pour ne pas s'engourdir, elle a besoin d'excitant et d'alcool. Alors il faut la réveiller un peu avec les brûlantes fiction s du roman. Tu m'avoueras qu'une jeune personne abien assez à lire pour compléter son instruction, sans être obligée de s'abonner à un cabinet de lecture.
— Oui, sans doute, répondit Alexandre; mais je prétends que tous ces ouvrages dévoransqui ne respirent qu'amour sont encore plus pernicieux peut être pour une femme mariée, tant qu'elle n'a pas cinquante ans.
— Oh ! voilà qui est trop fort ! m'écriaije, c'est pitoyable! c'est ridicule! Quelle pruderie mesquine !
— C'est très possible, reprit-il sans s'émouvoir le moins du monde ; quant à moi, je lis tes livres, mais je me garderais bien de les prêter à ma femme!
— J'en suis fâché, mon ami, car elle est charmante, pleine d'esprit, de grâce et de finesse. Je serais enchanté de savoir ce qu'elle pense de mes ouvrages. Elle pourra trouver qu'ils ne valent pas grand' chose, mais j'ai la conviction qu'elle ne m'en voudra point de les avoir écrit ; non , mon
cher, elle ne se formalisera point d'une seule page ; elle comprendra que l'intention de mes livres est toujours bonne.
— Oui , oui , parbleu ! répliqua-t-il en riant : l'EnJer est pavé de bonnes intentions ! Tes romans sont comme l'Enfer !
— Merci de la comparaison ! clic est amicale. Tu dois pourtant convenir que dans les plus chastes livres, il y a toujours au moins une page qui , détachée de l'ensemble, pourrait sembler impure, immorale; dans le plus chaste tableau de Raphaël ne pourrait-on pas isoler parfois quelque chose qui ferait baisser les yeux à
la moins prude? On n'arrive la plupart du temps à la moralité qu'en passant malgré soi par l'immoralité comme à travers un incendie. Dans Clarisse Harlotve , par exemple , auprès de celle angélique et douce figure ne voit-on pas grimacer les traits hideux de la Saint-Clair, effrayante incarnation du vice? Richardson ne vous fait-il pas entrer de force dans celle maison infâme, dans ce! te caverne, où la débauche et la corruption s'agitent dans une perpétuelle orgie? Eh bien! qui osera jamais accuser Richardson d'immoralité, de dévergondage? Dans Tartuffe lui-mémo, dans ce noble chef-d'œuvre , Molière n'at-ii pas mis une scène terriblement près-
San le?., el pourtant les plus (àrouehcs vertus ne s'en fâchent point. Les femmes galantes seules baissent les yeux et rougissent, quand ce bon M. Tartuffe va voir si personne ne peut le surprendre, et ferme la porte au verrou. Mais véritablement, si tu m'en crois, nous allons couper court à la discussion, clore les débats, car nous avons beau nous époumonner l'un et l'autre, nous garderons chacun nos idées, et n'en changerons point d'un iota. Ainsi donc, si tu veux, nous allons revenir à notre Épicurien frais et rose que nous avons planté là, je ne sais pourquoi. Parlons un peu de lui.
— Très volontiers, répondit Alexandre.
Je puis même te raconter son histoire, si tu en as grande envie !
— Son histoire ! elle doit être presque aussi terrible que celle d'une huître?
— Tu plaisantes , me dit Alexandre en secouant la tête; mais elle est bien tragique, son histoire! Elle enferme une scène épouvantable , je te jure !
— Bah ! tu piques ma curiosité!., contemoi cela.
— Ce jeune homme, poursuivit Alexandre, est encore une victime de cette littérature fausse et ridicule que M. Plougoulra...
— A si énergiquemenl flétri dans son réquisloire , interrompis-je; axais pas de phrases, je l'en supplie. Voyons l'histoire.
— Elle est longue, je l'en préviens, et la lune entourée de son cortège d'étoiles paraîtra dans les cieux, avant que je n'arrive au dénouement.
— Eh bien! c'est à merveille! lui disje, joyeux comme un enfant à qui l'on promet un beau conte de fée. Veux-tu venir aux Tuileries, sous les marronniers? nous serons là plus à notre aise que sur les boulevards, où l'on peut nous interrompre à chaque instant.
— D'abord, mon ami, si tu m'en crois, reprit Alexandre en jelaot ie resîe do son cignrre, nonsailons dîner. Justement nous voilà au café de Paris, et l'histoire nous paraîtra bien plus succulente après un bon repas. Je n'aime point d'ailleurs à raconter quelque chose, quand j'ai l'estomac vide; rappelle-toi que Pater SEneas ne fait sa magnifique narration, qu'après avoirdîné très confortablement chez la reine deCarlhage.
— Approuvé ! lui dis -je.
Et nous entrâmes au café de Paris, Il est fort inutile de dire que le dîner fut excellent; autant vaudrait faire i'éloge de la colonne Vendôme!
Alexandre venait de faire sauter notre secondeboiUeilledevindeChampagne,quand mon ange vermeil et bouffi entra , les deux mains dans ses poches, un élégan t parapluie vert sous le bras, en souriant le plus agréablement du monde. Il nous aperçut tout de suite , et vint s'asseoir à une table près de la nôtre.
— Oh! pour le coup, pensai-je, c'est trop fort! Toujours lui! lui partout!
Il me reconnut et me salua d'un certain air affable et protecteur, qui voulait sans doute être fort aimable, mais qui me déplut infiniment. Je ne sais pourquoi , mais cet homme , avec son éternel et insipide sourire, commençait à m'inspirer une
antipathie assez forte. Je tachai pourtant de n'en rien laisser paraître.
Il s'empressa de lier conversation avec Alexandre. Après s'être donné une foule de poignées de mains, ils parlèrent de miile choses plus ou moins banales et insignifiantes, et prononcèrent plusieurs noms qui m'étaient complètement étrangers.
J'appris seulement, au milieu de tout ce bavardage , que mon homme aux joues roses avait passé une dizaine d'années à Saint-Pétersbourg, et qu'il en arrivait. Il me semblait fort médiocrement enchanté de la révolution de Juillet; il faisait l'éloge de l'absolutisme , raillait impitoyablement la Pologne qu'il voulait
reléguer teuf entière en Sibérie, et proclamait Nicolas le plus grand des monarques. Tout en faisant l'apologie du 1res magnanime Autocrate, il mangeait comme dix et buvait comme trente. Les mets fins et recherchés dont sa table était continuellement pleine ne faisaient qu'apparaître et disparaître, comme si la baguette d'un magicien les eût touchés. II avait quatre bouteilles devant lui: une de vin de Madère, une autre de Bordeaux-Lafitte, deux de Champagne. J'admirais la merveilleuse complaisance de son estomac et la richesse de son langage académique et fleuri. Enfin, après avoir causé de choses et d'autres, Alexandre lui demanda de quelle
manière il passait son temps à Paris.
— E!i! mais je ne sais pas trop, en vérité, répondit le gastronome ; c'est assez difficile à dire. D'abord , voyez-vous, je me lève un peu tard , à une heure ou deux quand il fait soleil, car j'aime beaucoup le soleil... et vers trois ou quatre heures lorsque le temps est mauvais. Je déjeune assez légèrement, une aile de volaille froide et du Bordeaux : ensuite ,je vais faire un tour sur le boulevard... quand il pleut , je me promène dans les passages. Ma digestion faite ou à peu près, j'entre au club, j'effleure trois ou quatre journaux, car j'aime assez la politique... après quoi, je
dîne fort légèrement, comme vous voyez ! Ensuite, je me promène trois petits quarts d'heure sur le boulevard et dans les passages; j'entre au club, je fais unebouillotte,je redescends faire un tour sur le boulevard, et puis je remonte au club; je fais une bouillotte...
— Vous avez là une vie moins orageuse que celle d'autrefois ! interrompit Alexandre en souriant pour couper court h l'insignifiant bavardage de cet homme. Je vous ai connu pourtant, moi, terriblement romantique !
— Ah! oui, oui, je me rappelle, dit fleg
matiquemenl l'épicurien en avalant de suite trois verres de Madère, suivis de trois autres verres de vin de Champagne. En effet , mon cher monsieur, il fut un temps ou j'étais jeune et superbe, dans cet âge impétueux où l'on ne doute de rien!... Pourtant, moi, je doutais absolument de tout! oui, parole d'honneur, je ne croyais en Dieu qu'une ou deux fois par semaine , cinq minutes chaque fois; quand j'allais, par exemple, sur la bulle Montmartre voir coucher le soleil, l'astre du jour, Phébus , ou bien quand j'entendais gronder le tonnerre, quand il faisait un magnifique orage. J'aimais beaucoup l'orage !
— Et pourtant si j'ai bonne mémoire,
dit Alexandre, vous ne portiez pas alors de parapluie , vous aviez en exécration ~xe meuble utile et protecteur.
— C'est vrai ! répliqua l'autre en ingurgitant une nouvelle rasade de Madère. A cette folle époque de mon adolescence , je méprisais profondément les parapluies et les socques, mais surtout ceux qui avaient
le malheur et la faiblesse d'en porter. Le parapluie était pour moi quelque chose
d'immonde !.. il voulait dire àlafois sot, laid,
bourgeois, épicier: c'était le synonyme de
Classique, et voleur m'eût semblé un éloge
à cote de cette injurieuse qualification
Comme on change , bon Dieu , comme on
change ! Maintenant j'affectionne le parapluie; je comprends les socques et même les galoches. Je veux ayant tout me tenir les pieds chauds; je porte de la flanelle et j'ai trente mille livres de rente î
— Diable! repartit Alexandre, trente mille livres de rente! voilà qui lient plus chaud que trente gilets de llanelle. Trente mille livres de renie!
— Oui, mon cher monsieur, poursuivit le gourmand avec une bonhomie insolente, sans compter une centaine de mille francs qu'on doit en outre à la succession de mon oncle, dont je suis, comme vous le savez
sans doute, légataire universel. Je suis très heureux d'avoir pu retrouver tous les titres de créances : au moins je pourrai faire saisir, exproprier, mettre en prison mes débiteurs qui se font horriblement tirer l'oreille. Parbleu! c'est pour cela principalement que je viens en France. J'étais fort bien à Saint-Pétersbourg; on devait me présenter à S. M. l'empereur de toutes les Russies. Je vous dirai même que j'étais sur le point d'épouser une princesse russe qui a dix ou douze mille serfs.
— En effet, répondit Alexandre d'un air tant soit peu goguenard, j'avais entendu parler de votre prochain mariage ;
on disait même, mais c'est une mauvaise plaisanterie, sans cloute, que celte dame pouvait avoir, outre ses douze mille serfs, quinze ou vingt ans déplus que vous, etque par bonheur, avant de la conduire à l'autel, vous avez pu jeter un coup-d'œil sur son extrait de naissance.
Mon homme se mordit les lèvres, et toussa d'un air embarrassé.
— Celle union vous aurait mis fort bien en cour, reprit Alexandre. L'Autocrate vous eût porté dans son tendre cœur, d'aulant plus que vous ne protégez guère la nationalité Polonaise, à ce que je me suis laissé dire ?
— Je déleste la Pologne, répliqua mon gros épicurien en avalant d'une seule bouchée un plum- pudding au rhum qu'il venait d'éteindre.
— Une fois vus affaires terminées, ait. Alexandre, vous retournerez bien vite en Russie, je présume. Vous ne devez plus guère aimer la vie parisienne, depuis la révolution de Juillet.
— Si fait! si fait, repartit le Bacehus, dont les joues étaient écarlales comme la crête d'un coq en fureur, j'aime toujours la cuisine parisienne, quoique peul-élrc elle ait un peu baissé, comme vous dites, depuis les trois Glorieuses, Je vous avoue
qu'on mange assez mal chez les Russes , qui, du reste, sont, je vous jure, une grande et puissante nation. C'est avec un certain plaisir, j'en conviens, avec un certain épanouissement de cœur, que je retrouve ce cher café de Paris, mes boulevards , le Palais-Royal , et une foule de jolis petits endroits qui ne sont pas sans charmes, quand on est jeune et riche... car j'ai trente mille livres de rente, voyez-vous. Ce n'est pas au moins que je sois très difficile pour la table, un rien me suffit: mais comme j'ai l'estomac, le système gastrique assez délicat et fort impressionnable , il me faut des mets choisis, fins , ingénieux. Pourtant, je vous en
conjure, n'allez pas croire que je me sois fait un dieu de mon ventre!
Et ce disant, il engloutit une énorme pomme meringuée, toute brûlante, qui lui fit faire une abominable grimace. Cet homme me répugnait. J'aurais voulu pouvoir lui dire tout ce que j'avais sur le cœur; jetais vraiment prêt à lui chercher querelle.
— Non,conlinua-t-il en répétant son horrible phrasejewe me suis pas fait un dieu de mon yen*re,jevouspriede le croire; mais je suis fort sujet aux crispations intestinales, aux coliques sourdes, aux borborygmes, avant-coureurs fatals du choléra-morbus, et si je ne suivais pas un certain régime...
— Vous faites 1res bien, interrompit Alexandre. Il faut, avant tout, soigner sa santé, soigner l'animal, la bête, comme on dit, la partie matérielle. Mais vous soignez encore plus l'esprit, j'imagine?., l'esprit , l'âme immortelle et volatile. N'est-ce pas, vous lisez considérablement? Vous êtes au courant des livres nouveaux ?
— Moi ? pas du tout , répondit-il , béant de surprise. Qu'est-ce que ça me fait, tous vos livres?
— Mais autrefois, reprit Alexandre, vous étiez abonné à trois cabinets de lecture pour le moins. Vous étiez roman-
tique jusqu'à la moelle des os; ce qui ne vous avait pas empêche pourtant de remporter le prix d'honneur au Grand-Concours.
— C'est vrai, dit le Gastronome en souriant, d'un air idiot. J'ai eu le prix d'honneur, des volumes superbes ! Ah ! dam ! c'est qne j'étais fort dans mes classes! j'écrivais en latin comme Marcus-Tullius- Cicéron.
— C'est une glorieuse jeunesse que vous avez eue là, monsieur, lui dis-je, pénétré malgré moi d'un certain respect classique pour un homme qui avait rem-
porte le prix d'honneur, ,Tesnè,re que vous n'avez pas lout à fait abandonné ces belles cî graves éludes de l'antiquité, qui font tant de plaisir à tout âge ! Vous lisez quelquefois encore, n'est-ce pas? ces immortels écrivains de la vieille Rome, qui seront toujours nos guides et nos modèles.
— Oui , à la bonne heure ! s'écria-t-il
avec enthousiasme; garçon, encore une pomme meringuée! Oui, monsieur, les anciens, voilà le bon genre ! le vrai classique ! Cornélius - Ncpos ! Parlez ■ moi de Cornclius-JXépos ! Il n'exalte pas l'imagination , celui-là !
«— Il s'en garderait bien ! lui dis-je.
— Et l'on peut, sans danger, le mettre dans les mains des enfans, poursuivit-il d'un air radieux.
Il partit de là pour faire un éloge pompeusement grotesque de Gornélius-Népos.
Il bariola môme cette fastueuse apologie de quelques citations latines empruntées à la vie de Miltiade et deThémistocle , citations fort saugrenues et cruellement estropiées : ce qui me fît voir très clairement que l'ancien lauréat était plus intimement lié depuis sa glorieuse année de rbétorique avec le vin de Champagne et le Madère qu'avec le grand Marcus-Tullius-Cicéron.
— Parlez-moi des Bucoliques! poursuis vit-il en b animant; parlez -moi des Métamorphoses d'Ovide , Temptum solis crat, etc. ; parlez-moi de Phèdre, ce grand fabuliste ! Ces livres-Là valent un peu mieux que tous vos romans !
Je pris d'abord cette vigoureuse invective pour une personnalité qui me semblait assez grossière dans la bouche d'un étranger. Alexandre, enchanté, se mit à rire aux éclats; l'autre continua victorieusement, mais d'une manière doctorale et grave qui me fit voir que ce monsieur parlait seulement pour avoir le plaisir de s'entendre , et nullement pour me blesser
— Oui, messieurs , reprit-il , sacrifiant trois ou quatre Cois de suite au Bacclius champenois , vos romans sont exécrables!
Ils ne font que pervertir la jeunesse !... Us l'entraînent et la poussent clans l'abîme!... Us couvrent toute la France d'un lar£e crêpe de deuil!... Ils aiguisent les poignards et dressent les cchafauds !
— C'est absolument ce que j'avais l'honneur de soutenir devant monsieur, il n'y a qu'un instant, dit Alexandre en se frottant les mains avec une joie railleuse. Je suis charmé , monsieur le comte , oui , charmé que nous soyons du même avis làdessus , l'un et l'autre.
— Oui, c'est ma conviction ferme, inébranlable, fondée sur le malheur et l'expérience, ajouta chaleureusement le comte, (il était comte sans doute, puisque Alexandre le nommait ainsi), toute votre littérature cadavéreuse est abominable !.. Elle est la mère de tous les crimes qui désolent notre belle patrie !.. Adultère, viol, assassinat /rébellion contre les sergents de ville, elle s'en va prêchant cette horrible croisade !... C'est elle qui précipite chaque jour tant de malheureux dans les bras impies du suicide! c'est elle qui fait les athées, les faux-monnoyeurs! c'est elle qui fait les assassins, les journalistes ! c'est elle qui peuple les bagnes et Clamârt, où l'herbe poissée si bien!
Alexandre ne put comprimer un violent accès d'hilarité, à cette réminiscence essentiellement romantique.
— Oui, continua l'orateur avec un profond soupir, vous êtes cause, vils romanciers et dramaturges, vous êtes cause que de pauvres jeunes gens égarés s'abandonnent en esclaves à toutes leurs passions orageuses, et meurent bourrelés de remords !...
— De remords et de pommes-meringuées , murmura tristement Alexandre en étouffant de rire dans son mouchoir.
— Oui , vous partagez mes douleurs !
reprit le gastronome d'un air mélancolique.
Merci , trois fois merci !... Mais ces monstrueux livres ! poursuivit-il avec une brûlante indignation, je les hais, je les hais! je les hais!... Sans eux , les infâmes, je serais pur encore!... je n'aurais pas souillé ma robe virginale !... Oh ! quand je serai député, ce qui ne peut tarder beaucoup, messieurs, oh! comme je les pulvériserai du haut de la tribune!... c'est vous , dirai-je avec la chaleureuse énergie de la conviction et de la probité, c'est vous , romans et drames, qu'il faut envoyer au bagne; c'est vous, misérables, qu'il faut marquer, guillotiner!
—Absolument comme ces grands haut-
de-chausses qu'Harpagon voulait faire pendre, dis-je tout bas à mon ami.
— Oui! reprit le futur député d'une voix tonnante, c'est vous seulement qu'il faut punir, et non pas cette folle jeunesse empoisonnée par vos leçons fatales!... C'est vous, vous seuls!... et comme le disait l'autre jour M. i'avocat-général dans un sublime réquisitoire, on ne saurait trop flétrir cette littérature...
— Fausse et ridicule, interrompit comiquement Alexandre.
— Ridicule etfausse! continua leglouton; odieuse!,. Elle cxaUc , clic enflamme , elle
égare toutes ces jeunes lûtes, qui transformant vos rêveries sanglantes en véritables crimes , en scènes réelles de la Cour d'assises, vont tomber sous la main du bourreau!... Elle bouleverse tout l'ordre social, messieurs, tous les grands intérêts de la société!... Ali ! messieurs, l'intérêt de la société est immense ! et dans un temps comme le nôtre, où les assassinats et les suicides se succèdent avec une si effrayante rapidité !...
Un accès de toux assez prolongé interrompit, fort heureusement, l'énergique réquisitoire, que j'avais lu à peu de chose près la veille dans la Gazelle des Tribunaux.
