Le batard legitime
Après avoir attendu vainement depuis midi, André Sainte-Claire et sa mère viennent de se mettre à table et se servent lentement, espérant toujours qu'il arrivera; mais, attente vaine, son pas bien connu ne résonne pas sur les dalles du vestibule. Et pourtant il avait promis de rentrer. Il ne devait pas déjeuner dehors. Il n'a pas coutume des'absenter sans prévenir. Quand une affaire imprévue le retient, il envoie une dépêche. Il était sorti pour chercher de l'argent, comme toujours, sa vie se passant, comme celle de tous les artistes qui n'ont pas une situation haute qui les mette à l'abri de la gêne, à courir après la sommé courante, la somme nécessaire, urgente, qui ne souffre pas le retard. Et pourtant ce n'est pas le premier venu, Hector
Sainte-Claire... Son nom est connu... Tous les journaux ont publié de ses articles. Il a eu des volumes chez les éditeurs en vogue. Les théâtres de genre ont joué des pièces de lui. Mais maintenant il vieillit. Sa prose n'est plus à la mode. Ses écrits sentent le rance et le moisi. Il lui faut plus de démarches, plus de courbettes, plus d'heures d'attente sur les banquettes, la sueur d'angoisse perlant au front, ruisselant le long des reins, pour placer deux cents lignes de copie qu'autrefois pour faire recevoir une pièce en trois actes. Sa vie est faite de soubresauts, pleine d'accidents, comme une existence d'aventurier. Il ne gagne plus d'argent. Des aubaines lui arrivent de temps en temps, au moment où il désespère le plus... des aubaines imprévues, sur lesquelles il avait désappris à compter. Cela dure depuis dix ans. Depuis dix ans, il vit de hasards, de coups de chance, le cerveau miné par l'anxiété, congestionné par les heures de réussite. La gloire ! Il y a longtemps qu'il en a fait son deuil. Tout son enthousiasme des jeunes années est éteint, et, malgré la notoriété dont il jouit, — notoriété due surtout à l'habitude qu'on a de le voir sur la brèche, — la littérature n'est plus pour lui qu'un métier terre à terre, borné par une question de gros sous, de pot-au-feu. Et pourtant, malgré ses irrégularités, sa vie est réglée. — Il déjeune et dîne à la maison, et il a coutume d'arriver à l'heure.
Sa femme et son fils commencent à être très inquiets.
Le jeune homme a près de vingt ans.
La mère a dépassé la cinquantaine»
Des cheveux blancs se montrent sous ses fausses tresses.
Elle a la figure sévère et digne, déjà très ridée aux tempes, bien que les pommettes soient encore pleines et rosées.
Ils se regardent de temps à autre, Toreille attentive.
Ils n'osent pas se parler, se faire part des craintes qui leur viennent.
La bonne, — une vieille femme presque infirme, — a apporté le premier plat, — puis le second, — des côtelettes et un légume.
C'est à peine s'ils y ont touché, silencieux tous les deux, là fourchette en l'air, toujours prêts à se lever dès que le pas aimé se fera entendre.
Mais l'heure s'écoule... et il ne vient pas.
La domestique a pris le parti de desservir, d'apporter le dessert.
C'est au rez-de-chaussée d'une des maisons neuves qui avoisinent le Bois de Boulogne.
Ils ont quitté le centre de Paris pour avoir un peu d'air pur.
La salle à manger, surchargée de moulures et de dorures de mauvais goût, comme les maisons neuves d'aujourd'hui, est meublée fort simplement d'un buffet en chêne, d'un dressoir et de quelques chaises dont la simplicité contraste avec les somptuosités criardes du plafond.
La maison est encore presque inhabitée.
Deux autres locataires, au quatrième et au cinquième, y demeurent avec M. Sainte-Claire.
Le premier, le deuxième et le troisième, d'un prix trop élevé sans doute, sont restés déserts.
Par les fenêtres, on voit frémir sous le vent les verdures du bois...
André et sa mère vont se lever de table, quand soudain un coup de sonnette violent les fait tressaillir, vide de sang toutes leurs veines.
En même temps ils entendent sous le vestibule des pas nombreux et comme un bruit confus de voix.
La mère s'est dressée aussitôt, livide, prise d'un sinistre pressentiment, et veut aller à la porte.
André, très pâle aussi, glacé de terreur, la retient.
— Attends !
Il a peur ; il ne sait pas pourquoi.
On entend, dans le couloir qui entoure la salle h manger, le pas hésitant de la bonne.
La porte d'entrée s'entrebâille.
Une exclamation d'épouvante échappe à la domestique.
D'un geste violent, avec un cri de peur, M""^ Sainte-Claire a ouvert le battant de la salle à
manger.
André se précipite avec elle.
Un spectacle terrible les frappe dans l'antichambre.
Sur un brancard, entouré d'agents et de curieux, un homme gît... sans mouvement^ sans regard.
Deux cris partent à la fois.
— Mon mari !
— Mon père !
Puis la femme et le jeune homme se jettent a
genoux, affolés, embrassant le corps que Ton rapporte.
Hector Sainte-Claire est mort.
Les agents l'ont trouvé sur un trottoir, gisant assommé au pied d'un banc.
Des gouttes de sang sont caillées aux narines, aux tempes, à la racine des cheveux...
Un médecin, qui a donné ses soins au malheureux et qui a accompagné le cadavre, s'approche de M"'" Sainte-Claire.
— Il n'y a plus d'espoir, madame.
Celle ci ne répond que par des sanglots.
— Mais qu'est-il donc arrivé a mon père? demande André.
— Une congestion cérébrale.
Cependant la bonne, qui était allée dans la chambre arranger le lit, sortir des linges, revient dire que tout est prêt.
On reprend le brancard et on enlève le corps.
André et sa mère suivent, les jambes coupées^» perdus dans les gémissements.
Dans la chambre à coucher, qui donne aussi sur le bois et devant laquelle les feuilles dorées de soleil miroitent comme des pierreries, les couvertures jetées à la hâte sur les fauteuils, on installe le cadavre, que la servante déshabille précipitamment avant qu'il ne soit refroidi.
M""® Sainte-Claire, les membres brisés, est incapable de lui aider. C'est à peine si elle peut, d'un geste, indiquer oii se trouvent les objets dont on a besoin. Le médecin, avec une serviette, lave le front du mort.
— C'est en tombant, murmure-t-il, qu'il s'est fait cette coupure... La tête a frappé sur l'angle du banc.
Un des agents a pris André à l'écart, l'arrachant à sa douleur, et lui demande des renseignements :
— Quel âge?
— Soixante-cinq ans.
— La profession ?
— Homme de lettres.
— Marié?
André incline la tête.
Sa mère a fait un mouvement.
Elle a ouverC la bouche comme pour parler, mais aucun son n'en peut sortir et personne ne l'a remarquée.
— Il faudra aller à la mairie le plus tôt possible, ajoute l'agent, déclarer le décès. Ce que je vous demande là, c'est pour mon procès- verbal.
Le gardien ferme son portefeuille et fait un signe de tête à ses collègues.
Ils se retirent en emportant le brancard.
Il ne reste plus dans la chambre que M'"'' Sainte- Claire, André, le médecin et la vieillo bonne, qui va du cabinet de toilette au lit, sans savoir ce qu'elle fait ni ce qu'elle cherche, tout étourdie par ce drame.
Sur le drap blanc, le vieil homme de lettres dort maintenant, les yeux fermés, la figure calme, comme s'il était heureux d'avoir conquis le vrai repos, de voir finies enfin les heures de lutte, et comme s'il était fier de laisser au pied de son lit, vaincues par son sommeil éternel, les tortures de tous les jours, espérances déçues, froissements d'à-
mour-propre, haines, jalousies, terreurs, toutes les choses terribles par lesquelles passe, ayant que la mort vienne, l'impuissant qui n'a pas réussi et qui voit sa vie manquée, sans espoir de pouvoir la recommencer.
Les traits sont réguliers, presque beaux, la peau parcheminée, rougeâtre malgré la mort. Le bas du visage est couvert d'une barbe toute blanche, courte, un peu en désordre, sur laquelle des gouttes d'eau perlent encore. Le col de la chemise, évasé, laisse le cou à découvert, un cou puissant, sillonné de veines et de nerfs gonflés et tendus comme des cordes. Les bras, croisés sur la poitrine, ont une attitude calme et résignée.
André et sa mère ne peuvent lever les yeux sur cette physionomie aimée sans se sentir attendris, sans éclater tout à coup dans un nouvel accès de larmes.
Le médecin cherche vainement par de bonnes paroles à les consoler, puis il prend sous le bras le jeune homme.
— Allons, mon jeune ami, du courage!... Je vais vous accompagner à la mairie.
M""® Sainte-Claire dresse de nouveau la tête.
Un frisson la secoue tout entière; ses yeux, levés au ciel, suent une angoisse inexprimable, l'angoisse de la Vierge au pied de la croix.
Ses lèvres s'agitent, mais il n'en sort que cette exclamation :
— Mon Dieu ! mon Dieu !
Puis elle retombe dans son affaissement.
André, après avoir embrassé son père pour la
centième fois, prend son chapeau et sort avec le médecin.
M"^*" Sainte-Claire est restée seule avec la servante qui achève d'arranger la pièce en chambre mortuaire. Les volets fermés font une nuit sinistre, une nuit blafarde que les raies pâles du jour semblent vouloir chasser, et dans laquelle s'allument des lumières clignotantes, comme des étoiles qui se meuvent. La femme est agenouillée au pied du lit, la tête dans les draps. La douleur semble l'avoir recroquevillée.
M"^® Sainte-Claire paraît à peine, et on ne saurait pas qu'il y a quelqu'un là si on n'entendait le bruit hoqueteux de ses sanglots. De temps en temps sa tête se dresse effarée, et dans son œil, avec le chagrin qui l'accable, se lit une sorte de terreur tragique. Elle semble craindre un nouvel effondrement, un effondrement plus grand encore que la mort de son mari ; elle écoute avec une appréhension inexprimable, comme si elle redoutait l'arrivée d'un nouveau malheur...
Le mort, près d'elle, a l'air si profondément enseveli dans sa tranquillité éternelle qu'elle l'envie, qu'elle aurait voulu partir avec lui. Mais pour elle la lutte n'est pas finie. L'heure calme n'a pas sonné encore. Les épreuves, au contraire, vont recommencer plus saignantes, plus cruelles.
Un coup de sonnette retentit et l'arrache à ses angoisses.
La bonne court ouvrir.
— C'est M. Perrinet.
Elle se dresse à demi.
— M. Perrinet! Est-ce qu'il saurait déjà?...
— Oui, madame, il sait. Faut-il le faire entrer? Elle incline la tête, machinalement.
Quelques secondes après, la servante revient avec M. Perrinet.
Celui-ci marche sur la pointe des pieds, écartant les bras avec un mouvement de balancier, les mains embarrassées de son chapeau et de sa canne. Il affecte une figure triste et pénétrée. C'est un homme de cinquante-cinq ans, sans barbe, la figure large, les membres épais, avec des épaules et un thorax d'athlète dont l'ampleur déforme ses vêtements, il est vêtu de drap noir des pieds à la tête et porte une cravate blanche. C'était un des meilleurs amis d'Hector Sainte-Claire. Il a même rendu quelques petits services d'argent à l'homme de lettres, dans les derniers temps, car il est riche, d'une fortune gagnée on ne sait trop comment. Une chaîne d'or énorme bat sur son ventre qu'il étale à plaisir. Le parquet crie sous ses pieds larges. L'efïort qu'il fait pour marcher doucement, pour ne pas faire de bruit, rend sa respiration pénible, essoufflée.
M""^ Sainte-Claire s'est levée pour le recevoir.
Il jette un coup d'œil curieux dans la chambre, soupire largement.
— Hein ! quelle affaire ! On vient de vous le rapporter ?
Du regard. M'"® Sainte-Claire lui désigne le corps sur le lit.
Il s'approche.
— Pauvre ami ! Qui aurait dit ? Mais il prenait les choses trop à cœur. Je Tavais prévenu. Je le lui
avais dit l'autre jour: « Tu prends les choses trop à cœur ; tu te fais trop de mauvais sang ; tu verras que ça te jouera un mauvais tour» » Ça n'a pas manqué. Vous savez ce qui lui est arrivé ?
— Je ne sais rien.
^- Moi, c'est par le plus grand des hasards que je l'ai appris. C'est sur le boulevard. Je rencontre le petit Chose, Furetier, des Nouvelles de Paris, un reporter, « Vous savez ce qui vient d'arriver ? me dit-il. — Non. — Ce gredin de Ledoux vient de tuer votre ami. — Quel ami? — Hector Sainte- Claire. » Je croyais qu'il riait.* Je me mets à rire. « Farceur! — H n'y a pas de farce; Sainte -Claire est mort, bien mort. Les agents viennent de l'emporter chez lui sur un brancard. »
Alors je cesse de plaisanter. Ça paraissait sérieux. Je demande des renseignements. Il me raconte ce qui s'est passé. Faretier était au journal. Il a tout vu. Hector avait un rendez-vous avec Ledoux.
— Il me l'avait dit.
— Pour un feuilleton qu'on devait lui faire passer.
— Oui, c'était convenu.
— Malheureusement avec Ledoux les paroles ne comptent pas; il faut des écrits. Il y a eu une scène entre eux, une scène terrible, dont on a entendu les éclats au dehors; puis la porte du cabinet s'est ouverte. Il est sorti chancelant, la figure pourpre, les yeux vagues, frappé à mort et, en effet, c'est quelques pas plus loin qu'il est allé tomber.
M'"® Sainte-Claire murmura.
— Le malheureux I
-- Oh ! ce Ledoiix I s'écria Perrinet en serrant les poings.
Puis il reprit :
— Je n'ai pris que le temps de manger une bouchée, et je suis accouru.
— Je vous remercie bien, monsieur, de cet empressement.
— C'était un brave homme, Sainte-Claire, et je l'aimais bien. S'il était gêné, pourquoi n'est-il pas venu encore frappera ma porte? Je ne lui aurais pas refusé quelque argent. Je lui en ai bien prêté autrefois...
Un nouveau coup de sonnette se fît entendre,
La bonne vint parler bas à l'oreille de sa maîtresse.
Perrinet tournait son chapeau entre ses doigts.
De son air narquois, il semblait lire sur les lèvres de M""^ Sainte-Claire.
Celle-ci paraissait gênée, embarrassée.
— Il insiste, madame, murmura la domestique. La pauvre femme fit un geste d'impatience. Elle songeait bien à cela î
Perrinet entra dans la conversation, dont il avait deviné le sujet.
— C'est un créancier?
M""® Sainte-Claire inclina la tête toute rouge. L'homme s'adressa à la servante :
— Dites-lui qu'il attende, que diable ! Son débiteur ne lèvera pas le pied.
Et il essaya de rire de sa grosse plaisanterie, mais devant le regard indigné que lui lança la pauvre veuve, il reprit son sérieux.
— Voulez-vous que j'aille lui parler, moi? i M""® Sainte-Claire joignit les mains d'un air suppliant.
Il se leva, ses grosses épaules roulantes, puis il se dirigea vers Tantichambre.
On entendit un bruit de voix ; puis, au bout de quelques minutes, il revint, Tair satisfait.
— C'est arrangé, dit-il. Il attendra huit jours. Puis, levant les yeux vers M""^ Sainte-Claire.
— C'était votre bouclier ?
— Oui.
— Ce pauvre Sainte-Claire ne pouvait donc même pas arriver à payer sa viande ?
La veuve eut un mouvement d'angoisse.
Il poursuivit :
— Alors, il ne vous laisse rien ?
— Je ne sais pas.
— Il n'avait pas pris ses précautions ?
— Je ne m'en suis jamais inquiétée.
— Savez-vous que ça ne va pas être gai pour vous?
— C'est la moindre de mes préoccupations.
— C'est possible; mais s'il ne vous laisse que des dettes !
— Je tâcherai de les payer.
— Avec quoi ?
— r Avec mon travail et celui de mon fils. Perrinet haussa les épaules d'un air plein de dédain et d'ironie.
— Moi, je ne partirai pas ainsi. J'>ai prévu le cas. Il y a dix ans que mes affaires sont arrangées. Ah ! Reine aura une dot !... Et une dot copieuse, je vous
en réponds. Le mari qui l'aura ne sera pas à plaindre.
M""® Sainte-Claire sentait une sueur d'angoisse perler sur son front.
— Vous êtes riche, vous, monsieur Perrinet, tandis que mon pauvre mari...
— Hé ! Sainte -Claire aurait pu mourir plus riche que moi, s'il ravaii voulu. Il a gagné un argent fou pendant un temps. Il fallait en profiter pour en mettre de côté... Qu'en a-t-il fait?
— Des heureux.
— Ça vous fera une belle jambe, à vous, qu'il ait engraissé Pierre ou Paul.. Ils ne vous regarderont même pas.
La veuve sentait ses larmes redoubler.
— Je vous en prie, monsieur Perrinet .. Mon pauvre mari a fait ce qu'il a voulu, ce qu'il a pu. Il a été assez puni des petites prodigalités qu'il a faites. Personne ne sait comme moi ce qu'il a souffert depuis quelques années, précisément pour nous tirer de peine, pour ne pas nous laisser dans
\ l'embarras.
\ — Il s'y est pris trop tard.
\ La pauvre femme leva les bras au ciel comme pour demander grâce.
M. Perrinet se tut.
A ce moment, un pas se .fit entendre dans le salon,
un pas qui rendit blême M"^^^ Sainte-Claire, car
c'était le pas d'André.
Elle se cacha la figure dans ses mains.
Le jeune homme semblait à demi mort... Livide,
les traits bouleversés, les yeux hagards, il se sou-
tenait à peine. On eût dit qu'il allait tomber. Sa mère lui tendit les bras instinctivement :
— Mon fils I
Il s'y précipita et fondit en larmes, sans parler. M. Perrinet s'était levé. Il attendait, ennuyé, un moment d'accalmie pour prendre congé.
André ne l'avait même pas vu.
La mère, défaillante, bégaya :
— On t'a tout appris?
— Tout.
M. Perrinet allongea la tête d'un air curieux.
— Quelque nouveau malheur ? murmura-t-il. André le montra à sa mère.
Celle-ci secoua la tête :
— Ah ! on peut parler maintenant. Tout le monde sera au courant demain.
— Vous savez que si je puis vous être utile? dit M. Perrinet.
— C'est une découverte terrible que mon pauvre enfant vient de faire.
— Quoi donc?
— On lui a appris à la mairie que l'épouse légitime de Sainte-Claire, ce n'était pas moi.
Le visiteur ouvrit des yeux effarés.
— Que le fils légitime de Sainte-Claire, ce n'était pas lui, continua la mère défaillante.
— Comment cela ? bégaya M. Perrinet, abasourdi.
— Hector s'était marié tout jeune, en arrivant à Paris, avec une femme qui l'a trahi, abandonné.
— Que m'apprenez -vous là? Et moi qui ai laissé ma fille...
M""^ Sainte-Claire secoua douloureusement la tête.
Elle était tellement abattue qu'elle comprenait à peine ce qu'elle disait. Tout lui était égal. Tout la laissait indifférente. Que lui importait désormais le jugement du monde !
— C'est égal, poursuivit M. Perrinet, on prévient. Ce n'est pas drôle.
Et il secouait avec une sorte de fièvre son chapeau, puis il le mit brusquement sur sa tête :
— Au revoir !
Et il s'éloigna.
Ni la mère ni le fils ne le virent partir.
André n^avait pas encore prononcé un mot, la tête affaissée sur sa poitrine.
M""^ Sainte-Claire le contemplait avec un regard où il y avait à la fois de la honte et de la crainte.
Elle attendait avec anxiété qu'il parlât.
Elle jugerait au premier mot de l'état de son âme, de retendue de sa douleur.
La froideur subite de M. Perrinet l'avait à peine effleurée.
Que lui faisait cet homme, cet indifférent ! Elle n'attendait que le jugement de son fîls. Elle ne tenait qu'au pardon de son fils !
Celui-ci parut sortir de son rêve douloureux.
Sa tête se dressa.
■— Ainsi, bégaya-t-il, je ne suis plus rien. Je n'ai plus de nom. Je ne m'appelle plus Sainte-Claire! Mes tableaux que j'ai signés, le commencement de renommée que je m'étais acquise, rien I rien I
La mère se jeta sur lui.
— Mon fils !
— Et j'ai vingt ans! C'est à vingt ans que tout s'écroule autour de moi ! Cet homme, dont j'aime la fille...
— Tu aimais Reine ?
— Je l'aimais. Car puis-je l'aimer encore? Son père vient de nous fuir comme des pestiférés.
Elle Tentoura de ses bras, égarée.
— Mon fils ! mon fils !
Il poursuivit sourdement :
— Rien ne nous appartient plus ici. Nous ne sommes plus chez nous. Nous n'avons plus le droit de toucher à rien. Celui qui nous protégeait disparu, nous ne sommes plus rien, rien. Je suis un étranger dans la maison de mon père. L'autre, la loi à la main, peut nous mettre dehors demain, dans une heure, me contraindre à effacer le nom que j'ai écrit au bas de mes tableaux... et que j'étais si heureux d'y voir !
— Tu t'exagères...
— Non, non, tout cela est possible. Tout cela deviendra vrai.
Elle se rapprocha de lui.
— Si tu savais...
Il abaissa les yeux sur elle. Il la vit si frémissante de douleur et de crainte qu'une grande pitié l'envahit :
Il lui tendit les bras :
— Ma mère !
Elle s'y jeta avec un cri.
— Tu ne me renies pas ?Tu ne me repousses pas? Tu me pardonnes ?
— Je n'ai rien à te pardonner. Je ne te reproche rien.
— Quand tu sauras notre histoire...
— Je n'ai besoin de rien apprendre. Je te respecte, je t'aime, comme je le respectais et l'aimais. C'est le destin qui a été cruel, pour lui, pour toi et pour moi. Mais pourquoi ne m'avoir pas tout dit dès Tenfance ? J'en aurais pris mon parti Mon affection n'en eût pas été amoindrie. Elle fût devenue, au contraire, plus sainte, plus pure, car elle eût été filtrée par la douleur.
— Il n'a jamais osé, ni moi non plus. Nous attendions. Dieu pouvait avoir pitié de nous.
— J'allais avoir vingt ans... l'âge où il aurait fallu tout révéler.
— Nous redoutions cette époque. Ton père 'n'y pensait pas sans frissonner et moi sans mourir de honte.
André s'arrêta, mais un nouvel accès de sanglots le secoua.
— Je perds tout à la fois, mon père, mon amour, mon nom.
La mère tourna vers son fils ses yeux suppliants. Et il y avait un tel amour dans l'expression de sa physionomie qu'il tressaillit brusquement et se jeta de nouveau dans ses bras :
— Oui, oui, Dieu ne m'a pas abandonné ! Il me reste ma mère !
Ils se tinrent longtemps embrassés.
Le mort, de sa bonne figure calme, semblait veiller sur eux et leur sourire.
L'enterrement était fixé à onze heures. André, qui n'avait pas pu fermer l'œil, qui ne s'était pas désiiabillé, plein d'une amertume et d'un dégoût de toutes choses indéfinissables, sentit sa douleur se réveiller, quand il vit la lueur blafarde du jour filtrer à travers les raies des persiennes. Les ténèbres l'avaient, pour ainsi dire, engourdie, cette douleur, et voilà qu'elle se ranimait, qu'elle revivait, augmentée encore par les ennuis de tout genre dont était grosse la journée qui se levait.
La mère, accablée, venait de s'assoupir sur un fauteuil. La vieille bonne était allée se reposer un instant dans une autre pièce.
André était seul, livré à ses rêveries cruelles. De temps à autre, ses yeux se portaient sur son père, dont le visage, doucement éclairé par la lumière blonde des cierges, apparaissait tout noir maintenant, comme frangé d'écume par sa barbe blanche. Son cœur se fondait quand il pensait qu'on allait le lui enlever ; qu'il ne le verrait plus.
Même mort, il lui semblait qu'il les défendait encore ; qu'il les gardait, lui et sa mère.
Qu'allaient-ils devenir quand il ne serait plus là ?
Le pauvre garçon sentait des frissons froids passer dans toutes ses chairs et les glacer. Un désespoir profond l'anéantissait, tuait toute son énergie. Etait-ce terrible cette fin soudaine, cette séparation brutale, sans un mot d'adieu ! Jusque-là, André avait vécu heureux, Tâme pleine d'insouciance, mis à l'écart des ennuis et des gênes momentanées de la maison par la sollicitude de son père et de sa mère.
C'est à peine s'il avait été effleuré par le contrecoup des combats et des déboires quotidiens. C'était lui qui jouissait de la célébrité acquise par son père. On l'accueillait partout à bras ouverts. Il y avait deux ans qu'il exposait, et déjà les critiques d'art, si dédaigneux pour les débutants, s'occupaient de lui, citaient ses tableaux, les discutaient, tout cela parce qu'il portait un nom connu, parce que son père l'avait chaudement recommandé. Rien ne lui avait donc manqué, ni les encouragements ni les protections. Il n'avait vu que les baisers et les sou*rires de la vie.
Le ciel lui semblait plein de rayons, la terre de joie, le monde d'indulgence. Il était heui'eux et fier d'exister. Tout lui paraissait d'autant plus beau, d'autant plus radieux qu'il venait de s'apercevoir qu'il aimait. 11 aimait la fille de l'homme que nous avons vu déjà, M"^ Reine Perrinet, et il croyait en être aimé. A ses rêves de fortune et de gloire étaient venus se joindre les rêves d'amour, si délicieux et si doux à son âge !
Ses jours étaient tissés d'azur comme un ciel de juin; mais voilà qu'un grand nuage était venu les
couvrir brusquement, qu'un coup de foudre les avait déchirés, ne laissant après lui que de la fumée et des cendres. Cette mort tragique, suivie de la découverte terrible qui Tavait rendue plus sinistre encore, lui enlevait tout à la fois, fracassait tout en lui, comme s'il avait été secoué par le tonnerre.
Et le désespéré gisait meurtri, brisé, au pied du lit où reposait son père !
Autour de lui, le silence était profond, lourd de tristesse. Pendant la nuit le temps avait changé. Le ciel était gris, rayé de pluie ; sur les vitres des gouttes d'eau s'amassaient et ruisselaient comme des larmes, et cet aspect lugubre des choses augmentait encore le chagrin déchirant, intraduisible que tant de malheurs tombant ensemble avaient mis au cœur d'André. Il restait l'œil vague, la pensée morte.
Le pas discret de la domestique traversant le salon avec un craquement léger du parquet le tira de sa torpeur.
La vieille ouvrit une fenêtre, et une nappe de lumière se répandit dans la pièce, venant mourir au seuil de la chambre mortuaire, puis elle s'approcha du jeune homme.
— Vous devriez vous reposer un peu, monsieur André.
André leva la tête.
— Quelle heure est-il?
— Huit heures sonnées.
— Vous avez les journaux ?
— J'ai acheté tous ceux que monsieur m'avait demandés... Et madame?
