‹ Le batard legitimeChapitre 2 sur 2 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Pour être à portée de son boulevard, de ses théâtres, M. Perrinet était venu se loger au centre même de Paris... Il habitait un appartement situé au troisième étage dans l'espèce de cul-de-sac formé par la rue Favart, derrière TOpéra-Comique... Pour revenir chez lui à sa sortie de la maison d'Hector Sainte-Claire où nous l'avons entrevu au commencement de cette histoire, il avait pris une voiture, trop suffoqué par la découverte qu'il venait de faire pour pouvoir marcher ! Sainte- Claire n'était pas marié ! La femme de Sainte- Claire, cette femme à laquelle il avait souvent confié sa fille, n'était que la maîtresse de son ami, une coureuse quelconque ramassée n'importe où !

André était un bâtard î... Il n'avait pas le droit de porter le nom de Sainte-Claire, ce nom dont il avait jusqu'ici signé ses premiers tableaux... Quelle his-

toire ! Quel scandale quand on allait savoir ! M. Perrinetn'en revenait pas !... 11 agitait violemment les bras dans sa voiture et poussait par intervalles des soupirs bruyants... Comme on est trompé !... Qui aurait dit cela de Sainte-Claire?... Sans rien savoir de ce qui s'était passé, sans connaître la véritable M""^ Sainte-Claire, car il ne savait pas qui c'était encore, sans s'être même demandé quelle femme elle pouvait être, ce qu'elle avait fait pour éloigner d'elle son mari, M. Perrinet sentait toute sa sympathie aller vers elle et vers son fils, et une sorte de haine monter eu lui contre Louise et André, et surtout contre le mort, contre ce Sainte-Claire qui l'avait dupé.

Il ne se rappelait plus à cette heure les services rendus par le défunt, l'argent qu'il avait gagné avec lui ; il ne se rappelait plus les qualités du pauvre homme> qu'il avait toujours considéré comme « la crème dos honnêtes gens », ainsi qu'il le disait en son langage ; il ne se rappelait plus la bonté, la douceur, l'honnêteté de celle qu'il avait crue longtemps être M""® Sainte-Claire. Il avait oublié le talent naissant d'André, son cœur d'or dont il avait souvent fait lui-même l'éloge. Tout cela avait disparu, s'était voilé. Il ne restait plus en lui que de la colère contre ses anciens amis, qu'il accusait de l'avoir joué, indignement joué.

La voiture file rapidement à travers les rues.

Le ciel est couvert.

Sur les trottoirs, les passants sont nombreux.

On le salue .

Il ne répond pas, il ne voit pas.

De temps en temps, il se retourne sur les coussins et grommelle d'un air de mauvaise humeur :

— C'est trop fort !

Alors de nouveaux souvenirs se dressent devant lui.

Des détails qu'il ne s'était pas expliqués dans le cours de sa liaison avec Sainte-Claire lui reviennent et le frappent.

Il se rappelle l'incident des Folies-Dramatiques.

On avait parlé vaguement, à ce moment, d'une histoire de femme.

Sainte-Claire, qu'il avait interrogé, lui avait répondu évasivement.

Il aurait dû se méfier déjà...

Pourquoi ne s'était-il pas méfié ?

Et tout à coup une autre idée le saisit, le saisit cruellement...

Il revit André près de sa fille.

Il se souvint de la physionomie du jeune homme, de ses regards.

L'attitude de Reine lui vint aussi à la mémoire.

— Grand Dieu ! si les jeunes gens s'aimaient déjà !

Jusqu'alors il n'y avait pas pris garde ! Ce n'était pas un grand mal.

S'ils s'aimaient, ils s'épouseraient.

André n'était pas un mauvais parti.

Mais maintenant ! Cela changeait de thèse. Pour rien au monde !

Une bouffée de sueur lui monta au front. Il se pencha vers le cocher :

— Activez, mon ami, activez !

Il avait hâte de rentrer chez lui, de voir Reine, de rinterroger.

On pourrait croire, en voyant la nature des pensées que le malheur survenu à Sainte-Claire et la découverte qui en était résultée avaient suggérées à l'esprit de M. Perrinet, on pourrait croire, disonsnous, que M. Perrinet était un homme bien scrupuleux, bien délicat sous le rapport de la morale. Il n'en était rien malheureusement, mais Thomme ne s'en montrait pour cela que plus farouche. M. Perrinet avait une fille de vingt ans, Reine, dont nous avons parlé et avec laquelle nous ferons bientôt connaissance. Cette fille lui avait été laissée par une maîtresse qu'il avait épousée au moment où elle allait mourir. Il ne s'était pas remarié. Il avait mis sa fille en pension jusqu'à dix-neuf ans et avait mené dans l'intervalle une existence des plus débraillées, courant, à la sortie des théâtres, les restaurants de nuit et les brasseries.

Il ne se couchait jamais avant trois et quatre heures du matin. Toutes les femmes légères des boulevards, les petites actrices qui montent sur les planches pour se mettre en vente le connaissaient, le tutoyaient, lui frappaient sur le ventre et se faisaient offrir par lui des bocks ou du Champagne. On l'appelait « papa Perrinet ». C'était un type. Ce n'est qu'à partir du jour où sa xfiUe sortit du couvent et vint vivre chez lui qu'il se rangea et rompit avec ses habitudes de bohème nocturne. Ce ne fut pas un grand sacrifice qu'il fit à l'enfant. Depuis longtemps il se sentait fatigué; il aspirait après le repos. Son sang, usé par les veilles, s'était affaibli. Il se voyait

envahi par un embonpoint de mauvais augure. Son teint se plombait. Ses joues se striaient de plaques jaunâtres.

Un médecin de théâtre, qui le connaissait depuis longtemps et qui l'avait rencontré dans le foyer du Palais-Royal, lui avait dit un soir : .

— Vous êtes fatigué, Perrinet...

Il s'était cabré.

— Moi?

— Très fatigué, croyez-moi.

• — Je me porte comme le Pont-Neuf.

— Il faut vous coucher de bonne heure, avait fait le docteur, imperturbable... manger de bonne viande et boire de bon vin.

Perrinet ricanait toujours. ' L'homme de l'art lui lança un coup d'œil qui le fit frissonner.

— C'est très sérieux !

Et il passa.

Perrinet quitta le foyer du théâtre.

Il rentra chez lui à pied.

Onze heures n'étaient pas encore sonnées.

Il lui sembla que ses jambes avaient de la peine à le porter.

Son cerveau lui paraissait vide.

Il ne se sentait plus aucune force dans les membres.

Un nouveau frisson le secoua.

. — Diable ! murmura-t-il .

Et il se mit au lit.

C'était Ta première fois depuis bien longtemps qu'il se couchait avant le coup de minuit.

164 LE rJATARD LÉGITIME

Le lendemain, il écrivait à sa fille et la faisait venir pour lui tenir compagnie.

Dès lors il ne veilla plus. Il se soigna. Il avait pris une apparence de vie régulière et était devenu très rigide.

Dans les premiers jours, il sortait souvent avec sa fllle pour la promener, pour la montrer.

Il était fier d'elle.

Elle était très belle, en effet.

Quand ils passaient tous les deux sur le boulevard, on se retournait pour l'admirer.

Dans son milieu, on ne savait pas bien d'abord si ce n'était pas une nouvelle maîtresse qu'il avait au bras.

On le saluait avec des coups d'œil mystérieux.

— Ce diable de Perrinet ! Où a-t-il encore été déterrer celle-ci ?

— Çà, c'est sa fille.

— Allons donc !

— Parole d'honneur !

— Il a donc une fille ?

— Mais oui.

— De quand ?

— Ahî dame !

— Mais il n'a jamais été marié ?

— Il paraît que si !

La première maison, et presque la seule, où jyjiie Perrinet avait été reçue, fut celle de Sainte- Claire.

Le vieil auteur était tellement habitué à considérer comme sa femme Louise et André comme son fils légitime, qu'il n'avait pas eu même la pensée de prévenir son ami, de le mettre au courant.

D'ailleurs était-ce nécessaire?

M""® Sainte-Claire n'était-elle pas la femme la plus scrupuleusement honnête qu'il eût rencontrée?

La position irrégulière qu'elle avait acceptée était due à un concours de circonstances malheureuses, mais la pauvre femme était digne néanmoins de tous les respects.

Sainte-Claire n'avait jamais eu qu'à se louer d'elle.

Il l'aimait et il l'estimait à l'égal de la plus légitime des épouses.

Où Reine pouvait-elle trouver une meilleure conseillère?

La femme faite et la jeune fille s'étaient prises rapidement d'amitié l'une pour l'autre.

M"^^ Sainte-Claire n'ignorait pas quelle était la position de Tenfant près d'un père qui avait les mœurs qu'elle connaissait à Perrinet. Elle la plaignait et s'efforçait de la conserver près d'elle pour la guider, la distraire.

D'ailleurs la j eune fille était attirée vers M""^ Sainte- Claire par un autre motif.

Sans se rendre compte encore du sentiment. qui l'agitait, elle se plaisait près d'André.

Elle se sentait prise d'une affection douce pour Louise, pour Hector, pour toute la maison des Sainte- Claire.

Elle n'aimait aller que là.

Elle aurait voulu n'en jamais sortir...

C'est tout cela que se remémorait M. Perrinet et il trépignait dans sa voiture, et ses poings se crispaient...

— Oh ! les misérables !...

Le cocher prit enfin le coin de rOpéra-Comique.

Sans attendre même qu'il eût arrêté sa voiture, M. Perrinet lui mit deux francs dans la main et sauta à terre.

Comme il passait devant la loge du concierge pour monter chez lui, celui-ci l'arrêta.

— Il est venu un monsieur tout à l'heure. Il demanda brusquement :

— Qui?

— Voici sa carte.

Il y jeta les yeux, puis déclara :

— Je n'y suis pour personne ; pour personne, entendez-vous ?

— Et si ce monsieur revient ?

— Je ne suis pas rentré...

— Bien, monsieur.

Il passa...

Le concierge le suivit du regard, stupéfait de sa physionomie.

Perrinet s'était précipité .vers l'escalier, qu'il montait quatre à quatre.

Arrivé au troisième, il prit sa clef, l'entra dans la serrure et ouvrit la porte bruyamment.

Il soufflait éperdument par la bouche et par les narines.

Il fut obligé de s'arrêter, la porte ouverte, pour reprendre haleine.

Puis, ayant mis sa canne dans le porte-parapluie et accroché son chapeau à une patère de l'antichambre, il allait se diriger vers la pièce occupée par Reine, quand la jeune fille, qui l'avait entendu rentrer, parut sur le seuil de sa chambre.

Elle eut un geste d'étonnement et de joie.

— Papa !

Puis elle courut à lui pour l'embrasser.

— Quelle heureuse surprise! s'écria-t-elle.

Au lieu de lui répondre comme d'habitude, il poursuivit sa route, l'entraînant. V

Alors elle le regarda stupéfaite et remarqua son yisage bouleversé.

Elle fit un mouvement effrayé.

— Qu'y a-t-il ?

— Viens...

Elle le suivit très intriguée.

Quand ils furent dans le petit salon où Reine se tenait le jour pour travailler, il se laissa choir sur un fauteuil... cassé en deux...

— Mais que se passe-t-il? s'écria la jeune fille sérieusement épouvantée. Parlez, papa !

Il laissa tomber ses bras sur ses genoux d'un air accablé.

— Non, c'est inimaginable !

— Mais quoi ?

— Ce Sainte-Claire ! Qui aurait dit?

La jeune fille tressaillit.

— Vous avez vu M. Sainte-Claire ?

— Je sors de chez lui.

Reine eut une hésitation.

— Et... il va bien?

— Il est mort, dit Perrinet brusquement.

La jeune fille poussa un cri de stupeur et d'effroi.

— Mort, M. Sainte-Claire !...

— Mort...

— Comment?...

— Un coup de sang, tout à Fheure.

L'enfant était devenue livide.

Un sanglot lui échappa.

— Ah! mon Dieu, monsieur André...

Puis elle ajouta :

— Et sa pauvre femme !

Elle était comme étourdie.

Elle défaillait.

Des larmes jaillirent de ses yeux, à gros jets.

— Quel malheur !

Perrinet restait silencieux et sombre, la regardant.

La douleur vraie, sincère, qu'il remarquait sur le visage de sa fille, achevait de l'anéantir.

— Elle l'aime, se disait-il, elle l'aime !

Il y eut quelques minutes de silence, puis Reine essuya ses yeux, se leva.

— Je vais mettre mon chapeau.

Il demanda :

— Pourquoi faire ?

Elle le regarda, interdite.

— Mais pour aller les voir, les consoler. Il fit brutalement :

— C'est inutile ! Tu ne peux plus mettre les pieds dans cette maison !

La jeune fille resta saisie.

— Comment? balbutia-t-elle.

— Je ne puis pas te l'expliquer.

— Est-ce parce qu'ils sont malheureux ?

— Ce n'est pas cela ; mais tu ne peux pas les voir, tu ne le peux pas...

Reine était devenue livide.

Elle fixait son père d'un air hébété, sans comprendre.

Que voulait-il dire ?

Sa pensée était déjà dans cette demeure en deuil.

Elle voyait Louise en larmes, André au désespoir.

Puis Hector, Hector Sainte-Claire, qu'elle avait vu vivant, souriant, quelques jours auparavant, elle l'apercevait, comme dans une vision, rigide sur son lit, sans mouvement, sans pensée.

Elle ne pouvait pas lui porter un dernier adieu !

Elle ne pouvait pas mêler ses larmes à celles de Louise et d'André !

Pourquoi? Que s'était-il donc passé?

Une angoisse horrible la déchirait.

Elle tendit vers son père ses bras désespérés.

— Mais, mon père...

Il fit, durement :

— Il est inutile de me supplier.

— Nous ne pouvons pourtant pas les laisser dans la peine... Ce sont nos meilleurs amis.

— Nous ne devons plus les connaître !

— Mais que t'ont-ils fait ?

— Rien...

— Pour quelles raisons ?...

— Je ne puis pas te le dire.

Elle bégaya :

— Que vont-ils penser?... M. André...

— André pensera ce qu'il voudra. Tu ne dois plus songer à lui.

La jeune fille était devenue plus pâle. Une phrase sortit de sa bouche presque malgré elle :

— Mais je l'aime, mon père !

Et elle éclata en sanglots.

Perrinet fit un geste de colère, presque de menace.

— Bon ! voilà ce que je redoutais ! murmura-t-il. Puis il ajouta, se tournant vers sa fille :

— Il faut l'oublier. Tu ne peux plus le revoir, jamais, jamais, entends-tu !

A travers ses larmes. Reine balbutia :

— Je ne pourrai pas, mon père, je ne pourrai pas ! Le visage de Perrinet se crispa, devint rude,

presque farouche.

— Il le faut ! déclara-t-il brutalement. Puis il sortit, laissant sa flUe à sa douleur.

Reine, restée seule, demeura quelque temps comme anéantie... Elle ne comprenait pas... Elle ne s'expliquait pas la défense de son père... Elle souffrait tout ce que pouvait souffrir, en présence du cruel malheur qui le frappait, celui qu'elle aimait. Elle ressentait toutes les aff'reuses tortures qui devaient lui déchirer le cœur et l'âme au pied du lit où reposait son père inanimé, son père qui ne lui parlerait plus, qui l'avait quitté pour toujours, d'une façon si cruelle, si inattendue !

S'il lui avait été permis du moins de pleurer avec lui !.. Il lui semblait que sa présence à elle l'eût consolé un peu, s'il pouvait être consolé; que le mélange de leurs larmes en cet instant solennel eût sanctifié, scellé leur mutuel amour... Puis elle aussi elle aimait Sainte-Claire... Il était si doux, si bon ! Il avait déjà pour elle les attentions d'un père pour sa fille... Et, quand elle songeait qu'elle ne le reverrait plus, qu'il était parti pour toujours sans avoir pu les voir, les bénir, elle sentait les larmes la gagner, abondantes, précipitées, amères.

Elle aurait voulu revoir une fois encore sa figure

tranquille, s'agenouiller près de la dépouilUe devant laquelle pleuraient M""^ Sainte-Claire et André, et voilà qu'on lui défendait de les voir, de pénétrer dans cette maison amie où elle était si heureuse d'aller !... Pourquoi ? Que- s'était-il passé? quel incident extraordinaire?..-. Elle avait beau chercher, se creuser la cervelle ; elle ne devinait pas.

Jusqu'à présent son père avait considéré les Sainte- Claire comme ses meilleurs amis. Il avait quelquefois raillé devant elle la naïveté, le manque de sens pratique d'Hector, qu'il disait être un de ces faibles qui jouent à Paris le rôle de mouches étourdies happées tôt ou tard par les milliers d'araignées qui tissent leurs toiles devant tous les cafés du boulevard... Il n'en rendait pas moins hommage à ses rares quaUtés, à sa grande probité. D'où venait donc le nouveau sentiment qui s'était emparé de lui et lui avait dicté ses paroles ? On eût dit qu'il y avait en lui, quand il avait parlé de Sainte-Claire, de la répulsion et presque de la haine. Que signifiait ce revirement?

Reine comptait, à l'heure où nous sommes, un peu plus de vingt ans. Sortie tard de pension, comme nous l'avons vu, elle possédait à Paris de rares relations. Son père avait peu de maisons ouvertes où il pouvait la mener. Elle restait ordinairement chez elle le soir et n'allait guère que chez les Sainte- Claire. André était peut-être le seul jeune homme auquel elle eût parlé ;aussi s'était-elle bientôt sentie portée vers lui par un sentiment qu'elle ne pouvait pas définir tout d'abord et qui n'était que le commencement d'un véritable amour.

Reine était d'une taille au-dessus de la moyenne. Sa beauté régulière, un peu grave, était réellement remarquable, et André, du jour où il l'avait vue chez lui, s'était aperçu que son cœur battait avec une violence inaccoutumée et qu'il n'était réellement heureux que lorsqu'elle était près de lui ou lorsqu'il savait qu'elle allait venir.

Cet amour avait grandi peu à peu, presque inconsciemment, sans même que les parents en eussent éveil, en prissent ombrage. Pourquoi auraient-ils surveillé les jeunes gens ?

Ils étaient disposés à les marier s'ils s'aimaient, et on ne prévoyait aucun obstacle à une union entre le fils de Sainte-Claire et la fille de M. Perrinet. Position à peu près égale, car si Sainte-Claire était gêné, il avait encore un répertoire qui lui ferait longtemps des rentes, puis il pouvait tomber sur une bonne aubaine, une collaboration fructueuse, utilisant sa science du théâtre qui était réelle en lui donnant le brio qui lui manquait. La chance, à laquelle Perrinet croyait beaucoup, pouvait lui revenir. Il aurait suffi d'un ou deux succès pour refaire à Sainte-Claire une petite fortune. Le père ne pouvait donc pas demander mieux pour Reine à qui il donnait une dot, c'est vrai, mais qui, à cause de lui et de son genre de vie, se trouvait isolée et comme délaissée.

D'un côté comme de l'autre donc, on était plutôt porté à favoriser la passion naissante des deux jeunes gens qu'à la contrarier. Sainte-Claire s'y trouvait d'autant plus enclin qu'il espérait s'arranger facilement avec Perrinet. Un mot d'explication

suffirait, Sous le rapport des moeurs, Perrinet, dont il avait connu les habitudes, ne devait pas être très scrupuleux. Peu lui importait sans doute Tirrégularité de sa position. Entre Parisiens, entre sceptiques, on s'entendrait toujours.

Et Tamour des deux jeunes gens allait croissant.

Une fois ou deux par semaine, les Sainte-Claire dînaient chez les Perrinet et les Perrinet chez les Sainte-Claire.

On se rendait ensemble au théâtre, à toutes les fêtes.

André n'était heureux que lorsqu'il avait Reine près de lui, et Reine ne paraissait vivre que lorsqu'elle entendait la voix d'André...

Cependant ils n'avaient pas tout d'abord osé se faire part de leurs impressions et ils s'aimaient déjà depuis longtemps avant de se l'être dit. Il fallait une occasion, et cette ocasion se présenta quelques mois seulement avant la mort si triste d'Hector Sainte-Claire.

Les deux familles avaient projeté d'aller passer le dimanche à Saint-Germain. C'était le jour de la fête des Loges, une des fêtes foraines les plus célèbres et les plus courues des environs de Paris. André devait prendre des croquis, Hector des renseignements pour un article de fantaisie dans un journal. Perrinet allait simplement se promener, voir la foule, manger en plein air. C'était comme une échappée sur la campagne qui le délasserait de Paris.

Toute la semaine qui précéda cette partie, attendue de part et d'autre avec une impatience extrême.

il ne fut question que des plaisirs variés que Ton se promettait, spectacles pittoresques, dîners champêtres sous l'ombrage séculaire de la forêt, au son de la cacophonie criarde des cirques, des bals en plein vent, des théâtres forains et des baraques en tout genre. M. Perrinet aimait ce bruit, cette animation, ce mouvement. Hector le détestait ainsi que sa femme, mais André ne se sentait pas de joie et M^^ Sainte-Claire était heureuse du bonheur de son fils. Ce n'était pas pourtant la perspective du dîner sur l'herbe et des attractions modérées de la fête qui enthousiasmait le jeune homme. C'était la pensée de la journée passée tout entière près de Reine, car déjà le cœur d'André commençait à parler... Le jeune Sainte-Claire se sentait pris d'une sorte de douceur attendrie quand il se trouvait près de la jeune fille... Sous le rayonnement de ses yeux, la vie lui semblait plus belle, plus radieuse... Il n'aurait jamais voulu la quitter... Déjà quand il rêvassait devant ses toiles, devant son papier, le pinceau ou le crayon à la main, en quête d'un sujet, c'était toujours l'image de Reine qui se présentait à lui, souriante, lumineuse, et c'est elle qu'il fixait machinalement sur le tableau ou sur l'album. Son imagination était toute pleine d'elle. On devine, dans ces dispositions, comment il avait accueilli la proposition faite par son père d'aller passer la journée à Saint-Germain en compagnie de M. Perrinet et de sa fille.

Reine aussi avait senti en elle, à cette ouverture, une sorte de joie indéfinie qui n'avait sûrement pas été produite par le désir d'entendre les boniments

des saltimbanques et d'admirer les installations luxueuses des chevaux de bois. C'était une autre cause certainement qui la rendait si heureuse, mais elle ne s'en rendait pas encore bien compte. Toutefois elle pensait déjà que la présence d'André ne devait pas être étrangère à sa félicité.

Le jour tant attendu arriva enfin.

Dès le lever, chez les Perrinet et chez les Sainte- Claire, on se précipita à la fenêtre pour voir le temps.

Il faisait beau. Pas un nuage au ciel. Un soleil chaud déjà, un peu pâle encore, dont les rayons ruisselaient sur les ardoises de TOpéra-Comique pour M. Perrinet et sa fille et miroitait sur la cime des arbres du bois de Boulogne pour la famille Sainte-Claire.

On était dans les premiers jours de septembre.

Le rendez-vous était à la gare Saint-Lazare, à onze heures.

Chez les Sainte-Claire, André avait été debout un des premiers. Il avait ses albums, ses crayons à préparer.

Il était plein d'ardeur et d'enthousiasme.

Quels jolis croquis il allait prendre !

Il rêvait déjà d'un tableau gigantesque représentant le coin de forêt envahi par la fête, avec les couleurs criardes des baraques et des oripeaux flambant dans l'uniformité de la verdure, et planant au-dessus comme un génie bienfaisant, donnant à tout la lumière et la vie, ainsi qu'elle les lui apportait à lui-même, la figure éclatante, glorieuse, de Reine Perrinet.

Comme il allait travailler !

Son père et sa mère l'entendaient aller et venir dans sa chambre avec des frémissements d'impatience.

Ils ne comprenaient rien à son agitation, qu'ils attribuaient seulement au plaisir d'aller passer une journée hors de Paris.

Vers neuf heures, il n'y tint plus. Il frappa à la porte de ses parents. Sa mère était déjà debout, tout habillée. Mais son père, qui s'était couché tard, était encore au lit.

Après les avoir embrassés tous les deux, André les pressa, les activa.

— Un temps superbe ! Quel bonheur ! Pas d'eau de la journée. Pas de vent. Il est l'heure de se lever, papa.

— Ton père est rentré tard hier, dit la mère.

— Oui, fit Hector, je suis allé au théâtre des Fantaisies où on devait reprendre ma pièce. J'ai vu le directeur.

— Eh bien ?

— Partie remise.

— Pourquoi ?

— Il trouve la pièce un peu vieux jeu maintenant.

— Ne peux-tu pas la rajeunir ?

— Il faudrait, mon enfant, dit tristement l'auteur vieilli, me rajeunir moi-même.

— En lui proposant un collaborateur !

— Oh ! c'est inutile. Il n'avait déjà pas grande envie de la jouer. Il ne veut plus donner de vaudevilles. Il va faire comme les autres, sacrifier à l'opérette.

— Quelle folie !

— Il a le droit d'être fou. Il est riche.

— Des frais doubles... des dépenses.

— Oui, mais il y a les femmes décolletées, les maillots, la musique. La pièce a beau ne valoir pas grand'chose, on fait de l'argent quand même. Et faire de l'argent, tout est là ! Enfin, n'y pensons plus. Je tenteraila fortune ailleurs. Je vais me lever. Tu dis qu'il fait beau ?

— Une journée radieuse.

— Tant mieux, ça nous remettra un peu. Mais tu n'as pas dormi, toi, ce matin. A quelle heure t'es-tu levé ?

— A sept heures...

— Tu as travaillé ?

— J'ai préparé mes crayons pour cet après-midi...

— Depuis sept heures ?

— Je ne pouvais pas dormir... La joie...

— Alors tu te fais une fête de ta journée ?

— Une vraie fête, papa... Pense donc ! Avec M"* Reine.

Le père le regarda.

— Tiens ! tiens ! murmura-t-il.

Puis comme il voulait se lever, André quitta la chambre.

Dans la salle à manger, il retrouva sa mère, qui venait de préparer le chocolat du déjeuner.

La femme de ménage avait reçu congé pour la journée.

— Ton père t'a raconté, dit-elle, son nouveau déboire ?

— Oui, mère.

— Il n'a vraiment pas de chance... Tout semble se liguer contre lui... Tous ses projets avortent...

— C'est à mon tour de travailler, dit André qui, dans la joie où il se trouvait, ne doutait plus de rien... Je ferai marcher la maison et il se reposera. Il Ta bien gagné.

— Malheureusement il faut attendre encore avant que tes tableaux se vendent.

— Oh î je piocherai tant, avec tant de courage ! Ne te fais pas de bile.

— Oh! ce n'est pas pour moi, mais je serais si heureuse de voir ton père satisfait!... Et j'ai tant de peine quand il me revient triste et découragé, comme hier soir... quand je le sens à mes côtés qui ne dort pas, qui se tourne et retourne

. en pressant de ses mains son cerveau qui ne rend plus.

Elle s'arrêta.

On avait entendu un pas dans le couloir.

— C'est lui, dit-elle. Qu'il n'entende pas ! En effet, Hector Sainte-Claire était habillé.

On ne voyait plus sur son visage aucune trace de la déconvenue de la veille.

Il ne voulait pas attrister par une mine maussade un jour où il voyait son fils si gai... un des derniers beaux jours qu'il aurait peut-être.

Sans remarquer la tristesse peinte sur le visage de la mère et du fils, il s'écria avec son enjouement habituel :

— A table! Il faut manger, femme!... Nous ne déjeunerons pas sans doute avant midi, midi et demi peut-être.

— Oii déjeunerons-nous? demanda André pour détourner les pensées de sa mère.

— Dans un restaurant que je connais, près de la gare. Et nous dînerons à la fête, dans une guinguette .. Nous mangerons un poulet cuit en plein vent, avec du suresnes de derrière les fagots.

On se mit à table.

A dix heures, Hector, Louise et André quittaient leur appartement pour se rendre à la gare Saint- Lazare.

Il était un peu tôt; mais le jeune homme ne tenait pas en place.

— Il ne faut pas les faire attendre, disait-il. Ce ne serait pas convenable.

— Oh ! nous avons le temps ! murmurait Hector. Il ne faut pas une heure.

— Et si nous ne trouvions pas d'omnibus ?

— Nous allons prendre le train de ceinture, fit Hector.

— Oh ! oui, nous serons plus vite arrivés.

11 était à peine dix heures et demie qu'ils étaient déjà tous les trois dans la petite salle des Pas-Perdus qui donne sur la place du Havre.

— Tu vois que nous ne sommes pas en retard, dit Sainte-Claire, en riant. Il va falloir faire le pied de grue jusqu'à onze heures. Perrinet n'arrivera pas avant ; il est exact, mais il n'aime pas poser.

— Attendre ici ou chez nous, dit André.

— Mais chez nous on est assis.

— Ici on peut s'asseoir.

— Sur les bancs ?

— Dans la salle d'attente... Si vous voulez y con-

duire maman... Je resterai ici, moi; je les guetterai. Hector se tourna vers Louise.

— Es-tu fatiguée? demanda-t-il.

— Non, mon ami, répondit-elle en riant ; mais j'avoue que j'aimerais mieux être assise.

Sainte-Claire lui offrit le bas et la conduisit dans la salle d'attente.

André resta seul; piétinant sur les larges dalles, à travers la foule qui commençait déjà à devenir grande.

De toutes les rues voisines, des voitures accouraient et déposaient devant le perron en haut duquel se tenait notre jeune ami des voyageurs de tout genre, des familles endimanchées, des couples souriants, des solitaires sombres, fuyant le spleen... C'était une montée incessante d'hommes en noir ou en gris, de femmes en toilettes encore claires, éclatant dans le rayonnement de ce soleil d'été mourant.

Mais, pour André, rien d'intéressant dans cette foule tant qu'il ne verrait pas poindre la figure de Reine, illuminée de l'éclat de ses yeux, cette figure qui était pour lui le monde, le ciel, la vie !

Il restait en haut des marches, immobile, fouillant du regard les voitures qui arrivaient, surveillant de temps à autre l'aiguille du cadran qui était placé derrière lui.

Chaque minute qui s'écoulait augmentait sa fièvre.

Enfin onze heures sonnèrent, et au moment même où le dernier coup se faisait entendre il aperçut, à pied, débouchant sous les arcades, au coin du restaurant Félix, M. Perrinet et sa fille.

Il faillit pousser un cri de joie. Il s'élança et dégringola les marches.

En quelques b jnds, il fut près de Reine.

Celle-ci, mise très simplement, lui parut plus belle quejamais.

En effet, son teint, ses lèvres étaient d'une fraîcheur rare. Ses yeux avaient la pureté du ciel.

Elle avait tressailli en apercevant André, et un éclair heureux avait illuminé ses prunelles.

M. Perrinet tendit la main au jeune homme, froidement, sans empressement, comme il faisait toutes choses.

— Tu es seul ? demanda-t-il.

— Mon père et ma mère sont là-haut, dans la salle d'attente...

— Il y a donc longtemps que vous êtes arrivés ?

— Une demi-heure.

— Une demi-heure? Mais ce n'était que pour onze heures, le rendez-vous.

— Oui, je sais bien, mais nous avions peur d'être en retard.

— Sainte-Claire a toujours aimé à perdre son temps, grommela le père de Reine.

André, qui avait peur que sa rougeur, son trouble ne le trahissent, n'avait pas encore osé adresser la parole à M^^^ Perrinet.

Il s'était contenté de la saluer, mais ses yeux avaient parlé pour lui, et devant leur éclat Reine avait baissé ses paupières.

Il se hasarda enfin à lui dire :

— Quelle bonne journée nous allons passer, mademoiselle Reine!

— Je le crois, monsieur André, répondit la jeune lille.

Ils montèrent les marches tous les trois. André ne pouvait cacher la joie qui l'animait. Il allait et venait autour d'eux, sautillant et gai, comme un petit roquet près de son maître.

Perrinet eut un éclat de rire gouailleur.

— Eh ! eh ! dit-il, on voit que vous n'allez pas souvent à la campagne, mon jeune ami... Sainte- Claire ne vous donne pas trop de distractions.

— Je n'ai jamais été si heureux ! répondit André, et il regarda Reine qui baissa les yeux.

Dans la salle d'attente, on rejoignit Hector et Louise qui commençaient à trouver le temps long. Perrinet s'avança pour saluer M'""^ Sainte-Claire avec de grandes démonstrations, car il était en public très cérémonieux avec les femmes... puis il serra la main de son ami.

— Je ne suis pas en retard, dit-il, je suis exact. C'est vous qui étiez en avance.