Cependant, pourTacquit de ma cons-
cience et pour§ l'honneur de ces pauvres romans et drames si cruellement stigmatisés, je ne pus m'empêcher de répondre à cette espèce d'avocat-général qu'il était bien sévère, bien farouche, bien antropophage à l'égard de ces infortunés romans qui n'en peuvent mais, et qui sont tout bonnement la peinture des mœurs contemporaines, fous, passionnés, orageux comme elles. J'essayai, mais en vain, de lui faire comprendre que les mœurs d'une époque faisaient bien plutôt les romans et le théâtre, que le théâtre et les romans ne faisaient les mœurs.
— Quoi! monsieur, vociféra-t-il en s'échauffant, cette malheureuse génération
qui a fait la révolution de Juillet, vous nierez qu'elle va prendre chaque soir des leçons d'adultère et de meurtre à ces théâtres de boulevard, à ces affreux boulevards, qu'on a si justement surnommés boulevards du Grime! Que voulez-vous, dites-moi, que voulez-vous que fasse un pauvre jeune homme, plein de passions impétueuses, et qui ne voit sur la scène que des voleurs, des adultères,des assassins?... La contagion de l'exemple, messieurs!... oui, messieurs, la contagion de l'exemple !... Il faudra bien qu'un jour ce jeune homme-là tue quelqu'un!...
— Je n'en vois pas positivement la nécessité, répliquai-je. 11 me semble d'ailleurs
que Je vice et le crime ne sont pas du tout prônés dans ces romans et ces pièces de ihéâlre, que vous foudroyez pêle-mêle. Par exemple, dans Àngcle, je ne vols pas le moins du monde en quoi le sort de M. d'Aïvimare peut vous sembler si digne d'envie. L'ambitieux Richard Darîinglon est assez rudement puni, je pense?... Quant à ce pauvre fou d'Antony, eh bien! que la justice informe, la justice fera son devoir. Je suis très loin de prétendre, non plus que l'auteur, qu'il faille absoudre un Anlony dans la société : non vraiment ! îl faut le punir et le plaindre !
Mais l'enragé classique ne voulait rien entendre. Plein de Madère et de Chain pa-
gne, il était comme une véritable bacchante, et prodiguait les plus cruelles invectives, les plus injurieuses épithètes, à nos plus célèbres dramaturges, qu'il désignait tout haut par leurs noms. Il invoquait tour à tour contre eux la marque, le bagne , la guillotine: c'était une colère des plus bouffonnes , une tragi-comédie.
Alexandre, lui, ne disait rien, il riait aux larmes.
J'eus la bonhomie de vouloir faire en-corc observer tout doucement à ce furieux que les meilleures choses ont leur mauvais côté, et qu'on tire du poison des plantes les plus salutaires. Je voulus bien convenir que certaines pièces de théâ-
Ire et certains livres avaient pu quelquefois influer d'une manière pernicieuse sur quelques imaginations malades, que rien ne pouvait guérir; mais je lui dis qu'en définitive les romans et les drames ne sont guères plus immoraux que la rivière, qui est coupable d'un si grand nombre de crimes et de suicides. Je lui demandai si, à tout prendre, on ne ferait pas mieux encore de boucher la Seine, que de fermer les boutiques de libraire et les théâtres de boulevards. Et les boutiques d'armuriers, pourquoi permettez-vous qu'elles soient ouvertes? C'est de là que sortent tous les meurtres, sous la forme d'un poignard ou d'un pistolet. Fermez surtout les
tirs; et dès qu'on ne pourra plus se procurer sur l'heure des armes toutes chargées, je vous jure qu'on se brûlera la cervelle un peu moins souvent.
— Nous pourrions encore, disais-je, pousser beaucoup plus loin le paradoxe : vous avez supprimé les bureaux de loterie et les maisons de jeu ; eh bien ! pour être conséquens et logiques, chastes gardiens delà morale, fermez d'autres maisons non moins profanes, vous qui protégez la bourse et la santé publiques; fermez ces cabarets béants à chaque coin de rue, ces temples de la gloutonnerie, où le premier fou qui passe peut manger comme trente si bon lui semble, boire une pinte d'eau-
de-vie ei mourir d'indigestion ou d'ivresse.
Le gourmand prit à son tour ce que je disais pour une amère et cruelie personnalité; car il était pourpre comme un homard et gonflé comme un ballon ; il ne respirait plus qu'avec effort, tant son estomac était chargé de vins et d'alimens.
— Mon cher monsieur, dit-il d'une voix entrecoupée de hoquets bachiques, je vois avec douleur que vous prenez la défense d'une littérature infâme qu'un éloquent magistrat flétrissait naguère du haut de sa chaise curule!... Ah! si tous les souverains de l'Europe voulaient me croire', si toutes les têtes couronnées voulaient s'entendre pou r établir un cordon moral et satinaire , qui
empêchât celle littérature empestée , celle fièvre jaune littéraire de pénétrer au sein des états !... S'ils imitaient l'auguste prudence de S. M. Nicolas, empereur do toutes les Russies...
— C'est vrai, monsieur, c'est vrai ! je partage entièrement votre opinion t interrompisse, ne me souciant guère d'enlcndrepour la dixièmefois depuis une heure le panégyrique de ce doux autocrate, qui dans sa clémence, vraiment touchante et paternelle, veut habiller à neuf toute la Pologue, et lui prend mesure de ses mains impériales.
Alexandre et moi, nous avions fini de dîner depuis long- temps. J'étais singuliè-
rement fatigué du réquisitoire assommant de ce Gargantua; je priai donc tout bas Alexandre de nous esquiver. Alexandre ne demandait pas mieux, et, pour hâter notre fuite , pour couper court à toutes les politesses, il se pencha vers le chef des dévorans, et lui dit quelques mots à l'oreille en me regardant d'un certain air.
Le goinfre, aux joues ardentes, se rembrunit tout à coup.
— C'est l'auteur d'une Grossesse ! murmura-t-il entre ses dents, l'auteur d'une Fleur à vendre! Ah ! vous m'en direz tant ! Je ne m'étonne pas , monsieur, de la chaleur avec laquelle vous défendez ce genre
épouvantable !.., Vous êtes l'auteur d'une Grossesse !
— Oui, monsieur, répondis-je en le saluant, je suis l'auteur d'une Grossesse, pour vous servir ; L'auteur d'une Fleur à vendre, et dans quelques jours du Bâtard!
— Du Bâtard ! s'écria mon homme avec un tel soubresaut qu'il fit rouler à terre une bouteille qui se brisa bruyamment. Est-il vrai , monsieur?... Veille-je?... quoi! vous allez faire paraître un livre intitulé : le Bâtard?
— Et j'aurai l'honneur de vous en offrir un exemplaire sur papier rose, si vous le permettez, répondis-je avec une courtoisie toute chevaleresque.
Il me regarda un instant , sans parole, la bouche tou te grande ouverte de lonnemcnt.
— Je vois bien que ce litre vous effarouche un peu, lui dis-jc. Mais franchement , ie nom ne fait rien à l'affaire. Une Grossesse n'a rien de plus monstrueux que le Bâtard. On dit cela tous les jours, «à chaque instant , sans que la pudeur , cette moderne Isis de la Chausséc-d'Anlin , songe même à se voiler la face. Il faut bien nommer les choses par leur nom, et Molière, qui était sans doute un aussi grand moraliste que M. Plougoulm, n'hésitait pas le moins du monde à rimer avec un certain mot sonore, qui me ferait mettre aujourd'hui à l'index dans cette vaste et froide
contrée soumise à la houlette du très clément empereur , dont vous célébrez les vertus pastorales.
—Une Grossesse ! ... murmurait le mangeur abasourdi. Une Fleur à vendre!... le Bâtard!... Mon Dieu! quel siècle! quel abominable siècle!! Nous retournons au temps de Sodôme et de Gomorrhc ! Eheu ! Elieu! hélas! hélas!
Je sortis avec Alexandre.
— Pardieu ! mon cher , me dit-il en riant à gorge déployée , c'est un fier original ! Je ne le croyais pas de cette force-là. il mange, il boit, il digère , il fait de la morale et du chyle ! C'est un homme parfaitement heureux !
— C'est moins qu'une huître !... C'est un
légume !
— Eh bien, mon cher, reprit Alexandre
d'un ton grave et sérieux , ce légume est arrosé de sang!., il a poussé sur une tombe! Othello n'a rien fait de pis que ce légume!
— Que veux-tu dire?
— L'histoire de cet homme est terrible. Je te la conterai demain. Tu la publieras après le Bâtard.
Alexandre m'a tenu parole.
En effet , cette histoire est terrible !
nu.
VUEMlEHiE PARTIE t
— €p ilïari rt limant.
Vers la fin de l'année 1743, l'Angleterre était dans une grande agitation.
La France, que l'intervention britannique dans la guerre de la succession d'Autriche contrariait singulièrement, voulut faire une puissante diversion. Une descente
en Angleterre fut résolue ; le fils du Prétendant, Charles-Edouard, quitta Rome, déguisé en courrier espagnol, se rendit à Paris, vit le roi de France et partit incognito pour la Picardie. Enfin au mois de janvier, M. de Roquefeuille sortit de Brest avec quinze mille hommes commandés par le comte de Saxe , et se dirigea vers la province de Kent.
Alors l'Angleterre entière se lève.
Toutes les milices s'assemblent pour la défense des côtes ; et sir John Norris est envoyé dans le canal à la rencontre de l'escadre française.
Un soir d^hiver, par un de ces brouillards froids et ténébreux qui enveloppent tout à coup les rues de Londres, deux femmes étaient assises près cTun excellent
feu de charbon de terre, dans un petit salon richement décoré. Les fenêtres de cette pièce, bien closes de volets et de rideaux , empêchaient Pair humide et malsain de la Tamise de pénétrer dans l'appartement, mais elles notaient pas un rempart suffisant pour étouffer le bruit des voitures et de la foule qui se pressaient dans le Strand, une des rues tes plus populeuses et les plus commerçantes de Londres.
On entendait à chaque instant des voix enrouées déporter et de gin , crier la suspension de Vhabeas corpus, et la proclamation souveraine qui ordonnait la stricte exécution des lois contre les, papistes et les non-jurans.
Mais les deux femmes qui étaient as-
sises dans cette chambre ne semblaient pas accorder la moindre attention à tout ce tumulte extérieur, plus assourdissant et plus étrange que de coutume. Elles demeuraient silencieuses et immobiles.
La plus jeune, dont la mise quoique simple était fort élégante, pouvait avoir dix-huit ans. Elle était parfaitement belle, mais sa physionomie grave et mélancolique , ses yeux pleins de larmes et cerclés d'une teinte bleuâtre, sa figure altérée et pâle, annonçaient une profonde souffrance intérieure.
C'était madame Doring , la femme d'un riche négociant de Londres. Mariée depuis deux ans, elle n'avait jamais eu pour son mari qu'un sentiment d'affection et d'estime, mais point d'amour. Leurs caractères n'avaient aucune espèce d'analogie :
Anna était douce, rêveuse et tendre, et sa nature un peu romanesque contrastait singulièrement avec celle d'un homme positif et bourgeois, qui préférait ses livres de commerce à toutes les magnifiques inspirations de Shakespeare et d'Ossian !
En outre, M. Doring, bien qu'il fut d'une bonté parfaite et d'un dévouement sans bornes pour ses amis, avait une humeur inégale, souvent rude et quinteuse, que ne parvenait pas toujours à calmer l'angélique patience de sa femme.
Du reste, il l'aimait avec adoration, et depuis qu'il était marié, son caractère, loin de s'accroître en violence, devenait chaque jour au contraire plus souple et moins emporté. Seulement, en matière
;HS LE BATARD.
politique il était intraitable , il ne pouvait entendre prononcer le nom de Charles- Edouard , sans entrer dans une affreuse colère; et, comme un de ses associés, M. Tyrconnel, était jacobite au fond de Tàme, madame Doring avait obtenu d'eux à force d'instances qu'on ne parlerait jamais politique dans la maison.
Grâce à cet arrangement, les deux associés n'étaient plus toujours au moment de se brouiller, mais ils se détestaient cordialement l'un l'autre. Cependant comme ils avaient un égal intérêt à ne pas se séparer, ils tâchaient de se faire bon visage, quoique M. Doring ne pût jamais bien dissimuler l'antipathie profonde que lui inspirait M, Tyrconnel.
Celui-ci qui jouissait d'une grande fortune avait confié d'énormes capitaux à M.
Doring, qui se trouvait forcé de le ménager bien qu'il n'aspiràtqu'au moment de rompre ouvertement avec un partisan frénétique de la dynastie déchue. Mais si M. Doring éprouvait pour cet homme une répulsion de jour en jour plus forte, Anna détestaitplus encore M.Tyrconnel, qu'elle ne pouvait voir sans un profond sentiment d'horreur et de dégoût.
En effet, il était difficile d'imaginer une physionomie plus odieuse que celle de M. Tyrconnel. Grand, maigre, osseux, il avait quelque chose de lubrique et de faux dans le regard. Sa figure, sèche et couperosée, était presque toujours contractée par un de ces hideux sourires qui semblent n'appartenir qu'à la bouche des faunes et des satyres fabuleux. Ce sourire même prenait une expression plus sata-
nique en présence de madame Do-ring, et le regard fauve et vitreux de cet homme brillait d'une lumière étrange quand il se posait effrontément sur le visage calme et pur d'Anna.
Mais depuis quelque temps ce calme et cette pureté semblaient avoir abandonné les traits souffrans de madame Doring.
Elle tressaillait d'une manière convulsive quand M. Tyrconnel s'approchait, elle baissait les yeux avec un frisson d'épouvante indéfinissable, et ses joues ordinairement pâles se couvraient d'une plus mortelle pâleur.
M. Doring, que des affaires commerciales de la plus haute importance avaient retenu six semaines à Liverpool, était revenu depuis quinze jours, et la métamorphose étrange, opérée en si peu de
temps dans la physionomie et les manières de sa femme, l'avait considérablement surpris. Il avait même questionné là-dessus son ami le plus intime, sir Lionel Belgrave, excellent jeune homme d'une trentaine d'années, avec lequel il avait fait ses études à Cambridge , et qu'il aimait comme un frère.
Avant le mariage de son ami, sir Lionel avait aimé éperduement Anna, qui achevait aiors sa quinzième année. Le cœur de la jeune fille n'était pas resté insensible à la passion profonde qu'elle inspirait au noble et brave Lionel , dont le caractère chevaleresque avait tant de rapport avec le sien; mais Anna était sans fortune. Belgrave lui-même n'avait recueilli qu'un très mince patrimoine, et, désespérant d'obtenir Anna
d'une famille pauvre et intéressée, il avak tâché à force de courage d'étouffer son amour et d'en faire le sacrifice à l'amitié : Edmond Doring aimait Anna, sir Lionel le savait; il se résigna donc et souffrit en silence.
Mais bientôt cette flamme , qu'il avait espéré pouvoir éteindre au fond de son cœur, se réveilla plus vivace et plus ardente. Au lieu de fuir la présence dangereuse d'une femme aimée, il avait eu la faiblesse de se fixer à Londres, dans le voisinage oie ses amis; et depuis deux ans qu'Edmond Boring était marié , sir Lionel n'était pas resté peut-être un seul jour tans voir la figure enchanteresse d'Anna, et ses beaux yeux mélancoliques et mouillés de larmes qui se tournaient parf ,is si douloureusement vers lui comme
pour diie : Hélas! si je pouvais t'ai mer!
Par malheur, un jour, Lionel comprit ce muet langage : dévoré d'amour, il parla, timidement d'abord... l'idée de trahir son ami d'enfance le remplissait d'horreur, et glaçait la parole sur ses lèvres; mais enfin, il ne put retenir un aveu plein de flamme et de délire : madame Doring, épouvantée, le conjura de la fuir pendant quelque temps ; il le promit, mais au moment d'exécuter sa fatale promesse, le courage l'abandonna.
D'ailleurs, il n'avaitaucun prétexte encore pour s'éloigner; une séparation semblable eût désolé M. Doring, qui ne l'aurait pas laissé partir sans de bonnes et valables raisons. Il fallait donc en trouver.
Sir Lionel avait fait quelques spécula-
ÎJl LE BATARD.
lions commerciales qui n'avaient jamais réussi; il semblait frappé de malheur dans tout ce qu il entreprenait. Depuis une année surtout ses pertes avaient été considérables; et des gens de mauvaise foi , exploitant sa générosité d'une manière indigne, l'entraînaient rapidement à sa ruine. Il faut avouer que le commerce ne convenait pas le moins du monde à sir Lionel Belgrave, dont Fàme impressionnable et poétique était plus souvent dans un espace idéal , que sur la terre. Les chiffres et les comptes lui faisaient horreur.
Mais on n'est ^as toujours maître de choisir un état : la plupart du temps, les circonstances nous font suivre telle ou telle route , et c'est lorsqu'il est trop tard, qu'on s'aperçoit clairement qu'on a pris la mauvaise.
LK BATARD. 9a
Cependant l'amour de Lionel pour madame Doring redoublai! chaque jour de violence, et bien qu'il fit tout son possible pour le retenir dans son âme, il désespérait de le vaincre, et frémissait en pensant à l'avenir. Mais ses visites à madame Doring étaient moins fréquentes, il évitait de se trouver seul avec elle, et jusqu'alors il avait su prendre asse? d'empire sur luimême pour qu'Anna, moins effrayée , ne le pressât plus autant de partir.
Malheureusement M. Doring fut obligé de quitter Londres, pour aller à Liverpool.Anna, pâlissant àl'idée de resterseule pendant six semaines avec sir Lionel , voulut absolument accompagner son mari qui, la trouvant trop souffrante pour entreprendre ce voyage au milieu de l'hiver, r>e consentit jamais à l'emmener.
M. Dormg avait la plus aveugle confiance en Belgrave, il le pria de tenir compagnie à sa femme , et de ne pas l'abandonner à la solitude qui ne pouvait qu'être dangereuse pour elle ; mais hélas! M. Doring, en faisant dépareilles recommandations , ne songeait pas à d'autres périls , beaucoup plus réels et plus terribles.
L'absence de M. Doring amena de bien grands malheurs, une suite d'événemens funestes qui se déroulèrent sans interruption pendant une vingtaine d'années, et qui se terminèrent par la plus effrayante catastrophe que jamais homme ait imaginée.
Quelques jours après le départ de M. Doring, Betsy, la vieille bonne qui avait élevé Anna, fut témoin d'une scène
<jui l'épouvanta profondément. Elle com^ prit, elle devina une partie de la vérité, et jura, dans le fond de son cœur d^arrêter sa chère Anna sur le bord du précipice; mais il n'était plus temps !...
Un soir que Lionel et madame Doring étaient depuis quelques heures ensemble, Betsy, en passant près de la porte du salon, entendit comme des sanglots étouffés, comme des lamentations douloureuses.
Saisie d^effroi, elle ouvrit brusquement la porte... Anna était assise sur un canapé, le visage dans ses mains toutes pleines de larmes; Belgrave, à genoux devant elle, paraissait courbé sous la douleur et le remords. Il pressait en tremblant les mains d'Anna, qui le repoussait avec une expression de terreur.
A dater de ce jour, pendant près d'un
T. I, ïï
mois, Lionel n'avait point reparu chez madame Doring; mais il se faisait entre eux un échange fréquent de lettres.
M. Tyrconnel était beaucoup plus assidu dans ses visites auprès de madame Doring, depuis la disparition de sir Lionel. Il affectait même dans ses discours et dans ses gestes une certaine familiarité galante, qui surprenait madame Doring et la blessait profondément, sans toutefois qu'elle osât se plaindre, car elle croyait voir par moment briller comme un éclair de méchanceté ironique et de menace insultante dans les yeux de Tyrconnel.