— Elle dort.
Ici M™^ Sainte-Claire ouvrit les yeux.
— Non, je ne dors pas... C'est vous, Marguerite?
— Oui, madame.
— Quelle heure est-il ?
— Il est huit heures, ma mère.
— J'ai fait du chocolat, dit Marguerite. M""^ Sainte-Claire secoua la tête.
— Oh! je n'ai pas faim...
— Moi non plus, a'outa- André.
— Il faut cependant que tu manges un peu, fit la mère.
— J'en serais incapable...
— Je vais servir monsieur dans le salon, dit la bonne.
— Oh ! ce serait inutile,..
— Quand ce ne serait que pour me faire plaisir, insista la mère... Tu dois être accablé... Secoue-toi lin peu... prends l'air... moi, je vais rester ici,.. Quand tu auras déjeuné, tu me remplaceras.
André sortit de la chambre...
Il y avait une pile de journaux sur la cheminée du salon.
Il les ouvrit vivement.
Tous racontaient la mort d'Hector Sainte-Claire, les uns avec des condoléances hypocrites, des éloges banals pour le talent qui venait de disparaître, les autres sans commentaii^es, rappelant seulement que Sainte- Claire était un confrère qui avait eu son heure de célébrité. Un ou deux faisaient allusion discrètement à la triste situation de la mère et du fils, au premier mariage si tristement terminé.
Demain l'histoire serait connue de tout le monde et serait imprimée partout. André put juger, à la froideur de ces premiers entrefilets, en quel piètre degré d'estime était descendu le talent de son père ; il put voir quelle petite place l'écrivain décédé tenait dans la littérature, et cette espèce de dédain sous lequel on ensevelissait le pauvre homme lui fit une peine infinie, ajoutant une nouvelle blessure à toutes celles dont il saignait.
Il froissa les journaux et les jeta, pour que sa mère ne les vît pas. La pauvre femme s'était fait toute sa vie de si grandes illusions sur le mérite de son mari ! Elle avait eu en lui une si belle foi, accusant la malechance de tous ses insuccès, mais ne doutant jamais de lui ! A quoi bon lui dessiller les yeux? Il valait mieux laisser l'idole intacte dans son cœur.
Un paquet de lettres arriva, plus consolantes.
Le défunt n'était pas entièrement abandonné de ses amis.
Puis ce furent des visites qui commencèrent.
L'heure s'avançait.
André dut aller s'habiller, se mettre en noir.
M"""^ Sainte-Claire était déjà ensevelie sous un long voile qui l'enveloppait tout entière.
Peu à peu le salon s'emplissait.
Pas de femmes... des hommes seulement, des confrères.
André achevait sa toilette, quand la bonne vint le chercher...
— Si monsieur veut embrasser son père une dernière fois...
Le pauvre garçon avait compris. . .
Son cœur se serra. Il devint livide et vacilla, comme si une faux venait de passer dans ses jambes et de les trancher.
Il fit un signe de tête et descendit précipitamment.
Quand André traversa le salon, des mains se tendirent.
Il les serra machinalement, sans voir à qui elles appartenaient.
Les employés des pompes funèbres étaient dans la chambre avec la bière ouverte, qui semblait attendre sa proie.
Sa mère, couchée en travers sur le lit, tenait son père à bras le corps comme si elle avait voulu le défendre encore, le garder toujours»
Il éclata en sanglots et se jeta sur la couche à son tour, noyé de larmes.
Les croque-morts furent obligés de leur arracher le corps, de les repousser du lit brutalement.
Tout ce qui se passait faisait à André l'efTet d'un horrible cauchemar.
Il vit le corps, enveloppé d'un drap blanc, glisser dans la boîte, le couvercle se fermer, une draperie noire descendre sur le tout, puis le cercueil disparaître, emporté par les hommes. Il se sentit saisir sous les bras, entraîner, pendant qu'on murmurait autour de lui des paroles de consolation.
Il arriva à Téglise sans savoir comment il y était allé, presque porté par ses amis. Sa mère était restée à la maison. Là, le spectacle des tentures noires, l'aspect du chœur étoile de cierges, dans le
jour triste qui tombait des vitraux, les sons plaintifs de l'orgue, les lamentations du plain-chant lui secouant les nerfs, lui rendirent le sentiment des choses. Il eut la pensée de regarder derrière lui, de voir le nombre des amis qui étaient venus accompagner son père.
Une grande affluence eût apporté un soulagement* à sa cruelle douleur. Hélas ! cette consolation même lui manqua. Eu égard à la notoriété du défunt, au nombre de connaissances qu'il avait dans le monde parisien, l'assistance était dérisoire. Quelques intimes, de ces personnalités banales qu'on voit se profiler indifféremment autour de tous les cortèges pour s'y montrer, des reporters venus pour faire leur métier.
Un des amis qui accompagnaient André parut lire dans son regard sa triste impression.
— On n'a sans doute pas reçu les lettres à temps, murmura-t-il.
Le jeune homme ne répondit pas.
Les chantres venaient d'attaquer le Dies irœ,.. Les lamentations déchiraient la voûte de l'église. André s'enfouit la tête dans ses mains, pris d'un redoublement de douleur. On s'assit. Les regards du jeune homme se levèrent de nouveau et errèrent machinalement sur l'assistance.
L'indifférence de tous lui serra le cœur. Chacun chuchotait, les yeux en l'air, semblant être à cent lieues de la cérémonie et du souvenir de celui qui en était l'objet. On devinait, à l'aspect de leur physionomie, de quoi ils parlaient, de leurs affaires, de leurs plaisirs. Il y en a qui étaient restés debout,
ne pensant pas à s'asseoir, tant leur conversation les captivait, les absorbait.
D'autres étouffaient dans leurs mains des bâillements et des rires... Dans l'église il y avait un va-etvient incessant de femmes étrangères à la cérémonie, qui jetaient un coup d'œil curieux sur le catafalque, sur les gens qui l'entouraient, et qui allaient s'asseoir à Tecart, sur des chaises qu'elles traînaient derrière elles... Le curé lui-même, distrait, les yeux en l'air, songeait sans doute à autre chose qu'au mort qu'il enterrait et qu'il n'avait jamais vu de son vivant... Les clercs qui l'assistaient paraissaient pris d'un ennui profond d'être obligés de rester agenouillés... Toute leur pensée semblait s'échapper par la porte qui s'entrebâillait à chaque instant, laissant pénétrer dans le lieu sacré une bouffée des bruits du dehors...
André avait le cœur glacé. Il trouvait ces enterrements de Paris, où le mort disparaît dans une indifférence banale, mortellement tristes. Son esprit les comparait aux cérémonies de province, de village, auxquelles il avait assisté, et il regrettait de n'avoir pas pu emmener son père dormir au pajs natal, dans un coin du cimetière ombragé et solitaire où tout le pays serait venu le conduire.
Le jeune homme se rappelait le chemin fait autrefois derrière un cercueil aimé, que tout le village suivait avec lui, dans un chemin étroit bordé d'aubépines en fleurs dont las branches accrochaient les porteurs comme pour les retenir et les empêcher d'aller jusqu'au terme fatal. C'était le matin, un matin de juin comme maintenant. Une brume azurée
flottait dans Tair. Des gouttes de rosée, comme des larmes, tombaient de la pointe des branches tout irisées de soleil, étincelantes comme des pierreries.
La voix sourde des chantres avait dans le plein air une profondeur inaccoutumée qui semblait entrer sous terre comme pour y frayer le chemin au mort. Puis, quand les chants cessaient, on entendait le bruit cadencé des pas qu'on aurait cru innombrables. Et par-dessus tout, dominant tous les autres bruits, le cri triomphant, sonore des oiseaux, qui ressemblait au cri de la vie protestant contre la mort...
Ces souvenirs champêtres surgissaient à ce moment, le frappaient.
C'est là qu'il voudrait dormir, quand la mort viendra l'emporter à son tour.
Où ne devait pas reposer en paix dans la promiscuité des tombes de Paris...
Même dans le cimetière, c'était encore l'étouffement, l'écrasement...
Les. pauvres et les humbles disparaissaient dans l'ombre épaisse, tombant des grands monuments...
André fut tiré* de sa rêverie par un attouchement au bras.
C'était le chef de cérémonie qui l'avertissait d'une formalité à remplir.
Un de ses amis qui l'assistait le prit sous le bras et l'emmena.
Le service finissait.
Un moment après, le jeune homme, installé au bas de l'église, les yeux baignés de larmes, défaillant de corps et d'âme, serrait les mains qu'on lui
tendait... puis le cercueil, aspergé d'eau bénite par tous ceux qui étaient venus lui faire cette dernière visite, passa devant lui pendant qu'il lui jetait un dernier sanglot.
La pluie tombait à torrents. Toutes les gouttières pissaient. Le public se dispersa, comme une troupe de mulets effrayés, en ouvrant ses parapluies. Les croque-morts descendirent les marches à grands pas, hissèrent en un tour de main le cercueil sur le char, dont tous les angles ruisselaient.
On entraîna André, sur la tête duquel une main obligeante étendit un parapluie, puis on se mit en route... Le cortège s'ébranla... Avec une stupeur mêlée d'angoisse, le jeune homme s'aperçut qu'il était presque seul. Sauf les quelques amis qui ne l'avaient pas quitté, il n'y avait plus personne derrière lui...
Des hommes qu'il avait vus assidus près de son père, qui se disaient de ses amis, auxquels son père avait rendu des services, qui l'escortaient jadis de leurs flatteries et de leurs prostestations d'amitié ; ces hommes mêmes avaient disparu, avaient lâchement fui devant quelques gouttes d'eau. Et André marchait le front baissé, l'âme déchirée, les pieds dans les flaques noirâtres, écœuré comme si le monde entier était devenu tout à coup boueux, immonde, ainsi que les rues qu'on traversait.
Au cimetière, il n'y eut pas de discours. Les choses furent expédiées rapidement; chacun avait hâte d'en finir. On croisa d'autres cortèges qui se pressaient aussi, comme si le corps qu'ils conduisaient était un embarras, une charge dont on était
bien aise d'être délivré. Il y avait là> entre les tombes ouvertes et les» fosses à peine fermées, la même insouciance qu'à l'église. Les cyprès seuls et les tablettes de marbre pleuraient, lavés par la pluie.
On se perdait dans un enchevêtrement inouï de croix, de monuments, de couronnes fanées^ tombées à demi, ruisselantes. Les pieds entraient dans une terre visqueuse d'où ils avaient peine à s'arracher, comme si la mort avait voulu retenir là... même les vivants. Sur la fosse béante, marquée par une croix de bois noir, quelques prières furent marmottées, quelques gouttes d'eau bénite jetées, puis la terre tomba sur la boîte sonore avec un bruit sourd...
On entraîna André chancelant, à demi-mort, pendant que les fossoyeurs, de la pelle et de la pioche, se hâtaient de combler le trou creusé.
Un des amis prit le nom de l'allée et le numéro, distribua le pourboire aux fossoyeurs et aux croquemorts, puis on partit.
Hector Sainte-Claire était pour jamais enseveli dans l'oubli. Encore un compte rendu d'obsèques en quelques lignes, puis on n'en parlerait plus.
Il ne laissait rien que des œuvres mortes et que le poids de son corps allait achever d'écraser.
Et pourtant ce n'était pas là ce que le pauvre homme avait rêvé quand il était arrivé à Paris quarante ans auparavant, la tête bourdonnante, l'imagination pleine de visions ambitieuses, avec la conscience de sa force, de son talent, la volonté d'arriver. Il avait arpenté Paris, en venant de sa province, par un jour de clair soleil, qui faisait
étinceler au loin les coupoles de la grande ville, comme s'il les aHumait de gloire. Le mouvement des rues, l'immensité de tout ce qu'il voyait le transportait, le grisait. Il se sentait aussi haut, aussi glorieux que les monuments. De se savoir à Paris seulement, il s'imaginait avoir grandi de cent coudées,.. C'était là qu'il allait se frayer son chemin, à travers toutes ces choses grandioses. C'est dans ces vastes avenues que son nom retentirait un jour, ce sont ces milliers de têtes qu'il ferait retourner quand il passerait.
Voilà où était venu aboutir ce songe ambitieux, à ce trou qu'il fallait numéroter pour le distinguer des autres, à ce trou autour duquel se presseront dans quelques jours des centaines de tombes qui rétouflferont.
Une autre grande douleur attendait André à la maison. Quand il eut ouvert la porte il aperçut dans le salon trois personnages qui semblaient là chez eux et qui étaient en train d'inventorier les meubles, de prendre des mesures.
Il y avait une femme grande, brune, lair audacieux, vêtue de falbalas excentriques, un homme entre deux âges, ayant la tenue râpée et défraîchie d'un clerc d'huissier, puis un jeune homme de trente ans vêtu à la dernière mode d'un petit paletot étriqué, d'un pantalon étroit, et chaussé de ces affreux souliers plats à bout pointu qui ressemblent à des frégates. Il était assez grand, très mince, la figure exsangue, l'œil abêti, avec un monocle sous l'arcade sourcilière. Les yeux à la fenêtre, il mâchonnait, d'un air ennuyé, la pomme de sa canne.
André s'était arrêté, interloqué, sa main à son chapeau. 11 ouvrait la bouche pour parler, pour s'informer, quand sa mère, qui Tavait sans doute entendu venir, parut sur le seuil de la chambre à coucher...
Elle courut à lui.
— Je t'attendais... Allons-nous-en !...
Du regard il lui désigna le groupe.
Elle dit à demi-voix :
— ^ C'est l'autre... nous ne sommes plus chez nous... Elle vient nous prendre jusqu'à son souvenir.
Il ne répondit pas. Il se contenta de regarder longuement la femme et le jeune homme... puis il suivit sa mère sans mot dire.
La femme s'était avancée.
— Mais nous ne vous chassons pas, madame, ditelle d'un air qu'elle s'efforça de rendre gracieux. Nous venons simplement de prendre des dispositions, des mesures. Il n'est pas certain même que nous nous déciderons à habiter ici...
La mère d'André ne dit rien et s'éloigna plus vivement, comme si elle quittait un endroit souillé. Elle n'avait voulu rien emporter.
André marcha dans ses pas.
C'est après quarante ans d'une lutte quotidienne, acharnée, que Sainte -Claire avait succombé. Né et élevé dans un petit village du département de la Vienne, il était venu à Paris à vingt ans, pour faire, comme tant d'autres, son chemin dans la littérature. L'imagination ne lui manquait pas, c'était une de ses qualités principales. Il avait le tort de se laisser guider par elle, même dans les réalités de la vie. Son esprit, tout pétri d'illusions et de rêves, manquait de positivisme.
Tout lui apparaissait dans l'existence brillant, doré, dénué de netteté et de contours. Il se laissait aller vers un avenir vaporeux, ayant aussi peu de consistance qu'un nuage léger de fumée de cigarette. C'est à peine si les ailes qui l'enlevaient de terre se repliaient de temps à autre et lui laissaient heurter le sol. Il lui avait manqué dans son enfance ces chocs et ces brisures qui aguerrissent, qui apprennent aux enfants que la vie est dure et leur font redouter les chutes.
Son père et sa mère, de braves artisans contents de peu, habitués à une existence sans secousse, sans
espérances, l'avaient bercé de baisers et de caresses, leur ambition se bornant à voir leur enfant bien portant. C'é-tait tout le bonheur qu'ils demandaient au destin, ou plutôt à Dieu, car ils étaient pieux et ils priaient. Pour élever dignement leur flls unique, ils avaient fait tous les sacrifices qu'on avait exigés d'eux, sans réflexion, sans calcul. On leur eût demandé leur cœur qu'ils l'eussent arraché de leurs propres mains. Hector n'avait vu la race humaine, au sortir du berceau, que dans ce miroir radieux et pur.
Il l'avait trouvée belle et grande et s'était mêlé à elle sans défiance, croyant toutes les âmes faites à l'image des âmes qu'il avait appris à adorer. C'était le curé de la contrée, un saint homme à cheveux blancs, doux comme une image de missel, qui, le voyant doué d'une intelligence supérieure à celle de ses camarades, avait conseillé aux parents de le faire instruire, de le pousser. Hector n'était pas né pour végéter dans une campagne obscure, sans autre bruit autour de lui que le murmure des ruisselets, au-dessus de sa tête que le bruissement des feuilles nouvelles. Dieu le réservait à de plus hautes destinées. H fallait meubler ce cerveau tout ouvert, tout prêt à recevoir les germes divins, répondre aux interrogations muettes de ces grands yeux intelligents qui ne demandaient qu'à voir la lumière et à s'en emplir.
Hector fut envoyé en pension et les déboires commencèrent pour lui, et la bête humaine se montra à lui, non plus avec des sourires sur les lèvres, une toison douce de mouton sur le dos, des yeux bons
prêts à se fermer pour mourir, plutôt qu'à s'éclairer de lueurs méchantes, mais avec ses crocs, sa bave, son poil rude, ses yeux ardents et fauves, lançant la fureur et la haine. Il fut tout stupéfait des premières misères qu'on lui fît, des mauvaises pensées qu'il vit germer dans les cerveaux.
Il ne songea pas à s'en garer. Peut-être se trompait-il. Peut-être appréciait-il mal ce qui se passait. Il avait plus d'un motif, avec la position presque gênée de ses parents, d'être humilié. Ses vêtements étaient pauvres, son bagage plus que modeste. Quand l'époque des vacances arrivait, après une année passée à limer sur les bancs les étoffes de ses pantalons, le long des pupitres le devant de son paletot, tout le drap dont il était vêtu montrait la corde, rougissait aux coutures, se délabrait aux bordures, s'effrangeait aux boutonnières, sentait l'usure et presque la misère, et c'était le moment où il était le plus mal mis, ce moment où les autres collégiens apparaissaient tout flambant neufs sur les estrades, au milieu de leurs parents triomphants.
Lui, il était toujours seul; le voyage coûtait cher... Au lieu de se montrer superbement, il s'effaçait, et quand l'appel de son nom le forçait à se détacher des rangs, à sortir de l'ombre où il s'enfouissait, pour aller recevoir ses livres dorés et ses couronnes d'argent ou d'or, il apparaissait si gauche, si honteux, si timide, cachant avec ses mains les taches de son paletot, l'avachissement de tout son costume, qu'il y avait des dames autour des gradins qui se montraient émues jusqu'à pleurer, car on
apercevait au-dessus de toute cette friperie fatiguée une figure douce, rosée, des yeux illuminés.
Il souffrait en silence, sans se plaindre, il n'avait aucune idée d'envie ou de haine ! Si les choses allaient ainsi, c'est qu'elles devaient être ainsi. La pensée ne lui venait point d'être jaloux du bonheur de ses camarades. Ces moments de rougeur et d'humiliation passaient vite, — un nuage d'un instant sur sa bonne humeur habituelle. Il n'entendait pas les chuchotements autour de lui. Son oreille se fermait aux mauvaises choses. D'ailleurs la rentrée chez lui, l'enfouissement dans le cœur de ses parents ne le consolait-elle pas de tout, ne lui faisait-elle pas tout oublier ?
Ce n'était jamais sans un battement violent de toutes les artères, sans un étranglement de tout son être qu'il apercevait, la côte passée, les maisons couvertes de tuile rouge ou d'ardoise du village natal, couchées doucement dans la vallée, à travers les dentelures vertes des arbres, au pied du vieux clocher surmonté de son coq gaulois, dans une sorte de brume montant de la rivière. Les grelots de l'omnibus tintaient joyeusement dans le silence du paysage, le fer des chevaux battait la route sèche, toute poudrée de parcelles de quartz endiamantées, et les roues criaient, surmenées dans la hâte de l'arrivée.
Le fouet du cocher claquait dans la sonorité de l'écho, comme pour appeler les parents, les amie, tout le monde, et de fait tout le village, qui connaissait l'arrivée du collégien, se mettait en mouvement, grouillait devant les portes; dans la voiture
s'allongeaient des têtes curieuses. Des mains se tendaient, des saints s'échangeaient, et il restait haletant, jusqu'à ce que, les chevaux enfin arrêtés, il sautât du marchepied dans les bras qui le guettaient.
C'étaient alors des exclamations, des cris de joie, des larmes douces qui effaçaient tout, qui lavaient tous les ennuis, tous les chagrins. La mère pleurait ouvertement, sans honte, devant tout le monde, tandis que le père, voulant paraître plus fort, se tournait de côté avec un visage qui grimaçait pour cacher ses larmes. Oh ! les bons moments !
Et pendant ce temps la voiture continuait son chemin vers le haut du pays, menant à leur domicile des voyageurs habituels qui n'intéressaient plus personne. Tout le monde s'était porté autour du héros du jour, que l'on interrogeait, que l'on examinait des pieds à la tête, comme une bête curieuse, et lui se hâtait, tout rougissant, vers la demeure paternelle, où il aspirait à entrer, pour embrasser les siens tout à son aise.
Voilà quelle avait été sa vie jusqu'à l'âge où il cessa d'être un enfant pour devenir un adolescent. Cette enfance paisible l'avait mal armé pour la lutte, et il eut toujours à souffrir des germes de faiblesse, de naïveté même, qu'elle avait déposés en lui. Il fut une des victimes de la grande mêlée parisienne, d'où on ne sort intact que lorsqu'on y est descendu cuirassé des pieds au col, armé de toutes pièces, un pistolet à chaque poing et l'épée aux dents.
Hector avait toujours rêvé de Paris, dès qu'il avait eu conscience de lui-même... Paris lui apparaissait,
dans son imagination enthousiaste, comme quelque chose de surhumain dans l'iiumanité... Tout ce qui lui parlait de Paris l'attirait. Il connaissait mieux qu'un Parisien toutes les célébrités parisiennes. Les noms de Victor Hugo, de Lamartine, de Musset, de Balzac, de Dumas, de George Sand, alors dans tout réclat de leur renommée, flamboyaient dans la nuit villageoise où il cheminait à tâtons et Fattiraient comme des soleils.
Il se chauffait à leurs rayons et ils avaient pour lui une hauteur surnaturelle. Ils trônaient comme des dieux, le front dans les astres. S'il allait à Paris il pourrait les voir, les coudoyer, leur parler peut-être? Et, quand ces pensées lui venaient, il quittait sa maison, allait se*perdre dans la campagne, sous les peupliers aux feuilles bruissantes, le grelottement des bouleaux ou l'ombre noire des noyers, foulant un tapis de pâquerettes et de boutons d'or, et là il donnait libre cours à ses rêverie?, mâchonnant des rimes dans lesquelles il essayait de couler comme dans un moule toutes les laves? toutes les ardeurs de son âme.
Hector avait vingt ans passés quand il put enfin donner un corps à ses songes creux, quitter son village et partir pour Paris. Il laissa ses parents dans la désolation, pris d'angoisses mortelles, et qui l'avaient accompagné à la voiture qui devait l'emporter comme ils l'auraient conduit au cimetière, avec la même douleur et les mêmes sanglots, car ils le considéraient aussi perdu pour eux que s'il était mort.
A cette époque où les chemins de fer ne sillon-
naient pas la France comme les artères d'un corps immense, où il fallait des jours et des nuits de diligence pour franchir la distance qui séparait le Poitou de Paris, un voyage à Paris était une grosse affaire. On citait ceux qui en étaient revenus comme on note maintenant les voyageurs rentrés du centre de TAfrique. Les parents n'étaient pas les seuls qui croyaient le jeune homme perdu.
Tout le village lui faisait ses adieux comme si on n'avait jamais dû le revoir. On était à la fin du règne de Louis-Philippe. Les craquements du trône vermoulu s'entendaient jusque dans les provinces les plus reculées, et aux craintes du voyage s'ajoutaient les terreurs des bouleversements et des convulsions que l'on redoutait toujours, et dont les lueurs étaient venues autrefois éclairer de reflets sinistres même ces populations paisibles, qui ne les avaient jamais oubliées. KUes avaient de Paris la peur que l'on a du Vésuve dans les campagnes napolitaines. Le nom seul avait pour elles des teintes sanglantes, des flambes d'incendie.
Hector Sainte-Claire haussait les épaules. Il ne connaissait pas ces craintes enfantines. L'idée de voir Paris le grisait et lui empêchait de rien voir au tour de lui, ni les larmes de ses parents, ni l'ironie débordant des adieux des indiflérents. L'image de Paris emplissait son cerveau tout entier.
Le voyage en diligence était long, mais il ne manquait ni de charme ni de pittoresque. Pour le futur Parisien il passa comme un songe — un songe heureux, éblouissant. Hector allait à Paris ! Comme un autre, il pourrait acquérir la gloire, la
renommée. Il sentait en lui une force qui montait comme d'une cuve pleine de raisin qui fermente.
Il entrait dans Paris obscur, inconnu, il en sortirait quelque jour glorieux et célèbre, et les populations Tacclameraient. Il apportait avec lui, soigneusement recopiés et emballés, comme un trésor inappréciable, tous les vers qu'il avait faits sous la lueur douce et paisible de la lune qui argentait sa rivière, pendant que les verdures, murmurantes de brise, se penchaient à son oreille comme pour lui dire le secret de leurs agitations éternelles. Ces vers devaient devenir l'assise, la pierre fondamentale de sa fortune future. C'est avec eux qu'il allait descendre dans l'arène.
Il les voyait déjà publiés, trompettes, étonnant le monde tout heureux et tout fier de la venue d'un nouveau poète. Victor Hugo lui écrivait. Lamartine lui serrait la main en l'appelant cher confrère. Alfred de Musset pâlissait, pris de crainte pour sa propre renommée. Tels sont les rêves qu'il se forgeait, "suivis aussitôt d'autres rêves, rêves de richesse fantastique ceux-là, pendant que les chevaux l'emportaient à travers les maisonnettes poudreuses, les bois, les plaines, les champs frémissants, dans la fraîcheur noire de la nuit ou la chaleur ensoleillée du jour. Il se voyait riche comme Rothschild, libre de satisfaire toutes ses fantaisies.
Il se bâtissait des châteaux, châteaux plus chimériques que ceux d'Espagne, dans tous les coins de paysage qu'il remarquait. Et il revenait chez lui, — car c'est toujours là que sa pensée se reportait, — il étonnait tous ses anciens envieux de son opulence.
faisait construire un palais pour ses parents, achetait tous les endroits dont Taspect gracieux et poétique était resté frappé dans son cerveau. Il devenait le seigneur tout-puissant du pays. Le sort le comblait à la fois de tous ses dons. Il avait la fortune et la gloire.
Tout cela était insensé, mais cela lui paraissait naturel, quand il pensait qu'il allait à Paris, qu'il en approchait... Paris n'est-il pas la ville de toutes les surprises ? Paris ne consacre-t-il pas les talents et ne les paie-t-il pas au centuple ? Aussi, quand un de ses voisins, lui touchant le coude, un soir, lui montra, dans une ombre confuse, des milliers d'étoiles qui s'allumaient, formant sur la terre comme un nouveau ciel, et lui dit :
— Voilà Paris !
Fut-il pris d'un saisissement tel qu'il pensa défaillir...