— Nous ne pouvions pas contenir Timpatience d'André, fît Hector en riant... Si nous avions voulu le croire, nous serions partis à sept heures du matin.

— Oh ! la campagne, pour les jeunes gens ! murmura le père de Reine.

M"^^ Sainte-Claire avait embrassé tendrement la jeune fille pour laquelle elle s'était prise de la plus vive amitié, car elle avait pu apprécier sa douceur de caractère^ la bonté de son cœur, et elle avait été touchée de sa position isolée près de son père, dont elle connaissait les habitudes et les mœurs.

André ne disait plus rien... Il regardait Reine, et cette contemplation suffisait à l'emplir d'un bonheur

inouï, indéfinissable, qu'il n'avait jamais ressenti encore.

Oh ! oui, il l'aimait tendrement, complètement. Sa vie était prise désormais ; elle était entre les mains de la jeune fille, tout entière... Il ne vivrait plus loin d'elle.. C'était fini.

Reine, plus timide, était toute troublée de ses regards et elle se sentait aussi étrangement remuée. On eût dit que son cœur venait de s'ouvrir tout à coup comme une belle fleur longtemps fermée éclôt sous un dernier rayon de soleil. Elle était alanguie et molle. Elle ne pouvait s'empêcher de regarder André, et quand elle regardait, les pommettes de ses joues rougissaient vivement, son œil s'effarait et un long frisson courait en elle.

Elle aussi elle aimait... sans s'en douter, sans se rendre compte de ce qu'était ce sentiment nouveau. L'amour né dans l'âme d'André avait amené Téclosîon des germes déposés en elle depuis longtemps... C'était de ce matin-là seulement qu'elle aimait...

Ils s'étaient assis tous sur les bancs garnis de velours rouge de la salle et ils attendaient que la porte s'ouvrît et qu'on annonçât le train de Saint- Germain.

Autour d'eux la foule était grande. La salle d'attente était pleine d'une sorte de fourmilière humaine constamment en mouvement. A chaque seconde, de nouvelles fournées arrivaient, endimanchées, essoufflées, s'appelant, se bousculant. Des enfants criaient. Des femmes, séparées momentanément de leurs maris par la foule, couraient pour les rejoindre. C'était une confusion, une cohue inexpri-

mables. Tout le monde voulait profiter d'une des dernières belles journées de la saison.

Nos amis, attirés par le bruit, ne parlaient plus. Ils regardaient curieusement les allants et venants, intéressés par l'animation qui se faisait autour d'eux.

Un employé se présenta enfin et la grande porte vitrée glissa dans ses rainures.

En même temps un cri s'élevait :

— Les voyageurs pour Saint-Germain, en voiture !

Tous se levèrent.

Perrinet ofî'rit le bras à M"^^ Sainte-Claire.

André prit celui de Reine, et tous les deux suivirent, rouges comme des cerises.

On fendit là foule pour gagner le wagon, sur le quai.

André avait le cœur si serré qu'il croyait qu'il allait mourir. Aucun mot ne sortait de ses lèvres.

Reine était tressaillante.

La fête des Loges, quoique beaucoup moins courue déjà qu'elle ne l'avait été, attirait encore beaucoup de monde ; aussi les wagons étaient-ils pris d'assaut.

Hector Sainte-Claire s'était élancé devant pour trouver un compartiment libre.

Les cinq amis ne voulaient pas, autant que possible, être séparés.

André tenait sous le sien le bras de Reine avec une énergie féroce, comme si on avait cherché à lui enlever la jeune fille... et il repoussait du coude les gens qui s'approchaient d'elle, qui menaçaient de la bousculer.

Aucun mot ne lui venait.

De temps en temps seulement il s'écriait :

— Quel beau temps nous avons ! Quelle belle journée !

Et Reine répondait :

— Oui, monsieur André.

— On dirait qu'elle a été faite pour nous.

— C'est vrai, monsieur André.

Il ne trouvait pas d'autres phrases. Ils étaient tremblants tous les deux.

Leur cœur dansait dans leur poitrine.

Ils étaient restés machinalement derrière. Ils n'apercevaient plus qu'à peine leurs parents.

M. Perrinet fut obligé de se retourner pour leur faire signe.

Hector avait trouvé un wagon vide.

Il se tenait sur le marchepied et les appelait.

— Allons, les jeunes gens, allons ! cria M. Perrinet.

Ils se précipitèrent.

En courant, sans cesser de se tenir le bras, leurs corps vinrent en contact et il leur sembla qu'ils mouraient tous les deux, tant leur impression fut vive.

Oh! oui, ils s'aimaient! ils s'aimaient ardemment sans se l'être dit encore, sans que l'aveu de cet amour fût sorti de leur bouche, sans qu'ils se fussent eux-mêmes rendu compte qu'ils s'aimaient.

Ils avaient rejoint leurs parents.

— Pressez-vous ! criait Hector resté sur le marche-pied pour défendre l'entrée du wagon.

Ils montèrent et allèrent s'asseoir, Reine près de Louise et André à côté de M. Perrinet.

Ils s'étaient séparés instinctivement pour ne pas laisser voir leur trouble et livrer ainsi leur secret.

En un clin d'œil la voiture fut pleine d'autres voyageurs... puis la portière claqua, un coup de sifflet aigu, strident, déchira l'air et le train se mit en route.

Nous ne décrirons pas les impressions des deux jeunes gens pendant le trajet.

Les yeux à la portière, ils contemplaient, chacun de son côté, le paysage admirable, les arbres semés de villas élégantes, les coteaux verts encore, les champs de blé, tondus, qui semblaient, sous le soleil, hérissés de pointes d'or.

La journée se passa, rapide comme un beau rêve. Le déjeuner à l'hôtel des Roches-Noires avait été très gai, puis le départ pour la forêt, en tapissière, au milieu de gens bruyants, armés de mirlitons criards.

Sur la route, ombragée d'ormes séculaires, un grand mouvement de véhicules de toutes sortes, se croisant, s'accrochant même au milieu des cris et des réclamations de tous, et dans les contre-allées, sous les arbres, des files interminables de piétons, le chapeau à la main, le front en sueur, quelques-uns même portant sur le bras leur jaquette ou leur redingote.

La journée avait répondu aux promesses du matin. Un soleil clair, encore très chaud, tombant d'aplomb d'un ciel tout bleu, embrasant la route jaune, se jouait à travers les feuilles miroitantes dont les contours se bronzaient.

Puis, quand on fut sur le lieu de la fête, une ca-

cophonie intraduisible d'instruments des plus disparates, de boniments hurlés à pleine voix, de rugissements d'animaux. On eût dit que tous les génies de la forêt venaient de s'animer tout à coup, que tous les échos s'étaient réveillés, vomissant à la fois les mille bruits recueillis depuis des siècles.

Entre les baraques bariolées de grandes peintures monstrueuses, on avait de la peine à circuler.

Sur le devant des cirques, des théâtres, des clowns pailletés faisaient la parade à grands coups de gosier.

Les chevaux de bois tournaient, éblouissants de dorures, de franges et d'oripeaux, en moulant leur air éternel.

Sur les voitures de somnambules, des femmes en costumes bizarres, vieillies, flétries, édentées, invitaient à entrer les passants avides de connaître l'avenir, et plus loin, un peu à l'écart de tout ce tapage, des feux s'allumaient, au fond de petits fossés creusés en pleine terre, et devant ces feux, des oies et des poulets se doraient lentement.

André et Reine n'étaient jamais venus encore à la fête des Loges, et tout les charmait, les enthousiasmait.

Le jeune peintre avait même pris sur son album deux ou trois croquis qui lui avaient paru pittoresques.

Reine avait eu la fantaisie de monter sur les chevaux de bois. Il s'était empressé de l'accompagner, et ils avaient tourné l'un près de l'autre, l'oreille à l'oreille, se touchant presque et leur soufHe se confondant.

L'après-midi s'était écoulée ainsi, et elle leur avait paru si courte à tous les deux que c'est à peine s'ils s'étaient senti vivre.

M. Perrinet, qui avait regardé à sa montre comme ils descendaient de leurs montures mécaniques, s'était écrié :

— Eh ! eh ! six heures passées !

Il n'y avait eu qu'une exclamation sortant à la fois de la bouche de Reine, d'André, de Louise et d'Hector Sainte-Claire.

— Déjà?

— Déjà... Il est temps de songer au dîner. Nous n'avons rien retenu.

On se dirigea en tumulte, en bousculant la foule qui encombrait les avenues, vers une des tentes les plus vastes et ayant l'aspect le plus confortable.

M. Perrinet choisit lui-même, parmi les poulets déjà rôtis, celui qui lui parut le plus dodu, le mieux réussi. Il se le fit servir avec une salade, du fromage, des fruits, et ils commencèrent à manger avec un appétit aiguisé par plusieurs heures de promenade au grand air.

André et Reine étaient placés l'un près de l'autre, très serrés sur un bout de banc étroit, devant une table en bois blanc, dont les convives augmentaient de minute en minute, ce qui les forçait à se rapprocher encore.

Leurs coudes se touchaient. De temps à autre, involontairement, leurs genoux se frôlaient et ils rougissaient tous les deux, instantanément, pris d'un trouble indéfinissable, et ils cessaient de manger et de parler...

Sur la forêt, la nuit, descendue déjà, voilait d'une brume tendre la cime des arbres, qu'ils étaient encore à table.

Perrinet se leva et donna le signal du départ.

— Comment nous en allons-nous? demanda-t-il.

— A pied, fit Sainte-Glaire.

— Oui, oui, à pied! s'écrièrent les deux jeunesgens. Puis André se tourna vers sa mère.

— Feras-tu la route, mère ? Tu n'es pas fatiguée ~ Pas du tout.

— Alerte, alors ! dit M. Perrinet.

On régla le restaurateur et on traversa la fête, dont les bruits s'éteignaient pendant qu'on allumait les lumières pour reprendre avec une nouvelle ardeur quand serait passée l'heure du dîner et quand les couples sortiraient des restaurants et des tentes, l'œil allumé, le cerveau fumant, et qu'arriveraient de Paris, en voiture, les élégants qui ne se montrent que la nuit dans les endroits ou la foule se presse.

Mais, à ce moment, tout le monde dînait, tout était arrêté. On eût dit qu'une fée, de sa baguette, avait instantanément frappé d'immobilité et de silence toute cette animation et tout ce bruit qui réveillait tout à l'heure dans tous les endroits à la fois les échos endormis de la forêt.

On se mit en route sous l'ombre fraîche qui tombait.

André donnait le bras à Reine.

Le jeune homme était plus ému qu'il ne l'avait jamais été encore près de la jeune fille.

Il devinait qu'une heure décisive allait sonner pour lui, pour son amour.

Ils étaient sortis du cercle de la foule et cherchaient les allées désertes sur lesquelles un grand silence tombait.

Sous son bras, il tenait le bras de Reine qu'il sentait frémir et trembler chaque fois qu'un faux pas l'obligeait à le presser davantage.

Il n'était pas indifférent à la jeune fille, il le comprenait bien .

Si elle pouvait l'aimer, l'aimer comme il l'aimait lui-même !

Pourquoi ne lui parlerait-il pas, ne le lui demanderait-il pas? Jamais occasion pareille ne s'offrirait peut-être. Jamais moment ne serait mieux choisi.

Il s'enhardit.

Sous la fraîcheur douce qui descendait des grands arbres, sa voix murmura, faible comme un souffle :

— Reine I

La jeune fille tressaillit brusquement, se tourna vers lui.

— Vous m'avez appelée? dit-elle.

Et il sentit son bras qui tremblait.

— Oui, murmura-t-il... J'ai besoin de vous parler. .. de vous dire... Voulez-vous m'écouter ?

— Certainement.

Et une rougeur soudaine l'envahit, une rougeur que personne heureusement ne pouvait voir.

Elle aussi, elle comprenait que le moment décisif était venu.

Tout l'amour dont son cœur débordait silencieusement depuis longtemps allait jaillir à la fois.

Son secret menaçait de transpirer, de lui échapper.

Et elle était toute transie.

Devant eux, les parents marchaient en causant, sans s'occuper d'eux, leur frayant le chemin.

— Vous m'autorisez à parler ? dit André. Quoi que je vous dise, vous ne vous froisserez pas, vous ne m'en voudrez pas?

— Non, répondit la jeune flUe, car je ne crois pas que vous m'en donniez l'occasion.

— Eh bien, je vous aime! déclara André, comme s'il avait voulu d'un seul coup se débarrasser de l'aveu qui le gênait, qui l'accablait.

Reine fit un mouvement.

Il reprit vivement :

— Et ce n'est pas d'aujourd'hui seulement... mais du jour où je vous ai vue pour la première fois, du jour oii votre père vous a amenée chez nous, sortant de votre pension, dont vous aviez encore le costume simple, mais charmant... De ce jour, vos yeux, votre visage, vos cheveux m'ont transporté... Et je n'ai plus songé qu'à vous. Mais je n'osais pas vous le dire. Je ne savais pas si je ne vous froisserais pas, si vous pouviez m'aimer aussi... Aujourd'hui je n'y puis plus tenir... Mon secret m'étoufFait depuis trop longtemps. Si je vous suis trop odieux ou simplement indifférent, si vous sentez que vous ne m'aimerez jamais, dites-le moi franchement... Je tenterai de me consoler, d'oublier, mais je crois qu'il me serait plus facile et plus doux de mourir.

Il s'arrêta ..

Les mots ne lui venaient plus.

Il attendait, dans une angoisse mortelle.

Elle ne répondait pas.

Son cœur sautait à briser ses parois.

Et sa bouche, serrée, restait muette. Il fit d'un ton suppliant :

— Oh ! parlez ! répondez-moi ! Ne me laissez pas dans cette anxiété. M'aimerez-vous jamais? Vous laisserez-vous toucher?

Elle se pencha à son oreille et dit d'une voix aussi faible qu'un souffle, aussi faible que les froissements d'aile qui traversaient la nuit autour d'eux :

— Je vous aime !

Il faillit pousser un cri suprême de joie et de bonheur.

Mais à ce moment la voix de M. Perrinet s'éleva dans le silence :

— Eh bien? les enfants, eh bien ?

Il pressa le pas et entraîna Reine, ivre, fou, à travers les branches humides qui leur fouettaient de temps à autre le visage et dont la fraîcheur leur faisait du bien.

A partir de ce moment, il sembla que la langue d'André fût déliée. Il se savait aimé, il était fort. Après s'être rapprochés un instant de leurs parents, les jeunes gens restèrent de nouveau à Técart, et alors ils commencèrent à parler de leurs projets et de leurs rêves.

André demanda à Reine d'abord s'il y avait longtemps qu'elle l'aimait. Elle lui répondit ingénument :

— Du jour où je vous ai vu pour la première fois. •— Vous m'avez aimé?

— ■ Je ne puis pas dire précisément que je vous ai aimé, mais votre vue a fait sur moi une grande impression. J'ai trouvé que vous aviez l'œil bon et doux... Et j'ai pensé qu'une femme serait heureuse près de vous.

Il lui pressa la main dans un transport ardent.

— Oh ! oui, vous serez heureuse, je vous le promets, je vous le jure I Je vous aime tant !

Elle eut une sorte de frémissenient craintif.

— Ne me parlez pas ainsi, dit-elle. Causons posément, tranquillement. Autrement je serais obligée de rejoindre mon père.

— Si VOUS saviez ! murmura-t-il.

Mais il se calma pour ne pas reffaroucher, Téloi-

gner.

Comme la journée, la nuit était superbe.

Ils marctiaieni; sur l'herbe touffue, dans la forêt enveloppée au loin d'ombre et de silence et dont la grande avenue commençait à être de nouveau sillonnée de véhicules dont les lanternes ressemblaient à travers les arbres à des feux-follets qui passent.

Dans les profondeurs mystérieuses qu'on apercevait et que l'on sentait derrière soi, des chants de rossignol s'élevaient stridents, sonores, emplissant le silence d'harmonie et de bruit.

Le ciel, très bleu, était piqué de myriades d'étoiles dont Y obscure cla^^té^ selon l'expression si belle de Corneille, tombait sur le gazon, attendrie et douce.

Devant eux, le groupe composé de leurs parents causait bruyamment.

On entendait de temps à autre sonner le gros rire de Perrinet qui venait jusqu'à eux.

Reine fit quelques pas rapides .

• -- On va nous appeler de nouveau.

Il essayait de la retenir.

— Je ne vous ai rien dit encore, soupira-t-il .. Et j'ai tant de choses à vous confier ! Moi aussi, c'est du premier jour où je vous ai vue que mon cœur a été pris... Vous le rappelez-vous, ce jour?... C'était un dimanche de Pâques. Je l'ai présent à l'esprit comme si c'était hier. Je ne vous connaissais pas encore... Ma mère m'avait emmené avec elle à votre pension pour vous voir. Votre père n'avait pas pu y aller.

— Oui. . oui., je m'en souviens...

— Il y avait dix minutes environ que nous attendions dans le parloir, au milieu des allées et venues des parents endimanchés, des élèves sautillant, chargées de gâteaux, quand je vis poindre à travers les têtes banales, indifférentes^ la plus délicieuse figure.

La jeune fille pressa le bras de son compagnon.

— Monsieur André ! murmura-t-elle.

Le jeune homme poursuivit dans une sorte d'exaltation extasiée :

— ... Des yeux comme je n'en avais jamais vu encore... Un front si pur !... Des cheveux si fins et si si beaux!... Je ne pus me défendre d'un mouvement d'admiration.

Reine bégaya encore.

— Monsieur André ! . . .

Le fils d'Hector Sainte-Claire continua, imperturbable :

— Laissez-moi parler. C'est si doux de se confier ses impressions, maintenant que je sais qu'elles sont partagées ! Je vous montrai à ma mère dont l'attention était dirigée d'un autre côté.

— Vois donc, mère, m'écriai-je, la jolie fille! Elle se retourna, regarda.

— Mais c'est Reine ! dit-elle.

— Et elle alla à vous. J'y courus aussi avec elle et je ne sais pas ce que je vous dis dans cette première entrevue. J'étais si troublé 1 Comme j'ai dû vous paraître gauche, godiche, pour dire le mot.

— Mais non, monsieur André !

— Je n'osais pas lever les yeux- vers vous, vous regarder.

-- Moi, dit malicieusement Reine, je man<^eais des gâteaux pour me donner une contenance. Et j'embrassais votre mère, vous souvenez-vous, et avec quel cœur ! J'étais bien émue aussi, mais je ne voulais pas le laisser voir.

Il la serra de nouveau.

— 0 Reine! s'écria-t-il, chère Reine !

Au même instant, la voix de Perrinet se fît entendre :

— Eh ! bien, les enfants, que faites-vous donc Vous ne marchez pas.

— Si... si... nous vous suivons, se hâta de répondre André.

Et, en effet, les deux jeunes gens, en quelques pas rapides, rejoignirent leurs parents.

— Quelle belle soirée ! dit Hector.

— On voudrait rester là toute sa vie! murmura le jeune homme transporté.

Il se rapprocha aussitôt de Reine dont il reprit le bras.

— A dater de ce jour, poursuivit-il, continuant la conversation commencée, il ne s'est pas passé un jour, une heure dans ma vie, sans que ma pensée se soit portée vers vous. Je vous montrerai mes albums à croquis. Toutes les pages sont pleines de votre image, dessinée de mémoire, telle que je vous avais vue là-bas, dans le parloir sombre que votre présence avait pour moi illuminé pour un instant.

Reine écoutait.

Elle buvait délicieusement toutes ses paroles. Elle aussi pensaitcomme André, si elle n'osait pas s^exprimer comme lui.

Elle aussi, rentrée dans la pension, elle avait revu en songe le beau jeune homme qui accompagnait M'"' Sainte-Claire.

Elle aussi, elle avait dessiné de mémoire sa figure.

— Malheureusement, reprit André, je ne vous revis que longtemps après, quand vous eûtes quitté la pension... Vous étiez devenue plus grande. Vous ne me paraissiez plus une enfant... Votre vue m'en imposa, et je n'osai pas vous parler... Puis, savaisje si vous m'aimeriez?... D'un mot, vous pouviez faire évanouir mon éblouissante vision, éteindre mon rêve radieux et me replonger dans la réalité... Je gardais le silence.,. Combien cela me fut pénible, moi seul je puis le savoir... Je vous observais silencieusement... Je guettais sur votre visage une expression, un sourire, dans vos yeux un regard, et quand l'expression était bienveillante, le sourire aimable, le regard affable, j'en ressentais une telle joie que j'étais heureux pendant plusieurs jours. Puis des doutes me venaient... me torturaient... Pouvais-je prendre pour argent comptant une com plaisance, une politesse, un air gracieux comme vous en trouviez pour chacun ? Vous n'aviez pas de raison de me faire froide mine... Vous étiez avec moi comme avec tout le monde... Puis c'étaient des bouffées d'espoir qui me montaient au cerveau, faisant fuir tous ces doutes, toutes ces craintes... Il me semblait que j'avais remarqué sur votre visage divin, dans vos yeux célestes, une expression qui n'était pas semblable à celle que vous aviez en présence des autres, qui m'était particulière et qui me montrait que je ne vous étais pas indifférent. Alors,

VOUS dire mes transports, mon bonheur!... Mais maintenant je n'aurai plus d'anxiétés, plus de découragements. Vous m'aimez... Vous me l'avez dit. Elle le lui répéta encore, tendremeat, avec une voix qui lui sembla douce comme une caresse.

— Oui, je vous aime depuis longtemps.

Il la serra dans ses bras.

— Ma femme ! ma Reine !

A ce moment Perrinet, Hector Sainte-Claire et Louise étaient arrivés à l'extrémité de la forêt.

On allait entrer dans le fracas des voitures, réblouissement des lumières, l'écrasement de la foule pour gagner la gare.

Ils les appelèrent encore.

Reine s'élança en avant.

André lui mit la main sur le bras.

— Un mot encore.

— Parlez, monsieur André !

— Nous venons de nous faire l'aveu de notre mutuel amour, aveu qui m'a rendu le plus heureux des hommes, . Jurons maintenant que nous ne serons jamais que l'un à l'autre !

La jeune fille étendit vivement la main.

— Oh ! je vous le jure !

— Rien ne nous séparera ?

— Rien.

— Si je meurs?...

— Je vous rejoindrai sans qu'un autre homme... M. Perrinet cria avec une nuance d'impatience :

— Eh bien ? eh bien ?

— Voilà, père ! dit la jeune fille qui s'élança, s'arrachant à l'étreinte d'André.

Celui-ci était resté sur place, comme étourdi, écrasé par Texcès de son bonheur.

— Elle m'aime ! disait-il en extase. Elle sera ma femme !

Un quart d'heure après ils étaient tous les cinq dans le train qui devait les ramener à Paris, et si • Perrinet et Sainte-Claire avaient examiné la figure rayonnante de leurs enfants, ils auraient certainement deviné qu'il s'était passé entre eux quelque chose, que des promesses venaient d'être faites, des serments échangés ; mais ni l'un ni l'autre ne songeait à l'union d'André et de Reine. Sainte-Claire trouvait son-^ls trop jeune pour penser à le marier. Et quant à Reine, M. Perrinet ne s'était pas encore inquiété d'elle à ce point de vue. Avec l'égoïsme qui le caractérisait, il était persuadé que sa fille était trop heureuse de vivre avec lui pour avoir l'idée de le quitter.

Aucun d'eux donc ne s'aperçut de l'amour des jeunes gens, et si M""^ Sainte-Claire, plus perspicace, eut quelques soupçons, elle n'y attacha pas d'importance, croyant aussi André trop jeune pour le mariage. Il fallait que sa position se fît tout d'abord.

Après cette journée décisive, André et Reine ne songèrent plus qu'au jour où il leur serait permis de s'unir et de proclamer leur amour à la face de tous.

Ils se regardèrent comme deux fiancée, deux époux, dont l'existence devait se passer côte à côte, et quand ils se revirent, ils ne parlèrent plus que du moment fortuné où ils se jureraient au pied des autels une affection et une fidélité éternelles.

On conçoit après cela de quel chagrin se gonfla le

cœur de Reine devant la défense de son père, formulée en termes si rudes, de retourner chez les Sainte-Claire, que le malheur venait de frapper...

Qu'allait penser André ? Voilà ce qu'elle se dit le reste du jour et la nuit suivante, qui se passa pour elle sans sommeil.

C'était elle qu'il devait attendre comme consolatrice, et elle ne serait pas là près de lui.

Elle s'était enfermée dans sa chambre... et elle y pleurait à chaudes larmes,.. Elle n'osait pas désobéir à son père.

Elle se rappelait les paroles dites, les sensations douces, les serments solennels faits...

Pourquoi son père se montrait-il si dur ?

Est-ce parce qu'ils étaient dans la peine?

C'est cela surtout qui l'aurait, elle, rapprochée de lui, si elle ne l'avait aimé déjà.

Il fallait qu'il se fût passé quelque chose d'extraordinaire. Mais quoi ? En quoi les Sainte-Claire avaient-ils pu démériter près de son père ?

Et, tout en laissant couler les larmes silencieuses qui tombaient une à une sur ses joues et les inondaient, elle se rappelait les quelques mois écoulés depuis l'aveu fait àAndré, mois d'éblouissementetde bonheur. Elle se remémorait la journée de Saint- Germain, restée si lumineuse dans son esprit, la causerie sous les ombrages de la forêt, la causerie où ils s'étaient ouvert leur cœur et oii elle avait pu lire dans celui d'André tout l'amour qui s'y trouvait contenu.

Comme elle avait été heureuse, et gaie, et transportée, en récoutant !

Toutes ses paroles chantaient encore à son oreille.

Elle l'entendait jurer de nouveau qu'il n'aurait pas d'autre femme, d'autre amour.

Elle s'entendait lui répondre, lui faire le même serment.

Est-ce que tout cela allait être détruit ?

Est-ce qu'il lui faudrait ne plus le voir, ne plus penser à lui?

Est-ce que c'était possible ?

Mieux valait pour elle mourir, oui, mourir mille fois, si elle ne parvenait pas à fléchir son père !

Pendant deux jours, elle le supplia ; pendant deux jours il fut inflexible, et plus elle le priait, plus il se montrait sévère, irritable.

Oh ! oui, il fallait qu'il y eût quelque chose !

Et elle voulait savoir quel incident grave, quel événement avait tout à coup changé les sentiments de son père à l'égard de ses amis.

Dans l'après-midi du troisième jour, le lendemain même du jour où Hector avait été conduit à sa dernière demeure, elle n'y tint plus.

Elle avait entendu s'ouvrir la porte d'entrée.

Elle courut à la fenêtre, regarda dans la rue.

C'était son père qui sortait, son père qui ne lui parlait plus... Elle était seule, libre.

Alors un désir fou s'empara d'elle.

Elle irait chez les Sainte-Claire... Elle les verrait, elle apprendrait...

Comme elle était en costume du matin, elle s'ha^ billa à la hâte, sonna sa bonne, une vieille femme qui avait toute la confiance de Perrinet et qui semblait plutôt, depuis quelques jours, être la geôlière de la jeune flUe que sa domestique.

La bonne se présenta.

— Mademoiselle a sonné ?

— Allez me chercher une voiture tout de suite ! fit fiévreusement Reine, qui avait peur de voir tomber son énergie et qui voulait profiter de l'excès d'audace qui lui était venu.

— Mademoiselle veut sortir ? se récria la vieille qui regarda en dessous sa jeune maîtresse.

— Oui, j'ai besoin de prendre l'air. J'étouffe ici.

— Mais mademoiselle sait bien...

— Allez ! fit Reine d'un ton impérieux tout en s'habillant, ou, si vous ne voulez pas obéir, j'irai moi-même.

La domestique fit machinalement un pas vers la porte, puis elle se retourna.

— Mademoiselle ferait peut-être bien, si elle veut seulement prendre l'air, d'attendre monsieur. Monsieur ne sera pas longtemps à rentrer.

La jeune fille, qui achevait de ranger son chapeau sur ses beaux cheveux blonds, eut un geste d'impatience.

— C'est bien, dit-elle, vous ne voulez pas ? Laissez-moi !

— C'est que monsieur... bégaya la vieille.

— Sortez ! cria Reine qui ne se possédait plus.

Elle était prête. Elle traversa sa chambre, le couloir, ouvrit la porte d'entrée et descendit l'escalier quatre à quatre, toute fiévreuse.

A quelques pas de sa maison, elle aperçut une voiture vide, fit signe au cocher et sauta dans le ' véhicule.

Le coupé était attelé d'un bon cheval et au bout

d'un quart d'heure Reine se trouva devant la maison occupée par les Sainte-Claire.

Au moment d'en franchir le seuil, elle fut prise d'elle ne savait quelle sensation étrange qui lui serra le cœur...

Elle avait aperçu les persiennes ouvertes, les fenêtres claires, comme toutes gaies.

Elle entra sous la voûte, fi^anchit le vestibule, et, au moment de sonner, elle s'arrêta court.

Elle avait entendu des roulades dans les pièces, dominant des sons de piano.

Etait-ce possible ?

Ne s'était-elle pas trompée ?

Elle retourna sur ses pas et rencontra la concierge.

— C'est bien ici M""^ Sainte-Claire ? demanda-telle.

— Oui, madame.

— Elle y est ?

— Avec son flls, oui, madame.

Reine se rassura.

C'était ailleurs, sans doute, dans un autre appartement, que l'on chantait, et le bruit lui avait paru venir de celui des Sainte-Claire. Elle était folle. L'agitation où elle était lui causait ces idées étranges.

Elle revint vers la porte et sonna.

On ne chantait plus. Elle avait eu une hallucination.

La porte s'ouvrit et un jeune homme en veston de flanelle blanche, un monocle à l'œil, se dressa devant elle.

Reine ne put maîtriser un mouvement de stupeur.

L'inconnu, remarquant sa beauté, avait pris tout à coup un air gracieux.. . empressé...

— Vous désirez, mademoiselle ?

La jeune fille recula, interdite.

— Pardon, balbutia-t-elle, je me trompe !

— Mais que demandez- vous ? reprit le jeune homme.

— M^^ Sainte-Claire.

— C'est ici... vous né vous trompez pas. Et, s'effaçant, il voulut la faire passer.

— Entrez, mademoiselle.

Reine fit machinalement un ou deux pas en avant.

Elle ne comprenait pas.

Quel était cet homme qu'elle n'avait jamais vu chez les Sainte-Claire ? Celui-ci, l'air dégagé, le lorgnon à l'œil, examinait curieusement la jeune fille et paraissait s'amuser de son embarras.

— Tiens ! Tiens ! pensait-il, ils avaient de jolies connaissances, les autres... C'était sans doute une ieunesse qui en tenait pour le bâtard.

Et il introduisit dans le salon la pauvre Reine à qui la surprise cassait les bras et les jambes. Il lui avança un siège.

— Veuillez prendre la peine de vous asseoir, mademoiselle.

— Merci, monsieur... bégaya la pauvre enfant qui se laissa tomber sur le fauteuil .. Je voudrais voir M""*^ Sainte-Claire.

Le jeune homme ouvrit une porte et cria :

— Mère, c'est quelqu'un pour toi... une jeune fille charmante.

Reine se dressa debout.

Elle croyait avoir mal entendu.

Elle allait faire un mouvement pour se retirer. Il était trop tard. M"'^ Sainte-Claire, ou plutôt Valérie, était déjà dans le salon.

Elle s'approcha d'un air mielleux.

— • C'est moi que vous demandez, mon enfant ?

Reine la regarda, parut stupéfaite de ses paroles, de son ton, de sa physionomie, de sa mise.

La toilette de la nouvelle venue était riche, prétentieuse, presque ridicule.

Son visage était outrageusement fardé... Autour d'elle s'étaient élevées des traînées d'odeurs fortes : mutsc et patchouli mêlés.

— C'est M""^ Sainte-Claire, dit Reine au comble de la gêne et de l'embarras, que je voulais voir. Puisqu'elle est absente...

— Madame Sainte-Claire?... Mais c'est moi, fit la mère de Paul.

Puis, comprenant ce qui causait l'ahurissement de Reine :

— Je vois ce que c'est, ajouta-t-elle. Ce n'est pas moi que mademoiselle voulait voir... c'est une fausse M''"^ Sainte-Claire, une intrigante qu'elle a connue du vivant de mon mari et que nous avons chassée d'une maison qu'elle avait usurpée.

En prononçant ces mots, Valérie avait laissé passer par ses yeux toute la haine dont son cœur débordait.

Reine ferma les paupières.

Elle sentait qu'elle allait défaillir.