Une semaine à peu près avant le retour de M. Doring, Anna reçut de Lionel une lettre fort longue, qu'elle relut plusieurs fois en laissant échapper de tristes sanglots et des torrens de larmes. Lionel
voulait partir pour les Indes; sa résolution était prise; il avait compris qu'après sa trahison il ne pouvait plus rester auprès de l'ami qu'il avait si indignement offensé. D'ailleurs, madame Doring ellemême exigeait qu'il s'éloignât promptement; elle le suppliait au nom de l'amour et de l'honneur, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde!... Tant qu'il n'aurait pas quitté l'Angleterre, elle ne pouvait pas, disait-elle, avoir un seul moment de calme et de bonheur; il y aurait toujours une voix qui lui reprocherait son crime, hélas! et peut-être n 'aurait-elle point la force de se repentir!
M. Doring n'aurait qu'à surprendre un regard, un mot d'intelligence entre elle et son amant, alors, adieu le repos et la
100 LE KATAU1).
félicité de cet homme honorable et confiant qu'ils avaient outragé.
« Non, pensait-elle, je n'ai pas le droit de plonger un poignard dans le cœur de ce malheureux Edmond ! Qu'il ignore toujours que cet enfant...
Elle n'achevait pas, même dans sa pensée, car un frisson courait dans ses veines; cette idée seule la glaçait jusqu'à la moelle des os.
Quand madame Doring eut relu bien long-temps la lettre de sir Lionel Belgrave , elle la cacha dans un portefeuille de cuir noir qu'elle serra au fond d'un secrétaire.
Plusieursjours encore s'étaient écoulés.
M. Doring à sfcn retour avait appris la
détermination de Lionel qui s'obstinait à partir pour Calcutta. Comme Beîgrave venait de faire de nouvelles pertes qui anéantissaient entièrement sa fortune, il paraissait assez naturel que le séjour de l'Angleterre lui fût odieux, et qu'il eût pris la résolution de s'expatrier pour rétablir ses affaires dans les Indes, où l'on s'enrichissait alors en très peu d'années.
Cependant M.Doring avait essayé longtemps encore de le dissuader d'un pareil projet , mais voyant que c'était peine inutile, il voulut au moins que Lionel s'embarquât avec une assez forte somme d'argent que Beîgrave lui rendrait dans un temps plus heureux. Celui-ci avait refusé pourtant cette offre généreuse, avec une persévérance que l'honnête négociant ne pouvait pas comprendre.
Neuf heures venaient de sonner. Lionel devait s'embarquer à dix heures, et depuis le matin il était sorti avec M. Doring, pour faire ses préparatifs et mettre en ordre ses affaires.
Anna, plongée dans les plus tristes réflexions , attendait avec une impatience pleine dVnxiété que sir Lionel rentrât.
Ils allaient donc se dire adieu!., pour jamais peut-être!..
Betsy , silencieuse comme madame Doring, devinait les pensées de sa pauvre maîtresse, aux soupirs douloureux qu'elle laissait échapper par intervalles. Betsy n^osaitpas interrompre ce long et funèbre silence, et regardait Anna à°un air profondément désolé.
Enfin madame Doring, levant les yeux
au ciel, les reporta sur Betsy, et lui prenant les mains, (Tune voix faible et voilée de sanglots :
— Dieu soit loué! dit-elle. C'est aujourd'hui qu'il s'embarque et quitte l'Angleterre!.. 0 Betsy! puissé-je ne jamais le revoir dans ce monde !
— Que dites-vous, madame?., répondit la femme de chambre surprised'entendre de semblables paroles dans la bouche de sa maîtresse. Quoi! vous n'aimez donc plus sir Lionel?..
Madame Dorine; secoua la tête avec une expression douloureuse.
— Hélas, reprit-elle en baissant un peu la voix, comme si un autre que Betsy eût pu l'entendre, je te l'avoue à toi, ma pauvre amie , je l'aime plus que jamais !..
oui! cet amour qui fait monter le rouge de la honte à mon visage, eh bien! au lieu de s'affaiblir, je sens qu^il s'accroît chaque jour, à chaque instant!.. Voilà pourquoi je veux que sir Lionel parte aujourd'hui, qu'il mette l'Océan tout entier entre nous deux!... 0 mon Dieu! mon Dieu! il est trop tard maintenant!.. Lionel! que n^as-tu fui plus tôt!.. Je serais pure encore!., je n'aurais pas dans le cœur un serpent qui me ronge!... Betsy, je pourrais lever les yeux sur mon mari sans frissonner!., continua-t-elle en promenant par toute la chambre des regards effarés. Toutes les nuits, avant de m'endormir, quand je pose la tête sur l'oreiller de cette couche profanée, je ne craindrais pas les aveux d'un sommeil plein de rêves, let cris accusateurs du remords!.., Ah! Betsy, je te le jure, va, si
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les femmes pouvaient savoir combien le crime est lourd à porter, elles souffriraient mille-fois la mort avant d'être coupables!..
Et sa voix s'éteignit dans les sanglots.
— Au nom du ciel, madame! balbutia la femme de chambre qui pouvait à peine articuler une parole , tant sa voix était émue. Je vous en conjure, calmez-vous !
Et elle prenait les mains d'Anna, qu'elle couvrait de larmes et de baisers.
Il y eut quelques instans de silence, interrompu seulement par les crieurs publics qui continuaient de hurler la proclamation dans les rues.
— Au moins, reprit madame Doring en joignant les mains, si je pouvais mourir !
106 LE BATARIi.
s'il m'était permis d'expier mon crime en mepunissantmoi-même !...Oh ! comme je serais heureuse d'en finir avecTexistence!. mais je ne le puis!... la mort est un bienfait que le ciel me refuse!., ma vie, hélas! n'est plus à moi !... elle est à cet enfant !...Oh! malheureuse! poursuivit-elle avec terreur et désespoir, pourquoi cette fatale absence de mon mari! Il n'a pas voulu que je le suivisse à Liverpool!.. et pendant six semaines il m'a laissée toute seule à Londres près de sir Lionel!... Oh !... quel excès de confiance et quel aveuglement!... voilà ce qui m'a perdue!... Mais aussi que pouvait-il craindre!.. Sir Lionel... son meilleur ami, son ami d'enfance !...
— Madame, je vous en prie, écartez ces cruels souvenirs!... ne vous appesantissez pas sur des idées pénibles qu'il faut
effacer de votre mémoire. Mon Dieu! votre santé est déjà bien mauvaise, ne la détruisez pas tout à fait , n'augmentez pas sans raison vos chagrins!
— Betsy, continua madame Doring en soupirant, pourquoi n'ai-je pas voulu te croire!... tu m'avais avertie lorsqu'il était temps encore!... Insensée! je me fiais à moi-même !... Je me croyais plus forte, et je ne tremblais pas à l'aspect du danger!., vanité folle!... malheureuse confiance!... oh! comme je suis punie!... 0 ciel! de quelle manière indigne, lâche, infâme , j'ai récompensé l'amour et la noble affection de M. Doring!... Depuis quinze jours qu'il est revenu, Betsy, hélas! si tu savais combien je souffre!... Je suis toujours prête à me jeter à ses pieds, à lui avouer mon crime, à lui dire : « tuez-moi ! »
10S LE BATARI>.
— Gardez-vous en bien, madame, s'écria Betsy avec un tressaillement de frayeur, c'est un homme dont la colère est si terrible! Oh ! je vous en conjure, redoublez de prudence, au contraire !.. qu'il ne se doute jamais!... Songez-y donc, un geste, une parole , suffiraient pour éveiller les soupçons dans cette âme ombrageuse !... Alors, oh! alors, ce serait fini de vous, madame!... Mais, je vous en supplie, Anna, ma pauvre Anna, je vous le demande en grâce, à deux genoux, ménagez toujours M. Tyrconnel , gardez-vous bien de le pousser à bout; il est si méchant ! si fourbe, si lâche !... Il vous aime!.... maintenant vous n'en pouvez douter, et moi j'ai toujours peurqu^il ne se venge de nepouvoir réussir dans ses infâmes projets!
— Mais, en vérité, Betsy , que veux-tu
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que je fasse !... Cet homme, je le déteste, je le méprise! et si je l'accueillais bien, il s'imaginerait, le misérable, que je l'encourage dans son odieuse passion !... il s'imaginerait que j'ai quelque intérêt à le ménager de la sorte, et qu'il m'épouvante! Certes , je le crois bien capable d'une méchante action !... c'est une âme aussi noire que l'enfer!... Mais quand il chercherait à me nuire , que m'importe !... Il ne peut me faire aucun mal, je te jure !... Ainsi rassure-toi...
Certes, il était facile de yoir à l'intonation tremblante de madame Doring , qu'elle voulait inspirer une confiance et une sécurité qu'elle étaitbien loin d'avoir.
— Madame , reprit gravement Betsy , quant à moi, je suis beaucoup moins tran-
quille que vous !... je ne sais , si j'ai tort de m 'alarmer de la sorte, mais j'ai des pressentimens bien tristes !... Ce n'est point la première fois, au surplus, que je vous conseille de vous défierdecethomme, de ce vilain papiste qui devrait bien aller rejoindre les Stuarts sur le continent!... Je voudrais me tromper, mais" enfin j'ai, moi, la presque conviction que cet hypocrite en sait beaucoup trop sur votre compte !...
— Que veux -tu dire? interrompit madame Doring d'une voix altérée.
— Ma pauvre maîtresse, je suis vraiment désolée de vous faire de la peine , mais enfin, il faut bien que je vous dise tout ce que je pense!... Je suis sûre que
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M. Tyrconnel n'ignore pas que sir Lionel Belgrave...
— Non, c'est impossible! dit vivement Anna, dont les joues pâles se couvrirent d'un incarnat subit. Je persiste à croire qu'il ne sait rien absolument. C'est un misérable qui a coutume de plaider le faux pour tàcber de savoir le vrai, et je te réponds, ma chère Betsy, que son langage équivoque, toutes ses phrases mystérieuses et àdouble entente n'ont pas d'autre butque celui de m 'effrayer !... Mais à présent que je le connais , cet homme, à présent que je vois clair dans ce cœur ténébreux , je m'épouvante moins facilement, et j'attache moins d'importance à des choses qu'il dit, la plupart du temps, au hasard et pour me sonder. Tu peux avoir la certitude que s'il était en état de me nuire, il
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l'aurait déjà fait depuis long-temps, car je sais qu'il me hait pour le moins autant que je le déteste!... Mais je suis étonnée, continua-t-elle en regardant à la pendule, que sir Lionel et mon mari ne soient pas encore de retour. Je sais qu'ils avaient une affaire assez importante à terminer chez un notaire, mais en vérité ils tardent bien! Je commence à être un peu inquiète!...
C'est à dix ou onze heures que le vaisseau doit lever Pancre!... Mon Dieu! c'est à peine si j'aurai le temps de le voir encore, ce cher Lionel!... de lui dire un éternel adieu!...
Un coup de sonnette se fit entendre à la porte d'entrée. Madame Doring tressaillit.
— Les voilà, sans doute , madame,
dit Betsy en courant vers la porte.
Au même instant la porte s'ouvrit :
un domestique annonça M. Tyrconnel.
— Je ne puis recevoir, dit madame Doring avec une vivacité pleine de trouble ; mais presque au même instant le personnage qu'on venait d'annoncer entra dans le salon.
ilG LE BATARD.
Il salua madame Doring avec un mélange de respect et d'insolence, qui voulait avoir quelque chose de machiavélique. Madame Doring lui répondit par une inclination froide et sévère qui n'avait rien d'encourageant.
Cet homme était bien la créature la plus déplaisante et la plus grotesque qu'on puisse imaginer. Sa mise antique et prétentieuse le faisait ressembler à une de ces figures extraordinaires qu'on ne trouve absolument que sur les vieilles tapisseries et les paravens chinois.
Il portait un habit magnifique de velours brodé, avec une riche doublure de satin, une veste de soie violette, toute chamarrée de broderies, et des culottes pareilles à l'habit. Ses souliers à bout
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carré, et ses bas de soie roulés au-dessus du genou, son chapeau sous le bras et son épée garnie d'or et d'argent; enfin, tout l'ensemble de son costume assez fastueux, quoique passé de mode et singulièrement ridicule, prouvait clairement que M. Tyrconnel voulait avoir au moins le plumage d'un grand seigneur.
Il était ce jour-là plus rouge que de coutume, et son nez énorme, qu'agitait un mouvement nerveux, perpétuel, flamboyait comme un charbon au milieu de son abominable visage.
— Le vilain magot! murmura Betsy, en se dirigeant vers la porte; puis, après avoir semblé hésiter un instant, elle regarda sa maîtresse d'un air profondément triste, et sortit.
M. Tyrconnel, voyant que madame Doring ne rengageait point à s'asseoir, fit une grimace qu'il essayait de rendre aimable, mais qui ne parvint qu'à être hideuse. Il redoubla de salutations, de sourires, et, s'approchant de la jeune femme qui ne pouvait se défendre d'une singulière émotion de frayeur, il lui dit avec une inflexion mielleuse :
— Pardon, madame, je ne vous dérangerai pas long-temps. Je ne fais qu'entrer et sortir... Vous m'excuserez, j'espère, quand vous saurez le motif qui m'amène à cette heure... Je voulais absolument faire mes adieux à sir Lionel Belgrave, poursuivit-il avec un ricanement guttural qui avait l'air d'un accès de toux, et vous savez, madame, on est presque toujours sûr de le rencontrer chez vous, cet
aimable sir Lionel, qui est bien le plus charmant des hommes ! . . . C'est dommage, n'est-ce pas, qu'il soit whig et hanovrien comme l'Électeur en personne.
M. Tyrconnel, à l'exemple de presque tous les torys de cette époque, appelait toujours Georges II l'électeur de Hanovre, et n'accordait le titre de roi qu'au fils du Prétendant.
— N'est-il pas vrai , madame , reprit-il en hochant la tête d'une manière impertinente et significative , n'est-il pas vrai que c'est un miracle quand le bienheureux sir Lionel n'est pas chez vous, en. tète-à-tête avec une des plus adorables personnes qui soient dans les trois royaumes?
— Monsieur, repartit madame Doring
avec dignité, vous avez pris une peine inutile en venant chez moi; sir Lionel Bclgrave n'est point ici.
— Mais d'un moment à l'autre, il va rentrer, ajouta M. Tyrconnel en s'asseyant dans un fauteuil auprès de madame Doring qui demeurait debout, il va rentrer, vous dis-je, avec son excellent ami M. Doring ; et si vous m'en donnez la permission, comme je l'espère, j'attendrai.... fort patiemment, je vous jure... La compagnie d'une jolie femme est trop agréable....
— Ils peuvent tarder encore long-temps, monsieur, interrompit madame Doring avec froideur, et je serais très fâchée de vous faire attendre... mais vous pouvez être sûr que je ne manquerai pas de leur
dire que vous avez eu la bonté de venir ! Sir Lionel sera fort sensible à cette attention...!
Madame Doring avait ajouté cette dernière phrase, pour adoucir un peu la sécheresse des précédentes. Elle tremblait sans trop savoir pourquoi; mais elle comprenait bien que cet homme était redoutable et qu'il ne fallait pas l'exaspérer. Jamais l'expression de sa figure infernale n'avait été plus sardonique et plus atroce.
— Ah! ils peuvent tarder encore longtemps, murmura-t-il en se frottant les mains d'une étrange manière. Ma foi! tu dis plus vrai que tu ne penses, ma toute belle ! mais pour le coup tu ne m'échapperas point, je te jure.
— Quel sourire ! pensait madame Do-
ring avec une émotion croissante. Il me fait frissonner !
Tout à coup, le regard de Tyrconnel rencontra celui de madame Doring , qui terrifiée par cette fascination diabolique, s'élança précipitamment vers la porte.
Mais Tyrconnel, se levant aussitôt, alla se placer entre elle et la porte qu'elle n'avait pas encore atteinte, et d'une voix moqueuse et cruelle :
— Quoi! dit-il en croisant les bras, déjà me fuir!.. Est-il possible !.. Quoi ! vous m'enviez le bonheur d'une si délicieuse entrevue!.. Oh! quelle barbarie!
— Laissez-moi, monsieur, dit madame Doring d'une voix altérée. Il faut que je
vous quitte... J'ai quelques ordres à donner.
Et elle fit un pas vers la porte.
— Vous ne sortirez point d'ici, madame, ditTyrconnel en secouant la tète et d'une voix menaçante.
— Monsieur osez-vous bien!., balbutia-t-elle pétrifiée de tant d'audace, je vais appeler... Laissez moi sortir...
Tyrconnel porta vivement une main à la poche de son habit, comme pour y prendre quelque chose; et, souriant comme doit sourire Méphistophélès :
— Madame, reprit-il, permettez-moi de vous dire un seul mot, un seul !.. Ensuite, vous serez parfaitement libre d'ap-
peler toute la ville , si bon vous semble. Veuillez seulement me permettre de pousser les verroux, afin de pouvoir causer quelques minutes avec vous, sans craindre d'être interrompu.
Et Tyrconnel ferma le verrou de la porte devant laquelle il s'était mis pour empêcher madame Doring de sortir ; mais tandis qu'il avait le dos tourné , celle-ci se dirigea rapidement vers une autre porte au fond du salon.
Elle tenait déjà le bouton de cuivre, quand Tyrconnel, tremblant de voir sa proie lui échapper, courut vers elle en fronçant les sourcils, et la foudroya, pour ainsi dire, avec ces paroles :
— Madame, sir Lionel Belgrave est
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votre amant depuis deux mois!... Je puis au besoin dire quel est le jour, l'heure !... Songez-y bien , il m'est très facile de fournir la preuve de ce que j'avance. J'ai entre les mains certaine lettre que ce galant chevalier vous a écrite une quinzaine avant le retour de M. Doring. Cherchez dans votre secrétaire, madame, au fond d'un certain portefeuille noir... vous verrez que cette lettre vous manque !
Madame Doring courut à son secrétaire. Tous ses traits étaient bouleversés; ses membres grelottaient comme dans le frisson de la fièvre. Elle ouvrit vivement le secrétaire, saisit un portefeuille, mais ses mains tremblaient tellement qu'elle n'eut pas la force de l'ouvrir.
— Mon Dieu! madame, reprit Tyrcon-
i% LE BATARD.
nel en fouillant dans la poche de son habit, ne cherchez pas, c'est parfaitement inutile. Cette lettre, tenez, la voici!
— Monsieur!., s'écria d'une voixétouffée madame Doring en s'élançant vers un papier plié en forme de lettre que Tyrconnel lui montrait.
Mais celui-ci remit tranquillement la lettre dans sa poche, en souriant d'une manière triomphante.
— Madame, dit-il avec amertume, vous voyez que je ne vous trompe point ! Maintenant faites venir du monde, si vous en avez la moindre envie ! je ne vous en empêche pas; seulement je dois vous prévenir que le bruit et le scandale ne sont pas dans votre intérêt. Vous n'aurez
appelé que des témoins, et j'aurai le plaisir, moi , de lire tout haut à qui voudra l'entendre, l'épître amoureuse et sentimentale de sir Lionel Belgrave.
— Monsieur, au nom du ciel ! ne me perdez pas! Rendez-moi cette lettre!...
Soyez généreux !
Et madameDoring, saisie d'une terreur indéfinissable , tendait vers lui des mains suppliantes et convulsives.
— Nous allons donc une bonne fois, ditil, nous expliquer catégoriquement , sans détours, sans arrière-pensées!... Je vous aime depuis quatre ans, madame, comme on n'a jamais aimé!... avec délire, avec fureur!... Et vous ne m'aimez pas! C'est Belgrave que vous aimez!... Belgrave que
je hais encore plus, je crois, que son Georges II et tous les rats de Hanovre!.. Mais j'ai de la persévérance, madame, je ne me décourage pas!.,. Je suis comme les Stuarts, moi, et je débarque l'épée à la main, quand on ne m'attend pas le moins du monde. Écoutez, nous allons faire ensemble un arrangement politique , qui vous paraîtra, j'en suis sûr, très raisonnable. Vous ne m'accuserez pas de trop d'exigence ! au contraire , vous conviendrez que je suis un vainqueur généreux.