Le corps penché pour voir plus vite la terre promise, son cœur semblait marcher devant les chevaux.,.
Paris, avec cette traînée de lueurs qui formait comme une ceinture à l'horizon vaporeux, lui semblait immense...
Avec son imagination surchauffée, il croyait entendre à travers le silence de la nuit sa respiration énorme...
11 s'étonnait de voir si paisibles, si tranquilles les lumières de la ville géante, de la ville enfiévrée, lueurs d'où montait vers le ciel une sorte de fumée dorée, douce comme une auréole.
Cependant, de chaque côté de la route, les mai-
sons se rapprochaient, se tassaient. Un bruit confus montait. Des charrettes croisaient la diligence avec des plaintes criardes d'essieux. Le chemin, le paysage s'animaient. Encore quelques tours de roues et on sentirait grouiller un fourmillement formidable. Il y avait comme une menace derrière le rideau de ténèbres qui cachait encore les maisons hautes.
Le sabot des chevaux claquait maintenant sur des pavés d'où ils tiraient des étincelles.
La diligence, secouée, bondissante, avec un tintamarre infernal, agitait ses voyageurs l'un contre l'autre comme des marrons dans une poêle. Des ombres nombreuses passaient, rasant les maisons, se garant des chevaux. Toutes les fenêtres étaient allumées. Des bruits montaient, des bruits faits do tout le vacarme d'une ville bruyante. De chaque côté se dressèrent des constructions dont la hauteur monumentale le surprit.
Près de lui, ses voisins se montraient des quartiers connus, chuchotaient des noms qu'il retenait depuis plusieurs années, depuis que l'idée de venir à Paris avait pris naissance en lui... Il brûlait du désir d'interroger, d'apprendre, mais il n'osait pas... Il était timide, et pendant tout le voyage, absorbé dans ses rêveries, c'est à peine s'il avait dit deux ou trois paroles à ses compagnons. Et pourtant il aurait été si heureux de savoir quelle était cette église, quel était ce dôme devant lequel on venait de passer, cette large voie que la voiture avait traversée !
On se trouvait peut-être dans un quartier célèbre dont les livres parlaient... Toutes ces maisons
avaient vu sans doute des événements extraordinaires, de grands crimes, des émeutes, des cortèges royaux, toutes les splendeurs des jours heureux et toutes les hideurs des heures terribles... C'était là, sur ce sol, que de grands noms étaient tombés, que des pages d'histoire s'étaient faites.
A chaque mouvement nouveau, Hector tressaillait, pris de respect et presque de crainte. Toute l'histoire de France, toute l'histoire de Paris bourdonnait dans sa tête, avec ses pages radieuses et ses lignes sombres, tachées d'une pourpre sanglante, et il ne pouvait pas croire qu'il était tout près des lieux où s'étaient passés tous ces drames, toutes ces épopées qui ont rempli la vie de la capitale de la France, drames noirs comme l'Erèbe, épopées éclatantes comme un soleil d'été.
La voiture continuait son chemin à travers les avenues, les ruelles, les places, entrant dans des quartiers de plus en plus éclairés, de plus en plus animés, sous l'ombre de maisons de plus en plus hautes. Puis tout à coup, la route sembla barrée brusquement, et les lumières se reflétèrent dans une large étendue d'eau dont la surface mouvementée les allongeait en zigzags lumineux. Hector entendit murmurer auprès de lui :
— La Seine !...
n avança la tête pour voir le fleuve fameux, et quand la diligence traversa le pont il fut pris d'une . sorte d'éblouissementen présence du spectacle magique qui se déroula soudain devant lui. Tous les monuments semblaient s'être donné rendez-vous là.
On lui désigna le Louvre, allongé sur la rive
comme un boa de pierre, — le Louvre presque interminable, grand comme une ville de province, — puis la flèche de la Sainte-Chapelle qui paraît toujours prête à quitter le sol et à partir au ciel, comme si elle venait d'être lancée ; le Palais-de-Justice, masse sombre, d'aspect formidable, et les tours de Notre-Dame qui saillent bordées de dentelles flottant dans la nuit.
Hector Sainte-Claire, l'inspiré, sentait son cœur battre fortement... Il ne voyait plus rien autour de lui, perdu qu*il était dans une songerie plus haute que la terre, pris par la poésie qui se dégageait de toutes ces masses immobiles, mais parlantes, se découpant sur un ciel bleu piqué d'astres, les pieds trempant dans un autre ciel que la Seine semblait étendre devant eux comme un tapis semé d'étoiles.
Quelques instants après, la voiture s'arrêta, dans une cour pleine de palefreniers, de chevaux et de gens de toute espèce allant et venant affairés, et parmi lesquels Hector Sainte-Claire perdit presque la tête. Le vacarme de Paris commençait à l'empoigner, à l'étourdir...
Il errait sur les pavés, à l'aven tnre, ne sachant à qui s'adresser pour avoir sa valise, demander son chemin, ignorant quelle porte prendre pour s'arracher à ce pandémonium, renvoyé de l'un à l'autre, étourdi par les cris, aveuglé par les lumières qui passaient, illuminant un instant un coin qui redevenait plus sombre après leur passage, ayant grand'peine à se garer des chevaux qui secouaient leurs harnais et faisaient sonner leurs grelots, ahuri, hébété, indécis, mis hors de lui par toutes ces
choses nouvelles entrevues, par ce brouhaha énorme tombé sur lui à sa descente de voilure. Il eut pourtant une inspiration.
Il abandonna sa malle et partit au hasard à travers les rues inconnues, cherchant un gîte... Son destin le poussa vers la rue d'Aboukir. Il lui fallait un hôtel modeste... Il pensa avoir trouvé là ce qui lui convenait. Sur une maison toute crevassée, toute moisie, vacillant au passage des lourds camions qui ébranlaient la rue, il vit un écriteau : Bôlel meublé.
C'était son affaire. Ce ne serait pas trop cher. Ce délabrement Tindiquait. Il poussa une petite porte à claire-voie qui fit, en s'ouvrant, résonner une sonnette, puis il s'engagea dans un couloir, semblant conduire en enfer, tellement il était étroit, sombre et puant. Il trouva une chambre à quinze francs par mois et il y resta. Il résolut d'attendre là que son travail le menât à la fortune.
Le lendemain, dès que la lueur blafarde d'un jour éteint par les murs voisins vint éclairer sa fenêtre, marbrant de taches livides la glace de la cheminée, il sauta à bas de son lit. Il avait hâte de regarder Paris, de revoir en pleine lumière tous ces monuments qu'il avait aperçus estompés par la nuit. Il se recula aussitôt avec un mouvement de stupeur et presque d'effroi.
Il se trouvait avoir devant les yeux les entrailles d'une cour parisienne, avec les plombs fétides qui en sont les hideux intestins, les fenêtres loqueteuses toutes fermées, les murs plaqués de taches horribles, les pavés suintants d'où une sorte de buée montait, les poussières pendantes, la rouille grimpant le long
des tuj^aux, toutes les écorchures, les baves, toutes les crevasses faites par l'humidité et la saleté. Son cœur se souleva, et il repoussa brusquement la croisée qu'il venait d'entr'ouvrir, le nez piqué par toutes les puanteurs montant de cet égout.
Ce fut sa première déception. Paris lui en réservait d'autres.
Nous ne suivrons pas le malheureux dans toutes les courses qu'il dut faire sans résultat, courses après lesquelles il revenait sombre , affamé , les jambes chancelantes, la tête lourde comme du plomb, courses semées de désillusions, d'espoirs bientôt trompés... Aucun éditeur naturellement ne voulait publier son livre. Aucun libraire, aucun journal ne pouvait lui offrir de travail. Son petit pécule s'épuisait, son courage faiblissait.
Il avait cet étourdissement de l'homme qui ne sait plus où donner de la tête, qui va frapper au hasard, en hanneton, à toutes les portes, et qui se voit repoussé de partout. Pourtant sa physionomie aurait dû plaider en sa faveur. Il était beau garçon, avait de grands yeux bien francs, un front intelligent. Malgré ses déboires et ses amertumes, sa lèvre était souriante, estompée d'une petite moustache noire aux pointes bien effilées. Pour se donner l'air artiste, il laissait tomber sur ses épaules ses longs cheveux. L'indifférence de Paris l'étonnait et l'épouvantait tout à la fois.
Hector n'avait pas encore trouvé dans Paris, la ville intelligente, la ville inspirée, une âme bienveillante qui voulût lire son manuscrit ou entendre la lecture de ses vers... Il ne s'expliquait pas cette insou-
ciance, et il se demandait comment avaient fait les autres, venus avant lui et dont le nom était célèbre. Quand il se présentait quelque part on lui demandait : « Qu'avez-vous fait? » Il restait coi, et pensait avec angoisse qu'il était sur le point de ne jamais rien faire, puisqu'on ne voulait pas lui permettre de commencer.
Au bout de six mois de démarches, de tentatives vaines, de refus formulés plus ou moins rudement, il commença à se dire que sa poésie ne le ferait pas vivre. Il se mit à chercher autre chose, n'importe quoi, qui lui donnât le pain quotidien. Il était disposé à accepter les emplois les moins éthérés. Il avait replié ses ailes de poète et marchait dans la crotte des rues, la tête basse, l'estomac grondant, pompant l'eau et la boue de ses semelles feuilletées.
Il ne trouva pas plus de travail qu'il n'avait découvert d'éditeur.
La misère commençait à tomber sur ses épaules, toute pesante, enfonçant dans sa chair ses griflfes noires. L'horizon de Paris s'assombrissait étrangement.
L'hiver était venu avec ses bises glacées au coin des carrefours, ses bourbiers de neige fondue, ses nuits interminables, pleines de grincements de vents dans les cheminées, de chutes de gouttières, avec ses frissons courant sur le corps mal couvert; l'hiver dur, sinistre, où les âmes se renfrognent, où les portes comme les pitiés se ferment.
Quand il rentrait las d'errer, presque à jeun, et qu'il se laissait tomber sur son grabat, tous ses os se glaçaient dans l'air humide de la pièce sans feu. Son
esprit revenait vers ses jeunes années. Toutes les heures heureuses, ses heures bénies accouraient à lui, frappaient à sa mémoire, comme pour lui rendre plus sombre encore son chagrin présent, son isolement terrible.
La figure aimée de ses parents lui apparaissait, venait s'asseoir à côté de lui. Oh ! s'ils savaient! s'ils se doutaient ! Mais il avait eu la pudeur de ne pas leur écrire ses souffrances. Assis auprès du feu, dans la maison close d'où il s'était envolé comme un oiseau perdu, ils s'entretenaient de lui.
Ils songeaient à le revoir bientôt. Sa mère, toute pleine de Dieu, agenouillée près de son lit, priait pour lui, avec des larmes au bord des paupières. Pourquoi les avait-il quittés? Il aurait pu être si heureux près d'eux! Pourquoi avait-il obéi à son ambition maudite ?
Ces souvenirs l'attendrissaient, faisaient fondre sa résolution et son courage.
Mais le lendemain, l'esprit retrempé dans le sommeil, il se raidissait contre la mauvaise fortune...
Son énergie revenait, et chaque matin il quittait sa chambre en se disant :
— Je lutterai jusqu'au bout!
Sainte-Claire vivait dans une retraite farouche ; plus abandonné, plus seul au milieu du fourmillement de Paris que dans les plaines désertes de TAfrique. Il n'avait pas d'amis, pas de connaissances... Il n'avait encore ouvert la bouche, depuis qu'il était à Paris, que pour parler aux gens qu'il allait solliciter. Dans son hôtel où il payait si peu, on le regardait à peine, et on lui répondait brièvement, pour les besoins du service, quand il demandait quelque chose, mais on ne s'inquiétait pas autrement de lui.
Il allait, il venait, soulevant le bord de son chapeau quand il passait devant le bureau, et c'était tout. Aucune sympathie ne le suivait. Une indifférence glacée, qui l'avait étonné les premiers jours, habitué qu'il était aux familiarités et aux entretiens faciles de la province. Cette raideur l'avait froissé d'abord, puis il n'y avait plus pris garde en voyant que Ton agissait de même pour tous les autres locataires, qui entraient et sortaient comme lui, sans un mot échangé, sans un sourire. Dehors, les occasions de liaison lui avaient manqué. Il marchait ra-
pidement dans les rues, honteux de se montrer, le délabrement de son costume augmentant encore sa timidité naturelle.
Il n'allait pas au café, et quand il entrait dans une crémerie pour prendre son maigre repas, il cherchait le coin le plus sombre, le plus éloigné des autres mangeurs.
Il ne s'était fait aucune relation... Il n'avait personne à qui raconter ses ennuis, ses insuccès, à qui demander une heure d'oubli, une indication, un appui... Cet isolement en pleine foule rendait son existence encore plus triste, plus morne... C'est sur ces entrefaites qu'il remarqua ou plutôt qu'il fut remarqué par une voisine qui venait de s'abattre comme un oiseau babillard dans le silence de la maison maussade...
Il y avait quinze jours qu'elle habitait l'hôtel, occupant la chambre située au-dessous de la sienne, au troisième étage. On l'appelait la Brune. Elle avait environ vingt ans. Très gaie, très insouciante, le rire partait de ses lèvres comme une fusée, courant dans l'escalier fumeux. Elle semblait avoir apporté du dehors un éclair de vie et de lumière. Elle portait des toilettes un peu excentriques, des robes larges qui remplissaient de froufrous les couloirs étroits. Elle travaillait, disait-on, dans une grande maison de robes, une maison cotée sur la place, qui n'habillait que les duchesses, les comtesses, les pairesses et autres représentantes de l'aristocratie.
Le bureau était plein de considération pour elle. Sans être fort belle, elle avait une physionomie enjouée qui plaisait. Ses joues étaient fraîches et roses?
veloutées comme une peau de pêche, avec un léger duvet noir bordant les lèvres. Les yeux s'ouvraient grands, très noirs, avec des sourcils épais; le front étroit disparaissait sous d'épais bandeaux frisottants, sombres comme l'ébène. Avec cela une légèreté d'oiseau, une tête à l'évent, un peu folle, pour qui la vie semblait un couplet de chanson. Il n'y avait pas deux jours qu'elle était dans l'hôtel qu'elle en connaissait tous les locataires et que chacun de ceux-ci l'avait vue.
Elle s'était informée d'eux, de leurs noms, de leurs habitudes, s'était efforcée de se mettre sur leur passage pour les examiner. Sainte-Claire surtout avait attiré son attention. Il était jeune. Elle l'avait trouvé beau, plus distingué que son milieu ne le comportait, puis les renseignements sommaires fournis sur lui avaient piqué sa curiosité. On ne savait pas ce qu'il faisait ni comment il vivait. Il sejnblait n'avoir pas de fortune Et cependant il ne devait pas travailler, car on le voyait entrer et sortir à toutes les heures. Des fois il écrivait très tard dans sa chambre on ne savait quoi. Il lisait beaucoup, ne recevait personne, faisait peu de bruit... On croyait qu'il n'y avait pas longtemps qu'il était à Paris et qu'il venait de la province.
Valérie — • tel était le nom de la jeune fille — s'était dit qu'elle saurait bien, elle, qui était ce beau ténébreux, ce qu'il faisait à Paris, ou ce qu'il comptait faire... Aux détails fournis, elle avait supposé que Sainte-Claire devait être un artiste, et elle adorait les artistes, ayant appris à les connaître dans le quartier Rochechouart, qu'elle venait de quitter;
nous saurons plus tard comment et pourquoi... Elle n'eut donc plus de paix ni de patience qu'elle n'eût accosté Sainte-Claire et fait connaissance avec lui... Elle n'avait pas toutefois voulu l'aborder la première, de peur de se faire mal juger.
Hector l'avait bien aperçue à plusieurs reprises et avait tressailli sous le feu de ses yeux noirs... Ils s'étaient croisés dans l'escalier ou dans le couloir d'en bas, en s'eJfFacant et se demandant mutuellement pardon... La robe de la jeune flUe et le paletot du jeune homme s'étaient froissés en passant, mais le poète était trop timide pour risquer une déclaration, un compliment qu'il sentait lui venir aux lèvres; et Valérie, nous l'avons dit, ne voulait pas livrer le premier assaut.
Après quelques jours de rencontre, d'effacements et d'excuses, les choses en étaient toujours au même point, quand un soir, en voulant ouvrir sa porte, Hector Sainte-Claire s'aperçut que sa clef n'entrait pas dans sa serrure. Il s'était donc trompé? Il alluma une allumette, regarda le numéro et s'aperçut qu'en effet il avait commis une erreur. Il avait pris pour la sienne la clef d'un voisin.
Il s'apprêtait à redescendre, quand de petits pas rapides, enveloppés d'un froufrou de jupons, se firent entendre au-dessous de lui. C'était la voisine qui montait... Elle chantonnait un air à la mode et semblait plus exubérante encore que de coutume.
Hector s'arrêta sur le carré.
Il était tout tremblant, tout ému.
L'approche des yeux, des lèvres roses, des jupons
blancs de M"^ Valérie faisait sur lui depuis quelques jours un singulier effet.
Il préféra attendre pour ne pas montrer son trouble, son effarement presque.
Il resta donc immobile... Il n'avait pas de lumière. . La jeune fille tenait à la main son bougeoir, dont la lueur dansait dans l'escalier.
Elle approcha aussi sa clef de sa serrure, fit deux ou trois essais pour la faire entrer, puis elle poussa un petit cri de désappointement. La clef n'entrait pas.
Elle restait sur le carré, hésitante.
— Voilà qui est drôle, murmura-t-elle; va falloir redescendre.
Elle prenait ses jupons à deux mains pour s'engager de nouveau dans l'escalier, quand Hector se décida à se montrer.
— Mademoiselle, bégaya-t-il.
Elle leva vivement sa tête de linotte ébouriffée.
— Tiens, vous êtes là, monsieur? Vous ne savez pas ce qui m'arrive ?
— La même chose qu'à moi peut-être ?
— Ma clef ne peut pas entrer dans ma serrure.
— La mienne non plus.
— Nous les avons peut-être échangées sans le savoir ?
— Peut-être.
Elle avait grimpé quatre à quatre l'étage qui la séparait d'Hector.
Elle approcha de la serrure sa clef, qui entra aussitôt.
Elle ouvrit.
— C'est cela même... C'est vous qui aviez pris ma clef, pour me faire une farce.
— Je vous assure, mademoiselle... balbutia Hector.
Elle était déjà dans la chambre.
— Vous n'avez pas de lumière? Voulez-vous que je vous allume quelque chose?
— Avec plaisir.
D'une main tremblante, Hector approcha son bougeoir :
— Vous montez donc toujours sans lumière ?
— Toujours.
— Vous n'avez pas peur ?
— Et de quoi aurais-je peur?
— Cet escalier est si noir !
Tout en causant, elle furetait sur la table, à travers les livres, les papiers.
— Vous écrivez beaucoup ?
— C'est ma seule distraction.
— Et qu'est-ce que vous faites comme ça ? Elle essayait de lire.
— Des articles pour les journaux?
— Je voudrais pouvoir en faire.
— Et vous ne pouvez pas... pourquoi ?
— • Parce que je ne suis pas connu encore et que je n'ai pas de relations.
— Alors, c'est votre métier d'être écrivain?
— C'est mon métier, métier peu lucratif encore, malheureusement.
Elle continuait de feuilleter au hasard.
— Vous faites des vers ?
— J'en ai fait...
— Et qui ont paru dans des livres ?
— Pas encore... hélas !
— Pourquoi?
— Je n'ai pas trouvé d'éditeur.
— Et pourquoi ne veulent-ils pas, les éditeurs ?
— Toujours la même raison... Je ne suis pas connu.
— Mais alors, vous ne le serez jamais si on ne vous publie pas !
— Il faut savoir attendre, prendre patience.
— Vos parents ont de la fortune?
— Je ne dois plus compter que sur moi...
— Avec votre savoir, vous vous tirerez toujours d'affaire.
— Je l'espère.
Elle dérangeait les livres maintenant, lisait les titres.
— Vous avez beaucoup de livres ?
— Vous voyez.
— Ce sont des romans ?
— Il y a un peu de tout.
— Avez-vous un livre de Musset ?
— Voici le dernier paru.
— Vous voulez me le prêter?
— Avec plaisir.
— Vos êtes bien aimable. J'aime beaucoup lire aussi, mais je n'en ai guère le temps; le jour il n'y faut pas compter, et le soir, je m'endors.
Elle mit le livre sous son bras.
— Je l'emporte alors... On dit que c'est très bien... Mais il ne faudra pas être trop impatient, parce que je serai peut-être longtemps.
— Vous le garderez tant qu'il vous plaira.
Elle reprit son bougeoir qu'elle avait déposé sur la table.
— Au revoir, voisin!...
Il devint tout pâle, tout tremblant.
— Vous partez déjà?
— Et que dirait-on si on me voyait chez vous ? Il y a trop longtemps que je bavarde. Bonsoir, et merci encore !
Elle lui tendit la main.
Il se précipita à genoux et Tembrassa.
Elle se retira vivement.
— Eh bien, que faites-vous? Il faut être sage, si vous voulez me revoir quelquefois.
Il se releva tout confus.
— Pardonnez-moi.
— Vous êtes tout pardonné... je n'ai pas de rancune. Et ma clef que j'oubliais de changer ?
Elle prit la clef qu'il lui tendait et disparut. Et elle était chez elle enfermée depuis longtemps qu'il demeurait encore à la même place, immobile, extasié, écoutant le bruit de son pas ailé de bergeronnette, la chanson de ses jupons empesés frôlant les marches.
L'aimait-il déjà? Il n'aurait pas su le dire, mais c'était la première fois qu'une femme s'introduisait dans sa chambre, feuilletait de ses doigts effilés ses manuscrits, imprégnait l'air fade de la pièce de son odeur; c'était la première fois qu'un sourire éclairait sa sombre existense de reclus, la première fois que des dents blanches perlaient à côté de lui, que des yeux l'enveloppaient de leurs effluves, et il en
restait tout hébété; il avait de la peine à se remettre et à croire que c'était bien vrai qu'elle était venue là, qu'elle lui avait parlé.
Il fut obligé de s'assurer que son Musset avait bien disparu pour se convaincre qu'il n'avait pas été le jouet d'un songe, il l'avait jugée plus belle, plus séduisante qu'elle ne lui avait semblé dans leurs rencontres rapides. Il avait trouvé ses joues veloutées plus fraîches, son œil plus clair, le rayonnement de son sourire plus lumineux. Il ne pouvait se décider à se coucher et à dormir, craignant de perdre les derniers parfums d'elle qui traînaient. Il la voyait toujours debout à la même place.
Il écoutait encore ses paroles et se les rappelait, trouvant dans leur intonation, dans le petit accent qu'elle avait, un charme infini. C'était bien simple, ce qu'elle lui avait dit, bien banal, et pourtant cela lui semblait supérieur à tout ce qu'il avait entendu encore ; cela le remuait plus que toutes les grandes tirades passionnées qu'il avait lues dans les livres romantiques... Depuis longtemps déjà la maison dormait, le silence était tombé sur les pièces, toutes les lueurs des fenêtres sur la cour étaient éteintes, aucun bruit ne montait du troisième, de ce troisième bienheureux qui semblait flamber sous ses pieds, et il rêvait encore, et chaque minute qui s'écoulait enfonçait davantage en lui son image, comme les gravures qu'on passe plusieurs fois sur la pierre pour en foncer la couleur.
A partir de ce moment, quand ils se rencontraient ils se parlaient. Elle avait toujours pour lui un bon mot et un éclat de rire; ma's s'il cherchait à la re-
tenir un peu, à prolonger la conversation, elle filait vivement; toujours avec sa belle humeur. Elle avait tant de besogne ! Cependant lui ne vivait plus. Tout son esprit était plein d'elle. Il avait des battements de cœur qui lui cassaient les jambes quand il passait devant sa porte, qu'il entendait le craquement de ses bottines, le froissement de ses vêtements et qu'il sentait l'odeur d'elle, l'odeur restée si longtemps dans sa chambre et qui passait sous sa porte, embaumant le couloir. Quand il était parvenu à son carré, le soir, il s'arrêtait des heures, sa porte ouverte, pour la respirer.
11 l'avait jusqu'alors vue si rapidement, dans des moments si courts à son gré, qu'il y avait des instants où il avait de la peine à retrouver, dans son souvenir, ses traits véritables. Alors elle lui apparaissait avec le visage que lui prêtait son imagination enfiévrée, haute et fière comme une divinité sous son diadème de cheveux noirs. Son cœur s'embrasait et se consumait silencieusement comme ces feux ardents qu'il n'est pas besoin d'attiser et qui brûlent sans flammes.
Pendant ce temps, à quoi songeait-elle? Elle paraissait ne penser à rien, comme toujours, aussi évaporée qu'au premier jour, ne semblant remarquer ni les soupirs désespérés ni le dépérissement de son voisin. Un soir, comme il montait, tout transi d'une soudaine émotion en voyant sa porte ouverte, -elle lui tendit le volume de Musset qu'il lui avait prêté.
— Vous voyez que je ne vous ai pas menti... J'ai été longtemps... Je lis si peu !
Elle était venue jusque sur le carré et la lumière de la. chambre mettait derrière elle comme une auréole.
Il prit le livre en tremblant.
— Oh! ça ne pressait pas, balbutia- t-il... Et si vous désirez autre chose ?
— Oui, je monterai un de ces jours choisir un autre volume.
— Pourquoi pas tout de suite ?
— Ce soir, je n'ai pas le temps.
— Vous travaillez donc à cette heure ?
— Oui, c'est le soir que je travaille le mieux.
— Et que faites-vous ainsi ?
— Je brode... Entrez, je vais vous montrer mon œuvre.
Elle quitta le seuil de la porte; il marcha derrière elle, les chairs frissonnantes...
L'odeur douce le pénétrait déjà.
Il était livide. Il chancelait.
La pièce était à peu près semblable à la sienne, avec son carreau rouge sur lequel un tapis usé s'effrangeait ; son mobilier sommaire, composé d'une table ronde en acajou, d'une toilette et d'un lit; mais chez elle tout était plus propre, mieux entretenu que chez lui. Elle avait ajouté au lit, couvert d'une garniture sang de bœuf, des rideaux blancs ; des doubles rideaux d'une neige immaculée tombaient aussi des fenêtres, cachant les carreaux troubles, les châssis noirs et les rideaux de cotonnade jaunis.
Sur la tablette de la cheminée elle avait mis une garniture bleue bordée de dentelle qui la faisait ressembler à un autel. Il y avait des fleurs dans les
vases. La table était couverte d'un tapis qui avait Taspect d'un damier multicolore et qu'elle avait fabriqué elle-même avec des morceaux d'étoffe. Près de la table, sur un fauteuil, sa broderie déroulait ses anneaux jaunâtres. Sur la commode, sur la toilette, sur la table, sur la cheminée, traînaient mille bibelots féminins, des boîtes à ouvrage, des images, des statuettes. On avait la sensation, en entrant chez elle, de pénétrer dans une chapelle.
— Vous voyez, dit-elle, j'ai ajouté quelques embellissements...
