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maîtresse encore privée de sentiment.
— Taisez-vous, Betsy! dit-il avec un accent de colère. Pas d'esclandre ! Je vais me battre!...
— Vous battre!... interrompit-elle en joignant les mains. Ah! malheureux! vous avez dit cela à votre mère !... et cet évanouissement, c'est, vous...
— Encore!... toujours m 'accuser! dit Léopold en se frappant le front. Pardicu! miss Betsy, parce que vous m'avez élevé, ce n'est pas une raison pour me parler comme vous faites!.., Vous prenez avec moi des airs qui me déplaisent souverainement, je vous en avertis!... Je vous aime, mais je n'aime pas les leçons.
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— Léopokl, ayez pitié de voire mère !...
— Voulez-vous que je vous dise, moi, contiuua-t-il d'un ton brusque et chagrin, pourquoi ma pauvre mère vient de se trouver mai! .. C'est tout le bruit infernal du port!. .Elle regardait toute cette foule, et sa tète est si faible !... Ce mouvement, ce vacarme, me donnent le vertige, à moi qui vous parle ! J'aurais dû fermer cette fenêtre!...
Et, comme il poussait violemment la croisée, ses yeux tombèrent par hasard sur le port. Il la rouvrit sur le champ avec une étrange vivacité.
Un homme enveloppé d^un manteau
brun , au visage noble et grave, se promenait lentement sur la jetée, contre laquelle venaient se briser les vagues mugissantes. Une jeune personne d'une beauté merveilleuse lui donnait le bras, et marchait, mélancolique et pensive, en regardant la mer au loin toute blanche d'écume.
— C'est elle ! murmura Léopold avec un frisson de joie dans les veines ! Oui ! pardieu! c'est bien elle !... et c'est bien lui !... Ma Sylphide !... Oh ! pour le coup, si elle m'échappe, je veux boire de l'eau toute ma vie!... Mais que faire? ajouta-t-il en hochant la tète avec tristesse; je ne puis vraiment pas laisser ma pauvre mère en cet état !...
Madame Doiïng commençait à rouvrir les yeux; son visage était moins pâle.
Elle souleva ses deux mains tremblantes, en balbutiant le nom de Léopold.
— Elle revient à elle ! pensa Léopold, dont le cœur bondissait. Ah ! je puis donc sortir !
— Hâtons -nous, Léopold, dit Itobsil en lui prenant le bras. Ta mère reprend ses sens! elle n*^ plus besoin de toi!... Viens, courons, ou tu es un homme déshonoré !
Oui, courons! dit impétueusement
288 LE ÊATARD.
Léopold en entraînant Robsil vers la croisée. Tiens, vois-tu là bas? c'est ma créole! c'est ma déesse ! Robsil ! j'ai gagné les quatre mille livres sterling !
— A quoi penses-tu, Léopold? Es -tu fou ?
— Oui ! fou d'amour!... Robsil, tu vas la suivre! entends-tu? Il faut que tu saches son nom, sa demeure!...
— Tu perds la tète, interrompit Robsil avec brusquerie. Il s'agit bien d'arnour, ma foi! Et ton duel ?
— L'un n'empêche pas l'autre! reprit vivement Léopold.
Et serrant la garde de son épée, il sortit précipitamment avec Robsif.
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A peine Léopold était-il hors de la chambre, que madame Doring, au bruit que fit la porîe en se refermant, tressaillit dans son fauteuil et reprit immédiatement
connaissance.
— Mon fils! où est mon fîk ? demanda-
t elle en promenant partout des yeux éga-
res.
Betsy était dans une angoisse horrible.
Madame Doring renouvela encore sa question, et, ne recevant aucune réponse, voyant le trouble et la pâleur de Betsy, elle s'écria tout épouvantée :
— Il n'est plus ici!... Malheureuse!.., tu Tas laissé partir!... il est allé se battre! Va le chercher!... cours!...
Betsv s'élaneait vers la porte...
Au même instant un grand bruit se fit
entendre au dehors. C'était un mélange de rumeurs sourdes et de cris aigus, un tumulte effroyable qui semblait provenir d'une querelle.
En tout autre moment, ces deux femmes n'eussent pas songé peut-être à rechercher la cause de ce bruit qui n'avait rien d'extraordinaire, dans un port, où chaque jour s'élevaient des rixes et des luttes à coups de poings. Mais Léopold venait de sortir à l'instant même. Un secret pressentiment les avertissait l'une et l'autre [qu'il n'était pas étranger à cette scène de désordre.