Comme j'avais l'honneur de vous le dire tout-à-1'heure, voilà bientôt deux mois que sir Lionel est le plus heureux des hommes, et que j'en suis le plus à plaindre. Pourtant, vous le savez, madame, jamais ce cœur blasé par les passions vulgaires et les triomphes du monde n'a pu vous comprendre et vous aimer comme
vous en êtes digne!... C'est moi qui vous
3HWfr # cent fiPJÉ» clu:il nG fait ! ' • ' C'e5t moi qui voudrais mourir pour vouspjaire,
pour obtenir de vous un regard , une pen-
jBjé^l^v.Ebc- bien ! vous avez été pour moi
toujours cruelle, impitoyable .'vous n'avez
laissé tomber sur moi que des regards de
haine et d'horreur!... Mais cet homme
qui n'a jamais eu pour vous qu'un^amour
JÇrflijdj^t banal, vous ne lui devez plus r^en
maintenant!... Après vous avoir séduite,
iB^^MfiM vous abandonna sous pré-
v?m : arife e^ wié •• • • Mais c'est i)arce w&fisjmsÉ®? p1us (iuii you5 fuit:-
C'est parce qu'il est fatigué d'un bonheur
aa/ktoMi crautres a sa Place voudraient payer de leur àmc!... Mais qu'importe^ motif qui réloigne^y^us!... Toujours ^VU que l'ingrat vous abandonne!.., Il
O T.E F.AÎAI&Ï
*&5lé ' 4#8»ïJ£Ç» v^iiè8^ f^ ^verrez
tpii ; • iùoq ihisoca ti&ibuof inp toia
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-naq ont; t b'icgoi au suoy ob lirisJdo 'i/joq ionL.',3§3ià)S)! ïmimà&iiMAnsartc
ob ebiBsai ss!) sup iom riua isdmoJ haeinl
CI nAIrvInfî
sa poitrine.
ernmorf )9D aiisM ...IiusTiod'b io. Oflifid
™°J5%8i{- vous ne le reverrez jamais,1^-
(iuo mouvement douloureux' qui s'opérait dans là pliysionomie d'Anna. Mais vous1, madame, jeune et belle, comme vous êtes, adorable déesse, il vous est impossi- TDlé'de rester à jamais sans culte et sans autel, dans une solitude profonde^ morne comme celle d'un couventfKP.
Songez^ bien, madame, il Vous faut un cœur jeune et plein de feu, qui brûle sur le Vôtre ! Je vous offre mon cœur, mu Vie,
fi .3 ,1
■£E BA-PâRÏÏ.
faon sang, tout ce^iiê^Pd^ïfeïft!»e et «Fateiourî... - i^tfoa Ji iu°J bi aa
-no BffOV o[ tOifrcbcm (8aoUA .^atmiadV
Et Tyrcohnel, emporté par up élan ma-
enétique, se précipita aux «époux de ma-
dame Borinc, qui venait de tomber sans oq £uo7°j9%J usais nr: i/o xovs moi force dans un fauteuil: niais au contact.de 89'j ga/iU .oii a oioiisiq no nsia. edii.
ces mains sèches fet brûlantes, qui lui
ÊJJOV Ù[ (8919ff§ £ Y/i il tB£ 0 89J103
pressaient les mains avec une espèce de m :owoo a- jiiuo-iq t9iiiga«
fièvre, au ïeu de cette haleine qui lui
soufflait au visage, .elle tressaillit coiame ^ '/f\siJ3T7T ,..: ;o un
au. toucher d'un reptile, et.se leva toute
t>0 tS0J 9 ï (9m£l
frémissante avec un éclair d'indignatiqn
.dans les veux.
i 9'JîoY ..."! ?.u:u9èn
iorn-soîiCI ...IqifooDfidd isbiBJ juôq sn
— Monsieur ! . . . vous m'outragez ! . .. ditelle d'une voix émue, mais énergique.
— Je vous outrage, moi ? pas du tout ï
répondit Tyrcormel , les dents serrées, en se relevant tout à coup, avec urç^ou^e venimeux. Allons, madame, je vous engage fort à mettre de côté la pruderie, ce
•fifn tirAb an xsq biioarao JonnocuyT la masque féminin qui vous sied mal, en
-W.$>. zwçtftos ziifi flJiçrbàig 93 lOjjpbbrm vente!... Lar enlin, tranchons le mot,
ariBs isdmoJ sb l'amer inp .«unoCt 9nusb vous avez eu un amant, et vous pouvez
sbjoJàJiiOD 0J3eiiîû;:Iin3Jux;inji iiuib ooiol très bien en prendre un second. Dans ces
303033 SOIS 397B âfllfiffl 891 Jfl9ifig331{I
assure, que le premier pas qui coutéi le
lui iim 9fii9Jiirf 83190 .ob usT U8.^9i79â seconc
Hpij£rmibfli.b '<irAob au osvg ôtaBi&'uahû air sombre, il n y a pas de temps a perdre!...
. , . ..2IJ97 eal ea&U
les momens sont précieux!... votre mari
ne peut tarder beaucoup!... Dites-moi
dé/ne ûitëg&fttë>'ftfc Jèe • que Httt&{ ftvWidi t
taiit9ifiiaf8l^%itaP%^WgèaHè« OTfi'fcâï^
« Je vous aime! » et sur mon honneur, je
vm& w4* ,pws )$\^mtâtiw)k *«>»»
* ' *LE &ATAM). 153
cents livres sterling à votre plus fidèle domestique, 'luohfiq ufidd un esq giud au ol i si g ne h acq in a ô[ <iora JonoiJ -&*. Quoi! Betsy!;^ £ • 9ffl 9Ï« ...Î9i'ioqraifi/p eleca ^ëii^fn
— Non mais John! poursuivit Tyrconnel d'un accent railleur, John, votre in* corruptible John, qui sert, je crois, M. Doring depuis une dixaine d'années. Par ma foi ! c'est un brave homme, et qui me rend un grand service ! Trois cents livres î diable, c'est un peu cher, mais il m'aurait demandé le double que je n'aurais pas hésité. Allons , douce et charmante Anna , ayez pitié de mes tourmens!... un peu moins de rigueur!... que la plus belle entre les femmes ne soit pas la plus inhumaine ! Vous êtes un ange, une divinité , quelque chose d'idéal... mais pardon, je m'aperçois que je n'ai pas la moindre
453 I#r£ft&$&
éfoi)[ûèiicè ajuJif'&fKv^^tfjTOiq q9^jffiîfB$K Je ne suis pas un beau parleur cottajHpfê^ifYi Lionel, moi, je n'ai pas dans la cervelle toute la phraséologie s,etftime4Jtalei$fës-£0mans, mais qu'importe!... Je vous aime ! je vous'aBme;ayt>e)0g!e^.X^i;^i.v^.a3 sayiezj jasuis y^lp^rnt^heure^^d^ïi^m:, méï JU. Voulez- vous .donc me réduire, au. désespoir!... voulez-vous donc o;ue je mp; lfcise ieiérâne ù>yo,§ piedsy.queje plonge* e&fàe lapéer da«Sfj^(^iî^^î4ftJ%s[vÇftÇ^viF{
Àttha' !:. s .;.ohr!r;j,« 5^o$fâ .çnl^HjjQi é , un #e*i}
4'MWtftiatUEfiansfio Jo 93006 <enoIîA .0)13 uoq m; ...îenormuo.) sain s' -nEftUpaVèâmrt ■fioup il ? fondai i&3]M^^ dans' ïs es il? rsà ?. m ai& savec rtnermn gi#Q»'Q t nergi èicjuîomi-'aarai t;pu?sou pçofjTnégdansr fljii imhitq ninirlïi un \'\ si iaiirl&gniap-v parence/ dlc^kg îlépouesa elpjrUtapf&jpVft
dMle net; faillit le jeter en ^arfiéeesiiHff pal-qiiët.onni » îffôioir ^uo[b{ iao hnai t Diil> y,$om nuup i&rn o[ovp sovzê, ëuoY ., J^iiOsSuasiattar* s'écria-tTelle; vpu&êtes un lâche!... employer de semblables moyens pour triompher d'une femme!... Et c'est de l'amour que vous demandez!... misérable , vous nVurez que ma haine , epic mon mépris!...
BJÏOY 9 1 KllBttt 01
Tyrconnel, rouge de honte et de colère, regarda vivement la pendule ; puis, après un instant de silence :
^^Kcoutez, reprit-il en secouant la tète, le temps s^écoulc!... Dans un quart d?heure M.Doring seraiei... pas avant, car un de mes amis intimes , un ami qui est dans la confidence, le retient encore à présent chez M. Robertson, le notaire ûc
lûG LE BATARD;
sir Lionel .Vous savez, madame, que votre mari est jaloux, violent, inflexible!.,.
Vous savez que je n'ai qu'un mot à dire , pour vous perdre, vous et votre amant-!...
i^wûuinis ...Isdotl
— Misérable !... misérable!... >hl inoq
•<>'-' j;rp iuOiub'I sb
— Madame, ajouta Tyrconnel avec un sourire qui ressemblait à un grincement de dents, que fera-t-il, votre mari, je vous le demande, quand il saura tout à riieiire que son meilleur ami, que sir Lionel Belgrave Ta déshonoré.' - /ïqs
— Il le tuera! . .. dit madame Dorijig-en tombant s^ir un fauteuil, anéantie. ïVÏPnjj s|eur:! par pitié! cette lettre! cette lettre !...
toifi au a oh nu
— Dites un mot ,. madame !... et sur-lechamp je détruis cette preuve, la seule
LE ÊATÀRD* 157
preuve qui parle croître vdasLL.pUïï iriot?^ et je la jette au feu!
, S oui ' ri ,..V 'j'ùû 9iipcîiin/l —
impossible,,^ ;D,eipjd^ ^Wlft $?$?^?{èi l'autre, son mari pouvait rentrer! Alors,
elle était perdue, elle, et celui qu'elle
iihaoah-i .èlgmia-Béit Jexàaodo r>J. — aimairle nlus^ au monde. Mie connaissait
) » , |9ffoirol /.yov; 83J vj'noh Jaçmoor/T a Fond le cœur vil et méchant de Tyrcon-
l oh '/.us? aob Dûixnoa )ir->iii7od
câblante de toutes celles ^u elle eutjamais
»3càOfao'i-'j.o'îJo7 ab 928£/iupq J^ .,^rïl)n3i)js reçues, puisque dans cette lettre, Belgrave
xïii ^gmoa-js /jjâbiip!>'iv°5:iPi>'I0^}'li faisait allusion a 1 état malacht de madame
tV • - zovàb. is i •:/ *up flan ...xc^iiid Doring , dont seul encore il savait la
u ,. , +, ..,.! adiflâonfiffo cause, eh bien I ce témoignage accusateur, irrécusable, dans un moment peutêtre, [allai t! tomber mite k¥ m&îftâic#un homme violent y terrible, ôUtr*gé4r.. La pauvre femme .était! ,e(Hfàmê^$>Wel tfl y
IE B.tTARD.
aVaitiqaëlqjiiÈfckosc -d'égaré clans sesiycwxii — Maisque faire?... hélas ! que faire?...
>IA î-ïO'iJnoi JÎBvrroq hfirn rioa ^9Tîi.rr»'{
dlfe'iftt iufôg Î9 t9Ïlo^ «onfvisq }f£
, — La chose est, très-simple, répondit iisazisaaoo A r
Tyrconoel. dont,, les yeux louches flatn^ ■flodrj F 9D fg Ttv 10939 al bu
boyaient comme des yeux de tisTeau mi- 8difnonJ99 9p*f9"i9q J D
lieu des ténèbres: Ânûay promettez-moi
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votre amour!.», ie vous aime assez pour
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attendre-. Et pour ca^e de votre promesse, 0VB(^l3a,c r D p rpsf
ançe adorée, pour délicieux à-compte, unbaiser... rien qu'un baiser de vos lèvrcs-
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charmantes!... , .r r
sn§(ora9i od ! (t9id ri9 /
-iiiv om m; BfUBb ,9ldâSJJa&ni
11 lui prit une main qu'elle n'osa point retirer* malgré, l'indignation et Fhun'eur ck>nt son â^ne^étaitpltaiie.
— Voulez-vous?... balU»5tE^oi-?ii<W penchant vers elle sa hideuse figure, aux
jou<3»::-i*oSiges:.«pitti»Q[>Jdiert5angiiioi nXJ
-oh isidTifi'é oh }isa$v ogçqîupb nn jvjb Madame Donne rejeta vivement la tête
.noêusm si en arrière.
— i Laissez t. « làissez-imii fi fmurlh-urat-tllej ■ avec i une suëur'frbide dans tous lesmembres. Hélas ! il m'est impossible de vous aimer !... .yoùs le save&f ^amoûrne dépend pas de nous!... mais je vous bénirai, monsieiu- , ju^^^pntj^ef'ipupir!... Je vous promets toute ma reconnaissance , une reconnaissance, éter- Jnri.'HTmo.lôi «xinooiYT à» Bffia 8da nelle!... , r
B^JBTBq q0O3 S JtfOj
— Voulez-vous rire, madame!... moi je vfcttfc -papîéP'ti'ég ^érlefeëme-nt ! pour la cWnière fois, 'voulez-vous cette lettre; Anna?... #.»:3fî:
140 L6 BATARÛ»
— Monsieur MM , , S a Bov-saliroV — /.us uabid sa ollo rtsrr lar,do
Un roulement de voiture se fit <cnten-[. dre, un équipage venait de s'arrêter de-
vaut la maison.
.sis iris no
— Pour la dernière fois, Antra, <v©u4«zvoUs cette lettre? dit Tyrconnel en serrant dans ses bras la taille élégante et souple de madame Boring. aifi Biiôy
•v/sj^îbiïi ..,!ei/oxi baoqob
"I;^Infeme!...j'appëléU/n«mW^ »
»ao'J3T bcci sîuoî ejoinoiq cIJOT ol ...hiq
Les bras de Tvrconnel retombèrent tout a coup paralyses.
o[iorn ...îoraBbflm {9nh BJJov-saltfoV — -~ Silence!. . dit-il à demi-voix, enpi?éV
tant Torcilie comme v^ h&mjme qiû *
peur. J'entends du bruit'...
LE BATAÎID." 144
— On vient!... on vient!... c'est M. Doring!... s'écrie-t-elle , pâle comme une morte, il monte l'escalier!... Grâce!...
Un bruit de pas et de voix retentit dans le corridor.
— Cette lettre, monsieur!... Je vous en conjure!...
— Il n'est plus temps, madame! dit sourdement Tyrconnel.
Et, lui lançant un coup d'œil furieux , il sortit précipitamment par une petite porte qui donnait sur un escalier dérobé.
Madame Doring n'eut que le temps d'ouvrir le verrou de la porte principale, M» Doring entra avec sir Lionel,
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-oG glffJadro „.: Iiisivno ...iJiiaiynO — Onu smaioj ol&j , olh-S-oïvjb'd .«.îgah ...looinO ...Î'i3i{r,0cofl slnoni Ii to3iuai
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ziov onu'b olîo-J-^ijiuIluJ < Joïta a3, — eqniaJ-gno! nsîd e^jWi cDit> ^ijoy <oènyJlfi -mi Onu osin eicbiisiifî sitôt ol .Jeiodsb
...îaoaoiJjiq
nslte'b laoJuiî taôifiTia zuo'f ass j3 -9r! 'ùïïd .slduatinilùbui obuiàiupni
, no< te IsnoiJ 'lii iiioJ * 'îuo) iiiîIyiBa — Que le diable emporte les hommes d'affaires! dit M. Doring en entrant dans le salon. On n'en finit jamais aveCiieux ! Imaginez-vous, ma chère petite Anna , qu'on nous a retenus a$ moiu&,4eùxiieures chez ce maudit notai^ip&ii'cjUjiç t#>
444 LE BATAHD.
gatelle, qu'on aurait pu très-bien terminer en dix minutes.
Madame Doring n'était pas remise encore de son trouble.
— En effet, balbutia-t-elle d'une voix altérée, vous êtes restés bien long-temps dehors !... Je vous attendais avec une impatience!...
Et ses yeux erraient autour d'elle avec une inquiétude indéfinissable. Elle regardait tour à tour sir Lionel et son mari qui, ne pouvait camp retulre lacause cUunc semblable : agitation / lui dit d'rijftftjtflr eïMmèwn ëiBmB'i ïiaiï a&ra nO .noLca si K &aa ïrtiisq 9-i9fÎ3 £ra ^uoy-xonigBrnï -iiîAiLzGomitië- voi*^ êtes émuey oÀontfdffc Qirest-ce dcmo?^011 Jiku/mi oo xsrfo toi
— Moi?... rien!... je n'ai rien ! bégayat-elle avec une émotion croissante.
Sir Lionel la regardait douloureusement sans prononcer une parole. Il croyait savoir, lui, d'où provenait ce trouble dans la physionomie d'Anna.
— Mais voyez donc , Lionel , reprit M. Doring avec un redoublement de surprise, comme elle est pâle !... elle change à vue d'œil.
— En effet, dit sir Lionel avec embarras, il me semble que madame est un peu souffrante!...
— Moi, non, pas du tout, je vous assure , dit madame Doring en s'efforcant
de sourire ; mais il y avait des larmes et t. i 10
un profond désespoir dans ce sourire.
— Ah ! mon pauvre ami , observa M. Doring en soupirant, je ne m'étonne pas qu'elle soit triste et changée ! Tu vas partir!... Depuis le temps qu'elle te connaît, cher Lionel, comment n'être pas sensible à la perte d'un ami tel que toi ! Voilà ce qui l'afflige! il ne faut pas chercher une autre cause!... Elle ne peut songer sans douleur que tu vas nous quitter, pour toujours peut-être !... IN'est-il pas vrai, Anna?
— Oui, répondit-elle d'une voix mouillée de larmes, c'est une idée bien pénible, bien amère !... Sir Lionel a pris cette détermination si brusquement!
— J'en suis encore tout abasourdi, ré-
pliqua M. Doring en secouant la tête avec tristesse. En moins de huit jours former un projet semblable, et s'acharner à l'accomplir!. .oh! c'est à n'y rien comprendre! .. Morbleu! je n'ai pourtant pas de reproche à me faire... Je n'ai pas épargné les conseils , les prières, les supplications , les gronderies !... J'ai fait tout mon possible pour le détourner de cette maudite résolution, mais c'est peine perdue ! Il est d'un entêtement!... Ah! mon cher Lionel, je t'avoue qu'il me faudra bien du temps pour me consoler!... ce départ va déchirer mon cœur!... Deux amis, deux bons amis de collège comme nous!...
Et tous deux ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre; ils restèrent quelques momens dans une muette et douloureuse étreinte.
Madame Doring, assise auprès d'eux, levait les yeux au ciel et sanglotait.
— Excellent Edmond! dit Belgrave , attendri jusqu'aux larmes, oh! oui, c'est une séparation bien affreuse, plus affreuse cent fois que je ne croyais !.. et je sens mon courage qui m'abandonne au moment de te dire adieu !.. Cher ami, cher ami !.. depuis tant d'années que nous vivons comme deux frères !
— Eh bien ! Lionel, répliqua M. Doring, dont la physionomie triste et sombre s'illumina tout à coup d'un éclair de joie, il en est temps encore! reste! reste avec nous!.. Parbleu! c'est une inspiration du ciel! elle t'arrive au dernier moment, mais pour être un peu tardive, elle n'en est pas
moins bonne!.. N'est-ce pas, tu restes, Lionel?