Il ne trouva qu'un mot :
— C'est charmant !
Une autre phrase lui vint aux lèvres :
— On voit que des doigs de fée ont passé par là. Mais il la garda pour lui, comme trop prétentieuse
et trop banale.
Elle le recevait en grande cérémonie, très grave, lui montrant chaque objet.
Elle ne riait plus.
Elle lui expliquait ce qu'elle ferait quand elle aurait un peu plus de temps et plus d'économies. Elle faisait des économies qu'elle allait porter chaque semaine à la caisse d'épargne. Elle lui conseillait d'en faire autant. On est très heureux de retrouver cela quand on en a besoin.
Il sourit.
— Ce sera pour plus tard, dit-il, mais en ce moment...
Elle prit un air étonné.
— Vous n'en faites pas ?
— Hélas!
— Vous ne gagnez peut-être pas beaucoup d'argent?... Je croyais pourtant que ça rapportait, les livres. J'ai connu à Montmartre quelqu'un qui en faisait...
Il eut un tressaillement.
— Vous connaissez un écrivain ?
— Oh ! en tout bien, tout honneur, se hâta-t-elle d'ajouter, se méprenant au sens du mouvement de son interlocuteur.
— Et comment se nommait-il?
— Attendez ! un drôle de nom...
Elle prononça un nom quelconque, un nom obscur.
— Je ne le connais pas, dit Hector désappointé.
— Il paraît pourtant qu'il a du talent... Il fait des vers, lui aussi.
Elle ajouta au bout d'un moment :
— Et comment vivez-vous si vous ne gagnez pas d'argent ?
Il eut un sourire triste.
— Je vis très mal.
— Mais encore ?
Il n'osa pas avouer de quelle façon il mangeait, d'un chocolat dans une crémerie, le matin, et d'un petit pain le soir.
Une rougeur couvrit ses joues.
Elle reprit :
— Mais vous en gagnerez un jour ?... vous deviendrez très riche ?
— Je l'espère...
Il se tenait à quatre pour ne pas la saisir dans ses bras, la couvrir de baisers éperdus.
Elle avait l'air ingénue, candide.
Des frisures folles s'échaijpaient de sa nuque qu'elles ombraient.
Ses lèvres étaient ardentes, tout. humides, et un reflet tombait de ses yeux baissés comme de deux diamants noirs.
Il ne parlait plus, il n'en avait plus la force.
Il la contemplait, il l'admirait. Il la dévorait de ses prunelles luisantes, braisées comme des prunelles de loup.
Elle semblait ne rien voir, ne rien comprendre, ne rien deviner.
Elle continuait son bavardage de passereau, parlant à tort et à travers de tout ce qui lui passait par •la tête.
Il ne répondait que par des monosyllabes sourds.
A la fin, elle le regarda et parut stupéfaite.
— Mais qu'avez- vous donc?
Il se laissa tomber à genoux, tout d'une pièce.
— J'ai que je vous aime depuis longtemps comme un insensé.
Elle jeta un petit cri effarouché, puis, le prenant par l'épaule, elle le poussa dehors, gentiment, avec un sourire.
— Quel grand fou!
Et elle s'enferma à double tour.
Elle ne paraissait d'ailleurs ni surprise ni froissée.
Il n'avait pas eu la force de se défendre, et il était resté sur le carré, anéanti, dans les ténèbres que la porte avait faites en se fermant. Il était inquiet, mécontent de lui. Il craignait de l'avoir fâchée, de s'être fermé sa maison pour toujours. Il
tremblait de ne pouvoir plus la voir, lui causer. Au lieu de venir à lui avec son doux sourire, quand elle Tapercevrait, elle le fuirait, courroucée. Imbécile!... Pourquoi ne pas s'être contenu? Il n'avait donc aucune force de caractère? Il serait toujours faible, incapable de se dominer ? ,
11 était venu au monde comme cela, la chair molle, sans nerfs, sans énergie. Il avait envie de se battre, et il sanglotait sourdement, dans l'ombre. Il n'osait pas bouger de place, monter chez lui, se coucher sans avoir été pardonné. Il redoutait la nuit terrible qu'il allait passer, et il espérait toujours. Quoi? Il n'osait pas même nettement formuler son espérance. Il avait un espoir vague qu'elle aurait pitié de lui, qu'elle entr'ouvrirait sa porte, lui donnerait un mot de consolation; mais la porte resta obstinément fermée, obstinément noire, et il monta chez lui, du pas traînant, du pas saignant d'une hirondelle blessée à mort.
Quand ils se rencontrèrent de nouveau, deux jours après, il n'osait plus lever les yeux sur elle, comme s'il s'était rendu coupable d'un crime, — mais elle le mit tout de suite à son aise. Elle paraissait ne se souvenir de rien. Ses grands yeux étaient aussi tranquilles, son sourire aussi calme. 11 lui sembla cependant qu'il y avait un peu d'ironie au coin de ses lèvres. Le principal pour lui était qu'elle ne lui gardât pas rancune, que son audacieuse sortie, — combien audacieuse ! — n'eût pas mis fin brusquement à leur commencement de relations.
Cette liaison ébauchée était si douce pour lui, si perdu et si seul dans ces vagues humaines qui sont Paris ! Il sentait que, si elle se rompait, il en éprouverait un déchirement tel que tout le sang de son cœur sortirait... Mais elle ne lui en voulait pas. Elle ne fit aucune allusion méchante, elle n'imposa aucune consigne sévère. Elle était, au contraire, plus familière, plus maternelle, pour ainsi dire... Le soir même, elle vint faire son choix de livres... Elle s'entretint de ses affaires, se fit raconter toutes ses espérances... Il lui ouvrit son âme, lui fit partager
ses rêves et l'enthousiasma à tel point qu'elle lui demanda de lui lire quelques-uns de ses vers... Il obéit.
Il fit passer dans sa déclamation toute la chaleur de ses vingt ans, et elle sortait de chez lui tout enfiévrée, déclarant sa poésie supérieure à celle de Musset qu'elle venait de parcourir. Elle accabla de ses mépris et de ses malédictions les éditeurs inintelligents qui privaient le public de si belles choses et promit de se mettre en campagne elle-même, de faire des démarches auprès des artistes de Montmartre qu'elle connaissait, et elle réussirait, elle, elle le sortirait de son obscurité... Elle lui conseilla de changer de quartier, d'aller dans un endroit fréquenté par les poètes, les journalistes, où il pourrait se créer des relations. Il était égaré rue d'Aboukir au milieu de commerçants, d'industriels incapables de le comprendre.
Hector lui dit les raisons qui l'empêchaient de changer de demeure ; les obligations qu'il avait contractées vis-à-vis du propriétaire de l'hôtel. Mais cela ne devait pas durer. Il trouverait bien un emploi qui lui permettrait d'attendre la célébrité, de vivre...
— Il y a une autre cause, balbutia-t-il, qui m'attache ici maintenant, qui m'empêchera toujours de quitter cette rue, cette maison.
Elle avait rougi légèrement.
— Quelle cause ?
— C'est votre présence.
— Ah ! oui, vous m'aimez. Vous me l'avez dit avant-hier.
— Je VOUS adore !
Elle secoua la tête.
— Amour sans espoir !
Il pâlit terriblement.
— Pourquoi? Vous ne m'aimerez donc jamais? Vous en aimez donc un autre?
Elle était déjà levée pour s'en aller.
Elle se rassit. Elle prit une attitude grave.
— Liquidons ceci une bonne fois, dit-elle, de façon qu'il n'y ait plus d'équivoque et de malentendu entre nous.
Elle lui expliqua alors posément, sans trouble, ce qu'elle entendait par l'amour. Elle n'aimerait qu'une fois, sérieusement, pour être épousée. Elle n'entendait pas être un jouet, un caprice de quelques jours pour un homme, comme telles et telles de ses camarades, dont elle lui cita les noms et lui raconta les abandons. C'était trop triste! Elle connaissait trop la vie pour se laisser tromper. Ayant perdu sa mère de bonne heure, elle avait appris à ne compter que sur elle, à se défendre et à se protéger ellemême. Elle savait tous les risques qu'elle courait. Elle connaissait tous les pièges. On ne la tromperait pas.
Certainement elle avait beaucoup de sympathie pour lui et même d'amitié. Sa situation, en tous points semblable à la sienne, l'avait touchée. C'est pour cela qu'elle s'était liée avec lui, qu'elle avait consenti à lui parler, à venir même chez lui, au risque de se compromettre ; mais l'opinion du monde lui importait peu. Toutefois, s'il avait compté sur .autre chose, s'il avait espéré qu'elle serait ja-
mais sa maîtresse, il fallait à présent faire son deuil de ces idées. Elle, ne serait jamais la maîtresse de personne. Amie, oui, tant qu'il voudrait ; mais tout se bornerait là. Ah ! si elle avait voulu faillir comme tant d'autres ! Aujourd'hui elle serait riche, elle aurait chevaux et voiture.
Elle avait une voix superbe. On s'était mis à ses pieds, des directeurs, des professeurs, pour la faire entrer au théâtre. Elle avait toujours refusé... Elle savait trop bien ce qui l'attendait au théâtre. Le théâtre est une école de perdition. Il n'y a pas une artiste qui en sorte pure.
Il l'écoutait bouche béante, l'admirant.
— Cependant, dit-il, vous vous marierez un jour? Il y aura un jour un homme qui fera assez d'impression sur vous pour toucher votre cœur. La femme ne vit pas sans amour, pas plus nue la fleur sans rosée.
— Je n'ai pas dit que je n'aimerai jamais, mais le moment n'est pas venu encore.
Il prit un ton suppliant :
— Pourquoi?...
— Parce que je n'ai pas encore trouvé l'homme qui m'aimera assez pour m'épouser.
Elle le regarda fixement :
— Ce n'est pas vous, n'est-ce pas ?
Il eut un sursaut involontaire, mais il riposta aussitôt :
— Qui sait ?
Elle protesta.
— Non... Ne cherchez pas à me tromper.. Vous avez devant vous un brillant avenir.. « Vous devien-
drez riche, célèbre... Moi, je ne suis qu'une pauvre ouvrière perdue entre cent mille autres.
— Que m'importe !...
— Porter votre nom, ce serait pour moi, qui n'en ai pas, un rêve trop beau I...
Il l'assura qu'elle se trompait. Pourquoi ne répousérait-il pas un jour? Sa position n'était pas si brillante. Il n'était qu'un ouvrier aussi, et même un ouvrier sans ouvrage. Et si elle venait un jour à l'aimer comme il l'aimait lui-même, il était libre de ses actions. Personne chez lui ne le contrarierait.
Elle buvait ses paroles, perdue dans un ravissement béat.
Il avait pris sa main qui frémissait, et elle la laissait aller machinalement.
Lui ne se sentait plus... Son sang était monté à sa tête et l'inondait de désirs... Tout en elle le grisait : son contact, ses frémissements de chair, ses paroles, la rougeur de ses lèvres et de ses joues, que l'émotion avait avivées, l'éclat humide de ses yeux.. . Oh ! oui, il l'eût épousée haut la main !.,. S'il n'eût fallu que dire oui pour avoir le droit de la prendre dans ses bras, de l'emporter et de couvrir de baisers sa peau tout entière, il eût dit oui tout de suite.
Elle serait déjà sa femme, sa compagne adorée... Que lui importait le reste? D'où qu'elle vînt, quelle qu'elle fût, il l'aimait. Il voulait le lui dire, le lui prouver. Et pour avoir ce bonheur inouï, insensé, il eût sauté les deux pieds joints dans le feu.
Il se rapprocha d'elle, chercha à la saisir.
Mais elle se leva aussitôt.
— Je vais m'en aller, dit-elle, si vous n'êtes pas sage.
Il promit de se taire, de se contenir.
Mais, le voyant ainsi exalté, hors de lui, elle lui fit, avec sa volubilité de paroles habituelle, un tableau, séduisant comme un coin de paradis, des délices qui les attendaient s'ils étaient mariés l'un à l'autre pour la vie. Ils iraient habiter un petit appartement où ils seraient seuls, tout seuls, avec des meubles tout neufs, qui n'auraient jamais servi à personne.
Ils auraient un balcon où elle entretiendrait des fleurs. Le gentil petit ménage! Libres comme des pinsons, sans souci du présent, l'œil grand ouvert vers l'avenir qui se levait tout radieux, éclairé par son talent. Elle continuerait à travailler jusqu'à ce qu'il fût arrivé, qu'il gagnât assez pour eux deux. Quand il rentrerait, le soir, il la trouverait déjà chez lui, faisant la cuisine, des petits plats délicats, qu'elle connaissait et qu'il aimerait bien. Seraient-ils heureux!... seraient-ils gais!... C'était le ciel entr'ouvert !
Il la mangeait des yeux, tout pâmé.
A ce moment, une cloche sonna au loin.
Elle se leva en sursaut, écouta.
— Minuit ! dit-elle. Je me sauve!
Il se jeta à ses pieds.
— Pourquoi partir?. .
Elle se secoua, se dégagea.
— Non ! non !
— Vous serez ma femme, je le jure!...
— Non ! non !
— Vous n'avez donc pas confiance en moi ? Vous, croyez donc que je vous tromperais ?
— Je ne dis pas cela.
— Sur tout ce que j'ai de plus cher!... Il se traînait sur le carreau.
— Je vous conjure. Ne partez pas !
Elle réloigna.
— Plus tard. Adieu !
Elle avait entr'ouvert la porte, qu'il essayait de repousser.
— Laissez-moi passer... je ne reviendrai plus. On entendit du bruit dans l'escalier.
Elle rentra vivement.
— Voilà quelqu'un. Soyez sage !
Un pas lourd monta.
Et ils restèrent immobiles tous les deux, côte à côte, ne parlant plus, osant à peine respirer, le souffle mêlé, puis, quand le pas se fut éloigné et qu'il écoutait encore, elle tira lestement la porte et disparut.
Il n'avait pas eu le temps d'ouvrir la bouche, de faire un geste.
Elle était déjà devant sa chambre, dont elle ouvrait vivement la serrure.
Il sejeta sur son lit tout habillé, pleurant, désespéré, mordant ses draps.
— Oui, oui, criait-il au milieu de ses sanglots, elle sera ma femme ! Je n'en veux pas d'autre !
Quelques jours après, un matin, comme elle descendait l'escalier en grande hâte, toujours pressée, toujours eu retard, un refrain aux lèvres, emplissant la maison du cri de ses jupons empesés, elle le
rencontra à moitié chemin qui montait sanglotant, tout en larmes... une lettre à la main. Elle s'arrêta, stupéfaite.
— Qu'avez-vous ?
Il lui tendit la lettre, n'ayant pas la force de parler.
C'était un mot d*un de ses oncles, un seul mot : « Ton père est très mal... Viens vite ! »
Elle rendit le papier.
— Il faut partir, dit-elle, tout de suite !... Pauvre garçon î
Il eut un éclaboussement amer de pleurs.
— Je ne peux pas.
— Pourquoi ?
Il ne répondit pas, mais à sa rougeur, elle devina.
— Vous n'avez pas d'argent ?
Il inclina la tête, tout confus.
— Que ne le disiez-vous?... Ne suis-je pas là?... Combien vous faut-il ? Venez !
Elle remonta vers sa chambre, l'entraînant, et comme il se défendait :
— Parbleu ! vous me le rendrez. C'est la moindre des choses. Il n'est pas défendu de s'aider entre voisins.
Il avoua qu'il était descendu au bureau pour demander la somme nécessaire, mais qu'au dernier moment il n'avait pas osé.
Il remontait quand elle l'avait rencontré.
Elle lui reprocha son manque de confiance en elle. Comment ! il avait songé à s'adresser à des étrangers quand elle était là? Elle croyait pourtant lui avoir donné déjà d'assez grandes preuves d'ami-
tié. Est-ce parce qu'elle était une femme? Mais elle n'était pas sa maîtresse, une amie seulement; pourquoi ne demanderait-on pas à une amie ce qu'on emprunterait sans scrupule à un ami ?
Il ne répondait pas, la tête perdue, tout étourdi par ce malheur brusque qui tombait sur lui, s'ajoutant à toutes ses autres peines.
Il avait toujours devant les yeux la lettre sèche de l'oncle, terrible dans sa concision. « Ton père très mal. — Viens vite. » N'arriverait-il pas trop tard? La voiture partait à neuf heures. Il voulait la prendre.
Valérie venait d'ouvrir sa commode. Elle en sortit un petit coffret d'où elle tira un billet de cent francs.
— Aurez-vous assez ? lui dit-elle.
— Beaucoup trop.
— Il vaut mieux avoir trop. Vous me rendrez aussi bien cent francs.
Il lui baisait les mains,
— Ah ! je n'oublierai jamais !
Elle se défendit, s'arracha à ses étreintes.
— Nous parlerons de cela plus tard. Je suis pressée et vous aussi. Au revoir ! Je souhaite que ce ne soit qu'une fausse alerte.
Elle avait refermé précipitamment son coffret, son armoire. Elle donna un coup de poing leste à ses jupons, refit devant la glace le nœud de ruban de son chapeau, puis elle lui tendit une dernière fois la main.
— A bientôt ! Et apportez-moi de bonnes nouvelles !
Il pressa la main qu'elle lui offrait, la porta à sa bouche, le cœur gonflé, puis il remonta chez lui, pendant qu'elle dégringolait l'escalier quatre à quatre pour rattraper le temps perdu. .
Quand il descendit de la diligence, quelques jours après, sur la place du village, deux terribles nouvelles lui tombèrent sur le crâne coup sur coup, comme un coup de massue qu'on redouble.
Son père était mort, enterré, et sa mère l'avait suivi de quelques heures dans la' tombe. On l'avait enterrée aussi le matin. Le mal avait été foudroyant. Une maladie contagieuse. On avait fait enfouir les corps précipitamment. Quand l'oncle avait écrit, le père était déjà mort.
Il restait sur la place, assommé, hébété, n'osant pas faire un pas.
Ses jambes dansaient sous lui, ses dents claquaient.
L'oncle qui lui avait écrit le soutenait sous le bras pour l'empêcher de tomber.
— Allons, mon garçon, du courage !... Que veuxtu ? Nous sommes tous mortels !
— Pourquoi ne m'avoir pas prévenu ? Pourquoi ?
— Ton père ne l'a pas voulu. Il craignait pour toi. Jusqu'à la dernière heure, car il avait conservé toute sa connaissance, le cher homme, il a insisté... « Qu'on ne dise rien à Hector surtout, qu'on ne lui écrive pas!... Il viendrait... » Il avait peur, si tu venais, que tu n'emportasses le germe de son mal... C'est moi qui ai pris sur moi, quand il n'y était plus, de t'écrire le petit mot de billet...
Il bégaya :
— Je vous remercie beaucoup, mon oncle.
— Quant à la pauvre mère, poursuivit le parent... personne -ne s'y attendait... Un coup de foudre... Elle avait s©igné ton père avec un dévouement inouï, ne voulant personne près de lui qu'elle... Jusqu'au dernier moment elle a fait son devoir, vaillamment, puis, quand on fût venu enlever le corps, avec cette hâte sinistre des gens qui ont peur ; quand on le lui eut arraché brusquement, en quelques minutes, elle tomba raide sur le sol .; Et quelques heures après c'était fini. . Elle rejoignait son pauvre mari.,, ce qui valait peut-être mieux pour elle, car sa douleur était effrayante.
Hector ne pouvait plus pleurer, tellement son chagrin, son affaissement étaient profonds.
Il marchait machinalement, pendu au bras de son oncle.
— Tu ne vas pas rester chez toi? ... lui dit celuici. Tu vas coucher à la maison... Nous t'avons préparé un lit... Du reste, la maison est tout sens dessus dessous... On a mis tout en l'air, blanchi les murs à la chaux, et toutes les fenêtres sont ouvertes. Ce ne serait pas sain d'y habiter encore.
Et le jeune homme, jetant un coup d'œil du côté de chez lui, aperçut, en eâet, la demeure paternelle, toutes les ouvertures béantes, comme si elle voulait laisser partir plus vite le souvenir de ceux qui l'avaient si longtemps habitée.
Son cœur se serra davantage encore, et il suivit son oncle sans parler.
Le lendemain, il passa la matinée sur la tombe de ses parents, dans un petit cimetière gai où les oi-
seaux gazouillaient; dans un gazon épais et haut, d'une verdeur d'émeraudes, piqué de fleurettes, ayant à chaque pointe d'herbe une goutte de rosée qui scintillait.
Les deux fosses étaient côte à côte, couvertes d'une terre toute fraîche, rouge comme si elle avait été délayée dans le sang, et sur laquelle perçaient des fragments tout gris, cendrés, d'os brisés... Des fils de la Vierge, chargés de gouttelettes, miroitaient sous le soleil, courant déjà d'une motte à l'autre, et des oiseaux insouciants venaient se poser sur les tombes, hochant la queue, picorant et se secouant les ailes avec de petits cris joyeux.
La nature était aussi riante qu'ailleurs dans ce coin tranquille, et la douleur de Torphelin s'en augmenta.
Après deux heures de prière fervente, deux heures pendant lesquelles il parla à l'âme des morts bien-aimés, leur confiant tout ce qu'il n'avait pas pu leur dire, il rentra chez son oncle, le chargea de ses affaires, lui emprunta un peu d'argent sur son maigre héritage et repartit pour Paris, plus seul, plus abandonné que jamais.
Le moment était bien choisi pour s'emparer de lui.
Valérie en profita, et un an après ils étaient mariés.
Valérie s'appelait M""^ Sainte-Claire.
11 y avait plus de huit ans qu'ils étaient mariés. Les premiers mois avaient été un ravissement. Grâce à l'argent qui lui restait de son petit héritage, ils avaient pu louer un modeste appartement, le meubler et s'y installer. Elle ne travaillait plus depuis longtemps, — depuis qu'elle avait un enfant, — un enfant qui approchait de cinq ans au moment où nous sommes. Les soins du ménage l'absorbaient tout entière.
Du reste, Hector gagnait un peu d'argent maintenant, juste de quoi vivre. Il avait profité de la poussée de feuilles nouvelles développées par la Révolution de février pour se glisser dans un journal, et il avait eu la chance de tomber sur un des rares qui avaient survécu aux journées de liberté. Il y remplissait un emploi modeste, peu rétribué. C'était lui qui était chargé de coUiger les nouvelles diverses de Paris, de la province et de l'étranger.
Le reportage n'était pas développé comme aujourd'hui et un seul rédacteur suffisait à cette besogne. Comme toujours, il s'était fait de grandes illusions quand il était entré dans la feuille. Il
s'imaginait déjà avoir mis le pied sur le premier des degrés escarpés qui mènent à la fortune. Il allait faire des connaissances, se créer des relations.
Il coudoierait des célébrités, s'en îerait remarquer, et il avait pris sa place effacée dans le bureau de rédaction avec autant de joie et de fierté qu'il en aurait eu à monter sur un trône. Il n'avait pas tardé à être désabusé. Les personnages qui fréquentaient le journal ne faisaient point attention à lui, ne le regardaient même pas. Les autres rédacteurs lui parlaient à peine, et, la besogne terminée, chacun s'en allait de son côté. La liaison s'arrêtait là. Dans la rue, quand on se rencontrait, on se saluait, et c'était tout.
Valérie, la tête farcie des beaux projets et des chimères de son mari, en attendait toujours la réalisation et ne voyait rien venir. Gomme lui, elle avait cru que l'entrée d'Hector au Bon Sens ferait éclore enfin le talent du futur écrivain, mettrait son nom en relief.
Ce n'était pas le courage qui manquait au jeune Poitevin. Non content du travail qu'il accomplissai au journal, il travaillait chez lui, d'arrache-pied, écrivant des romans, bâtissant des pièces de théâtres ; mais pièces et romans, après des démarches multipliées, acharnées, restaient dans ses cartons, n'étaient reçus nulle part, malgré sa qualité de journaliste étalée en gros caractère ^ur ses cartes de visite.
Valérie en était arrivée à croire que son pauvre mari n'avait aucun talent, passerait sa vie à végéter dans un bureau, attelé à une tâche ingrate, comme
un employé de ministère ou d'administration, aussi obscur, aussi inconnu que le premier-venu des gratte-papier. Ce n'était pas là l'avenir qu'elle avait rêvé... Quand elle avait jeté les yeux sur Sainte-Claire autrefois, elle se voyait déjà la femme d'un homme célèbre.
Elle trônait à ses côtés aux premières représentations, donnait des soupers, des soirées qui la rendaient célèbre elle-même, lui fournissaient l'occasion de mettre en relief son talent de chanteuse, dont elle continuait à être très aère, bien qu'elle n'eût pas occasion de le montrer, — ce qui la faisait se miner de dépit. Et le temps marchait ; les mois s'ajoutaient aux mois, les années aux années, et le pauvre Sainte-Claire, au lieu d'avancer, semblait reculer.
Les déceptions succédaient aux déceptions. Toutes ses tentatives avortaient... ses espérances venaient s'échouer les unes sur les autres, pareilles à des cartes qui tombent, comme si un vent maudit s'était mis à souffler dessus;.. Valérie commençait à désespérer. Son rêve ne se réaliserait jamais... Elle prenait de l'âge, sa taille s'épaississait, ses traits s'accentuaient, et le feu de ses yeux devenait plus ardent.
Elle était alors dans le plein épanouissement de sa beauté. Aussitôt qu'elle sortait, les adorateurs se précipitaient derrière elle. On l'accablait de compliments et de propositions qu'elle repoussait brusquement, avec toute l'indignation dont elle était capable, mais qui la faisaient rentrer chez elle avec des bouffées de colère, colère contre la médiocrité
de sa situation, Timpuissance de son mari, le renversement de tous ses projets, de tousses rêves.
Au journal Le Bon Sens, Hector Sainte-Claire n'avait fait qu'une connaissance. Il s'était lié avec le rédacteur chargé des nouvelles de théâtre, emploi dans Tenfance et qui n'était pas inscrit encore au budget des journaux. C'était un tout jeune garçon, très infatué de sa personne et de sa situation, causant à tort et à travers, s'étant habitué avec les quelques cabotins qu'il était fier de fréquenter à ne rien prendre au sérieux.
Il avait une figure imberbe, des petits yeux noirs, ronds et pointus comme des yeux de rat, et de grands cheveux. Sainte-Claire, auquel il en avait imposé dans les premiers jours par son bagout, sa mise prétentieuse, ses bijoux, sa familiarité avec les autres rédacteurs, même les plus haut cotés, l'avait tout d'abord considéré comme un personnage. D'ailleurs le courriériste se vantait d'avoir la haute main sur les théâtres, d'être consulté par les directeurs, de faire engager ou résilier à volonté les artistes les plus connus, et notre ami, qui était hanté de l'idée de faire du théâtre, avait aussitôt tenté de se rapprocher de lui.
Les relations furent vite établies. Divet — c'était le nom du journaliste — était facile à aborder, malgré sa faconde et sa pose. Au bout de huit jours, il tutoyait Sainte-Claire. Celui-ci l'emmena dîner chez lui, le présenta à sa femme, lui lut ses essais, et il devint en peu de temps le familier et le commensal de la maison. Il y dînait deux fois par semaine, quelquefois trois.