Elle comprenait tout. C'est pour cela que son père...

Et André? André?

Le ûU était revenu dans le salon pour admirer la jeune fille. Il paraissait s'amuser de son embarras et la fixait gouailleusement.

La pauvre enfant n'y tint plus.

Tout son cœur se fondit. Elle éclata en sanglots et elle tomba à la renverse en murmurant :

— André ! André !

Valérie et son fils se précipitèrent pour la recevoir.

Pendant que la mère essayait de faire revenir à elle la pauvre Reine, le flls examinait curieusement la jeune fille.

— Comme elle est jolie ! ne put-il s'empêcher de murmurer.

Puis il ajouta avec une sorte d'envie et de jalousie qu'il ne pouvait pas contenir :

— Elle aime l'autre ! C'est pour l'autre qu'elle venait.

Il se rapprocha de Valérie qui avait assis Reine sur un fauteuil et lui faisait respirer des sels.

— Comment se nomme-t-elle?

— Je ne sais pas, mais il est facile de le savoir, pendant qu'elle est encore sans connaissance.

— Elle a l'air très bien et je voudrais bien la revoir.

Valérie sourit.

— Est-ce que tu en serais amoureux ?

— Dame! '

— Déjà? ^ -^ Le coup de foudre, comme dans les romans et

les pièces de théâtre.

— Attends ! je vais voir.

Et la mère, sans vergogne, sans honte, plongea la main dans la poche de la jeune fille... Elle en retira un petit carnet sur lequel était écrit le nom de Reine Perrinet.

Valérie poussa une exclamation de surprise et replaça le carnet où il était.

— Perrinet! Est-ce que ce serait la fille du gros Perrinet?

— Tu le connais? s'écria Paul.

— Si je le connais !... Qui ne le connaît pas dans Paris? Un ancien habitué de coulisses, qui a un pied dans toutes les entreprises théâtrales. Je l'ai vu souvent ici, puis à Londres, à Pétersbourg, où il commanditait des troupes... Si c'était lui, ce serait curieux!

— Quelle veine ! Si c'était... Tu es bien avec lui ?

— Très bien.

— Et il ne savait pas qui tu étais ? Il ne connaissait pas ton nom?

— Mon nom de théâtre seulement... S'il s'était douté!... Oh! que ce serait diôle !. . D'ailleurs, c'est très probable. Sainte-Claire était auteur dramatique, souvent gêné.'.. Il a dû avoir des relations avec Perrinet, quand ce n'aurait été que pour lui emprunter de l'argent.

Reine était toujours inanimée.

Ses yeux restaient fermés. Une pâleur s'était étendue sur son visage comme un voile. Mais cette pâleur même faisait ressortir encore la délicatesse de ses traits, la finesse des narines et de la bouche.

Mlle ressemblait à une statue de marbre blanc d'une beauté et d'une pureté idéales.

Paul avait de la peine à contenir son admiration.

— Qu'elle est belle! qu'elle est belle ! s'écriait-il. Puis, la voyant toujours immobile, il finit par

s'inquiéter.

— Mais elle ne revient pas à elle, dit-il. Si... Sa mère le rassura d'un geste.

— Laisse donc ! ce n'est pas dangereux.

En effet, à ce moment même, la jeune flUe ouvrit les yeux.

Elle parut d'abord très étonnée de voir autour d'elle deux physionomies qu'elle ne connaissait pas, qu'elle ne se rappelait plus, puis la mémoire lui revint et elle fit un mouvement pour «e lever.

— Restez, mon enfant, dit Valérie d'une voix calme... Vous avez encore besoin de repos... Voulezvous prendre quelque chose ?... Un verre de liqueur qui achèvera de vous remettre?

— Oui, mademoiselle, fit aussitôt Paul qui voulait s'empresser de paraître aimable ; un petit verre de cassis... Nous avons du cassis délicieux... du vrai Dijon.

Reine le regarda, puis murmura :

— Je vous remercie, je n'ai besoin de rien. Elle se leva.

— Je vous demande pardon, dit-elle, du dérangement...

Et elle se dirigea vers la porte.

Sur un signe de son fils, Valérie, se mit devant elle.

— Vous n'allez pas nous quitter ainsi, madenioi-

selle, SOUS cette mauvaise impression .. Ce n'est pas notre faute.

— Non, non, fît vivement la jeune flUe, ne me retenez pas ! Il faut que je me retire.

— On croirait, ma parole! fît Valérie piquée, que nous vous faisons horreur, mon fils et moi.

— Oui, dit niaisement le jeune homme, vous n'êtes pas gracieuse. Nous ne vous avons rien dit. de pénible.

. — Nous ne pouvions pa5 prévoir, fît cruellement la mère, que mademoiselle aimait le bâtard de Sainte-Claire.

Reine leva les yeux vers Valérie, la regarda fixement.

— Son fîls, dit-elle.

L'ancienne maîtresse de Valentin eut un ricanement féroce.

— Oh ! oh! son fîls, fît Paul, avec un de ces gestes dégingandés de gommeux qui lui étaient habituels, quand il m'en aura demandé la permission. Le fîls de Sainte-Claire, l'héritier de Sainte-Claire, c'est moi... C'est moi seul qui ai le droit de porter son nom...

Reine se tourna vers lui.

— C'est lui seul qui le pleure, dit-elle...

Le jeune homme resta coi et regarda sa mère. Celle-ci haussa les épaules.

— Pimbêche!

La jeune fîlle était revenue à la porte. Elle allait l'ouvrir quand un coup de sonnette violent l'arrêta. Le coup était irrité, vibrant.

Elle tressaillit sans savoir pourquoi.

Valérie se tourna vers Paul.

— Va ouvrir.

Puis, s'adressant à Reine :

— Veuillez attendre une minute, mademoiselle. Et elle rinvita à s'asseoir.

La jeune fille resta debout.

La porte d'entrée venait de s'ouvrir.

Un éclat de voix parvint dans le salon, un éclat violent, que Reine reconnut aussitôt.

Elle devint livide.

C'était la voix de son père.

Avant qu'elle eût pu faire un mouvement, la porte du salon tourna sur ses gonds et Paul annonça, d'un air légèrement gouailleur :

— M. Perrinet.

Puis il fixa ses yeux méchants de singe sur la pauvre Reine devenue toute pâle et toute tremblante.

Perrinet, rouge comme s'il venait d'avoir une attaque d'apoplexie, soufflant plus qu'un phoque, fit un pas dans le salon, aperçut Reine, puis Valérie, et s'arrêta, en proie à la plus grande surprise.

Avant qu'il fût revenu de son étonnement, Valérie courut à lui.

— Perrinet! s'écria-t-elle. Quelle bonne surprise I

Reine les regarda avec stupeur.

Ils se connaissaient donc ?

Perrinet, qui avait enfin retrouvé sa respiration et ses sens, put bégayer :

— Une surprise... une surprise!... C'est moi qui réprouve, la surprise.

— Oui, VOUS ne vous attendiez pas à me trouver là ?

— Vous étiez la dernière...

Et, après une pause, il ajouta :

— Vous êtes donc?...

— La femme de Sainte-Claire.

— La première ?

— La seule.

— C'est vrai, l'autre... Je ne savais pas.

— Personne ne le savait... Sainte-Claire avait bien gardé son secret.

Perrinet se tourna vers sa fille, interdite, comme médusée.

— Je vous avais défendu, mademoiselle... dit-il d'un ton sévère.

Valérie l'interrompit.

— Ne la grondez pas. Nous avons été enchantés de faire la connaissance de mademoiselle, qui est vraiment une personne charmante.

— Charmante ! charmante ! grommela le gros homme. Elle s'est fourré dans la tête une amourette.

Reine dressa la tête.

— Un amour véritable, mon père, dit-elle doucement.

— Un amour ou non, nous verrons bien. Ce n'est pas le moment de discuter ça ici. Va m'attendre dans la voiture. Nous causerons tout à l'heure.

Et, prenant l'enfant par la main, il la fit sortir du salon.

Reine s'éloigna.

Il revint vers Valérie :

— J'en tombe de mon haut, reprit-iL Comment ! vous étiez la femme de Sainte-Claire ?

REIÎîE ET ANDRÉ 215

— Parfaitement. Aujourd'hui je suis sa veuve, fit en riant la mère de Paul.

Il se tourna vers le jeune homme :

— Et ce grand garçon ?.. .

— C'est son fils.

— Il a au moins trente ans...

— Trente et un, dit Paul.

— Il ne les paraît pas.

Le jeune homme s'inclina.

Perrinet, qui s'était assis, battait ses genoux de ses grandes mains, d'un air rêveur.

— Que c'est drôle, la vie ! murmura -t-il. Puis, après un moment de silence, il dit :

— Alors c'est vous qui avez chassé les autres?

— C'était notre droit.

— En effet.

— C'est moi qui hérite, dit Paul... Il n'y a pas de testament .

— D'ailleurs, il y en aurait...

— C'est vrai.

— Et ils ont bien voulu partir, vous céder la place ?

— Ils n'ont pas demandé mieux.

— Ainsi vous avez accepté la succession ?

— Oh! sous bénéfice d'inventaire.

— Il y a des dettes...

— Je le sais bien... mais les dettes, ça ne nous regarde pas... Nous enverrons les créanciers aux autres.

— C'est juste.

— Et où se sont-ils réfugiés?

— Nous ne savons pas encore.

— Quelle histoire 1 Ça fait un bruit de tous les diables dans les théâtres et sur le boulevard... Personne ne sait encore, par exemple...

•— Que c'est moi?

— Non .

— On ne va pas tarder à le savoir, car vous pensez bien que nous allons profiter de la situation, battre monnaie avec le nom de mon mari, avec les sympathies qu'il laisse... D'abord nous allons organiser une grande représentation à bénéfice.

— Vous avez raison.

— J'ai beaucoup de connaissances parmi les artistes. Ils ne me refuseront pas leur concours.

— Évidemment.

, — Puis, dit Paul, il y a le répertoire.

— Oh ! il est bien usé !

— Ça ne fait rien. En s'en occupant un peu, en faisant retoucher quelques vieilles pièces... nous saurons bien nous tirer d'affaire .

— Je le crois, dit Perrinet qui aimait les gens pratiques mieux que les autres, qui ne savaient que pleurer.

— A quoi sert de pleurer ? dit Valérie. Ça fait perdre du temps.

— Puis je l'ai si peu connu, ajouta Paul, bien qu'il fût mon père !

L'entretien continua quelque temps encore sur ce ton, ensuite Perrinet prit congé en portant à ses lèvres la main de Valérie, que celle-ci lui abandonna gracieusement.

— Nous nous reverrons, dit-elle, maintenant...

— Certainement.

— Nous renouerons connaissance. D'autant plus que mon fils sera enchanté d'être présenté à j^iie perrinet et d'une autre façon qu'il l'a été.

— Assurément, dit le jeune homme. M^^® Perrinet est ravissante .

— Est-ce que vous songeriez déjà *à lui faire la cour? ricana le gros homme.

— Dame ! fit Valérie, il pourrait s'adresser plus mal.

— Et je ne trouverai pas plus jolie, ajouta Paul. Perrinet fit avec une sorte de contrainte embarrassée :

— Ce n'est pas le moment. Figurez-vous que cette petite sotte s'est amourachée de l'autre.

— Nous nous en sommes aperçus.

— Comment cela ?

— Quand elle s'est trouvée en notre présence et qu'elle a vu que son cher... Comment se nomme-t-il? ajouta Valérie avec une sorte d'indifférence dédaigneuse.

— André.

— Quand elle a vu, reprit-elle, que son cher André n'était pas là, elle s'est évanouie.

— Évanouie ! s'écria Perrinet qui fit un bond de fureur.

— Elle est restée près d'un quart d'heure sans connaissance, amplifia Valérie.

— Elle venait seulement de se remettre quand vous avez sonné.

Le père serra les poings.

— Oh ! la petite misérable ! s'écria-t-il. Puis il ajouta en se dirigeant vers la porte :

— Je saurai lui faire entendre raison, soyez tranquille.

Et il disparut, non sans répéter encore :

— La femme de Sainte-Claire I Linda ! Qui m'aurait dit ? Qui m'aurait dit?

Quand il fut sorti, Paul se tourna vers sa mère.

— Oh ! maman, s'écria-t-il, il faut que j'épouse M^'^Perrinet!... Je Taime déjà, je l'aime !

Valérie lyi jeta un coup d'œil résolu.

— Je connais Perrinet. Je sais comment il faut le prendre. Compte sur moi !

— Oh! que je suis heureux! bégaya niaisement le gandin.

vr

Montée dans le fiacre qui attendait à la porte, la pauvre Reine, tout en larmes, se mit à réfléchir à ce qui venait de se passer. Sans en comprendre absolument les causes, elle se disait que son bonheur était perdu, qu'elle ne reverrait plus André, qu'elle ne serait pas sa femme... Dans ce cas, tout était fini pour elle... Elle n'épouserait jamais un autre homme. Elle était résolue à se retirer du monde, à se réfugier dans un couvent ou à se laisser mourir.

La mort serait encore pour elle la meilleure délivrance. Et elle rêvait déjà aux moyens qu'elle emploierait pour en finir avec une vie qui lui serait désormais odieuse. Son cœur saignait par mille blessures à la fois. Elle se figurait quelle devait être la douleur d'André et elle était malheureuse des souffrances de celui qu'elle aimait plus encore que de ses propres souffrances.

Comme il avait dû pleurer, d'abord en perdant son père, puis en se voyant chassé, lui et sa mère, par cette femme et cet enfant qu'elle continuait à considérer, elle, comme deux étrangers... De quel droit, en effet, étaient-ils venus troubler le chagrin d'An-

dré et de sa mère? C'était André et sa mère qui étaient le vrai fils et la vraie femme de Sainte-Claire, car eux seuls l'aimaient et le pleuraient.

Les intrus qui étaient venus prendre leur place dans la maison du mort ne songeaient même pas à ce dernier. Ils chantaient quand elle avait sonné. Elle avait bien entendu. Elle ne s'était pas trompée. C'était de l'appartement de Sainte-Claire que partaient les roulades qui l'avaient scandalisée... Quoi qu'il advînt, elle ne renierait pas André. Elle lui resterait Adèle, et si on Téloignait définitivement de lui, eh bien, elle ferait ce qu'elle pensait tout à l'heure.

Cependant le temps se passait, son père ne repa-

raissait pas. Que faisait-il dans cette maison ? Il connaissait cette dame, cette dame si outrageusement maquillée et dont la physionomie ainsi que la toilette et l'attitude lui avaient fait une si étrange impression !

Qu'avait-il à lui dire ?

Elle se rappelait les coups d'œil que lui avait lancés le jeune homme.

Elle avait bien remarqué que celui-ci avait été frappé de sa beauté, avait fait tous ses efforts pour être gracieux avec elle. Que lui importait? Plus il voulait se montrer aimable, plus il lui avait paru odieux. Oh ! il pouvait tout faire, celui-là, tout ton- ^ ter, jamais elle ne lui ferait bon visage, jamais! N'était-ce pas lui qui avait pris la place d'André ?

Reine songeait ainsi. Les pensées de tout genre ' se pressaient à son esprit, exalté par la déception ; cruelle qu'elle avait eue.

Et mille questions lui revenaient, se dressaient constamment devant elle comme des points d'interrogation douloureux.

• Où était André ?

Que faisait -il?

Comment le retrouver, lui faire savoir qu'elle était plus que jamais résolue à tenir le serment solennel qu'elle lui avait fait ?

Et sa pauvre mère ! Que disait-elle ? Que pensaitelle? Combien elle devait aussi être malheureuse !

Son imagination se les représentait tous les deux pleurant à chaudes larmes sur le sein l'un de l'autre.

Que n'eût-elle pas donné pour être près d'eux^ pour les consoler ou partager leur douleur !...

Son père ne lui dirait jamais ce qu'ils étaient devenus... Son père la surveillerait plus que jamais.

Il lui serait impossible d'apprendre, de savoir...

Elle était si heureuse avant, près de lui !

Elle baissa la tête et éclata en sanglots... ' C'est dans cette attitude que son père, sorti brusquement de la maison, la surprit...

Il fit un geste de mauvaise humeur, jeta son adresse au cocher et entra dans la voiture...

De la main, par la fenêtre, Valérie faisait des signes d'adieu.

V n'y répondit pas, s'installa près de sa fille, l'air maussade, ennuyé.

— Eh bien ! dit-il brusquement, est-ce que ça va continuer ?

Reine leva vers lui des yeux emperlés de larmes.

— Quoi, mon père ? demanda-t-elle.

— Ces larmes ridicules...

Le fiacre venait de s'ébranler, de se mettre en marche.

Reine bégaya :

— Je suis si malheureuse !

Perrinet se tourna et se retourna sur les coussins avec une sorte de malaise. On voyait qu'il faisait des efforts pour se contenir. Ses traits étaient contractés par une fureur sourde.

— Malheureuse! malheureuse! grommela- t-il... Et d'abord, fit-il d'un ton sévère, pourquoi es-tu sortie malgré ma défense?...

Elle murmura, toute tremblante :

— Mon père...

— C'est ainsi qu'on t'a appris à m'obéir à ta pension ?...

— Je ne vivais plus...

— Sans M. André ?

— Je l'aime, mon père, je l'aime !

— Je le vois bien, malheureusement... Oh! si j'avais su!

Il se retourna encore.

On eût dit que sa place était hérissée de pointes

aiguës.

Puis il fit un geste de menace, serra les poings et s'écria :

— Oh! ce Sainte-Glaire! qui m'aurait dit?... Maudit soit le jour où je t'ai menée dans cette maison !...

— Mais en quoi, demanda-t-elle d'un air timide, tremblant, en quoi M. Sainte-Claire et M. André ont- ,| ils démérité ?

Il se tourna vers elle brusquement.

— En quoi ? tu veux le savoir?

REINK ET ANDRÉ ^223

Elle répondit doucement :

— Oui, mon père.

— Je vais te l'apprendre, bien que j'eusse voulu te laisser en dehors de cette histoire. C'était pour cela que je t'avais dit de ne pas sortir, car je pensais bien que si tu sortais ce serait pour venir ici, dans cette maison. Enfin, puisque tu n'as pas voulu m'écouter... C'est insensé ! Les enfants maintenant voudraient commander à leurs parents. Eh bien, tu vas tout savoir. M. André et sa mère sont partis après la mort de Sainte-Claire, parce qu'ils n'avaient plus le droit de demeurer chez lui. M. Sainte-Claire n'était pas marié. André n'était pas son fils légitime. C'était un bâtard. Saisis-tu, maintenant ? La femme véritable de Sainte-Claire, c'est cette dame que tu as vue; son fils, c'est ce jeune homme . .

— Je ne les avais jamais vus.

-— Tant que Sainte-Claire vivait, ils ne se sont pas montrés.

— Ils s'étaient donc mal conduits envers lui ?

— Oh ! ça, je ne sais pas ! fit Perrinet embarrassé ; ce n'est pas mon affaire.

— Puisque M. Sainte-Claire ne voulait pas les voir.

— Il était évident qu'il y avait eu entre eux... Mais ce n'est pas la question. Il n'est plus là maintenant pour défendre les autres, et la loi est la loi.

— Mais en quoi M. André, dit doucement Reine, est-il coupable ?

— En rien, parbleu ! Ce n'est pas sa faute.

— Pourquoi cela m'empêcherait-il de l'aimer? N'en est-il pas aussi digne ?

Perrinet se tourna et se retourna encore deux ou trois fois.

Cet interrogatoire Tagaçait.

Il ne trouvait rien à répondre aux questions si simples de sa fille.

Il dit brutalement, pour couper court :

— Pourquoi? Parce que M. André n'est plus rien... n'a pas même de nom... Il n'a plus le droit, en effet, il ne Ta jamais eu d'ailleurs, de porter le nom de Sainte-Claire, puisqu'il n'est pas reconnu, que Sainte-Claire n'avait pas le pouvoir de le reconnaître. Ah! c'est une drôle d'histoire! Depuis plus de vingt ans qu'ils étaient ensemble, sans que jamais un nuage s'élevât entre eux. Combien de vrais ménages...

— Et madame Sainte-Claire, demanda Reine, n'était-elle pas aussi une honnête femme?

— Très honnête, certes! Jamais on ne se serait imaginé... Mais ce n'était après tout qu'aune maîtresse, qu'une concubine.

Il s'arrêta brusquement.^

— Mais tu m'ennuies... tu me fais dire des choses...

— Si la femme de M. Sainte-Claire avait eu des torts... , .

— C'est probable.

— Si elle Favait abandonné...

— Je ne sais pas ce qui s'est passé entre eux,i puisque j'ignorais.. .

— M. Sainte-Claire était si bon !

-j Un brave homme, lui aussi, évidemment.

— Il aurait été incapable d'une mauvaise action.

Perrinet fit avec une sorte de commisération dédaigneuse :

^-- Il n'aurait pas eu la force de la commettre !

Puis, agacé, gêné, il ajouta rudement :

^ Mais laissons cela. Le passé de Sainte-Claire, de sa femme et de son fils ne nous regarde pas. C*est le présent seul qui nous intéresse, et il n'est pas beau, avec cet amour maudit qui s'est ancré dans ta cervelle... Oh ! si j'avais su ! si j'avais su!

Le fiacre venait de s'arrêter.

Ils étaient arrivés dans la rue Favart, devant leur maison.

Perrinet fit descendre sa fille, régla le cocher et monta derrière elle.

En entrant dans Tappartement, Reipe se croisa avec sa bonne qui la regarda d'un air sournois.

Elle comprit tout.

C'était cette femme qui avait prévenu son père.

Elle se dirigea vers sa chambre pour s'y epfermer et rester seule, toute à ses réflexions et à ses larmes, mais son père entra derrière elle.

Elle eut un tressaillement triste eu le voyant. C'était un nouveau combat qui allait se livrer.

Perrinet s'était laissé choir sur une chaise.

Son visage paraissait calnie et il avait pris ui^ air souriant.

— Ecoute-moi, mon enfant, dit-il d'une voix doucereuse, je ne te ferai plus de reproches... Je comprends ce que tu souffres, mais le moment est venu de parler sérieusement. Tu n'es plus une petite fille. Tu vas avoir vingt et un ans, l'âge de la majorité. Tu me comprendras.

— Parlez, mon père, dit Reine à demi morte.

— Je n'aurais pas demandé mieux, fit Perrinet, que de le voir la femme d'André Sainte-Claire... C'était un parti convenable. Le père n'était pas riche, mais le flls a du talent, puis le répertoire de son père offre certaines ressources que je me serais chargé, avec les relations que j'ai dans les théâtres, défaire s^^^r^ comme on dit... Plusieurs directeurs n'ont rien à me refuser... J'en aurais profité pour imposer la reprise des pièces de mon pauvre ami. Enfin, c'était une affaire... Je ne t'aurais pas contrariée et t'aurais donné mon consentement des deux mains... d'autant plus qu'André a l'air d'un brave garçon.

— Un cœur d'or, mon père.

— Si tu veux. Puis personnellement, comme peintre, il a un certain talent. Je sais bien qu'il a été un peu poussé par les relations et les recommandations de son père, mais en travaillant il aurait pu se tirer d'affaire; car si le père n'est plus là, j'y aurais été, moi qui connais tous les journalistes. C'était un parti. Je ne dis pas qu'il étaitbien brillant, mais on pouvait s'en contenter.

Reine écoutait frémissante.

Tout ce que lui disait là son père était sage, était le langage même de la raison, mais le côté pratique de ces paroles, qu'elle entendait bourdonner à ses oreilles, lui brisait le cœur. S'inquiétait-elle de tout cela? de l'avenir? des ressources? de la fortune possible ? Y avait-elle jamais songé? Elle aimait André, elle l'aimait par-dessus tout, parce que c'était lui... sans savoir s'il aurait un jour du talent.

S'il lui avait fallu elle-même travailler pour vivre avec lui, elle eût travaillé avec bonheur à ses côtés... S'il avait fallu se priver, souffrir, elle se fût contentée de peu; elle eût supporté la gêne, la misère même, avec bonheur, sous ses yeux, dans ses bras... Elle l'aimait, voilà; elle l'aimait. Elle ne songeait pas à autre chose.

Son père, se méprenant sur son attitude, s'imaginant que le silence de la jeune fille était un acquiescement à ses paroles, s'arrêta quelques secondes pour respirer, heureux de ce qu'il avait dit, de ce que son bon sens paternel lui avait fait trouver.

Puis il reprit :

— Enfin c'était une union. Le fils de Sainte-Claire est quelqu'un. Tout le monde avait connu le père. On savait ce qu'il était, ce qu'il avait fait. Donc, pas d'opposition de ma part.

Il fit encore une pause, parut prendre dans sa respiration un nouvel élan.

— Mais, continua-t-il, là n'est plus la question ; la thèse est changée. Ce n'est plus le fils de Sainte- Claire que tu veux épouser... C'est un individu quelconque, qui n'a même plus de nom, car tu ne sais pas même comment il s'appelle.

— Il s'appelle André, murmura Reine d'un ton ferme.

— Son petit nom... mais ce n'est pas un nom. Que va devenir sa peinture avec le nom d'André? Déjà les marchands n'en voulaient pas, bien qu'elle fût signée Sainte-Claire. Ce sera bien une autre affaire maintenant. Puis, plus de ressources d'aucun genre. Les produits du répertoire iront aux autres, ^

naturellepûent. La Société ne le reconnaîtra pas, pas plus que la mère. C'est la veuve et le fils qui toucheront. Les autres amis de Sainte-Claire, furieux d'avoir été trompés comme moi et d'avoir pris pour M""^ Sainte-Claire une femme quelconque...

— Une honnête femme, dit Reine.

— Honnête ou non, elle n'était pas dans une situation régulière. Ces amis, dis-je, fermeront leur porte désormais à la mère et au fils. Plus de re^r commandations, plus d'appuis. Ce sera la misère, la misère noire, la solitude et l'abandon. Et tu crois que p'est dans cette misère, dans cette déconsidération que je vais te laisser entrer, toi, ma fille ? Jamais, entends-tu ? jamais !

Il s'était levé, et de son poing fermé il martelait le dossier de sa chaise.

Puis il conclut :

— J'espère que tu as assez de raison pour me comprendre !

Reine dressa la tête, le regarda.

— J'ai trop d'amour, dit-elle, pour me rendre à cette raison...

Perrinet fit un mouvement brusque, ouvrit la bouche d'un air ébahi.

Elle l'interrompit d'un geste.

— Ecoutez-moi à mon tour.

— Parle, fit le gros homme stupéfait.

— Tout ce que vous venez de me dire, mon pèr^, fit fiévreusement la jeune fille, tous ces malheurs que vous venez d'énumérer et qui ont fondu sur André ; tout cela n'a fait qu'augmenter mon amour, le rendre plus saint, plus fort. Si tout le monde l'abandonne,

si tout le monde le délaisse, c'est une raison pour que je no le quitte pas, pour que j'aille à lui. Plus il sera malheureux, plus il aura besoin de consolations et plus je Taimerai !

Le père haussa les épaules.

— C'est de la folie ! s'écria-t-il.

— Folie, soit, dit la jeune fille ; je suis heureuse d'être folle ainsi! L'aimer, penser à lui, c'est toute ma joie!

Perrinet l'interrompit brusquement.

— Assez! dit- il... Je ne tremperai pas, moi, ton père, dans cette démence! Moi vivant, jamais, entends-tu? jamais tu ne seras la femme de ce bâtard !

Il se dirigea vers la porte.

— Il est vrai, ajouta-t-il, que tu n'auras peutêtre pas longtemps à attendre. Encore quelques secousses comme ca...

Il allait sortir.

Reine se jeta dans ses bras.

— Mon père! mon bon père! s'écria-t-elle, pardonne-moi de te faire de la peine. Je t'aime toi aussi, par-dessus tout, mais si tu savais ! si tu savais !

Elle lui entourait, en sanglotant, le cou de ses bras blancs.

Il se dégagea.

— Il est inutile de me supplier.

— André est si bon !... Il m'aime tant, lui aussi !

— Ne me parle jamais de lui, jamais !...

— Il a tant de talent! Il arrivera... Il te fera honneur, lui aussi, comme son père... il réussira...

— Rêverie !...

— N'as-tu pas lu les articles publiés sur lui Tannée dernière, au moment de l'exposition?

— C'était son père qui les faisait ! D'ailleurs, à quoi lui servira maintenant toute cette réclame? C'était André Sainte-Claire qu'on louait. Et il n'est plus André Sainte-Claire. Tout cela est perdu, ce bruit, cette fumée... C'est insensé de songer...

Elle le câlinait toujours, caressait ses joues, son menton.

— Tu me verras si heureuse, si gaie I... Et nous t'aimerons tant tous les deux,., mon père, mon bon père!... Tu n'es pas méchant... Tu les aimais, toi aussi, André et sa mère. Songe combien ils doivent être malheureux, comme ils doivent pleurer!.. Si nous ne les délaissions pas dans leur épreuve, ce serait pour. eux une si douce consolation !

Il semblait attendri, gagné, mais il eut un sursaut brusque et repoussa l'enfant.

— Non et non, cria-t-il... Ce n'est pas possible ! Ne me parle plus jamais de cela !

Et, avant que Reine eût pu le retenir, il ouvrit brutalement la porte et sortit.

La jeune fille se laissa tomber sur un fauteuil, rame meurtrie, et pleura à chaudes larmes.

Chassés de la façon que nous connaissons de la demeure où ils avaient vécu près d'Hector Sainte- Claire et qui était toute chaude encore, pour ainsi parler, de sa mémoire, André et sa mère avaient erré un instant comme perdus à travers Paris. Où porter leurs pénates désormais? où se loger? Il ne leur restait rien. Toutes les économies de la maison, économies faites sou à sou par Louise, avaient été dévorées par les frais des obsèques. Ils n'avaient pas d'argent et il leur était désormais impossible de s'en procurer.

A la Société des auteurs, où Sainte-Claire avait un compte, on ne les connaissait plus... Ils n'étaient plus rien. Tout crédit leur était fermé... Dans quelle situation la fin subite du pauvre écrivain laissait les deux seuls êtres qu'il eût aimés au moment de sa mort !... L'avenir de sa femme et de son fils avait été dans ses dernières années une de ses grandes préoccupations. Comme il devait souffrir, s'il les voyait de là-haut, de le savoir si triste !

Par la catastrophe qui s'était abattue sur leur maison, ils avaient été soudainement dépouillés de

tout, même de la considération dont ils avaient été jusqu'alors entourés. Elle n'était plus, elle, pour la Société, que l'ancienne maîtresse de Sainte- Claire, et lui n'était plus que son bâtard. Elle était obligée de reprendre son ancien nom, son nom de veuve, et lui n'avait même pas de nom. Il s'appelait André, André tout court. Tout sombrait à la fois pour le malheureux, son amour, le commencement de renommée qu'il s'était acquis, ses amitiés, ses relations, car une pudeur s'était emparée de lui.

Il n'oserait plus sortir, revoir aucune de ses connaissances, comme si tout ce malheur qui l'accablait était de son fait, venait de sa faute... Il s'exagérait encore son indignité et l'abandon dans lequel elle allait le plon:ier.

C'est à tout cela qu'ils songeaient, les deux éprouvés, tout en cheminant au hasard à travers Paris... Mais le jour s'avançait ; la nuit allait tomber. Ils ne pouvaient pas rester sans domicile.

André se souvint qu'il avait déposé chez un marchand de tableaux, sur le boulevard, une de ses dernières toiles, celle qu'il aimait le plus, celle qui lui paraissait la mieux réussie. On lui en avait offert un prix dérisoire, qu'il avait repoussé dédaigneusement. Ce prix, si on le lui offrait encore, il le prendrait aujourd'hui avec joie, avec bonheur. Mais voudrait-on le lui donner, maintenant qu'on savait que la signature qui était au bras de l'ouvrage devait être modifiée ?

Il se décida enfin à faire la démarche, cette vente seule pouvant le sortir momentanément d'embarras.

Il pria sa mëre de l'attendre un instant, et il resta dans la boutique, le cœur serré.

Il y avait là plusieurs personnes qui causaient et qui fumaient et qu'il ne connaissait pas...

Il s'imagina qu'on le regardait d'un air singulier, à cause de son histoire sans doute, que Ton savait, et cela redoubla encore sa timidité naturelle.

André s'arrêta tout interdit, et un employé qui s'occupait d'allumer le magasin s'avança vers lui :

— Vous demandez, monsieur?

— Je voudrais parler à M. d'Arnheim, fît le pauvre André d'une voix à peine perceptible.