— Il n'est plus temps, Edmond, tu le sais bien, répondit Lionel avec un soupir arraché du fond de sa poitrine. L'heure va sonner!., le vaisseau va partir..,
— Eh! morbleu! qu'il parte, mais sans toi! interrompit M. Doring, en essuyant avec le revers de sa main une grosse larme qui descendait le long de sa joue. Voyons, Anna, je t'en supplie, un dernier effort!... joins tes prières aux miennes! nous parviendrons peut-être à le retenir! Il nous aime et ne voudra pas nous désoler!.. Allons, conjure-le de ne pas quitter ses bons, ses vrais amis !
Madame Doring regarda silencieuse-
ment sirLionel qui la regardait aussi avec une expression de tendresse et de douleur ineffable. Elle fut sur le point d'employer la prière pour le détourner de sa résolution : elle ne pouvait penser, sans avoir la mort dans le cœur, que Lionel, ce jeune et beau Lionel, si généreux, si noble, si aimant, elle le voyait pour la dernière fois peut-être !... Mais elle rassembla tout son courage et comprit que le bonheur, le repos de son mari, exigeait absolument cette longue et cruelle séparation ,* elle comprit qu'il fallait se résigner, qu'elle était bien coupable, et que Dieu lui pardonnerait peut-être en faveur de son amer et profond repentir.
— Hélas ! dit-elle après un instant de silence, le ciel m'est témoin que je serais bien heureuse de vivre toujours auprès
LE BATARD. iol
(Tun ami comme sir Lionel! mais que puis-je faire en vérité, pour obtenir ce qu'il vous refuse à vous, Edmond, à vous, son plus ancien, son meilleur ami!..
Hélas! que puis-je faire? rien, absolument rien!.. Qui sait, d'aiflenrs, ajoutât-elle en échangeant avec Belgrave un regard mystérieux et triste , sir Lionel a peut-être des raisons bien fortes, bien puissantes, pour se résoudre à ce douloureux sacrifice !
— Oui, bien douloureux! murmura Belgrave en penchant la tête avec un profond soupir; mais il le faut!., mon cher Doring, tu sais bien que j'obéis à la nécessité !.. Vraiment! c'est le dernier parti, c'est le seul qui me reste à prendre!., toute ma fortune est anéantie !.. la fuite de ce banquier me ruine complètement,
tu le sais !.. Je pars même sans avoir payé toutes mes dettes!..
Sir Lionel accompagna ces derniers mots d'un regard plein d'affection et de reconnaissance , qui rencontra celui de M. Doring. M. Doring était le seul créancier de Belgrave qui avait réalisé tout ce qu'il possédait pour amortir à la fois toutes ses autres dettes. Il avait même voulu rembourser à M. Doring une partie de ce qu'il lui devait, mais celui-ci, qui était le plus désintéressé des hommes, avait menacé Lionel de se fâcher sérieusement, s'il reparlait jamais d'une dette qui n'en était pas une, mais tout simplement un léger service d'ami.
Aussi le négociant frappa-t-il du pied
tE BATARD. 453
avec une impatience qui n'avait rien d'affecté, quand Lionel voulut faire allusion à cette dette, qui du reste était assez importante.
— Je t'ai dit mille fois, Lionel, que tu ne dois rien à personne. Au contraire, on te doit de tous les côtés!., des misérables, des ingrats que tu neveux pas poursuivre, et qui t'ont volé avec une impudence qui mériterait la corde!.. Vois-tu, moi, je ne suis pas méchant, je ne suis pas plus âpre qu'un autre à la curée, mais je n'aime pas à me laisser tromper par des fripons, et je te jure qu'à ta place je les poursuivrais sans pitié l'épée dans les reins!., jusqu'à tant qu'ils eussent rendu gorge!... Je te donne ma parole d'honneur que si tu faisais bien, ils pourriraient tous à King's Benchou plutôtdanslaprisondeNewgate,
loi LE BATARD.
avec les coupeurs de bourse et les voleurs de grand chemin!
— C'est possible, répondit tranquillement Belgrave, mais enfin puisque je ne l'ai pas fait, je suis obligé de prendre un parti décisif. Quand on est dans la position fâcheuse où je me trouve, ruiné de fond en comble...
— Eh ! qu'importe ! interrompit M. Doring d'un ton brusque , est-ce que je ne suis pas riche, moi ! est-ce qu'entre amis on ne doit pas toujours partager, le bon comme le mauvais !
Sir Lionel prit la main de M. Doring, et la serra dans les siennes avec effusion.
— Edmond, dit-il, je te répète que tu
es le plus généreux des hommes!., mais je serais un lâche de faire peser sur toi ma ruine!.. C'est pour moi, je te jure, une assez grande douleur de ne pouvoir te rendre ce que tu m'as prêté...
— Lionel! Pardieu! c'est trop fort !..
je me fâche pour tout de bon !
— Mais je suis jeune encore, continua chaleureusement sir Lionel , j'ai du courage!., et dans quelques années peutêtre, je reviendrai, mais riche!..
— Tu es un ambitieux , interrompit M. Doring, tu l'as toujours été, Lionel ! au collège, je te Fai dit plus de cent fois, et nous avons eu même pour cela je ne sais combien de querelles. Quoi! morbleu! tu veux t'expatrier, t'en aller aux Indes,
à trois ou quatre mille lieues d'ici, loin de tous les cœurs qui t'aiment!.. Ingrat!., et pourquoi je te prie?., pour tenter la fortune ! Que diantre ! est-ce qu'on ne peut pas tout aussi bien s'enrichir dans notre bonne vieille Angleterre?.. Moi, Lionel, moi qui n'ai jamais bougé de mon pays, et qui n'en bougerai certes pas, à moins que ce ne soit pour t'aller chercher aux Indes, il me semble que depuis une dizaine d'années, j'ai fait d'assez belles affaires, sans presque sortir de Londres!.. Au lieu de courir moi-même au bout du monde, j'y envoie mes navires, ce qui est beaucoup plus commode. Mais, vois-tu, Lionel, je suis certain, malgré tout ce que tu pourras dire, oui, très certain que tu nous caches le véritable motif de ce voyage!.. C'est une peine de cœur, une affaire d'amour, poursuivit-il d'un air mystérieux et signi-
LE BATARD. lo7
ficatif qui fit tressaillir madame Doring; oui, parbleu ! sir Lionel Belgrave a toujours été très sensible, très inflammable!.. N^st-ce pas que j'ai deviné passablement juste ?..
— Non, Doring, non, je te jure, répondit Lionel en balbutiant avec embarras.
M. Doring , en voyant le trouble de son ami , devint tout-à-coup morne et sérieux.
— Ta voix tremble î reprit-il avec une certaine hésitation. Oh ! je ne me suis pas trompé... Sans doute quelque jeune héritière, belle, riche et noble, que tu aimes comme un fou, et que tu n'oses pas demander tout simplement en mariage , comme je ferais à ta place, par exemple !... mais tu n'oses pas... parce que sir Lionel
1o8 LE BATARD.
Belgrave est un gentilhomme très fier, et qu'il ne voudrait point devoir sa fortune à une femme, pas plus qu'à un ami...
Il y avait dans ces derniers mots un accent de reproche triste, qui alla droit au cœur de Lionel et le déchira profondément.
— Edmond, dit-il avec chaleur, encore une fois je connais toute la bonté de ton âme !.. mais le sort en est jeté! il faut que je parte! il le faut!
La porte s'ouvrit. Un domestique entra dans le salon avec une lettre.
— Monsieur, dit John en s'adressant à M. Doring, voici une lettre qu'on vous supplie de vouloir bien lire tout de suite.
Madame Doring ne put retenir une ex-
clamation d'effroi, et devint très pâle.
M. Doring prit avec impatience le papier des mains de son domestique.
— Une lettre d'affaire, dit-il en frappant du pied. Oh! c'est insupportable!..
Allons, décidément, je la lirai plus tard.
— Monsieur, repartit le domestique, il parait que c^est quelque chose de très important. On dit que vous ne pouvez pas vous dispenser d'en prendre immédiatement connaissance.
— Je m'en dispenserai pourtant ! répliqua M. Doring avec beaucoup de vivacité. Corbleu ! à dix heures du soir!., quand je dis adieu à sir Lionel, à mon meilleur ami!... Au diable les affaires !
LE BATARD. IGl
Il y a temps pour tout!.. Il fera jour demain!
— Monsieur... murmura John avec insistance , mais non sans quelque hésitation craintive, car il savait par expérience que son maître souffrait rarement les répliques.
Madame Doring paraissait en proie à la plus violente agitation. Son regard plein d'angoisse demeurait invariablement fixé sur la lettre que tenait M. Doring.
— Allons donc , John , dit-elle au domestique qui semblait toujours attendre que M. Doring se décidât à rompre le cachet, vous avez entendu?., mon mari n'a pas le temps ce soir... Vous pouvez faire
cette réponse à la personne qui vous envoie.
John se retira lentement et de mauvaise humeur, sur un signe impératif de son maître.
M. Doring n'avait pas encore regardé la lettre, qu'il se disposait à mettre dans sa poche sans y jeter les yeux , quand sa femme lui dit d'une voix tremblante et pleine de caresse, en voulant prendre la lettre :
— Oui, vous avez bien raison, il y a temps pour tout, et l'amitié passe avant les affaires, le cœur avant la bourse... Donnez, mon ami, donnez-moi ce malencontreux billet... Je vais le serrer
LE EATAÏU). 1G"
quelque part... Demain... tout à l'heure, je vous le rendrai, mon ami!..
L'accent dont la pauvre femme dit tout cela trahissait une émotion singulière.
Elle ne réfléchissait pas, la malheureuse ! qu'une pareille insistance était bien imprudente.
Par un certain esprit de contradiction habituel à M. Doring, et dont il ne se rendait pas compte , il avait envie d'ouvrir cette lettre, maintenant qu'une autre volonté que la sienne cherchait à l'en dissuader.
A peine eut-il examiné l'enveloppe, qu'il reconnut immédiatement l'écriture et les armes de M. Tyrconnel, son associé.
— Tiens, dit-il avec étonnement, elle est de Tyrconnel ! Ah! parbleu! je suis obligé de lui répondre! C'est, je présume, une somme assez importante qu'il m'envoie en banck-notes. Il faut que je lui donne sur-le-champ quittance; c'est dans les règles... Pardon, mes amis, je suis à vous dans un instant.
Et, prenant une bougie, il passa dans son cabinet de travail.
— Nous sommes perdus! s'écria madame Doring, avec une terreur indicible.
Fuyez!..
Et la pâleur de la mort couvrait son visage. Elle frissonnait.
— Anna, je vous en conjure, dit sir Lionel d'une voix douloureusement vibrante, en la voyant s'éloigner de lui avec une frayeur profonde. Laissez-moi près de vous!., un instant !... un seul instant!.. C'est le dernier peut-être!..
— Oui, c'est le dernier!., répliquat-elle impétueusement comme une femme en délire. Malheureux! fuyez!., fuyez!
vous dis-je!.. Par tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, je vous en supplie , fuyez !.. Il sait tout ! il sait tout !
— Qu'entends- je!.. Que dites -vous?
Anna !
— Cette lettre !
— Eh bien?.. ditLionel en frémissant.
— C'est la vôtre!.. Tyrconnelî.. c'est lui qui Tenvoie!..
— Expliquez-vous !.. Anna!..
— L'infâme!., continua-t-elleavec une inflexion déchirante, il est venu tout à l'heure!. . Il m'a juré, si je ne lui cédais pas , de dire à mon mari que vous êtes mon amant!..
— Le misérable ! murmura Lionel , frappé de la foudre. Mais il n'a pas de preuve ! . .
— Il en a!., d'irrécusables!.. Cette lettre que vous m'avez écrite après ma faute!., quand je ne voulais plus vous voir!..
— Eh bien?...
— John Ta volée clans mon secrétaire, et l'a vendue à Tyrconnel !.. Elle est entre les mains de mon mari!...
Sir Lionel était livide comme un cadavre.
— Oh! malheureux!... disait-il, je vous ai perdue!...
Un grand bruit se fit entendre dans une chambre assez éloignée du salon.
— Va-t'en, cher Lionel ! s'écrie madame Doring d'une voix brisée de sanglots , en l'entraînant vers la porte dérobée. Éloigne-toi, je t'en conjure !... tu connais sa violence!... il te tuerait!... il nous tuerait
tous deux!... Fuis!... Ah! je l'entends!
— Je reste pour te défendre! diténergiquement Belgrave en se plaçant devant elle, et la couvrant de son corps.
Au même instant la porte qui conduisait au cabinetde travail battit la muraille avec fracas, et M. Doring, la ligure blanche comme un linceul, les yeux étincelans de rage, s'élança au milieu du salon, un pistolet dans chaque main.
— Infâmes! infâmes! s'écria- t-il d'une
voix de tonnerre, vous me trompiez !
Madame Doring fit un cri terrible.
— Pitié ! pitié ! dit-elle en tombant aux genoux de son mari. Ne tuez que moi !
M. Doring la repoussa du pied.
— Ne me touchez pas, malheureuse !
reprit-il avec une fureur impossible à décrire. Et toi, fourbe, lâche, hypocrite, prends cette arme , et battons-nous à mort!
Sir Lionel demeurait immobile, muet , les bras croisés.
— Battons-nous à mort, te dis-je! vociféra M. Doring en posant le doigt sur la détente du pistolet qu'il tenait dans la main droite. Il avait misTautre arme sur une table à quelque distance de Lionel.
— Me battre avec toi, Edmond! dit Belgrave en s'avançant d'un air calme
vers Doring qui l'ajustait. Non, me voici! frappe!... ma vie t'appartient!
— Ne fais pas le généreux, infâme ! cria M. Doring ; je te tuerais!... Allons !... défends-toi!... prends! prends, te dis-je!...
— Cette arme !... je la prends, mais c'est pour me punir!... répondit Lionel.
Et, saisissant le pistolet posé sur la table, il l'appuya contre sa poitrine.
A cette vue, madame Doring, qui était toujours à genoux, se releva convulsivement ; et courant vers Jielgrave,
— Arrête! arrêtel cher Lionel! s'écriat-elle avec angoisse en lui retenant le bras de toute sa force.
i72 LE BATARD.
Le coup ne partit pas.
— Ah! c'est pour lui que tu trembles!
dit M. Doring , les cheveux hérissés , les dents grinçantes. Meurs ! . .
Au même instant un coup de feu retentit.
La balle atteint madame Doring, qui tombe presque évanouie dans les bras de sir Lionel.
Celui-ci la croit morte, et tout hors de lui, dans un délire furieux qu'on ne peut décrire, il saisit l'arme sur la table , et d'une voix terrible :
— Assassin d'une femme ! s'écrie-t-il.
Une nouvelle détonation ébranle toute la chambre. M. Doring tombe mortellement blessé.
Tout cela fut' l'espace d'un éclair.
Madame Doring tressaille épouvantée dans les bras de Lionel.
— Malheureux ! qu'as-tu fait ? murmure-t-elle d'une voix éteinte.
Lionel reste un moment les yeux fixes, immobile , la bouche béante, comme un homme privé de raison. Il ne sait pas ce qu'il vient de faire ; il ne comprend pas ce qui se passe autour de lui. Enfin, sortant tout-à-coup de cette muette torpeur , il jette un regard effaré sur M. Doring , qui, étendu sur le parquet, une main contre ga poitrine ensanglantée, s'appuie de l'au-
tre sur le bras d'un fauteuil, et tâche, mais en vain, de se relever.
Betsy est accourue précipitamment :
à cet horrible spectacle, elle pousse des cris lamentables.
Madame Doring, toute couverte de sang, s'est jetée à genoux près de son mari dont la respiration haletante et rauque, les mouvemens convulsifs , annoncent les commencemens de l'agonie.
Elle essaie de le relever; elle veut le prendre dans ses bras , mais elle est trop faible; blessée elle-même, elle peut à peine se soutenir. M. Doring ne l'a pas reconnue d^abord, car il distingue mal les objets autour de lui; ses yeux sont déjàenveloppés d'un nuage. Enfin, cette vapeur terne
qui couvre sa vue se dissipe un instant ; il reconnait sa femme, et, la repoussant à deux mains avec le peu de force qui lui reste encore, il montre sa blessure en secouant la tête; puis, d'un accent faible ; qu'entrecoupe le râle :
— Je meurs ! dit-il. Soyez maudits tous
deux!... vous !... et votre enfant !...
Puis, étendant une main frissonnante vers Lionel qui pleure et s'arrache les cheveux, il expire.
Alors, il se fait un grand bruit dans toute lamaison, un bruitde pas et de voix, comme si plusieurs personnes montaient l'escalier.
— Fuis!... je t'en conjure, Lionel! dit
madame'Doringen ouvrant brusquement la porte dérobée; et, comme celui-ci ne bougeait pas et se frappait la tête avec ses poings, elle l'entraîne vers la porte ouverte et la referme vivement sur lui.
[9fJjp
Il était temps! le salon s'emplit de monde attiré par la double explosion. Un constable, des officiers de justice pénètrent dans la maison, et font cerner toutes les issues.
On trouva madame Doring évanouie près du cadavre.
njEUXMJEMJE PARTIE.
— fa (ftagiur* infernal*. —
Une foule d'intrigues mal conçues, et qui n'aboutissaient à rien, avaient eu lieu en faveur de Charles-Edouard depuis la fameuse bataille de Culloden, jusqu'en 1760 environ; mais toutes ces manœuvres qui n'avaient aucune perspective raison-
nable , étaient plutôt l'ouvrage de qucl« ques misérables intrigans qui n'avaient pas la moindre chance de succès, et qui cherchaient uniquement à tirer des sommes considérables du malheureux exilé.
Charles-Edouard, après la mort de son père, avait quitté le titre de prince de Galles, mais les cours de l'Europe ne voulant pas le reconnaître comme roi de la Grande-Bretagne, il avait pris le nom de comte (TAlbany.
Dès iors, la cause desStuarts était pour jamais perdue, et la maison de Hanovre n'avait plus rien à craindre du parti Jacobite, dont les principaux représentans commençaient à rentrer en Angleterre.
Bien qu'aucune proclamation d'amnistie n'eût aboli plusieurs sentences capitales,
prononcées contre ceux qui avaient pris part à l'insurrection de 1745, néanmoins le gouvernement de Georges III fermait les yeux sur le retour des proscrits qui ne cherchaient pas à troubler le royaume, et tâchait de se concilier les partis à force de tolérance et de douceur.
La mort violente de M. Doring, qu'on avait attribuée d'abord à un assassinat, avait fait beaucoup de bruit. Madame Doring, dont cette épouvantable catastrophe avait bouleversé toutes les facultés intellectuelles, était restée plusieurs mois comme folle, privée de mémoire, et tout à fait incapable de donner aucune explication qui put guider les recherches de la justice.
Bientôt il était survenu de si graves evé-
nemens politiques ; la descente du chevalier en Angleterre , la prise d'Edimbourg parles Jacobites, ettout le drame sanglant d'une guerre civile, avaient tellementabsorbéles esprits, que l'enquête judiciaire faite sur la mort de M. Doring, était demeurée sans résultat, et qu'on ne pensait plus à la poursuivre.
Dès que madame Doring eut repris l'usage de sa raison, elle quitta Londres immédiatement, et alla s'établir à Plymouth , où elle ne connaissait personne. La malheureuse veuve était enceinte; elle n'avait emmené avec elle que Betsy, sa fidèle femme de chambre, qui l'aimait comme une véritable mère.
Depuis l'horrible soirée où son amant
Lfc BATARD. 18'
avait tue M. Doring, elle n'avait pas en tendu parler de sir Lionel.
M. Tyrconnel, assez gravement com promis dans l'insurrection jacobite , s'était vu forcé de passer en France, et ma dame Doring ne savait pas ce qu'il étai devenu.
On était alors en 1764.
Léopold Doring commençait sa vingt et- unième année. C'était un jeum
homme doué des qualités les plus bril
lantes, plein d'esprit et de cœur, mais dévoré de passions ardentes, et toujours emporté vers le plaisir, par un tempéramment impétueux que rien ne pouvait dompter.