Un soir qu'il était arrivé un peu avant Sainte- Claire, il y eut entre Valérie et lui une conversation qui fut décisive sur la détermination qui hantait déjà, comme une tentation mauvaise, Tesprit de la jeune femme.
Ils parlaient d'Hector et de ses projets.
— Il vous a une de ses pièces ? demanda Valérie.
— Il m'en a lu trois.
— Qu'en pensez-vous ?
— C'est bien jeune.
— Alors il n'a pas de talent ?
— Je ne dis pas cela.
— Il travaille beaucoup, tous les matins, f— Il ferait mieux de dormir.
— Vous croyez donc qu'il n'arrivera pas ?
— Il lui faut bien ramer dix ans encore. Valérie eut un sursaut brusque.
— Dix ans !
— Et quand je dis dix ans...
— Mais c'est toute une existence! ^'écria la jeune femme.
— Encore heureux quand on réussit. Il y en a qui triment vingt ans à ce métier et qui n'en sont pas plus avancés.
Valérie frissonnait.
Dix ans encore de médiocrité, de luttes. Mais elle aurait des rides ! Elle passait ses mains sur sa figure comme si elle les avait senties déjà.
Divet ne s'apercevait même pas de son émotion.
Il poursuivit :
— C'est terrible, allez, la littérature... Sur dix il y en a neuf qui meurent à la tâche... et sur ces
dixièmes plus fortunés combien encore se traînent dans des positions médiocres, jamais stables, jamais assises , n'ayant à mettre sur leur pain qu'une fumée de gloriole qui ne nourrit guère... Quand je dis un sur dix, je me trompe, c'est un sur cent.
Valérie était livide.
Elle n'aurait jamais cru cela.
— Parlez-moi des épiciers, des marchands de vin, des entrepreneurs de bâtisses, continua l'inexorable Divet; oui, ceux-là arrivent, font fortune, en dix ans quelquefois, en moins souvent... Mais les hommes de lettres...
Et il s'étala sur son fauteuil en ricanant. Valérie balbutia :
— M. Scribe ?
— Ah! oui, M. Scribe... en voilà un des cent, un des mille, et Dumas, et Victor Hugo. Mais croyez-vous que Sainte-Claire ait l'habileté de Scribe, la fécondité de Dumas et l'inspiration de Victor Hugo ?
L'arrivée d'Hector interrompit la conversation, n tendit la main à Divet.
— Déjà arrivé ?
Il embrassa Valérie.
H s'essuya le front ; il était en nage, essoufflé.
— Nous parlions avec ta femme, dit le journaliste, des difficultés d'arriver en littérature.
Il poussa un profond soupir.
— Ah ! oui, c'est dur ! j'en sais quelque chose.
— Encore une déception? demanda la jeune femme.
Il répondit sourdement :
— Encore !
— Quand nous serons à dix... murmura-t-elle. L'ironie grinçait sur ses dents, une ironie cruelle,
féroce.
Il reprit avec un rire forcé :
— Oh ! il y a longtemps que les dix sont passés ! Puis, regardant autour de lui :
— Et Paul ?
— Il est couché. Ça le fatigue de veiller, cet enfant.
— Tu as bien fait.
Il y eut quelques secondes de silence.
— Et tu viens ? demanda Divet.
— De chez cet animal de Durand... Une affaire presque faite... Voilà six mois que j'y travaille !
— Quand tu seras joué chez Durand... soupira Divet.
— Eh ! parbleu ! je n'y tiens pas tant à être joué dans son bouibouis ; mais qu'il ne me laisse pas le bec dans l'eau des années entières, me faisant défaire, recommencer, m'encourageant, puis me plantant là, pour aller commander ensuite des pièces à d'autres.
— C'est sa manière ; tu ne le changeras pas.
— Enfin c'est une aff'aire manquée encore? demanda Valérie.
-- Manquée... Mais ce que nous avons eu une scène! Ce que nous nous sommes dit!
— Ce n'est pas ce qui nous aidera à payer nos dettes, murmura aigrement la femme.
Hector leva la tête, la regarda, vit flamber dans son œil une lueur méchante.
^ Un nuage passa sur son front- II se leva brusquement.
— Mais ne parlons plus de cela... Allons dîner ! On passa dans la salle à manger.
A peu près à cette époque, le nom d'un acteur jusque-là absolument obscur acquit tout à coup, en deux ou trois soirées, une célébrité criarde.
Cet artiste, venant on ne savait d'où, de quelque coin perdu de la province, avait été engagé au Palais-Royal pour y jouer un bout de rôle, et quelques grimaces réussies avaient fait tout à coup de lui un personnage.
Il se nommait Valentin.En quelques jours le nom de Valentin emplit Paris. On ne parlait que de Valentin et de ses drôleries. Quand ce nom avait sonné pour la première fois aux oreilles de Valérie, la jeune femme était devenue toute pâle... On eût dit qu'elle avait connu l'acteur autrefois .. Elle demanda sur lui des renseignements à Hector et à Divet et parut s'en occuper à tel point que son mari lui en fit un jour l'observation.
Elle répondit que Valentin l'intéressait comme comique... Elle aimait beaucoup les comiques...
— Veux-tu le voir ? demanda Hector sans en penser plus long.
Elle frissonna et ne répondit pas tout d'abord, rougissante, embarrassée, mais la curiosité l'emporta.
— J'en serais très heureuse.
— Nous irons demain au Palais-Royal.... je vais demander des billets à Divet...
Cette soirée aurait dû ouvrir les yeux à Hector,
si Hector avait été capable de voir quelque chose... Mais il était si loin de là, si loin de soupçonner l'intérêt que pouvait avoir sa femme à voir cet acteur surgi d'hier!..
Yalentin ne paraissait qu'au deuxième acte.
Tout le premier resta donc sans intérêt pour Valérie, mais quand le second commença et que Valentin entra en scène elle devint toute tressaillante ; son cœur battait à se rompre.
Elle ne s'était pas trompée.
Ce Valentin était bien celui qu'elle avait supposé.
Elle le trouva très changé, mais changé à son avantage, selon l'expression familière.
Il était devenu plus gros... puis le succès l'avait enhardij lui donnait de l'aplomb... le calait sur les planches, oii il s'étalait vaniteusement, chatouillé par les rires et les applaudissements, faisant la roue comme le dindon à qui on gratte la nuque.
Il portait un costume fait à la dernière mode, d'une coupe excentrique, qui lui allait à ravir.
Il aurait été presque beau garçon sans son ne^ qui était grotesque et contribuait beaucoup, du reste, à l'engouement dont il était l'objet.
Des légendes couraient déjà daiis les couloirs sur ses bonnes fortunes. Toutes les grandes dames se l'arrachaient.
Sainte-Claire bâillait, le trouvait idiot.
— Si on peut faire une réputation pareille à un homme pour quelques sottises excentriquement débitées I murmurait-il en haussant les épaules.
Valérie ne se sentait plus.
Elle riait avant que l'acteur eût ouvert la bouche,
et quand il était sorti de scène, ses yeux restaient obstinément fixés sur la porte par laquelle il avait disparu, comme si elle l'avait vu encore... dans une vision lointaine et radieuse.
— Tu le trouves drôle? demanda Sainte-Claire stupéfait.
— Très drôle.
L'homme de lettres ne répondit pas... Il s'enfonça silencieusement dans son coin, comme pour y méditer tout à son aise sur la stupidité des femmes en particulier et du public en général. Le troisième acte fut un triomphe, bien que Valentin n'eût à y débiter que quelques pitreries, dignes tout au plus des tréteaux de la foire. La scène croulait sous les bravos On rappelait l'acteur en roulant les petits bancs avec un bruit de tonnerre.
Sainte-Claire se leva écœuré.
— Ayez donc du talent, murmura-t-il ; donnezvous donc du mal !...
Et il essaya d'entraîner Valérie.
Celle-ci semblait clouée à sa place par l'admiration, plus enthousiaste encore que le reste du public, les mains en l'air pour applaudir, l'œil étincelant, la bouche comme pâmée, avec des rougeurs sur toute la face.
Son mari la tira par la manche, l'arrachant à son extase.
— Allons !...
Elle fit un geste de mauvaise humeur.
— Tu n'aimes rien, toi !
— Si, mais pas ça.
Comme le rideau était baissé, que la salle com -
mençait à se vider, il parvint cependant à l'emmener.
Dans les couloirs, on rencontra Divet, qui errait affairé, aussi heureux, aussi important que s'il avait été lui-même acclamé.
Divet serra distraitement la main de Sainte- Claire.
— Hein, mon cher, quel succès !
— Le public est si bête !
Le journaliste se tourna vers Valérie.
— N'est-ce pas, madame, qu'il est amusant ?
— Etourdissant ; j'en pleure encore.
Et comme Sainte-Claire ricanait :
— Non, mon cher, tu as tort. Je t'assure que ce n'est pas le premier venu... il a quelque chose... Ce qui le prouve d'ailleurs, ce sont les propositions brillantes qu'on lui fait de tous côtés.
— Mais n'est-il pas engagé au Palais-Royal ?
— Non, il est en représentation seulement. 11 attend... La Russie lui offre huit mille francs.
— Par an ? demanda Valérie.
— Par mois...
La jeune femme fît un soubresaut.
Sainte-Claire eut un geste révolté.
— Si ce n'est pas ridicule !
— Oui, fit Divet, on va rendre le théâtre impossible... Les prix montent d'une façon formidable.
— C'est désespérant ! murmura Hector.
— Je suis de ton avis, répliqua Divet, mais avoue que les acteurs n'y peuvent rien. On leur fait des offres, ils les acceptent... et, entre nous, ils seraient bien sots de ne pas profiter des aubaines qui leur arrivent.
On sortait.
Le public s'éparpillait dans la rue Montpensier, sous les galeries.
Le temps était sec, très beau, le ciel plein d'étoiles.
— Nous allons remonter à pied, dit Hector à son ami. Viens-tu avec nous ?
— Impossible. Je vais être obligé de vous quitter. Je dois prendre Valentin à sa loge.
— Tu es déjà lié avec le triomphateur ? fît Sainte- Claire d'un air ironique. Mes comjdiments !
— On m'a présenté à lui hier, et il doit me donner ce soir des renseignements très curieux sur sa jeunesse, sur ses débuts.
— Au revoir, alors !
— A bientôt !
Et, s'étant incliné devant Valérie, le journaliste disparut par la porte d'entrée des artistes.
Hector et sa femme s'éloignèrent à pied.
Ils ne parlaient pas.
Valérie était absorbée.
Le succès de Valentin, les 8,000 francs dont Divet avait parlé, l'avaient jetée dans un monde de réflexions.
Elle aurait pu partager tout cela, devenir la femme de Valentin au lieu d'être celle de Sainte- Claire. Valentin était arrivé maintenant. Valentin était riche, célèbre. Pourquoi l'avait-elle dédaigné ? Quelle fatalité ! De plus, elle le trouvait très embelli, très élégant. Il avait l'air très bien dans ses habits neufs à la dernière mode.
Elle le voyait encore soigneusement ganté, jouant
avec sa petite badine d'un air dégagé. Il paraissait tout à fait chez lui sur la scène, pas plus gêné que s'il avait été seul, sous le feu de tous ces regards qui le dévisageaient. Elle avait surpris des yeux de femme devenus tout humides en se portant sur lui, et la jalousie l'avait mordue au cœur, une jalousie sourde, sans raison, et d'autant plus douloureuse.
Tout en marchant, son regard toisait Sainte-Claire qui lui donnait le bras. Celui-ci lui paraissait épais déjà, comparé à l'acteur, qui devait être pourtant plus âgé que lui. Sa démarche n'avait pas la désinvolture de son rival. Elle remarquait que ses gestes étaient gauches, sa physionomie timide. Sa figure était plus distinguée que celle de Valentin, mais celle de Valentin sembait plus ouverte, plus en dehors. Puis, grande supériorité I l'artiste du Palais- Royal était lancé, tandis que Sainte-Claire tâtonnait encore, cherchait sa voie, les pieds empêtrés dans mille difficultés, ayant des dettes qui grossissaient de jour en jour et dans lesquelles il se noyait... Où avait-elle eu l'esprit de se tromper ainsi '^ Rien ne lui réussissait... Elle manquait de patience,.. Toujours étourdie... allant à tort et à travers, sans réflexions.
Pourtant Sainte-Claire avait beaucoup changé depuis que nous l'avons présenté la première fois à nos lecteurs... Dès qu'il avait été sorti de la misère noire dans laquelle on l'avait vu plongé, dès qu'il avait pu se montrer, remplir son petit emploi, il avait rapidement pris le pied parisien... On le voyait au boulevard, dans les théâtres, mêlé au mouvement littéraire.
Maintenant qu'il ne jeûnait plus, sa taille avait acquis un léger embonpoint. Il avait laissé pousser sa barbe, ce qui le vieillissait un peu, ses joues blêmes avaient pris des couleurs... Il s'habillait sans recherche, sans élégance, mais il était toujours propre et pouvait se présenter partout. Hector n'avait changé qu'au physique. Au moral, c'était le même garçon enthousiaste, la tête pleine de songes creux, satisfait du présent, ayant foi dans le lendemain, voyant la vie tout en rose et ne redoutant jamais les catastrophes... Son amour pour Valérie n'avait fait qu'augmenter depuis son mariage. Il l'adorait ainsi que son enfant, aussi incapable de résister aux caprices de l'un qu'aux fantaisies de l'autre. Comme il se voyait toujours jours à la veille d'être très riche, à la veille d'avoir un grand succès au théâtre ou en librairie, on dépensait chez lui sans compter et il s'obérait... Valérie n'était guère plus prévoyante que lui... Elle aimait la toilette. Elle était gourmande... Puis quand elle s'attristait, le jour des échéances venu, n'ayant pas un sou à la maison, il la consolait d'un mot.
— Bah! nous paierons plus tard!... Ma pièce éteindra tout cela !
Mais la pièce tant attendue n'était jamais reçue, jamais représentée, et les dettes montaient toujours !
Ils étaient arrivés devant leur porte... Ils habitaient la rue Blanche.
Valérie n'avait pas prononcé une parole.
Aux quelques mots qu'il lui avait dits, elle avait répondu par des monosyllabes distraits.
Il s'étonna de ce mutisme.
— A quoi penses-tu donc ? C'est le célèbre Valentin qui te trotte dans la tête ?
Elle tressaillit, surprise d'avoir été devinée, et elle riposta aussitôt :
— Ne raille pas Valentin.
Il ricana.
— Je vais l'envier peut-être ?
— Ne gagne pas huit mille francs par mois qui veut.
— Ce sont les huit mille francs qui t'absorbent? Elle soupira.
— Si nous les avions !
— Nous paierions nos dettes. Mais nous ne les avons pas.
Elle soupira de nouveau.
— Et nous ne les aurons jamais ..
Puis elle ajouta, en y mettant une intention ironique :
— Avec tout ton talent.
— Que veux-tu? répliqua- t-il simplement, tout le monde n'a pas le don de faire des grimaces !
Elle poursuivit, piquée :
— Un don qui en vaut bien un autre... puisqu'il rapporte de l'argent.
— Certainement; mais on aura beau faire, les singes seront toujours sur ce point plus forts que nous.
Elle ne répondit pas; mais le regard qu'elle lança à son mari eût fait pâlir celui-ci, s'il Tavait aperçu.
Il ouvrit la porte.
Ils se déshabillèrent, et, pour la première fois depuis leur mariage, ils se couchèrent sans s'embrasser, Valérie no pardonnant pas à son mari l'air gouailleur qu'il avait pris en parlant de Valentin.
Valentin Tournemine avait près de trente-cinq ans; mais, bien qu'il eût déjà l'œil fatigué, bridé de rides précoces, sa figure imberbe, couverte de poils follets d'adolescent, lui donnait une apparence très jeune. On lui attribuait trente ans, et il les acceptait.
Le morceau le plus remarquable de sa physionomie était ce nez dont nous avons déjà parlé, un nez phénoménal, tout plat, busqué comme un bec d'oiseau, qui lui donnait un air goguenard et d'où il tirait un accent étrange, aj^ant des sonorités de cor de chasse et qui était un des gros facteurs de son talent et de son succès.
Le regard semblait éteint déjà ; une prunelle morne, sans flamme, ayant l'opacité des yeux de poisson frit, une bouche narquoise sur laquelle le mot voyou se prélassait et d'où il tombait naturellement aux grands éclats de rire de la galerie. La taille était moyenne, mais bien prise. La toilette allait très bien sur ce mannequin.
Ajoutez à cela un aplomb imperturbable, qu'un succès imprévu, incompréhensible, avait développé
UN VAINCU 9i
jusqu'au cynisme, et vous aurez le portrait assez exact de Thomme dont le souvenir troublait le sommeil de M""'^ Sainte-Claire.
Pour Valérie, Valentin n'était point inconnu.
Pendant les jours de ce passé resté dans Tombre, écoulé sur les hauteurs de Pigale et de Clichy, aujourd'hui traversés par le boulevard extérieur, M""® Sainte -Claire, quand elle était Jeune fille, avait eu l'occasion de se lier avec l'acteur du Palais -Royal. Elle avait à ce moment dix-sept ans à peine.
Elle travaillait dans une maison du quartier devant les carreaux de laquelle était venu se profiler le nez en bec de perroquet de Valentin Tournemine. Le futur artiste, sans place alors, vêtu de costumes d'occasion décrochés aux devantures des revendeurs, passait ses journées à rôder dans le quartier, les mains dans les poches, les yeux à l'affût, l'air badaud, cherchant sa voie.
Plus d'une fois les ouvrières l'avaient remarqué et avaient ri franchement de sa physionomie cocasse. Valérie, très en dehors déjà, très évaporée et dont les yeux éveillés ne quittaient pas la rue, avait été des premières à le signaler et à s'en inoquer... Mais Valentin ne s'en doutait pas... Il passait et repassait, se croyant très beau, se faisant voir, produisant chaque fois le même effet de fou rire sur ces demoiselles.
Un jour il s'enhardit jusqu'à aborder l'une d'elles qui sortait. Il n'avait pas fait de choix encore. Les plaisanteries devinrent alors inextinguibles. Puis on s'occupa de lui. On voulut savoir qui c'était, ce
92 LR BATARD LÉGITIME
qu'il faisait. On apprit qu'il habitait un hôtel meu«. blé près de la et qu'il était acteur.
Pour le moment, il se trouvait sans engagement, mais il avait déjà joué les comiques en province et on le disait très drôle. Ce renseignement modifia un peu l'opinion de ces demoiselles, en rendit quelquesunes sérieuses et même rêveuses. Un acteur, c'est quelqu'un. Une estime monta, entourant le mélancolique promeneur d'un auréole.
Il avait joué!... On le verrait peut-être un jour sur les planches de Paris, dans de beaux costumes brodés d'or. On ne le trouvait plus grotesque. On disait qu'il avait une figure amusante, que les yeux n'étaient point laids. Celle à qui il avait parlé regrettait maintenant de ne pas lui avoir répondu.
On l'enviait, on lui demandait ce qu'il lui avait dit. Elle répondait en rougissant qu'elle ne savait plus. Ce devait être une drôlerie à faire éclater tout l'atelier.
Valentin guettait toujours.
Un soir, c'est Valérie qu'il rencontra.
Il mit la main à son chapeau pour l'aborder.
La jeune fille se détourna, mais sans rire comme de coutume, les pommettes en feu.
Elle marcha vivement pour lui échapper, mais il la suivit.
C'était à elle décidément qu'il en voulait.
Elle sentait son pas suivre son pas, son souffle peser sur sa nuque, et elle était toute tremblante.
Il allait lui parler.
Son oreille percevait déjà le commencement de sa phi^ase.
Qu'allait-elle répondre ?
Elle avait une rue à descendre, une rue peu éclairée.
Elle pressa le pas davantage.
Elle ne l'entendait plus.
Elle n'osait pas se retourner pour voir s'il était toujours là.
Elle craignait qu'il n'y fût encore, et elle redoutait en même temps qu'il n'y fût pas.
Ses petits pieds touchaient à peine le pavé.
Sa robe, ses jupes volaient autour d'elle.
Enfin elle aperçut sa porte.
Elle respira.
Mais au même moment, elle le vit tout droit, campé dev.ant elle, le chapeau à la main, lui barrant le passage.
Elle ne se rendit jamais compte plus tard du trajet qu'il avait fait, de l'endroit où il était passé pour lui couper ainsi la retraite... Elle était si émue !..
Lui aussi, malgré la physionomie audacieuse que lui donnait son cartilage étrange, paraissait tout embarrassé, tout timide.
Il balbutia néanmoins :
— C'est à vous, mademoiselle, que je voudrais parler.
Elle essaya de passer outre.
11 se posta devant elle :
— Ecoutez-moi, je vous en supplie...
Elle prit un air stupéfait, indigné :
— Mais, monsieur, je ne vous connais pas.
Il répliqua de son air drôle, avec son accent cocasse.
— Moi non plus, mais je brûle d'envie de vous connaître.
Le son de sa voix la surprit, lui arracha un sourire. Il en profita aussitôt.
Il lui saisit le bras.
— Je vous en prie...
Elle se secoua vivement.
— Mais, monsieur...
— Vous avez ri, mademoiselle... vous devez être désarmée... Ce ne serait pas loyal.
Elle rit de nouveau... Elle le trouvait décidément très drôle.
Alors il ne se gêna plus.
Il lui offrit son bras.
Elle esquissa encore un geste de défense, mais pour la forme.
Il n'y prit pas garde.
— Voulez-vous me permettre de vous offrir quelque chose ? Nous causerons mieux qu'ici.
— Mais je n'ai besoin de rien. D'ailleurs je suis attendue.
Elle voulut s'enfuir encore, mais il la tenait maintenant solidement.
Il l'attira à lui et elle se laissa entraîner.
Une heure après, ils étaient très intimes.
Il lui avait fait sa déclaration. Il y avait longtemps qu'il l'aimait. Elle avait dû s'en apercevoir. C'est pour elle qu'il passait ainsi devant le magasin. Depuis plusieurs soirs, il la suivait sans qu'elle le vît. Il voulait savoir où elle demeurait ; jamais encore îl n'avait eu la force de l'aborder. Son cœur battait trop violemment.
II lui débitait tout cela avec son accent nasillard^ son nez large dont les ailes vastes battaient comme une peau de soufflet, dans l'arrière salle d'un mar-. chand de vin où il l'avait conduite.
Elle récoutait et le croyait.
Elle le regadait de tous ses yeux, éblouie par ses manières, par les triomphes qu'il avait remportés déjà et dont il lui avait fait le récit empoulé, puis par la peinture de ses victoires futures...
Un jour il deviendrait célèbre, on le couvrirait d'or. Des directeurs parisiens l'avaient remarqué déjà au cours de ses représentations en province, le tenaient à l'œil, n'attendaient qu'un mot de lui pour se mettre à ses pieds. Mais il les faisait languir. Il voulait être désiré. C'est ainsi seulement qu'il pouvait les tenir, se faire estimer à sa valeur, payer à son prix.
Elle voyait déjà se réaliser ces rêves
Valentin lui apparaissait éclairé de rayons glorieux.
Il se levèrent.
Elle ne pouvait pas s'attarder plus longtemps.
Il l'accompagna jusqu'au seuil de sa porte et lui promit de revenir le lendemain.
En effet, le lendemain, il se trouva exactement sur son passage.
Tous les soirs, maintenant, il l'attendit...
Tous les soirs il recommença ses supplications.
Mais elle résistait... Elle voulait des promesses, des engagements... Elle était honnête et prétendait le rester... Elle gagnait sa vie avec son travail... II lui fit tous les serments qu'elle exigea, puis un beau jour elle succomba, elle devint sa maîtresse...
Le lendemain même de sa chute, la pauvre fille connut Valentin.
Le futur acteur se montra à elle tel qu'il était, ivrogne, débauché, paresseux.
Une existence infernale commença,
Valentin ne gagnait pas d'argent.
Les promesses d'engagement n'existaient que dans son imagination.
Aucun directeur ne le connaissait, même de nom.
C'est à peine s'il avait paru sur les planches en province, dans des rôles de figurant.
Elle dut travailler double, — pour le nourrir.
Ils avaient pris une petite chambre dans un hôtel meublé.
Les premiers soirs, il rentra encore assez régulièrement, puis il finit par s'attarder, par revenir seulement au jour, à moitié gris.
Son temps s e passait à se traîner dans les brasseries et les marchands de vin, en compagnie de soi-disant artistes, désœuvrés comme lui. Il ne parlait même plus d'entrer au théâtre. Il ne tentait aucun effort pour sortir de la misère dans laquelle il était peu à peu tombé, entraînant sa maîtresse avec lui. De temps en temps, tous les trois mois, il faisait une démarche, toujours sans succès.
Il en revenait enragé, l'écume aux lèvres, les poings serrés, la bouche pleine d'imprécations contre les directeurs, avec des lueurs blanches dans ses petits yeux de Polichinelle. Cette rage durait deux ou trois jours, pendant lesquels il déchirait à belles dents tous ses rivaux, s'emportait contre la stupidité intense du public qui leur faisait des
succès et ne venait pas le chercher, lui, dans sa chambre, pour le conduire triomphalement sur les planches et l'imposer à ces crétins de directeurs.
Il avait des accès de cruauté noire.... appelait des fléaux pour le débarrasser de tous ses concurrents, nettoyer en une nuit ce monde des théâtres, obstrué par tant de médiocrités, de nullités qui prenaient la place des génies tels que lui. Puis ce beau feu tombait, éteint par des libations variées.
Valérie écouta d'abord avec patience ses doléances, ses fureurs, elle le plaignait et déplorait avec lui les difficultés, les déboires de tous genres qui entravent la carrière des artistes. Elle l'exhortait à avoir du courage. Il percerait un jour comme les autres. Il s'agissait d'attendre son heure.
Elle croyait encore en lui ; puis quand elle vit, au bout de deux ou trois ans de luttes et de privations, que décidément il restait figé dans sa paresse, que tout son talent consistait à déclamer contre la société qui le méconnaissait, elle prit le parti de le. laisser à ses gémissements. Un soir, pendant qu'il était absent, elle fit un paquet de ses hardes et disparut, allant se cacher dans cet hôtel de la rue d'Aboukir où nous l'avons vue rencontrer Sainte-Claire.
Tel était le passé que le nom de Valentin, apparaissant sur les affiches du Palais- Royal, avait fait revivre tout à coup dans l'esprit de la jeune femme. Depuis sa fuite, elle n'avait plus revu le comique et n'avait pas entendu parler de lui. Se trouvant sans ressources, Vartiste avait dû accepter un emploi quelconque sur quelque scène de province, car il
avait disparu complètement de la bohème parisienne.