— C'est qu'il est très occupé en ce moment.

— J'attendrai, fit le jeune homme.

L'employé désigna les autres personnages.

— Ces messieurs attendent déjà et ça peut être long... Vous feriez mieux de revenir un autre jour.

— Il faut que je lui parle ce soir même, dit André que l'angoisse étranglait.

— Voulez-vous me donner votre nom?

Le malheureux peintre resta interdit.

Il lui sembla encore que tous les yeux se dirigeaient vers lui.

Il bégaya :

— C'est inutile... M. d'Arnheim ne me connaît pas.

— Bien. Asseyez-vous, fit l'employé qui approcha une chaise.

Dix minutes se passèrent, dix minutes mortelles, pendant lesquelles André sentit son corps se couvrir d'une sueur d'angoisse.

S'il n'allait pas pouvoir parler au marchand ? S^

celui-ci allait le remettre à un autre jour? S'il ne voulait plus de son tableau? .. Qu'allaient-ils faire? Qu'allaient-ils devenir, sa mère et lui ?

Dans le magasin, les autres personnes causaient et riaient aux éclats.

On se racontait des histoires. On répétait des bons mots, des potins, qui couraient à ce moment les boulevards.

A.ndré tremblait, à chaque récit nouveau, d'entendre prononcer le nom de Sainte-Claire, persuadé qu'on ne s'occupait dans Paris que de sa triste aventure.

Ce supplice, heureusement, lui fut évité.

Il pensait aussi à sa mère, qui l'attendait dehors et qui devait grelotter dans le brouillard tombant.

De temps à autre, il voyait sa figure triste, inquiète, se profiler derrière les vitres.

Dans quelle anxiété elle devait être, elle aussi î

Enfin, les dix minutes écoulées, une petite porte donnant sur le magasin s'ouvrit.

M. d'Arnheim parut, reconduisant quelqu'un.

Il jeta un coup d'œil dans la boutique, regarda sa montre et fit un geste d'impatience.

Des mains se tendirent vers lui. Il les serra machinalement, distribua son bonjour à droite et à gauche, puis il dit à son employé :

— Je ny suis plus pour personne... pour personne, entendez-vous?... Je dîne dehors. Il faut que je m'en aille...

Plusieurs de ceux qui attendaient dirent :

— Vous êtes pressé ?

— Oui, horriblement pressé.

— Nous reviendrons.

— C'est cela... Du moins j'aurai tout mon temps à moi.

Il jeta un coup d'œil vers André, le reconnut.

— Vous aussi, vous voulez me parler?

— Oui, monsieur, balbutia le jeune homme.

— Eh bien ! demain, n'est-ce pas?... Revenez demain.

— C'est que... dit André, qui s'était levé. La porte était déjà refermée.

M. d'Arnheim avait disparu.

Le jeune homme resta, et quand elle s'ouvrit de nouveau, prenant son courage à deux mains, il alla vers le marchand.

— Il faut que je vous parle tout de suite, ce soir même, flt-il.

Il y avait dans ses paroles un frémissement singulier et dans son œil comme une expression d'égarement.

Le marchand le regarda d'un air étonné.

— Passez, monsieur.

Puis, s'adressant aux autres personnes qui attendaient :

— Je vous demande pardon.

Il fit entrer André devant lui.

Quand le jeune homme se vit dans le petit cabinet, seul à seul avec le terrible marchand, toute son audace tomba.

Aucun mot ne lui venait, ne pouvait sortir de ses lèvres.

— Voyons, dit brusquement l'industriel, que me voulez-vous ? C'est pour votre tableau ?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes décidé à le vendre maintenant?

Et en disant ces mots le marchand toisait le jeune homme des pieds à la tête, semblait lire sur sa figure toutes ses angoisses et évaluer le besoin d'argent qu'il pouvait avoir.

André répondit du même air craintif :

— Oui, monsieur.

-— Combien vous en ai-je ofïert,quatrje cents francs?

— Cinq cents.

— Et vous n'avez pas voulu me le laisser ?

— Non, monsieur, à ce moment...

— Vous trouviez que c'était trop bon marché ?

— Si vous saviez combien de temps, combien de travail...

M. d'Arnheim l'interrompit.

— Ça ne me regarde pas, tout ça. Le temps ne fait rien à l'affaire. Il y a des peintres qui bâclent des chefs-d'œuvre dans dix minutes; d'autres qui mettent des années à faire des croûtes... Je ne vois que le résultat, le tableau... Et je l'évalue... Que vous ayez mis dix ans ou dix jours, peu m'importe. Si vous saviez comme je suis encombré de toiles et de toiles de valeur ! Si je devais acheter toutes celles que l'on m'apporte, il me faudrait louer le magasin de décors de l'Opéra... Voyons, combien voulez-vous du vôtre ?

— Ce que vous m'en avez off"ert.

Le marchand eut un sursaut.

— Cinq cents francs ? Jamais de la vie ! Je ne suis pas sûr d'abord de vous avoir offert cette somme. Puis, si je vous l'ai offerte, c'est qu'à ce moment j'avais

sans doute le placement de votre toile. Aujourd'hui, c'est une autre qui a pris la place. Il fallait prendre l'argent quand je vous le proposais. Mais je n'ai pas de temps à perdre en marchandage. Je vous donnerai la moitié...

— Deux cent cinquante ?

— Non, deux cents, car je suis sûr de n'avoir offert que quatre cents...

André courba la tête,

— Soit, dit-il.

— Mettez-vous ici, vous allez me faire un reçu et je vous compterai l'argent.^

Au moment de signer, il s'arrêta.

Quel nom allait-il mettre ?

Le marchand parut deviner son embarras.

— Oui, c'est pour la signature. Comment allezvous vous appeler maintenant? Je connais votre histoire. Elle n'est pas drôle. Heureusement que la jnarque Sainte -Claire n'avait pas encore grande valeur en peinture.

— Je prendrai le nom de ma mère, dit André plus mort que vif.

Et il signa André Ménard.

— Pour le tableau ? ajouta-t-il.

— • Oh ! si vous croyez, ricana M. d'Arnheim, que je vais le vendre sous votre nom ?

11 ouvrit un tiroir, en tira deux billets de cent francs qu'il tendit au jeune homme.

— Quand vous aurez autre chose, dit-il, mais de préférence des paysages, n'est-ce pas? Il est plus facile de les attribuer à d'autres. Puis, c'est le paysage que vous réussissez le mieux.

238 LE BATARD LÉGiTIMlii

André, ahuri, médusé, n'avait pas trouvé un mot à dire. Toute son âme d'artiste se révoltait, mais il avait tant besoin de cet argent ! Il avait tant eu peur de ne pas réussir même à obtenir cette somme !

Il s'était laissé tondre, voler, sans avoir la force de protester.

Ce tableau, qu'il abandonnaitainsi,il avait compté sur lui pour asseoir le commencement de sa réputation. Il avait mis dans cette œuvre tout son savoir, tout son cœur. Et elle allait disparaître dans quelque galerie, vendue, admirée peut-être sous un autre nom que le sien !

li sortit vivement du magasin, ses deux billets à la main.

Il avait peur d'éclater. Il en avait si gros sur le cœur !

Quand elle l'aperçut, sa mère courut à lui.

— Eh bien ?

Elle vit sa pâleur, les larmes qui gonflaient ses paupières, et fit un mouvement de douleur.

^ J'ai réussi ! dit-il d'un ton amer.

Et il lui montra son argent.

Elle ne put réprimer une exclamation de stupeur indignée.

— Deux cents francs ! s'écria-t-elle.

— Deux cents francs ! répéta-t-il. C'est tout ce que j'ai pu obtenir...

— Pour un tableau qui t'a coûté six mois de travail !

— C'est payé moins cher l'heure, dit André nerveusement, que le travail d'un cantonnier,

— Mais on t'en avait offert cinq cents francs ?

— Oui, le même homme, il y a quinze jours ; mais, depuis quinze jours, il s'est passé bien des événements.

— La peinture a baissé de prix ?

— La mienne, dit André.

La mère leva les yeux au ciel.

Ils s'éloignèrent tous deux par les boulevards, dont les devantures s'éclairaient, dont toutes les lumières s'allumaient et où la foule devenait plus grande, tout le monde sortant à la fois des magasins, des cafés, des ateliers, pour rentrer chez soi et dîner.

Eux, ils ne savaient où aller. Ils n'avaient plus de domicile. Ils s'arrêtèrent machinalement devant un bouillon Duval et y entrèrent. Ils mangèrent à peine. Tout ce qu'on leur servit leur parut fade, pâteux, comme cotonneux, si l'on peut s'exprimer ainsi.

André n'avait pas osé raconter à sa mère tout ce qu'il avait souffert chez le marchand de tableaux, combien le marchandage qu'il avait dû subir avait été cruel pour son amour-propre et pour ses intérêts. A quoi bon désoler davantage la pauvre femme ? Elle était déjà assez malheureuse.

Quand ils se levèrent de table, il leur fallut chercher un hôtel pour la nuit. Le lendemain seulement ils se mettraient en quête d'un appartement. Ils louèrent deux chambres rue de Provence, dans un hôtel d'apparence plus que modeste, deux de ces chambres horribles, dont les meubles ont été souillés par le contact de mille personnes, dont les rideaux semblent tenir, enfermées dans leurs plis,

les odeurs de tous les gens qui ont passé par là, dont les tapis effrangés, couverts de taches de tout genre, font lever le Qœur de dégoût.

Ils dormirent peu.

Tout leur répugnait autour d'eux.

Les deux chambres étaient contigiies et Louise avait entendu son fils marcher une partie de la nuit.

Dès qu'il fit jour, elle frappa à sa porte et le trouva tout habillé.

Elle le prit dans ses bras.

— Tu n'as pas dormi, mon fils ?... dit-elle... Tu souffres, et c'est moi qui suis la cause...

Il la serra sur sa poitrine.

— Toi ? Et pourquoi ?

— Si le n'avais pas commis de faute, si j'étais restée ferme, isolée dans mon deuil.

Il sourit.

— Je ne serais pas né... murmura-t-il.

— C'est vrai, mais n'est-ce pas cette vie triste que je t'ai donnée que tu serais en droit de me reprocher ?

Il l'embrassa encore.

— Tant que je serai près de toi la vie me semblera belle, et douce, et glorieuse.

Elle ne trouvait plus de mots.

Les larmes la suff'oquaient.

Elle ne put que le saisir d'un élan et s'écrier :

— Mon fils ! mon cher fils !

Puis quand son émotion fut calmée, elle fit fiévreusement, en pétrissant ses mains dans les siennes, comme pour se justifier elle-même :

— Je Tai tant aimé, ton père... Il était si bon, si grand !... Il me semblait si supérieur aux autres hommes, vois-tu, et je trouvais tant de bonheur à être aimée de lui, à me réchauffer aux rayons de son amour, que je n'ai pas eu la force de résister, même quand il m'eut avoué qu'il n'était pas libre.. • que d'autres Hens le tenaient enchaîné ! Nous espérions toujours qu'une occasion se présenterait, que nous pourrions régulariser notre position. Depuis longtemps on parlait du divorce. Il aura été voté trop tard pour nous. C'est ce qui a fait tout le mal. Mais si j'avais su, si j'avais su !...

Il l'interrompit, déposa sur son front de nouveaux baisers :

— Je t'en prie, mère, qu'il ne soit plus question de cela entre nous, jamais, jamais ! Je te tiens pour la plus digne, la meilleure et la plus respectable des mères, comme mon père était le plus honnête et le plus loyal des hommes. Le monde peut vous juger selon ses préjugés. Votre flls vous estimera, vous adorera et vous bénira toujours.

Elle le saisit dans ses bras en pleurant.

Elle était incapable de prononcer un mot.

Pendant les insomnies de la nuit, une même pensée leur était venue à tous les deux. Ils voulaient quitter Paris, où les logements, les vivres étaient trop chers pour eux et aller habiter la campagne. André serait plus tranquille pour travailler et ils pourraient attendre plus longtemps que sa peinture pût enfin les faire vivre.

Un seul lien retenait encore André à Paris, c'était la présence de Reine. Mais devait-il penser encore

à elle? Ne fallait-il pas chasser de son esprit toute idée de ce genre ?

— Non qu'il doutât de Tamour de la jeune fllle, de la sincérité de ses serments ; mais son père n'allait-il pas chercher à les séparer ? ne s'opposerait-il pas toujours à leur union ?

Il valait mieux oublier. Puisque le malheur était son lot, il fallait se préparer à toutes les douleurs.

Aussi ne chercha-t-il pas à combattre les projets de sa mère qui voulait s'installer sur la ligne de rOuest, du côté de Poissy, dans une campagne ignorée, mais pas trop loin de Paris.

— Oui, partons tout de suite, dit-il, j'ai hâte de me remettre au travail. Le travail changera le cours de mes idées !

Une demi-heure après, ils réglaient leur hôtel et se dirigeaient vers la gare Saint-Lazare.

Linda, — c'est ainsi, de son nom de théâtre, que nous appellerons la première femme de Sainte- Claire, ■— était arrivée à Paris avec son fils la veille même de la mort de son mari. Elle ne devait faire que passer, car elle n'oubliait pas l'engagement qu'elle avait pris par écrit, après la scène des Folies-Dramatiques, de ne pas résidera Paris... Bien que cette sorte de traité n'eût aucune espèce de valeur légale, elle avait résolu de le remplir néanmoins, car elle avait été effrayée de la colère qui s'était emparée d'Hector à sa vue... Elle se rendait compte delà justesse de cette colère et elle en avait peur... Depuis la rencontre des Folies-Dramatiques elle n'avait pas osé reparaître dans la capitale. Elle avait tant de torts à se reprocher !

Cette fois, elle arrivait d'une longue tournée en Amérique où elle avait amassé un peu d'argent. Elle devait traverser la France pour se rendre en Allemagne. Elle partait le lendemain et n'avait qu'un jour à rester à Paris; or, cest ce jour-là même qu'elle apprenait la mort de Sainte-Claire... Voici comment... Elle était descendue, ainsi que nous

l'avons dit déjà, dans un hôtel du boulevard, et

elle était ' sortie à pied avec son flls pour faire

quelques emplettes dans la rue de la Paix, quand

elle aperçut au coin de la rue Rougemont un grand

rassemblement. Elle y courut et demanda ce qui se passait.

— C'est un homme, lui répondit-on, qui vient de tomber mort sur le trottoir.

Elle laissa échapper une exclamation.

— Le malheureux !

Puis elle s'approcha, chercha à voir.

La foule était déjà grande, maintenue à distance par les gardiens de la paix.

Pourtant elle put apercevoir le mort, qu'on avait étendu sur un banc.

Un grand frisson passa en elle. Elle devint livide, et un cri s'échappa instinctivement de ses lèvres.

— Mais c'est lui, c'est Sainte-Claire.

On s'écarta et un agent s'avança vers elle.

— Vous le connaissez, madame?

Elle répondit sans réflexion :

— C'est mon mari !

Alors tout le monde la regarda et elle se trouva subitement gênée, regrettant le cri qui lui était échappé.

Elle ajouta, pour expliquer son indifférence :

— Nous ne vivions pas ensemble. Nous étions séparés depuis longtemps.

L'agent dit :

— Vous connaissez son adresse ?

— Non... je vous avoue...

— Ses noms?

— Hector Sainte-Claire, auteur dramatique. Elle demanda :

— De quoi est-il mort ?

— Un coup de sang,, croit-on.

— Et il n'y a plus d'espoir ?

— Il est fini,

Paul, le fll3, s'était approché derrière sa mère.

Il regardait curieusement le cadavre de son père, de cet homme qu'il n'avait entrevu qu'une fois dans les coulisses des Folies-Dramatiques.

Paul n'avait ni émotion ni regret.

Il avait rais son lorgnon pour niieux dévisager les traits de l'auteur de ses jours.

A ce moment, un mouvement se fit dans la foule.

D'autres agents arrivaient avec une civière.

— Nous connaissons l'adresse, dit l'un deux... C'est boulevard Maillot, 25, à Neuilly.

On plaça le corps sur la civière, dont on rabattit la toile, puis les porteurs se mirent en marche.

On n'avait plus fait attention à Linda, qui n'avait pu fournir d'autres renseignements que le nom du défunt.

Quand le cortège se fut éloigné, celle-ci prit le bras de son fils.

— Nous ne partons plus !

Paul la regarda de son œil abêti.

— Ah ! murmura-t-il.

— Lui mort, nous n'avons plus de raison pour nous éloigner, et l'heure de la vengeance a enfin sonné pour moi.

Elle fit signe à un cocher qui passait à vide.

— A la mairie de Neuilly, lui cria-t-elle.

— Que veux-tu faire? demanda Paul quand ils furent installés.

— Faire payer à cette femme mes humiliations, mes tortures.

— Quelle femme? interrogea le fils.

— Celle que tu as vue dans la baignoire des Folies- Dramatiques avec son fils, la maîtresse de Sainte- Claire et son bâtard. C'est pour elle, pour lui, qu'on nous a chassés du théâtre, de Paris. Le jour est venu

^e prendre ma revanche, d'avoir mon tour. C'est moi qui les chasserai maintens.nt.

— Comment cela ?

— Il n'y a eu aucun jugement de séparation entre Sainte-Claire et moi. Je suis sa femme légitime, tu es son flls. Nous faisons partir de la maison la concubine et le bâtard, pour prendre au foyer conjugal la place qui nous appartient. Et d'abord, c'est à nous d'aller déclarer le décès. C'est nous qui allons nous rendre à la mairie.

Paul ne répondit pas.

Il trouvait en lui-même le caprice de sa mère singulier, mais il était accoutumé à tout traiter dans la vie avec la même indifférence, une indifférence molle et comme morte.

~ Comme tu voudras, murmura-t-il... Si ça t'amuse.

A la mairie, bureau des décès, on trouva un employé qui sommeillait sur un registre.

Il dressa la tête en voyant entrer Linda et son fils.

— Vous désirez? demanda-t-il.

— C'est pour un décès.

— Bien. Le nom ?

— Hector Sainte-Claire.

— La profession?

— Homme de lettres.

— Marié ? ^^^^ y

— Marié. ^^CKNTIIZ --:?!?/ ^z^;

- Z^^-^^^t """'''"'• OF New York.

— Veuve ?

Linda dressa la tête.

— Je vous demande, dit brusquement remployé, si la femme était veuve ou jeune fille,

— Jeune fille, répondit Tactrice.

— Vivante?

Elle tressaillit.

— C'est moi, monsieur.

— Ah ! fit remployé.

Puis il demanda :

— Et lui, était-il veuf ou jeune homme ?

— Jeune homme...

— Des enfants ?

— Un fils.

— Légitime?

— Légitime.

— Le nom ?

— Paul Sainte- Claire.

— Vivant?

— Vivant.

L'employé écrivit un moment, puis reprit :

— Pas d'autre enfant ?

L'œil de Tactrice s'éclaira d'une lueur méchante. — • Si... pardon, un enfant naturel...

— Vivant?

— Vivant.

— Nous étions séparés et il vivait avec une maîtresse nommée Louise Ménard.

— L'âge?

Linda se troubla.

— Je ne pourrais pas vous dire au juste.

— Vous m'apporterez ce renseignement tout à l'heure ?

— Oui, monsieur.

— Et les parents ?

— Les parents sont morts.

— A Paris ?

— En province...

Il y eut encore quelques minutes de silence, puis l'homme dit :

— Ah ! j'oubliais... Et le domicile, pour la visite du médecin des morts ?

— Boulevard Maillot, 25,

— Je vous remercie... L'heure du décès?

— Il y a une heure environ.

— Dix heures du matin, inscrivit l'employé. Linda restait là.

L'homme s'était remis sur son livre sans plus s'occuper d'elle.

Elle demanda, embarrassée, 4'une voix timide :

— C'est tout, monsieur?

L'employa grommela :

— Qu'est-ce que vo^s voudriez donc de plus ?

— Alors je puis me retirer?

— Assurément.

— Bonjour, monsieur.

— Bonjour, madame.

REINE ET ANDUÉ 249

Le guichet se referma.

Environ une heure après, André se présentait au même bureau, accompagné du médecin qui avait voulu lui prêter son aide.

L'employé se réveilla encore, plus maussade que la première fois.

— C'est pour un décès ?

— Oui, monsieur, la mort de mon père, répondit André, la voix voilée par les larmes.

— Comment se nommait-il ? demanda l'employé.

— Hector Sainte-Claire.

— Hector Sainte-Claire... Hector Sainte-Claire. . marmotta l'homme. Mais on est déjà venu. H n'y en avait pas deux.

Il fourragea sur son bureau, dans ses papiers.

— Mais oui, c'est bien ce nom-là qu'on m'a donné î Hector Sainte-Claire, homme de lettres.

— Oui, monsieur, c'est bien cela, dit le jeune homme abasourdi.

— Vous allez peut-être pouvoir me dire l'âge, vous, fît l'employé. Je l'ai Jaissé en blanc. La personne ne le savait pas.

— Mais, demanda André, qui donc est venu ?

— Une dame... la femme du mort.

— Ma mère ? fit André au comble de l'étonnement.

— Je ne sais pas si c'est votre mère... Une grande femme avec des cheveux carotte.

Le jeune homme regarda le docteur.

Celui-ci n'était pas moins étonné que lui.

— Je ne connais pas cette dame, dit-il. L'employé le dévisagea.

— Qui êtes-vous donc, vous?

— Je suis le fils...

— Lequel ? Il y en a deux.

— Je n'ai pas de frère, fit le jeune homme hébété.

— On en a déclaré deux : un enfant légitime et un enfant naturel.

— Je ne savais pas, bégaya André.

— Vivants tous les ceux. Paul Sainte-Claire... C'est vous qui êtes Paul Sainte-Claire ?

— Non... Je me nomme André.

— Vous êtes l'enfant naturel, alors, Paul, c'est l'enfant légitime.

Le jeune homme leva vers le médecin qui l'accompagnait des yeux blancs d'angoisse.

Celui-ci lui dit à l'oreille.

— Est-ce que votre père avait été marié avant?

— Je ne sais pas, répondit André.

Le docteur se rapprocha du guichet.

— Excusez mon jeune ami, dit-il à l'employé^ mais il ignorait que son père avait été marié une première fois...

— Mais il n'a été marié qu'une fois, dit l'homme avec une nuance d'impatience, du moins à ce qu'on m'a déclaré... 11 a épousé une nommée Valérie Mercier encore vivante, puisque c'est elle qui est venue et dont il a eu un fils légitime, Paul Sainte- Claire. Mais ils étaient séparés et en dernier lieu, il vivait en concubinage avec une nommée Louise Ménard, dont il a eu aussi un fils... N'est-ce pas cela?

En entendant cette foudroyante révélation, le nom de sa mère prononcé ainsi, André avait fermé les yeux. Il se sentait défaillir, sous l'empire d'une

douleur plus cruelle cent fois que tout ce qu'il avait pu supposer.

Aucun mot, aucun cri ne sortit de ses lèvres, et le médecin n'eut que le temps d'étendre les bras pour le recevoir.

Nos lecteurs savent ce qui se passa ensuite, et nous allons revenir à Valérie ou plutôt à Linda et à son fils.

Rentrée chez elle avec Paul, Linda avait laissé un jour se passer, — le temps de laisser faire les obsèques, car elle ne tenait pas à les présider ; elle ne voulait pas avoir la charge de tous les détails si tristes qui les accompagnent ; puis elle s'était présentée, comme nous l'avons dit, accompagnée de son fils et d'un homme d'affaires, au domicile de Sainte- Claire, dont Paul était l'héritier légal.

Il n'y avait eu là ni discussion ni lutte. En la voyant apparaître, avant même qu'elle eût eu le temps de se nommer, Louise avait tout deviné. Elle s'était levée, ainsi que nous l'avons raconté, pour lui céder la place, au moment où son fils rentrait, revenant de l'enterrement.

La pauvre femme n'avait pas même voulu écouter sa rivale, qui protestait de ses bonnes intentions, qui ne venait pas la chasser, mais faire l'inventaire seulement des objets ayant appartenu à Sainte-Claire et qui étaient désormais la propriété de son fils. Nous avons vu qu ^ Louise Ménard n'avait rien entendu et s'était enfuie avec André, la mort dans l'âme, n'ayant au cœur qu'un regret, le regret de

quitter si vite la maison encore toute chaude du souvenir de celui qu'elle avait tant aimé.

Linda devait lui faire parvenir, dès qu'elle aurait trouvé un autre domicile, tout ce qui lui appartenait à elle ainsi qu'à son fils.

Puis Louise et André partis, la mère et le fils, après avoir congédié l'homme d'aflaires, dont ils n'avaient pas besoin, avaient pris possession de l'appartement, le sourire sur les lèvres, la joie au cœur, sans une pensée pour le mort qui avait été le mari de l'une et le père de l'autre.

Ils avaient un domicile. Finies, les aventures; finis, les voyages. Linda allait se reposer, changer de nom encore, redevenir M"''' Sainte -Claire, veuve de l'auteur connu, une femme sérieuse... Adieu les flonflons, les opérettes, le maquillage!... Paul aussi allait s'installer, se mettre sérieusement à la peinture.

Le nom de Sainte-Claire était connu. Le jeune homme en profiterait pour écouler ses tableaux. C'était une nouvelle vie qui se levait pour les deux aventuriers, une vie assise et calme. Et, dans la grande joie que cette perspective leur causait, ils inspectaient toutes les pièces de l'appartement, ouvraient les meubles, heureux enfin de posséder quelque chose qui fût à eux.

Linda avait écrit aussitôt à l'imprésario qui devait promener à travers l'Allemagne les restes de sa beauté et les débris de sa voix qu'elle était trop souff'rante pour entreprendre cette tournée ; que son médecin lui conseillait de se reposer, sinon de prendre sa retraite tout à fait, et elle demandait la résiliation de son traité.

Elle savait que riiomme ne tenait pas beaucoup à elle, que son engagement avait été fait par surprise. Elle ne prévoyait donc aucune difficulté de ce côté.

En effet, quelques jours après, le directeur lui rendait sa liberté dans des termes où il avait peine à dissimuler la joie que lui causait cet abandon.

Pour prendre possession de la nouvelle demeure, pour pendre la crémaillère, M™*" Sainte-Claire voulut payer à son flls un petit dîner fin. Elle l'emmena dans un restaurant à la mode, au Lion d'Or; puis, quand ils rentrèrent, ils éprouvèrent un bien-être inexprimable à penser qu'ils ne dormiraient plus dans une chambre d'hôtel banale ; qu'ils avaient un chez eux, et ils se promenaient dans les pièces, que le concierge, pendant leur absence, avait nettoyées et mises en état, avec des exclamations de gaieté enfantine, tâtant les lits, essayant les fauteuils et les canapés.

Comme ils seraient bien là-dedans ! Tout était à eux, définitivement à eux. Il n'y avait pas de piano. Ils en feraient apporter un et elle répéterait ses rôles, redirait ses chansonnettes pour elle seule, sans se préoccuper maintenant du plus ou moins de succès qu'elle pourrait avoir. Elle jouerait pour elle et pour son flls et serait ainsi toujours sûre d'être applaudie.

Paul, lui, avait pris les tableaux d'André, de son frère, mis en tas dans un coin de la chambre du jeune homme... Il les examinait un à un avec une sorte de moue dédaigneuse... Il ferait mieux que cela certainement. Il avait plus de talent. Puis il

obligerait Vautre à effacer au bas de ces croûtes le nom de Sainte-Claire, le nom de son père, qui seul pouvait attirer l'attention sur elles.

C'est lui qui allait désormais prendre dans la peinture la place modeste occupée par son rival. Et il étudiait son genre, comme pour s'en pénétrer. Le procédé n'était pas malin. Il l'attraperait vite. Les critiques et les marchands ne s'apercevraient même pas du changement de personne. C'est sa peinture qui se vendrait, qui serait reçue, à la place de celle de Vautre,

D'autant plus que Linda était bien décidée désormais à se servir des relations de son mari, à mettre à profit l'influence que son nom pouvait conserver près des artistes, des directeurs, des journalistes qui l'avaient connu et qui avaient été ses obligés- • Et d'abord elle allait commencer par organiser une

grande représentation à bénéfice.

I C'était sa toquade, son rêve. Pendant quinze jours, trois semaines, un mois peut-être, elle jouerait le rôle de directrice, se mettrait en évidence, entrerait en relations avec les étoiles des théâtres de Paris, verrait les journaux pleins de sa personnalité et de son nom. Sans compter que toute cette réclame rejaillirait ensuite sur son fils, ferait hausser le cours de sa peinture.

Paul, alléché, déclara que dès le lendemain il se mettrait au travail, afin d'avoir des toiles prêtes quand les marchands afflueraient chez lui.

C'est sur ces rêves qu'ils s'endormirent tous les deux.

A dix heures du matin, ils étaient encore couchés

quand un violent coup de sonnette ébranla l'appartement.

Linda, qui avait sauté à bas de son lit, les pieds dans des babouches qu'elle avait trouvées à terre et qui étaient celles de Louise, cria à travers les pièces à son fils :

— Tu es levé, Paul ?

— Non, maman.

— On sonne.

— J'ai bien entendu.

— Va voir ce que c'est...

— Oui, maman.

Et, lentement, Paul se laissa glisser à terre.

Un nouveau coup de sonnette se fit entendre, un coup de sonnette autoritaire et rageur.

Lé jeune homme grommela, sans se départir de son calme.

— Il paraît pressé, celui-là !

Puis il cria, tout en s'habillant :

— On y va, monsieur !.., On y va !... Il avait mis son pantalon, son veston.

Il entra dans la chambre de sa mère.

— Qui ça peut-il être ?

— Je ne sais pas.

— A cette heure !

— Comment ! à cette heure ? Il est dix heures.

— Dix heures ! Il ne fait pas jour.

— Le temps est sombre.

— Ça ne peut pas être pour nous.

— Evidemment... Personne ne sait...

— C'est pour les autres.

— Sans doute...

Un troisième coup de sonnette les interrompit.

— Quel assommoir î fit le fils.

Et il courut à la porte.

L'arrivant était un homme entre deux âges, brusque d'allures, qui entra tout d'une pièce.

— M. Sainte-Claire ^ demanda-t-il.

— Il est mort.

— Oui, j'ai su ça. C'est pour cela que je viens. Je suis déjà venu. J'ai vu un monsieur qui ne m'a donné que de bonnes paroles. Ça ne suffît pas. C'est la dame que je voudrais voir.

— La dame ? dit Paul. Celle qui vivait avec lui ?

— Evidemment. Ce n'est pas celle qui vivait avec le grand Turc.

— Elle n'habite plus là.

— Comment ca ?

— Elle est partie d'hier soir.

— Mais la concierge m'a dit...

— La concierge vous a dit que W^^ Sainte-Claire était ici ?

— Oui. Et vous me dites, vous, qu'elle n'y est pas. Il s'agit de s'entendre.

— C'est bien facile. La dame qui habitait ici avec M. Sainte -Claire n'était pas sa femme, mais sa maîtresse.

— Et son fils ?

— Son fils non plus n'était pas son fils. L'homme eut une sorte de commotion brusque.

— En voilà des fumisteries !

Puis il ajouta : ,

— Ce n'est pas tout ça... Et ça ne me regarde pas, ces histoires. Sainte-Claire me devait de Tar-

gent. Je viens chercher cet argent. M""® Sainte- Claire est-elle en mesure de me le donner ? Je suis boucher. J'ai fourni pendant près d'un an de la viande qu'on a été trop heureux de manger. Il s'agit de la payer maintenant.

— Ce n'est pas notre affaire, dit Paul ; ce n'est pas nous qui l'avons mangée, votre viande.

L'homme regarda le jeune homme.

— - Qui êtes-vous donc, vous ?

— Je suis le fils de Sainte-Claire, le vrai, le fils légitime.

Linda, qui avait mis un peignoir, entra dans le salon.

— De quoi s'agit-il ? demanda-t-elle.

— Ma mère, dit Paul, M""^ Sainte-Claire.

Le boucher regarda la nouvelle venue d'un air ébahi.

— Ainsi, dit-il, c'est vous qui êtes M™'' Sainte- Claire ?

— C'est moi, oui, monsieur.

— Et cette grande femme, à l'air si digne, qui venait commander sa viande ?

— C'était la maîtresse de mon mari. Elle m'avait chassée de la maison conjugale. La mort a remis chacune de nous à sa place.

— Et où est- elle maintenant cette dame ? bégaya le commei'cant ahuri.

— Je ne sais pas encore, mais elle me fera parvenir son adresse, pour que je lui envoie ses effets.