Sa mère, continuellement malade et languissante, n'avait jamais eu qu'une bien faible autorité sur l'indomptable caractère de Léopold, qui, presque au sortir du collège, abandonné à lui-même, n'avait pas tardé à faire de mauvaises connaissances.
A Page où presque tous les jeunes gens sont encore entourés delà sollicitude paternelle, et dirigés par de bons conseils à leur entrée dans le monde, il marchait seul et sans guide au milieu d'une société perverse et corrompue, qui ne faisait que
l'encourager au vice, et l'entraîner chaque jour plus avant dans l'abîme.
Bien qu'il aimât sa mère avec idolâtrie, et qu'il eût donné mille fois sa vie pour elle, il ne pouvait malgré les prières de la pauvre femme, parvenir à se corriger, et chaque jour il l'abreuvait de nouveaux chagrins,
Il passait toutes ses nuits dans les clubs et les maisons de jeu, où il risquait des sommes cousidérabîes, qu'il perdait presque toujours, grâce à l'habileté merveilleuse des escrocs qui l'exploitaient. Il entretenait des femmes, avait sept ou huit maîtresses à la fois, et ne laissait pas écouler deux jours sans avoir un duel.
Et le matin , quand il sortait des Bagnos, espèce d'enfer voluptueux où se démènent
les orgies les plus incroyables, la tété pleine de Champagne et de xérès , les jambes flageolantes, il cherchait dispute aux pauvres watchmen inoffensifs , et les battait sans miséricorde , absolument comme des créanciers.
Néanmoins, quoiqu'elle eût pour fils un des plus mauvais sujets des trois royaumes , madame Doring l'aimait avec une tendresse inconcevable, et lui pardonnait toujours.
Léopold, attendri jusqu'aux larmes par tant de bontés, lui faisait les pins belles promesses, et jurait de s'amender ; mais ces nobles résolutions changeaient toujours avant le soir; quelques amis venaient le débaucher presque sous les yeux de sa mère, et l'emmenaient de force, dès que
la pauvre femme, qui se couchait de bonne heure, s'était retirée dans son appartement. Le proverbe qui prétend que la nuit porte conseil n'était donc guère applicable à Léopold, et toutes ses erreurs, toutes ses folies, illes déplorait seulement dans le jour, quand il n'avait rien de mieux à faire, et qu'il était horriblement fatigué de la, nuit.
Madame Doring jouissait d'abord d'une fortune assez considérable; mais depuis quatre ans qu'elle payait sans ralàche les dettes prodigieuses de son fils, elle s'était vue dans l'obligation d'entamer ses capitaux et de vendre tout ce qu'elle possédait en bien-fonds.
Depuis un an surtout les dépenses de
Léopold avaient tellement dépassé les ressources de sa mère , qu'elle éprouvait une véritable gêne. Elle avait pris un logement peu coûteux, qui donnait sur le port; et c'est à force d'ordre et d'économie qu'elle parvenait encore à subsister,quaiid un jour Léopold, ayantperdu au creps dix mille livres sterling, emprunta de tous les côtés à des intérêts énormes pour faire honneur à une dette qu'il regardait comme plus sacrée que toutes les autres.
Enfin, les nombreux usuriers qui l'exploitaient depuis long-temps, désespérant de rentrer jamais dans leurs fonds, avaient obtenu contre lui plusieurs décrets de prises de corps.
A force de ruses et de finesse, les baillis , espèce de recors malins comme de
LE BATARD. i8C
Vieux chats , étaient parvenus un jour à s ''emparer de sa personne, mais il avait trouvé facilement pour caution des gaillards qui s^intitulaient house-keepers, ou propriétaires, et qui juraient la main sur la bible que leur fortune était trois fois au moins aussi forte que la dette de leur cautionné; bien qu'ils ifeussent pas un farthing de rentes, et que leurs prétendues propriétés ne fussent que de sales échoppes meublées de vieux bahuts contemporains du roi Alfred.
Cet honnête métier de caution pour les débitans insolvables était fort en vogue en Angleterre, à cette époque. Les juifs, et surtout les juifs allemands, s'y livraient avec délices, et les baillis se trouvaient souvent obligés de lâcher leur victime, en rugissant comme PAchéron
avare , qui laisse échapper sa proie*
Une fois pourtant Léopold n'avait pu éviter la prison ; mais après trois mois d'une captivité fort joyeuse et toujours arrosée de vin de Champagne, il était sorti miraculeusement de sa retraite forcée. Les créanciers , qui retenaient leurs débiteurs à King's JBench, devaient, au bout de trois mois, payer aux détenus, comme pension alimentaire , quatre pences par jour. Ce paiement se faisait une fois par semaine, à une heure fixe. Si les deux shillings et quatre penses, montant de la semaine, et payables le samedi avant dix heures du matin , n'étaient pas remis à dix heures et une minute, le concierge, en présence de témoins, devait ouvrir la porte au prisonnier, dont il se trouvait légalement déchargé.
Or, comme Léopold ne manquait pas d'amis plus ou moins dévoués qui s'occupaient de sa délivrance , un samedi matin la somme obligatoire ne fût pas déposée à la geôle, et le jeune libertin rentra dans son club, ainsi qu'un triomphateur.
Un pauvre diable de tailleur allemand qui venait faire la remise des deux shillings et quatre pences, avait été cerné
par cinq ou six jeunes gaillards à moitié ivres , qui le guettaient à la porte de la prison, et qui s ''étaient renvoyé le pauvre diable de Pun à l'autre, pendant un bon quart d'heure, comme une balle dans un jeu de paume.
Quand le malheureux tailleur fut sorti des mains de ces démons incarnés, il était plus ivre qu'eux et tournait sur lui-même sans voir clair. La première personne qu^il
avait aperçue en revenant à lui, citait Léopold Doring , qui franchissait le seuil de la prison , aux appiaudissemens de ses amis et de la foule.
Mais cette leçon ne fut pas assez rude pour corriger Léopold ; il recommença plus fougueusement que jamais son train de vie et de dépenses; ne trouvant plus d'usuriers fort disposés à lui prêter à moins d'énormes intérêts , il fut obligé d'emprunter à quatre-vingt-dix pour cent, et bientôt de nouveaux wrïes , de nouvelles prises de corps, furent prononcés contre lui.
Depuis une quinzaine de jours, Léopold ne pouvait plus quitter la maison de sa mère avant le coucher du soleil, car les baillis faisaient bonne garde aux environs;
mais chaque soir on le voyaitaux spectacles, aux clubs, dans tous les endroits publics, et il se dédommageait amplement d'une journée de réclusion forcée par une longue nuit de débauche et de plaisir.
Cependant quelquefois le matin, quand il venait au sortir d'une orgie embrasser sa mère, pâle et souffrante, qui avait passé une partie de la nuit à l'attendre dans le désespoir et les larmes , alors il se faisait horreur, il s'appelait parricide, et songeait sérieusement à se brûler la cervelle.
D'un moment à l'autre on devait saisir les meubles de la pauvre veuve, son fils le savait; et, plein de fureur à cette idée, il avait juré que le premier huissier qui entrerait dans la maison de sa mère, en sortirait à coup sûr par la fenêtre.
Madame Doring Dépossédait plus qu'un modeste cottage sur le bord de la mer, à huit lieues de Plymouth; encore, un jugement dont elle était menacée, pouvait-il lui ravir avant peu ce dernier asile, où la malheureuse femme, dépouillée de tout, aurai t pu mourir au moins tranquillement.
Ce jour-là Léopold avait dormi profondément jusqu'à trois heures de l'aprèsmidi ; car il s'était couché à six heures du matin, dans un état d'ivresse et de fatigue, qui réclamait un long et paisible sommeil. Il avait fait la veille une orgie infernale chez lord Delbrige, un de ses compagnons de débauche , encore plus libertin que lui ,• puis il avait passé la soirée avec tous ses amis dans un théâtre où Léopold n'avait point tardé à faire une esclandre, dont, au reste, il n'était pas le plus cou
pable.Unpersonnage bizarre et malfaisant, qui s'acharnait après lui depuis une quinzaine de jours, était venu l'insulter sans provocation. Léopold , qui avait la main fort leste et qui d'ailleurs détestait cet homme instinctivement, l'avait souffleté sur les deux joues en plein spectacle. Ils devaient se battre le lendemain.
Mais le souvenir de cette querelle s'était évanoui dans le cerveau de Léopold avec les fumées du vin de Champagne , et quand il se réveilla , il avait complètement oublié son duel.
D'ailleurs, une autre idée beaucoup plus agréable l'absorbait tout entier.' Il avait fait la veille avec lord Delbrige et plusieurs autres mauvais sujets un pari
vraiment satanique, qui souriait singulièrement à son imagination romanesque et dépravée.
Depuis une demi-heure, Léopold se promenait de long en large, en se frottant les mains , dans une chambre assez élégamment meublée, et dont les fenêtres donnaient sur le port.
On entendait les cris et les chants des matelots, le froissement des cordages, le bruit du vent dans les voiles, et dans l'espace, au loin, le mugissement des vagues que soulevait une forte brise, et qui venaient se briser contre le môle. C'était un bourdonnement, un mélange de sons confus, tantôt sourds comme le tonnerre qui roule, tantôt clairs et déchirans
comme la foudre qui éclate ; et Léopold, habitué depuis son enfance au tumulte étourdissant des ports , ne paraissait pas entendre ce vacarme infernal.
De temps à autre , il avalait une grande tasse de thé bouillant, et versait à mesure de l'eau chaude dans une énorme théière d'argent qu'il avait déjà vidée plusieurs fois, car son estomac, bien qu'aussi robuste que celui d'Hercule, était lourd encore des prodigieuses libations dont il l'avait chargé toute la nuit; puis, quand il avait bu sa tasse, il se remettait en marche en fredonnant, ou venait respirer à la croisée l'air vif et pur de la mer.
Et ses yeux erraient machinalement sur toule cette foret de mâts et de vergues,
sur tous c^s vaisseaux pavoises, ces navires de tout pays, de toute forme, de toute grandeur, aux voilures élégantes et gracieuses; il suivait distraitement ces mille chaloupes sillonnant le bassin du port, ou qui, s^aventurant dans la rade agitée , légères comme des mouettes , parfois semblaient à peine effleurer les ondes, parfois bondissaient dans l'écume au sommet de la vague; et parmi les lames furieuses et grondantes blanchissait l'écueil dangereux tfEddystone, couronné d'un phare.
Léopold commençait pourtant à se lasser du spectacle magnifique qui se déroulait devant lui ; il trouvait que c'était toujours la même chose et que la journée ne finissait pas : ne sachant plus que faire , et dVillcurs, la tête encore assez pesante
et douloureuse , il songeait très sérieusement à se remettre au lit pour dormir jusqu'au soir, quand plusieurs coups retentirent à la porte, et Maxwell entra dans la chambre de Léopold.
Celui-ci fut enchanté de cette visite, qui, dans un pareil moment, était pour lui une espèce de bonne fortune. Ses idées se débrouillèrent tout à coup, comme par enchantement; ses yeux assoupis éti ncelèrent d'un éclair de joie ; il interrompit un large bâillement, et courut vers Maxwell avec une expression de gaîté franche et joviale.
Maxwell était son meilleur ami , et quelques fois son Mentor ; bien qu'il aimât le plaisir tout autant que Léopold, et qu'il
ne reculât jamais devant une orgie, cependant, il écoutait parfois les conseils de la raison et la voix de sa conscience, et très rarement il franchissait cette ligne étroite qui sépare le [as du ncfas.
Il n'avait point d'ailleurs les passions fougueuses et presque sauvages de Léopold, sa nature impétueuse et ardente, son éternelle soif de voluptés , ce besoin étrange de mouvement et d'agitation. Maxwell était dans sa vingt-cinquième année; il connaissait déjà le monde et, plus expérimenté que Léopold, il jetait parfois un œil très philosophe sur la vanité du plaisir qu'il estimait à sa juste valeur. Bien souvent il avait songé sérieusement à une réforme; mais le torrent auquel il s'était livré depuis son extrême jeunesse remportait toujours et ne lui permettait
pas de remonter la pente rapide qui mène à la sagesse.
Beaux, jeunes, spirituels et brillans tous deux, ils plaisaient merveilleusement aux femmes, à celles principalement dont le cœur facile et tendre ne sait pas résister à L'attaque vigoureuse d'un charmant Lovelace bien déterminé. Mais Léopold avait surtout un bonheur insolent en amour; son œil vif et noir lançait des flèches envenimées qui subjuguaient les plus rebeller. Il est vrai que d'ordinaire le jeune Doring ne s'adressait qu'aux vertus de seconde classe, aces éblouissantes Cléopâtres, toutes voluptueuses, qui sont aux autres femmes, disait-il, ce que la fleur est au légume , le vin de Champagne à la bière.
Aussi, parmi ses compagnons de table, était-il surnommé satan.
— Eh ! pardieu ! c'est toi , Maxwell ! s'écria-t-il en lui donnant une poignée de main. Je suis enchanté de te voir, enchanté ! car, foi de gentilhomme, je m'ennuyais tout seul comme dans une compagnie de quackers, et j'allais faire un somme pour tuer le temps.
— Tu n'aurais pas mal fait, mon cher, dit Maxwell en regardant avec compassion la figure pâle et bouleversée de son ami, non, en vérité, tu n'aurais pas mal fait de garder le lit jusqu'à demain matin, car tu as une mine effroyable ! Après les folies d'hier, tu dois avoir encore de terribles courbatures dans tous les membres !
LE BAÎÀRÔ.
— Moi! — Pardieu! Maxwell, je suis frais et dispos comme je ne l'ai jamais été! Je suis prêt à recommencer, je te jure.
— Ma foi, Léopold, je t'avouerai que pour mon compte j'ai grande envie de me reposer. Franchement c'est un régime qui tuerait Hercule en six mois !
— Voilà pourtant quelques années que je le suis, répliqua Léopold en riant aux éclats, et j'espère bien le continuer encore long-temps ! Mais diantre ! j'y pense, c'est aujourd'hui le 2G octobre, n'est-ce pas?
— Oui, sans doute, et tu devrais être un peu plus raisonnable; songe que tu auras vingt-et-un ans après demain !
— J'y songe, corbîen, j'y songe! dit vivement Léopold, et je te jure que nous fêterons royalement l'anniversaire de ma naissance! vous serez tous contens de moi, mes bons amis! Le vin de Champagne coulera par torrens et je vous tiendrai tête à tous! Mais en attendant, il ne faut pas que je m'endorme !. . C'est après demain 28 que je dois avoir soumis la belle! encore trois jours pleins ! C'est trois fois plus qu'il n'en faut, par Saint-Georges, pour séduire la chaste Suzanne ! — Corbleu! continua-t-ilense frottant les mains, je fais là un pari magnifique ! Quatre mille livres sterling et une femme charmante !
Maxwell haussa imperceptiblement les épaules.
— Mais c'est un pari nul, dit-il. En vd-
rite, mon cher Doring, il y aurait conscience!... Hier, à table, quand tu as parié de la sorte avec lord Delbrige, tu étais ivre !
— C'est très possible, répliqua Léopold en riant, mais n'importe! ivre ou non, je ne manque jamais à ma parole, surtout, j'ai l'honneur de te le répéter, quand il s'agit de gagner le plus agréablement du monde quatre mille livres et l'amour d'une jolie femme !
— Mais tu es fou, Doring! comment diantre! veux-tu parvenir, en trente-six heures, à te faire aimer de cette jeune fdle ! Elle ne voudra pas se laisser enlever, mon cher. Tu ne la connais ni d'Eve ni d'Adam ! songe que tu n'as fait que l'en-
trevoir hier un seul instant sur le port...
— Oui, rien qu'un instant, Maxwell, interrompit Léopoîd avec chaleur; mais tu ne sais donc pas qu'un instantbien employé suffit pour mettre le feu à la poudrière de Plymouth et faire sauter toute la ville à deux cents pieds en Pair! Croistu donc que ce soit beaucoup plus difficile d'embraser le cœur d'une jeune fille, un cœur plein de salpêtre et d'amour qui n'attend qu'une étincelle pour flamber tout à coup ! Hier, en un moment, nous avons échangé un de ces longs regards magnétiques et rapides comme l'éclair, qui vont jusqu'à 1 âme et brûlent le sang!.. Elle m'aime ! je te dis qu'elle m'adore !... j'en ai la certitude!
— Il faut avouer, mon cher, répondit
Maxwell avec un sourire triste et amical, il faut avouer que tu es passablement fat ! Cette pauvre fille n'a pas fait la moindre attention à* toi! elle est candide et pure comme un ange, j'en suis presque sûr.
— Et, je l'espère bien, Maxwell! c'est pour cela, corbleu ! que je veux l'avoir à toute force! La délicieuse personne!...
Douce et rêveuse comme une Anglaise !.. ardente et brune comme les Africaines!
Adorable mélange ! Je gage que cette magnifique chevelure noireetluisante comme une aile de corbeau, que cet œil vif et noir nous vient des colonies!... D'abord, moi, vois-tu, Maxwell, j'ai toujours été fou des créoles!... C'est bien sans contredit, la plus belle nature et la plus riche !
Maxwell regarda un instant Léopold
avec une expression mélancolique ; puis, cTun ton de reproche affectueux, il lui dit:
— Je t'en conjure, Léopold, sois raisonnable ! renonce à ce pari qui n'a pas le sens commun. Delbrige est un bon garçon, un bon camarade, et, pour peu que tu le désires, il annulera très volontiers une gageure qu'il n'aurait pas acceptée, j'en suis convaincu, s'il n'eût pas été ivre comme toi. Quatre mille livres, Léopold!... mais sonse-s-y donc, tu serais fort embarrassé de les perdre, mon pauvre ami.
Crois-moi, regarde ce pari comme nul !
— Non, pardieu! répliqua Léopold dont les yeux s'allumèrent tout à coup d'une étrange façon. L'affaire me paraît excel-
LE BATAttD. "200
lente, et je compte bien là-dessus pour me remettre à flot! Je veux que le paii tienne!... Je le veux, par tous les diables! autrement Delbrige pourrait s'en trouver mal.
— Mauvaise tête ! dit tristement Maxwell. Tu vois bien que tu es complètement fou! cette jeune fille, je te répète que tu ne la connais seulement pas.
— C'est pour cela que je veux la connaître !
— Mais, Léopold, parlons un peu raison, reprit Maxwell avec plus de gravité qu'il n'en mettait d'ordinaire dans son langage. Quand bien même, par une es-
pèce de miracle, tu parviendrais à découvrir son nom et sa demeure dans une ville de cinquante mille âmes, je te demande un peu, mon ami, si tu en serais beaucoup plus avancé ? — Encore une fois, Léopold, tu n'as que trente-six heures devant toi, et, bien que tu sois auprès des femmes un vrai serpent fascinateur, encore te faut-il une occasion quelconque, une rencontre, un échange de paroles; et cette jeune fille ne quitte probablement pas son père un seul instant.
— Son père? dit Léopold avec un sourire dédaigneux. Je lui ferai croire tout ce que je voudrai, au bonhomme; que je suis l'ange Gabriel, par exemple, quoique la ressemblance ne soit pas frappante.
Mais, d'ailleurs, qui te dit, Maxwell, que
ce brave homme à cheveux gris soit le père? Il lui donnait le bras, voilà tout.
— Je n'en sais pas plus que toi là-dessus, Léopold; mais je présume fort que ce personnage à ligure grave et respectable est le père de la jeune personne. Ils se ressemblent beaucoup, autant que j'ai pu voir.