Et maintenant elle le revoyait là, ayant accompli le rêve qu'ils avaient fait autrefois tous les deux. Il était enfin accepté du public, célèbre, acclamé. Ou lui donnait des appointements de ministre. Il paraissait très changé d'ailleurs, au moral comme au physique. La prospérité l'avait engraissé. Son regard était moins mauvais, sa bouche moins dédaigneusement tordue. La physionomie était réellement très amusante. En le voyant seulement apparaître hors des portants, avec sa figure goguenarde, son nez narquois, l'éclat de rire jaillissait.
Valérie brûlait du désir de le revoir, de lui parler, de savoir ce qu'il avait fait, de lui entendre raconter sa déception quand il ne l'avait plus retrouvée chez lui en rentrant. Comment l'accueillerait-il ? Quelle rancune avait-il gardée contre elle ? Pensaitil à elle encore, ou Tavait-il totalement oubliée? Elle aurait été heureuse d'apprendre tout cela, de pouvoir le lui: demander.
Puis elle aurait voulu savoir comment il était à la ville, s'il avait la même désinvolture que sur la scène, s'il était bien mis... Mais quel moyen employer? C'était un personnage maintenant. Elle se trouverait très intimidée en sa présence. Il lui paraissait tout illuminé par une auréole, l'auréole de la célébrité et du succès.
C'est à ces choses qu'elle réfléchissait ; ce sont toutes ces pensées, toutes ces tentations qu'elle roulait dans son cerveau, quand Sainte-Claire la trouvait, après la représentation du Palais-Royal, absorbée et rêveuse.
Il était si loin de se clouter du motif de ses préoccupations î Elle ne lui avait plus reparlé, du reste, de Valentin, pour ne pas éveiller ses soupçons.
Elle méditait déjà quelque démarche compromettante et prenait à l'avance ses précautions... Même quand Divet, qui était tout à fait coiffé du comique, dont il sonnait la gloire dans ses échos de théâtre, reparla de lui chez Sainte-Claire, elle fit un geste d'impatience. Elle s'occupait bien de Valentin ! Or elle n'avait jamais tant pensé à lui, et le lendemain, à l'heure où les artistes vont à leur répétition, elle rôdait autour du théâtre pour se trouver sur son passage, par hasard.
Elle ne Taperçut pas le premier jour, ni le second, mais le troisième elle se trouva mise brusquequement en face de lui, au moment où elle allait tourner la rue Montpensier. Il descendait le petit escalier de pierre qui conduit à la rue de Richelieu.
Elle s'arrêta toute pâle, un cri aux lèvres.
Elle ne s'attendait pas à cette rencontre brutale...
Il était mis d'une façon aussi excentrique presque que sur la scène. Il s'étalait dans ses habits neufs, les mains ornées de bagues, avec une énorme chaîne d'or battant son ventre... Il avait l'air cossu, doré sur toutes les coutures, avec des diamants qui étincelaient à sa chemise et à son doigt, une cravate de couleur voyante, un chapeau aux ailes extraordinaires pour faire retourner les modistes.
Il s'avançait allègrement, un refrain aux lèvres, battant l'air de sa canne, l'œil allumé, du pas relevé de l'homme arrivé, qui a écrasé la déveine sous son
talon et dont le front se dresse dans l'éblouissement du succès.
11 s'arrêta aussitôt quand il la vit, stupéfait de Texclamation qui lui était échappée.
Puis il la considéra un instant d'un air impertinent.
Il semblait ne pas la reconnaître, chercher à mettre un nom sur cette figure.
De la tête aux pieds, il la toisait, détaillant sa toilette.
Elle n'était pas élégante.
Il en parut satisfait, et cette satisfaction bête se lut sur sa physionomie, car elle devint pourpre de honte.
Après quelques secondes de cet examen silencieux, qui faisaitcourir des traînées de sueur froide le long du corps de Valérie, il parut enfin se souvenir.
— Tiens, c'est toi ?
— C'est moi, bégaya-t-elle...
— Quelle rencontre!...
— Oui... -
— Je te croyais morte...
— Je ne le suis pas...
Elle ne savait plus ce qu'elle disait.
11 ricana :
— Je m'en aperçois et j'en suis heureux. Elle fit d'undTvoix morte :
— Tu ne m'en veux pas ?
— Et de quoi ?
— De mon abandon...
— De ton lâchage ? c'est vrai que c'était assez cavalier, mais ça m'a rendu servi ce.
Elle balbutia plus morte que vive :
— Comment?
— C'est toi qui me portais la guigne... Le lendemain de ton départ, j'étais engagé.
La conversation tomba brusquement.
Ils continuaient à marcher en silence, machinalement, ne sachant plus quoi se dire.
Ils avaient franchi la rue, traversé les galeries et ils se trouvaient dans le jardin.
C'était au commencement de l'hiver. Un brouillard tombait, et des feuilles mélancoliques, jaunes comme de l'or pâle ou bronzées avec des rougeurs chaudes, tournoyaient autour d'eux.
Elle regardait le sol, l'âme perdue dans une tristesse sombre.
Cette désinvolture vraie ou feinte l'accablait,..
Il devinait ce qui se passait en elle, et un sourire froidement gouailleur se dessinait sur ses lèvres.
— Et toi ? demanda-t-il enfin, qu'es-tu devenue ? Es- tu heureuse ?
— Je suis mariée...
— Mariée?...
Il fit un bon de stupeur.
Un éclat de rire bruyant le secoua.
— Et quel est l'imbé... ?
Il s'arrêta.
Il avait vu des larmes dans ses yeux.
— Pardon ! fit-il. Mais j 'étais si loin de me douter. . . Et qui as-tu épousé ?
— Un journaliste.
— Un journaliste?
— Hector Sainte-Claire...
Il fit une grimace.
— Connais pas !
— Un ami de M. Divet...
— Ah ! c'est un ami de Divet ? En voilà un hasard î Ainsi te voilà mariée... te voilà madame Sainte- Claire!.. Je n'en reviens pas.. . Et tu as des enfants ?
— Un.
— Mère de famille !... Que la vie est bizarre ! ... Et quel âge ?
— Cinq ans bientôt.
— Cinq ans ! Alors il y a longtemps déjà ?
— Quelque temps après.
— Tu as de l'aplomb !
Elle courba la tête, rougissante.
Un nouveau silence se fit.
Le jardin devenait désert.
La nuit s'épaississait.
Sous les galeries, on voyait déjà des lueurs jaunes piquer l'ombre... Les devantures s'allumaient... Le silence était profond... Il y avait autour d'eux cette accalmie qui précède toujours la venue de la nuit, quand le peuple rentre.
Aux abords du théâtre on voyait des ombres se mouvoir.
Au bout d'un instant, il demanda :
— Il a de la fortune, ce Sainte-Claire ?
— Non. Il travaille dans le journal de M. Divet.
— Dans le Bon Sens ?
— Oui.
— Et toi?
— Moi, j'ai cessé de travailler.
— Tout à fait grande dame alors ?
Elle ne répondit pas.
— Et il gagne gros ?
— Trois cents francs.
Il eut un air de mépris.
— C'est le pain et la viande. Mais ça me fait songer que j'ai quelques cachets à toucher. Veux-tu me donner cinq minutes ? La caisse n'aurait qu'à fermer.
Il disparut vivement, sans attendre la réponse, puis il revint, pliant ostensiblement, dans un élégant portefeuille, une liasse de billets de banque.
— C'est le gain de la semaine, dit-il.
Et il mit le portefeuille dans sa poche, l'air souriant, car il avait vu l'œil de Valérie s'éclairer à la vue des papiers bleus.
Elle n'avait plus la force de rien dire, le cœur gros... suffoquant.
Il jouissait délicieusement de son embarras et de l'espèce de convoitise jalouse qui Tétreignait.
— C'a été long à venir, murmura-t-il, mais c'est arrivé. Et maintenant, c'est fini. La fortune a capitulé.
Il frappa sur sa poche de côté, la poche au portefeuille, et ajouta avec un air triomphant :
— Je la tiens, la gueuse !
Puis il lui tendit la main, l'air dégagé.
— Nous nous reverrons, n'est-ce pas ï Elle avança la main, brisée,
— Je l'espère...
— Je suis toujours ici de cinq à six. Si tu as l'occasion de passer parla... au revoir !
Il s'éloigna d'un pas leste.
Il était temps. Elle défaillait.
Au moment de disparaître, il se retourna, la vit toute pâle, chancelante, eut un sourire de triomphe, puis il murmura tout bas :
— Elle reviendra !...
Son ombre disparut sous les arceaux.
Valérie quitta le Palais-Royal de son côté et remonta chez elle, à travers les rues qui s'éclairaient et dont les lumières faisaient ressembler le brouillard tombant à une fumée dorée. La malheureuse avait la mort dans Tâme. Elle chancelait, inerte, rejetée de droite et de gauche comme un objet inanimé par les passants qui la coudoyaient. Des larmes contenues brillaient dans ses yeux.
Elle poussait inconsciemment des soupirs inarticulés. Elle souffrait à la fois de la honte de la démarche faite, de Tinsuccès de sa tentative, de la cruauté froide de son ancien amant et du remords cuisant d'avoir manqué l'occasion de faire fortune qui s'était offerte à elle... car, elle le voyait bien maintenant, Sainte-Claire n'arriverait jamais .. Sainte-Claire resterait toujours ce qu'il était, un timide bureaucrate égaré dans le monde des lettres, où il faut des dents, des oncles, des griffes pour s'élargir un chemin à coups de déchirures.
Il resterait éternellement à la même place, obscur et médiocre, ou s'il parvenait jamais à se faire un nom, elle serait trop âgée pour jouir do sa
gloire et de sa fortune... Elle se sentait vieillir terriblement, en effet, dans cette vie d'angoisses perpétuelles qu'elle menait. Elle n'avait jamais aimé sincèrement, de cœur, Hector Sainte -Claire.
Elle l'avait pris pour en faire un marchepied sur lequel elle se serait élevée ; mais maintenant qu'elle voyait le marchepied vermoulu, craquant de toutes parts, ce n'était plus seulement de l'indifférence qu'elle avait pour lui mais une véritable haine qu'elle sentait naître en toute sa chair. Elle lui en voulait de n'avoir pas réalisé plus vite ses rêves ambitieux; elle lui en voulait d'être un obstacle à un retour près d'elle de Valentin devenu riche et glorieux.
La figure de Sainte-Claire lui apparaissait stupid^ avec ses yeux doux de mouton qui se laisse tondre, son sourire constamment épanoui. Les qualités même de son mari l'exaspéraient... elle eût préféré qu'il eût des défauts horribles, pour rendre son animadversion vraisemblable... Mais elle avait beau chercher, elle ne trouvait rien à lui reprocher.
Ce n'était vraiment pas sa faute si la chance ne le favorisait pas, s'il voyait la fortune aller prendre par la main parmi ses confrères des gens qui ne le va^ laient pas et les installer dans le flamboiement de ses rayons... Il aurait son jour comme les autres, mais quand?... Quand elle n'y serait plus ou quand elle ne pourrait plus en profiter.
Elle marchait d'un pas fiévreux, rapide, mais sans direction, semblant ne plus reconnaître les rues, et il était près de sept heures quand elle se trouva enfin devant sa maison.
Hector était rentré depuis une demi-heure, lui dit la concierge.
Rapidement, en montant l'escalier, elle arrangea sa toilette, essuya ses yeux, se fit un maintien et elle entra dans la salle à manger où il était attablé et lisant un journal, ayant à côté de lui son fils qui sommeillait, Tair souriant, évaporé comme toujours.
— Je suis en retard?
Elle jeta vivement sur une chaise son mantelet, défit le nœud de son chapeau, puis elle s'approcha de lui, l'embrassa sur le front...
— Il y a longtemps que tu m'attends?
11 grommela :
— Une demi-heure.
Elle prit le cordon de sonnette.
— Il fallait manger, nigaud... Marie savait ce qu'elle avait à faire... Pourquoi ne t'es-tu pas fait servir ?
La bonne se montra.
— Servez, Marie.
Elle reprit avec volubilité.
— Figure-toi qu'il m'est arrivé un tour. Il jeta son journal.
— Un tour?
— Oui... On n'en finit jamais dans les magasins... Et le temps passe avec une rapidité... Je me suis trompée d'heure... Ce n'est qu'en sortant... Et je suis venue vite, en courant presque. Je suis en nage... Tâte...
Elle lui tendit sa main.
— Tu n'avais pas besoin de courir.
108 LE BATARD LÉCilTIMK
Elle s'était campée à sa place, l'air autoritaire, devant le potage qu'on venait d'apporter.
— Et Paul?... Il fallait le faire manger, cet enfant... Tu as faim, n'est-ce pas, Paul ?
L'enfant, un petit être chétif, pâle comme la nappe, étiolé par l'anémie, répondit :
— Oui, maman.
Elle commença à servir, puis Hector ne lui faisant pas de reproches, elle jugea inutile d'insister sur son histoire... Ils mangèrent silencieusement.
Au dessert, Marie emporta Paul.
Alors Valérie profita de l'occasion pour causer affaires sérieusement avec son mari. Espérait-il qu'il réussirait, et dans combien de temps ? Ce n'était pas pour elle qu'elle l'interrogeait, mais pour lui, car elle se mangeait les sangs de le voir ainsi échouer partout et toujours, quand des gens qui ne lui allaient pas à la cheville.. .
11 leva les bras au ciel d'un air découragé.
Savait-il?...
Il lui expliqua pour la centième fois peut-être, posément, patiemment, les surprises de la vie littéraire. Ça ne tenait quelquefois qu'à un hasard, à un coup de chance. Et il cita des exemples,
— Oh ! toi, interrompit-elle, il ne faut pas compter là- dessus. Tu n'auras jamais de ces veines...
— Alors, déclara-t-il, je puis très bien végéter dix ans encore. Ça fera vingt. Il y en a qui ont mis plus que cela.
C'était ce que lui avait déjà appris Divet. Elle se leva brusquement.
Un frisson courait ses veines.
— Dix ans ! Je serai claquée avant.
Son regard devint dur et froid.
Elle ajouta :
-— Autant nous tuer tout de suite.
Il la regarda surpris :
— Quelle mouche te pique?
Elle reprit avec feu, emportée, agitant les bras, mettant avec une sorte de rage les pieds dans le plat, qu'elle brisait avec un acre plaisir.
— Et tu crois que je vais rester dix ans dans cette position ?
— Il faudra bien que j'y reste, moi.
— Oh ! toi, tu sors, tu vas, tu viens, tu te distrais... Tu n'es pas là pour entendre les plaintes, les injures, les coups de sonnette menaçants qui me vident de sang des pieds à la tête.
Il fît son geste habituel d'impuissant... courbé sous la destinée.
— Que veux-tu que j'y fasse ?
Puis il dit :
— Il faut restreindre nos dépenses, vivre plus modestement.
Elle répliqua avec une sorte de fureur :
— Tu vas dire peut-être que je fais des prodigalités ?
— Je ne te reproche rien... Je ne t'accuse pas.. C'est un conseil que je te donne... Tout le monde n'a pas encore près de quatre cents francs à dépenser par mois.
Elle murmura aigrement : ^
— A moins de vivre comme des ouvriers...
»— Vivons comme des ouvriers, je ne demande pas mieux, pourvu que je sois tranquille. Elle lui jeta un regard chargé de dédain :
— Tu t'en accommoderais peut-être?
— Parfaitement...
— Je te reconnais bien là !... Tu n'as jamais eu pour deux liards de cœur et d'énergie !
Puis elle claqua bruyamment la porte et s'enferma dans sa chambre.
Il resta un moment stupéfait de cette sortie violente, qu'il ne s'expliquait pas, regarda la porte qui vibrait encore, prêta l'oreille pour écouter ce qu elle faisait, puis il haussa les épaules, reprit son journal, se rassit et continua à lire.
Quelques minutes se passèrent dans un silence profond.
On entendait le battement du balancier de la pendule, le fracas de la vaisselle que la bonne lavait dans la cuisine.'^
Puis tout à coup une inquiétude lui fit dresser la tête.
Il avait saisi le bruit d'un pas furtif dans Tantichambre et la porte d'entrée venait de s'ouvrir.
Il se leva vivement, courut à l'escalier.
Il la vit en toilette, le chapeau sur la tête, qui descendait.
Il rentra, revêtit un paletot, prit son chapeau et marcha sur ses traces.
Avec l'esprit exalté qu'il lui connaissait, il l'edoutait tout.
Un coup de tête pauvait la conduire à la Seine, la jeter sous les roues ;<i'une voiture.*.
Et il Taimait, lui, d'un amour profond, intense.
Son regard sans profondeur n'avait pas encore pénétré dans cette âme, — qu'il aurait trouvée aride, desséchée par l'intérêt.
Il jugeait sa femme légère, un peu folle, avec ses grands yeux toujours agités, comme une flamme que le vent éparpille, sa gaieté banale, sans motif, mais il la croyait bonne, fidèle... et il avait une grande foi en elle.
Le premier mouvement de Valérie, une fois dehors, le nez dans le vent froid, avait été de se précipiter vers le théâtre, de demander Valentin et de lui dire :
— Sors-moi de cette existence ! Je n'en puis plus! Emporte-moi !
Puis le grand air l'avait calmée. Elle réfléchit. Elle pensa que Valentin lui rirait au nez ; qu'il ne l'aimait pas, qu'il n'avait que faire d'elle ; qu'elle n'avait aucun motif sérieux d'en vouloir à son mari, de l'abandonner ainsi que son enfant.
Ce n'était plus un coup de tête ordinaire, cela... C'était une décision grave, d'où dépendait son avenir. Elle cessa de marcher par grandes enjambées fiévreuses, emportées. A mesure que les pensées sages entraient dans son esprit, s'y casaient, son pas devenait plus lent. Elle allait au hasard, maintenant, s'arrêtant aux magasins pour regarder, mais elle regardait sans voir, sans savoir même ce qu'elle regardait. Elle regrettait d'être là, d'être descendue de chez elle dans un élan de colère. Hector l'avait peut-être entendue.
Il s'apercevrait dans tous les cas de sa disparition.
Que lui dirait-elle pour expliquer cette sortie furtive ? Elle ne marchait plus du tout. Elle avait des craintes et des remords comme si elle venait de faire le mal. Des ombres, la voyant ainsi attardée, seule, venaient se frôler près d'elle, lui murmurer des paroles louches. Elle se retournait brusquement et s'éloignait, furieuse d'être ainsi arrachée à ses réflexions, avec un sentiment de peur inexplicable.
Cependant la vision de Valentin, de Valentin riche, de Valentin heureux, continuait à la hanter comme un reproche constant de la sottise qu'elle avait faite autrefois. Elle qui voulait tant goûter à la grande vie, la vie où l'on ne compte pas sou à sou, où l'on dépense à sa guise, où l'on va et l'on vient quand on veut, où l'on veut, sans être arrêtée par de mesquines questions d'argent, elle aurait pu y arriver, et elle avait manqué Toccasic^h unique peutêtre qu'elle aurait. Elle n'avait eu ni flair ni patience.
Pourquoi ce Valentin, qui lui semblait jadis niais, paresseux, sans énergie, était-il parvenu tout à coup à se tirer de la foule, à s'élever, à être quelqu'un?... Pour Valérie, on parlait de lui; on le payait cher... c'était un personnage. Elle ne faisait pas de distinction entre les manières d'être célèbre... Elle aurait préféré le savoir mort, malheureux, pauvre, que de le voir là triomphant devant elle. Son nom, qu'elle apercevait partout,' l'aveuglait ; sa caricature, qui se dressait à toutes les vitrines, semblait la narguer et lui renouvelait toutes ses tortures...
Elle le revoyait devant elle, rangeant dans son portefeuille une liasse de billets plus épaisse qu'elle
n'en avait jamais vue, avec un sourire gourmand sur les lèvres, un geste de chat qui s'essuie les babines après avoir bu du lait.
Elle fit un effort.
Elle eut un geste d'emportement.
Que lui importait Valentin après tout ?
Il était riche : tant mieux pour lui ! ,
Elle s'arracha à la contemplation du magasin devant lequel elle se tenait, immobile et droite comme une statue, toute pâle... puis elle remonta chez elle.
Hector, qui la suivait à distance, rebroussa chemin aussitôt et rentra avant elle.
Elle le trouva dans la salle à manger, devant son journal.
Valérie paraissait un peu embarrassée. .
— Me voilà, dit-elle... j'étais sortie pour prendre l'air... Mon dîner ne passait pas.
— Et maintenant ?
— Ca va mieux...
Ils se couchèrent sans échanger d'autres paroles...
Valérie sembla apaisée. Pendant quelques jours, elle demeura calme. Elle ne sortait pas, toute à son ménage, comme pour éviter les tentations. L'air du dehors, qu'elle voyait imprégné de la gloire de Valentin, la troublait... Elle fit des eflorts louables pour chasser d'elle la pensée du comique, pour s'arracher à l'hallucination qui s'emparait d'elle chaque fois qu'elle y pensait. Elle redoubla de soins et d'attentions pour son enfant. Elle ne le quittait plus, comme s'il avait dû la protéger pendant qu'Hector n'était pas là.
Elle prétexta une indisposition pour rester enfermée.
Puis, quand elle se crut devenue forte, elle se hasarda à sortir.
Elle étouffait dans l'air lourd et chaud de la chambre.
Mais, au lieu de descendre dans Paris, elle remonta vers les fortifications, pour s'éloigner de Valentin le plus possible. »
C'était un sec après-midi d'hiver, éclairé d'un soleil blond, rayonnant dans un azur frileux.
Les rues étaient presque désertes, traversées à la hâte par des femmes qui frissonnaient dans leur châle.
Elle respirait avec délices.
L'air la fouettait, la calmait. . , Elle ne sentait pas le froid.
Ses pas sonnaient haut sur le sol durci, mouillé seulement dans les endroits où le plein soleil donnait...
Elle s'était fait une raison... Elle s'accommodait maintenant d'une existence douce, sans éclat, mais aussi sans catastrophe... Elle n'était pas malheureuse en somme. Hector était bon, ne la contrariait jamais.
Elle avait un enfant à adorer. Mon Dieu ! toutes les femmes n'avaient pas un mari qui remuait l'or à la pelle. Elles n'en semblaient pas moins heureuses pour cela.
Telles sont les idées qu'elle ruminait, se sentant bien aise de vivre pelotonnée dans la chaleur douce des rayons, drapée dans son manteau qui la proté-
geait de la bise aigre. Il faisait si bon ! Elle se roulait dans la lumière comme on roule une fraise dans du sucre.
Tout à coup elle tressaillit et devint livide.
Derrière la vitre d'un café, elle avait vu se profiler la face blême à nez en bec d'oiseau de proie de Valentin.
Elle passa vite.
Mais elle avait à peine fait quelques mètres qu'une terreur lui cassa les jambes, la cloua au sol.
Derrière elle, elle venait d'entendre des pas qui la poursuivaient.
Elle n'avait pas besoin de se retourner pour les reconnaître.
C'était, en effet, Valentin.
Il l'avait aperçue et s'était élancé à sa poursuite.
Elle n'avait pas la force de fuir, tellement elle était troublée.
Il l'aborda aussitôt, la voix essoufflée par la course.
— Il y a assez longtemps que je te cherche !
— Moi?...
— Oui... j'avais à te parler... à te faire des excuses, pour la dureté de l'autre jour. Mais c'est qu'aussi, tu penses bien, je n'avais pas pu garder de toi un bon souvenir, après ce qui s'était passé... Puis j'avais cru que tu me blaguais avec ton mariage... j'ai interrogé Divet... Il m'a dit que tout était vrai... Il m'a donné des détails. Il paraît que vous êtes dans une (^èc/z^ horrible, une dèchedont vous ne sortirez jamais.
Elle l'interrompit fiévreusement.
— M. Divet s'est trompé, nous ne sommes pas malheureux.
Il secoua la tête.
— Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela. Je les connais les journalistes, je les connais trop. Tous des paniers percés. Quand il gagnera quatre sous, ce sera pour donner aux actrices, et il te plantera là.
Elle murmura, gênée :
— Mon mari m'aime.
Il haussa les épaules :
— Faribole !
Il avait ouvert son veston, un veston ouaté, doublé de soie bleue, pour montrer ses chaînes et ses breloques qui scintillaient sur son gilet de peluche à grandes raies... et il ajouta d'un air léger :
— Ce n'est pas tout cela... et nous n'avons pas besoin dje nous faire la cour comme des amoureux qui se rencontrent pour la première fois. Je me suis aperçu que tu m'aimais encore.
Elle eut un mouvement de protestation.
— Moi?...
— Oui, puisque tu cours après moi. Ce n'est pas par hasard, n^est-ce pas, que je t'ai trouvée sur mon passage en allant au Palais-Royal ?
Elle balbutia :
— Vous vous trompez. Il ricana.
— A d'autres! Enfin, n'importe. Veux-tu renouer?
Elle le regarda, ne comprenant pas.
Il poursuivit, sans lui fournir d'autre explication :
— Moi aussi, de mon côté, j'ai senti le vieux
feu se rallumer. Je t'ai trouvée embellie, plus faite, avec un petit air honnête qui te va à ravir et qui m'a émoustillé.
Elle chercha à passer, pour fuir.
Il la retint, puis il lui expliqua. Il allait partir pour la Russie, dans deux jours... un engagement superbe. Si elle voulait partir avec lui, ils mèneraient une vie de pacha, dans le luxe et les plaisirs. Ils auraient des traîneaux glissant sur la neige avec des chevaux noirs aux cous chargés de sonnettes, lis fileraient dans le froid, chatouillés par la brise douce des fourrures. Elle passerait pour sa femme, M""^ Valentin, la femme du fameux acteur comique.
Elle écoutait sans mot dire, troublée des pieds à la tête, le regardant se dandiner devant elle, faire le paon, sûr de lui, les pouces dans les entournures de son gilet.
Elle voulut s'éloigner encore :
Un cri monta à ses lèvres :
— Mon mari, mon enfant...
— Tu emmèneras ton enfant.
Et comme elle restait immobile, la chair frémissante, il la laissa.
— C'est pour demain huit heures ; si tu te décides, viens à la gare ! Tu m'y trouveras. Je ne veux pas te contraindre. Ce que je te disais, c'était pour te rendre service, pour t'arracher à la misère, toi et ton fils.
Il n'ajouta pas un mot ; il la salua et rentra dans le café, pendant qu'elle s'éloignait, chancelante, à demi morte, du côté des fortifications.
Le lendemain, à huit heures, elle était à la gare, tenant son fils à la main, déjà tout ensommeillé.
Il l'aperçut, courut à elle, dit avec une exclamation de triomphe :
— Je savais bien que tu viendrais. Tu verras comme nous serons heureux !
Puis, remarquant le petit Paul :
— C'est là le môme?
Elle inclina la tête, incapable de parler. Il fit une moue.
— Il est pâle ! Nous lui referons du sang. Il allait et venait, Fair radieux.
— Je vais prendre ton billet. Où sont tes bagages?
— Je n'en ai pas emporté, pour ne pas attirer l'attention. Du reste j'avais peu de chose.
Il lui montra, d'un air de triomphe, huit malles étagées devant eux.
— Voici les miens.
A ce moment, un dernier remords la saisit.