— Et laquelle est-ce de vous qui me paiera? Car il faut que je sois payé, moi; je ne connais que ça.

— C'est elle évidemment, dit Linda, puisque c'est elle qui a consommé...

— Mais si elle n'a rien.

— Arrangez-vous...

— Arrangez-vous! arrangez- vous !... C'est facile à dire... Pourtant, si Sainte-Claire laisse quelque chose et si c'est vous qui en profitez...

— Mon mari n'a que des dettes, et nous n'avons pas l'intention, mon fils et moi, de les payer.

Le bouclier mit son chapeau.

— C'est bien, dit-il; ce que je vois de plus clair, c'est que j'ai été volé! Mais ça ne se passera pas ainsi. Je saurai bien les dénicher.

Il grommela entre ses dents :

— Du propre monde î des concubines et des bâtards ; puis quand ça meurt...

Il prit la porte, l'ouvrit, la referma i^riolemment en laissant tomber cette dernière injures

— Tas de filous ! • Linda et Paul se regardèrent et ils éclatèrent de

rire.

C'est ainsi ou à peu près que furent reçus tous les créanciers que laissait le malheureux Sainte-Claire.

Cela ne les concernait pas... Adressez-vous à ceux qui ont profité des achats faits !

Puis, c'était Reine Perrinet, la fiancée d'André qui était venue, et nous avons vu ce que s'était passé dans cette entrevue. Paul était tombé amoureux de la jeune fille, et il la désirait d'autant plus qu'à sa passion feinte ou réelle venait s'ajouter la satisfaction d'enlever à son frère naturel, qu'il considérait comme un rival, comme un ennemi, celle qu'il ai-

mait. Et il espérait bien, grâce aux artifices de sa mère, réusir dans cette entreprise.

A partir de ce moment, en effet, des relations assez suivies s'établirent entre Perrinet et l'ancienne Linda... L'actrice avait rapporté de ses tournées quelques économies. Sous prétexte qu'elle ne connaissait personne à Paris, elle les confia à l'ami de son iriari, qui Tassocia dans une de ses entreprises théâtrales. Puis il fallait s'occuper de la grande représentation à bénéfice. Perrinet avait ofïertses services. Il se chargeait d'aller voir une partie des artistes en vogue, qui lui avaient tous des obligations, puis la presse, où il conservait des relations. Depuis quelque temps, le gros homme avait un peu cessé ses occupations, s'était cloîtré, comme nous le savons. Il était heureux de cette occasion de se remuer, de se remettre en lumière. Il disait que cela lui ferait du bien, l'activité.

Quant à Reine, elle voyait s'agiter autour d'elle toutes ces intrigues, avec une tristesse mortelle dans l'âme.

Son père l'obligeait à l'accompagner dans cette maison qui conservait pour elle de si doux souvenirs, cette maison où s'était nouée sa tendre et pure liaison avec André, et où elle devait subir maintenant les galanteries fades, odieuses, d'un homme qui lui répugnait.

Son père, qui connaissait Linda depuis longtemps, qui avait été à peu près au courant de son existence aventureuse, n'hésitait pas à amener chez elle son enfant, que nous l'avons vu enlever à Louise Ménard avec une sorte d'horreur stupéfiée.

Pour Perrinet, Linda était la femme légitime, la veuve, quelle qu'eût été l'indignité de sa conduite antérieure, et l'autre était une irrégulière, une concubine. Et M. Perrinet avait des mœurs, ou du moins voulait se donner l'air d'en avoir.

Et Reine était sans nouvelles d'André... Elle ne savait pas ce que le jeune homme était devenu, et jamais on n'en parlait autour d'elle, et elle n'osait pas interroger son père... Elle savait trop bien ce que celui-ci lui répondrait. N'avait-il pas coutume de lui dire avec son gros rire, quand il la voyait triste à pleurer :

— Tu voulais devenir M""^ Sainte Claire. Qui t'en empêche ? Il n'y a rien de changé que le personnage. Et celui qui nous reste est en vrai, quand l'autre n'était que du chrysocale.

Elle ne répondait pas et elle se retirait dans sa chambre pour y verser des larmes tout à son aise.

Son père ne la comprendrait jamais. Il était incapable de la comprendre. Il s'était mis dans l'idée maintenant de marier sa fllle au fils de Linda. Cette union lui allait, servait ses intérêts, car il avait déjà nourri avec le jeune homme différentes combinaisons qui devaient leur rapporter gros. Avec l'aide d'un librettiste alerte, mais sans beaucoup de préjugés, ils avaient manigancé toute une série d'opérations avec le répertoire de Sainte-Claire que Paul leur avait abandonné. Ainsi du grand drame joué avec tant de succès à la Porte-Saint-Martin on allait tirer un opéra. Les vaudevilles seraient transformés en opérettes. On en avait déjà le placement assuré.

Une source de fortune nouvelle venait de s'ouvrir. Perrinet, comme co-auteur, devait se charger de faire accepter les ouvrages. Il avait dit également qu'il s'occuperait des répétitions. Il avait l'expérience du théâtre. Il connaissait la mise en scène comme Sardou lui-même, et cela le rehaussait à ses propres yeux d'être subitement transformé de chef de claque en auteur. Au lieu d'être le tributaire des artistes, c'est lui qui allait leur commander, les mener, comme il disait. Il connaissait tout ce monde -là.

Grâce à ces tripotages plus ou moins littéraires et pour lesquels il avait dans Paul un complice d'une complaisance d'autant plus grande que tout cela paraissait parfaitement naturel au jeune homme, il s'était pris d'une grand affection pour le fils de Linda. Il ne pouvait plus se passer de lui, et il disait en se frottant les mains, en initiant Reine à leurs projets :

— Quel charmant garçon que ce jeune homme I Ce n'est pas avec ce petit pointu d'André que nous nous serions arrangés ainsi... Ne s'est-il pas toujours opposé à des opérations de ce genre, quand, du vivant de Sainte-Claire, je lui ai fait deux ou trois ouvertures pour se tirer d'affaire?

« N'accepte pas, père, s'écriait-il ; il vaut mieux être malheureux que de subir la collaboration de M. X..., que de se livrer à de pareilles compromissions. Ton drame est superbe ! ne le laisse pas mutiler. »

Et cet imbécile de Sainte-Claire Técoutait ! Ils étaient aussi absurdes l'un que l'autre !

Aujourd'hui il me dirait.

« Et la réputation démon père ! sa gloire ! »

Perrinet haussait les épaules.

— Sa gloire ! sa gloire ! c'est de payer son boucher, quand il vous a donné à manger.

Reine souffrait cruellement d'entendre ces phrases triviales, brutales. Au fond de l'âme, sans oser le dire, elle était de l'avis d'André. André avait la mission de sauvegarder la mémoire de son père, de veiller sur elle ; elle comprenait la fierté du jeune homme et elle l'admirait. Elle aussi, si elle avait eu le bonheur de devoir le jour à un écrivain, elle n'aurait pas permis qu'on touchât à une ligne de ses œuvres, même quand elle eût dû mourir de faim, quelque peu de valeur qu'eussent eu ces œuvres auprès du public. Pour elle, tous les ouvrages de son père seraient restés sacrés, inviolables... puisqu'il n'était plus là pour en disposer luimême.

Elle sentait qu'André pensait comme elle, ferait comme elle, et elle l'aimait davantage, au fur et à mesure que croissait son mépris pour le fils de Linda, qui entendait d'une si étrange façon ses devoirs filiaux.

André et sa mère s'étaient installés dans une petite maison isolée au milieu des prés, à un kilomètre environ de la station de Poissy, sur la ligne de TOuest, une véritable habitation de paysan, à un étage, avec des volets peints en vert criard, mais qui possédait une grande pièce sans meubles, éclairée par une large fenêtre, et qui pouvait servir d*atelier au fils de Sainte-Claire. Là, loin des bruits de Paris et des boulevards, dans une solitude complète, n'entendant autour de lui que le bruissement du vent dans les arbres et les piailleries des oiseaux, le jeune homme s*ft mit au travail avec l'énergie du désespoir. Il fallait arriver maintenant coûte que coûte. Il fallait vendre sa peinture. Il avait sa mère à nourrir. On leur avait expédié de Paris leurs effets, les tableaux d'André et quelques objets mobiliers leur appartenant ou que l'on n'avait pas voulu garder; mais, en même temps, comme on connaissait maintenant leur adresse, on leur avait envoyé les créanciers de Sainte-Claire.

Ceux-ci arrivaient furieux, disant qu'ils avaient été trompés, qu'on les renvoyait de tribord à bâbord,

et qu'ils n'avaient pas le moyen de perdre leur temps en courses inutiles.

Ils avaient fait crédit à Sainte-Claire parce qu'ils le croyaient honnête, et maintenant qu'il était mort, voilà que des gens qu'ils ne connaissaient pas s'installaient chez lui et les mettaient à la porte sans autre forme de procès, sous prétexte qu'ils n'étaient pas là, qu'ils n'avaient pas fait les commandes et profité des livraisons... Et désormais, ils étaient obligés de s'adresser aux tribunaux. Pour arriver à quoi?... Ils le savaient trop bien : à manger de l'argent et à ne pas même rentrer dans leurs frais.

A tous, André avait fait la même réponse.

— C'est moi, avait-il dit, qui réponds des dettes de mon père. Hector Sainte-Claire ne sera pas mort insolvable. Je vous paierai le principal et les intérêts. Vous ne perdrez rien. Je vous demande seulement de m'accorder un peu de temps.

— Combien ?

— Dame! faisait le jeune homme embarrassé, je ne puis pas vous fixer l'époque... Je travaille, et dès que je serai arrivé...

Quelques-uns, séduits par l'air de franchise d'André et de sa mère, se montraient conciliants, accordaient les délais.

— C'est entendu, disaient-ils, nous aimons mieux avoir affaire à vous. Nous attendrons.

D'autres, plus impatients, grommelaient :

— Tout cela, ce sont des phrases. Nous aimerions mieux de Targent.

Et ils sortaient de la petite maison avec des airs menaçants, parlant d'envoyer du papier timbré...

mais ils n'en faisaient rien, car aucun d'eux n'avait encore fait expédier d'assignation.

Dès le lendemain même de son installation, André, comme nous l'avons dit, s'était mis au travail. Il était décidé à tous les sacrifices, à livrer ses tableaux au tiers, au quart de leur valeur s'il le fallait, comme il l'avait fait déjà... Mais il faudrait qu'il les écoulât... Il piocherait davantage, quelques heures de plus par jour, pour se rattraper. Il avait gratté au bas de ses toiles le nom d'André Sainte-Claire pour y mettre celui d'André Ménard. C'était une cause d'infériorité encore. On n'avait jamais entendu parler d'André Ménard.

Néanmoins il était plein de courage et d'ardeur, ne paraissant point écrasé par le faix des charges qui pesaient sur lui, et sa mère était heureuse de le voir ainsi. C'était pour elle d'ailleurs qu'il affectait de se montrer gai, car au fond du cœur il se sentait rongé par un chagrin profond, une douleur amère, la perte de Reine qu'il aimait de plus en plus et dont l'absence lui avait démontré toute l'étendue de sa passion. Il ne doutait pas de la bonne foi de la jeune fllle; il ne doutait pas de son amour, de la sincérité du serment qu'elle lui avait fait. Mais serait- elle laissée maîtresse de ses actions ? ne subirait-elle pas l'influence de son père? aurait-elle l'énergie de lui résister, de lui désobéir?

S'il avait pu seulement la voir une fois encore, lui parler, lui entendre renouveler ses promesses, il aurait attendu avec plus de confiance ; mais ils avaient été brutalement séparés, sans avoir pu s'ouvrir leur cœur une dernière fois, sans se renouveler

leur engagement réciproque. De sa part, à lui, il le sentait bien, c'était définitif, pour la vie. Mais elle, pensait-elle ainsi ? Sur le moment encore, peut-être ; mais plus tard, quand il y aurait longtemps qu'elle l'aurait vu, quand elle-même pourrait douter de sa constance à lui... Oh! que n'eût-il pas donné pour la revoir !

C'est sur ces entrefaites qu'on commença à parler dans les journaux du grand bénéfice qui allait être donné pour la veuve et le fils d'Hector Sainte-Claire, l'écrivain dramatique mort dans la misère.

André avait coutume chaque soir, quand la nuit tombante l'arrachait à son chevalet, d'aller faire avant le dîner une petite promenade. Il allait jusqu'à la gare de Poissy et y achetait la France, qui y arrivait à cette heure-là.

C'était la France qui le tenait au courant de ce qui se passait à Paris, qui le rattachait encore au boulevard.

La politique le préoccupait peu, mais il s'intéressait aux nouvelles artistiques et littéraires.

Puis il aimait tant Paris ! Il regrettait tant d'en être éloigné ! Tout ce qui s'y passait, même les faits divers les plus infimes, avait un attrait pour lui.

Un soir donc qu'il revenait, le numéro de la France aux mains, cherchant à lire tout en marchant à la lueur des becs de gaz, un nom lui sauta tout à coup aux yeux, le nom de Sainte-Claire, le nom de son père.

Il s'arrêta et dévora l'article qui concernait Tancien auteur dramatique. Quand il eut fini, il chancela. Des larmes de honte vinrent à ses paupières.

Il se trouvait au pied d'un candélabre, dans la principale rue de Poissy, presque déserte à cette heure ; il fut obligé de s'y appuyer pour ne pas tomber.

Dans cet entrefilet, très chaleureux, très sympathique pour la mémoire de son père, on s'étendait sur la détresse dans laquelle le pauvre écrivain avait laissé les siens. On parlait de ses dettes, de la misère qui avait assombri ses dernières années. Et le rédacteur terminait en faisant appel à la générosité des artistes qui avaient joué dans les pièces de Sainte-Claire et qui ne refuseraient certainement pas de prêter leur concours à sa veuve et à son fils.

On parlait aussi de ce dernier, de Paul Sainte- Claire ; on faisait l'éloge de son talent, talent malheureusement improductif encore. Quant à M™^ Sainte-Claire, on ne tarissait pas sur ses infortunes, sur ses douleurs. Elle avait vu "prendre par une rivale la place qu'elle aurait dû occuper au foyer conjugal. Ce n'était même pas elle qui avait eu la consolation de fermer les yeux à son mari et de conduire à sa dernière demeure la dépouille mortelle du pauvre homme.

Elle était entrée dans la maison pour essuyer les réclamations, les outrages mêmes des créanciers, exaspérés d'avoir été trompés ; et sans l'aide d'un ami généreux, M. Perrinet, bien connu dans le monde des théâtres et qui avait mis au service de la pauvre veuve sa bourse et ses bons ofHces, on ne sait pas ce que la malheureuse serait devenue, ainsi que son fils. C'était M. Perrinet qui avait eu l'idée de cette représentation à bénéfice, et c'était M. Perrinet qui se chargeait de son organisation.

On comprend dans quel état devait être le malheureux André. Chaque ligne, chaque mot de ce terrible entrefilet, à Tinsu évidemment du rédacteur qui l'avait rédigé et qui avait été égaré par de faux renseignements, était, pour lui et pour sa mère, cruel, saignant comme un coup de poignard.

Le malheureux jeune homme resta quelques minutes comme anéanti à la même place, puis il se mit en route tout d'une traite et arriva à Ip, maison en sueur, essoufflé, défaillant.

Sa mère, qui était en train de mettre le couvert, leva la tête quand elle l'entendit entrer, remarqua sa pâleur, le bouleversement de ses traits.

Elle laissa tomber l'assiette qu'elle tenait à la main.

— Qu'as-tu? bégaya-t-elle, toute terrifiée.

Sans mot dire, André tendit le journal à sa mère :

— Tiens, lis !

— Quoi?... Qu'y a-t-il?... Un malheur?

— Plus qu'un malheur, une honte !

Elle prit le papier sans comprendre et le fixa d'un regard où il y avait à la fois de la terreur et de la stupeur.

Il lui indiqua la page du journal, l'endroit, et elle lut, et tout en lisant ses mains tremblaient, ses jambes vacillaient et des frissons passaient sur sa face.

Il la regardait. Il suivait sur son visage ses terribles émotions.

Elle avait fini qu'elle tenait encore les yeux baissés sur le journal, pour ne pas faire voir à son fils son trouble, sa douleur.

Elle affecta un grand calme et elle lui rendit la feuille.

Il serra les poings.

— Tu as lu ?

— Oui.

— N*est-ce pas infâme ?

— Que veux-tu ? fit-elle résignée, il faut bien qu'ils profitent de la situation !

André ne se sentait plus.

La colère, la rage, le chagrin, la honte débordaient de ses yeux.

— Salir la mémoire de mon père ! cria-t-il. Traîner son nom dans la fange ! T'insulter, toi, la meilleure, la plus digne !

Louise secoua la tête.

— Oh 1 ne t'inquiète pas de moi ! Tout ce qu'on peut penser, faire ou dire...

— Mais ces dettes, fit André, c'est moi qui en ai répondu, qui les payerai !

— Je le sais bien.

— Cette misère, c'est nous qui l'avons supportée !... Et nous ne mendions pas ! Oh ! s'il voit de là-haut ce qui se passe !

— Il le voit, sois-en sûr, mon fils... Calme-toi.

— Une représentation à bénéfice, un appel fait aux artistes qui ont joué dans ses pièces... Sa veuve, empêchée de lui fermer les yeux.

Il eut un ricanement amer.

— Et qui l'en a empêchée ? ce n'est pas toi, ce n'est pas moi... Elle est venue le lendemain, quand tout le deuil était mené, non pas pour pleurer avec nous, mais pour nous chasser et s'emparer des dé-

pouilles du mort... Et M. Perrinet qui se range de son côté, qui nous abandonne ! M. Perrinet qui nous connaît depuis longtemps, qui sait qui nous sommes, qui paraissait aimer mon père, t'aimer, m'aimer aussi.

— Quand les gens sont dans la peine, murmura Louise, ils n'ont plus d'amis.

— 11 ne manquerait plus, dit amèrement le jeune homme, que sa fille. Reine, se liguât avec eux... que Reine, qui m'avait juré...

La mère l'arrêta.

— Tu calomnies le cœur de cette jeune fille, ditelle dignement.

— C'est vrai ! s'écria le pauvre André, la douleur m'égare. Mais je suis si malheureux ! Je ne crois plus à rien... Il n'y a que des infamies autour de nous!...

— C'est le fait de notre situation. Quand je l'ai acceptée pour moi; quand je me suis laissée aller à répondre à l'amour de ton père, j'en avais prévu toutes les conséquences. Je savais tout ce qui m'était réservé et je n'ai pas reculé, persuadée que je ne paierais jamais assez cher, par assez d'humiliations, de sacrifices et d'épreuves, l'amour d'un homme tel que lui. Le souvenir du bonheur que je lui ai donné me rend capable de supporter toutes les douleurs.

André regarda sa mère.

Des Ipmes lui vinrent aux yeux.

— C'est vrai, mère, dit-il, c'est vrai, nous sommes trop heureux d'avoir été, toi sa femme, moi son fils.

— Songe quel homme c'était ! Quel brave cœur ! Comme il nous aimait ! Et comme il était bon, honnête ! Ce n'est pas lui qui aurait fait du mal sciemment, même au plus grand de ses ennemis... Il a eu ses épreuves. Il a souffert autant, plus que nous peut-être, et jamais une plainte, entends-tu, mon fils, jamais une plainte contre la destinée, contre les hommes, n'est sortie de ses lèvres... C'était un

resigne.

André pleurait à chaudes larmes.

— Eh ! c'est bien pour cela, dit-il, que je ne puis pas impunément laisser insulter sa mémoire... le voir transformer en mendiant posthume, lui qui serait mort de faim plutôt que d'accepter une aumône.

— Que peux- tu faire?... Que peux- tu empêcher?

— Je ne veux pas que cette représentation ait lieu. Je vais aller trouver M. Perrinet pour lui reprocher sa conduite. Je vais écrire aux journaux la vérité, dire ce qu'est cette femme et ce que tu es !

Louise secoua la tête.

— Injurier une autre femme pour me défendre !

— Mais cette femme est une misérable ! C'est elle qui fait mettre dans les journaux ces notes.

— Cette femme a été malheureuse.

— Par sa faute... C'est elle qui a abandonné mon père pour suivre...

La mère fit un geste pour arrêter son fils.

— Nous n'avons pas le droit de la juger, ditelle.

Le jeune homme se tordit les bras.

— Nous ne pouvons pourtant pas permettre qu'on

exploite ainsi le nom de Thomme qui t'a donné tant d'années de bonheur et dont je suis fier d'être le flls. Vivant, il n'a jamais rien demandé. Il n'a jamais tendu la main... Il aurait pu, comme tant d'autres hommes de lettres vieillis, s'adresser au gouvernement pour obtenir quelque sinécure, quelque aumône déguisée... Il ne Ta jamais voulu. Cette mendicité lui répugnait. Il a préféré vivre de son travail, de son seul travail, jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce qu'il succombât à la tâche.

Et maintenant qu'il n'est plus on viendrait battre la grosse caisse sur sa tombe pour tirer de l'argent des poches du public!... Jamais I jamais, quand je devrais moi-même m'opposer à la représentation, écrire aux journaux qu'on les trompe et arrêter le public prêt à franchir les portes où elle se donnera!

André ne se sentait plus.

Il allait et venait avec des gestes égarés.

Louise pensait comme lui, sentait qu'il avait raison... Mais son devoir était de le calmer.

Elle l'arrêta doucement.

— Ils sont peut-être dans la misère, dit-elle.

— Eh ! qu'ils mendient pour eux, mais qu'ils n'associent pas le nom de mon père...

— Nous ne pouvons rien empêcher, murmura la mère.

— C'est ce que nous verrons ! fit André menaçant.

— Les violences ne serviraient qu'à faire du scandale autour de nous, autour de la mémoire qui nous est si chère. Et ton père nous reprocherait, là-haut, de n'avoir pas su souffrir en silence.

Le fils se mangeait les poings.

— Oh! toi, mère, je le sais, tu es une sainte... une martyre ! Ta patience et ta bonté sont infinies. Mais moi je ne suis pas encore ainsi. La bête chez moi n'est pas entièrement domptée. J'ai du sang, j'ai des nerfs.

Louise l'attira vers elle, le prit dans ses bras,

— Écoute-moi, mon fils; tu ne voudrais pas me faire de la peine, me faire souffrir.

— Pour rien au monde !

— Ce serait me causer une peine infinie que de ne pas te tenir tranquille, que de ne pas laisser faire.

— Mais on t'insulte ! On travestit les rôles,.. C'est toi qu'on présente comme l'épouse indigne.

— Que m'importe ?

— Mais cela m'importe beaucoup à moi.

— Ceux qui me connaissent savent qui je suis... Et le jugement des autres me touche peu. Je ne tiens qu'à une estime, la tienne..., à un amour, le tien.

Elle baisait son front, ses yeux, et leurs larmes à tous les deux se mêlaient, larmes d'attendrissement et d'amour.

— Sais-tu, dit-elle, ce qui m'eût été pénible, la seule cause qui eût pu me faire souffrir ?

— Non, mère.

— C'est, quand tu as appris la vérité, si tu avais douté de moi !

Il la saisit avec une sorte d'emportement fébrile.

— Douter de toi !

Elle poursuivit :

— C'est si ton amitié, si ton respect pour moi

avaient été diminués, refroidis... Du moment que cela n'est pas, le reste m'inquiète peu.

— Et cela n'est pas, mère, s'écria André en couvrant Louise de caresses... Je t'aime dix fois plus si c'est possible, depuis que je te sais malheureuse.

Il prit à pleines mains sa tête chérie.

— Et puis maintenant je n'ai plus que toi à aimer... toi seule... Mon père n'est plus... Reine m'est enlevée...

Elle le regarda.

— Reine?...

— Reine Perrinet... Je ne te Tai pas dit... Je l'aimais comme un fou, à en mourir.

Elle le serra contre elle et murmura :

— Mon pauvre enfant !...

— Tu ne t'en doutais pas, mère?

— Oh ! si, je m'en doutais, depuis longtemps, et c'était encore une cause de chagrin pour moi.

— Je l'aime, moi, et jel'aimerai toujours, malgré tout.

— Et tu le lui as dit?

— Je n'ai pas pu le lui cacher.

— Il y a longtemps ?

— Le jour où nous sommes allés ensemble à la fête des Loges.

— Et elle ?

— Elle m'aime aussi.

— Elle te l'a avoué ?

— Nous avons fait le serment d'être l'un à l'autre malgré tous les obstacles... A ce moment, nous n'en prévoyions pas. Nous pensions que rien ne s'opposerait...

— Reine tiendra son serment, dit la mère.

— Oh ! je ne doute pas d'elle ; mais son père ?

— Elle résistera à son père.

— Si je pouvais seulement lui parler ! Je ne l'ai pas vue depuis notre malheur.

— Son père lui aura défendu de venir chez nous.

— Voilà ce que je crains. Et moi je ne puis pas aller chez elle... je ne serais pas reçu.

— Evidemment.

Il prit une attitude suppliante.

Il s'était mis à genoux, la tête sur les genoux de Louise.

— Mais toi, mère... murmura-t-ii.

Louise tressaillit.

— Moi ! que veux-tu dire ?

— Tu pourrais la voir peut-être.

Elle eut une sorte de sursaut effrayé.

— Moi, aller chez cet homme ! Chez cet homme qui a renié son ami, qui nous a reniés ! Jamais !

— Tu vois bien, fit tristement André, que je n'ai plus d'espoir qu'en toi !

— Si Reine t'aime réellement, elle saura bien triompher de son père !

— Oui, mais je ne sais plus si elle m'aime encore.

— Pourquoi ne t'aimerait-elle pas ?

— Si elle a appris ce qui s'est passé ?

— Celanepeut pas changer ses sentiments pour toi.

— Si je le savais seulement... si j'en étais sûr !

— N'en doute pas,

— Si je pouvais une heure seulement m'entretenir avec elle !

— Cette occasion se présentera.

— C'est pour ne pas me désespérer que tu me dis cela.

— Non, c'est parce que j'ai la conviction que cela sera. L'amour est plus fort que tout. Il a triomphé d'autres résistances.

— Si je me savais toujours aimé de Reine, j'aurais la force de tout supporter... et dans mon malheur je me croirais heureux.

— Reine est une enfant sérieuse. J'ai étudié son cœur. Elle ne t'abandonnera pas parce que tu es dans la peine. Si elle agissait autrement, elle ne serait pas digne de toi et tu n'aurais pas à la regretter.

— Je le sais bien, mère, fit tristement le jeune homme, mais ce serait la mort pour moi.

— Dans tous les cas, dit Louise, ton amour ne peut rien gagner à ce qu'il se fasse du bruit, du scandale autour de nous.

— Non, c'est vrai.

— Laisse donc agir les autres; ne nous mêlons de rien : l'heure sonnera où l'on rendra justice à chacun.

— Tu as raison, mère, je t'obéirai.

— Tu me promets d'être sage ?

- — Je te le promets.

— Ce n'est pas assez : il faut me le jurer.

— Jetelejure !... Et, pour te prouver que je veux tenir mon serment, je n'irai pas à Paris, pour ne pas être tenté.

— Et tu n'écriras pas ?

— Je n'écrirai pas.

Elle le saisit avec un nouveau transport.

— Tu es bien mon fils, digne de lui et de moi ! Puis elle ajouta :

— C'est moi qui verrai Reine et qui lui parlerai. L'amour maternel a aussi son génie !

— Oh ! mère, si tu disais vrai I

— Laisse-moi faire et espère !

L'heure s'était écoulée.

Sur la table, le couvert dressé attendait les mets. La mère se mit à rire.

— Et notre dîner? dit-elle. Nous n'y pensions plus.

— Oh ! je n'avais guère envie de manger.

— Tout doit être brûlé !

Elle courut à la cuisine et en revint avec un morceau de viande réduit en charbon.

— Voilà notre bifteck ! 11 a de beaux cheveux !

— N'importe ! fit André qui ne put s'empêcher de sourire, nous mangerons ce qu'il y aura.

— Mais il n'y a rien, et le boucher doit être fermé. Puis aller àPoissy maintenant.. .

— Tu as bien du fromage ?

— Et une cuisse de poulet restée d'hier.

— C'est tout ce quil nous faut. Le poulet sera pour toi. Moi, je me contenterai du fromage.

— Du tout; moi, je n'ai pas faim.

— Et moi, je fais le serment, dit le jeune homme, de ne pas mettre une bouchée de pain dans ma bouche avant que tu aies mangé le poulet ! Et tu sais que ce serment sera tenu ! Ainsi, si tu ne veux pas me laisser mourir de faim, exécute-toi !

Louise servit le poulet.

— Nous partagerons, dit-elle.

— Non, jamais; je ne me parjurerai pas pour un morceau de volaille !

Ils se mirent à table et mangèrent de bon appétit.

Cependant, chez les Sainte-Claire, la représentation s'organisait fiévreusement. Linda s'était chargée de voir les femmes. Perrinet devait aller relancer les hommes. Dans les journaux, les entrefilets siiccedaientauxentrefilets.il n'était question, aux Echos des Théâtres, que de la représentation Sainte- Claire, de M°^^ Sainte-Claire, de son fils et de Perrinet. Les plus grands artistes du moment devaient prêter leur concours à cette œuvre de bienfaisance.

On citait entre autres la grande Dora Bertrand, rincomparable monologuiste Poquelin cadet, l'inimitable Petrus, toutes les personnalités bruyantes, encombrantes, faites à coups de réclames criardes. Linda avait eu l'occasion d'entrevoir Dora dans une tournée. Elle se recommanda près d'elle de ce souvenir. La grande artiste avait totalement oublié cet incident, mais néanmoins elle autorisa la veuve à mettre son nom sur son affiche.

— J'irai ou je n'irai pas, dit-elle; cela dépendra du caprice du moment, mais cela fera toujours bien pour le public de voir mon nom, et à moi ça me procurera de la réclame.

Linda s^était retirée en saluant jusqu'à terre, trop flattée d'avoir été bien accueillie.

Poquelin cadet promit tout ce qu'on voulut, pourvu qu'on lui permît de monologuer à son aise. Il avait quelques douzaines d'œuvres inédites à lancer.

Avec Petrus on eut plus de difficultés, non qu'il ne fût très flatté de figurer sur une affiche à côté de Dora et de Poquelin, mais il exigeait que son nom eût un pied de haut, ce qui embarrassait fort Perrinet, car il ne pouvait pas mettre Dora et Poquelin en caractères moins grands que le chanteur comique et il prévoyait qu'à un pied l'un dans l'autre les trois noms couvriraient toute l'afflche.

On aurait de la peine à mettre le titre des ouvrages ou des chansonnettes quelles trois personnalités en vogue daigneraient interpréter. Puis on ne pouvait pas se contenter d'eux. Il fallait corser Taffiche. Perrinet avait quelques amis à lancer, à qui il réservait une bonne place et qui seraient enchantés de cette occasion qui s'offrait à eux de se produire en public.

Il flt ses observations à Petrus. Petrus fut inflexible.

— C'est stipulé sur mes engagements, dit-il; un pied la première année, deux la seconde, trois la troisième. Si vous étiez venu huit jours plus tard, nous entrions dans ma deuxième année d'engagement et j'aurais exigé deux pieds. Je ne puis pas, en bonne conscience, figurer sur une affiche de bénéfice en lettres moins hautes que celles qu'on me donne tous les jours pour mon concert.

Perrinet, qui tenait à Pétrus, fut obligé d'en passer par ses exigences, mais en revenant de chez le chanteur il se disait très perplexe :

— Voilà déjà un mètre de papier employé; du double colombier ne suffira pas. Comment feronsnous?

Pendant ces allées et venues faites en commun, les Perrinet et les Sainte-Claire ne se quittaient pas, pour ainsi dire.

Dans les premiers jours, Reine, prétextant qu'elle était souffrante, avait essayé de rester enfermée chez elle, mais elle avait été bientôt obligée de suivre son père et de subir les amabilités et les galanteries insipides du flls de Linda, qui semblait s'amouracher d'elle de plus en plus.

Oh! si André, dans sa solitude, avait pu avoir vision de ce qui se passait; s'il avait vu Reine auprès des autres, dans cette maison où son amour, à lui, était éclos ; s'il avait entendu Paul lui débiter des compliments et des fadeurs à la place même où il lui avait dit de ces mots partis du cœur et qui transfigurent une âme !

Comme il avait bien fait de s'éloigner de Paris, de se cloîtrer, de s'abîmer dans son travail !... A Paris, mis au courant de tous ces détails, il aurait trop souffert !