— Après tout, c'est possible, dit Léopold en buvant un verre de xérès ; mais ça m'est parfaitement égal ! Qu'elle ait un père, un grand père, un bisaïeul et deux ou trois duègnes autour d'elle, je m'en soucie comme d'un farthing. Tout ce que je demande au diable qui me protège, à ce qu'on prétend, c'est de me dire tout bas à l'oreille le nom de mon adorable
sylphide î... Ah! poursuivit-il avec une exaltation croissante secondée par un verre de madère, qu'elle réapparaisse, cette douce péri, qu'elle rayonne à mes yeux, ne fut-ce qu'un instant! et je réponds du reste, foi de gentilhomme!
Aussi, mon cher, je ne veux pins bouger de cette fenêtre; tant qu'il fera clair, j'y veux rester en sentinelle. J'ai comme un pressentiment que mou ange passera.
— Qu'il passe ou non , Léopold, je t'approuve fort de garder la maison, car tu ne peux mettre le pied dehors sans t'exposer, mon cher, à tomber dans les griffes de messieurs les baillis qui rodent dans les environs, pour te prendre au collet, dès que tu sortiras.
— Cela pourtant, n'empêche pas, Max-
well, que si par un bonlieur extrême j'apercevais ma belle créole , je braverais tous les baillis et recors clés trois royaumes, pour la voir de près une seconde, et lui dire à l'oreille en passant: Je vous aime!
— On t'a surnommé satan, dit Maxwell en secouant la tèle, et tu es pire que lui, sur ma parole! Quoi! malheureux, tu ne peux donc pas rester un seul jour sans avoir un duel, enlever une femme, jouer, parier, et toujours perdre!... Tu me fais de la peine, mon pauvre garçon! Tu me fais peur!... Cela finira mal !
Un nuage sombre passa rapidement sur la physionomie de Léopold, ses sourcils se contractèrent; puis, il reprit avec un éclat de tire sec et nerveux i
— Eh! parbleu! Maxwell, cela finira tôt ou tard par un coup de pistolet, je le sais très bien; mais que veux-tu que j'y fasse ? tant pis , ma foi! Tu connais le proverbe : Après le fossé la culbute !
— Ton rire me fend le cœur, dit Maxwell en soupirant. C'est le rire d'un malheureux condamné que la corde de la potence étrangle !... Écoute, ne te moque pas de moi, si je te fais de la morale : Dieu me préserve de vouloir me donner pour un modèle de sagesse et de continence; je suis un vaurien comme toi, mais franchement, je ne vais pas si loin !... Léopold, j'aime ma mère !
Léopold tressaillit comme si une lame froide Peut touché au cœur. Il devint très
LE ÉATAAD, 21d
pâle, et regarda un instant Maxwell avec un éclair de fureur dans les yeux.
— Qu'est-ce à dire , Maxwell !... Est-ce un reproche ?
— Non, mais un conseil d'ami, Léopold, répondit Maxwell avec attendrissement.
Léopold, ému, lui pressa cordialement la main.
— Mon pauvre Léopold, continua Maxwell , lorsqu'on t'ouvre les yeux sur tes folles dépenses; sur tes emprunts continuels qui t'ont ruiné déjà, et qui dévorent l'avenir, tu parles toujours de te faire
sauter la cervelle pour sortir d'embarras... comme si tu avais le droit de te tuer. Songe que tu as une mère , une pauvre mère malade, qui t'aime, et qui ne survivrait pas à son fds unique, une pauvre mère, Léopoîd, que tu as déjà rendue bien assez malheureuse!...
— D'accord, Maxwell, répondit Léopoîd d'un air sombre. Voilà pourquoi je veux la débarrasser de moi au plus vite. Je l'ai ruinée, la pauvre femme! et tant que je ne serai pas à six pieds sous terre, elle ne sera jamais sûre d'une bouchée de pain !
Les deux amis restèrent quelques momens silencieux et plongés dans leurs réflexions; enfin, Maxwell reprit la parole :
LE EACAUD. 217
— Léopold , lu es jeune , instruit, plein d'aptitude et de moyens pour tout ce que tuas le courage d'entreprendre. Mon oncle Burnett, le banquier, un brave homme, tu sais, un bon vivant, t'a pris en affection depuis le jour qu'il t'a vu boire de suite trois bouteilles de xérès sans te griser !.. eh bien ! mon ami, l'excellent oncle voudrait se retirer des affaires, et serait enchanté de te voir à la tête de sa maison de Bristol. 11 t'offre une place qui te donnerait de quoi vivre honorablement, en assurant l'existence de ta mère...
— Pardicu! Maxwell, interrompit Léopold avec un ricanement de pitié, tu plaisantes, je crois!... Moi, entrer dans une maison de banque, me cadenasser dans un bureau ! ... l'idée est drôle ! C'est abso-
218 LE Ë.tfARD.
lument comme si tu me proposais de prendre une houlette et de me faire berger! Tu sais, mon très cher, que j'ai fort peu de goût pour la vie pastorale.
— Mais parlons sérieusement, dit Maxwell. Te voilà maintenant sans ressource. On a saisi déjà une grande partie de tes biens. Cette maison même ne t'appartient plus sans doute !... A l'heure où je parle, on prononce un arrêt qui peut, hélas! en chasser demain ta malheureuse mère, faible et souffrante comme elle est. Il ne lui reste donc plus à présent pour reposer sa tête que ce petit cottage qu'elle n'a pas encore engagé pour toi!... Allons, Léopold, acceptes-tu l'offre de mon oncle?... réfléchis !
— Non ! non ! non ! s'écria Léopold en
frappant du pied avec impatience. Voistu , Maxwell , je hais le travail ! J'aimerais dix mille fois mieux être mort que travailler pour vivre!... Moi, d'abord, je ne connais l'existence qu'au sein de la paresse et. du plaisir ! Sans jolies filles à aimer, sans bon vin de France et d'Espagne à boire , la vie me semblerait quelque chose de profondément insipide !
— Tu m'épouvantes, Léopold, et rien qu'à t'entendre parler, je deviendrais sage!
— Allons, allons, trêve à ta morale, Maxwell ! Tu prêches d'une manière fort distinguée, mais si tu ne veux pas m'endormir, parle-moi d'autre chose! A tout prendre, le diable a grand tort de se faire ermite, il y perd!...
— Léopoîd, encore une fols, réfléchis..."
— Pas de sermon, je t'en conjure, interrompit Léopold en bâillant de toute sa force. Non, parole d'honneur, tu m ''endors ! Tiens, parîe-moi plutôt de ma créole !... et de ses grands yeux noirs qui lancent des flammes, et de son teint, qui semhïe doré avec un rayon du soleil de la Jamaïque ! Parle-moi des quatre mille livres sterling qui ne sont pas à dédaigner non plus ! Oh! pardicu, là-dessus, mon cher, je veux te rendre une partie de ce que je te dois.
— En attendant, je foiTrc le fond de ma bourse , dit Maxwell avec affection.
Non, par satan, je refuse! Merci!
LK DAJAUÎ>. 1221
répliqua Léopold en lui serrant la main. Parce qu'enfin , vois-tu , iuon cher, on n'est jamais parfaitement sûr de gagner ! la fortune est si perfide !... Mais où diantre avais-je la tête hier.? continua-t-ii en se frappant le front; avoir laissé disparaître mon ange , ma fée , sans voler après elle ! Oh ! qu'on est stupide quand on est ivre ! Mais viens, mon ami, viens avec moi!
Il faut parcourir toute la ville, les rues, les promenades, le théâtre!...
En disant cela, Léopold prit le bras de Maxwell, et voulut l'entraîner vers la porte.
— Tu oublies, Léopold, dit Maxwell que tu ne peux sortir avant le coucher du soleil." Comme tu e^ la terreur de ces
pauvres diables de recors , ils n'osent pas venir te chercher dans cette maison, ils n'osent point attaquer le lion dans son antre , mais si tu fais un pas dans la rue , ils se jetteront sur toi sept ou huit comme des boule-dogues furieux, et malgré ta vigueur, ils seront les plus forts, mon pauvre ami.
— Alors, répliqua Léopold d'un air menaçant et les dents serrées, ils pourront s'en repentir ! Sur mon âme , continua-t-il en passant une épée à sa ceinture, ils s'apercevront que cette lame est bonne !...
Il s'interrompit brusquement ; un grand bruit de marteau et de pas venait de retentir à la porte d'entrée.
— Qui vient là? cria-t-il en mettant une main sur la garde de son épée.
— Cache-toi , Léopold ; dit vivement Maxwell, en le poussant vers un cabinet voisin. Ce sont peut-être les recors !... Ils auront trouvé la porte ouverte.
Léopold se mit sérieusement sur la défensive en blasphémant d'une terrible manière.
En effet, il n'était pas impossible que les recors eussent pénétré dans l'intérieur de la maison. Ces gens-là n'avaient pas leurs pareils en malice, car c'est uniquement par la ruse et la finesse qu^ils pouvaient s'emparer d'un débiteur. Ils
C2CM lR baïau».
n'avaient point le droit de l'arrêter chez lui, à moins qu'ils n'eussent trouvé les portes de la maison ouvertes, ou que, sans les ouvrir eux-mêmes, ils ne parvinssent jusqu'à leur proie.
Aussi n'était-il pas rare qu'à l'aide d'un faux nom et d'un costume de grand seigneur, ils se fissent ouvrir toutes les portes à deux baitans; ou bien, déguisés en domestiques, ils se disaient chargés d'un message important, qu'ils ne devaient remettre qu'en main propre, et grâce à cette supercherie, ils trouvaient quelquefois le moyen de se faire introduire par les valets, qui, sans la moindre défiance, s'empresssaient de les recevoir. Alors le bailli exhibait son vpril au malheureux débiteur, et lui frappait sur l'épaule avec
sommation de le suivre. Ces formalités remplies, la résistance devenait un crime.
— Ce misérable domestique est capable de laisser entrer quelqu'un I dit Léopold avec colère. Il est si niais!... Mais tant pis! malheur au premier alguazil!...
Une porte qui donnait sur un corridor s'ouvrit brusquement. Un personnage à figure jaune et bilieuse, qui semblait échauffé par une longue course, entra dans la chambre avec l'impétuosité d'un taureau furieux.
Léopold tira vivement son épée. Tout cela fut l'affaire dt quelques secondes.
T. I. iS
— Tiens! c'est notre ami Robsil, dit Léopold en riant aux éclats de son mouvement belliqueux. Aussi le drôle de corps arrive toujours comme une catastrophe !
Le nouveau venu ne partagea nullement
l'hilarité de Léopold; mais croisant les bras et fronçant les sourcils cPun air de mauvaise humeur :
— Eh bien? dit-il avec une inflexion brusque, à quoi penses-tu donc, Léopold?... Que diantre ! sais-tu que voilà plus d'une heure que je t'attends !
— Et pourquoi ? demanda Léopold d'un air étonné.
— Singulière question ! répliqua Robsil avec un accent de colère sardonique.
C'est la première fois, sur mon honneur, que Léopold Doring manque au rendezvous , quand il faut se battre !
Maxwell haussa les épaules et fit un geste cri m patience.
— Comment? dit Léopold dont la surprise semblait redoublera chaque instant.
Est-ce que je dois me battre?
Robsil frappa du pied sur le parquet.
— En vérité, Léopold, dit-il vivement, jonc te reconnais plus! Le sommeil ou le vin t'ont fait perdre la mémoire ! C'est pitoyable ! As-tu donc oublié, par hasard, qu'hier, en plein théâtre?..
— Robsil, interrompit Maxwell d'un ton sévère, vous avez tort de réveiller une querelle sans importance!... une querelle
250 LE BATAKI*.
absurde et qui ne devait pas avoir de suite!
— Comment ! pas de suite !...
Et Robsil, donnant à sa physionomie l'expression la plus méprisante quVn puisse imaginer, ajouta sans daigner se tourner vers Maxwell :
— M. Maxwell est toujours pour les conseils prudens !
— Et M. Piobsil pour la violence! repartit Maxwell froidement. Tout ce que je puis vous dire, c'est que notre pauvre ami Doring a déjà bien assez de mauvaises affaires sur les bras, sans en chercher de nouvelles.
Léopold, ne comprenant rien à ce qu'il
entendait, se crut un instant l'objet d'une mystification, qu'il n'était guère en humeur de souffrir. Il se mordait les lèvres et regardait tour à tour ses deux amis avec un mélange d'étonnement et de colère. Le silence régna quelques raomens.
— Ainsi, Léopold, vous ne voulez pas vous battre? reprit Robsil d'un ton glacial. Pourquoi donc m 'avoir prié d'être votre témoin?
A cette étrange interpellation, Léopold perdit tout à fait patience; et frappant du poing sur une table, le visage enflammé, le regard menaçant:
— Eh! cordicu ! s'écria-t-il , je suis
toujours en train de me battre! je suis toujours en train de me couper la gorge, fût-ce avec le diable ! C'est un plaisir que je n'ai jamais refusé. Mais que diantre! expliquez-vous donc, Robsil! avec vos réticences et votre langage hiéroglyphique, vous me feriez damner! Allons, mille tonnerres, expliquez-vous ! Je me rappelle bien confusément qu'hier soir au théâtre on m'a cherché querelle... un imbécile de Jacobite, à ce qu'il me semble, une espèce d'idiot qui m'a fait la grimace, pendant que nous chantions le God save the King , mais je n'en sais pas davantage , je vous en donne ma parole d'honneur ! Que diantre, vous savez bien aussi, vous, que le Champagne et le xérès m'avaient terriblement embrouillé les idées; ma mémoire était pleine de fumée comme l'antre d'un forgeron ! J'étais absolument dans
le même état que les valets de chambre du roi Duncan, après avoir avalé l'infernale potion de lad y Macbeth ! Ma pauvre cervelle est encore, je vous jure, comme une espèce d^alambic, et vous seriez très charitable de vouloir bien aider un peu mes souvenirs. Avec qui dois-je me battre ?
— Avec M. Tyrconncî , répondit îîobsil.
Ce nom fit bondir Léopold comme un cadavre au toucher du galvanisme ; un changement incroyable sapera tout à coup dans ses traits ; il devint très pâle , les muscles de ses joues se contractèrent, et, gardant quelques instans le silence, il passa plusieurs fois une main sur son front, comme pour dissiper le nuage
254 LE IiATARD.
qui obscurcissait encore sa mémoire.
— Ah ! je dois me battre avec ce Tyrconnel ! murmura-t-il sourdement les dents serrées; tant mieux! tant mieux!
car c'est un être que je déteste! Depuis quinze jours qu'il est dans cette ville, ce vieux Jacobite qu'on devrait accrocher à une potence, je le rencontre partout! je ne puis l'éviter! On dirait qu'il me suit comme mon ombre !... Au théâtre, dans les clubs, dans les maisons de jeu, lui, toujours lui !... et quand je perds, quand j'écume de rage, quand je vois le râteau fatal se plonger dans mon or, toujours, toujours, je retrouve cette hideuse figure qui me regarde avec un sourire diabolique! Oh! je le connais à peine, cet homme, mais je sens qu'il me hait! qu'il m'abhorre!.,. Je sens que l'un de nous
LE lîATAUD. 2ûO
deux doit faire place à l'autre!... Viens , Robsil, viens !
Il saisit le bras de Robsil, et courut avec lui vers la porte ; mais Maxwell s'élançant vers Doring le retint de toutes ses forces, avec une expression de visage triste et suppliant.
— Léopold , tu ne peux sortir, dit-il ; si tu franchis le seuil de cette maison , tu n'y rentreras plus !.. et ta pauvre mère malade, que va-t-elle devenir ?
— Viens, viens, Robsil! répéta Léopold avec emportement, en faisant tous ses efforts pour se dégager des bras de Maxwell ; je veux aller châtier ce misé-
rable!...je veux sortir!... Oui! dût-on me couper en morceaux, je sortirai !..; Maxwell, no me retiens plus!... laissemoi !... je t'en prie !... je le veux, Maxwell !... Il faut que je me batte! il faut que je le tue !
— Plus bas! plus bas! Léopold, dit Maxwell en baissant la voix lui-même.
Ta mère est dans la chambre voisine !... elle dort !... ou bien elle peut t'ërïtendre !... et la malheureuse femme mourrait d'angoisse!... Reste, je t'en supplie?...
— Non !
— En vérité, continua Maxwell, tu fais beaucoup trop d'honneur à ce M. Tyr-
connel , qui m'a tout Pair d'un fou, d'un maniaque !... Il ne mérite pas de croiser Fépée avec un gentilhomme! C'est un de ces pauvres imbéciles, un de ces vieux jacobites radoteurs qu'on ne se donne même plus la peine dépendre, tant leur rage est ridicule et inoffensive, Je te jure que ce Tyrconnel est fou, arclii-fou, et qu'un beau jour on l'enfermera tout simplement à Bedlam.
Mais Léopold ne voulait pas se laisser persuader, et tandis "que Robsil l'entraînait toujours par un bras vers la porte, Maxwell le retenait de l'autre, et l'empêchait d'avancer.
A voir ainsi Léopold entre ses deux amis, l'un calme et digne, l'autre furieux
et convulsif, on Peut pris , en vérité , pour un homme placé entre son mauvais ange et son bon ange.
Cependant le mauvais ange commençait à gagner du terrain, et Léopold, dont la mise élégante se trouvait fort mal de ce double tiraillement en sens contraire, allait très certainement se fâcher contre Maxwell, quand la porte qui communiquait à l'appartement de madame Doring s'ouvrit avec vivacité, et Betsy tout effarée entra dans la chambre de Léopold.
— Monsieur Léopold! dit-elle d'une voix altérée, ne sortez pas! votre mère est bien souffrante !
Ce peu de mots produisit un effet ma-
giquc sur la colère de l'impétueux jeune homme. Il se mit tout à coup à trembler, et ses yeux s'emplirent de larmes qui voilèrent un instant sa vue comme d'un nu ace.
— Ma mère?... demanda-t-il avec attendrissement. Qu'a-t-elle donc, Betsy?
— Ah! monsieur, répondit la vieille femme de chambre en sanglotant, si vous saviez... en moins d'une heure, elle s'est évanouie plusieurs fois !
— Et vous ne m'appeliez pas, Betsy?
■Je vous croyais endormi, Léopold...
J) ''ailleurs, je ne voulais pas vous inquiéter!.. La pauvre femme, enfin elle est tombée dans un accablement profond ! Elle s'est endormie... mais d'un sommeil agité, plein de mauvais rêves !... Tout à l'heure elle vient de s'éveiller en vous appelant !
— Ah ! j'y cours ! ditLéopold en s'élancant vers la chambre de sa mère.
Mais à l'instant même la porte s'ouvrit, et une femme belle encore, malgré la pâleur et l'altération de ses traits, parut, enveloppée dans un peignoir blanc.
Elle avait l'air d'une femme qu'on a crue morte, et qui s'éveille tout à coup,
242 LE BATARr!
puis se met à marcher dans son linceul:
Léopold se précipita les bras étendus, vers sa mère, qui , faible et chancelante, venait de tomber dans un fauteuil en appelant Léopold.
— Pauvre femme! pensa Maxwell en penchant la tête avec tristesse. Quel changement cruel s'opère chaque jour dans ce beau visaae!... Hélas! l'infortuné Léopold est à la veille d'un bien grand malheur !
Robsil demeurait silencieux et debout, dans un coin de la chambre. Sa physionomie était sombre et funèbre, ses noirs sourcils se rapprochaient , comme s'ils eussent voulu s'entrechoquer.
Betsy pleurait à quelque distance de sa maîtresse.
Madame Doring pressait dans ses bras Léopold qui la couvrait de baisers.
— Oh ! Léopold , que ces caresses me font du bien ! murmura madame Doring d'un accent faible.
Et sa figure, blanche comme de l'albâtre, semblait rayonner d'une joie douce et mélancolique.
— Mon fils! mon fils ! poursuivit-elle à voix basse, je voudrais être seule avec toi!
Maxwell comprit les paroles de ma-
dame Doring, sans les avoir entendues.
— Je me retire, dit-il avec une profonde émotion, en saluant madame Doring.