Betsy venait de regarder par la fenêtre :
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— ■ Dieu! sVcria-t-elle en voulant retenir madame Doring qui, malgré sa faiblesse, était parvenue à se lever et cherchait à voir ce qui se passait au dehors.
— J'entends sa voix... Léopold!... die madame Doring à qui la frayeur et la tendresse donnèrent assez de force pour repousser Betsy et se cramponner aux rebords delà fenêtre. 0 ciel ! que lui veulent tous ces hommes!...
Elle ignorait que Léopold eût contre lui de nouvelles prises de corps. Celui-ci, pour ne pas l'affliger, avait, cru devoir cacher à la pauvre femme un malheur sans remède, et qu'elle ne pouvait pas adou-
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cir, puisque sa fortune se trouvait presque anéantie.
Madame Doring, penchée à la fenêtre, appelait Léopold d'une voix gémissante et qu'il ne pouvait entendre!
Quel spectacle pour une mère!
Léopold, environné d'une foule de gens qui s'acharnaient après lui, s'agitait, bondissait comme un sanglier furieux que les chiens voudraientbien mordre et qu'ils n'osent pas attaquer. Long-temps, à force de courage et de vigueur, il avait tenu les baillis et les recors à une certaine distance; et, l'épéeà la main, il décrivait autour de lui un cercle redoutable quiarrê-
tait les plus audacieux. Par malheur, il fit un faux pas contre une amarre tendue à cinq ou six pouces du sol et tomba sur les mains. Les recors se jetèrent sur lui et le saisirent, malgré sa résistance opiniâtre.
Toute cette lutte, bien que très vive, ne fut pas longue ; Betsy en suivait toutes les chances diverses avec une anxiété qu'on ne pourrait peindre. C'étaient des exclamations continuelles arrachées tour à tour par la crainte et Pespérance.
298 LE BAÏAUD.
Mais quand les baillis, secondés par quelques officiers de justice, s'emparèrent de Léopold, madame Doring poussa des clameurs plaintives et tendit les bras vers son fils.
Néanmoins, la victoire des recors fut de bien courte durée. Un cri terrible s'éleva du milieu de la foule. Les gens qui environnaient Léopold reculèrent tout à coup avec un mouvement d'effroi. Léopold était parvenu à ressaisir son épée; il frappait d'estoc et de taille, comme un furieux.
— Il a tué quelqu'un!... dit madame Doring toute frissonnante.
— Illes repousse ! continue douloureu-
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sèment Betsy. Ah! le malheureux!...
que peut-il faire contre eux tous !... ils reviennent!... Il est perdu!...
— Pitié! pitié! c'est mon fils! criait madame Doring.
Et la malheureuse mère, toujours penchée en dehors de la fenêtre, serait tombée, la tête la première sur le pavé, si elle n'eût pas été retenue à deux mains par sa femme de chambre.
La lutte avait recommencé plus ardente.
Soudain Betsy fit une exclamation de joie.
— Il s'est échappé! dit-elle en joignant les mains avec une expression de bonheur indicible. Ils ne peuvent Patteindre!.. Oh!
comme il court !.. il se dirige vers la mer! Madame! il est sauvé!...
En effet, une assez grande distance séparait déjà Léopold des recors; mais ceuxci avaient des camarades apostés aux environs, qui cernèrent le fugiti
— Grand Dieu! s'écrie madame Doring, voyant Léopold s'élancer du rivage sur une pointe de rocher qui domine la rade, que va-t-il faire?... 0 ciel!...
Ce fut un moment d'affreuse angoisse.
Les gens qui poursuivaient Léopold n'avaient plus que sept ou huit pas à faire pour le rejoindre.
Madame Doring ne respirait qu^à peine; ses yeux étaient fixes, effarés; ils ne
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voyaient déjà plus qu'à travers un brouillard. Elle était prête encore à défaillir.
Tout à coup Bctsy détourne la tète avec horreur et se lève en étendant les bras devant sa maîtresse pour l'empêcher de voir l'épouvantable dénouement de ce drame, mais inutilement.
— Ah!..', s'écrie madame Boring avec une inflexion déchirante et profonde, je n'ai plus de fils!...
Au moment d'être une seconde fois atteint par les recors nombreux, qui déjà «ravissaient le rocher, Léopold venait de se précipiter au milieu des vagues ceumantes.
302 LE BATAUD.
Il avait disparu.
Betsy n^en put voir davantage : elle tenait dans ses bras madame Doring immobile et froide comme un cadavre.