Elle eut comme une envie de fuir, de retourner chez elle.
Une fausse honte la retint. Un quart d'heuro après, le train l'emportait.
Hector Sainte-Claire était veuf.
Hector Sainte-Claire était rentré pour dîner à sept heures. Il avait été un peu retardé. Il fut stupéfait de trouver la salle à manger déserte. Les couverts étaient mis, la suspension allumée. La maison sentait le vide... Une angoisse le saisit, sans qu'il pût s'expliquer pourquoi. Il tendit la ipain vers la sonnette et sonna. La bonne accourut,
— Madame?
— Elle est sortie, monsieur.
— Sortie?
— Il y a une heure environ.
— Et Paul ?
— M. Paul est sorti avec madame.
— Elle va revenir ? Elle vous a dit ?
— Madame a laissé une lettre pour monsieur. Un pressentiment passa en lui, sinistre comme
une nuée d'orage.
Il tendit la main :
— Donnez ! donnez vite !
11 sauta sur la lettre, lacéra le cachet, puis un mot sortit de ses lèvres, un seul :
— La misérable !
Et il s^aflFaissa, froissant le papier entre ses doigts crispés.
Marie le regardait d'un air hébété.
Elle demanda s'il fallait servir.
Il ne répondit pas.
Des sons presque inintelligibles sortirent encore de ses lèvres.
— Mon enfant... mon enfant !
Puis il se leva brusquement, prit son chapeau et descendit les escaliers quatre à quatre.
En bas, il interrogea le concierge.
M""* Sainte-Claire était sortie il y avait une heure environ, avec son enfant. Elle tenait à la main un petit paquet. On l'avait vue monter en voiture.
Il demanda :
— De quel côté est-elle allée ?
On ne savait pas.
Il sortit machinalement, d'un pas hébété. Dehors, une voiture vide passait.
Il l'appela, y monta.
— Où faut-il conduire monsieur ? interrogea le cocher.
Il répondit, sans avoir conscience de ce qu'il disait.
— Je ne sais pas... Où vous voudrez...
Le cocher, un philosophe, eut un sourire goguenard, puis il continua tranquillement à marcher dans le sens où il allait.
Hectar, la tête à la portière, dévisageait les passants, les femmes dont l'ombre s'agitait dans la lumière des devantures... Quand il apercevait un enfant, il tressaillait. Sur quoi comptait-il?... Il ne savait pas.
Le fiacre allait d'un pas lent, la caisse secouée dans les rues où il y avait des pavés, — roulant sourdement sur le macadam.
Paris avait son aspect ordinaire.
Les physionomies des passants étaient indifférentes ou gaies.
Le drame intime qui brisait sa vie ne touchait personne. C'était une douleur banale étouffée entre cent mille autres douleurs.
Les rues étaient brumeuses, le ciel sombre, couvert de nuages ayant cette sinistre couleur d'encre qui annonce la neige. Même par moments des grains tourbillonnaient, dansaient devant la vitre et allaient se fondre sur le sol, aussi légers, aussi peu durables que son bonheur.
Tant qu'il vit du monde dans les rues, il laissa marcher la voiture, puis peu à peu les devantures s'éteignirent, les passants se firent rares, puis disparurent tout à fait. Les flocons de neige devenaient plus larges, tombaient plus dru. Des tourbillons de vent passaient, tournoyant au coin des carrefours, faisant courir des frissons dans les ferrures des contrevents, arrachant des plaintes aux enseignes.
Il commanda au cocher de le conduire chez lui.
L'homme fouetta un peu son cheval et une demiheure après Hector se trouvait devant sa porte.
Le cocher lui dit qu'il était plus d'une heure. Il y avait six heures qu'il marchait.
Il le paya et sonna.
La maison était plongée dans un s lence profond.
Tout l'escalier dormait...
Il grimpa Tivement, le pas ailé par un reste d'es-
poir, ouvrit sa porte et courut à la chambre à coucher.
Elle était vide.
Son bougeoir à la main, il parcourut toutes les pièces.
Personne.
Dans la salle à manger, Marie avait laissé son couvert mis, avec les plats refroidis sur la table.
11 sortit, revint à la chambre.
Tout y était à sa place... paisible... inconscient.
La couverture du lit était faite.
Les deux oreillers attendaient, côte à côte.
Le petit berceau, dans la blancheur de ses rideaux et de ses draps, semblait sourire.
Dans la cheminée, quelques tisons se consumaient avec des lueurs rouges qui s'éveillaient par intervalles.
Il faisait doux, chaud, bon. Toute l'enveloppe du bonheur. Le bonheur seul n'y était plus, comme ces fruits dorés sous Técorce desquels il n'y a que de la cendre.
Son cœur fondit brusquement, et il s'affaissa au pied du lit, dans un éclaboussement de sanglots et de larmes.
Si elle lui avait laissé son enfant, encore !
Mais elle lui avait tout ravi.
— Oh I la misérable ! la misérable !
Son poing se crispait et son œil s'allumait de lueurs fauves.
Où la prendre maintenant?
Où aller la retrouver pour lui arracher au moins son enfant ?
Il ne savait pas. Il ne saurait jamais peut-être...
Elle ne lui donnait aucune explication.
Elle s'en allait, parce que la vie devenait ennuyeuse chez lui, parce qu'il l'avait séduite avec ses mirages et qu'il l'avait trompée... parce que la maison était vide d'argent et de plaisirs...
Elle ne l'avait jamais aimé... il le voyait bien. Elle n'était venue à lui que pour ce qu'elle en espérait, que pour le luxe qu'elle en attendait.
La bonne le trouva le lendemain matin, à cette place, tout froid.
Elle le crut mort et poussa un cri de frayeur.
Elle courut ouvrir la porte, appela la concierge.
— Un médecin!...
Le médecin arriva quelques instants après, l'examina, le fit coucher, puis il déclara que c'était grave. Il fallait beaucoup de soins. Une fièvre cérébrale.
Pendant plus de quinze jours, Hector flotta entre la vie et la mort.
Divet venait souvent. Il se doutait bien de ce qui s'était passé. Il aurait pu donner à son ami des indications précieuses, mais il préféra garder le si^ lence, et quand Hector fut debout, il lui conseilla de quitter Paris pour quelque temps, de voyager.
En effet, le convalescent ne pouvait plus supporter la vue des objets qu'elle avait touchés, des endroits où ils avaient été heureux ensemble. Il voulait aussi s'éloigner de Paris, s'arracher à ces rues où ils avaient passé tous Jes deux, à ces aspects multiples du panorama parisien qu'ils avaient contemplé, devant lesquels ils avaient rêvé. On parla à ce mo-
ment de la fondation d'un journal français en Egypte... On lui proposa, grâce aux démarches de Divet, de le diriger. Il y consentit et il partit de son côté, laissant derrière lui, comme un funèbre cauchemar, le souvenir de ses huit ans de mariage s'abîmant dans une catastrophe si terrible et si im prévue.
Sainte-Claire resta près de dix ans au Caire... Quand il en revint, il avait contracté une nouvelle union... union illégitime cette fois. Il ramenait avec lui une femme et un enfant, ceux que nous avons vus au début de cette histoire pleurer au pied de son lit. Il n'avait jamais entendu parler de Valérie et ne savait ce qu'elle était devenue... A Paris, il était totalement oublié. Les années qui s'étaient écoulées avaient été pleines d'événements et avaient laissé chacune une couche d'oubli s'amasser sur son souvenir. Le Bon-Sens avait disparu depuis longtemps. Tous ses rédacteurs s'étaient dispersés. Divet était mort.
Il ne se trouvait pas dans Paris un homme se rappelant l'avoir vu, sachant qui il était. Il s'en aperçut bien aux premières démarches qu'il fit. Son nom n'éveillait aucun écho. On avait même oublié le journal où il avait travaillé.
Il avait apporté quelques économies.
Il se mit à l'œuvre avec courage.
Il voulut faire des romans, des pièces de théâtre.
Son talent avait mûri. Son style s'était fait. Il avait acquis l'expérience de la vie qui lui manquait quand il avait quitté le boulevard.
Sainte-Claire n'avait pas oublié totalement sa
première femme et son premier enfant. Son cœur gardait une cicatrice qui saignait toujours, mais sa nouvelle compagne était si bonne, si dévouée, qu'elle lui faisait supporter patiemment ses douleurs... Ils avaient fait connaissance en Egypte. Un jour, Sainte- Claire avait vu arriver à son bureau, au Caire, une dame en grand deuil, de taille élevée, la figure noble et digne... Elle était Française et venait demander l'appui de son journal pour se faire rendre justice. Son mari et son fils avaient été massacrés à ses côtés par des bandits égyptiens ; on avait pillé sa maison, puis on y avait mis le feu.
Elle avait dû passer à travers les flammes pour se sauver. Il ne lui restait plus rien que les vêtements qu'elle avait sur le corps. Son mari était négociant. Il avait quitté Paris, où ses affaires ne prospéraient pas, pour venir chercher fortune en Egypte. Il y avait trouvé la mort. Le journaliste, très ému, entama une campagne qui dura longtemps et nécessita de nombreuses entrevues.
La veuve se nommait Louise Ménard. Elle était fille d'un professeur au Collège de France et avait reçu une très brillante éducation. Elle était à peu près de l'âge de Sainte-Claire.
Elle était encore très belle, d'une beauté calme, paisible, aux traits réguliers de statue grecque... Hector ne tarda pas à concevoir pour elle un violent amour, mais il fut près de deux ans sans oser se prononcer. M""* Ménard lui en imposait. Puis il se trouvait dans une position gênante, irrégulière. Il ne pouvait pas se marier. Comment dans ces conditions se déclarer, lui avouer qu'il l'aimait ? C'était
lui demander brutalement de devenir sa maîtresse. Il craignait de la froisser, de l'éloigner de lui pour toujours. Quant à la tromper, il n'y avait même pas songé un instant.
Cependant les pourparlers se prolongeaient. La justice est boiteuse partout, mais surtout en Egypte. M°^® Ménard, à bout de ressources, avait dû accepter, comme avance sur les sommes qu'elle devait recouvrer, quelques secours du journaliste. Elle n'avait pas pu s'empêcher, non plus, d'être touchée du dévouement de Sainte-Claire, des petits soins qu'il avait pour elle, des mille prévenances dont il la comblait. Elle sentait son cœur s'attendrir près de lui. Elle avait besoin d'affection. Elle n'avait pas été sans s'apercevoir du trouble que sa présence causait à Hector. Elle voyait bien que le journaliste l'aimait. Mais pourquoi ne se prononçait-il pas? Pourquoi ne parlait-il pas ?
Un soir pourtant, il se décida à lui faire sa confession. Il avait les larmes aux yeux.
— Et vous n'avez plus entendu parler d'elle ?
— Jamais. D'ailleurs j'ai quitté Paris peu de temps après.
— Il faut l'oublier, mon ami,.. Elle n'est pas digne de vos regrets.
— Il y a longtemps que je ne la regrette plus... C'est mon fils que je pleure... Qu'est-il devenu?... Comment sera-t-il élevé ?
Elle soupira.
— Oui. Peut-être vaudrait-il mieux pour lui qu'il fût où est le mien.
Il y eut quelques minutes d'un silence ému.
Tous les deux songeaient.
Sur tous les deux une douleur réveillée planait.
Il reprit au bout d'un instant :
— Et ce n'est encore là qu'une partie de mon chagrin. Il en est une autre plus cuisante que votre présence m'a apportée.
Elle feignit un grand étonnement.
— Ma présence?
— Oui, car j'aime maintenant. Je vous aime, et je n'ose pas vous le dire.
Elle sourit doucement.
— Si, puisque vous venez de me le déclarer. Il poursuivit :
— Et vous ne m'aimerez jamais, vous... vous ne le pouvez pas.
— Je puis toujours vous aimer comme amie, et j'ai pour vous la plus profonde affection, je vous le jure I
Il porta la main à son cœur avec un mouvement de douleur.
— Vous voyez bien. Et ce n'est pas comme ami que je vous aime, moi. C'est un véritable amour qui s'est emparé de moi et qui me torture.
— N'y pensons plus, puisque nous ne pouvons pas nous épouser.
Il eut un geste de désespoir.
— Oui, vous ne m'aimerez jamais assez pour trahir vos devoirs... je le sais... je le sens, et c'est ce qui cause mon tourment.
Elle répondit :
— Je me dois à la mémoire de mon mari et de mon flls.
Un nouveau silence se fit.
Il sanglottait.
— Je serai toujours malheureux !
Elle lui prit la main, chercha à le consoler. Il la repoussa.
— Non, non. Pourquoi êtes-vous venue ? Pourquoi vous ai-je vue? J'étais tranquille avec mon cœur mort, mon cœur qui ne battait plus. Pourquoi Tavez-vous ressuscité ?
Il y eut plusieurs jours de lutte, puis elle le vit si malheureux qu'elle tomba dans ses bras.
— Tu seras ma femme devant Dieu! s'écria-t-il. Tu porteras mon nom et un jour viendra peut-être où la loi nous permettra de nous unir même devant les hommes.
Ainsi avait été cimentée la nouvelle union.
Louise Ménard, malgré sa résistance, aimait profondément Sainte-Claire depuis longtemps déjà, depuisle jour où elle s'était aperçue de la passion naissante du journaliste.
Ils furent complètement heureux.
Un an après, ils avaient un flls.
Une seule chose attristait la mère, c'est qu'elle ne pouvait donner légalement à son fils le nom de son mari. Elle tremblait déjà en pensant qu'un jour peut-être il faudrait tout lui apprendre.
Il fut entendu cependant que le secret serait gardé strictement. Les parents espéraient pouvoir régulariser leur position avant le moment où il faudrait faire connaître au jeune homme son véritable état-civil.
Nous avons vu de quelle façon André avait par la suite appris son malheur...
La mort subite de Sainte-Claire avait créé cette situation poignante de la mère et du fils chassés d'une maison où ils se croyaient chez eux, où ils vivaient depuis vingt ans, de la vie du mari et du père, et ce n'était là encore que le prélude des douleurs qui leur étaient réservées.
André et Louise se trouvaient, au lendemain du départ de celui qu'ils aimaient, sans asile, sans un coin pour le pleurer, tandis que l'aventurière et son rejeton venaient trôner dans ces pièces d'où ils devaient s'éloigner précipitamment, y laissant la plus grande partie d'eux-mêmes... -
Après son retour à Paris avec Louise Ménard et son fils Andréa, Hector Sainte-Claire crut un moment que la fortune allait enfin lui sourire. La Porte- Saint-Martin lui avait joué avec succès un drame qu'il avait rapporté d'Egypte et dont les malheurs de sa compagne lui avaient fourni le sujet. Il avait donné à quelques scènes de genre deux ou trois vaudevilles en collaboration. 11 avait publié quelques romans assez goûtés. L'argent abondait à la maison. Le nom de Sainte-Claire se répandait, et pendant un moment le pauvre homme eut l'illusion de se croire complètement arrivé, de voir enfin ses rêves réalisés.
Il dépensait sans compter. Il fréquenta les théâtres, les cercles ; joua, soupa, se lança enfin dans ce tourbillon de fêtes et de plaisirs qui font dire d'un homme qu'il est très Parisien. Hector avait le caractère faible. Le bonheur le grisait vite. Il était bon. Personne ne pouvait lui faire part d'une infortune sans qu'il ouvrît aussitôt sa bourse pour la secourir. Malgré les efforts de Louise pour le retenir à la maison, lui prêcher l'économie, il ne pou-
vait plus s'arrêter. Il avait mis le pied sur la pente glissante.
Puis, pourquoi se serait- il préoccupé de l'avenir?... Son cerveau n'était-il pas toujours là pour renouveler la source de ses produits?... Maintenant que son nom était coté au théâtre et dans les journaux, il pouvait gagner ce qu'il voulait... Il serait toujours temps d'enrayer plus tard... Leur maison était montée sur un grand pied... Ils avaient pris un appartement très cher, près du boulevard, et ils dounaientdes dîners et des réceptions où venaient tous les hommes de lettres et tous les artistes connus... Nul ne savait que Sainte- Claire n'était pas marié.
André avait grandi dans cette atmosphère parfumée de truffes, où l'argent coulait comme de l'eau. Il était choyé, fêté par tous les commensaux de son père... Il se sentait de la vocation poUr la peinture. On l'avait fait entrer aux Beaux- Arts et un des peintres les plus célèbres du moment l'avait pris chez lui, trop heureux de lui donner des leçons, de le lancer. On s^ extasiait devant ses essais, étalés dans le salon avant le dîner. L'heure de félicité tant désirée autrefois par Valérie avait enfin sonné, mais ce n'était pas elle qui en jouissait. Le bruit courait que Sainte-Claire gagnait des sommes considérables, était en train de devenir millionnaire ; mais la vérité est qu'il était toujours fort gêné.
Partout il était obéré, dans tous les théâtres où on le jouait, dans tous les journaux où on le publiait, chez son marchand de billets, chez tous ces prêteurs louches qui se tiennent comme des requins à
la remorque des artistes prodigues, leur ouvrant leur bourse, faisant sonner leur or devant eux en les invitant à y puiser jusqu'au jour où le crédit de l'auteur baissant, on lui coupe brusquement les vivres. Personne ne connaît comme ces hommes la cote des réputations littéraires.
Sainte-Claire était en vogue. On ne refusait rien à Sainte-Claire, et Sainte-Claire, croyant que son succès durerait toujours, prenait à droite et à gauche, partout où on lui offrait, sans se rendre compte. Son fournisseur principal était à cette époque ce M. Perrinet que nous avons présenté aux lecteurs au début de cette histoire. M. Perrinet passait pour être très riche ; il commanditait toutes les entreprises théâtrales, fournissait à gros intérêts le cautionnement des ouvreuses. Quand une direction sombrait, c'était toujours lui qu'on trouvait dans les ruines pour ramasser les débris. C'était un des assidus de la maison Sainte-Claire, qui lui rapportait gros à ce moment. 11 y venait dîner très souvent avec sa fille, M^® Reine Perrinet, un peu plus jeune qu'André et dont nous aurons l'occasion de reparler plus tard.
C'est vers cette époque que Sainte-Claire, qui avait fini par oublier sa première femme et sa trahison, se trouva tout à coup mis en sa présence, dans une circonstance très singulière. On répétait une pièce de lui aux Folies-Dramatiques, une reprise... Une des deux femmes qui devaient en être les étoiles se trouva subitement indisposée, la veille de la répétition générale... On parla un moment de reculer *la représentation, mais le directeur dit qu'il
attendait une artiste qui avait joué longtemps la pièce en Russie et qu'il venait d'engager.
Elle serait à Paris le lendemain. Deux jours lui suffiraient pour répéter. Elle était un peu mûre, mais elle avait un certain brio qui mettait le feu aux planches; c'était ce qu'il fallait pour l'emploi. Elle se nommait mademoiselle Linda.
— Faites ce que vous voudrez, dit Sainte-Claire; vous êtes aussi intéressé que moi à réussir.
La répétition ne fut pas remise. L'auteur y vint avec sa fem me et son fils, qu'il installa dans une baignoire, puis il courut dans les coulisses.
— Restez dans la salle, lui dit le directeur, vous jugerez mieux l'effet produit par la débutante.
Hector revint rejoindre Louise et André.
Dans la salle à demi éclairée, des habitués se montraient^ enjambaient les fauteuils. Ils se formait près des portes d'entrée des groupes d'hommes qui causaient debout, se faisant par moments un abatjour de leur main pour mieux voir qui était déjà arrivé. Il y avait des chuchotements, des murmures, des éclats de rire étouff'és. Quelques fantaisistes apparaissaient, la face enluminée, le chapeau sur l'oreille, sortant de bien dîner. Ils donnaient des poussées à leurs voisins dans des coups de gaieté bruyante.
Les portes battaient sourdement. Des mains se tendaient vers Sainte-Claire en passant. Des têtes s'inclinaient devant Louise. De minute en minute, le brouhaha montait, au fur et à mesure que le public arrivait. Puis un silence se fit tout à coup et le rideau se leva.
Ce que tout le monde attendait avec impatience, c'était la débutante que personne ne connaissait.
Elle n'entrait en scène que vers la fin du premier acte.
Quand elle parut, une sorte de murmure s'éleva.
C'était une femme de grande taille, un peu forte, la tête chargée de cheveux carotte, très fardée et dont il était impossible de définir l'âge véritable.
On répétait en costume.
Elle était vêtue en paysanne portant des jupons très écourtés, la poitrine décolletée très bas, avec des seins abondants qui cherchaient à s'échapper du corsage.
Elle avait fait une entrée crâne, soulignée par des gestes canailles.
On l'applaudit.
Des lorgnettes se braquèrent avidement sur son buste et sur ses jambes... mais elles retombèrent aussitôt et des grimaces coururent sur les visages.
On avait aperçu des rides près des tempes malgré la couche de coldcream et la poudre de riz et des brisures dans les seins malgré le soutien des baleines.
Des appréciations peu flatteuses s'échangèrent d'un fauteuil à l'autre.
— C'est une duègne.
— Un chameau.
— Où a-t-il été nous -déterrer ça?
— On dit qu'elle vient de Russie.
— On le voit, la glace conserve.
— Oui, mais ça se dégèle, mon vieux.
A la vue de l'actrice nouvelle, Sainte-Claire avait eu un sursaut tragique.
Il s'était levé dans sa baignoire, avait tendu sa main vers sa lorgnette, puis il était sorti aussitôt, sans rien dire ni à sa femme ni à son fils, très pâle.
D'un pas rapide, il se dirigea vers la porte conduisant aux coulisses.
Le directeur en descendait.
— Qu'est-ce que c'est donc que cette femme? demanda-t-il tout fiévreux.
— M'^' Linda?
— Oui.
— Je ne la connais pas autrement.
-* Vous l'avez engagée?... Elle a signé de son nom?
— Elle a signé Linda tout simplement.
Il fit avec une sorte d'affolement :
— Cette femme ne peut pas jouer dans ma pièce.
— Pourquoi donc ?
— J'ai mes liaisons.
— Elle n'a pas de talent ?
— Je n'en sais rien.
Le directeur^ surpris, regarda Sainte-Claire.
— Vous la connaissez donc ?
— Du tout.
— Qu'est-ce qui vous prend alors ?
— Rien. Je ne veux pas de cette femme. Cette femme ne peut pas rester à Paris.
Le directeur paraissait de plus en plus stupéfait.
— Cependant, mon cher, il faut que la pièce se joue,
— J'aime mieux la retirer que de la laisser jouer avec cette femme... D'ailleurs, quand je lui aurai parlé... Avez-vous un coin à me donner pour que je lui parle ?
— V^nez l'attendre dans sa loge.
Le directeur marcha devant.
Hector le suivit...
Il chancelait, hébété.
Qu'allait-il dire ? Qu'allait-il faire ? Il l'ignorait, mais ce qu'il fallait, c'est que cette femme s'éloignât, disparût, sans que personne n'apprît...
De temps à autre, il passait la main sur son front qui se mouillait d'une sueur froide.
Sainte-Claire était devenu un peu gros. Il avait un ventre majestueux qui emplissait de sa solennité les couloirs étroits. Il portait toute sa barbe, que des fils blancs commençaient à strier... Sa redingote l'enveloppait de plis graves... Il avait peine à suivre son conducteur, petit homme maigre, qui trottinait devant lui comme un chat, l'air ennuyé, décontenancé par cette nouvelle difficulté qui surgissait et qui pouvait arrêter la pièce... Il avait hâte que tout fût arrangé, et il enjambait d'un pas leste les portants, comme si de la rapidité de sa marche dépendait la solution de l'incident. A ce moment, M^^® Linda égrenait ses dernières notes. Elles arrivaient aux deux hommes voilées et toutes sourdes. A rentrée du couloir conduisant aux loges, le directeur se heurta dans un jeune homme aux yeux fatigués, la figure glabre, chancelant sur ses jambes minces, sans barbe, sanglé dans une jaquette excentrique, portant un col rabattu dont les pointes tombaient très bas sur son gilet, comme pour un enfant en bas âge. Il attendait en bâillant, le chapeau sur sa tête, un chapeau de forme anglaise, haut, étroit, aux ailjps étriquées; un vrai gommeux, un de ces
gommeux abrutis qu'on appelait à ce moment les petits crevés, à crâne d'oiseau, avachis et mornes, dont les membres semblent faits de papier mâché.
— Quand ta mère sortira de scène, tu l'enverras à sa loge, dit le directeur qui tutoyait tout son théâtre. L'auteur veut lui parler.
Le jeune homme dévisagea curieusement Sainte- Claire de son œil éteint.
Celui-ci avait tressailli. Sa pâleur avait augmenté.
Sa mère ! C'était donc le fils de Linda ! Et était-ce son fils à lui? Etait-ce là ce qu'elle en avait fait? , Un frisson parcourut ses moelles.
Il se hâta de passer.
On était arrivé.
Le directeur avait ouvert une porte étroite... et y avait poussé Sainte-Claire.
La loge élait pleine d'odeurs fortes avec des jupes blanches étalées sur les chaises et les canapés.
A l'entrée des deux hommes, une vieille femme s'était levée, réveillée en sursaut.
En reconnaissant le directeur, elle devint toute tremblante.
— Eloignez-vous ! dit durement celui-ci, sans lui permettre de se remettre et de saluer.
La pièce était éclairée par un papillon de gaz presque baissé.
Le directeur donna de la lumière.
— Asseyez-vous et attendez là, dit-il à Hector ; elle ne va pas tarder à venir. Et tâchez que ça s'arrange.
— Ça ne s'arrangera pas, murmura sourdement Sainte-Claire.
L'autre fit un geste contrarié, puis il sortit.
Hector resta seul.
Il était très ému, tout tressaillant.
L'étroite cabine était toute pleine d'elle.
Ses yeux se portaient machinalement sur toutes ses pièces de toilette éparpillées qui sentaient encore la chaleur de son corps maudit... de son corps vendu à tout le monde. Etait-elle tombée assez bas !...Une cabotine de dixième ordre, brûlée par le maquillage, avachie, flétrie, se montrant sur toutes les scènes à demi nue, malgré son âge, qu'il connaissait, lui, malgré son titre d'épouse et de mère... Elle avait porté son nom, elle avait tenu dans ses flancs son fils, la chair de sa chair, son premier espoir. C'est sur sa tête flétrie, coiffée de perruques ridicules, qu'il avait mis jadis tous ses rêves de bonheur, toutes ses illusions, toutes ses espérances! Plus l'heure s'approchait, plus son cœur battait violemment. Il avait presque peur.
Il s'était laissé tomber machinalement sur une chaise, la tête dans ses mains.
Il se dressa vivement.
Un froufrou de jupons, évaporés venait de remplir le couloir...
Un refrain monta dans l'air du théâtre, puis la porte s'ouvrit.
Elle entra.
En apercevant quelqu'un chez elle, elle poussa un petit cri eflarouché, puis elle se remit aussitôt. Elle l'avait reconnu.
— Ah ! c'est vous ?