Léopold s'éloigna de sa mère un instant, pour aller reconduire ses amis.
— Je vais ^attendre sur la jetée, dit Robsil en se penchant à l'oreille de Léopold.
— Dans un quart d'heure, je te rejoins, répondit Doring à voix basse.
Robsil et Maxwell venaient de sortir.
Madame Doring fit un signe à Betsy, qui se retira sur-le-champ, et Léonold resta seul avec sa mère.
Depuis vingt-et-un ans, madame Doring Savait pas eu, peut-être, un seul jour de calme et de bonheur. Jamais elle n'avait pu bannir de sa mémoire l'horrible image du passé ; et le chagrin morne et profond qui la consumait intérieurement n'avait
2i8 LE BATARD.
encore pu s'épancher que dans le cœur simple et bon de Betsy, qui, sachant tous les malheurs de sa maîtresse, pleurait souvent avec elle, et l'entourait des soins les plus tendres, d'une affection inaltérable et dévouée.
Plusieurs fois, madame Doring avait été sur le point d'apprendre à Léopold la cause mystérieuse de ses larmes et de sonéternel désespoir: mais, reculant toujours au moment de faire cet aveu terrible, elle avait gardé le silence.
Léopold ne devait connaître le mystère de sa naissance qu'après la mort de sa mère : un écrit devait tout révéler. Madame Doring aurait craint de rougir devant son fils.
?.!ais une circonstance merveilleuse, imprévue, la fit changer de résolution.
Apres trois jours d'hésitations douloureuses et de longs combats intérieurs, clic se décida enfin à décharger son cœur du secret fatal qui l'oppressait depuis tant d'années.
Léopold s'était mis à genoux devant sa mère, et continuait à couvrir de caresses les mains décharnées et pâles qu'il tenait dans les siennes.
Madame Doring frissonnait comme dans un transport de fièvre; elle se sentait agitée d'une émotion profonde, et par momens son regard, qui tombait sur Léopold avec une tendresse indéfinissable, se détournait tout à coup, et se levait au
ciel, comme égaré et plein d'épouvante.
— Mon Dieu ï qu'as-tu donc, bonne mère?... dit Léopold avec une expression de tendresse inquiète.
Il s^assit auprès d'elle.
Madame Doring le regarda un instant, silencieuse et morne; puis, semblant faire un pénible effort, elle le pressa douloureusement contre son cœur, en s'écriant :
— Léopold! Léopold !... tu ne sais pas ce qui se passe en moi depuis trois jours ! Oh! mon ami, tu vas tout savoir, tout!... Dussé-je mourir de honte en face de toi, mon fils !..,
— Eh ! que pourriez-vous me dire, vous qui êtes un ange ! répliqua Léopold en essuyant une larme. C'est à moi de baisser les yeux, pauvre mère!... C'est moi plutôt qui devrais mourir de honte à vos pieds !... Je ne puis tourner sur vous mes regards, sans me faire de sanglans reproches, sans me dire que je suis la cause de tous vos malheurs !... que je suis un misérable ingrat, un monstre qu'il aurait fallu étouffer en naissant !
— Que dis -tu, Léopold!... Toi, ma seule consolation!... mon seul bonheur sur la terre ! Toi, mon fils, pour qui j'aime encore l'existence !... Malgré tes fautes, va, tu m'es toujours bien cher !... Écoute, je suis faible et malade!... Il me reste bien peu de temps à vivre, sans doute !...
&)"2 LE liATARD.
Promets-moi, Léopold, de faire ce que je vais te dire !
Il y avait dans l'accent altéré de madame Doring quelque chose de profond et de solennel qui émut singulièrement Léopold.
— Parlez, ma mère, dit-il gravement, et sur l'honneur, je vous obéirai!
— Écoute, Léopold!... Je n'ai qu'un ami dans ce monde!... un seul !...
— Un seul!.., répéta Léopold avec une inflexion de reproche tendre.
— Après toi, mon fils! répondit -elle
en le serrant contre son cœur. Encore suis-je bien sûre qu'il existe?... Je m'abuse peut-être!... Oui, je suis peut-être le jouet d'une illusion, d'un fantôme, d'une vaine ressemblance! Mais non, c'était bien lui !... je n'en peux douter!...
En disant cela, elle tressaillait.
— Eh bien! Léopold, continua- t-clle d'une voix de plus en plus frémissante , cet ami !...je voudrais le voir !... ne fût-ce qu'un moment avant de mourir !... Alors, je m'en irais tranquille, heureuse !... Je ne te laisserais pas seul au monde sans conseils, sans appui, sans un cœur qui t'aime, sans une main secourable qui te soutienne, ô mon fils!
— Ne vous mettez pas en peine de moi, bonne mère, dit Léopold d'un accent ému qu'il s'efforçait en vain d'affermir. Soyez heureuse, et vivez bien longtemps!... C'est tout ce que je vous demande.
Après un silence , madame Doring reprit avec plus de force :
— Cet ami, Léopold, il faut absolument que je le voie !
— Eh bien! ma bonne mère, rien n'est plus simple! répondit Léopold en souriant avec tristesse, il faut le voir! Dites-moi seulement où je puis le trouver,
et fût-il à deux mille lieues d'ici, je pars à l'instant même !
Madame Doring se pencha mystérieusement vers Léopold et lui dit à voix basse, comme si elle eût craint d'être entendue par un autre que son fils :
— La personne que je veux voir est dans cette ville... Si toutefois comme je te le disais tout à l'heure, je n'ai pas été le jouet d'une hallucination cruelle!...
Je compte sur toi, Léopold, pour trouver cette personnel... Moi, je ne sors plus maintenant de cette maison ! Je n'ai rien, plus rien de commun avec les vivans!... Hélas ! je suis déjà comme un cadavre au fond du cercueil!... mais toi, mon fils, qui vois tant de monde et dont la vie se
226 LE EÀTAHD.
passe au milieu des cercles, tu pourras sans doute réussir dans tes recherches.
Léopold réfléchit un instant.
— Quel est son nom? demanda-t-il.
— Sir Lionel Belgrave! répondit madame Doring avec une étrange émotion.
— Je ne connais pas ce nom, dit Léopold d'un air morne. Et vous croyez, ma mère, qu'il habite cette ville?
— Je n'en ai pas la certitude, Léopold , mais j"ai de puissans motifs pour le croire,
— Diable ! murmura Léopold entre ses dents; les renseignemens sont un peu vagues! la ville de Plymouth est grande !... Mais n'importe ! je le découvrirai , ma mère ! je vous le promets !... Avant quatre ou cinq jours, sur mon honneur, vous en aurez des nouvelles !
— Oui, pardieu! pensait-il, avant quatre ou cinq jours!... D'abord ma jolie créole!... ensuite le mystérieux inconnu.
L'assurance que Léopold venait de lui donner fit passer comme un rayon de joie sur la figure soufflante de madame Doring. Elle comptait sur le zèle et l'activité de son fils qui , plus que toute autre personne au monde, était capable d'obtenir
une pareille découverte, à force d'adresse et de pénétration.
D'ailleurs, Léopold, qui fréquentait jour et nuit les clubs et les cercles, connaissait dansPlymouth presque toutes les personnes d'un certain rang, et pouvait dire en voyant passer quelqu'un dans la rue : « Ce visage-là n'était pas à Plymouth il y a tant de jours : c'est un nouveau débarqué. »
Léopold semblait toujours réfléchir; madame Doring suivait avec une singulière anxiété l'expression mobile des traits de son fils.
— Soyez tranquille, bonne mère, dit-il
vivement, je vous jure que je le trouverai, ou j?y perdrai mon latin, ce qui, à vrai dire, ne serait pas une grande perte.
Mais donnez-moi seulement quelques détails; est-il jeune ou vieux, cet homme?... riche ou pauvre? Que fait-il? Quelle est à peu près sa figure , son âge ?
— Il peut avoir une cinquantaine d'années, répondit madame Doring avec un soupir que lui arrachait sans doute un souvenir douloureux. Léopold, quand je le vis pour la dernière fois, tu n'étais pa.\ encore au monde!... Alors il était beau, jeune, plein de noblesse et de grandeur d'âme!... C'était bien le meilleur et le plus généreux des hommes ; mais il avait une de ces natures ardentes et fougueuses que les passions de la jeunesse emportent loin souvent !•/. Hélas !... de grands mal-
269 tE BATAUD.
heurs l'obligèrent de 's'expatrier, de quitter l'Europe!... Il partit, pour un bien long voyage!... et depuis....
Elle ne put achever, tant son émotion était forte et profonde.
— Et depuis... reprit -elle en s'interrompant encore au milieu des sanglots.
— Vous pleurez! dit Léopold avec attendrissement.
— Depuis plus de vingtans, mon fils, je n'ai pas entendu parler de lui!... Je le croyais mort, et sa mémoire était dans mon cœur!... Je gardais au fond de ma pensée son image toute vivante !... Léo-
pold!.., poursuivit * elle en baissant la voix involontairement, comme une personne qui s1apprète à faire une révélation importante; il y a trois jours, après un évanouissement, je respirais l'air à ma croisée, qui donne comme celle-ci sur le port!... et, toute pleine d'un cher et cruel souvenir, je laissais tomber mes regards distraits sur la foule qui passe joyeuse et bruyante, quand tout à coup je vois un homme grand, pale, aux cheveux gris, à la figure souffrante et morne !.. Il se promenait rêveur sur la jetée !...
— Eh bien? dit Lcopoîd avec intérêt.
— Celait lui !...
-Qui?
— Sir Lionel Belgrave ! poursuivit madame Doring en s'animant. Je veux crier son nom !... J'appelle !... mais en vain!... la voix meurt dans ma bouche!... mes yeux se couvrent d'un nuage !... Et quand je reviens à moi, je regarde, je cherche!... Il avait disparu !... Était-ce un rêve ? chimérique vision d'un cerveau plein de fièvre, égaré!... Depuis ce jour-là, voistu, je n'ai plus un moment de calme, de repos!... je veux le voir !.., je veux le voir!...
— Mais quel intérêt si puissant ?...
— Si tu savais, Léopold!... si tu savais!... interrompit madame Doring, dont les mains pâles frissonnaient comme une
feuille agitée par le vent. Ton père!... — Eh bien?...
— Pauvre enfant! Non, je n'ai pas la force d'achever!... reprit-elle d'une voix étouffée de larmes. Tu mépriserais ta mère!... tu rougirais d'elle!... Non, je veux que tu m'aimes toujours!... Tu sauras tout !...mais plus tard !... après moi!., après moi ! . . .
— Parlez ! parlez !... c'est trop de mystère ! dit Léopold avec un trouble indéfinissable, et plein d'une curiosité in4quiète dont il ne pouvait se rendre compte.
Madame Doring, après avoir médité un instant, le visage dans ses mains, se releva d'un air calme et. solennel.
Désormais sa résolution était prise.
Elle allait parler.
Elle fit signe à Léopold de sV.pprochcr d'elle encore davantage, et commença:
— Mon fds, l'intérêt que je porte à sir Lionel Belgrave te surprend, je le vois ; mais tout à l'heure, quand tu sauras que ce Lionel,..
Une porte s'ouvrit tout à coup ; Robsii entra : son visage maussade et bilieux sem*
LE BATARD. 2(JD
blait contracte par la colère; il grinçait des dents comme d'habitude, et fermait les poings.
A cette brusque apparition, Léopold ne put réprimer un geste de contrariété. Madame Doring, qui déjà peut-être se repentait de sa résolution imprudente , et qui tremblait d'avoir trop présumé de ses forces, vit pour la première fois de
sa vie, avec un certain plaisir, entrer cet ho m me, auquel pourtant elle attribuait eh grande partie les folles dépenses et les maiheur de son fils.
Cette visite, bien que fort peu agréable pour elle , retardait au moins de quelques mornens l'aveu terrible qu'elle se disposait à faire.
— Veuillez m'excuscr, madame , dit gravement Kobsil en saluant madame Doring avec un effort de respectueuse dignité qui ne convenait guère à la physionomie colérique de ce personnage. Je viens pour une affaire très importante; et je me retire à l'instant.
Puis, s'approchant de Léopokl , il lui dit à voix basse, d'un air mystérieux :
— Un mot, Léopokl!... 11 y va de lou honneur !
Léopokl tressaillit. Us allèrent tous deux au bout de la chambre dans une embrasure de fenêtre , et ïlobsil lui parla quelque temps à l'oreille. Chaque mot semblait produire sur Léopokl an effet galvanique.
Madame Boring, assise à quelque distance , suivait avec une extrême anxiété tous les mouvemens nerveux de Léopokl et l'agitation de ses traits. Il ne parlait pas, ii écoutait Robsil,
La malheureuse mère comprit tout de suite qu'il y avait quelque chose de terrible et de fatal dans cette conversation mystérieuse. Elle avait hâte maintenant de voir sortir Robsil pour interroger son fils.
Tout à coup Léopold pousse un cri de fureur, suivi d'un blasphème épouvantable.
Robsil venait de sortir à l'instant.
— Lui! encore lui!., le misérable!...
s'écrie Léopold en raidissant les poings, le visage pale et bouleversé de colère. Ah! c'est trop fort!... Adieu, ma mère!... adieu.
Et, courant vers madame Doring, il l'embrasse avec égarement, et veut s'élancer vers la porte.
— Où vas-tu? dit-elle en le retenant contre son cœur, Léopold, où vas-tu?
— Vous venger !
— Un duel !... s'écrie madame Doring avec terreur.
— Un duel à mort !
— Léopold! dit-elle en le serrant sur sa poitrine avec une tendresse con-
2/2 LE P.ATÀRIN
vuîsive, as-tu donc juré clc me faire mourir dans le désespoir et les larmes .'...Jusqu'au dernier instant de ma vie, me faudra-t-il toujours trembler pour loi, mon fils!...
— Ne me retenez pas î ne me retenez
pas! répondait Léopold d'une voix
sourde et frémissante. Il m'attend!... il dirait que je suis un lâche !...
— Un lâche! toi, Léopold ! n'as-tu pas fait tes preuves?... Tout le monde sait que tu es brave, téméraire !... Mon fils, ne me quitte pas, je t'en conjure par tout ce qu'il y a de plus sacré, par mon amour de mère, par tout ce que j'ai souffert depuis vingt ans!... Veux-lu donc, malheureux, qu'aujourd'hui encore on te rap-
porte devant moi couvert de sang et de blessures!... 0 mon fils! ne sois pas cruel !... épargne aux yeux de ta mère cet horrible spectacle qu'ils n'ont vu que trop souvent, hélas!...
— Mais il le faut bien ! répliqua Léopold impétueusement. C'est lui qui le veut!... c'est lui qui m'insulte!... Il me défie !... Si vous saviez, ma mère !... Loin de me retenir, vous m'ordonneriez vousmême d^aller châtier un misérable!
Tyrçonnel !...
— Tyrçonnel ! interrompit madame Doring, foudroyée par ce nom qu'elle n'avait pas entendu prononcer depuis vingt ans. Dieu !...
274 LE BATABD.
— Croyez-vous, ma mère, poursuivit Léopold avec un redoublement de fureur, croyez-vous que tout le sang d'un homme suffise pour laver un pareil outrage !... Il dit que je n'ai pas le droit de porter le nom que je porte î il dit que ma naissance est votre honte!... Il dit que je suis un bâtard!...
Madame Doring laissa tomber sa tête sur sa poitrine; et d'une voix déchirante, elle reprit au milieu des sanglots:
— Tyrconnel !... Oh ! l'indigne! a-t-il juré la mort de tous les miens!... Quoi ! sa haine n'est pas encore éteinte!... après vingt ans'.... Vingt ans, qui m'ont paru vingt siècles de douleur !... 11 veut
LE lîATARD. 275
égorger mon fils, à présent!... Oh! l'indigne!...
— Je vais le tuer ! je vais le tuer ! s'écria Léopold en pressant la garde de son épée avec une fureur convulsive. Mais auparavant, je lui mettrai le pied sur la gorge, pour le forcer d'avouer qu'il a menti , l'infâme!...
— C'est un infâme! dit madame Doring avec l'énergie de l'indignation ; puis elle ajouta d'une voix faible et indistincte .
— Mais il n'a pas menti !
Elle était d'une pâleur mortelle et semblait prête à défaillir.
— De l'air!..'. ajouta- l-clle en respirant avec effort.
Léopold s'empressa de porter sa mère sur un fauteuil auprès de la croisée ouverte. Le vent frais et vif qui soufflait au visage de madame Doring l'empêcha de s'évanouir.
— Léopold, dit-elle avec une expression suppliante, je t'en conjure, épargne ta mère!... ne va pas te battre avec cet homme !.. Cherche sir Lionel Belgravë !... Il le faut!... Moi, j'aurai les yeux constamment fixés sur le port!... Je ne quitterai pas cette fenêtre !... Il passera peut-être encore, celui que je cherche!... Tiens, vois-tu, Léopold, il était là sur la jetée !... C'était une journée de tempête comme
le dataup.. 277
celle-ci !... la vague bondissait avec autant de force!,.. Il contemplait douloureusement cette mer sombre et bouleuse!...
Une jeune fille belle et charmante l'accompagnait triste et pensive comme lui !.. Moi , d'abord, je n'en croyais pas mes yeux !.,. Je regardais toujours, je me penchais en dehors pour l'appeler, quand tout à coup...
Elle n'acheva point, et jetant un cri, elle tomba évanouie dans son fauteuil.
— Ma mère!... ditLéopold effraye de la voir immobile et pâle. Qu'as- tu donc...? ma mère!...
JElie était sans connaissance.
278 LE liATAKÔ.
— Reviens à toi ! disait Léopoîd en se tordant les mains, ma bonne mère !...
Et puis, il Tembrassait.
— Betsy ! Betsy ! s'écria-t-il en ouvrant toutes les portes ! Ma mère se trouve mal !..
Betsv accourut.
—Pauvre maîtresse! dit la vieille femme de chambre en s'empressant de lui faire respirer des sels.
Léopold , penché sur sa mère , ta-
cbait de lui réchauffer les mains dans les siennes.
Elle demeurait toujours insensible et froide, les joues décolorées.
Soudain, elle fit un léger mouvement, et murmura confusément le nom de Lionel.
— Elle a parlé! dit Léopold dont le cœur battait avec force. Ah ! ses yeux s'ouvrent!...Manière !... Elle ne me voit pas!,, ses veux se referment!...
Il secoua la tète d'un air morne et désespéré.
LK BATAI». 2:il
— Léopold! dit une voix aigre qui le fit tressaillir.
Il se retourne brusquement. C'est Robsil qui, la main sur la clé de la porte entr'ouvcrte, lui lance un regard sévère et courroucé.
Léopold court à lui.
— Cela passe la permission ! dit Robsil d'une voix basse, mais tremblante de colère. Il tfatténd !... Il fait le rociomont! il dit à qui veut l'entendre que tu n'oses pas venir te battre.
— Regarde ma mère! répondit Léopold
282 Le tuïAfcô.
d'Un air sombre en lui montrant, madame Doring évanouie.
— Ah! mon Dieu! fit Piobsil qui, malgré son insensibilité naturelle, ne put se défendre d'un mouvement de compas^ sion.
— Eh bien ! décidément, que vas-tu faire. Léopold ?
— Je vais te suivre, répliqua celui-ci après un instant de silence triste et méditatif; puis, se tournant vers Betsy, il lui dit en tirant de sa poitrine un long soupir :
— Betsy, ma chère Betsy, aie bien soin
LE ÔATARDÏ 283
de ma mère!... Il faut que je sorte! Il le faut absolument!
— Au nom du ciel! restez, monsieur Lcopold! dit Iîetsy d'une voix suppliante.
Je ncpuis!... on m'attend!...
Et Léopold fit quelques pas vers la porte.
— Quoi! vous auriez le cœur!... s'écria Betsy avec une douloureuse indignation.
En même temps elle lui montrait sa