Et pourtant Reine ne l'oubliait pas.

Reine l'aimait plus que jamais et en même temps que son amour pour André croissait sa haine contre son rival.

Cette haine même était si forte... elle en voulait tant à Paul de l'avoir séparée d'André, qu'elle n'a-

vait pas pu, dans une circonstance que nous allons raconter, lui cacher ses sentiments.

Le jeune homme, qui se croyait irrésistible, qui voyait sa mère être, comme Ton dit, du dernier bien avec Perrinet, car ils s'entendaient à merveille tous les deux dans leurs tripotages dramatiques, le jeune homme, disons-nous, s'imaginait qu'il n'avait plus qu'un mot à dire pour devenir le fiancé, puis le mari de Reine.

Il se figurait même que la jeune flUe, revenue â de meilleurs sentiments, lui faisait moins froide mine et commençait à oublier le bâtard de son père.

Il crut donc que l'instant était venu de faire sa déclaration.

Profitant d'un moment où, après un dîner qui avait eu lieu chez eux, sa mère et Perrinet étaient perdus dans les combinaisons multiples que nécessitait l'organisation de leur représentation, que Perrinet voulait épatante, comme il disait, avec une recette monstre; profitant donc de ce moment d'absorption, il avait attiré Reine dans le salon sous prétexte de lui montrer un tableau qu'il venait de terminer, un tableau d'une facture odieusement criarde, qui fit faire involontairement un pas de recul à la jeune fille et qu'il avait signé en gigantesques lettres rouges : P. Sainte-Claire.

Se méprenant sur le sens du mouvement de Reine, qu'il avait pris pour un mouvement de surprise et d'admiration, il approcha de son œuvre la lumière qu'il tenait à la main.

— N'est-ce pas, demanda-t-il, que c'est réussi ?

Reine réprima un sourire.

— C'est très bien.

— Pas de léchage ! De grands coups de pinceau... Ça sent mieux la nature. Voyez cet arbre, là-bas; ne dirait-on pas qu'il frémit sous le vent ?

— En eflfet, fît Reine qui ne voyait qu'une masse confuse de vert avec des pointillés rouges.

— C'est un pommier en fleur, expliqua Paul... ûiais comme il y a du vent, les fleurs et les feuilles se mêlent.

— C'est très bien rendu, affirma la jeune fille, qui avait toute les peines du monde à contenir son envie de rire.

— On doit l'exposer demain, dit le peintre, chez un marchand, en plein boulevard. Ma mère s'est arrangée avex lui... La représentation fait du bruit autour de notre nom. Il faut en profiter... C'est pour cela, du reste, que le marchand a consenti. Ça attirera l'attention quand on saura que le tableau est du fils de Sainte-Claire, du fils de l'homme dont le nom em.plira demain tout Paris.

Reine ne répondit pas.

Son cœur s'était serré.

Elle n'avait plus envie de se moquer et de rire.

Ell^ avait pensé à André, à André enfoui elle ne savait où dans sa douleur et son obscurité, et en ellemême elle comparait les deux hommes.

Oh! comme André lui paraissait plus fier, plus digne !

Elle voyait celui-ci gâté par le cabotinisme au milieu duquel il avait été élevé, ne cherchant que le bruit et la réclame en bien ou en mal, pourvu que

son nom fût crié, assourdît les échos de Paris et de la France entière.

Elle se rappela comme Sainte-Claire était modeste, lui aussi, et elle pensa combien il devait souffrir, si dans l'autre vie il voyait ce qui se passait, Fusage qu'on faisait de sa réputation et de son nom.

— Avec ce tableau, dit Paul qui ne pouvait pas saisir la signification du silence de la jeune fille, je vaiï*- poser les bases de ma renommée. Ce sera un coup de pétard tiré en plein boulevard et qui retentira surtout en ce moment.

Le jeune homme se tourna vers Reine.

— Et rien ne manquerait à mon bonheur, ajoutat-il, si...

Il s'arrêta et regarda la jeune fille. Celle-ci avait eu un tressaillement.

Elle avait peur de comprendre.

Il s'enhardit.

— Oui, je serais complètement heureux, repritil, si je pouvais espérer voir un jour s'adoucir les regards d'une personne que j'aime par-dessus tout et dont l'indifférence me fait mourir...

Reine était devenue toute pâle.

Elle leva vers le jeune homme se^ yeux francs, dans lesquels un éclair brillait.

— Cette personne, dit-elle, je l'ai compris, c'est moi.

— Oui, soupira-t-il, vous que j'aime par-dessus tout, que j'adore...

Elle l'interrompit.

— Malheureusement, fit-elle, l'air résolu, c'est en

pure perte. Et je suis heureuse de roccasion qui s'offre de nous expliquer une bonne fois. Il la regarda bouche béante, étourdi.

— Mon cœur est pris depuis longtemps, poursuivit Reine. J'ai fait un serment que je ne trahirai pas. Si vous voulez continuer à me voir, en ami, sans me parler jamais d'amour, je ne demande pas mieux. Mais je n'aimerai qu'une fois, et j'ai choisi celui que je dois aimer.

— Oui, je sais, l'autre, quand vous croyiez... Mais maintenant.

Elle le regarda dignement.

— Ce n'est pas parce que je croyais qu'il était le fils légitime de Sainte-Claire que je l'aimais. Ce n'est ni son nom ni sa position que j'aimais... c'est lui. Ce qui s'est passé n'a donc pu modifier en rien mes sentiments à son égard.

— Cependant, ricana Paul, la situation n'est plus la même.

— Elle est la même pour moi, ou^ si elle a changé, elle a changé à son profit. 11 est devenu malheureux, et c'est une raison pour moi de l'aimer davantage.

Le fils de Linda demeura coi.

Il ne savait plus quoi dire.

— Restons bons amis, si vous le voulez, ajouta Reine, mais n'essayez plus de me faire la cour. Vous perdriez votre temps et vos peines.

— Nous verrons, dit le gommeux déconfit. Peutêtre qu'avec le temps...

— Le temps ne modifiera pas ma résolution.

— Pourtant, si votre père...

— Mon père ne peut pas m'obliger à me marier malgré moi.

— - Il peut vous empêcher d'épouser...

— Oui, mais alors je ne me marierai pas... je resterai fille, avec le souvenir de son amour dans le cœur.

Paul fit un geste désolé.

— C'est de la folie !

— C'est ainsi que je suis.

— Cela me fait regretter encore davantage, dit le fils de Linda, de ne pas vous avoir connue plus tôt.

— Maintenant, dit Reine qui se dirigea vers la salle à manger, nous n'avons plus rien à nous dire. Rejoignons nos parents.

Elle se retira, laissant Paul complètement abasourdi, son flambeau à la main, devant son tableau qui lui paraissait tel qu'il était, sans poésie, et sans charme, aff'reux et criard.

Il ne voyait plus la brise caresser ses pommiers en fleurs. Il trouvait la vie stupide et sa peinture bête. .

— Petite grue ! murmura-t-il pour donner cours à sa mauvaise humeur.

Puis une envie démesurée lui vint de se venger, de faire payer à la jeune fille son dédain, à André, à son frère, la jjréférence dont il était l'objet.

— Tout n'est pas fini ! s'écria-t-il. Je parlerai à Perrinet. Et nous verrons bien qui l'emportera. Je ne m'avoue pas vaincu !

Il revint dans la salle à manger.

A ce moment, la discussion était vive entre Linda et Perrinet.

Il s'agissait toujours de la fameuse représentation.

Linda voulait profiter de la circonstance pour paraître sur la scène, réciter un morceau, une simple poésie, triste et sentimentale, quelque chose d'attendrissant, qu'elle savait par cœur depuis lontemps, et se montrer au public parisien qui ne la connaissait pas.

Perrinet soutenait que ce n'était par convenable.

— C'est à votre profit qu'a lieu le bénéfice...

— Eh bien, est-ce que tous les titulaires de bénéfices...

— Oui, mais, là, ce n'estpas la même chose... Vous êtes veuve. Votre mari vient de mourir. Vous le pleurez.

Elle ricana.

— La bonne plaisanterie !

— Oui, je sais, les larmes ne vous étouffent pas... Mais vous pleurez moralement... pour la galerie.

— Comment voulez-vous que je me fasse connaître, si je n'en profite pas ?

Perrinet' reprenait, furieux:

— C'est indécent ! On nemonte pas sur les planches dans ces conditions-là ! On se moquera de vous. Ce sera une veste, et ça fera manquer la représentatation. Or, je veux que rien ne cloche. Mon amourpropre est enjeu. Tout le monde sait que c'est moi, Perrinet, qui ai organisé le spectacle pour la veuve de mon pauvre ami. C'est sur moi que l'échec rejaillirait.

— Dites tout de suite, fit Linda piquée, que vous vous défiez de moi, de mon talent.

Le père de Reine reprit avec une mauvaise, humeur croissante :

— Il ne s'agit pas de talent... Il n'y a pas là de question de personne. Vous seriez Rachel que je m'opposerais à cette fantaisie ; ça ne se fait pas. On rirait de nous. C'est moi qui me suis donné tout le mal...

— N'en parlons plus, fît l'actrice dépitée.

— Ce sera sage, dit brusquement Perrinet.

C'est à ce moment que Reine était rentrée dans la salle à manger.

Son père la regarda.

Elle était rouge encore et toute troublée.

— Et Paul? demanda Linda.

— Il va venir, madame...

— Vous avez vu son tableau f

— Oui, madame.

— Il est très bien, n'est-ce pas ?

— Très bien, oui, madame.

Perrinet se leva.

— Nous allons partir, fîfille.

— Quand vous voudrez, père.

— Déjà? demanda l'actrice.

Perrinet regarda sa montre.

— Il est dix heures passées... Je suis fatigué... J'ai beaucoup trotté aujourd'hui.

— Et c'est pour moi, dit Linda; je vous en suis bien reconnaissante.

— Oh ! ce n'estpas pour cela que je vous le disais. Ca me fait du bien de marcher.

Il se tourna vers Reine :

— Tu es prête ?

— Oui, père.

— A ce moment, Paul revenait à son tour, après avoir fait le serment que nous avons dit.

Il était très pâle et ses lèvres frémissaient. Linda et Perrinet le regardèrent avec étonnement.

— Qu'as-tu ? demanda la mère.

Il fit un mouvement pour se remettre, alla déposer le flambeau qu'il tenait sur la crédence et répondit :

— Rien, mère.

Perrinet et sa fille étaient arrivés à la porte. Ils saluèrent et se retirèrent, reconduits sous le vestibule par Linda et son fils.

— A demain, dit l'actrice.

— A demain, fit brusquement Perrinet.

Quand ils furent dehors, Reine et lui, ce dernier demanda à sa fille :

— Que s'est-il donc passé entre vous ? Que t'a dit Paul ?

— Il m'a fait une déclaration, mon père. ,— Il t'aime ?

— lime l'a dit.

— Et qu'as-tu répondu ?

— J'ai répondu que mon cœur appartenait à un autre.

— Oui, je sais, dit brusquement le gros homme; toujours cet enfantillage ! Ça se passera.

— Jamais, mon père ! réponditfermementlajeune

fille.

Perrinet fit un mouvement d'impatience.

— Ne revenons pas là-dessus... Mais, dans tous les cas, ce n'est pas encore Paul que jeté donnerai.... Sa mère est trop cabotine !

Il ajouta :

— Mais nous ne sommes pas pressés... Nous avons le temps de chercher.

— Moi, dit Reine, je ne cherche plus, . J'ai trouvé.

Perrinet ne répondit pas.

Il laissa seulement échapper un geste de mauvaise humeur.

Il appela un cocher qui passait, fit monter sa fille dans la voiture, y prit place lui-même et ils rentrèrent tous les deux sans se dire un mot de plus.

Paul était revenu avec sa mère dans la salle à

manger.

Linda Tinterrogea du regard.

— Eh bien ?

— Eh bien, je me suis déclaré.

— Je m'en étais douté... Et?

— Fiasco complet !

— Elle ne t'aime pas ?

— Non seulement elle ne m'aime pas, mais elle ne m'aimera jamais, elle me l'a nettement dit.

— Parce qu'elle aime l'autre ?

— Oui. Et moi j'en suis de plus en plus fou ! Jamais je n'ai été comme ça. J'ai déjà bien aimé des femmes, des actrices, mais ça ne compte pas, les actrices.

— Merci, fit Linda avec un rire forcé. Paul la regarda d'un air hébété.

— Oui, je veux dire, ce n'était pas sérieux. P]lles me quittaient, je les quittais. Elles avaient d'autres amants, j'avais d'autres maîtresses, ça ne me faisait pas plus... Aujourd'hui, ce n'est plus du tout la même chose. C'est-à-dire que je verrais quelqu'un

courtiser Reine, lui parler... eh bien ! je ne sais pas ce que je ferais; je serais capable de...

— Je comprends : tu l'aimes sérieusement. — ^ Très sérieusement, ma mère.

— Et si tu ne l'épousais pas ? Tu ferais un malheur ?

— Je me tuerais... parole de Sainte-Claire, je me tuerais !...

Linda eut un sourire gouailleur :

— Ce serait un malheur, en effet, pour toi.

— Je t'en prie, ma mère, ne te moque pas de moi... Je suis pris, très sérieusement pris.

La mère haussa les épaules.

— Tu ne vois donc pas, nigaud, que si je ris, c'est que je suis sûre du résultat ?

— Perrinet t'a dit ?... fît vivement le jeune homme.

— Rien... Et je ne sais pas bien si lui-même serait très désireux maintenant de voir ce mariage se faire. Nous avons eu une discussion tout à l'heure.

— Vous êtes brouilles ?

— Non, refroidis seulement.

— A propos de quoi?

— Il ne veut pas que je dise mon morceau.

— Il a peut-être raison.

— Toi aussi, te voici contre moi ! Tu doutes de moi ?

— Non,mère, jenedoute pas. Tu aurais un succès immense. Seulement, ce n'est peut-être pas le moment.

Linda fit avec une sorte d'agacement nerveux :

— Vas-tu te mêler de m'apprendre les convenances, toi aussi ?

— Non, je sais bien, bégaya Paul hébété.

— Mais dors tranquille. Je ne le dirai pas. Je me suis rendue aux raisons de Perrinet. Revenons à Fautre question, à celle qui te tient tant au cœur. Tu veux épouser Reine ?

— Si je le veux! C'est-à-dire que ce serait pour moi le plus beau des rêves.

— Tu le feras, et tout éveillé encore.

— Mais comment?

— C'est mon secret. Je n'ai pas passé pour rien ma vie à jouer des intrigues sur la scène... Le mariage se fera malgré le père, malgré la fille. Et ce sont eux qui viendront nous supplier.

Paul se jeta au cou de sa mère.

— Tu es la meilleure des mères ! s'écria-t-il, et je t'adore!,

— Je crois bien î fit Linda avec une nuance d'ironie... Je te promets celle que tu aimais, et je ne récite pas mon morceau qui te déplaisait !

André n'était pas au bout de ses épreuves. Pour obéir à sa mère, il avait cessé d'acheter les journaux et avait juré de ne pas les lire, pour ne pas se tenir au courant des phases et des incidents de la représentation organisée par Linda et Perrinet. Mais, quelques jours après la scène que nous avons racontée, après la déclaration faite à Reine par Paul Sainte-Claire, il avait eu besoin de venir à Paris pour vendre un tableau qu'il venait de terminer.

Il était seul... Sa mère l'avait laissé partir après lui avoir fait jurer de ne pas chercher à voir Reine et à se rencontrer avec les autres, car elle craignait un coup de tête de sa part. Il avait tout promis et il était résolu à tenir sa parole. Ce qu'il redoutait par dessus tout, c'était de faire de la peine à sa mère.

On venait justement de poser dans Paris les premières affiches de la représentation, des affiches gigantesques où se détachaient en lettres énormes les noms des trois artistes en vedette. André ne pouvait pas faire un pas sans se trouver en face de Tune d'elles. D'ailleurs il y avait pour lui dans cette rentrée plus d'une cause d'émotion.

Quand il avait mis le pied dans la gare Saint- Lazare, il s'était rappelé la partie faite moins d'un an auparavant à Saint-Germain en compagnie de sa mère et de son mari bien portant, de Reine et de Perrinet. Quels changements depuis ce moment ! Comme il était heureux alors, et comme il est triste maintenant ! Son père n'est plus ; Reine est peutêtre perdue pour lui. Sa mère pleure. Et lui ! lui se sent assailli de chagrins de tous genres. Il souffre par tous les pores, si l'on peut parler ainsi. La vie n'est donc faite que de déceptions et d'angoisses! Voilà ce qu'il se disait en descendant les marches de la gare, ces marches qu'il avait, quelques mois auparavant, si glorieusement montées à côté de Reine, tout épanouie dans sa toilette fraîche... et si belle ! Que fait-elle maintenant?

Pense-t-elle encore à lui?... Il ne sait rien et il ne peut rien demander... Quel crève-cœur est le sien !... C'est pendant qu'il songeait à tout cela que ses yeux tout à coup tombèrent sur les affiches dont nous avons parlé et qui embrassaient presque entièrement de leur papier criard les colonnes du boulevard Haussmann.

Encore un sujet de douleur pour lui ! Voir le nom de son père servir à cette exhibition grotesque où figuraient, à côté de quelques artistes de talent qui n'avaient pas cru devoir refuser leur concours, tous les cabotins avides de bruit et de réclame, qui cherchent toutes les occasions pour s'exhiber, sans même songer à l'œuvre qu'ils font et qu'ils sont les premiers à railler.

André souffrait mille morts. Il tremblait de ren-

contrer quelques connaissances, quelques amis qui l'auraient interrogé et auquel il aurait été obligé de donner des détails. Il ne voulait voir personne, rester terré avec sa mère, là-bas, où ils étaient... Pourquoi avait-il fallu qu'il vînt à Paris ? Paris avait rouvert toutes ses blessures, fait saigner toutes ses plaies.

Sur les boulevards, toutes les colonnes Morris portaient Tafflche, qui se détachait au milieu de toutes les autres, qu'elle dominait par sa dimension et par l'éclat aveuglant de son papier. S'il n'avait écouté que son indignation, il se fût précipité sur elle, l'eût décollée, mise en lambeaux. Mais n'était-ce pas un mouvement de colère de ce genre que sa mère surtout lui avait défendu?

Il marcha vite ; il voulait se dérober à cette obsession. Il avait hâte d'avoir terminé ses affaires pour rentrer dans sa solitude. Il tenait sous son bras son tableau soigneusement enveloppé et qu'il serrait contre lui comme un bouclier, pour le protéger, pour le garder d'un accès de fureur irréfléchi. Son œuvre ne lui disait-elle pas, en eff*et, pourquoi il était à Paris? ne lui rappelait-elle pas qu'il fallait se hâter de la vendre pour retourner près de sa mère qui attendait l'argent qu'elle allait rapporter?

Comme André approchait do la boutique du marchand chez lequel nous Pavons vu entrer déjà, de M. d'Arnheim, il vit devant les vitrines* un groupe assez nombreux de curieux assemblés. On regardait sans doute un tableau à sensation; mais à en juger par l'effet produit, la peinture ne devait pas être du goût de tout le monde, car le jeune homme voyait

des gens s'éloigner en se tordant. D'autres, au premier coup d'œil, éclataient de rire et s'enfuyaient.

Le pauvre artiste eut une soûleur. Si c'était son tableau que Ton avait mis à la vitrine, un tableau vendu deux cents francs, qu'il trouvait superbe, mais que le marchand avait sans doute estimé à sa juste valeur ?

Il s'approcha.

Non, ce n'était pas son œuvre. C'était une croûte bizarre, semblant faite par un écolier.

André eut un instant d'étonnement.

Comment pouvait-on exposer ça ?

Il s'avança plus près, pour mieux examiner la peinture, croyant lavoir mal.

Elle ne lui parut pas meilleure de près, mais un cri lui échappa quand il vit la signature.

La toile était signée : P. Sainte-Claire.

Elle était de l'autre.

L'autre était venu chez son marchand lui prendre sa place, jeter le ridicule sur le nom dont il avait jusque-là signé ses œuvres. ♦

N'allait-on pas croire que c'était de lui, cette horreur devant laquelle tous les passants se pâmaient?

Pourquoi M. d'Arnheim l'avait-il mise en vue ?

Pour égayer le boulevard, évidemment.

Parmi les curieux amassés, il y avait des critiques, des artistes qui se méprenaient, trompés par le nom, car André entendit l'un d'eux dire :

— C'est curieux, ce Sainte-Claire est donc fini déjà?

— Fini avant d'avoir commencé, dit un autre.

— Ses débuts promettaient mieux.

— Oui, son dernier tableau, à l'Exposition, n'était pas mal.

— Je le sais bien, j'ai fait un article en sa faveur, un article où je prédisais à l'auteur le plus bel avenir. Comme on. se trompe !

Puis examinant plus attentivement le tableau, l'écrivain laissa tomber ce jugement dédaigneux.

— Ce n'est plus de la peinture, c'est de la déliquescence !

Et il s'éloigna au bras de son ami.

André, resté un moment les jambes coupées par cette cruelle méprise, retrouva ses esprits, voulut courir après les deux hommes.

Il allait leur crier :

— Mais ce n'est pas moi ! Vous vous trompez, ce n'est pas moi qui ai peint cette ordure ! J'ai un tableau sous le bras, de moi, celui-là. Regardez-le ! Et dites si j'ai menti aux promesses que j'avais fait concevoir ; si je n'étais pas digne des encouragements que vous m'avez donnés?

Voilà ce qu'il voulait leur dire, ce qu'il voulait leur faire connaître à tous.

Il n'osa pas.

A quoi bon aller clamer sur les toits son histoire?

Il songea à sa mère et il entra précipitamment dans le magasin pour échapper à toute mauvaise tentation.

M. d'Arnheim n'était pas encore arrivé.

On le fit asseoir, et près de lui, à terre, sans soin, il vit son tableau derrière plusieurs autres. Il le reconnut à la façon dont la toile était clouée

sur le bois. C'était lui-même qui l'avait préparée. Un employé, le voyant regarder cet amas d'œuvres de tous genres, lui dit :

— Ça va partir pour l'Amérique, tout ça. C'est vendu en bloc.

Il fit : « Ah ! » tout transi.

L'employé continua :

— Une affaire superbe ! Le patron gagne plus de trente mille francs !

André ne répondit pas.

— C'est une bonne affaire, la peinture, ajouta rhomme, quand on sait en tirer parti.

— Une bonne affaire pour ceux qui la vendent, pensa le jeune peintre, mais non pour ceux qui la font.

Et il se rappela le prix dérisoire dont son premier tableau avait été payé, et il prévit le prix tout aussi dérisoire qu'on allait lui offrir de celui qu'il avait sous le bras.

Une envie le prit de revoir son œuvre.

Il demanda à l'employé si c'était possible.

— M. d'Arnheim a bien défendu qu'on touchât à ces tableaux. On va venir les emballer tout à l'heure.

— Un simple coup d'œil, fit André, comme un adieu à un ami qui vous quitte.

— Faites ! mais faites vite ! dit l'homme, car M. d'Arnheim peut arriver d'un moment à l'autre,

André se hâta de découvrir sa toile.

Dès qu'il y eut jeté un regard, im cri de stupeur lui échappa.

L'employé se retourna.

— Qu'avez-vous ?

Il désigna la toile.

— Mais ce tableau, dit-il, est de moi !

— Eh bien ?...

— On l'a signé du nom d'un peintre illustre.

— Dame ! pour le vendre. Là-bas, en Amérique, la signature est tout.

— Mais c'est un vol, un faux !... s'écria le jeune homme emporté par l'indignation.

L'employé courut à lui, effrayé.

— Voilà, dit-il, j'aurais dû m'en douter. Si vous parlez de cela à M. d'Arnheim, vous allez me faire renvoyer.

— Certainement, je lui en parlerai, dit André. On n'a pas le droit...

L'homme avait remis les tableaux en place.

— Soyez donc complaisant, grommela-t-il.

Puis il vint à André.

— Je vous en prie, calmez-vous î Ne dites rien ! Vous allez me faire perdre ma place ! M. d'Arnheim sera furieux. Qu'est-ce que ça vous fait, après tout ? Le tableau ne reviendra plus en France. Vous vous brouillerez avec M. d'Arnheim qui ne vous achètera plus rien. Et vous avez besoin de vendre, n'est-ce pas ?

Le jeune homme ouvrait la bouche pour répliquer, quand le marchand entra dans le magasin. L'employé mit un doigt sur ses lèvres.

— Motus ! dit-il, ne me perdez pas !

M. d'Arnheim était radieux.

Il s'approcha d'André en souriant.

— Ah! vous voilà, mon jeune ami? Vous m'apportez quelque nouvelle œuvre? Voyons ça! voyons ça !

André restait hébété.

L'employé lui dit tout bas :

— Vous voyez ; il est bien disposé ; profitez-en I M. d'Arnheim s'était dirigé vers son cabinet.

Il en ouvrit la porte, fit passer le jeune peintre devant lui.

— Asseyez-vous, et développez-moi votre chefd'œuvre.

André obéit.

Il mit sa peinture à jour sans mot dire, pendant que le marchand ôtait son pardessus, ses gants, jetait un coup d'œil sur ses lettres que l'employé lui avait remises.

Quand il vit que le peintre avait fini, il se retourna.

— Allons, voyons ! ,

Il prit le tableau, le mit au jour.

— Ce n'est pas mal, ce n'est pas mal vraiment. André tressaillit.

Il ajouta brusquement.

— Combien en voulez- vous ?

Le jeune homme, surpris, répliqua :

— Dame!... monsieur.,.

— Vous avez besoin d'argent, n'est-ce pas ?

— On a toujours besoin. ,

— Oui, je sais... c'est pour cela qu'on travaille, les artistes comme les autres... L'argent d'abord; la gloire vient ensuite, quand elle peut.

André avait envie de dire :

— Elle ne vient jamais quand on signe les œuvres des artistes du nom d'un autre.

Il se contint.

Il avait tant besoin d'argent !

Sa mère avait changé la veille sa dernière pièce.

M. d'Arnheim reprit :

— Combien vous ai-j e payé votre dernier paysage ?

— Deux cents francs.

— Deux cents francs ? Je vais vous donner le double de celui-ci; c'est du progrès, cela.

Et il regarda de nouveau le tableau.

— Je ne le céderai pas à moins de cinq cents, dit André.

— Oh ! oh ! fît le marchand en riant. Nous devenons exigeant ? Ce que c'est que de vous faire des compliments. Cinq cents, soit ! Je suis bon enfant. Je vais vous les compter.

André, tout tremblant d'émotion, ajouta :

— De plus, mon tableau sera exposé dans les vitrines, avec mon nom.

M. d'Arnheim éclata de rire.

— Croyez- vous donc que je démarque mes tableaux ?

André regarda le marchand, décontenancé.

Il ne savait plus bien, devant cette assurance et ce cynisme, s'il n'avait pas mal vu, s'il ne s'était pas trompé.

— Je sais, reprit M. d'Arnheim, qu'on a fait courir ces bruits. Ils ont pu venir jusqu'à vous; mais vous constaterez par vous-même qu'ils sont faux. Dès demain, en première place, vous verrez votre œuvre encadrée, exposée, avec votre nom. Vous voyez que je fais tout ce que vous voulez?

— C'est vrai, bégaya André hébété.

— Êtes-vous satistait ?

— Oui, monsieur.

— Et c'est une belle réclame, vous verrez... Vous avez pu en juger d'ailleurs par l'effet que produit le tableau de votre frère... C'est votre frère, n'est-ce pas?

— Mon frère naturel, oui, monsieur.

— Son tableau n'est pas bon, mais il tire l'œil. C'est du gros effet. C'est pour cela que je Tai exposé. Il amène le public devant les vitrines.

— Pourtant, fit observer André, quand on a fait quelque chose de mauvais...

— Il vaudrait mieux le cacher, dit le marchand. Je suis de votre avis... Mais tout le monde n'est pas connaisseur, et la moitié des gens qui voient cette toile étalée en belle place s'imaginent qu'elle vaut quelque chose, puisqu'on la montre ainsi... Ils lisent le nom, le retiennent et pour eux l'auteur est déjà un grand peintre... C'est de la banque, du tambourinage... je le veux bien, mais il y en a tant qui ont réussi ainsi !

— Je ne les envie pas, dit André.

M. d'Arnheim lui frappa familièrement sur l'épaule.

— Et vous avez raison, jeune homme, dit-il avec emphase. L'art est une religion, un sacerdoce. Il faut tout sacrifier à son culte.

Et, à part, il murmura :

— Je l'aurai longtemps sous ma coupe, celui-là. Il est naïf.

Le fils de Louise allait prendre congé. Le marchand le retint d'un mot.

— A propos, dit-il, vous savez qu'il va se marier, votre frère ?

— Du tout, monsieur^ je l'ignorais.

— C'est vrai, vous ne vous voyez pas... Il épouse jy^ue perrinet, la fille du gros Perrinet.

André était devenu d'une pâleur livide.

Il vacilla, comme frappé à mort.

— Ce n'est pas vrai, murmura-t-il.

Le marchand le regarda, étonné de son émotion.

— Mais qu'avez-vous ?

— Rien, fit André, qui faisait des efforts surhumains pour rester calme... Mais c'est faux... ce n'est pas possible I

— C'est lui-même qui me l'a dit.

— Lui-même ? fit le malheureux, anéanti.

— Lui-même... hier soir...

André se demandait s'il rêvait ou s'il était éveillé... Il n'en pouvait pas croire ses oreilles .. Est-ce que ce serait vrai ? Est-ce que Reine l'aurait si vite oublié ?

Non, non, c'était une épreuve qu'on lui faisait subir, la dernière de toutes et la plus terrible.

Il n'avait plus conscience de ce qui se passait autour de lui. Il lui semblait que les murs du cabinet, les glaces, les tableaux, tout tournait autour de lui... et qu'il allait se trouver mal.

M. d'Arnheim le considérait avec une stupeur croissante.il ne connaissait pas l'amour du jeune homme pour M^^^ Perrinet et ne comprenait pas ce qui pouvait le troubler ainsi.

— C'est faux ! répéta André comme sortant d'un cauchemar et comme s'il avait voulu se persuader lui-même. C'est faux ! On vous a menti.

— C'est possible, dit le marchand de plus en plus

stupéfait, et pour riraportance quej'y attache... C'est M. Sainte-Claire lui-même qui m'a fait part de la nouvelle, et je ne croyais pas qu'en vous l'apprenant je vous ferais tant de peine.

Et il se dit à lui-même :

— Il paraît que j'ai fait une boulette.

A ce moment, un garçon entra et lui remit une carte.

Il jeta un cri de surprise en la regardant.

— Et, tenez, dit-il, c'est lui j ustement qui demande à me parler.

— Mon frère ? s'écria André sortant de sa stupeur.

— M. Paul Sainte-Claire.

André alla au marchand.

— Je vous en prie, monsieur, dit-il fiévreusement, vous pouvez me rendre un service, un grand service...

— Parlez, mon ami !

— Laissez-moi seul ici avec M. Sainte-Claire.

— Mais avec plaisir.

— Il faut que j'aie avec lui une explication... Il faut que j e sache ! . . .

— Je vais le faire entrer, puis je me retirerai.

— Je vous en serai bien reconnaissant.

M. d'Arnhein se tourna vers l'employé.

— Faites entrer M. Sainte-Claire, commanda-t-il. Puis il dit à André :

— Mais soyez calme, je vous en prie, soyez calme ! ^ — Ne craignez rien, monsieur, fit le jeune homme,

je saurai me contenir.

Le garçon introduisit Paul Sainte-Claire.

Celui-ci allait vers M. d'Arnheim, la main tendue, quand il aperçut André.

Il s'arrêta et mit son lorgnon pour se donner une contenance.

Le fils de Louise, très pâle, raidissait ses nerfs pour rester calme.

M. d'Arnheim regarda les deux frères, puis il dit :

— Vous avez à causer, messieurs ; je vous laisse. Et, avant que Paul eut pu faire un mouvement

pour le retenir, il avait ouvert la porte et s'était esquivé.

Les deux enfants d'Hector Sainte-Claire, le fils légitime et le fils naturel, étaient en présence.

Ils se dévisagèrent un instant ; ensuite Paul, affectant un grand calme, laissa tomber son lorgnon et demanda :

— Vous avez à me parler, monsieur ?

— Je désirerais, fit André qui frémissait de tofes ses membres et dont les paroles avaient peine à passer entre ses lèvres serrées, je désirerais vous adresser une simple question.