Il murmura sourdement :
— C'est moi. • Elle fît :
— Je m'y attendais... Vous avez à me parler? Il crispa les poings, outré de son calme.
— J'ai... j'ai...
Un geste de menace lui échappa,
— Ohîpas d'emportement, je vous prie, et pas de gros Bûots... Ce qui est fait est fait... D'ailleurs vous devez être consolé maintenant... Par le trou du souffleur, je vous ai vu... C'est votre maîtresse, cette femnie ?
Il eut une crispation nerveuse.
— Que vous importe ?
— Et ce jeune homme... c'est votre fils ? Il ne répondit pas.
Elle eut un mouvement impatienté.
— Voyons, que me voulez-vous?... Que je ne joue pas dans votre pièce ?c..
Il murmura machinalement :
— Jamais!
— Moi qui étais venue pour ça, cependant, qui étais si heureuse de débiter votre prose ! J'ai joué toutes vos pièces en Russie. Ça me flattait de savoir que c'était de vous. Vous voilà donc tiré de la misère enfin?... Moi, je n'ai pas été heureuse.
Elle s'était mise à cheval sur une chaise, tranquillement, et il ne trouvait pas un mot à lui dire. Il la contemplait, épouvanté de son cynisme, épouvanté des ravages que l'âge avait faits sur elle... Maintenant qu'il la voyait de près, son fard écaillé, elle lui paraissait hideuse, les yeux bridés, les joues molles, avec des chairs flasques, formant bourrelet sous le
menton. De la perruque rougeâtre sortaient des mèches noires imprégnées de cette nuance rude que donne la teinture.
On voyait sous le carmin trop rouge transparaître par places les lèvres violettes, livides comme des lèvres mortes. C'était la couleur réelle de sa bouche. La peau supérieure des seins, trop soutenus en bas, ridait ainsi que la surface d'un lac sur lequel une houle passe. Les paupières, les cils, tout était peint outrageusement, d'un noir si épais, si violent, qu'il éteignait tout l'éclat des yeux, qui semblaient vitrifiés. Et elle avait des prétentions encore ! Elle étalait ses jambes massives, jouait avec ses pieds chaussés de petits souliers trop étroits d'où la chair débordait, semblable à de la pâte levée qui s'échappe de sa corbeille. Un dégoût immense le gagnait. Il lui venait des envies de saisir son chapeau, de pousser la porte, sans un mot de plus. Mais il avait le bonheur de sa femme, la vraie, de son fils, à sauvegarder, et il restait.
Elle répéta :
— Non, moi je n'ai pas été heureuse. Rien ne me réussit... Valentin est mort.
Il leva les yeux.
— Valentin?
— Celui avec lequel j'étais partie. Vous ne le saviez pas ? Divet ne vous l'avait pas dit ?
— Divet ne m'a jamais rien dit.
Elle fit :
— Ah!
Puis elle reprit :
— C^^st drôle... J'aurais cru... Moi, j'avais su que
VOUS n'étiez pas à P^ris... Mais vous ne vous êtes pas beaucoup préoccupé de moi sans doute ?
Il répondit machinalement :
— Pas beaucoup.
— Vous avez eu raison... Je ne le méritais guère... Ce n'est pas la première fois que j'ai des regrets.
Il parut sortir brusquement d'un rêve qu'il faisait.
— Ce n'est pas pour entendre vos histoires que je suis venu ici.
Elle prit un air piqué et se leva :
— Parlez donc ! Qu'est-ce que vous voulez de moi?
— Je veux que vous quittiez Paris.
Elle se récria :
— Pourquoi donc ?
Il bégaya, embarrassé :
— Parce que... parce que... vous ne pouvez pas rester ici.
— Je vous gênerais. . Je gênerais votre femme. Il ne répondit pas.
Elle reprit :
— Et si je ne voulais pas m'en aller? Son œil brilla :
— Je saurais bien...
— Vous me feriez chasser peut-être?... Par qui?... Par la police?... Et de quel droit?...
Il commençait à s'effarer.
La colère le gagnait.
Il passait et repassait la main sur son front, d'un geste égaré.
Il répliqua avec emportement :
— Par qui?.. Je ne le sais pas encore... De quel droit?.. Je Tignore. Mais ce que je sais, c'est que vous ne resterez pas ici.
Elle eut un sourire narquois.
— C'est ce que nous verrons.
Il crispa ses poings avec rage.
— Ne me bradez pas!... Vous savez bien... vous êtes une misérable !... Vous avez brisé ma vie, une fois déjà... tué mon bonheur... Vous ne recommencerez pas, entendez-vous ! Vous ne recommencerez pas !
Il lui avait pris le poignet et le serrait si fortement qu'elle poussa un cri de douleur.
Il y avait dans ses yeux des éclairs menaçants. Elle eut peur... retira sa main,
— Vous me faites mal ! C'est ridicule. Il reprit, hors de lui :
— Partirez-vous !... Partirez-vous sans bruit, sans éclat ?
— Personne ne peut m'y contraindre.
— Personne, je le sais... Mais je vous jure que si vous restez, que si, pour la deuxième fois, vous apportez chez moi le malheur et la honte, je me ferai justice moi-même, puisqu'il n'y a plus de justice !
Elle ricana :
— Vous me tuerez peut-être?
— Oui, je vous tuerai... je vous tuerai, je le jure !
— Oh ! oh ! ça devient grave... Quelle chaleur!... Il faut que vous l'aimiez bien !...
— Je l'aime comme je t'ai aimée, malheureuse, avant ta trahison !... Tu ne sais pas, tu ne sauras
jamais le mal que tu m'as fait I Et c'est là que je te retrouve, descendue si bas !... Et mon fils, qu'en astu fait?
— Votre fils... il vit. Il est avec moi.
— Ainsi, c'est bien lui que j'ai vu, à la porte?
— Je n'en ai pas d'autre.
— On lui donnerai dix-huit ans... Il en a vingtcinq.
— Cela prouve que les soucis ne l'ont pas vieilli:
— C'est dans des coulisses qu'il vit, dans cet air vicié, corrompu. Il ne travaille pas ?
— Pardon ! Il peint, il dessine... C'est lui qui me trace tous mes costumes.
— Qui vous échancre vos corsages et écourte vos jupons? Savez-vous que je pourrais vous le reprendre?
— S'il veut vous suivre. Demandez-le lui. Il est majeur maintenant. Il a le droit de choisir. Voulezvous que je l'appelle ?
Il passa avec douleur la main sur son front.
— Non, non ; il ne me reconnaîtrait pas. Et j'aurais trop grand peur qu'il ne me reniât. Eloignezvous tous les deux, que je ne vous revoie jamais; c'est tout ce que je vous demande. Tout ce que vous désirerez, je vous le donnerai. Combien vous faut-il pour vivre, pour vous arracher à cette existence d'errants et de vagabonds, pour quitter le théâtre ?
Elle parut réfléchir un instant.
Son œil s'était allumé. Puis elle dit vivement :
— Il nous faudrait dix mille francs. Si nous avions dix mille francs...
— Vous quitteriez Paris?
— Dès demain. Nous irions à Bade. Paul possède une martingale...
Il eut un tressaillement douloureux,
— Vous iriez jouer ?
— Avec une martingale, celle de Paul, on ne court pas de risques... Nous serions riches déjà... C'est toujours la mise de fonds qui nous a manqué... On ne peut rien faire à moins de dix mille francs.
— Je vais vous apporter vos dix mille francs. D'un grand geste, elle lui sauta au cou, les yeux
humides.
— Oh! vous êtes bon, Hector... Vous avez toujours été bon. J'ai eu tort de vous méconnaître.
Il se dégagea.
— Et qu'on ne sache jamais...
— Jamais, je vous le jure !... Mais il y a mon engagement un dédit.
— Je m'en charge !
— Nous partirons demain à la première heure.
— Je vais vous faire donner l'argent.
Il prit son chapeau.
— Adieu I...
— Adieu ! puisque nous ne devons plus nous revoir.
Elle lui tendit la main.
Il ne la prit pas et s'éloigna.
Dès qu'il fut disparu, elle bondit hors de sa loge, traversa le théâtre sur lequel on installait le décor du deuxième acte, elle colla son œil au trou du rideau et contempla longuement, avec des éclairs de rage dans les yeux, la baignoire où se trouvaient Louise et son fils. Pendant qu'elle regardait, une
haine entrait en elle, la gonflait. Elle s'emplissait de venin, comme un serpent qui veut mordre. La beauté tranquille de sa rivale, son air modeste lui faisaient pousser sur tout le corps des sueurs d'envie. C'était elle qui la faisait partir, qui prenait sa place, mettait le talon sur son front. Ses dents grinçaient, elle restait collée au trou comme une ventouse et des idées de vengeance s'amassaient dans son cœur.
Le fils aussi avait l'air doux et calme, un peu timide, les yeux débordant d'amour pour sa mère... Ils causaient à voix basse tous les deux, et des sou« rires couraient sur leurs lèvres comme des lueurs. C'était l'image de l'honnêteté et de la paix, tandis qu'elle représentait avec son fils toute la friperie de la bohème... une image de missel à côté d'une enluminure criarde d'Epinal. Ses doigts se crispaient, s'étalaient sur le rideau comme des griffes... On eût dit que des ongles y avaient poussé subitement ainsi qu'aux mains de Fange des ténèbres... On voyait des frissons la secouer de la nuque aux mollets et soe corps, dans lequel un courant de fureur passait, tressautait brusquement par intervalles.
— Oh ! oui, murmura-t-elle, j'aurai ma revanche ! Elle me paiera ce bonheur !
• Le directeur, qui la cherchait depuis un moment, lui prit brusquement les épaules pour la décoller.
— Que faites-vous donc là? Je viens de voir Sainte-Claire. J'ai l'argent. Vous allez me donner un reçu et vous pourrez partir demain. Tout est ar-
range.
Elle le suivit sans mot dire, honteuse d'avoir été surprise là.
Sur la table, la liasse de billets de banque était préparée, ainsi qu'un reçu motivé dans lequel elle s'engageait à ne plus reparaître sur un théâtre à Paris. C'est pour cela qu'on lui payait cette somme.
Elle se précipita sur l'argent, qu'elle enfouit dans sa poche, puis elle saisit la plume.
— Comment faut-il signer ?... Linda?...
— Sans doute, puisque c'est votre nom.
Elle signa.
Le lendemain, comme elle l'avait déclaré, elle prenait le train pour Bade.
Elle avait hâte d'aller expérimenter la martingale de son flls.
La liaison de Valérie et de Valentin n'avait pas été longue. En arrivant en Russie, après sa septième représentation, le comique, glacé par un courant d'air, avait attrapé une fluxion de poitrine qui le tint cloué tout Thiver et finit par l'emporter. Valérie avait passé les jours et les nuits à son chevet, presque sans feu, au milieu d'un froid intense. L'argent avait été vite épuisé, et elle avait dû, pour se créer des ressources, vendre pièce à pièce les bijoux, les costumes, tout le contenu des huit malles dont l'acteur était si fier.
Elle avait passé six mois atroces. Valentin, miné par la maladie, se voyant périr, obligé de partir au moment où le succès, la fortune venaient à lui, était terrible, avait des accès de méchanceté noire. Il lui reprochait de lui avoir porté malheur comme la première fois. C'était son mauvais génie. Partout où elle entrait, le malheur étendait ses ailes sinistres. Quand il n'était pas assoupi, brisé par la douleur, il passait son temps à l'injurier, à la blesser. Il lui reprochait d'avoir quitté son mari, de lui avoir volé son enfant.
Et il prétendait que c'était ce crime, dont il s'était fait le complice, qu'il expiait déjà et qu'elle expierait plus tard, elle aussi, avec son fils. Il maudissait le jour où il l'avait rencontrée, où elle était venue se jeter dans ses jambes. Il vomissait tous les outrages qu'il pouvait. Ses paroles comme ses crachats, empuantaient la chambre. Elle frissonnait, terrifiée, mais elle n'osait pas fuir, l'abandonner... Elle tremblait que son enfant n'entendît et elle le tenait constamment enfermé dans une pièce voisine. Ils ne connaissaient personne, ne recevaient pas de visites.
Dès les premiers jours, le directeur était venu prendre des nouvelles; puis, quand il avait vu que la maladie s'aggravait, que Valentin ne pourrait plus lui rendre aucun service, il avait disparu, après avoir réglé strictement ce qu'il devait. Elle était constamment seule au pied de son lit, pendant les nuits longues, sous le ciel uniforme que la blancheur de la neige faisait plus sombre, au milieu des tourbillons de vent et des rafales qui secouaient les fenêtres. Elle le voyait s'en aller de jour en jour, s'amincir. Son grand nez plat était devenu presque transparent. Ses joues, pâles déjà de la blancheur de la mort, avaient des creux sinistres, qui laissaient saillir les pommettes.
Toutes les anfractuosités du crâne se creusaient, au fur et à mesure que la chair se retirait, laissant la peau seule, une peau déjà desséchée, se coller sur l'ossature. Et le nez, surtout, était lugubre, dominant tout, avec ses ailes minces comme des peaux de mirliton, qui battaient à chaque souffle. Ses
yeux, rapetisses, brûlaient d'une flamme méchante, contenant toute la rage qui remplissait de mourir déjà, de partir au milieu du ricanement des camarades, heureux d'être débarrassés de lui, de son talent qui les offusquait. Elle le soignait avec un dévouement de femme, mais jamais il ne trouvait une bonne parole à lui dire. Il ne semblait heureux que lorsqu'il pouvait la faire pleurer.
Dans ces heures de délire, il la menaçait de son poing décharné, un poing noueux, sans chair, aux doigts maigres, sur lequel les veines et les nerfs se détachaient comme un amoncellement de ficelles. Il mourut en l'accablant d'imprécations, et il était déjà troid que sa bouche, restée entr'ouverte, semblait l'outrager encore.
Après l'enterrement de Valentin, elle se trouvait sans ressources avec son fils, dans un pays dont elle ne connaissait ni la langue ni les usages. Les camarades, qui étaient tous venus aux obsèques, heureux de mettre en terre un rival dangereux, voulurent bien s'occuper d'elle. On l'engagea à entrer au théâtre.
Elle avait un peu de voix, elle pouvait réussir. On lui trouva un engagement pour Moscou, et à partir de ce moment elle parcourut la Russie avec des troupes de passage, jouant iiidiff'éremment la comédie, le vaudeville, l'opérette, la féerie. Elle était bonne à tout et on la mettait à toutes les sauces, comme on dit. Son fils la suivait, vivait avec elle de cette existence nomade, usant son temps dans les coulisses, sans travail déterminé, corrompu avant l'âge, presque sans éducation, n'ayant que quelques
connaissances prises par bribes, au hasard des séjours faits dans les villes où ils passaient.
C'est ainsi qu'ils vécurent, traînant une existence de bohème, jusqu'au jour où nous les avons vus au théâtre des Folies-Dramatiques. Par un reste de pudeur, dès sa fuite avec Yalentin, elle avait quitté le nom de son mari... C'était le comique qui l'avait baptisée de ce nom prétentieux de Linda. On l'appelait aussi — ceux qui avaient connu son amant — M""^ Valentin. Tout le monde là-bas ignorait qu'elle avait été mariée et s'était nommée M""^ Sainte- Claire.
Comme le disait Valentin sur son lit de mort, Valérie semblait porter malheur à tous ceux qu'elle approchait. C'est quelque temps après l'entrevue que nous avons racontée que la dégringolade commença pour Sainte-Clai:^e. La guerre arriva brusquement, éteignant les lustres des théâtres, enveloppant Paris de sinistres nuées. Il y eut un arrêt brusque de toutes choses. L'argent disparut tout à coup, se terra. Toutes les bourses où Sainte-Claire avait coutume de puiser se fermèrent. Les boulevards étaient pleins de bruits de tambour, de roulements de caissons, couvrant les chansons et les éclats de rire.
La France devenait grave. Des rumeurs menaçantes venaient de la frontière et toutes les têtes se tournaient vers l'Est, inquiètes, frémissantes, comme si on y avait déjà vu des taches de sang et des langues de flammes. Plus de flonflons. Plus de parades. Les théâtres se transformaient en ambulances, et le cœur se serrait quand on voyait le soir leurs façades
sombres, derrière les vitres desquelles une faible lueur seule veillait, comme une douleur.
La guerre avait trouvé Sainte-Claire complètement désemparé. Il dut faire de nouvelles dettes pour vivre, achever d'épuiser son crédit. Il ne pouvait même plus travailler, l'esprit préoccupé par les mauvaises nouvelles qui se succédaient, par les incidents qui se produisaient d'heure en heure et tenaient constamment la population en éveil... Comme tout le monde, il passa une terrible année, plus terrible pour lui, car aux angoisses du présent se joignaient de cruelles appréhensions pour l'avenir.
Il se sentait le cerveau vide, sans idée ! Il avait peur de ne pouvoir plus travailler jamais. Si cela arrivait, que deviendraient sa femme et son enfant? Dans les jours prospères, il avait follement dépensé l'argent gagné, au fur et à mesure, croyant que la source ne tarirait pas, et la guerre l'avait surpris brusquement dans ce gaspillage. Elle avait coupé tout à coup les produits sans arrêter de même les dépenses. Il avait récapitulé sa situation. Il n'avait que des dettes, dont les intérêts grossissaient, s'enflaient comme du lait mis au feu.
Chaque aurore qui se levait augmentait la somme sans laisser entrevoir la fin des désastres, sans éclaircirles noirceurs qui assombrissaient l'horizon, sans prédire le jour où la vie de Paris reprendrait, où de nouveau monteraient sur les planches des théâtres les héros grotesques, les héroïnes courtvêtues des opéras-bouflfes. C'était dans l'opéra-bouflFe, dans la charge, dans le vaudeville à ficelles qu'il avait surtout réussi dans ces derniers temps.
La guerre finie, que deviendrait son répertoire? On rirait encore peut-être, mais d'un rire plus tranquille. Ce ne serait plus le hoquet nerveux de la fin de FEmpire, qui fendait la bouche d'une oreille à l'autre, un rire où il y avait de la frénésie et presque de la folie.
Et les journées se suivaient, toutes semblables, toutes sonores de coups de canon, toutes écrétées de bouquets de fumée à l'horizon. Le ciel était morne. Sur le boulevard, les gens se croisaient sans parler, l'esprit assombri, avec des allures d'ombres. Un froid sévissait qui séchait les pierres, faisait frissonner les Persiennes closes. Par moments, dans le murmure sourd, monotone, de la ville fermée, des coups de clairon éclataient, faisant dresser les têtes, mettant au ventre un peu d'espoir. Mais cela mourait vite, comme ces lueurs qui courent sur les cendres et qu'on a à peine le temps d'entrevoir.
Sainte-Claire restait dehors des heures entières, attendant les journaux, discutant, arpentant le devant des théâtres clos, sans affiches, d'un air mélancolique. Il allait aussi, par habitude, consulter les colonnes Morris. Le papier s'en allait en lambeaux comme une friperie multicolore. Il retrouvait encore dans les premiers temps des bribes de ses titres, de son nom mais peu à peu le vent de l'hiver, la pluie, la neige avaient tout emporté, dispersé. Et rien de lui ne restait plus. Les journaux ne s'occupaient plus de théâtres, et il n'y avait pas trouvé une fois son nom, qui les emplissait autrefois. Combien de temps cela resterait-il ainsi, et est-ce que les choses d'autrefois recommenceraient ?
Et il se promenait de long en large, décontenancé, n'aimant pas à rencontrer les connaissances qui lui semblaient avoir un air narquois en le regardant, comme pour lui dire : Eh bien, mon vieux, fini de rire ? Plus de couronnes de papier doré, de foudres , de fer-blanc. Remisés, l'Olympe, les dieux et les héros. Il nous faut autre chose maintenant, un tonnerre qui foudroie, des héros qui nous délivrent ou qui meurent. Il y a une ceinture de sang autour des remparts.
En effet, ses craintes étaient fondées. Il s'aperçut bien, le siège fini, la Commune sombrée dans une sorte de cauchemar gigantesque, que ce n'était plus cela. De profonds changements s'étaient produits. Les directions de théâtre avaient de nouveaux titulaires. Le goût public s'était modifié. A la réforme, • le vieux répertoire ! Il se remit de nouveau à la besogne, mais il n'y était plus. Il eut deux insuccès, deux chutes à plat, puis on ne voulut plus de lui. On chercha ailleurs. Le bruit se répandit, et on sait avec quelle rapidité il court dans les coulisses et les journaux, que Sainte-Claire était vidé, n'avait plus rien dans le ventre, si tant est qu'il eût jamais eu quelque chose. Alors la lutte contre la destinée recommença, lutte sinistre, plus cruelle que celle du début, car il avait à se défendre maintenant contre une réputation établie d'impuissance.
Quand on parlait de lui, il y avait des haussements d'épaules dédaigneux. Il était toisé, le bonhomme... Un farceur ! Ceux qui étaient venus à ses dîners et à ses soirées aux jours de splendeur, et qui avaient alors envié son luxe, étaient les premiers maintenant
à Taccabler. C'était bien fait. Il avait voulu éblouir les autres, les épater.,. Trime maintenant, mou vieux !... Tu aurais mieux fait de mettre de l'argent de côté que de nous donner du Champagne et des truffes.
Sainte-Claire se débattit pendant plusieurs années à travers cette hostilité générale, dans une* sorte d'aflfolement, ne sachant plus que faire ni à quel saint se vouer. Rien ne lui réussissait. Tout ce qu'il touchait sombrait sous lui. Après ses deux fours — c'est le mot technique — tous ses créanciers avaient afflué chez lui, comme une meute, pour arracher à belles dents un lambeau de sa chair.
Son appartement somptueux avait été vendu, et il avait été louer aux environs du Bois de Boulogne le modeste logement où nous l'avons vu rapporter inanimé. Il croyait qu'il serait là plus à l'abri des aboiements et des coups de crocs. Perrinet, son plus fort prêteur, avait été un des premiers à sonner le glas. Comme il était trop intime avec les Sainte-Claire pour les poursuivre, il avait passé sa créance à un collègue, dans un moment de gêne, disait-il, et chaque fois qu'il venait rendre visite à son ami il emportait un peu des économies de M""^ Sainte- Claire.
La pauvre femme lui donnait en cachette des petites sommes qu'elle avait mises en réserve, émue par ses doléances, le croyant très ennuyé aussi. Elle le considérait comme un ami sincère et ne voulait pas qu'il eût à se plaindre d'eux. Elle redoutait une rupture pour son fils, dont elle voyait les yeux s'allumer dès que paraissait chez elle M^^® Reine.
Malgré tous les déboires qui tombaient sur lui à chaque heure, Sainte-Claire ne désespérait pas. Il faisait encore des projets pour l'avenir. Il avait changé sa manière comme il disait. Il travaillait maintenant pour les grands théâtres. Il laissait les babioles pour se mettre aux œuvres sérieuses. Sa confiance en lui ne l'avait pas abandonné.
Quand Louise, peinée de le voir s'acharner à une besogne stérile des nuits entières, lui disait de se reposer, il répondait :
— Je ne veux pas vous laisser dans la misère, toi et notre fils !
En effet, c'était là son grand souci, celui qui dominait tous les autres. Que deviendraient, quand il n'y serait plus, sa femme et son enfant? L'autre n'était pas morte. Ils n'avaient pas pu se marier. S'il ne laissait pas à Louise et à André une somme liquide, une fortune qu'ils pourraient emporter, rien ne leur resterait. Il ne pouvait pas les faire ses héritiers, car il avait un fils légitime à qui tout revenait. Allait-il donc laisser à Louise la misère pour prix de l'amour, du dévouement, des soins dont elle l'a.vait entouré?
Et André, que deviendrait-il? Il était trop jeune encore pour gagner sa vie. Il avait des dispositions merveilleuses et il aurait un jour du talent, mais il n'était pas près de vendre ses toiles, de les voir couvrir d'or par les amateurs.
C'est pour cela qu'il s'acharnait. C'est pour cela qu'il pressait sa vieille tête devenue chauve pour en faire jaillir une dernière inspiration.
Mais il avait beau faire, ce cerveau fatigué, sur-
mené^ ne donnait plus rien... 11 revenait toujours à ses vieux sujets, rabâchait les scènes qu'il avait faites cent fois, les croyant neuves... D'ailleurs, il le voyait bien... on ne voulait plus le jouer... On ne lisait même plus ses manuscrits. On le renvoyait avec de bonnes paroles comme les débutants, lui, un vieux chevronné... Pour gagner quelques sous, il se mit à faire du roman ; il découpa en feuilletons des vieux drames qu'il avait dans ses tiroirs... Cela le fit vivre, mais la somme quHl ambitionnait pour mettre les siens à l'abri s'éloignait de plus en plus; son impuissance le minait, le rongeait.
Il devenait envieux et jaloux. 11 avait des mots méchants pour ses confrères, lui qui avait toujouis été si indulgent, si bon.
Louise, le voyant ainsi dépérir, se désolait, essayait par tous les moyens possibles de le consoler, de le réconforter... Tout le monde avait eu ses éclipses. La vie n'était faite que de hauts et de bas. 11 fallait attendre, attendre patiemment. Un revirement se produirait à son égard.
Il répondait:
— Mais c'est que je n'ai plus le temps d'attendre! Elle lui épargnait le plus possible les soucis, les
humiliations de chaque jour. C'était elle qui recevait les créanciers, les apaisait par de douces paroles.
Quand il la voyait autour de lui, toujours aimante, il éclatait en sanglots.
— C'est votre avenir surtout qui me désole, murmurait- il.
Elle ripostait en souriant :
— Bah! ne t'inquiète pas de moi. Je partirai peut-
être avant toi, et André se tirera toujours d'affaire.
— Moi, d'abord, ajoutait le flls, je vais gagner beaucoup d'argent. Je suis destiné à ça. Ma peinture a le cMc, Tout le monde me le dit. Elle va s'enlever.
Tout cela ne le rassurait "qu'à demi. Il savait mieux que personne combien le talent est long à percer.
C'est sur ces entrefaites qu'il était tombé en plein boulevard, ainsi que nous l'avons raconté, brutalement assommé par une dernière canaillerie qu'on lui avait faite.
Par une singulière fatalité, Valérie, qui venait d'arriver à Paris avec son flls, avait été informée une des premières de l'accident. C'était près de l'hôtel où elle était descendue que le malheureux était venu choir.
— Enfin, avait-elle murmuré, je tiens ma revanche ! . . .
Et aussitôt lui était venue la pensée mauvaise de chasser de la maison de Sainte-Claire celle qui l'avait fait partir une première fois des Folies-Dramatiques et de Paris.
Elle avait emmené son flls avec elle, et ils avaient couru tous les deux, comme nous le verrons, à l'état civil, où ils étaient arrivés avant André.
On sait ce qui s'était passé ensuite.
Tout ce qu'avait craint le malheureux Sainte- Claire se réalisait.
La femme qu'il aimait, son flls, restaient après lui sans fortune, sans asile, sans autorité et sans nom, expulsés par la femme et le flls qui avaient empoisonné les premières années, les années vives^ les années enthousiastes de sa jeunesse!