— Parlez, monsieur...

— Est-il vrai que vous ayez dit à M. d'Arnheim que vous alliez vous marier?...

— Je n'ai dit à M. d'Arnheim, fit Paul d'un air railleur, que ce qui était vrai.

— ... Avec M"® Reine Perrinet? ajouta le fils de Louise.

— Avec M^^® Reine Perrinet, répéta tranquillement le fils de Valérie.

Et il remit son lorgnon pour regarder son interlocuteur avec un geste où il y avait de l'insolence et de l'ironie.

André eut un moment de colère et de douleur.

De pâle, sa figure devint livide.

Un tremblement convulsif agitait ses membres.

Il regarda fixement son frère, un éclair dans les yeux et dit :

— C'est faux!...

Paul tressaillit.

Son lorgnon tomba.

Il ouvrait la bouche pour protester ; André l'interrompit.

Il parlait fiévreusement, par phrases saccadées, hachées par le désespoir et la fureur.

— C'est faux ! reprit-il. Reine m'aime. Elle ne m'a pas oublié, abandonné. C'est un mensonge pour la détacher de moi, la compromettre.

— Monsieur... fit Paul, frémissant.

— Laissez-moi parler, dit André, car il est temps que je dise ce que j'ai sur le cœur... Ma mère m'avait défendu d'avoir une explication avec vous, mais je n'ai pas l'héroïsme de ma mère, et d'ailleurs

elle ne savait pas qu'après m'avoir tout pris^ le nom de mon père, la considération dont il était entouré, ma propre renommée, ma place dans la maison où nous le pleurions, vous viendriez encore me voler, après tout ce qui m'était cher, mon bonheur et mon amour !

Paul eut un ricanement.

— Continuez, mon cher, dit-il ; je vous trouve superbe ! Lequel de nous deux a volé l'autre? Qui a vécu pendant vingt ans, choyé, tranquille, dans l'abondance et dans le luxe, avec ce nom qu'il n'avait pas le droit de porter, sous un toit qui devait appartenir à un autre? Lequel de nous a vécu de cette existence dorée, tranquille, honorée ? Est-ce moi ou vous? Pendant que vous étiez près de mon père, prenant ma place à son foyer, je courais les grands chemins avec ma mère, en butte à toutes les intempéries des saisons et de la vie.

— Pourquoi avez-vous quitté mon père? fait la désolation de sa vie?

— Vous conviendrez, fit ironiquement Paul, que ceci ne me regarde pas. C'était affaire entre lui et ma mère.

— Une misérable ! hurla André.

Paul tressaillit.

— Prenez garde ! cria-t-il, n'insultez pas ma mère !

Le fils de Louise ne l'écouta pas, emporté par une sorte de rage folle.

— Votre mère? on connaît son histoire... Mon père a pleuré toute sa vie la trahison qu'elle a commise envers lui.

— Lequel des deux était coupable? dit Paul.

— Votre mère... Je connais mon père, sa grande âme.

— Et moi je connais ma mère !

— Une cabotine qui n'attend pas que la cendre de son mari soit refroidie pour battre la grosse caisse avec son nom, pour mendier pour lui.

— Il faut bien mendier, puisque vous ne nous avez rien laissé, votre mère et vous. N'est-ce pas elle, cette intrigante, qui a circonvenu mon père, empêché tout rapprochement entre sa femme et lui?

— Il y avait d'autres causes qui empêchaient ce rapprochement, dit André, mais laissons cela. Ainsi, vous prétendez épouser M^^'' Perrinet?

— Je ne prétends pas... J'en suis sûr...

— Vous avez la promesse de Reine ?

— J'ai celle de son père, ce qui vaut mieux.

— Vous savez que je l'aime ?

— Qui me l'aurait dit ?

— C'est moi qui vous le dis... Je l'aime ! Elle m'aime... Nous nous somm.es fait le serment d'être l'un à l'autre.

-— S'il fallait tenir tous les serments que l'on fait... dit légèrement Paul.

André le fixa de ses yeux étincelants.

— Moi, je les tiens, cria-t-il, et j'en fais un nouveau, c'est que vous ne serez jamais le mari de Reine.

Le fils de Valérie eut un ricanement ironique.

— Et qui m'en empêchera ?

-^' Moi...

— Je voudrais bien savoir comment.

— Je vous tuerai !

Paul éclata de nouveau.

— Peste ! comme vous y allez !

— Oui, je vous tuerai, misérable !... C'est une infamie que vous commettez en m'enlevant...

Paul eut un rire gouailleur.

— Je ne vous enlève rien. Et je ne change rien même à la destinée de M^^^ Perrinet. Elle aimait le jBls de Sainte-Claire et devait l'épouser. Elle m'aimera et sera ma femme. Je n'aurai fait que substituer une bonne pièce à une pièce fausse.

— Malheureux! hurla André hors de lui.

Et il se rua sur son frère.

Celui-ci se rejeta en arrière.

Il avait saisi le loquet de la porte; il le tourna et se précipita dans le magasin .. épouvanté. M. d'Arnheim alla vers lui.

— Il veut me tuer!... béga5^a-t-il.

— Le marchand courut à André, que la fureur suffoquait, le saisit dans ses bras.

Mais il n'eut pas la peine de le contenir.

Le pauvre garçon avait senti ses forces l'abandonner.

Il s'affaissa aux pieds de M. d'Arnheim en sanglotant. On l'entendait murmurer au milieu de ses pleurs :

— Que je suis malheureux ! que je suis malheureux !

Paul Sainte-Claire avait disparu.

Quand André eut recouvré un peu de calme, il voulut prendre congé du marchand.

Celui-ci, que sa douleur avait ému, lui offrit ses services et chercha à lui donner quelque courage et quelque espoir.

— Travaillez! lui dit-il ; vous avez du talent... Et je me charge, moi, de le mettre en lumière. Vous vous ferez un nom devant lequel pâlira celui qu'on vous a pris !

L'industriel était de bonne foi. Le malheur d'André l'avait touché. Il voyait en perspective une bonne action doublée d'une excellente affaire.

Le jeune homme avait de l'étoffe, et bien lancé ! tandis qu'avec le fils Sainte-Claire, il n'y avait rien à faire.

Sa toile, la seule qu'il eût vue de lui, était grotesque. Il avait refusé de l'acheter, et s'il l'avait exposée devant ses vitrines, c'était pour faire cesser les sollicitations de la mère et profiter un peu du bruit qui se faisait en ce moment autour du nom de Sainte-Claire, nom dont le tableau était signé.

La représentation finie et le nom tombé dans l'oubli, la croûte disparaîtrait de la vedette pour n'y plus jamais reparaître.

En parlant comme il le faisait au fils de Louise, M. d'Arnheim était donc sincère et décidé à tenir la promesse qu'il lui faisait.

Mais André était tellement brisé, tellement désenchanté qu'il ne croyait plus à rien.

Il secoua tristement la tête.

— Que m'importe maintenant la réputation, la fortune, murmura-t-il, si je ne puis pas l'épouser, l'en faire profiter ?

— Qui donc? demanda le marchand, votre mère ?

— Celle que cet homme va épouser.

— M^^' Perrinet ?

Le jeune homme fit un signe afflrmatif.

Il était incapable de prononcer un mot.

M. d'Arnheim avait fait un mouvement.

Il comprenait maintenant. Il comprenait la scène qui venait de se passer, Témotion d'André en apprenant le mariage, sa colère...

— Vous l'aimiez ? dit-il.

— Je l'aime comme un fou, à en mourir.

— Et elle le sait ?

— Elle le sait.

— Elle ne vous abandonnera pas.

— Je ne l'ai pas revue. Je ne sais pas ce qu'elle pense... La mort subite de mon père a tout brisé autour de moi... Qui sait si elle-même, en apprenant notre position, à ma mère et à moi... Elle aimait le fils de Sainte-Claire... Peut-être méprisera -t-elle le bâtard.

— C'est impossible, dit le marchand, si elle était sincère.

— Oui, elle Tétait à ce, moment; je n'en puis pas douter. Mais son père était notre meilleur ami. Il nous a tourné le dos.

— Oh ! le père!... dit M. d'Arnheim avec une intonation où il y avait un peu de dédain. Cela ne m'étonne pas de lui. Comme ces plantes qui se tournent toujours du côté du soleil, il ne va que vers le succès.

— Il s'est lié avec eux. C'est lui qui s'occupe des détails de la représentation donnée au nom de mon pauvre père. Et il l'avait connu, lui. Il avait pu l'ap-

précier. Il savait que rien ne lui aurait été plus désagréable que ce bruit fait autour de son nom et de sa pauvreté. Il ne nous a rien laissé, c'est vrai. Mais il m'a élevé, fait apprendre la peinture. Il m'a quitté étant en âge de travailler, capable de gagner ma vie et celle de ma mère. Lui aussi, il était sans fortune. Il était venu à Paris pauvre, inconnu. Il n'en avait pas moins fait son chemin. Je suis dans des conditions meilleures. Pourquoi ne réussirais-je pas comme lui ? Je me sentais au cœur tout le courage nécessaire.

— Il a laissé des dettes ? demanda M. d'Arnheim.

— J'en ai répondu, dit André, et je les paierai.

— Mais ce n'est pas à vous à les payer, répliqua le marchand. Les autres ont accepté la succession. Ils jouissent des bénéfices ; il est juste qu'ils supportent les charges.

— Ils ont refusé de les reconnaître.

— Mais vous pouvez les y obliger.

— Je ne le tenterai pas... Je ne veux pas que les créanciers doutent de l'honorabilité de mon père.

— Cela va vous gêner pour longtemps.

— Je travaillerai davantage.

Le marchand avait peine à cacher son émotion. II tendit la main à André.

— Tenez, lui dit-il, vous êtes un brave garçon. Je me suis conduit très mal avec vous... pour votre premier tableau. Que voulez-vous? c'est le métier. Mais je ne suis Turc qu'en affaires. En dehors du négoce, je suis homme de cœur et je sais apprécier les gens qui en ont. Je réparerai le mal que je vous ai fait. Comptez sur moi !

J'ai connu votre père. C'était un brave, un digne homme... un homme aima.ble, par dessus le marché. Il m'a rendu de petits services et nous avons toujours été en bons rapports, mais on m'avait trompé sur votre compte à vous et sur celui de votre mère. Les autres ont fait courir des bruits... On ne sait pas, n'est-ce pas? Qui n'entend qu'une cloche... Maintenant je suis édifié. Le vrai fils de Sainte- Claire, de l'homme que j'ai connu, c'est vous. L'autre n'est que son bâtard. Reprenez courage, jeune homme. Relevez la tête. Je vous le dis encore : comptez sur moi... et allez travailler!

André, incapable de prononcer un mot, se précipita sur la main que lui tendait M. d'Arnheim, la pressa à plusieurs reprises, sans pouvoir dire autre chose, tant il avait le cœur gonflé, que ces mots :

— Merci, monsieur, merci !... Vous êtes bon !...

Et il sortit du magasin en sanglotant ; mais, cette fois, c'était de joie !

Il avait maudit M. d'Arnheim. Maintenant il le bénissait. Ses paroles lui avaient fait tant de bien !

Il ne faut pas toujours se fier aux apparences..* Il avait hâte de rentrer près de sa mère, de lui raconter... Il courut à la gare, sauta dans le premier train et arriva chez lui transfiguré.

Il croyait à tous les bonheurs... Il avait tous les espoirs, même celui d'être un jour le mari de Reine!...

La représentation donnée au bénéfice de la veuve d'Hector Sainte-Claire, auteur dramatique bien connu, et de son fils, représentation tambourinée depuis plus de quinze jours dans les journaux de tous formats, affichée sur toutes les colonnes de spectacles, sur tous les murs, en caractères énormes, comprenant un programme sur lequel se trouvaient réunis les noms des artistes parisiens les plus en vogue, devait être une de ces soirées pour lesquelles Paris se passionne pendant vingt-quatre heures et auxquelles veut assister tout ce qui porte un nom dans l'aristocratie, les lettres, les arts, la haute bourgeoisie, la finance et le grand commerce.

Les billets s'étaient enlevés dès le premier jour dans toutes les agences et on n'eût pas, à l'heure où nous sommes, trouvé à prix d'or le moindre fauteuil d'orchestre, le plus mal placé des strapontins... Perrinet et Linda avaient fait merveille. La curiosité avait été habilement surexcitée et entretenues, pendant les deux semaines qui avaient été nécessaires à l'organisation du spectacle, par les indiscrétions et les racontars des courriéristes de théâtre. Une réclame

incessante avait fait résonner la presse tout entière-

La représentation avait lieu au théâtre des Arts- Parisiens, une des salles les plus vastes de Paris, que le directeur avait obligeamment mise à la disposition de Perrinet, un de ses bailleurs de fonds.

Le rideau devait se lever à huit heures précises, et dès sept heures on commençait à stationner devant le théâtre, dont la façade, brillamment illuminée, faisait rougeoj^er les flaques d'eau de la place.

Il avait plu, en effet, toute la journée, et il tombait encore une de ces pluies fines, menues, pénétrantes, qui sont si communes à Paris et si insupportables.

A sept heures et demie, les voitures commencèrent à arriver, très peu nombreuses d'abord, puis serrées, pressées, incessantes.

On venait d'ouvrir les portes.

Alors tout le monde afflua à la fois. On vit les toilettes claires des femmes et les costumes sombres des hommes s'engouffrer sous la marquise précédant le vestibule.

En bas du perron, les portières claquaient incessamment, un roulement ininterrompu emplissait les échos de la place.

Mais c'est dans l'intérieur du théâtre qu'il fallait pénétrer une demi-heure après.

Le spectacle était féerique, les fauteuils d'orchestre bondés d'habits noirs et de cravates blanches, les loges pleines d'épaules décolletées, de têtes fleuries, endiamantées, avec des scintillements de bijoux étincelant comme dans une prairie les gouttes de rosée frappées par le soleil naissant.

Tout était comble.

Un bourdonnement confus montait d'en bas, puis, nourri par le balcon et les galeries, emplissait tout le théâtre.

Le rideau était baissé encore, Torchestre muet... La salle n'était éclairée qu'à demi.

A huit heures précises, pendant que le tumulte était à son comble, que les portes s'ouvraient et se fermaient sans cesse, vomissant de nouveaux spectateurs qu'on voyait enjamber les fauteuils d'orchestre, s'installer au balcon ou dans les loges, comme au coup de baguette d'une fée, une lumière plus vive éclaira les couleurs douces des toilettes, la blancheur des linges, allumant de feux nouveaux les pierreries et les fleurs, et les premières notes de musique s'échappèrent des instruments, portant la gaieté dans la salle.

Instantanément les conversations s'éteignirent. Les spectateurs, debout, accotés sur les rangées de fauteuils d'oii ils lorgnaient les loges, cherchèrent leurs places, s'assirent.

Chacun se tut et des murmures commencèrent a accueillir ceux qui arrivaient en retard, essoufflés, agitant leurs bras, le claque au poing, pour passer et gagner leurs places respectives.

Nous ne raconterons pas en détail la représentation, qui fut au début très brillante et dont quelques parties furent vigoureusement applaudies.

D'autres eurent moins de succès.

Il se produisit, comme dans tous les spectacles de ce genre, des retards, des lacunes.

Dora Bertrand, entre autres artistes en vedette, subitement indisposée, ne parut pas.

Le grand Petrus fut obligé de ne chanter qu'une fois au lieu de deux, à cause d'un enrouement.

D'autres manquèrent, retenus dans leurs théâtres respectifs, ou n'arrivèrent pas assez tôt pour figurer à la place désignée sur le programme.

Gela causa des bouleversements qui déroutèrent le public.

Le prix des places étant très élevé, il y eut des désillusions, et vers la fin, quand le rideau se baissa sur un intermède comique un peu plus faiblement joué que ceux qu'on pouvait voir tous les jours au taux ordinaire sur les théâtres de genre, des murmures se firent entendre, murmures qui ne parvinrent pas à couvrir deux ou trois coups de sifflet aigus qui rayonnèrent sur la salle comme un zigzag d'éclairs dans un ciel noir chargé d^orage.

Perrinet, qui était avec Linda et Paul dans une baignoire grillée, devint livide de rage.

Il montra dans l'ombre son poing à la salle.

— Les misérables !

Avant la représentation déjà, il avait eu avec sa fille une scène très vive, qui avait commencé à assombrir son humeur.

Au moment où il entrait chez Reine, après avoir mis son habit noir et sa cravate blanche, pour la prendre et l'emmener, vers sept heures, il trouva la jeune fille en robe de chambre, non coiff*ée.

— Comment! s'écria-t-il, tu n'es pas prête? il est sept heures...

— Excusez-moi, mon père, dit Tenfant, mais je suis souff'rante.

— C'est-à-dire, fltPerrinet les dents serrées, les lèvres livides, que tu ne veux pas venir.

— Ce serait pour moi, en effet, murmura Reine, un trop grand crève-cœur.

Le père ne répondit pas.

Il allait et venait par la pièce, son claque à la main, piétinant le tapis de ses pieds fébriles, ayant de la peine à dompter sa colère.

Il fit un geste de menace, leva le bras, puis le baissa brusquement comme dompté, et un mot sortit de ses lèvres, un seul :

— C'est bien !

Et il s'éloigna pour ne pas éclater.

Reine courut après lui, désespérée de faire du chagrin à son père.

Elle voulut le rappeler.

11 était déjà loin.

Depuis le commencement de la représentation, Perrinet était sous le coup de cette courte scène.

C'est à peine s'il avait ouvert la bouche à Linda et à son fils.

Il entrevoyait toutes les luttes, tous les orages qui allaient s'élever entre lui et sa fille.

Il était entêté et Reine paraissait résolue comme lui.

D'ailleurs la jeune fille avait l'air sérieusement éprise. Elle ne céderait pas.

L'accueil fait par le public au spectacle organisé par lui a^cheva de l'exaspérer. . .

Il commença à regretter de s'être occupé de cette affaire, à voir Linda et son fils sous leur vrai jour. Des bruits malveillants, qui circulaient dans les

couloirs pendant les entr'actes, étaient parvenus à ses oreilles. On disait tout haut ce qu'avait fait Linda, d'où elle venait... Des artistes qui avaient su son histoire avec Valentin, qui avaient connu le comique, ne se gênaient pas pour la raconter.

Le public paraissait fort mal disposé pour les bénéficiaires... Et Perrinet sentait que si la représentation tournait mal, s'il y avait trop d'accrocs, ce serait un désastre, un désastre dans lequel il aurait sa part de responsabilité.

Pour corser le tout, il avait entendu parler du mariage prochain de sa fille avec le fils de Sainte- Claire. Qui avait fait courir ce bruit ? Ce ne pouvait être que Linda ou Paul.

Mais les choses n'étaient pas encore assez avancées pour autoriser la publication de cette nouvelle, qui serait demain sans doute dans tous les journaux.

C'était donc pour lui forcer la main qu'on l'avait divulguée ?

Et rien n'était moins certain que ce mariage, surtout maintenant.

Et le père voyait sa fille compromise.

Qu'avait'il été faire dans cette galère? de quoi avait-il été se mêler ?

Imbécile !

C'était le seul mot qui vînt à ses lèvres.

Quand il était entré seul dans la baignoire et que Paul s'était écrié :

— Et M^^^ Reine ?

Il s'était borné à répondre sèchement :

— Elle est souffrante.

Si Paul prononçait le nom de sa fille à cette heure, il ne savait pas s'il serait maître de sa colère et s'il n'enverrait pas promener rudement le fils de Linda et sa mère...

Il ne se sentait plus, et à travers le grillage de la baignoire, en contemplant le public qui ricanait et sur les lèvres duquel il semblait voir courir les mots méchants, les phrases blessantes, des lueurs de rage s'allumaient dans ses yeux sombres, et ce cri que nous avons rapporté: « Les misérables! » lui était échappé.

Paul eut un ricanement bête.

— Bah ! murmura-t-il, laissons-les dire !

Le gros homme se tourna vers lui, le regarda, l'indignation au front ;

— C'est comme ça que vous le prenez, vous ? Le fils de Linda eut un nouvel accès de rire.

— - Pourquoi pas? dit-il... Si vous croyez que je vais me fâcher!

— C'est vrai, fit ironiquement Perrinet.On insulte votre mère; on vous insulte; on m'insulte I Cela n'en vaut pas la peine !

Et il haussa les épaules.

Linda et Paul le fixèrent de leurs yeux étonnés.

— Qu'est-ce qui le prend? semblaient-ils se demander.

Le jeune homme essaya encore de plaisanter.

— Qu'est-ce que ça peut nous faire maintenant? La recette est encaissée !

Perrinet se leva, prit son chapeau.

Il allait éclater.

— Vous sortez ? demanda Linda.

Il ne répondit ijas, ouvrit la porte de la baignoire et s'élança dans le couloir.

Paul se tourna vers sa mère.

— Qu'est-ce qu'il a ?

Elle fit un geste dindifférence :

— Ce sont les coups de sifflets qui l'ont mis hors de lui. Tu comprends, un ancien chef de claque !

Elle éclata de rire, et Paul partagea son hilarité.

Cependant, dans les couloirs, l'animation était grande. Des rumeurs montaient.

Dans le foj^er, un groupe d'artistes, de journalistes entouraient M. d'Arnheim, qui semblait parler avec animation.

Le marchand racontait les incidents qui avaient suivi la mort de Sainte-Claire, que tous les gens présents avaient connu. Il parlait d'André Ménard, dont les journaux avaient souvent fait l'éloge sous le nom de Sainte-Claire, dont on le croyait le fils légitime.

Il vantait le grand cœur du jeune homme qui avait répondu des dettes de son père, qui s'était- conduit en galant homme et n'aurait jamais songé à organiser une représentation à bénéfice pour se tirer d'embarras, lui et sa mère. Et pourtant ils se trouvaient tous les deux dans une terrible situation ! Mais le jeune homme avait du talent, du courage...

Et le marchand ajoutait :

— Vous vous en convaincrez demain. J'expose un de ses tableaux que je viens d'acheter, une merveille !

Au moment où M. d'Arnheim achevait de faire Téloge de Louise Ménard et de son fils, un ancien directeur de théâtre, qui se trouvait là, s'empressait

de donner des renseignements sur Linda et sa progéniture.

— Une vieille cabotine, disait-il; je la connais bien. Elle a failli jouer chez moi, dans une pièce de Sainte-Claire; mais Sainte-Claire s'y est opposé et lui a donné de l'argent pour lui faire quitter Paris et s'engager à n'y jamais remettre les pieds. Si elle n'avait pas eu des torts, elle ne serait pas partie... Et je suis sûr de ce que je raconte, acheva l'ancien imprésario; c'est moi qui ai avancé à Sainte-Claire les dix mille francs dont il avait besoin. 11 me les a rendus, du reste, quelques jours après.

Une voix demanda :

— Et le fils ? Qui est-ce, le fils?

— Un crevé insignifiant, avachi, flétri, veule, une^ fleur de coulisses.

Depuis un moment, Perrinet était entré dans le groupe.

Il avait entendu tout ce qu'on avait dit.

Il allait s'éloigner, édifié, quand un des assistants le remarqua.

— Eh! mais, s'écria-t-il, voici Perrinet!... Perrinet nous renseignera mieux que tout le monde. Perrinet est de 1b, maison, puisque lejeuiie homme va épouser sa fille.

Tous les regards se tournèrent vers le gros homme dont le visage, de rouge, devint écarlate. Un journaliste lui frappa sur le ventre.

— Ah! farceur! s'écria-t-il, je ne m'étonne plus s'il s'est tant occupé de la représentation. C'est lui qui profitera de la recette ! Ce sera la dot du fils !

— Oh 1 oh ! n'allons pas si vite ! dit l'ancien chef

de claque. Le mariage n'est pas publié. Et je ne sais, même pas qui a pu faire courir ce bruit absurde.

— Qui? s'écria M. d'Arnheim; mais c'est le jeune homme lui-même.

— Le fils Sainte-Claire ?

— Oui... C'est lui qui me l'a annoncé. Perrinet réprima un mouvement de fureur.

— Il s'est trop pressé, dit-il. Il a pris ses espérances pour des réalités.

— Ce n'est donc pas vrai ?

— Il n'en a jamais été question.

— Moi qui ai déjà donné la nouvelle dans mes échos ! dit le journaliste.

— Vous ferez bien de l'enlever, fit Perrinet car elle est fausse.

Et il quitta le groupe, secoué par une colère violente. Du reste, l'entr'acte était fini... Déjà la sonnette s'était fait entendre et chacun regagnait sa place sans hâte, d'un air résigné.

— Allons nous ennuyer encore un peu !

Telle était la phrase qui circulait dana les couloirs quand on se rencontrait, et on étouffait des bâillements.

Perrinet ne resta pas dans la baignoire où se trouvaient Paul et Linda.

Pour voir la fin de la représentation, il se tint près d'une porte, à l'entrée d'un couloir, sur un strapontin que l'on avait abandonné.

La soirée s'acheva dans une somnolence morne. On n'avait plus le courage et l'énergie de manifester et de siffler. A chaque minute, quelque spectateur se levait de son fauteuil, mettait son pardessus et

quittait sa place ostensiblement, comme pour inviter les autres à l'imiter.

A plusieurs reprises, des phrases proférées tout haut étaient arrivées aux oreilles du père de Reine.

— On s'est moqué de nous !

— C'est un voll

— Une honte !...

— On est trop bête ! on se laisse toujours prendre !

— Vingt francs un fauteuil ! . . . pour voir ça.

— C'est un spectacle de café-concert !

/Le gros homme n'y tint plus.

Il se leva, sortit furtivement avant la fin de la représentation et traversa le boulevard en courant, comme s'il venait de commettre une mauvaise action.

Il avait peur d'être rencontré, interrogé.

Il rentra chez lui, se mit au lit, mais il ne dormit pas, tenu éveillé par la terreur qu'il avait des é^^eintemenfs du lendemain qu'il prévoyait.

Quelle campagne il avait faite !

Comme il se repentait de n'avoir pas suivi le chemin droit, d'avoir voulu se montrer trop habile! Jusqu'à sa fille qui allait recevoir des éclaboussures dans cette bagarre ! Comment la marierait-il ensuite? Il s'en prenait à tout le monde de sa mésaventure, à Sainte-Claire qu'il considérait comme le premier coupable, à Louise Ménard, sa maîtresse, qui aurait dû se faire connaître à lui pour ce qu'elle était; il accusait tout le monde, sauf lui-même qui avait abandonné des gens qu'il connaissait depuis longtemps, qui s'étaient toujours montrés charmants avec lui, de l'honnêteté desquels il était sûr, pour

aller se mettre à la remorque d'aventuriers dont il ignorait le caractère et les mœurs !

Le gros homme se tournait et se retournait dans son lit, se demandant ce qu'il allait faire, q^uel parti il allait prendre.

— Je vais voyager, pensait-il, emmener Reine. De six mois Paris ne me verra !

Et c'est sur cette résolution qu'il finit par s'assoupir.

Le lendemain, il faisait jour à peine que Perrinet, dressé sur son lit, agitait violemment le cordon de sonnette qui se trouvait à sa portée.

La bonne accourut effarée.

Elle regarda son maître et demanda :

— Monsieur serait-il indisposé ?

Le gros homme dit durement :

— Non... Pourquoi ?

— Monsieur carillonne comme si le feu était à la maison.

— Allez me chercher les journaux, commanda le père de Reine.

— Lesquels?

— Tous.

— Tous?

•— Tous ceux du matin... Vous ne comprenez pas?

— Si, monsieur.

— Partez alors, et vite ! '

La domestique s'éloigna non sans manifester son étonnement.

L'ancien ami de Sainte-Claire sauta alors à [bas de son lit. '

Il était tout ensommeillé, tout fiévreux.

— J'ai hâte de voir, murmurait~il, comment on nous arrange.

Il s'approcha de la fenêtre, regarda dehors et vit la place Favart déserte, avec ses cafés barricadés, et de laquelle montait en se déchirant un brouillard bleu léger.

Un grand silence planait, Paris dormait encore. Quelle heure était-il donc ?

Il alla regarder à la pendule... Sept heures!... Le temps était sombre. Personne ne songeait à se lever. Les kiosques seraient -ils ouverts?

Il attendait nerveusement en tapotant les vitres.

Enfin la bonne parut, un paquet de journaux dans les bras.

— Voilà tout ce que j'ai pu trouver, dit-elle; mais il y en a qui n'étaient pas arrivés.

— Vous irez les chercher tout à l'heure.

Elle déposa les feuilles sur la table en tas et se retira.

Perrinet se mit à dévorer les Soirées théâtrales, les articles de critique.

De temps à autre, il tressaillait brusquement, serrait les poings, mettait à part le journal qu'il venait de parcourir, puis recommençait ses recherches.

Arrivé au Réveil, il s'arrêta.

Il avait eu une secousse rude et s'était levé, livide, les dents serrées.

Ce journal contenait un article d'une violence extrême contre la veuve de Sainte-Claire et son fils; contre la mémoire de Sainte-Claire et contre luimême, Perrinet, un des principaux organisateurs

de la piteuse représentation qui avait eu lieu la veille. Il lut et relut ce qui le concernait, pesa chaque phrase, chaque mot, secoué par une colère intense, puis il acheva de s'habiller, sonna de nouveau la bonne.

— Mademoiselle n'est pas levée ? demanda-t-il.

— Pas encore, monsieur.

— Je vais sortir, et vous lui direz que je vais revenir.

— Bien, monsieur.

— Que j'ai à lui parler.

— Oui, monsieur.

Perrinet avait fait un tas des journaux, les avait poussés dans la cheminée, ne gardant que le Réveil, qu'il emportait avec lui.

La domestique le considérait avec stupeur. Elle lui voyait les traits bouleversés, les yeux farouches. Qu'avait-il donc ?

Elle demanda :

— Monsieur sera rentré pour déjeuner ?

Il s'en allait. Il répondit :

— Sûrement. Dans une heure ! je serai ici ! Il ouvrit la porte et s'éloigna vivement.

— Monsieur sortir à cette heure, murmura la servante. Bien sûr, il se passe quelque chose.

Dehors, Perrinet courut d'une traite jusqu'au boulevard et sauta dans une voiture.

— Boulevard Maillot ! s'écfia-t-il.

Le véhicule s'ébranla.

Perrinet avait regardé sa montre.

— Ils ne seront pas levés, grommela-t-^il. Je vais les réveiller !

Sur le boulevard Maillot, le brouillard était intense. Il cachait les arbres du bois qui disparaissaient dans une brume confuse.

Les volets des hôtels particuliers qui s'échelonnent le long du fossé des fortifications étaient presque tous fermés encore. C'est à peine si quelque domestique se montrait çà et là à la porte d une grille entr'ouverte, guettant la voiture d'un fournisseur qu'on voyait venir du côté de Bagatelle. La maison occupée par Linda était close comme bs autres.

L'actrice et son fils dormaient encore, insouciants. L'inquiétude ne les avait pas tenus éveillés comme lui... Est-ce qu'ils s'inquiétaient de quelque chose?

Perrinet sauta à bas de sa voiture, se précipita sous la voûte, traver.-a le vestibule et pressa violemment le bouton de la sonnette.

Deux ou trois minutes se passèrent. Pas de bruit. Pas de réponse.

Le père de Reine sonna de nouveau avec une sorte de rage.

— Peste ! murmura-t-il, ils ont le sommeil dur !

Il attendit deux ou trois minutes encore, et il allait recommencer à sonner, quand un voix empâtée demanda :

— Qui est là ? Que voulez-vous ?

C'était la voix de Paul.

— C'est moi, Perrinet, répondit l'arrivant.

Le fils de Linda poussa une exclamation de surprise.

— Vous, à cette heure? Attendez, je vais vous ouvrir.

Il y eut dans la serrure deux ou trois tours de clef, puis la porte s'entrebâilla.

Paul était en caleçon, en pantoufles, un foulard sur la tête.

Il se tenait cagneux et grêle. Il grelottait. Sa flgure était jaune, ses yeux flétris. Il avait Tair d'un avorton vieilli avant Tâge.

Il était horrible.

Ses yeux clignotaient devant la lumière arrivant par la porte ouverte.

— Entrez ! dit-il ...

Perrinet avança...

— Quelle heure est-il donc? demanda le jeune homme.

— Huit heures bientôt.

— Huit heures ! s'écria le flls de Linda, et vous êtes déjà ici?... Vous ne vous êtes donc pas couché?... A propos, on ne vous a pas revu hier soir... Quel dommage!... Nous avons été souper, nous autres ! Ce que nous nous sommes amusés !

— Ah ! vous avez été souper ?... dit Perrinet d'un ton ironique.

— C'était bien le moins,

— Après ce beau succès? grommela le gros homme.

— Une recette superbe ! Plus de vingt mille... On a dépassé vingt mille...

— Oui, je sais... Mais avez-vous lu les journaux ce matin ?

Paul haussa les épaules.

— Bah! les journaux!...

Il avait fait entrer Perrinet dans le salon dont il venait d'ouvrir les persiennes.

Le jour avait envahi la pièce, un jour blafard, et il apparaissait au milieu, fléchissant sur ses jambes minces, si petit, si chétif, si maigre, que Perrinet se sentait pris de compassion et de pitié.

Paul avait pris un paletot qu'il avait jeté sur ses épaules.

— Ainsi, dit Perrinet, vous n'avez rien lu encore?

— Rien. Je dormais comme un sonneur. ISous nous sommes couchés à cinq heures.

Le gros homme lui tondit le Réveil.

— Lisez ca !

Le fils de Linda alla à la fenêtre, parcourut Tarticle sous les yeux de Perrinet qui l'observait, sans un tressaillement des membres, sans un frémissement de l'épiderme.

Quand il eut terminé, il rendit le journal au pfere de Reine.

— Les imbéciles! murmura- t-il, et il éclata de rire.

Perrinet eut un sursaut de stupeur.

— Ca vous fait rire, ca? s'écria-t-il.

— Vous ne voulez pas que je pleure, n'est-ce pas ?

— Un article où nous sommes traités tout simplement d'escrocs, vous, votre mère et moi î où la mémoire de votre père...

— Oh ! mon père, je m'en bats l'œil î dit négligemment Paul... Pour les rapports que nous avons eus ensemble.

— A la rigueur, je le comprends encore, pour^ suivit Perrinet. Mais vous ?...

— Moi!

— Oui, vous no vous sentez pas offensé, insulté ?

REINE Et ANDRÉ 333

— Pour un article de journal?... Vous Youlez rire ^ Perrinet resta coi un moment, les bras coupés,

puis il dit :

— C'est bien ; c'est moi qui me battrai ! Paul le regarda l'air ahuri.

— Vous battre ? Vous voulez vous battre ?...

— Certainement, je ne laisserai pas passer ça...

— C'est insensé !

— Insensé si vous le voulez... Dàiis une heure, l'auteur recevra mes témoins.

Il se dirigeait vers la porte.

Linda parut dans le salon.

— Âh ! c'est vous, dit-elle, d'aussi bonne heure ?

— Oui, fit Paul, et vous ne devineriez jamais ce que M. Perrinet vieiit mè proposer?

— Non...

— De me battre.

— Te battre ?

— Pour un article. Tenez, lisez ?

Et le jeune homme tendit le journal a sa inère, puis il ajouta :

— Nous en avons vu bien d'autres, en Russie, en Amérique, et ailleurs. S'il avait fallu croiser le fer chaque fois qu'on nous a dit des choses désagréables !

Linda ricanait.

— Se battre pour ça. Quel enfantillage ! Ça nous fait de la réclame.

— Parbleu ! dit Paul.

— Après cela, fît Perrinet décontenancé, c'est vous que ça regarde avant tout. N'en parlons plus f

— Je vais envoyer ma carte sLu rédacteur, dit Lîhda... Ce sera ma vengeance.

— Puisque vous le prenez ainsi, murmura le père de Reine, je suis bien fâché de vous avoir dérangé.

— Vous aviez mal dormi, dit Linda, Vous avez vu trouble ce matin...

— C'est encore possible...

Il se dirigeait vers la porte.

— Nous vous reverrons aujourd'hui ?

— Je ne sais pas.

Il sortit et sur le seuil il murmura presque tout haut :

— Cabotins, va ! Çà n'a pas pour deux liards de cœur. Et je donnerais ma fille à ça? Jamais! jamais!

11 remonta dans sa voiture et se fit conduire chez lui.

Derrière la porte, après son départ, Linda et Paul s'étaient regardés.

Le jeune homme porta la main à son front.

— Il déménage, le brave homme ! dit-il en. riant.

— Je le crois, fit Linda.

— Venir nous réveiller pour ça? Quelle mouche l'a piqué.

— Je vais me recoucher.

— Et moi aussi I... Bonsoir, mère !

Il la salua gravement.

— Bonsoir, Paul !... Et ne fais pas de mauvais rêves.

— Sois tranquille, je ne rêverai pas que je me bats! C est de la folie ! Au moment oti nous avons des billets de mille à palper ! Il devient gâteux, ce malheureux Perrinet.

— C'était peut-être le moyen de toucher \ô cœur de sa fille, dit Linda. Elle aime sans doute les héros.

— Je la toucherai autrement. Tous les journaux vont annoncer notre mariage. Et, dame ! une fois Tenfant compromise... le père sera trop heureux de la jeter dans mes bras.

— Ainsi soit-il ! dit la mère, et elle se dirigea vers sa chambre à coucher, pendant que Paul, tout glacé, regagnait la sienne en étouffant des bâillements.

Avant de fermer la porte, il dit :

— Et maintenant, sonne qui voudra, pas avant deux heures !...

— Ou trois, ajouta Linda.

Et elle s'enferma.

Dix minutes après, ils ronflaient tous les deux aussi tranquilles que si rien d'extraordinaire ne s'était passé.

Au déjeuner, quand Reine rejoignit son père, dans la salle à manger, celui-ci n'était pas encore revenu de la déception qu'il avait eue. Il marmottait des injures entre ses dents contre Linda et son fils.

— Le lâche ! le lâche !... murmura-t-il. Je ne puis pourtant pas me battre, moi, à mon âge î Je n'ai jamais touché une épée ou un pistolet. Ah ! si c'était à coups de poings !

Et il montrait ses mains énormes que la claque avait développées de bonne heure.

Puis il reprenait, toujours se parlant à lui-même :

— C'était à lui à relever ces insinuations, à en faire justice, à soutenir l'honneur de la famille, puisqu'il voulait en devenir le chef en épousant Reine. Mais le mariage n'est pas fait ! Non, il n'est pas fait ! Il est moins décidé que jamais !

C'est au moment où Perrinet terminait ce monologue que sa fille était entrée.

Reine avait les yeux doux et tristes, mais elle était gracieuse et fraîche dans sa toilette matinale.

Elle courut à Perrinet, entoura son cou de ses

beaux bras blancs et Tembrassa sur le front à plusieurs reprises.

— Assieds-toi, flfiUe, dit celui-ci; j'ai une bonne nouvelle à t'apprendre.

Reine tressaillit. Elle avait aussitôt pensé à André.

— Ah ! fit-elle.

— Tu ne tiens pas, reprit le père, à épouser Paul- Sainte-Claire ?...

— Non, mon père... M'y contraindre ce serait faire le malheur de toute ma vie.

— Rassure-toi, dit brusquement le gros homme, t'en voilà délivrée. Tu ne seras pas M""® Sainte- Claire. C'est-à-dire que tu voudrais l'épouser maintenant que je m'y opposerais. Moi, Perrinet, je serais le premier...

Reine battit des mains.

— Oh ! mon père^ que vous êtes bon !

— C'est une concession que je te fais, une grande concession. J'espère qu'à ton tour...

-— Je ferai tout ce vous voudrez.;.

— Nous ne verrons plus M. Paul Sainte-Claire et sa mère.

— Quel bonheur! s'écria naïvement la jeune fille. Le père ne put s'empêcher de sourire.

— Ils te déplaisaient donc bien ?

— Oui, père, lui surtout... Quand il voulait me dire une parole aimable... tout mon être se révoltait.

— Eh ! te voilà tranquille I... Tu ne le verras plus. Il ne te dira plus rien. Mais, de ton côté, prometsmoi de ne plus penser non plus à l'autre.

Reine deyint toute pâle.

— A M. André ?

— Oui, à M. André.

— Mais, mon père, s'écria la jeune fille dont les yeux se voilaient de larmes, ce n'est pas possible !... Je ne pourrai jamais. Car, je l'aime, lui mon père, je l'aime !

Elle sauta sur ses genoux, couvrit ses joues de caresses.

— Soyez bon tout à fait, mon père. Il est digne d'être aimé, lui Et nous vous chérirons tant tous les deux.

Perrinet se dégagea.

— Voilà comme tu me récompenses ? dit-il amèrement.

— Je vous fais de la peine, père ?

— Beaucoup de peine.

— Moi qui aimerais mieux mourir que de vous déplaire !

— Et tu me déplais souverainement en me parlant de ce jeune homme, en me disant que tu l'aimes et que tu ne pourras pas cesser de l'aimer.

— Mais c'est la vérité, mon père. Je ne puis pourtant pas dire ce que je ne pense pas. En quoi vous a-t-il déplu? Apprenez-le-moi, père. Et il fera tout son possible, j'en suis sûre, pour vous être agréable. Il doit être si malheureux! Vous avez bon cœur, père. Sa situation doit vous toucher. Songez donc, si vous aimiez une jeune fille. Vous avez aimé ma mère, et si on était venu vous défendre...

— Tais-toi ! tu es folle ! interrompit brusquement Perrinet.

— Mais pourquoi ne voulez-vous pas que je sois sa femme? Est-ce parce qu'il est pauvre? Il deviendra riche... Car il a du talent, beaucoup de talent.

— C'est toi qui le dis.

— Moi? Et les autres donc? Vous n'avez pas vu son tableau ?

— Quel tableau ?

— Celui qui est expose depuis hier matin chez M. d'Arnheim.

— Tu Tas donc vu, toi ?

— Oui, père, je ne savais rien. Et j'ai été bien surprise, bien agréablement surprise. Et je me suis arrêtée. Et je l'ai admiré une heure. J'aurais voulu ne jamais m'en éloigner. J'étais avec Marguerite qui me tirait sans cesse par la manche pour m'emmener... Mais j'étais comme clouée devant le magasin. Tout le monde me regaj'dait. Je ne m'en apercevais pas... Et j'écoutais ce qu'on disait, les éloges qu'on faisait de lui, de son talent.

— Oh ! les éloges !

-^ Oui, père, des éloges. Je n'ai entendu que des éloges. Tout le monde disait que c'était très beau. Des peintres même, des rivaux.

— Tu les connaissais donc ?

— A leur figure, à leur langage... Ce n'est pas difficile à reconnaître... Vous ne l'avez pas vu, vous, père ?

— Quoi donc ?

— Son tableau.

— Je n'ai pas le temps, moi, d'aller flâner sur le boulevard.. Et je vais recommander à Marguerite...

11 allongea le bras vers le cordon de sonnette.

Reine le i^tint.

— Oh I je vous en prie, père, ne la grondez pas..; ce n'est pas elle ! Elle n'est pas fautive. J'ai eti assez de peine à la faire sortir, puis à la retenir. Elle voulait rentrer et me laisser toute seule.

— Elle aurait bien fait, grommela Perrinet.

— De m'abandonner? Mais vous savez bien qu'une jeune fille seule...

— Tais-toi ! tu me fais dire des bêtises ! Tout cela, c'est de l'enfantillage. Tu ferais mieux de manger.

Il la servit, et le reste du déjeuner s'acheva silencieusement.

Comme on se levait de table. Reine prit le bras de son père.

Elle leva vers lui des yeux suppliants :

— Cites-moi, père...

— Quoi? fit brusquement Perriiïat... Que veux-tu encore?

— Si vous étiez bien gentil...

— Tu vas encore me parler de lui ?

— Non, père, je vous le promets.

— Qu'est-ce que je ferais si j'étais bien gentil? Voyons.

— Vous mettriez voire redingote, votre pardessus, votre chapeau.

— Et puis ?

— Et puis nous irions nous promener tous les deux, comme deux grands amis. Vous avez eu des ennuis.

— Qui t'a dit cela ?

— Oh î oh n'a pas besoin dé nie le dire... Si vous

croyez que je ne lis pas dans vos yeux, sur votre visage... En entrant dans la salle à manger, tout à rheure, je l'ai vu tout de suite... Et le grand air les dissiperait, changerait vos idées...

— Et où irons-nous ? dit Perrinet ironiquement. Sur le boulevard ?

— C'est si agréable, le boulevard ?

— Devant le tableau ?

— Oh ! vous seriez si bon !...

— Tu es folle!...

— Je voudrais tant que vous le vissiez? Je suis sûre que si vous l'aviez vu...

— Tu m'ennuies !... Laisse-moi tranquille !

— Nous ne nous arrêterons pas... je vous le jure!... Nous passerons seulement. Vous voulez bien, dites, mon père, mon bon père ?... Je serais si heureuse de sortir avec vous, à votre bras I

— Et de voir son tableau, de penser à lui ?

— Et je penserai à vous aussi, à vous plus encore qu'à lui !

Perrinet allait répondre, s'arracher aux câlineries de sa fille, quand un coup de sonnette ébranla l'appartement.

— Quelqu'un I dit le gros homme. Allons, soyons sérieux.

Et il s'arracha des bras de sa fille.

— Ah ! que c'est ennuyeux ! murmura Reine avec une moue boudeuse. Faites dire que nous n'y sommes pas. Je veux être toute à vous.

Marguerite, qui était allée ouvrir, entra dans la salle à manger.

— C'est une dame, dit-elle.

— Une dame? fit Perrinet surpris.

Heine avait fait un mouvement.

— Si c'était?...

— Une dame voilée, reprit la bonne, et qui paraît bien triste. Elle sanglotait dans Tescalier.

— Que veut-elle ?

— Elle a demandé M. Perrinet.

— A-t-elle dit son nom ?

— Non, monsieur, et je n'ai pas osé.

— Allez le lui demander. Je ne reçois pas les gens dont j'ignore le nom.

Marguerite allait s'éloigner.

D'un geste, Reine l'arrêta.

Elle était devenue toute pâle, toute tremblante.

— C'est elle, père !

— Qui, elle?

— La mère d'André. Je l'ai reconnue à cette douleur dont parle Marguerite.

— Eh bien?

— Faites-la entrer. Peut-être qu'un malheur... La pauvre enfant n'avait plus la force de parler. Elle défaillait.

Tout son enjouement avait disparu pour faire place à la plus cruelle, à la plus mortelle angoisse. Du geste, du regard, elle suppliait son père.

Celui-ci eut un mouvement de mauvaise humeur.

Puis, se tournant vers Marguerite : .

— Faites entrer cette dame, commanda- t-il.

La mèie d'André parut. Comme Favait du la domestique, la pauvre femme était affolée, perdue, la figure bouffie de larmes. Elle jeta un coup d'œil sur Reine, sur Perrinet, puis elle dit à ce dernier :

— Je vous demande pardon de venir vous déranger, vous troubler, mais je suis si malheureuse !

Reine-était devenue toute pâle.

— M. André? balbutia-t-elle,

— Mon fils a disparu depuis hier soir. La jeune fille poussa un cri :

— Ah ! mon Dieu î

Puis elle vacilla et faillit tomber à la renverse. Son père se précipita pour la recevoir dans ses bras.

— Vous voyez, madame ? dit-il à Louise d'un air rude.

— Comme elle l'aime ! murmura celle-ci... Mon pauvre enfant !

Perrinet déposa sa fille sur un fauteuil. Reine avait repris ses sens. Elle le remercia et dit :

— Ne soyez pas inquiet, père. Je serai forte.

Le gros homme était aux cent coups. Avec sa

brutalité ordinaire, il eût envoyé M°^' Louise Ménard à tous les diables. Mais il avait peur pour sa flUe.

— Ainsi, dit Louise, la pauvre mère, vous ne l'avez pas vu ?

— Votre fils ? Non, madame.

— Je croyais bien qu'il serait venu ici, que c'était son amour pour M^^^ Reine qui l'avait conduit à Paris.

— Nous ne l'avons pas vu et n'avons pas entendu parler de lui.

Les sanglots de Louise redoublèrent.

— J'avais encore un peu d'espoir; maintenant.. Reine alla à elle.

— Vous croyez donc, madame?...

— Je crains tout, je redoute tout ! fit la mère d'un air sombre... Il vous aimait tant!... Il était si désespéré !

— Il doutait donc de moi? s'écria la fille de Perrinet.

— Non, mais il avait tant peur de vous perdre. Il savait que tant d'obstacles s'opposaient à son mariage avec vous î... C'est ce qui Taura affolé. Il est parti hier soir, après le dîner, à sept heures. Et toute la nuit je l'ai attendu!... Toute la nuit je suis restée debout derrière la porte, guettant le bruit de ses pas sur la route. Dieu sait dans quelles terreurs, dans quelles angoisses ! A chaque instant, il me semblait entendre, dans le silence lourd de la campagne, s'élever des cris ou des plaintes. J'ouvrais la porte. C'était le vent qui soufflait dans les arbres... Et rien, rien ! Tout redevenait silencieux, sombre... et il me semblait que la nuit était plus noire que d'ordinaire.

^- Pauvre mère ! murmura Reine qui ne pouvait retenir ses larmes.

A plusieurs reprises, Perrinet avait donné des marques d'impatience, mais il ne disait rien, Tair renfrogné et sombre, écoutant comme quelqu'un qui se désintéresse, que tout cela ennuie.

— Dès que le jour parut, reprit Louise, je me mis en route. Toutes les rues de Poissy où nous avions des connaissances, des fournisseurs, je les ai visitées. Personne ne Tavait vu. A la gare seulement, on m.e donna un renseignement. Il avait pris avant huit heures le train pour Paris. Et le soir on ne l'avait pas revu ; il n'était pas revenu. C'était donc à Paris qu'il fallait le chercher. Mais où le prendre à Paris ? où? Je craignais tous les malheurs. A plusieurs reprises, il m'avait parlé de cette représentation à bénéfice qui le faisait souffrir et rougir, qu'il considérait comme humiliante pour la mémoire de son père.

Reine fit un mouvement.

Elle se tourna vers Perrinet.

— Vous voyez, père, il pensait comme moi.

Le gros homme fit un geste pour imposer silence à sa fille.

Louise poursuivit :

.— C'est hier soir qu'elle avait lieu... Qui sait s'il n'était pas venu à Paris pour faire quelque éclat ? Je me suis informée au théâtre où on le connaissait. On ne l'avait pas vu... Je suis allée à la maison du boulevard Maillot. Et vous pensez si j'avais le cœur gros en la revoyant!.. 11 n'avait pas paru, m'a dit la concierge, et rien d'extraordinaire ne s'était passé.

Alors ne sachant plus où donner de la tête, égarée, perdue, je suis venue ici, et ici aussi vous ne Tavez pas aperçu...

— Non, madame, dit Perrinet.

Louise poussa un gémissement convulsif.

— Il est mort, mon pauvre enfant ; je ne le verrai plus... Je le sens bien... C'est à la police qu'il me faudra maintenant aller le chercher, à la Morgue...

Elle frissonna longuement :

— Heureusement je serai morte avant...

Elle ne put achever sa phrase.

Les sanglots rétouflfaient.

Reine courut à elle.

— Nous le chercherons toutes les deux, ma mère, dit-elle.

Elle jeta à son père un regard suppliant :

— Vous me permettrez, mon père, d'accompagner madame. Vous ne pouvez m'empêcher de le pleurer, de pleurer avec elle.

Perrinet était attendri... Il affectait un visage rude, mais au fond du cœur il s'était senti remué par l'explosion de cette douleur maternelle. Tout ce qu'il y avait de bon en lui s'était réveillé. Il s'était rappelé Sainte-Claire, les services rendus par lui, les heures agréables passées avec la mère et le fils. Il se reprochait son abandon trop brusque. Il comparait les sentiments qui animaient Louise Ménard à ceux qui s'étaient fait jour chez Linda et son flls, depuis qu'il les fréquentait. Ce n'était décidément plus le même monde, la même race. Sainte-Claire, qui était juste, avait eu raison d'abandonner les autres pour se réfugier dans sa nouvelle famille.

Au lieu de repousser sa fille, de lui refuser ce qu'elle lui demandait, il dit à Louise.

— Êtes-vous allée chez M. d'Arnheim ?

— Le marchand de tableaux? Non.

— Il Ta peut-être vu, lui.

— Oui... je n'y avais pas songé.

— Je vais vous y accompagner.

Louise eut un mouvement de joyeuse stupeur :

— Je vous en serai bien reconnaissante. Reine se jeta à son cou.

— Que vous êtes bon, père ! que vous bon !

— Je le connais, M. d'Arnheim, ajouta Perinet ; je lui parlerai...

Il prit son chapeau et fit passer devant lui les deux femmes.

— Seulement, dit-il, de la tenue ! plus de larmes ! Autrement on nous suivrait dans la rue. D'ailleurs, peut-être n'y a-t-il rien de grave.

Ils descendirent tous les trois, et quelques minutes après ils étaient chez M. d'Arnheim.

Celui-ci se trouvait dans son bureau, seul...

Perrinet lui présenta Louise et fit connaître l'objet de leur visite.

Le marchand parut un peu embarrassé.

— Oui, dit-il, j'ai vu M. Ménard hier soir et ce matin.

— Ce matin? fit la mère avec une expression de joie indicible.

— Mais, ajouta le négociant, je ne sais si je dois dire devant madame...

— Oh ! dites, monsieur, s'écria Louise ; tout sera moins terrible que la ciuelle incertitude dans la quelle je vis...

— Eh bien, à Theure qu'il est, dit M. d'Arnheim en tirant sa montre, votre âls est en train de se battre, à moins que ce ne soit fini.

Louise s'était levée :

— Se battre ?

Reine avait eu un sursaut brusque.

— Ce matin, poursuivit M. d'Arnheim, un journal, le Réveil...

Perrinet fit un mouvement.

— Le Réveil avait publié un article que M. André avait trouvé injurieux pour la mémoire de son père.

Le père de Reine ne put se contenir.

— A la bonne heure! s'écria-t-il, il a du cœur, lui ! C'est le vrai fils de Sainte-Claire.

La mère murmura :

— Mon brave enfant !

Reine se tourna vers son père.

— Vous voyez, père, il était digne de vous et de moi I

Louise avait des larmes dans les j^eux, mais c'étaient des larmes de joie.

— Maintenant, dit-elle, je ne suis plus inquiète, je n'ai plus peur. Sa cause est juste. Il reviendra triomphant, et je suis fière de lui. Il a fait son devoir.

Perrinet se tourna vers elle.

— Tenez, madame, dit-il, je ne suis pas expansif... notais je jure ici devant M. d'Arnheim que, dès que votre fils aura une position, il sera le mari de Reine.

La jeune fille, d'un élan, se jeta dan^ les bras de son père :

— Oh ! père, mon bon père !

' M. d'Arnheim souriait.

I) tendit à Perrinet une feuille de papier timbré.

— Qu'est-ce que cela? demanda le gros homme.

— Un projet de traité que M. André Ménard doit signer quand il sera de retour... Un projet par lequel je m'engage à lui assurer pendant cinq ans cinquante mille francs par an, à condition que tous les tableaux qu^il fera pendant ce laps de temps scrront pour moi.

Le père de Reine sursauta.

— Cinquante mille francs ! bégaya-t-il.

— Cinquante mille francs, dit M. d'Arnheim. Trouvez-vous que ce soit une position suffisante?

Reine battait des mains.

— Je vous le disais bien, père, qu'il avait du talent I

— Et un grand talent, dit sérieusement le marchand. C'est un astre qui se lève.

Louise ne disait rien.

Elle était anéantie et paraissait ne pas comprendre ce qui se passait autour d'elle. Toute cette joie tombant sur son fils après tant d'angoisses ! C'était un rêve, un trop beau rêve... Une catastrophe allait mettre fin à tout cela.

A ce moment une sonnette se fit entendre dans le magasin.

— Le téléphone I dit M. d'Arnheim. On doitme faire connaître le résultat du duel.

En même temps un garçon entrait.

— On demande monsieur au téléphone.

— J'y vais.

Il se tourna vers les visiteurs.

— Excusez-moi un instant. Peut-être sont-ce de bonnes nouvelles que je vais vous apporter.

Il di.^parut, et Louise, Reine etPerrinet restèrent seuls, muets tous les trois, le cœur serré d'une même angoisse, car Perrinet souhaitait maintenant presque aussi ardemment que les autres le mariage de sa fille avec le fils de Louise Ménard, un des brillants artistes de demain.

M. d'Arnheim rentra. Il était radieux.

— Tout est terminé, dit-il.

Lestrois personnages eurentune même commotion.

— André?... murmurèrent Louise et Reine.

— André est sain et sauf: c'est le rédacteur du Réveil qui a été blessé.

Une exclamation de joie suivit ces paroles.

~ Il doit venir ici aussitôt après l'affaire, ajouta le marchand; si vous désirez l'attendre...

Il n'avait pas achevé que la porte du bureau s'ouvrit et le garçon annonça :,

— M. André Ménard.

Tout le monde s'était levé pour accueillir l'arrivant.

En voyant sa mère, Reine, Perrinet, avec M. d'Arnheim, André s'arrêta un instant comme ébloui, puis il courut à sa mère, se jeta dans ses bras.

Louise sanglotait bruyamment. Reine pleurait d'attendrissement et de joie.

Perrinet se mordait les lèvres pour cacher son émotion.

Le jeune homme, s'arrachant à l'étreinte de sa mère, regarda Reine, parut embarrassé, mais le père de la jeune iSlle lui dit :

— Vous pouvez Tembrasser aussi. Elle est votre femme !

André étouffa un cri de bonheur, et les deux jeunes gens tombèrent dans les bras Tun de l'autre, on devine avec quel ravissement, quel bonheur surhumain.

André n'osait en croire ses yeux. Il regardait autour de lui d'un air hébété.

M. d'Arnheim sourit, lui tendit la main.

— Non, vous ne rêvez pas, dit-il. Tout cela est bien réel.

Le jeune homme répondit à son étreinte.

— C'est à vous, monsieur, dit-il d'un ton pénétré, que je dois tout cela...

— Du tout, répondit M. d'Arnheim, c'est à votre talent et à votre cœur... A votre talent qui m'a fait désirer devenir votre ami, et à votre cœur qui a attendri celui de M. Perrinet.

Perrinet, qai s'était tenu à l'écart, s'avança.

— Oui, dit-il embarrassé, c'est bien, ce que vous avez fait là, c'est très bien !.. Et je suis sûr que ma fille sera heureuse avec vous.

— Heureuse! s'écria André... Si l'amour suffit à faire le bonheur, elle sera heureuse comme aucune femme ne l'a été, car aucune n'a été aimée comme elle l'est.

L'entrée du garçon interrompit ces effusions. Il venait annoncer un visiteur dont il tenait la carte à la main.

En voyant le nom, M. d'Arnheim fit un mouvement, puis il commanda :

— Faites entrer !

C'est le fils de Linda qui parut.

Le gommeux était mis plus prétentieusement que jamais.

Il avait sur le visage cette assurance bête que prennent les imbéciles peu habitués à la fortune dès qu'ils se sentent quelque argent dans la poche.

Cependant, en voyant les personnes qui étaient avec le marchand de tableaux et qu'il reconnut aussitôt, il fit un pas en arrière et parut troublé.

M. d'Arnheim ne lui laissa pas le temps de se reconnaître.

Présentant Reine et André, il dit :

— Je vous ai fait entrer parce que j'avais une nouvelle à vous annoncer. J'ai l'honneur de vous faire part du mariage de M. André Ménard avec M^^^ Reine Perrinet.

Paul Sainte-Claire eut un geste de fureur, mais il se contint devant l'attitude de Perrinet qui semblait lui reprocher sa lâcheté de la matinée.

Il fouetta l'air de sa canne d'un air dégagé.

— Je vous remercie de l'attention, répondit-il en lançant au marchand de tableaux un regard empreint de rage et de haine. Vous ne pouviez rien m'apprendre qui me fût plus agréable.

Et, saluant ironiquement, il disparut.

— Vous avez été cruel, dit André à qiii la peine des autres faisait toujours du mal.

— Je vous ai vengé tous, répliqua M. d'Arnheim.

— Il ne vous pardonnera jamais cette petite perfidie, dit Perrinet au marchand de tableaux.

Celui-ci hocha la tête d'un air indifférent.

— La haine des sots, fit-il, est le commencement de la sagesse...

Rien ne s'opposait plus au bonheur d'André et de Reine, et quelques mois après ils se mariaient...

Le jeune peintre avait signé son traité avec M. d'Arnlieim qui s'était occupé aussitôt de le lancer comme il savait lancer les artistes auxquels il s'intéressait. En quelque mois le nom d'André Ménard alla aux astres. Gloire, amour, fortune, tous les bonheurs fondirent à la fois sur lui.

Perrinet avait acheté à Auteuil un charmant hôtel où il demeurait avec Louise et les enfants. Il avait abandonné le théâtre et ne paraissait plus que très rarement sur les boulevards. On lui avait recommandé le grand air de la campagne et il passait son temps à jardiner. Louise aimait ses deux enfants et pleurait son pauvre Hector Sainte-Glaire.

On n'avait plus entendu parler de Linda, qui avait quitté Paris avec son flls quelque temps avant le mariage, après avoir vendu tout le mobilier qui avait appartenu à Sainte-Claire et que Perrinet avait en partie racheté. Celui-ci avait su seulement que la mère et le fils, avec l'argent qui leur restait de la représentation à bénéfice et celui qu'ils avaient pu tirer du mobilier et du répertoire de Sainte-Claire, qu'ils avaient aliéné à vil prix, étaient aller jouer à Monaco où ils espéraient toujours, à l'aide de la fameuse martingale de Paul, faire une fortune colossale.

Depuis, on n'avait pas eu des nouvelles de Tune ni de l'autre.

Quelques années s'étaient écoulées quand un soir, à la nuit tombante, André, qui était à l'apogée de la renommée et de la fortune, fut arrêté au tournant

de la rue Laffîte par une femme, vêtue de loques misérables, qui lui tendait la main.

— C'est pour mon flls, murmura la pauvresse, pour mon flls qui se meurt.

André cessa de marcher, la regarda.

— Ayez pitié, mon bon monsieur, ajouta la voix. Il fouillait dans sa poche pour remettre une

pièce à la mendiante, quand celle-ci, qui l'avait observé plus attentivement à la lueur d'un bec de gaz, s'écria soudain :

— Non, non, pas vous!... je neveux rien de vous! Et elle prit la fuite du côté de la rue Lafayette. André, très intrigué, courut après elle.

Il lui avait semblé aussi que les traits de la misérable ne lui étaient pas étrangers.

Il ne tarda pas à la rattraper, la ramena en pleine lumière, et un cri sortit de ses lèvres :

— Vous !

Il avait reconnu Linda.

Celle-ci voulut de nouveau l'éloigner.

— Éloignez-vous, s'écria-t-elle; je ne veux pas de votre aumône !

— Mais si votre fils se meurt... Il est mon frère. C'est mon devoir devenir à son secours. Conduisezmoi vers lui. Je suis riche et vous êtes dans la misère. Je ne vous veux que du bien.

Elle fit, avec un geste égaré :

— Vous, vous, qui devez nous haïr !

— Je ne hais personne.

— Vous à^qui nous avons fait tant de mal !

— Il y a longtemps que tout est oublié, que j'ai pardonné.

Elle le prit rudement parle bras.

— Si c'est vrai, dit-elle brusquement, venez donc ! Et elle l'entraîna du côté de Saint- Ouen, dans un

taudis infâme, sous les toits, où Paul Sainte-Claire râlait sur un grabat.

En entrant, l'ancienne cabotine dit:

— Voici ton frère. Le reconnaîtras-tu encore? Le moribond s'agita, essaya de se soulever, puis

retomba.

— Mon frère, bégaya-t-il, sans paraître comprendre ce qu'on lui disait.

André alla à lui, lui prit la main. Cette main était froide déjà.

Il se tourna vers Linda :

— Mais il va mourir !

— Je vous l'avais dit...

— Il faudrait envoyer chercher un médecin. La mère secoua la tête.

— Pourquoi faire? murmura-^t-elle.

Elle se pencha sur le lit, puis se rejeta en arrière en poussant un cri.

André courut à elle.

Paul ne remuait plus. Il était mort. Le peintre s'éloigna, très vivement impressionné. Ce fut lui qui se chargea des obsèques, solda toutes les dettes et fit entrer Linda, dont la raison s'était fort affaiblie, dans une maison de retraite pour la vieillesse. Il paj^a sa pension et veilla jusqu'à sa mort à ce que rien ne lui manquât. Il était sûr; en agissant ainsi, de remplir les volontés de son père.

Tours. — Imp. E. Mazereau.

OF Kiff York.

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